‹ La Maison mauditeChapitre 19 sur 36 · MARCHÉ CONCLU · texte numérisé non relu

MARCHÉ CONCLU

— Vraiment, ma belle marquise — dit Lascars en souriant — vous n’avez pas compris ce rapport ?

— Non, en vérité!

— De vives préoccupations, sans doute, enlèvent cette nuit à votre intelligence la meilleure partie de sa lucidité habituelle ! — reprit le baron — je vais donc mettre les points sur les i, puisque vous m’y contraignez... — Quoiqu’en dise un vieux proverbe, vouloir et pouvoir, par malheur, sont loin d’être la même chose ! — Ainsi, je brûle du désir de m’expatrier et d’aller conquérir au pays de l’or une opulence nécessaire à ma vje, mais il existe certains obstacles matériels qui peuvent entraver absolument la réalisation du plus ardent de tous mes vœux, et je compte sur vous, ma chère Pauline, pour anéantir ces obstacles...

— Quels sont-ils? — demanda madame d’Hérouville d’une voix tremblante.

— Eh ! mon Dieu, ce sont les mêmes qui neuf fois sur

dix, en ce bas monde, font avorter les grandes choses, je veux dire l’absence' presque absolue du métal qu’un homme de génie a nommé le nerf de l'intrigue et de la guerre.

— Il vous faut de l’argent ! — s’écria Pauline.

— Naturellement, puisque j’en manque.

— 11 vous en faut beaucoup ?

— Gela dépend du point de vue auquel on se place pour examiner cette question. — La somme qui m’est nécessaire, quoique assez ronde en elle-même, n’est qu’une goutte d’eau comparée à certaines fortunes.

— Le chiffre ? — demanda madame d’Hérouville avec une fiévreuse impatience — le chiffre ?

— Vous comprenez, ma chère Pauline — répondit Lascars — que je serais un fou si, au moment de me lancer dans une entreprise gigantesque, je n’avais pas tenu à me rendre compte des plus petits détails de cette entreprise.

— J’ai tout vu, tout examiné, tout calculé par moi-même, et j’ai soumis les moindres dépenses au contrôle d’une rigoureuse économie ; or, voici le résultat de mes calculs...

— J’emmène vingt-cinq hommes avec moi... Chacun de ces gaillards doit recevoir une forte avance avant de se mettre en route, afin de payer quelques dettes et de s’équiper de pied en cap, il me faut en outre noliser un navire au Hâvre, le charger d’approvisionnements de toutes sortes, et d’outils de toute espèce... — il me faut enfln l’argent nécessaire pour parer aux plus pressantes éventualités, dans le pays lointain où nous débarquerons, avant d’avoir trouvé les gisements aurifères.

— Le chiffre?... — répéta Pauline avec une manifeste

rr

expression d’angoisse. — Au nom du ciel, dites-moi le chiffre !...

— Rassurez-vous, marquise, il ne dépasse pas deux cent mille livres... — répondit nettement Lascars.

Madame d’Hérouville tressaillit de tout son corps et attacha sur le misérable un regard effaré.

— Mon Dieu, oui, — continua le baron — pas davantage ! une bagatelle!... et, en échange de cette bagatelle, je vous rends votre liberté, m’engageant par les serments les plus solennels à ne reparaître de ma vie, non-seulement à Paris, mais en France, non-seulement en France, mais en Europe, et, dussais-je exister cent ans encore, à ne jamais vous donner de mes nouvelles... — Vous le voyez, je ne vous trompais pas en affirmant que cet échange est tout entier à votre avantage.

— Deux cent mille livres !... — répéta Pauline d’une voix presque éteinte.

— Vous trouvez mes prétentions trop modestes, iFest-il pas vrai 1 — il est certain que vous valez mille fois plus, mais ma modération m’impose la loi de ne vous demander que le strict nécessaire... — Seulement, ce nécessaire, il ne faudra pas me le faire attendre.

— Mais alors — balbutia la marquise — alors, je suis perdue !

— Perdue ! et pourquoi donc ? je ne vous comprends guère.

— Vous savez bien cependant à quel point il m’est impossible de me procurer deux cent mille livres.

— Impossible! — avec une fortune comme la vôtre! — à qui diable espérez-vous persuader cette folie ?

LA MAiSOPÏ MAUDITE

— Vous parlez de ma fortune!... vous !... vous, baroa de Lascars !

— Peste ! je le crois bien que j’en parle ! — Elle s’élève à plus de cent mille écus de rentes, chiffre assez princier, ce me semble !

— Cette raillerie est cruelle, car vous n’ignorez pas que je ne possède rien.

— Le marquis d’Hérouviile, votre trèf-cher époux, possède six ou sept millions, et, dans un ménage uni comme le vôtre, ce qui appartient au mari appartient également à la femme.

Pauline se tordit les mains.

— Eh ! — s’écria-t-elle — est-ce que je peux demander à monsieur d’Hérouville la somme que vous exigez de moi?

— Non, morbleu ! — ce serait absurde puisqu’il faudrait en même temps révéler au marquis le secret que vous tenez par-dessus tout à lui cacher! — mais il est d’autres moyens de réaliser l’argent nécessaire.

— D’autres moyens ! — vous en connaissez ?

— Sans doute, j’en connais... — Ah ! ma chère Pauline

— combien vous avez l’imagination peu fertile en ressources !

— parole d’honnenr, vous me remplissez d’étonnement !

— Comment un maître tel que moi a-t-il pu former une aussi médiocre écolière ? en vérité c’est à n’v pas croire !..

— mais, pour en revenir à ce qui nous occupe, oubliezvous que le soir de notre rencontre chez la marquise de Langeac vous portiez dans vos cheveux, sur vos épaules et à vos poignets une demi-million de diamants...

Pauline fit un geste d’effroi.

— Ces diamants ! — balbutia-t-elle — ils ne m’appartiennent pas...

— En êtes-vous bien sûre, ma chère ! — s’écria Lascars avecune ironique incrédulité à qui donc appartiennent-ils, s’il vous plaît?

— Ce sopt des bijoux de famille qui se transmettent, comme un héritage sacré, de génération en génération ; chacune des marquises d’Hérouville n’en est que la dépositaire..

— Eh ! bien — répliqua le baron — grâce à cet héritage la dernière marquise d’Hérouville conservera son titre et son rang, et ces brillants cailloux, inutiles jusqu’ici, vont pour la première fois sauver l’honneur de l’illustre maison dont ils n’avaient encore servi que la vanité...

— Prétendez-vous donc que je vous donne ces diamants? — s’écria Pauline frémissante.

— Oh ! pas le moins du moifte !... — je les refuserais si l’idée vous venait de me les offrir ! — je ne veux que deux cent mille livres, je vous l’ai déjà dit.. — à quoi me serviraient des pierreries dont la présence entre mes mains pourrait nous compromettre tous deux? — vendez ou engagez-vous même, ma chère Pauline, jusqu’à concurrence de la somme dont j’ai besoin, remettez-moi cette somme, je me déclarerai satisfait et je hâterai mon départ..

— Vendre... engager... — répéta Pauline avec une stupeur manifeste.

— Eh ! oui morbleu ! — c’est une chose qui se fait tous les jours! — n’avez-vous jamais entendu dire que les plus grandes dames, quand, à la suite de folles dépenses il leur arrive un moment de gêne, portent leurs pierreries en gage

chez les juifs ou chez les lombards, et ne se crovenl en aucune façon déshonorées pour cela..

— Ce que font ces grandes dames, elles ont le droit de le faire.. — répliqua Pauline — elles usent de ce qui esta elle... — Je ne puis suivre leur exemple, car, je vous le répète, les diamants de la maison d’Hérouville ne sont pointa moi... — En disposer serait commettre un vol..

Lascars haussa les épaules.

— En vérité, ma chère enfant, vous me faites pitié ! — dit-il d’un ton de profond dédain — tout vous épouvante, tout vous arrête ! — tout est pour vous obstacle et précipice ! — Je vous demande la chose du monde la plus simple et la plus facile, je vous offre les moyens de vous tirer d’une situation qui doit vous être effroyablement à charge .. — vous refusez... — tant pis pour vous... — ne vous en prenez qu’à vous seule, désormais, des conséquences funestes de votre obstination, et ne vous étonnez point si j’essaye de traiter directement avec monsieur d’Hérouville l’importante affaire que, malgré toute ma bonne volonté, je n’aurai pu réussir à traiter avec vous..

Pauline devint pâle comme un masque de cire vierge.

— Vous parlez de monsieur d’Hérouviile ! — murmurat-elle — ai-je bien entendu !

Lascars fit un signe affirmatif.

— Auriez-vous vraiment l’audace de vous adresser à lui? — continua la malheureuse femme.

— Eh ! je suis l’homme de toutes les audaces, ma chère enfant! — vous le savez depuis longtemps ! — le marquis aura ma visite... il l'aura dès demain..

— Mais, que lui direz-vous ?

Lascars hésita pendant la dixième partie d’une minute, puis il prit brusquement son parti, et jugeant sans doute inutile de se contraindre davantage il répondit avec un complet cynisme, non-seulement de parole, mais de geste et d’accent :

Ce que je lui dirai ? — morbleu, tout simplement ceci : — « Monsieur le marquis, je suis le baron de Lascars, » votre serviteur, parfaitement vivant et bien portant,

* comme vous voyez... — Votre femme est ma femme...

* l’aîné de ses fils est mon fils... je réclame mon bien et » je vous somme de me le rendre à l’instant, à moins que » vous ne teniez infiniment à le conserver, auquel cas je » pourrai m’entendre avec vous, et me désister de tous » mes droits, moyennant une transaction convenable... »

— Ah ! — s’écria Pauline que l’indignation et le mépris envahissaient au point de lui faire oublier l’immense péril de sa situation — vous êtes encore plus lâche et plus misérable que je ne le croyais ! et cependant, Dieu m’en est témoin, je vous savais bien lâche et bien misérable ! — vous un gentilhomme ! — allons donc ! — vous ne valez pas un laquais ! — monsieur le baron de Lascars, vous êtes un infâme !

Roland ne sourcilla point sous le coup de fouet de cette sanglante injure qu’il accueillit par un éclat de rire.

— La colère vous sied à merveille, ma belle marquise ! répliqua-t-il — vos yeux ressemblent à des diamants noirs, vos joues à des roses épanouies, et vous voilà, parole d’honneur, plus charmante qu’à dix-huit ans !...

— Infâme!... infâme*!... — répéta Pauline.

— Infâme tant que vous voudrez, — continua le baron

— j’accepte volontiers le mot et la chose quand une infamie doit me rapporter plus qu’un demi-cent de bonnes actions!

— Cette infamie, d’ailleurs de quel droit me la reprochezvous ?

— Comment, de quel droit ?

— Eh ! sans doute, car enfin n’est-ce pas vous qui me contraignez à la commettre en refusant avec un absurde entêtement de suivre les conseils qui pourraient tout sauver!

— Je vous l’ai dit et je vous le répète, je veux quitter la France et l'Europe... il me faut de l’argent, et, pour me procurer cet argent, je n’ai pas le choix des moyens...

Pauline baissa la tête sans répondre, Lascars continua très-froidement :

— Notre entrevue ne pouvant désormais amener aucun bon résultat, il me parait au moins superflu de la prolonger davantage... — Je vais donc prendre congé de vous, madame la marquise, en vous témoignant mes plus vifs regrets de vous avoir inutilement dérangée cette nuit...— J’aurai du reste bientôt l’honneur de vous revoir à l’hôtel d’Hérou ville...

Ayant ainsi parlé le baron salua la marquise et fit ce qu’en termes de théâtre on appelle une fausse sortie , c’està-dire qu’il se dirigea vers la porte de la loge, mais avec l’intention bien arrêtée de n’en point franchir le seuil, et se croyant certain d’avance que Pauline ne le laisserait point s’éloigner... il avait raison de le croire. Au moment où il écartait la draperie de velours et où il appuyait sa main sur le bouton de cristal, madame d’Ilérouville fit un mouvement bru^jue et balbutia :

— Monsieur de Lascars...

Roland revint aussitôt vers Pauline.

— Vous me rappelez ?... — demanda-t-il.

La jeune femme anéantie par des émotions successives, se laissa tomber sur l’un des sophas qui formaient avec de grandes glaces tout l'ameublement du petit salon. — Elle semblait près de se trouver mal.

— Oui — répondit-elle du geste plutôt que des

lèvres.

— Je suis à vos Ordres, madame, et j’attends... dit le baron.

Depuis un instant le visage de la marquise était redevenu livide. — Elle fit sur elle-même un effort si violent qu’un léger nuage pourpre remonta de son cœur à ses joues.

— Monsieur de Lascars — murmura-t-elle d’une voix faible comme un souffle — avant que vous ayez passé le seuil de l’hôtel d’Hérouville j’aurais cessé de vivre, mais comme ma mort causerait une immense douleur à l’homme que j’aime et que je respecte le plus en ce monde, et qu’à tout prix, même au prix de ma vie je lui veux éviter ce désespoir, j’imposerai silence à la voix intérieure qui me défend de vous obéir, et je ferai la honteuse action que vous attendez de moi.

— Vous engagerez les diamants — s’écria Lascars

radieux.

— Oui...

— A la bonne heure ! — J’aime à vous entendre parler ainsi!... — Je savais bien que vous étiez une femme de trop de sens et de trop d’esprit pour ne pas écouter la voix

de la raison, mais quand on a pris une résolution sage, il ne faut jamais en retarder l’accomplissement... — Je vous conseille donc d’agir dès demain... — Voyons, ma chère, est-ce convenu ? '

— Je vous ai déjà dit que j’obéirais — répondit la jeune femme — mais il existe une grave difficulté que vous n’avez pas prévue...

— Ah! par exemple — répliqua le baron — voilà qui m’étonne outre mesure, car d’habitude je prévois tout.. — Celte difficulté, quelle est-elle ?...

— La voici : — je ne connais personne à qui je puisse m’adresser, car le joaillier de monsieur d’Hérouville, si j’avais l’imprudence de recourir à lui, croirait sans aucun doute remplir un devoir en trahissant mon secret et le révélerait au marquis.

Lascars eut un sourire aux lèvres.

— Ma chère enfant — dit-il ensuite — vous vous faites de votre serviteur l’idée la plus fausse et vous ne l’estimez point à sa juste valeur ! — on ne me prend jamais sans

vert! — l’homme qu’il vous faut est déjà trouvé —

C’est un bon vieux petit juif, d’apparence souffreteuse, et mesquinement vêtu... — En le voyant, vous le croirez pauvre comme Job et cependant il dispose d’assez d’or pour acheter s’il le voulait les diamants de la couronne et les payer comptant... — Il se présentera demain chez vous, à l’heure qui vous conviendra, sous le prétexte de vous offrir des parures... — Vous lui montrerez vos écrins et, en échange de quelques colliers et de quelques bracelets, il vous remettra la somme de deux cent mille livres dont il sera porteur... — Je me hâte a’ajouter que Samuel

Love est l’homme le plus accommodant de ce bas monde, et que moyennant d’honnêtes intérêts, payés d’avance, il vous accordera terme et délai pour retirer vos bijoux d’entre ses mains, dûssiez-vous lui demander deux ans, trois ans, et même davantage... — Eh bien 1 qu’en pensezvous, madame la marquise, et vous semble -t-il présentement que tout cela soit mal arrangé?...

Pauline, la tête inclinée et le regard morne semblait absorbée dans de profondes réflexions. Au bout de quelques secondes elle releva la tête et fixa les yeux sur Lascars.

— Tout cela est impossible ! — répliqua-t-elle d’une voix sourde.

Le baron tressaillit et son visage exprima l’étonnement, presque la colère.

— Que signifie ce caprice imprévu? — s’écria-t-il avec une intonation menaçante, comment ce qui tout à l’heure était décidése trouve-t-il impossible maintenant !... voyons, parlez, expliquez-vous !

— Dans quinze jours — répondit Pauline — une des proches parentes de monsieur d’Hérouville donne une grande fête à laquelle je ne pourrai sous aucun prétexte me dispenser de paraître... — Or, le marquis voudra me voir parée pour cette fête de tous ses diamants de famille, et comme il me sera impossible de le satisfaire, mon secret funeste éclatera... — Vous voyez qu’il est inutile de retarder de quinze jours une catastrophe inévitable...

— Eh! mordieu, madame — ditLascars — vous m’avez presque fait peur ! — n’est-ce que cela qui vous inquiète?.. — Eh! bien, vous vous inquiétez à tort... — Samuel Love est homme de ressources et vous tirera d’embarras.

— Gomment?

— Oh ! de la manière la plus simple... Ce digne juif emploie dans ses ateliers des ouvriers lapidaires d’une incomparable habileté... il est de plus l’inventeur d’une sorte de cristal purifié qui se taille comme le diamant et lance comme lui des flammes multicolores d’un effet prodigieux... — Huit jours au plus suffiront pour tailler dans ce cristal des imitations exactes de vos pierreries, les enchâsser dans les anciennes montures et vous les remettre.. — Les apparence seront ainsi sauvées, et c’est l’essentiel

— Des diamants faux ! s’écria Pauline mais il me semble qu’au premier regard la supercherie sera découverte !

— Allons donc — que dites-vous là ! — les plus habiles n’y verront littéralement que du feu!... — Les pierres imitées que je vous propose ne diffèrent des pierres véritables que par la pesanteur et la dureté... — un lapidaire seul, avec ses balances et ses meules, pourrait constater ces différences... — Donc le péril redouté par vous n’existe pas... — D’ailleurs, chère marquise, les trois quarts des grandes dames les plus riches et les plus brillantes offrent en leurs parures un mélange heureux de diamants sincères et de cailloux brillants, et personne au monde ne songe

seulement à soupçonner cette innocente supercherie —

Dormez en paix... — je réponds de tout... monsieur d’Hérou ville ne se doutera de rien...

— A la grâce de Dieu ! murmura Pauline — j’obéirai, puisque je suis esclave ! — que ma destinée s’accomplisse !

— Eh ! ma chère enfant — répliqua Lascars — Userait maladroit de vous plaindre au moment précis où la chaîne qui soudait l’avenir au passé va se trouver à jamais rompue.

La marquise poussa un profond soupir, en se disant tout bas que les anneaux de cette chaîne la faisaient encore cruellement souffrir. Roland reprit :

— A quelle heure vous convient-il que Samuel Love se présente demain à votre hôtel ?..

Pauline se souvint à l’instant que monsieur d’Hérouville, le lendemain, serait appelé à Versailles par son service et qu’il partirait dès le matin.

— Cet homme peut venir à deux heures — répondit-elle — donnez lui l’ordre d’affirmer à mes valets qu’il m’est envoyé par la marquise de Langeac...

— Ce sera fait... Vous serez contente de lui. Samuel est la discrétion même.

Madame d’Hérouville fronça les sourcils et frissonna de la tête aux pieds.

— Grand Dieu ! — balbutia-t-elle — le terrible secret qui m’écrase est-il donc entre les mains de cet homme ?

— Rassurez-vous — répliqua Lascars — Samuel ne sait rien...

— Est -ce bien vrai cela ?

— Je vous le jure sur l’honneur...

En entendant le baron parler de son honneur, Pauline fit involontairement un geste de dégoût.

— Que lui avez-vous dit pour expliquer le marché qu’il doit conclure avec moi ? reprit-elle d’une voix émue.

— Je lui ai dit tout-simplement qu’une grande dame de raa connaissance avait perdu deux cent mille livres au Pharaon , chez le roi, et que cette grande dame, voulant cacher cette perte à son mari, se trouvait forcée d’em-

prunter sur ses diamants... — Rien n’est plus naturel, comme vous voyez...

Cette explication rassura Pauline.

— C’est bien... — fit-elle — je vous crois, car votre intérêt n’est pas de mentir...

— Grand merci de cette confiance ! — murmura Lascars, en saluant avec ironie.

— Je n’ai plus qu’une chose à vous demander... reprit Pauline — où vous remettrai-je les deux cent mille livres du juif?

— Je vous le ferai savoir...

— Non... non... — répliqua vivement la jeune femme, une fois la journée de demain finie, je ne veux plus conserver avec vous des rapports odieux ! je ne veux plus recevoir vos ordres et courir, tremblante, éperdue, à des rendezvous compromettants qui malgré mon innocence absolue, pourraient entacher mon honneur... — En un mot, je veux que demain la chaîne soit vraiment rompue.

Lascars parut d’abord indécis et hésitant.

— Connaissez- vous — demanda-t-il enfin — une ruelle qui borde l’extrémité du jardin de votre hôtel ?...

— La ruelle des Accacias... — Je la connais..

— Connaissez-vous une petite porte percée dans la muraille de clôture et s’ouvrant sur la ruelle en question ?

— C’est par cette porte que je suis sortie, et c’est par elle que je vais rentrer...

— Vous est-il possible, demain soir, de descendre au jardin sans éveiller les soupçons de monsieur d’Hérouville?

— Oui.

— Dans ce cas, tout est pour le mieux... — Au moment

où sonneront dix heures du soir, je serai dans la ruelle

— Et moi dans le jardin... — murmura Pauline.

— Je frapperai trois coups contre la petite porte... — continua Lascars — vous ouvrirez.

— Comment aurai-je la certitude que c’est vous qui frappez ? — demanda la marquise.

— Vous direz à travers la porte : — qui va là ?...

— Et, vous répondrez ?

— Aix-la-Chapelle et le Faucon- blanc...

— De cette manière aucune erreur n’est possible... — Vous me donnerez l’argent promis... — Le surlendemain j’aurai quitté Paris ! Trois jours après je serai au Havre? — avant la fin du mois un rapide navire fendant les vagues de l’Océan, aura mis entre nous l’immensité !... — Maintenant, tout est convenu... — Vous avez hâte de me quitter, et je ne me permettrai point de vous retenir... — J’ai l’honneur, madame la marquise de mettre mes hommages à vos pieds...

— Baron de Lascars, adieu... dit Pauline.

— Adieu , non... pas encore! — répliqua Roland avec un sourire — au revoir , madame la marquise... à demain...

Digil

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