‹ La Maison mauditeChapitre 20 sur 36 · LE RETOUR · texte numérisé non relu

LE RETOUR

Lascars offrit à Pauline de la reconduire jusqu’à la place du Palais-Roval, ou du moins jusqu’au vestibule de l’Opéra.

Cette proposition ne fut point accueillie, et la marquise, heureuse d’échapper à la présence détestée de son persécuteur, quitta précipitamment la loge, arracha de son épaule gauche le nœud rouge qui pouvait la faire reconnaître si le baron, se ravisant, avait la fantaisie de la suivre, et se jeta sans hésitation au milieu de la foule de plus en plus compacte entassée dans les couloirs. Elle eut quelque peine à se dégager des flots pressés de cette cohue qui l’enlaçaitde toutes parts comme une marée humaine; — elle y parvint cependant et elle éprouva une sensation de soulagement inouï, de bien-être ineffable, quand elle se rétrouva dans la rue au sortir d’une véritable fournaise, et quand l’air glacial de la nuit vint frapper son visage à travers les trous de son masque. Pauline s’orienta de son mieux et se dirigea vers l’endroit où elle espérait retrouver la voiture qui l’avait

âmenée. L’entretien de la marquise et de Lascars s’était prolongé pendant plus d’une heure; — cependant le cocher de “fiacre, fidèle à sa promesse, attendait encore mais non sans impatience.

— Ah ! ah ! — s’écria-t-il en voyant arriver la jeune femme dont il reconnut la tournure, et surtout le domino

— vous voilà donc, ma petite dame! — Eh bien, c’est heureux, parole sacrée ! je commençais à ne plus compter sur vous ! — - Je me disais : Ma pratique de la rue des Saints- Pères s'amuse là-dedans et ne songe guère à moi !

— J’ai refusé de charger au moins vingt fois, depuis le temps... — ça me vexait tout de même... Ah! dam oui,

— une minute de plus je filais...

Pauline ouvrit la portière.

— Où faut-il vous conduire? — demanda le cocher.

— Rue Saint- Dominique... — répondit la marquise.

— Quel numéro? i

— Au coin de l’impasse des Accacias...

— Suffit... '

Les chevaux vigoureusement fouettés s’ébranlèrent et le

Sacre roula sur les pavés inégaux. Il nous paraît inutile de mettre sous les yeux de nos lecteurs les réflexions de Pauline pendant le trajet. — Il nous suffira de dire que la situation d’esprit de notre héroïne était, à peu de chose près, celle d’un condamné à mort qui vient d’entrevoir l’espérance d’obtenir la vie et la liberté... Le fiacre s’arrêta. Le cocher quitta son siège et ouvrit la portière.

— Ma petite dame, nous sommes arrivés... — dit-il voilà votre bracelet, donnez-moi mon argent... — C’est un écu de six livres que vous me devep présentement, sans

compter le pourboire, et n’oubliez pas, s’il vous plaît que j’ai mis bien de la complaisance à vous attendre...

— Ayez encore quelques minutes de patience; monsieur... — murmura Pauline. Pour m’acquitter envers vous il est indispensable que je rentre chez moi et que je prenne ma bourse oubliée...

— Sacrebleu ! — grommela l’automédon — encore des retards ! — c’est vexant ! Je ne suis point tranquille, moi !.. — si vous alliez ne plus revenir, je serais refait de six livres !..

— Eh ! monsieur — balbutia Pauline, — n’avez-vous pas entre les mains un bijou qui doit vous rassurer !..

— Me rassurer! — oh ! que nenni ! — répliqua l’automédon — est-ce que je sais ce qu’il vaut, votre bijou? — Le cuivre doré et les petits bouchons de carafe, ça ne se vend pas déjà si cher ! — Enfin, allez ! et surtout revenez vile...

La marquise avait hâte d’échapper à cette nouvelle et intolérable humiliation... — Elle disparut dans les ténèbres de la ruelle, tandis que le cocher continuait à maugréer à demi-voix, tout en faisant scintiller sous les clartés pâles d’un réverbère les trois gros diamants du bracelet. La ruelle était déserte. — madame d’Hérouville atteignit la petite porte, l’ouvrit, traversa le jardin, reprit la lanterne cachée derrière uu vase de bronze, rentra dans l’hôtel et regagna son appartement par l’escalier de service... Comme au départ, il lui fallut passer par la chambre de Gertrude, ce qu’elle fit en retenant son haleine et en étouffant le bruit de ses pas... — Un regard furtivement jeté sur le lit de sa camériste, lui donna la ferme croyance que cette

dernière donnait toujours... Enfin elle se retrouva dans sa chambre et elle aperçut sur la cheminée la bourse oubliée par elle ; — l’or qui remplissait celte bourse brillait à travers les mailles de soie verte... Pauline avançait déjà la main pour la saisir, lorsqu’elle ressentit soudainement un immense effroi... Un bruit léger se faisait entendre dans le cabinet de toilette... — à coup sûr il y avait là quelqu’un... quelqu’un qui sans doute allait entrer... La marquise n’eut que le temps d’arracher son masque .et de dépouiller son domino... — Elle achevait à peine lorsque la porte s’ouvrit... — Gertrude, à demi-vêtue, parut sur le seuil... Pauline se sentit espionnée. — Elle attacha sur sa femme de chambre un regard étincelant, et lui demanda d’une voix sèche :

— Que me voulez-vous ?

— Je supplie madame la marquise de me pardonner un excès de zèle... — répondit mielleusement Gertrude — J’entendais marcher... — j’ai craint que madame la marquise ne se trouvât souffrante et j’ai cru bien faire en venant me mettre à ses ordres.

— Je suis un peu souffrante, en effet, — répliqua la jeune femme — mais je vous aurais appelée si votre présence m’avait semblé nécessaire.

— Ainsi, madame la marquise n’a pas besoin de mes services ?

— Non.

— Dois-je mè retirer ?

— Sans doute.

Gertrude obéit et regagna son lit, heureuse au-delà de

toute expression de la pâleur qu’elle venait de surprendre sur les joues de sa maîtresse.

— Tout conspire contre moi!.. — murmura Pauline restée seule — cette fille est éveillée, cette fille soupçonne peut-être un mystère... — Comment sortir maintenant?., que faire?

La jeune femme laissa s’écouler quelques minutes, puis elle entr’ ouvrit la porte du cabinet de toilette et s’avança sur la pointe des pieds jusqu’au seuil de la petite pièce qui servait de chambre à Gertrude. Celte pièce était éclairée, donc la camériste ne songeait point à se rendormir. Un quart d’heure s’écoula, puis une demi-heure, puis une heure... — Pauline attendait toujours, anxieuse, haletante, folle d’impatience, et la lumière ne s’éteignait pas...

— Allons ! murmura la marquise — il faut en prendre mon parti... — sortir cette nuit est impossible... d’ailleurs ce cocher, las de m’attendre, s’est éloigné depuis longtemps sans doute... mon bracelet est perdu, bien perdu... — je ne le reverrai jamais !

Au milieu des événements si graves qui se succédaient pour madame d’Hérouville, une perte pécuniaire, même considérable, n’offrait qu’une importance tout à fait secondaire. Pauline cessa donc bien vite de s’en occuper ; — elle se jeta sur son lit, et sa fatigue était telle que malgré les préoccupations qui la dominaient, elle s’endormit presque aussitôt d’un sommeil lourd et profond qui se prolongea pendant quelques heures... Elle s’éveillait à peine, lorsque le marquis vint prendre congé d’elle avant de partir pour Versailles. — Il fut douloureusement affecté par l’expression d’extrême abattement qu’il remarqua sur le visage de

sa femme ; — il eraignait quelque retour de cette maladie terrible à laquelle, si peu de temps auparavant, Pauline avait failli succomber ; — il interrogea sa bien-aimée avec toute la tendre sollicitude qu'il puisait dans son amour ; mais, hélas ! la pauvre enfant ne pouvait répondre la vérité, et Tancrède s’éloigna très-inquiet, malgré les efforts infructueux de Pauline pour le rassurer.

11 avait été convenu entre la marquise et Roland de Lascars que le juif Samuel Love arriverait à l’hôtel d’Hérouville vers les deux heures de l’après-midi et s’annoncerait comme envoyé de madame de Langeac... Qu’on juge de la surprise de Pauline lorsqu’un peu après onze heures, au moment où elle s’occupait de ses enfants, et leur faisait réciter leur leçon quotidienne, selon son habitude invariable, Gertrude se présenta et lui dit :

— Madame la marquise, un homme est en bas qui demande avec beaucoup d’insistance à parler à madame la marquise...

Pauline tressaillit et changea de visage.

— Un homme!.. — répéta-t-elle — qu’cst-ce que cet homme ?

— ■ Je ne l’ai pas vu, mais Pascal, le valet de chambre, affirme qu’il a mauvaise mine, qu’il est mal vêtu, et que c’est tout à fait un personnage du commun... — Pascal a répondu que madame la marquise n’était pas visible... — l’homme ne se lient point pour battu... — il prétend qu’il a des affaires importantes à traiter avec madame la marquise et qu’il faut absolument qu’il lui parle...

— Ce doit être le Juif... — pensa madame d’Hérouville.

— Nul autre que lui ne se permettrait d’insister ainsi... — je ne l’attendais que plus tard, mais les raisons qui lui font devancer l’heure me seront sans doute expliquées...

Puis, tout haut, elle reprit :

— Que Pascal s’informe, et qu’il sache de quelle part se présente cet homme...

Gertrude sortit et son absence dura près de cinq minutes. Lorsqu’elle reparut, sa physionomie exprimait une immense satisfaction intérieure; — une joie méchante débordait dans les regards de ses yeux hypocritement baissés.

— Eh bien ‘l — demanda Pauline.

— Eh bien, madame la marquise, je suis dessendue moimême... j’ai vu le personnage et je lui ar parlé... — C’est un fou, j’en mettrais ma main au feu, ou tout au moins c’est un intrigant qu’il faut chasser... — Je n’ai cependant pas osé prendre sur moi de le faire jeter à la porte, sans un ordre spécial de madame la marquise...

La pâleur de Pauline augmenta; — ses mains furent agitées d’un tremblement visible.

LE BKACELET.

— Un fou... un intrigant qu’il faut chasser... répéta Pauline d!une voix à peine distincte.

— Oui, madame, et sans hésiter répliqua Gertrude.

— Mais enfin, le chasser, pourquoi? — qu’a-t-il dit? qu’a-t-il fait ?

— Je lui ai demandé d’abord de quel part il venait, continua la soubrette. — Et c’était mon devoir, puisque madame, tout à l’heure, m’adressait précisément cette question.

— Qu’a-t-il répondu? fit vivement la marquise.

— 11 a répondu, fier comme Artaban, qu’il venait de sa propre part, et qu’il n’avait besoin de personne pour se présenter, « S’il en est ainsi — lui ai-je dit — vous ne » pouvez parler à madame la marquise... elle ne reçoit pas » les inconnus... Il s’est mis à jurer abominablement, en » s’écriant : Votre maîtresse me connaît bien !.. allez lui » annoncer que je suis le cocher de fiacre qui a pris cette

» nuit une dame en masque dans la rue des Saints-Pères, » et en route pour le bal de l’Opéra !.. Elle saura ce que » parler veut dire!.. — allez la fille, et dépêchez-vous!.. » il s’agit de ne pas perdre son temps, et mes poulets » d’Inde s’impatientent dans la rue !.. » Gomme je ne faisais point mine d’obéir assez vite, cet homme du commun a frappé du pied en jurant de plus belle... Je crois même qu’il m’a menacée!.. — Alors je suis venue tout courant, et me voici!.. — Madame la marquise me donnet-elle l’ordre d’appeler les valets de pied etde faire jeter ce drôle par la fenêtre ? Madame n’a qu’un mot à dire, et j’y vole... — ah ! la chose ne traînera guère en longueur.

Pauline, tremblante, anéantie, se soutenait à peine, et se sentait incapable de prononcer une parole. Tout au plus trouvât-elle la force de faire un geste pour arrêter la camériste qui semblait prendre le silence de sa maîtresse pour un acquiescement et qui se dirigeait vers la porte.

— Madame me retient ?.. — demanda Gertrude en donnant à sa ‘physionomie hypocrite et rusée une expression d’étonnement.

— Oui, balbutia la marquise.

— Madame s’oppose à ce qu’on traite ce drôle comme il le mérite?..

— On aurait tort de condamner quelqu’un sans l’entendre... — je veux voir cet homme, je veux lui parler...

— Eh! quoi !.i — s’écria Gertrude, — jouant plus que jamais la stupeur -— madame la marquise donnerait audience à un tel misérable !

— Qui vous dit que ce soit un misérable ?

— Sa mine est plus que suspecte.... — il a le nez

rouge et l’œil mauvais.... — il sent le tabac et l’eau-devie.

— Il ne faut pas juger les gens sur l’apparence.

— J’espère au moins que madame ne se hasardera point à rester seule avec ce personnage.

— Pourquoi cela, mademoiselle ?

— Peut-être est-il animé de mauvaises intentions... peut-être madame la marquise courrait-elle un danger.

— Eh bien ! si le danger existe, je n’exposerai que moi ! répliqua Pauline — faites monter cet homme, et conduisezle dans le salon qui précède ma chambre à coucher.

Gertrude descendit à l’étage inférieur et regagna le vestibule en se frottant les mains, et en se disant avec une joie cruelle, avec la haine vivace du mauvais serviteur contre celui dont il mange le pain.

— Voilà qui marche à merveille, et je n’aurais pu trouver mieux!.. — Ma chère maîtresse est présentement dans ses petits souliers !.. — tout à l'heure, elleétait pâle comme un spectre, et je m’attendais de minute en minute à la voir se trouver mal !.. — C’est bien fait, madame la marquise!

— cela vous apprendra qu’une grande dame tombe au niveau d’une grisette quand elle quitte son hôtel au milieu de la nuit et s’en va courir la pretentaine au bal de l’Opéra !

— vertu de ma vie, je crois que je vous tiens, et je vous tiendrai mieux encore, s’il plaît à Dieu, quand j’aurai de bonnes preuves contre vous, ce qui ne tardera guère !.. — que peut vouloir à madame ce cocher de fiacre !.. — Ah ! je le saurai !.. je ne suis point de celles qui ont des yeux pour ne point voir, et des oreilles pour ne point entendre!...

Quelques instants après ce monologue de Gertrude, la marquise d’Hérouville entrait en chancelant dans le petit salon où la camériste venait d’introduire l’étrange visiteur. Pauline savait déjà à qui elle allait avoir à faire, aussi n’éprouva-t-elle aucun étonnement, mais un immense dégoût, en reconnaissant du premier coup-d’œil le grossier automédon de la nuit précédente. Ce dernier, ébloui parles rayonnements d’un luxe que jusqu’alors il n’avait jamais soupçonné, qu’il entrevoyait pour la première fois de sa vie, et qui lui semblait fabuleux, éprouvait manifestement quelque embarras.

Il se tenait debout d’un air gauche, tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre, et roulait dans ses mains calleuses son vieux chapeau lampion orné d’un galon de cuivre crasseux. Au moment où la marquise souleva la portière et parut sur le seuil, il perdit tout à fait contenance, mais son trouble fut de courte durée, et comme l’assurance et même l’impudence était le fond de son caractère, il se remit vile, toussa pour s’éclaircir la voix, salua, en tirant de la main gauche une des mèches de sa chevelure grisonnante, et en exécutant une sorte de ruade avec son pied droit. Ceci fait, il prit l’altitude du soldat, sous les armes, et le corps immobile, le regard fixe, les bras pendants, il parut attendre que la maîtresse de la maison l’interrogeât. Son attente ne dura qu’une ou deux secondes.

— Vous avez insisté de telle sorte pour être admis auprès de moi - murmura Pauline — que j’ai bien voulu consentir à vous recevoir... que me voulez- vous?

— Madame la marquise, (puisqu’il paraît que vous êtes une marquise) — répondit le cocher — je viens pour la

chose du bracelet... — m’avez-vous fait assez trimer, nom d’nn nom !.. sauf vol’ respect !..

Et l’automédon accentua cette dernière phrase par un gros et bruyant éclat de rire.

— Parlez bas. ..dit vivement Pauline — il est inutile que ce que vous avez à m'apprendre soit entendu par d’autres que moi.

— C’est juste, reprit le cocher — et je vais mettre une sourdine !.. — voici la chose : — Cette nuit, quand vous m’avez laissé au bout de l’impasse des Accacias avec ma boite et mes poulets d’Inde — (car c’était bien vous... — je n’ai pas vu votre figure, mais je vous reconnais à la voix...) — j’ai commencé par attendre un bon bout de temps» ensuite, comme vous ne reveniez pas me relever de faction, je me suis dit que j’étais volé, et j’ai (ilé, l’oreille basse, en jurant qu’on ne m’y prendrait plus, et que je ferais payer d’avance les petites dames en habits de masque, si toutefois et quand le hasard d’en voiturer une se représenterait.

— Au -nom du ciel, abrégez, monsieur dit Pauline d’un ton suppliant.

— Suffit!., on s’y conformera... — as pas peur, mam’ la marquise.... — il n’y a que deux mots qui servent !.. — je vas vous couler ça en douceur, et ça ne sera pas long... — Donc, ce matin, je suisentré chez un bijoutier, dont auquel je mène quéq’fois la femme et les petites demoiselles < aux Prés-Saint-Gervais, et je lui ai montré l’objet, histoire de savoir de combien j’étais refait... — « Mazette!.. — qu’il s’est écrié — les beaux diamants ! — C’est doue du vrai? — Du plus vrai et du plus fin... —

Et, ça vaut?.. — Deux cents louis au moins... » — Parole d’honneur, pour ce qui est d’être un homme surpris, je pense dire que quiconque voulait voir un homme surpris, n’avait qu’à me regarder... — Je repris l’objet et je remontai sur mon siège en réfléchissant que j’étais honnête et que par conséquent je ne pouvais pas garder deux cents louis quand il ne m’était dû qu’une huitaine de livres.

Visiblement ravi de la façon élégante dont il s’exprimait et n’accordant aucune attention aux symptômes de fatigue et d’impatience écrits sur le visage de madame d'Hérouville, le cocher tira des profondeurs de sa poche une pipe de terre à calotte de cuivre, et l’approcha de ses lèvres : — — mais une réflexion l’arrêta, il fit disparaître le brûlegueule, et il dit :

— Pardon, excuse, m’am la marquise... c’était la chose de l’habitude, car je ne suis pas sans savoir qu’on ne fume point devant le beau monde, rapport au respect qui lui est dû... je reprends mon fil.

« Donc, je regrimpai sur mon siège, ainsi que j’ai déjà eu celui de vous le dire, en cherchant à part moi quelque moyen de mettre la main sur la dame au bracelet, et à force de chercher, j’imagipai de visiter l’impasse des Accacias... l’idée était bonne, car dans l’impasse je ne trouvai qu’une porte, celle du jardin de cet hôtel... — je m’informai rue Saint-Dominique, j’appris que dansl’hôtel il n’y avait qu’une dame; je médis en propres paroles — « Puisqu’il n’y en a » qu’une, ça doit être celle-là... » — Alors je meprésentai comme un brave garçon... — On ne voulut pas d’abord me laisser passer, mais je fis tant, des pieds, des mains et de la langue, qu’on finit par vous avertir, ce qui m’a pro-

curé l'avantage de vousdégoiser mon chapelet. Maintenant, main' la marquise, ça n’est pas de tout ça qu’il est question... — j’ai un bijou à vous et vous avez de l’argent à moi... — Voilà votre bracelet... donnez-moi mon argent...

Eb disant ce qui précède, le cocher de fiacre présentait à la marquise le précieux joyau soigneusement enveloppé dans un morceau de gros papier gris. Pauline ne pouvait s’empêcher d’admirer la probité native de cet homme aux formes brutales, mais elle la maudissait en même temps. Elle aurait en effet mille fois mieux aimé perdre le plus riche de ses bijoux, que de voir arriver à l’hôtel d’Hérouville l’honnête cocher dont la visite allait infailliblement donner lieu à des commentaires de toutes sortes, mais ne pouvant rien contre le fait accompli, elle le subit avec résignation.

— Monsieur, dit-elle en prenant le bracelet — vous êtes un brave et digne homme.

— Ça mam’ la marquise, je m’en pique ! interrompit le cocher de fiacre — et je porte le défi aux plus mal intentionnés de rien articuler de pas joli sur mon compte.

— Je vous dois une indemnité et une récompense poursuivit Pauline en glissant un certain nombre de pièces d’or dans la main de son interlocuteur — faites-moi le plaisir d'accepter ceci...

— Dix louis!.. — s’écria le cocher stupéfait et ivre de joie — quelle aubaine !.. à la bonne heure!.. — voilà ce que j’appelle de la générosité pour de vrai ! ah ! mam’ la marquise, vous pouvez compter que je boirai crânement à votre santé, et d’un fier cœur!.. — Au revoir, mam’ la

marquise... Mes poulets d’Inde et moi nous sommes tout - à votre service...

Pauline frappa sur un timbre.

— Reconduisez ce brave homme... — dit-elle au valet qui se présenta.

Gertrude, l’oreille collée à l’un des panneaux delà porte, n’avait pas perdu un seul mot de la conversation que nous venons de reproduire. Elle se cacha derrière un rideau au moment où le domestique et le cocher de fiacre traversèrent l’antichambre, puis elle les suivit, les rattrapa dans le vestibule du rez-de-chaussée et dit à l’autoraédon :

— Mon brave homme, je vous cours après de la part de madame la marquise.

— A-t-elle encore quelque chose à me dire, cette bonne dame demanda le cocher — faut-il remonter?.. Ce sera bientôt fait...

— Inutile... — répliqua Gertrude — je suis chargée seulement de réparer un oubli... — ma maîtresse s’intéresse à vous... elle vous le prouvera certainement... mais pour pouvoir vous retrouver, il faut qu’elle connaisse votre nom et votre demeure...

— C’est trop juste... — Eh ! bien, je m’appelle Pierre Landry, et je demeure rue Jean -Pain-Mollet, numéro 7, au sixième étage.

— Rue Jean-Pain-Mollet; numéro 7... répéta Gertrude.

— C’est ça même...

— Ma maîtresse ne l’oubliera pas... — reprit la camériste à haute voix.

Puis elle ajouta, tout bas:

— Moi aussi, je me souviendrai, et maintenant j’ai dans les mains la preuve irrécusable que madame la marquise est sortie cette nuit!..

Malheureuse Pauline!., désormais son repos et son honneur étaient à la discrétion d’une servante haineuse qui n’avait pour la perdre, qu’à le vouloir, et qui le voudrait sans doute!.. Après avoir subi tant de persécutions injustes, après avoir souffert ta&t de douleurs imméritées, madame d’Hérouville pouvait croire que la fatalité qui la poursuivait tèrait trêve enfin, et que le calme succéderait aux tempêtes !.. Elle se trompait.

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