SAMUEL LOVE
Au moment où sonnait une heure de l’après-midi, Gertrude vint annoncer à sa maîtresse qu’un homme, se disant envoyé par la marquise de Langeac, demandait à être reçu. Pauline donna l'ordre d’introduire sur-le-champ le nouveau visiteur, et la camériste reparut presque aussitôt, accompagnant un personnage de petite taille et de pauvre apparence. Samuel Love — car c’était lui, — ressemblait d’une façon frappante au portrait rapidement tracé par Lascars la nuit précédente. . -
Ce juif millionnaire, auquel on aurait fait volontiers l’aumône dans la rue, tant son costume était humble, ou plutôt misérable, pouvait avoir en réalité soixante-dix ou soixante-quinze ans, mais il paraissait plus que centenaire. Son regard exprimait une rapacité insatiable. Samuel Love portait de la main gauche une sorte de valise en cuir, constellée de gros clous et fixée à son bras par une chainette d’acier" qui faisait plusieurs fois le tour du poignet.
Pauline frissonna involontairement en voyant le juif. — Ce vieillard produisit sur elle l’elfet d’un composé bizarre de la momie et de l’oiseau de proie. Samuel Love salua jusqu’à terre, faisant preuve d’une souplesse qu’il semblait impossible d’attendre de son échine roidie par l’âge, et, répétant la leçon faite par Lascars, il débita avec volubilité ce petit discours, en présence de la femme de chambre :
— Madame la marquise de Langeac, dont j’ai l’honneur d’être le joaillier, m’a fait espérer que madame la marquise d’Hérouville daignerait peut-être m’honorer de sa confiance. — Dans cet espoir, j’ai apporté quelques bijoux que madame la marquise trouvera peut-être dignes d’être soumis à son appréciation éclairée.
— Laissez-nous, mademoiselle... — dit la jeune femme à Gertrude qui se relira aussitôt, et qui, ne soupçonnant pas le but mystérieux de l’entrevue du juif et de sa maîtresse, ne jugea point utile d’écouter à la porte.
Pauline se rapprocha vivement de Samuel Love.
— Vous savez de quoi il est question ? — lui demandat-elle à voix basse.
— Oui, madame la marquise — répliqua-t-il du même ton. — Monsieur le vicomte de Gavaroc m’a fait part de l’embarras mor utané . de madame la marquise, et de son désir d’emprunter une somme importante en offrant ses diamants comme nantissement au prêteur.
— Etes-vous disposé à me venir en aide dans cette circonstance ? — continua la marquise.
Le juif fit entendre un petit rire sec et saccadé, tout à fait semblable au grincement des crecelles que les enfants
mettent en branle pendant les trois derniers jours de la semaine sainte, puis il répondit :
— Dieu nous donne cet avertissement par la bouche de son Prophète : « — Aide les autres, et le ciel l’aidera. » — J’en profite le mieux que je puis. — Je suis d’une nature obligeante, et l’on me voit toujours disposé à rendre service, pour peu que j’y trouve un modeste bénéfice. — Si je n’écoutais que mon eœur, j’obligerais mon prochain à titre gratuit, mais je suis pauvre et père de famille ; — il me faut donc, bien malgré moi, songer à mes enfants et faire rapporter à mon argent d’honnêtes intérêts.
— Vous n’ignorez pas quel est le chiffre de la somme dont j’ai besoin ? — reprit Pauline.
— Deux cent mille livres... — du moins à ce que m’a dit monsieur de Gavaroc.
— Pourrez-vous me remettre cette somme aujourd’hui même ?...
— Les deux cent mille litres seront à la disposition de madame la marquise aussitôt que j’aurai pris connaissance des pierreries qui doivent devenir mon gage.
Madame d’Hérouville ouvrit un meuble. — Elle en tira plusieurs écrins de maroquin rouge et de chagrin noir, splendidement armoriés, et elle les plaça sur une table devant Samuel Love. Le juif fit jouer l’un après l’autre les ressorts de tous les écrins, il réunit en un monceau les colliers, les pendants d’oreilles, les bagues, les peignes, les bracelets que recélaient leurs flancs de velours pourpre, et ses yeux, en se fixant sur cet éblouissant amas de richesses, brillèrent de cette flamme d’ardente convoitise qui jadis étincelait dans les prunelles sombres de Cardillac, l’orfèvre
sanglant. Pendant quelques secondes, Samuel Love caressa de ses mains fluettes, agitées de tressaillements voluptueux, les facettes miroitantes des pierres précieuses. Il prit ensuite les bijoux un à un, et il les examina, ou plutôt il les étudia longuement, minutieusement, diamant par diamant, à l’aide d’une loupe de forte dimension et d’une paire de petites balances en cuivre, d’une sensibilité et d’une justesse prodigieuses. Cet examen achevé, le juif forma des lots de pierreries, en réunissant celles qui se recommandaient plus particulièrement à son admiration par le triple mérite de la pesanteur, de l’éclat ët de la pureté. Samuel Love, muet et absorbé, consacra plus de deux heures à ces diverses opérations. Madame d’Hérouville attendait avec une fiévreuse impatience le résultat de ce labeur silencieux. — Enfin, le prêteur sur gages releva la tête et fit lentement disparaître dans la poche de sa vieille houppelande grise, raccommodée en vingt endroits, la puissante loupe et les petites balances dont il venait de se servir.
— Eh bien ? — demanda Pauline d’une voix que l’émotion rendait sourde.
— Eh bien, madame la marquise — répondit Samuel Love, l’affaire me semble possible, et je la ferai volontiers, si toutefois...
Le juif s’interrompit.
— Si toutefois?... — répéta la jeune femme. Achevez, monsieur, je vous en supplie...
— Si nous tombons d’accord sur les conditions — reprit Samuel.
— Eh ! — murmura Pauline — ces conditions, c’est à vous de les fixer. — Vous savez bien que je les accepterai,
quelles qu’elles soient, puisque l’argent m’est indispensable, puisqu’il me le faut à tout prix !...
Cette parole était imprudente. Le juif ne la laissa point tomber par terre, et se jura d’exploiter à outrance la détresse de la grande dame et les poignantes nécessités de la situation. Ses exigences, désormais, devaient être sans bornes, puisqu’elles étaient acceptées à l’avance.
— Madame la marquise — reprit-il — vous plaît-il • qu’avant toutes choses nous convenions de nos faits ?
Pauline inclina la tête affirmativement.
— Si j’ai bien compris les explications de monsieur le vicomte de Cavaroc — poursuivit le juif — madame la marquise désire un délai de deux ans pour retirer ses pierreries ?
— Oui.... — murmura la jeune femme.
— Madame la marquise tient en outre à posséder une imitation de ses principaux diamants, imitation parfaitement exacte et capable de tromper tous les yeux, excepté ceux d’un joaillier.
— Oui !... — répéta Pauline d’une voix de plus en plus faible.
— Ceci est facile : — les parures fausses ne coûteront
guère qu’un millier d’écus, et je puis m’engager à les remettre à madame la marquise dans un laps de huit ou dix jours. • , J
Samuel Love s’interrompit pour désigner de la main les principaux lots de pierreries disposés par lui à côté des écrins vides.
— Ceci — reprit-il — représente pour moi une valeur 4e quatre cent mille livres.
Disons en passant que le juif mentait avec une rare impudence, et que les diamants désignés valaient -$lus de deux cent mille écus. Il continua :
— J’ai toujours sur moi quelques bonnes feuilles de papier timbré. — Je vais préparer, séance tenante, double expédition d’un petit acte par lequel madame la marquise déclarera m’avoir vendu, et je déclarerai avoir acheté, les diamants dûment décrits et catalogués audit acte, avec faculté pendant deux ans pour madame la marquise de retirer de mes mains lesdits diamants, moyennant le remboursement intégral du prix de vente et le paiement des intérêts à six pour cent à partir du jour de la signature. — 11 sera dit, en outre, que je deviendrai seul et véritable propriétaire des diamants si, au bout de deux années révolues, le remboursement n’a point été effectué. — Enfin, le prix de vente sera fixé à la somme de trois cent vingt- cinq mille livres...
Ici Pauline, dans sa naïveté et dans son ignorance complète des affaires, crut devoir interrompre Samuel Love.
— Trois cent vingt-cinq mille livres!... — dit-elle. — Vous vous trompez, monsieur... — Je n’ai besoin que de deux cent mille livres... il me semblait que vous le saviez...
Les lèvres minces et blafardes du prêteur sur gages grimacèrent un sourire à donner le frisson.
— Que madame la marquise se rassure — répliqua-t-il ensuite — elle ne touchera que deux cent mille livres.
— Mais alors — demanda la jeune femme — le reste de la somme ?...
— Constitue les intérêts, la prime et la commission, le tout calculé, j’ose le dire, avec une très-grande modération. — Si cependant madame la marquise trouve que le chiffre soit exagéré, je la prie de vouloir bien m’en instruire — je me retirerai aussitôt, en emportant le très-vif regret d’avoir dérangé inutilement madame la marquise.
Pauline frissonna. — Elle se sentait perdue si le juif quittait l’hôtel d’Hérouville sans avoir terminé l’affaire pour laquelle il était venu.
— Eh ! monsieur — s’écria-t-elle — suis-je femme à discuter pour un chiffre ? — Préparez votre acte... — faites yite... — Je suis prête à signer.
Samuel Love, cachant sa joie intérieure sous son apparence habituelle de morne impassibilité, tira de sa poche deux feuilles de papier timbré au timbre royal, un encrier de corne, une plume d’oie, et se mit à écrire. Une heure après, la marquise d’IIérouville apposait sa signature au bas des deux actes et recevait des mains du juif la somme de deux cent mille livres, en mandats payables à vue sur la caisse des fermiers généraux. Pauline s’empressa de serrer ces mandats dans le meuble d’où elle avait tiré les écrins. Samuel Love entassait pendant ce temps les joyaux au fond de la cassette de cuir qu’une chaînette d’acier attachait à son poignet gauche. Quand il eut achevé cette besogne, il prit congé de madame d’Hérouville en lui disant :
— D’aujourd’hui en huit jours, madame la marquise, j’aurai l’honneur de vous apporter des imitations si parfaites que- vous y serez trompée vous-même... — et qu’il vous semblera que vos diamants sont revenus dans leurs écrins...
. Ayant ainsi parlé, Samuel Love salua tout bas, commèil avait fait en arrivant; et s’éloigna chargé des dépouilles de la marquise.