ESPOIR
Le soir de ce même jour, un peu avant dix heures, Pauline saisit le premier prétexte qui s’offrit à elle pour laisser seuls au salon Mathilde d’Hérouville et le comte de Rieux. Elle gagna son appartement, elle glissa dans le corsage de sa robe les bons au porteur donnés par le juif, elle jeta sur ses épaules une pelisse à capuchon et elle descendit au jardin sans s’apercevoir que Gertrude la suivait à distance. La nuit était glaciale et l’obscurité profonde. Pauline se dirigeavers la petite porte ; lorsqu’elle l’eût atteint, elle demeura immobile, malgré le froid qui la faisait grelotter, et elle attendit. La camériste s’adossa au tronc d’un tilleul, à huit ou dix pas de sa maîtresse, et sembla de son côté changée en statue. Dix heures sonnèrent aux horloges environnantes, très-nombreuses dans le faubourg Saint- Germain, surtout à cette époque où les couvents et les communautés, religieuses se voyaient à chaque pas. — En même temps, et comme si les sonneries des clochers d’a-
lentour avaient mis en mouvement un ressort invisible, trois coups légers, espacés régulièrement, furent frappés contre la petite porte. C’était évidemment le signal convenu, par lequel Roland de Lascars devait annoncer sa présence.
— Qui va là ? — demanda la marquise d’une voix que l’émotion rendait à peu près indistincte.
Le baron entendit cependant ces trois mots, car il répondit :
— Aix-la-Chapelle et le Faucon-Blanc.
Pauline ne pouvait désormais conserver le moindre doute sur l’identité du visiteur nocturne. D’une main tremblante, elle tira les verrous et fit tourner la clé dans la serrure rouillée.
— Il fait noir ici comme au fond d’un soupirail de l’enfer ! — murmura Roland — dites-moi donc où vous êtes, madame la marquise, car sans cela il me serait tout à fait impossible de vous rejoindre.
— Me voici — balbutia Pauline.
— A merveille !... - i — Votre exactitude au rendez-vous m’enchante ! Elle me prouve que vous avez eu ce matin la visite de Samuel Love.
— Oui... — répondit Pauline — cet homme est en effet venu.
— Et — reprit Lascars — vous êtes tombée facilement d’accord avec lui ?...
— J’étais d’avance résignée à subir ses exigences, quelles qu’elles fussent.
— Voilà, sans contredit, le meilleur moyen d’arriver en
affaires à «ne prompte solution. — Ainsi, madame la marquise, l’argent du juif est entre vos mains?
— J’ai la somme que vous exigez...
— Vous plaît-il de me remettre cette somme ? — demanda le baron tout frémissant de joie.
— La voici — balbutia Pauline en tirant de son corsage et en présentant à Lascars les précieux chiffons qui représentaient deux cent mille livres.
Le misérable gentilhomme les saisit avidement.
— Ce sont sans doute des bons au porteur — reprit-il — car des billets de banque feraient un tout autre volume.
— Ce sont, en effet, des bons au porteur — il y en a huit, de vingt-cinq mille livres chacun.
— Madame la marquise — s’écria le baron après avoir roulé les chiffons soyeux et les avoir fait disparaître dans l’une de ses poches — vous avez fidèlement tenu votre promesse et vous pouvez compter sur la prompte réalisation de la mienne.
— Est-il bien vrai que je puisse y compter ? — murmura Pauline pour qui la parole de Lascars n’était, on le comprend, rien moins que rassurante.
— Si je connaissais un serment capable de vous convaincre et de vous rassurer, je le ferais à l’instant même ! — répliqua Roland — par malheur, ce serment n’existe pas, et je vous ai menti si souvent que vous ne me croyez plus ! — c’est justice ! — mais les faits parleront pour moi et rendront la paix à votre âme — à partir de ce moment vous êtes libre — je n’existe plus pour vous, et dans quelques jours je serai loin de Paris, loin de la France, où je ne reviendrai jamais.
— S'il en est ainsi — répondit madame d’Hérouville — que Dieu vous accompagne, qu’il vous protège, et qu’il vous pardonne, aussi complètement que je vous pardonne moi-même, tout le mal que vous m'avez fait
— Merci; madame ! — mprmura Lascars — merci et adieu I adieu pour toujours — oubliez-moi — oubliez mon nom — il ne frappera plus vos oreilles.
Puis le baron sortit du jardin et disparut dans les ténèbres de l’impasse. Madame d’Hérouville referma la porte derrière lui et reprit le chemin de l’hôtel, en se disant avec un immense sentiment de joie et d’allégement :
— C’est donc bien vrai, je suis libre enfin — je puis envisager l’avenir sans épouvante ! — je viens de voir cet homme pour la dernière fois I... — J’appartiens désormais tout entière aux seuls êtres que j’aime en ce monde, mon mari, mes enfants.
Tandis que la marquise s’éloignait, Gertrudè ne restait point inactive. Poussée par sa curiosité malfaisante, elle voulait savoir quel était l’étrange personnage à qui sa maîtresse venait de remettre la somme énorme de deux cent mille livres, après un entretien bizarre et dont le sens lui échappait.
En conséquence, elle s’empressa de rouvrir - la petite porte fermée par Pauline, et elle s’élança dans la ruelle sur les traces de l’inconnu, mais Lascars avait de l’avance et la camériste, en arrivant à l’extrémité de l’impasse n’eut que le temps de voir un homme enveloppé de fourrures monter dans un carrosse .qui partit au grand trot. Suivre ce carrosse était impossible, et Gertrude, très-mortiûée, revint à l’hôtel sans avoir rien découvert. Trois jours environ après
cette soirée, madame d’Hérouville rendait visite à la marquise de. Langeac. A la suite d’une causerie d’une demiheure avec la vieille dame, Pauline aborda, non sans hésitation et sans embarras, un sujet qui pour elle offrait un intérêt tout puissant.
— Madame la marquise — demanda-t-elfe — avez-vous revu récemment ce gentilhomme dont vous m’avez raconté l’existence étrange et aventureuse et qui m’a été présenté par vous à votre dernier bal ?•
— Vous voulez parler sans doute du vicomte de Cavaroc? répondit madame de Langeac.
— Je me souviens en effet que ce gentilhomme se nommait ainsi... -•
— Ah ! ah ! chère enfant — reprit la vieille dame en souriant — vous daignez donc enfin accorder quelques attentions à mon héros de roman, à mon échappé des contes féeriques du merveilleux Orient ! — Eh bien ! celte attention vient trop tard... .
— Trop tard, madame la marquise... Et pourquoi, s’il
vous plaît ? -
— Parce que vous ne reverrez plus monsieur de Cavaroc.
— En vérité ! murmura la jeune femme dont le cœur
cessa de battre. • *
— Mon Dieu, oui...
— Votre héros a-t-il donc quitté Paris pour n’.v jamais revenir?
— Il a quitté non-seulement Paris, mais la France...
— A l’ improviste, alors?
— - A l’improvisle, comme vous dites ! oh! c’est tout une histoire... — Le vicomte est un homme d’uue nature aven-
LA MAJSOS MAUDITE
tureuse et remuante pour qui la stabilité est impossible... — Le mouvement, l’action, le danger, voilà sa vie...— Riche d’une fortune princière, glorieusement conquise à la pointe de son épée, il m’avait exprimé l’intention de se fixer à Paris et d’y goûter les jouissances du repos et du luxe... Jugez de ma surprise lorsque je reçus sa visite avant-hier, et lorsque j’appris de sa propre bouche que c’était une visite d’adieu.
— Une visite d’adieu... — répéta Pauline.
— Hélas, oui... — le vicomte était fatigué déjà, fatigué outre mesure, d’une existence calme et de tranquilles plaisirs. « — Madame la marquise — me dit-il — je vois bien que je suis un être bizarre... — j’aurais dû naître dans un autre teibps et dans un autre monde. — La vie parisienne, malgré ses charmantes séductions, est décidément pour moi fade et sans saveur. — Il me semble ici que je dors sans cesse, et j’ai besoin de me réveiller! — Bref, je pars demain ! — je vais braver encore la colère des Océans... — Je vais chercher de nouveaux périls, des sensations nouvelles, dans ces contrées lointaines où j’ai déjà vécu ! — la civilisation me gêne... — le soleil des tropiques a mis dans mon sang des ardeurs sauvages et dans mon crâne des ambitions immenses que je ne puis assouvir dans votre pâle Europe^ — Peut-être un jour entendrez-vous dire que quelque part, au fond des Indes, le vicomte de Cavaroc est devenu roi... »
« De tels projets me semblaient insensés — continua madame de Langeac — je fis tous mes efforts pour ramener ' le vicomte au bon sens... — Ce fut inutile — sa résolution était prise, irrévocablement prise... — Il me quitta en me
baisant la main et en me disant adieu pour toujours.
« J’espérais encore, cependant — je comptais sur quelque revirement soudain. — Hélas ! je comptais sans mon hôte. — Hier j’envoyai mon valet de chambre prendre des nouvelles de x monsieur de Cavaroc. — Le vicomte avait quitté Paris dès le point du jour, et, je vous le répète, nous ne le reverrons plus.
Madame d’Hérouville prolongea sa visite pendant quelques minutés encore, puis, sachant ce qu’elle voulait savoir, elle se hâta de s’éloigner, car elle se sentait impuissante à cacher l’allégresse qui débordait en elle. Lascars avait tenu sa parole ! l’épée de Damoclès éteignait ses éclairs sinistres ! — le dernier nuage noir et menaçant disparaissait du ciel de Pauline ! Une semaine, jour pour jour, après l’entrevue nocturne à laquelle nous avons fait assister nos lecteurs, le juif Samuel Love se présenta de nouveau à l’hôtel d’Hérouville. La jeune femme donna l’ordre de l’introduire sur-le-champ.
— J’ose* espérer — dit le prêteur sur gages en ouvrant sa valise et en tirant plusieurs écrins, j’ose espérer que madame la marquise rendra justice à mon exactitude... — Je n’ai perdu ni un jour, ni une heure, ni une minute... j’ai surveillé, j’ai pressé mes ouvriers, j’ai travaillé moimême, et me voici en mesure au terme fixé.
Samuel Love fit jouer les ressorts des écrins et Pauline ne put retenir un cri de surprise. Il lui semblait revoir ses diamants eux-mêmes, et, ainsi que le juif lui avait annoncé, elle était dupe de la plus miraculeuse ressemblance.
— Madame la marquise trouve sans doute cette copie passable?.. — demanda Samuel dont une sorte de sourire contracta le visage parcheminé.
. — C’est à peine si je puis en croire mes yeux... — répondit la jeune femme — une aussi parfaite imitation me parait dépasser les bornes du possible.
— Maintenant — reprit le juif je vais mettre les diamants yrais à.côté des pierres fausses, afin que madame la marquise' fasse ’la comparaison d’une manière plus complète.
Cette épreuve fut décisive. Pauline dût avouer son impuissance à distinguer le diamant du strass.
• — Tout le monde y sera trompé -comme madame la marquise... — ajouta Samuel — etj’afflrme sans hésiter que mes confrères les plus habiles partageront l’illusion générale s’ils ne font que voir ces parures dans les cheveux et sur les épaules de madame la marquise, car les pierreries factices sorties de mes ateliers -se trahissent uniquement par leur légèreté relative. — Si la discrétion ne me faisait du silence un devoir impérieux, je pourrais citer à madame la marquise les noms de nombre de très-grandes dames qut paraissent aux fêtes de la cour avec des diamants faux, sans que personne au monde ait le moindre soupçon 1 — il en sera de même pour madame la marquise.
— Ce matin encore j’osais à peine l’espérer... — mur-mura Pauline — mais maintenant j’en suis sûre...
— Madame la marquise me dort la bagatelle de quatre mille livres' pour ces parures — reprit Samuel — • j’aurais pu certainement demander davantage, car enfin je rends à ’ madame la'marquise un service immense et inappréciable,
mais en ceci comme en toutes choses je veux faire preuve de modération, et je n’ai certes point l’habitude d’écorcher mes nobles clientes ! — Voici la facture acquittée — madame la marquise est-elle en mesure aujourd’hui, ou désire-t-elle que je vienne lui présenter cette facture dans quelques jours?
— Je vais vous payer à l’instant — répondit la jeune femme.
Le juif s’inclina et fit une grimace de satisfaction. Madame d’Hérouville tira d'un petit meuble d’ébène, incrusté de nacre et d’étain, quatre billets de banque et les lui tendit.
— Je serai toujours et bien humblement aux ordres de madame la marquise... — murmura le prêteur sur gages, en se dirigeant vers la porte à reculons, après avoir empoché la sommé et salué jusqu’à terre.
Nos lecteurs se, souviennent peut-être d’avoir entendu Pauline, au bal de l’Opéra, dans la loge numéro 21, parler au baron de Lascars d’une grande fête que devait donner prochainement un des membres de la famille-de monsieur d’HérouviUe, et à laquelle il lui serait impossible de ne point assister avec tous ses diamants. Le jour, ou plutôt le soir de celte fête arriva. Pauline, nous le savons, n’était point coquette et la parure avait peu de charmes pour elle ; — cependant, désireuse de complaire à son mari, elle fit une toilette splendide où la richesse s’unissait à une mer-
veilleuse simplicité. Cette toilette consistait en une robe de moire blanche, lamée d’argent, recouverte presqu’en entier de dentelles de Venise qui valaient la rançon d’un roi. De gros diamants relevaient de distance en distapce ces (lots de dentelles vaporeuses. Vers onze heures du soir Tancrède entra dans la chambre de sa femme, au moment où Gertrude venait d’enlacer des épis et des torsades de diamants aux nattes de la chevelure de Pauline, d’étager sur ses épaules nues, blanches et polies comme le marbre de Carrare, une rivière aux feux éblouissants et d’attacher à ses poignets délicats un triple rang de bracelets. Toutes ces pierreries sortaient des ateliers de Samuel Love ; — aucune, par conséquent, n’avait de valeur réelle. Pauline se sentit pâlir ; — un frisson nerveux courut sur son épiderme velouté. Tancrède, pour la première fois, allait voir les parures fausses substituées à ses joyaux de famille? Le premier coup-d’œil jeté par lui sur sa femme ne lui révélerait-il pas à l’instant cette substitution sacrilège?..