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AVANT LE BAL

L’angoisse de la marquise fut vive, mais de courte durée. Pendant une ou deux secondes, monsieur d’Hérouville s’arrêta sur le seuil, ébloui par la splendide beauté de Pauline, et par les rayonnements qui semblaient s’échapper de cette beauté, puis il s’avança, en mettant l’une de ses mains devant ses yeux comme un homme qui redoute d’être aveuglé s’il contemple le soleil en face.

— Chère bien-aimée — s’écria-t-il enfin, — ton radieux éclat me trouble, et je dirai presque qu’il m’effraye.

Madame d’Hérouviile fit un mouvement de surprise et le marquis se hâta d’ajouter, dans le style mythologique alors à la mode :

— Je me demande si c’est ma femme que je vois, ou si quelque déesse descendue de l’Olympe a pris ce radieux visage pour se manifester ici-bas sous une forme digne de Vénus ou de Diane?., il me semble reconnaître ma Pauline adorée, et cependant je doute, car enfin comment admettre

qu’une seule mortelle ait reçu tant de charmes en’ partage?

— Suis-je donc aujourd’hui pour toi plus belle que de coutume?... — demanda Pauline avec une innocente coquetterie.

— Plus belle, non... mais aùtrement belle... — cette parure presque royale ne saurait augmenter ta beauté, mais elle en change le caractère. .. ces pierreries mettent une auréole à ton front de marbre i elles inondent de mille feux tes épaules de statue ! — ce diadème étincelant te métamorphose !... — de la femme il fait une reine !

— Et, murmura la màrquise dont le regard et le sourire prirent une expression enivrante, aimes-tu mieux la reine que la femme ? .

— J’aime mieux la femme!... — répondit vivement Tancrède — oh ! mille fois mieux ! — ce qui n’empêche pas qu’il faudrait être aveugle ou fou poür ne pas adorer la reine... surtout celle dont je suis le roi.

Après une minute de silence, monsieur d’Hérouville poursuivit, mais d’une voix toute différente et d’un air presque rêveur ;

— Etrange chose que le diamant, cette Immortelle fleur de la terre !.. — autour de lui tout passe, tout s’éteint, tout meurt !... — impérissable, il survit à tout ! — rien ne l’obscurcit, rieh ne l’altère, rien ne ternit ses rayons magiques, qui brilleront sur les débris du monde!... — regarde-toi, chère Pauline, dans cette glace immense où tu te reflètes tout entière !... — vois ces joyaux qui se mêlent à ta chevelure, qui scintillent autour de ton côu et se tordent à tes poignets... — Depuis des centaines d’années ils appar-

tiennent à ma famille... — dix générations de châtelaines les ont successivement portés... — Les châtelaines ont cessé de vivre... les siècles ont passé sur leur cendre, et les diamants éternellement jeunes' qui paraient ces fronts disparus, semblent ce soir redoubler d’éclat, afin sans doute de fêter la dernière et la plus belle de toutes les marquises d’HérouvilleL..

Tandis que Tancrède parlait. ainsi, Pauline attachait sur lui un regard chargé d’inquiétude, et timide, presque tremblante, elle interrogeait son visage. Les paroles du marquis pouvaient s’interpréter en effet de deux façons bien différentes. Où Tancrède exprimait sa pensée véritable et se trouvait dupe, par conséquent, de la plus complète illusion, ou bien il avait tout deviné, et sa colère se cachait sous un calme terrible -et railleur. Mais Pauline, rassurée presque aussitôt, rejeta bien vite cette dernière supposition comme inadmissible, et comprit que l’enthousiasme de monsieur d’Hérouville était sincère... Elle ne se trompait pas. Le marquis, dans sa confiance qu’aucun nuage ne venait troubler, se persuadait naïvement, et de la meilleure foi du monde que jamais les antiques joyaux de ses écrins de famille n’avaient eu de si vifs rayonnements !... — A son point de vue le marquis avait raison, car ces joyaux empruntaient pour lui leur prestige au pres.tige de la femme aimée. Le tête à tête des deux époux fut interrompu par Mathilde, parée, souriante, impatiente, blanche et rose, vêtue de blanc et de rose, coiffée de lilas blanc et tenant à la main un gros bouquet de roses. La jeune fille-fit une entrée charmante et impétueuse ; — elle Se précipita dans la

chambre de Pauline comme une brise du printemps, brise joyeuse et parfumée.

— Eh bien ! petite sœur — s’écria-t-elle — qui peut vous retenir ainsi?... — le carrosse est attelé, je suis prête, et l’on vient de me prévenir que monsieur le comte de Rieux attendait au salon depuis un quart-d’heure... — si c’est Tancrède qui vous retarde, en vérité, c’est bien mal à lui 1

— Qu’est-ce qui est bien mal — petite sœur?... — demanda le marquis en riant, est-ce de faire attendre monsieur de Rieux?...

Mathilde était toute rose, nous l’avons dit, — elle devint pourpre.

— Méchant frère — répondit-elle — ce qui est bien mal c’est d’arriver au bal les derniers, quand les danses et la musique sont commencés depuis longtemps.

— Eh ! bien, chère enfant — répliqua Tancrède — si je suis coupable, j’avoue mes torts... — à tout péché miséricorde ! — va trouver Hector et dis-lui de ma part que madame d’Hérouville et moi nous le rejoindrons dans quelques minutes.

— A la bonne heure ! — s’écria Mathilde — c’est parler, cela ! — surtout ne vous faites pas attendre.

Et elle sortit comme un tourbillon, de même qu’elle était entrée. Pauline suivit la jeune fille d’un regard attendri et charmé, et, lorsqu’elle eut disparu, elle reporta ce regard sur Tancrède.

— Ah ! mon ami — lui dit-elle — quelle adorable enfant que ta sœur ! — quelle nature pleine de vie, d’expansion, de franchise et de gaîté !

— Oui — répondit monsieur d’Hérouville — Mathilde est une charmante et excellente créature.

— Soh cœur est aussi bon que son visage est beau ! — reprit la marquise.

— Celui qui nommera Mathilde sa femme sera un homme heureux!... — poursuivit Tancrède. — Hector de Rieux, s’il devient le mari de ma sœur, aura fait un rêve enchanté.

— Monsieur de Rieux, ne te parait-il pas, comme à moi, digne de son bonheur?

— Tout ce que j’ai vu, tout ce que je sais de lui, me permet de l’espérer fermement.

— Le comte aime Mathilde ?

— Ceci me paraît certain.

— Et Mathilde partage £a tendresse ?

— Le cœur ingénu de cette chère sœur s’ouvre naïvement à une tendresse dont elle ne soupçonne pas la nature. — Cette tendresse n’est pas encore de l’amour peut-être, mais elle le deviendra bien vite.

— As-tu quelque raison pour retarder davantage le bonheur de ces jeunes gens ?

— Aucune, puisque je crois pouvoir répondre d’Hector.

— Eh ! bien, cher Tancrède, hâtons-nous donc de les unir.-

— Déjà !

— Pourquoi non ? — on n’est jamaisrfieureux trop vite, on n’est jamais heureux trop longtemps.

— Ces amoureux trouvent en toi un bien bon avocat! — s’écria le marquis en riant — tu viens de gagner leur cause !... — j’écrirai dès demain à l’oncle d’Hector, et lors

que j’aurai reçu sa réponse, nous fixerons le jour du mariage.

— Veux-tu, dès ce soir, apprendre au comte de Rieux cette excellente nouvelle?...

— Je te charge de la lui apprendre toi-même... — sortant de ta bouche charmante elle lui semblera plus douce encore.

Pauline embrassa tendrement Tancrède pour le remercier, puis les deux époux rejoignirent au salon les fiancés et partirent avec eux pour le bal qui exerçait sur Mathilde une si vive attraction. Le parent du marquis d’Hérouville, le duc de la Roche-Lambert habitait l’un des plus vastes et des plus beaux hôtels de la rue Saint-Louis, au Marais. Depuis un temps presque immémorial, (le duc atteignait sa quatre-vingt-dixième année) , ce vieux seigneur donnait chaque hiver une fête, Une seule, mais splendide, et à laquelle il conviait l’aristocratie tout entière. Quoique les salons de l’hôtel la Roche-Lambert fussent immenses, ils devenaient cependant insuffisants pour recevoir la foule des invités de cette nuit mémorable, et l’usage était de métamorphoser en salle de danse une partie des vastes jardins qui s'étendaient derrière le principal corps du logis. Des constructions en planches, intérieurement recouvertes de magnifiques tapisseries de Flandre et des Gobelins, suffisaient à produire l’effet d’un palais véritable. Dix lustres en cristal de Venise sg suspendaient au plafond de toile peinte simulant une fresque grandiose. Les souliers à talons rouges des gentilshommes et les petits pieds chaussés de satin des grandes dames foulaient un parquet improvisé beaucoup plus élégant que celui qui s’ajuste en quelques

heures pour les bals de l’Opéra, D’innombrables girandoles, appliquées de distance en distance contre les tentures, joignaient leurs clartés aux rayonnements des lustres et produisaient une lumière éblouissante. Un groupe de vigoureux arbustes à feuillages persistants masquaient la tribune des musiciens, et les flots d’une harmonie féerique s’échappaient d’un dôme de verdure. Tout se réunissait enfin pour donner à cette construction frêle et éphémère l’aspect le plus grandiose et le plus enchanteur... — on eut dit une galerie merveilleuse, lentement édifiée par quelque architecte de génie, et destinée à durer aussi longtemps que l’hôtel séculaire auquel elle servait d’annexe.

Deux heures du matin venaient de sonner. Madame d’Hérouville dansait avec le comte de Rieux. — En face d’eux Mathilde attirait tous les regards par l’éclat de son délicieux visage et par les grâces incomparable de sa tournure de jeune nymphe. Hector, nous le répétons, servait de ca- 'valier à Pauline, mais, malgré le savoir vivre exquis qu’il possédait au plus haut degré, sa préoccupation était évidente et il s’occupait bien moins de sa danseuse que de la jeune fille qui lui faisait face. — Ses yeux cherchaient sans cesse les yeux de Mathilde et son visage exprimait une ivresse indicible quand il surprenait un sourire à son adresse sur les lèvres de la belle enfant. Ni cette distraction manifeste, ni ce manège naïvement amoureux n’échappaient à la marquise, mais bien loin de souffrir dans son amourpropre en se voyant pour ainsi dire oubliée, ou du moins reléguée au second plan, chose que beaucoup de femmes,

parmi les plus honnêtes, ont peine à pardonner, elle s’en réjouissait de toute son âme.

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