‹ La Maison mauditeChapitre 25 sur 36 · UNE MAUVAISE NOUVELLE · texte numérisé non relu

UNE MAUVAISE NOUVELLE

Madame d’Hérouville ne pouvait admettre que ce bracelet eût été volé ; elle se croyait sûre de la probité de ses femmes de chambre, et il était évident pour elle que depuis son retour, aucune personne étrangère n’avait franchi le seuil de son appartement. Elle se démontra facilement que le bijou en question avait été détaché de son bras par quelque choc, au milieu de l’effroyable confusion de la nuit précédente, et que ses débris foulés aux pieds, s’étaient engloutis pour toujours sous les décombres fumants de la galerie. Pauline, nous devons le dire, n’attacha qu’une importance extrêmement médiocre à cette perte. Les diamants du bracelet étant faux, par conséquent presque sans valeur, la jeune femme, pour remplacer cette imitation par une imitation non moins exacte, n’avait qu’à s’adresser à

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Samuel Love, qui s’empresserait de la satisfaire. Les bracelets se trouvant d’ailleurs en grand nombre dans ses écrins, il était à peu près inutile de donner un remplaçant au bijou perdu, car sans aucun doute la disparition de ce bijou passerait inaperçue de monsieur d’Hérouville.

Pauline demeura pendant la plus grande partie de la journée auprès de Mathilde. La jeune fille, souffrante et enfiévrée, était obligée de garder le lit; — sa nature nerveuse et délicate avait été profondément ébranlée, et le médecin qu’on fit appeler prescrivit des calmants et le repos le plus absolu.

Mais Mathilde, malgré sa douceur habituelle, se montra dans cette circonstance, une malade fort peu docile. Soumise et patiente jusqu’au soir, elle voulut absolument se lever à la tombée de la nuit, et descendre au salon pour y recevoir monsieur de Rieux... Pauline résista d’abord, et s’efforça de faire respecter l’ordonnance du médecin, mais comme cette résistance augmentait la fièvre de sa bellesœur, la jeune femme finit par céder, tout en protestant; — elle eut bientôt lieu, néanmoins, de s’applaudir de sa faiblesse, car aussitôt que mademoiselle d’Hérouville fut en présence de son fiancé, un mieux sensible se manifesta, la fièvre s’évanouit et la souffrance disparut comme par enchantement, tant il est vrai que le bonheur est le plus infaillible des remèdes... Dans le cours dè cette même soirée Tancrède se rendit à l’hôtel Laroche-Lambert pour y prendre des nouvelles du vieux duc. Il revint avec une physionomie visiblement attristée.

— Mon Dieu, mon ami, qu’y a-t-il donc ? lui demanda Pauline.

— J’ai grand peur — répondit le marquis — que le fâcheux événement de la nuit dernière ne porte un coup fatal au noble vieillard.

— Est-ce que monsieur de Laroche-Lambert se trouve plus mal ?

— Oui — son état est grave... — une deuxième attaque est survenue ce matin ; les médeciens craignent une paralysie complète, et redoutent un dénoûment prochain et funeste...

— Ah ! mon ami... — murmura la jeune femme avec un chagrin sincère — quelle désolante nouvelle ! — est-ce que tout espoir est perdu ?

— Non, pas encore, grâce au ciel ! — le duc est d’une constitution vigoureuse, et malgré son grand âge il peut en rappeler, mais cet espoir est bien vague et bien incertain ! — j’irai chaque jour m’instruire en personne à son hôtel, et si par miracle il résiste à l’assaut terrible qu’il vient de subir, je veux être un des premiers à lui témoigner toute ma joie de son rétablissement...

Laissons s’écouler une semaine. Tancrède et monsieur de Rieux, nos lecteurs le savent, avaient écrit tous deux en même temps à l’oncle d’Hector, le vicomte de lteilly, en lui demandant de venir à Paris sans délai pour y fixer le jour du mariage de son neveu avec Mathilde d’Hérouville et pour assister à la cérémonie nuptiale... Le marquis, et surtout le comte, commençaient à trouver que la réponse se faisait longtemps attendre... Hector, pressé d’être heureux, comme le sont naturellement les amants bien épris, s’irritait

presque de ce retard qui lui semblait inexplicable, et songeait à reprocher à son oncle dans une nouvelle épître, de partager maison impatience légitime... Le jeune homme hésitait encore cependant, avant de prendre ce dernier parti qui ne lui paraissait pas sufiisamment respectueux vis-à-vis d’un vieillard auquel il avait avoué une affection toute filiale.

— Si demain rien n’arrive — se dit-il enfin — j’écrirai de nouveau... — le silence de mon oncle m’inquiète... il faut absolument que la cause de ce silence me soit révélée... — je me fixe la journée de demain comme dernier délai !

La nuit passa sur cette résolution décisive.

Dans la matinée du jour suivant Hector fut réveillé par son valet de chambre qui, debout auprès de son lit, lui présentait une' lettre sur un plateau d’argent. Monsieur de Rieux saisit cette lettre et il eut peine à retenir un cri de joie en voyant sur l’enveloppe le timbre de Reilly-le-Vicomte... Le large cachet de cire rouge portait l’empreinte nette et profonde des armes de M. de Reilly, seulement l’adresse n’était pas écrite de la main du vieux gentilhomme. Le fiancé de Mathilde ne se préoccupa point de ce détail ; — il brisa le cachet, déchira l’enveloppe et déploya la feuille épaisse et résistante comme du parchemin... A peine ses yeux venaient-ils de se fixer sur les premières lignes qu’une extrême pâleur envahit le visage du jeune homme dont l’expression devint sombre et douloureuse.

— Mon Dieu ! balbutia- t-il, est-ce possible? — oh ! mon seul parent !.. mon oncle bien-aimé !

Et de grosses larmes inondèrent ses joues... Voici quelle

était la lettre dont le début produisait sur Hector une si pénible impression :

« Monsieur le comte,

» C’est avec un désespoir véritable que je prends la plume, connaissant le cœur de monsieurle comte et sachant combien il souffrira du coup inattendu qui va le frapper, car bêlas il n’est que trop probable que monsieur le comte ne reverra plus vivant son excellent oncle, mon honoré maître.

» Monsieur le comte n’ignore pas que depuis plus de quarante ans j’appartiens à la maison de monsieur le vicomte de Reilly, à la personne duquel j’ai eu l’honneur d’être attaché dès ma jeunesse, en qualité de second valet de chambre d’abord puis de premier, et enfin avec le titre èt les prérogatives d’intendant, et investi de toute la confiance de mon maître, confiance que j’ai justifiée de mon mieux... — monsieur le vicomte daignait souvent s’entretenir avec moi, son humble serviteur, des choses qui l’intéressait et l’espoir du prochain mariage de M. le comte l’intéressait plus que toutes les autres.

» Monsieur le vicomte, mon maître, avait été souffrant, monsieur le comte le sait bien, mais il s’était complètement rétabli et ses forces revenaient si parfaitement que j’en tirais le meilleur espoir d’une longue prolongation de sa vie dont il faisait un si digne usage.

t» Il y a quatre jours, sur le soir, monsieur le vicomte reçut de Paris deux lettres qui avaient eu du retard en route... l’une de ces lettres était de monsieur le comte...

» Après les avoir lues, mon honoré maître parut trèsjoyeux et daig&u me dlr: !

— » Rairabaud, je reçois de bonnes nouvelles... des nouvelles qui me rajeunissent de vingt ans ! — Je suis au comble de mes vœux ! — mon cher neveu, le comte Hector de Rieux, n’attend plus que moi pour son mariage, et, mordieu !.. je ne veux pas le faire attendre longtemps !..

— » Je me permis de demander :

» — Est-ce que monsieur le vicomte se propose d’aller à Paris ?..

» — Oui, certes, j’y veux aller ! — me répondit mon excellent maître — et je t’emmène avec moi ! — le voyage est long et je suis vieux, mais bah!., je te répète que je me sens tout rajeuni et je suis certain que j’arriverai à bon port...

» L’allégresse transportait monsieur le vicomte — il se frotta les mains, et il ajouta :

» — Nous partirons dans deux jours, mon brave Raimbaud... — veille à ce que la chaise de voyage soit en bon état, et fais graisser les roues... dirige mon valet de chamchambre, qui est peu neuf,et/]u’il s’occupe des bagages sous ta direction... enfin donne l’ordre de commander les chevaux de poste pour après-demain à midi. — Je vais répondre tout de suite à mon neveu... ah! le cher enfant, qu’il me tarde de le presser contre mon cœur, et d’embrasser aussi sa charmante fiancée !..

— » Monsieur le vicomte s’assit à son bureau ; il prit une belle feuille de papier et une plume, mais au moment de commencer il se ravisa.

— » Ma lettre ne peut plus partir aujourd’hui — dit-il — j’écrirai demain...

» Le lendemain, monsieur le vicomte déjeuna de bon

appétit et en sortant de table demanda sa canne et son chapeau.

» — Je vais faire un tour dans le parc... me dit-il — j’écrirai en rentrant... — accompagne-moi...

» Je m’empressai de lui obéir.

■o Mon excellent maître marchait d’une façon leste et dégagée et sifflottait entre ses dents un petit air joyeux du temps de sa jeunesse.

» J’avais peine à le suivre, quoique je sois son cadet de plus de dix ans, et je pensais en mon particulier :

» Le digne seigneur dépassera très-certainement la centaine !.. — que le bon Dieu en soit béni !..

•o Au bout d’un quart-d’heure, monsieur le vicomte rallentit le pas et se tourna de mon côté...

» Sa figure me parut si changée qu’une grande frayeur s’empara de mon esprit...

— » Raimbaud — murmura-t-il d’une voix sourde — la ; terre tremble... soutiens-moi...

» Et il chancelait tout en parlant...

» Je me précipitai, et je reçus mon maître dans mes bras en m’écriant :

— Monsieur le vicomte, au nom du ciel, qu’avez-vous ?

» Je ne reçus aucune réponse.

» Mon pauvre cher et excellent maître venait de perdre connaissance...

Arrivé en cet endroit, Hector fut obligé d’interrompre sa triste lecture. Les larmes obscurcissaient ses yeux. Enfin, au bout de quelques secondes, il dompta son émotion et il continua :

» Nous étions en ce moment trop loin du château, monsieur le vicomte et moi, pour qu’il me fut possible d’appeler au secours avec quelque chance d’être entendu, et d’un autre côté je ne voulais pas abandonner mon maître, ne fût-ce que pendant une minute, dans l’état où il se trouvait...

» Le bon Dieu me vint en aide visiblement... il me donna la force de porter monsieur le vicomte jusqu’à l’habitation, chose dont je me serais cru tout à fait incapable. Je déshabillai mon excellent maître, je le couchai dans son lit, puis je donnai l’alarme aux valets et j’envoyai en toute hâte chercher un médecin...

» Le docteur ne se fît point attendre, — il hocha la tête avec une inquiétude manifeste, et pratiqua une saignée abondante...

» L’elfet de cette saignée fut presque immédiat, et j’eus un instant de grand espoir en voyant mon excellent maître reprendre connaissance, ouvrir les yeux et tourner vers moi ses regards...

» Je saisis une de ses mains et je la couvris de baisers, en balbutiant : — comment se trouve monsieur le vicomte?

» Hélas ! en ce moment il me sembla sentir mon cœur se briser dans ma poitrine... — Les lèvres de mon maître s’agitèrent pour me répondre, mais aucun son ne sortit de sa bouche et son visage exprima l’angoisse la plus profonde et la plus douloureuse...

» Le médecin m’entraîna hors de la chambre, et médit :

» La langue de monsieur de Reilly est paralysée... — — Je ne puis vous dissimuler que l’état du malade me

semble désespéré... d’une heure à l’autre la paralysie peut gagner les organes essentiels, et tout sera fini...

» Deux jours se sont écoulés depuis lors sans amener de changements dans la situation de mon maître bien-aimé...

» Enfin, ce matin, monsieur le vicomte parut recouvrer quelques forces et me fit comprendre 0ar signes qu’il voulait écrire...

» Je plaçai sur son lit un bureau portatif et je mis une plume dans sa main... — cette main défaillante traça quelques mots à peine lisibles... — je vins pourtant à bout de les déchiffrer... — les voici : — mon neveu.., le comte de Hieux... le voir... et mourir...

.» C’en était assez pour me faire comprendre la volonté suprême, le suprême désir de mon maître...

» C’est pour obéir à cette volonté que je vous écris, monsieur le comte, et que je me permets de vous dire : — au nom du ciel, hâtez-vous, et puisse Dieu, dans sa bonté, permettre que vous arriviez assez tôt pour recevoir le dernier souffle et le dernier baiser du noble vieillard qui vous appelle et qui vous attend... »

Les formules habituelles du plus profond respect et du plus inaltérable dévoûment terminaient cette lettre.

Nos lecteurs n’auront point de peine à le comprendre, dans une nature comme celle d’Hector, il ne pouvait y avoir l’ombre d’une hésitation. — A défaut de la tendresse profonde qu’il ressentait pour son oncle, le devoir seul aurait suffit grandement à dicter sa conduite... 11 essuya les larmes abondantes qui ruisselaient sur ses joues; — il

s’habilla rapidement; — il prit le chemin de l’hôtel d’Hérouville et il fit prévenir Tancrède qu’il le priait de vouloir bien le recevoir sur-le-champ, malgré l’heure matinale.

LE BIJOO PERDU.

Le marquis d’Hérouville, avons-nous besoin de le dire ne fit point attendre le fiancé de Mathilde, et donna l’ordre de l’introduire à l’instant même. Dès le premier regard, il fut péniblement frappé de la pâleur d’Hector, dont le visage défait et les yeux rougis et encore humides exprimaient une immense tristesse.

— Mon Dieu, mon cher enfant, qu’avez-vous donc? — s’écria-t-il, — quel malheur vous frappe?... — Quelle mauvaise nouvelle venez- vous m’apprendre ?...

— Lisez, mon ami... — répondit Hector en tendant à monsieur d’Hérouville la lettre du vieux valet de chambre.

Le marquis dévora cette lettre.

— Ah ! mon cher enfant, — fit-il ensuite, — personne mieux que moi ne comprend et ne partage votre douleur !... — J’avais pour votre excellent oncle autant d’affection que de respect!... — Je ne puis que vous répéter, comme le

digne serviteur qui vous écrit : — Partez bien vite, et fasse le ciel que vous n’arriviez pas trop tard!...

— Et Mathilde?... — balbutia le comte, — Mathilde qu’il me faut quitter presque à la veille du jour où j’espérais la posséder pour jamais... — Ne la verrai-je pas avant de m’éloigner d’elle?...

— Vous la verrez, mon enfant — répliqua Tancrède, —et vous puiserez dans l’assurance de sa ferme et naïve tendresse le courage et la force dont vous avez besoin. — Allez tout disposer pour le départ, envoyez chercher des chevaux et descendez de votre chaise de poste devant l’hôtel. — Mathilde sera prévenue et prête à vous recevoir.

Deux heures après ce court entretien. Hector appuyait ses lèvres tremblantes sur le front rougissant de sa fiancée, et remontait ensuite dans la voiture qui l’emportait vers les domaines du vicomte de Reilly. La semaine suivante, Tancrède recevait du jeune homme une lettre touchante. Le paralytique, en voyant arriver auprès du lit de douleur où il s’éteignait, son neveu bien-aimé, avait ressenti une joie si vive que son corps moribond s’était vu. en quelque sorte galvanisé... — Il avait trouvé la force de soulever son bras roidi et d’appuyer sa main défaillante sur le front d’Hector, pour une bénédiction suprême. Ensuite il était retombé comme une masse inerte, sans mouvement et sans connaissance. Monsieur de Rieux, atterré, avait cru d’abord que le vieillard venait d’exhaler son dernier souffle- Il se trompait. — Le médecin, présent, à cette crise, s’était empressé de déclarer que le vicomte de Reilly vivait encore et que, selon toute apparence, sa lente agonie se prolongerait pendant quelques jours, peut-être même pen-

dant quelques semaines. L’union d’Hector et de Mathilde se trouvait donc, par la force des choses, indéfiniment reculée. Tandis que ces obstacles inattendus venaient entraver un mariage désiré si vivement, et si convenable sous tous les rapports, le marquis d’Hérouville se rendait chaque après-midi à l’hôtel du vieux duc de la Roche- Lambert, frappé, comme monsieur de Reillv, d’une attaque de paralysie, à la suite du dénoûment funeste de ce bal auquel nous avons fait assister nos lecteurs. Au grand étonnement des plus illustres docteurs de la Faculté de Paris, le danger immense signalé par eux dans l’origine, disparaissait de jour en jour et pour ainsi dire d’heure en heure. Le duc reprenait ses forces ; — la vigueur de sa constitution triomphait des atteintes d’un mal presque toujours indomptable, et qui s’acharne sur sa proiecomme les serpents de Ténédos enlaçant Laocoon et ses fils. Le marquis d’Hérouville se faisait inscrire, demandait des nouvelles du vieux gentihomme, et témoignait sa joie en présence de résultats si heureux et si inespérés. Enfin un jour, le valet de chambre de monsieur de la Roche-Lambert avertit Tancrède que la consigne des médecins serait levée pour lui le lendemain, et que le duc se trouverait heureux de le recevoir pour le remercier d’une sollicitude et d’un intérêt exprimés avec tant de persévérance et de chaleur. Le lendemain, en effet, le marquis d’Hérouville fut admis dans la chambre à coucher de monsieur de la Roche-Lambert. La première “partie de l’entretien des deux gentilshommes serait sans aucun intérêt pour nos lecteurs, mais la seconde devant amener l’une des plus poignantes catastrophes de ce récit, nous ne pouvons la passer sous silence.

— Mon cher marquis, — demanda le duc après avoir rappelé l’incendie dont les suites pouvaient être si funestes, — est-il à votre connaissance que madame la marquise d’Hérouville ait perdu quelque bijoux précieux au milieu de l’effroyable désordre causé par cette catastrophe?:..

— Je n’ai rien entendu dire de semblable, répondit Tancrède.

— Ah ! — fît le vieillard d’un air étonné. — J’aurais cependant cru le contraire.

— Me permettez-vous, monsieur le duc, de vous demander pourquoi ?...

— Sans aucun doute, et je vais m’empresser de vous satisfaire. — Quatre ou cinq jours après la nuit terrible qui pouvait mettre en deuil Paris et la France entière, d’habiles ouvriers, sous la direction et sous la surveillance de mes gens, ont enlevé les déblais informes provenant de la galerie incendiée. — Au milieu des cendres de cette ruine, on a trouvé un certain nombre de diamants, de perles, de rubis, et même de bijoux restés entiers, malgré la violente et dévorante action des flammes. — Ces pierreries et ces bijoux m'ont été fidèlement remis. — Je les examinais hier avec soin, fl j’avais cru reconnaître, gravées sur l’or d’un bracelet garni de gros diamants, les armes de votre maison. — Les d’Hérouville, si j’ai bonne mémoire, portent de gueules, aux trois merlettes de sable...

— Vous ne vous trompez pas, monsieur le duc.

— L’or du bracelet dont je vous parle est noirci, — reprit le vieillard. — Les creux et les reliefs de la gravure se sont quelque peu effacés dans le brasier, mais cependant

l’écusson, surmonté de la couronne de marquis, reste parfaitement visible.

— Vous m’étonnez plus que je ne saurais le dire, monsieur le duc, — s’écria Tancrède.

— Vous plairait-il d’examiner vous-même ce bijou?...

— J’allais vous le demander.

— Monsieur de la Roche-Lambert frappa sur un timbre et dit au valet de chambre qui se présenta :

— Apportez-moi le coffret renfermant les pierreries et les matières précieuses trouvées dans les décombres de la galerie.

Le valet posa sur les genoux du vieillard un petit coffret d’acier, d’un curieux travail, et dont l’origine remontait évidemment au quatorzième siècle. Le duc l’ouvrit; — il y prit un bracelet complètement oxydé par les flammes, et il le présenta à monsieur d’Hérouville en lui disant:

— Voyez et jugez.

Tancrède tressaillit. — Il n’avait besoin ni d’un examen approfondi, ni même d’un second regard, pour reconnaître un de ses joyaux de famille, d’autant plus facilement reconnaissable que le juif Samuel Love s’était servi des montures antiques pour enchâsser les diamants faux fournis par lui à la marquise d’Hérouville. Ces montures ne représentaient en réalité que la valeur intrinsèque de l’or, et cette valeur était peu de chose.

— Eh bien ? demanda monsieur de Laroche-Lambert à qui l’étonnement et l’émotion de Tancrède n’échappèrent point.

— Eh bien, monsieur le duc, ces armes sont en effet les

miennes, et ce bracelet appartient véritablement à madame d’Hérouville, à qui je l’ai donné ainsi que tous mes autres bijoux de famille.

— Et madame lamarquisene vous a point parlé decette perte ? — continua le vieillard.

— Elle ne m’en a pas dit un seul mot.

— C’est bizarre... car enfin, comment admettre que la disparition d’un joyau de cette importance ait passé inaperçue de madame la marquise?...

— C’est tout à fait inadmissible, et ma femme, j’en suis

convaincu, sait à merveille que ce bracelet manque à ses écrins... *

— Mais alors, pourquoi ce silence ?

Tancrède réfléchit pendant un instant.

— Je crois avoir trouvé le mot de l’énigme... — dit-il ensuite en souriant.

— Et, ce mot ?

— Le voici : — la marquise connaît mon culte pour ces bijoux, bien moins à cause de leur valeur intrinsèque, dont je me soucie médiocrement, que parce que je les regarde en quelque sorte comme des reliques. — Ils viennent en effet de ma mère, à qui mon aïeule, ma bisaïeule, ma trisaïeule, les avaient transmis. — Ces cailloux brillants sont pour moi de vivants souvenirs du passé. — La marquise le sait, — je lelui ai dit plus d’une fois. — Elle n’a pas voulu m’affliger en me révélant une perte qu’elle devait croire irréparable !... — Tenez pour certain, monsieur le duc, que son silence n’a pas d’autre motif. . .

— Vous devez être dans le vrai... — répliqua le vieil-

lard, — et cette admirable discrétion à votre égard fait le plusgrand éloge du cœur de madame d’Hérouville.

— Ah ! — s’écria Tancrède avec feu, le cœur de ma femme est un trésor!.. — il réunit en lui seul toutes les adorables délicatesses!... — il est une source inépuisable de tous les sentiments purs et divins!... — Madame d’Hérouville est un ange, et bien souvent, je vous le jure, je me persuade qu’elle a de blanches ailes aux épaules, et qu’elle les cache par modestie...

— Reprenez donc ce qui lui appartient, — dit le vieillard, — et puisque sur cette terre les anges portent des diamants, rendez ceux que voici à l’ange que vous possédez.

Tancrède prit le bracelet et répondit avec effusion :

— Mille fois merci, monsieur le duc; la marquised’Hérouville sera bien heureuse, non d’avoir retrouvé ce bracelet, mais de penser qu’un vif chagrin m’est évité par

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