OU LSS PIRATES DE LA SEINE CULTIVENT LA VERTU
En quittant le duc de Laroche-Lambert, Tancrède donna l’ordre à son cocher de le conduire chez le joailler Boëhmer auquel le procès du collier de Marie-Antoinette devait donner, quelque années plus tard, une si grande célébrité. Boëhmer était le fournisseur en titre du marquis d’Hérouville et de la duchesse de Randan. Tancrède avait l’intention de faire remettre à neufetde remplacer au besoin la monture du bracelet, complètement oxidée, nous le savons et gravement détériorée par son séjour dans une véritable fournaise... Il se promettait de déposer ensuite d’une façon mystérieuse le précieux bijoux sur la toilette de Pauline, et de jouir de la surprise et de la joie de la jeune femme, au moment ou ce joyau qu’elle croyait à tout jamais perdu frapperait ses regards à l’improviste... Le marquis ne trouva point son joailler. Boëhmer, appelé à Versailles par la Dauphine était absent depuis le matin et ne devait revenir que deux jours après. Tancrède expliqua le but de
sa visite au premier commis, et lui laissa le bracelet en lui recommandant de veiller à ce que la plus grande diligence fut apportée à ce travail de restauration.
— Nous ferons de notre mieux pour satisfaire monsieur
le marquis... — répondit l’employé — mais, si grand que soit le zèle de nos ouvriers, il faudra néanmoins un peu de temps. ,
— Combien ?
— Une quinzaine de jours...
t- Soit, mais pas davantage, je l’espère...
— Monsieur le marquis peut compter sur notre' exactitude... — Aussitôt la besogne achevée, j’aurai l’honneur de porter moi-même le bracelet à l’hôtel de monsieur le marquis...
Tancrède réfléchit pendant un instant, puis il répliqua :
— Je vous prie de n’enrien faire... — Gardez ce joyau- — Je viendrai le prendre ici dans quinze jours.
— C’estchose convenue et nous nous conformerons d’une manière absolue aux intentionsde monsieur le marquis.
Monsieur d’Ilérouville quitta l’établissement de Boëhmer et regagna la rue Saint-Dominique... Tandis que se succédaient les événements, ou plutôt les incidents que nous avons placé sous les yeux de nos lecteurs dans le cours des chapitres qui forment la deuxième partie de ce livre (1), le sombre hiver avait pris la fuite, emportant avec lui le vent de bise et les frimats. — Le joyeux mois d’avril commençait, — le printemps se montrait précoce, — les premières fleurettes ouvraient leurs calices sur le tapis d’éme-
(1) Voir l’ouvrage précédent : les Pirates de la Seine.
raude des gazons reverdis, les arbustes livraient leurs naissants panaches au soufle des brises attiédies, et les bourgeons des grands arbres éclataient, gonflés par la sève. Nous le savons depuis longtemps, la chose du monde que Pauline aimait le plus, après son mari et ses enfants, c’était la campagne... La société patricienne à laquelle appartenait madame d’Hérouville avait remplacé par les abstinences et les mortifications du Carême et du temps de Pâques, les brillantes fêtes du carnaval, et d’ailleurs Mathilde devenue très-sérieuse, pour ne pas dire un peu triste depuis le départ de son fiancé, préférait de beaucoup l’intérieur de sa famille, et même la solitude absolue aux réunions mondaines. Nous parlons seulement pour mémoire de Paul et d’Armand, les fils de la marquise... — Il nous semble superflu d’affirmer, que ces deux enfants considéraient l’espace et la liberté des champs comme l’idéal du parfait bonheur... Nous n’étonnerons donc personne en affirmant que lorsque Tancrède, le jour même de sa visite au joaillier Boëhmer fit à Mathilde et à la marquise la proposition d’aller se fixer au château de Port-Marly, et d’y rester jusqu’au retourdu comte de Rieux, cette proposition fut accueillie avec un véritable enthousiasme par tous les intéressés. Le départ eut lieu dès le lendemain.
La pavillon de la glacière avait été reconstruit pendant l’hiver, et madame d’Hérouville se sentit heureuse en arrivant de n’avoir sous les yeux aucune trace matérielle qui put lui rappeler la sinistre visite de Lascars. Le pays jouissait du reste d’une tranquillité profonde. — On n’entendait parler depuis quelques mois ni de pillage, ni d’incendie ; pas le plus petit vol à main armée, commis soit dans une
habitation, soit sur la grande route, ne venait épouvanter les esprits ; — la bande invisible qui, l’année précédente, répandait la dévastation et l'effroi sur les rives de la Seine, avait quilté la contrée, cela semblait certain, puisqu’elle ne se manifestait point par des méfaits ; — enfin les paysans les plus craintifs commençaient à se rassurer et se hasardaient, sans trop de frayeur, à sortir de leurs maisons après le coucher du soleil. Cette sécurité apparente ne ressemblait-elle point à ces calmes trompeurs qui précèdent les plus terribles convulsions de la nature*/ Les bandits de Joël Macquart, les hôtes du Moulin-Noir, les Pirates de la Seine, en un mot, avaient-ils véritablement abandonné leur repaire?.. Voilà des questions d’une importance toute particulière, auxquelles nous allons répondre en un très-petit .nombre de lignes... C’était, hélas, une sécurité menteuse que celle des habitants de Bougival, de Port-Marly et des environs... Le Moulin-Noir conservait plus que jamais ses hôtes sinistres, et les Pirates de la Seine ne songeaient nia se convertir, ni à racheter par une existence désormais irréprochable les sanglantes erreurs d’un passé criminel. Ces misérables, il est vrai, ne donnaient aucun signe de vie; — ils se conduisaient honnêtement, du moins en apparence, et paraissaient n’avoir qu’une seule préoccupation, celle de se faire oublier, — ce à quoi ils réussissaient le mieux du monde. Voici le motif de ce changement si absolu dans leurs habitudes, — le baron de Lascars, l’automne précédent et la veille du jour où il devait partir pour Paris afin d'y revêtir le nom et l'individualité du vicomte de Cavaroc et d’arriver, par les moyens que nous connaissons, à réaliser ses détestables projets, s’était entouré de tous les Pirates
dans la grande salle du Moulin-Noir, et à la fin d’un souper qu’il n’avait point laissé dégénérer en orgie, il leur avait, tenu ce langage :
— • Demain, camarades, je me sépare de vous...
Un murmure d’étonnement, d’improbation, presque de révolte, ayant interrompu le discours dès ces premières paroles, Lascars s’était empressé de poursuivre :
— Je vous quitte, mais c’est afin de veiller mieux à nos intérêts communs, c’est afin de nous préparer, pour un très-prochain avenir, des succès sûrs et d’immenses bénéfices... — Ma pensée d’ailleurs reste avec vous, ma sollicitude veille avec vous, et vous allez en avoir la preuve... — D’abord en mon absence, j’investisde l’autorité suprême. Liseron, mon lieutenant... — 11 connaît mes volontés absolues, — je le charge deles faire respecter, et je vous enjoins de lui obéir comme vous m’obéissez à moi-même... — Acceptez-vous Liseron pour chef? Toutes les voix, sauf une seule — (celle de Patte-Poule) — avaient répondu :
— Nous acceptons.
— Jurez-vous de lui obéir ?..
— Nous le jurons...
— C’est bien ! — Souvenez-vous qu’il a l’ordre de maintenir atout prix la consigne dont il est le dépositaire, et de brûler sans hésitation la cervelle à celui d’entre vous qui tenterait de la violer !
Cette consigne, la voici : — il vous est défendu, de la manière la plus positive et la plus explicite, non-seulement de vous livrer au brigandage accompagné de violence, mais encore de commettre le plus petitacle de déprédation.
— Comprenez-moi bien, camarades, je vous ordonne for- .mellement d’être honnêtes jusqu’à mon retour.
L’un des bandits murmura d’une voix chagrine :
— Etre honnêtes, c’est bigrement difficile !...
— Qu’en savez-vous? — répliqua Lascars — Vous n’avez jamais essayé !
Un éclat de rire général accueillit cette réponse et prouva combien le chef venaitde frapper juste. Lorsque l’hilarité bruyante des Pirates de la Seine se fut un peu calmée, le prétendu Joël Macquart continua :
— Prenez bonne note que je ne me contenterais pas d’une probité de pacotille — il me faut quelque chose de complet — j’exige des vertus de premier ordre... — Ainsi, par exemple, si l’un de vous, marchant sur la route derrière un passant, s’aperçoit que ce passant laisse tomber sa bourse, je veux qu'il la ramasse à l’instant, et qu’au lieu de la mettre dans sa poche comme cela lui semblerait naturel, il crie au légitime possesseur : « — Eh ! bonhomme, arrêtez-vous donc ! — voilà que vous perdez votre argent ! »
— Est-ce compris, camarades? — Est-ce convenu ?
— Oui, capitaine, — répondit l’un des Pirates — et, quoique la chose paraisse baroque au premier coup-d’œil, puisqu’il faut qu’elle se fasse, elle se fera... — Seulement il y aune difficulté...
— Laquelle?
— Nous ne sommes pas des rentiers, vous le savez aussi bien que nous... — Comment vivre si nous supprimons notre gagne-pain ? — la probité n’est pas nourrissante ! — nous aurons en moins de huit jours le ventre creux comme
LA MAISON MAUDITE 28 i
une outre vide et les dents plus longues que des vieux chevaux...
— Eh ! de quoi diable vous inquiétez-vous là ! — s’écria Lascars. — Est-il donc besoin de vous dire que je me charge de tout ? Chaque semaine Liseron recevra la somme nécessaire pour vous faire vivre dans l’abondance en même temps que dans le repos, et je compte bien, à mon retour, trouver les plus maigres d’entre vous pourvus d’un embonpoint monacal.
Il était impossible de lever la difficulté d’une façon plus triomphante. Les Pirates de la Seine envisagèrent sans trop d’épouvante la perspective de grasse oisiveté qui leur était offerte. — Ils s’engagèrent par les serments les plus solennels à vivre comme de petits saints, et Lascars partit pour . Paris en emportant leur promesse. Nous l’avons dit un peu plus haut, l’engagement pris avait été tenu par eux de la manière la plus scrupuleuse. À différentes reprises, pendant le cours de l’hiver, le prétendu Joël Macquart se rendit à Bougival incognito et descendit au Cabaret-Rouge gouverné par Sauvageon sous le nom de Caillebotte. Un signal convenu d’avance avertissait Liseron. Le lieutenant se hâtait de traverser la Seine et de venir se mettre en rapport avec son chef, auquel il donnait l’assurance que pas un seul des Pirates ne songeait à transgresser directement ou indirectement ses ordres absolus. Lascars, rassuré sur ce point auquel il attachait une grande importance, retournait à Paris et reprenait le nom et le masque du vicomte de Cavaroc. Nos lecteurs devinent sans peine, du moins nous le croyons, quels ténébreux projets l’infâme gentilhomme mûrissait dans son cerveau toujours fécond pour l’enfante-
ment du mal. La haine de Lascars pour Tancrède d’Hérouville était plus vivace et plus acérée que jamais. Le mariage du marquis avec Pauline, qui se croyait veuve, et l’existence heureuse faite par lui à cette créature presque divine et si longtemps à plaindre, avaient donné à la haine de Lascars une impulsion nouvelle. Le misérable rêvait une vengeance farouche, inouïe, monstrueuse. Il voulait préparer savamment cette vengeance et la savourer ensuite à loisir. Pour rendre facile et sûr ce hideux résultat, il fallait que monsieur d’Hérouville revint se placer sans défiance sous la main de son ennemi inconnu. — Or, n’était-il pas de la dernière évidence que le marquis ne ramènerait point au château de Port-Marly sa femme, ses enfants et sa sœur, si des bruits sinistres, et malheureusement trop bien fondés, répandaient l’épouvante dans le pays? Ceci nous explique d’une façon complète et logique la conduite de Lascars, et la consigne donnée par lui aux Pirates de la Seine. Le prétendu Joël Macquart était de retour au Moulin-Noir depuis environ une semaine, lorsqu’un émissaire discret et intelligent, laissé à Paris dans le but de surveiller tout ce qui se passait à l’hôtel d’Hérouville, accourut lui apprendre que le marquis et sa famille venaient de quitter la rue Saint-Dominique et allaient arriver à Port-Marly. Lascars sourit en écoulant cette nouvelle et son visage prit une expression de joie et de triomphe diabolique. 11 se frotta les mains et ses lèvres murmurèrent tout bas :
— 'Maintenant, il est à moi !