‹ La Maison mauditeChapitre 27 sur 36 · OU LASCARS ENTRE EN CAMPAGNE · texte numérisé non relu

OU LASCARS ENTRE EN CAMPAGNE

Le lendemain, dans l’après-midi, le ciel était pur et transparent comme au mois de mai, et les rayons d’un soleil déjà chaud caressaient la surface de la terre qui disparaissait de toutes parts sous les longs plis d’un manteau printannier de velours vert. Après avoir passé sa matinée à courir à travers le parc avec Paul et Armand, partageant leurs jeux enfantins, et métamorphosant comme eux les fleurettes naissantes en bouquets et en couronnes, Mathilde se sentit prise du plus vif désir de faire une promenade sur l’eau. Pauline, instruite de cette fantaisie, s’y prêta volontiers et donna l’ordre à deux valets d’aller mettre en bon ordre une des embarcations du château, de border les avirons et de se tenir prêts à jouer le rôle des rameurs. Une demi-heure suffit pour exécuter ces ordres ; — la jeune femme et la jeune fille franchirent la grille, traversèrent la route qui les séparait de la berge et prirent place dans une élégante chaloupe, blanche jusqu’à la ligne de flottaison, et

rouge au-dessous. L’arrière portaitjen lettres d’or, ce nom charmant : l'Espérance. La marquise et sa belle-sœur s’installèrent sur de moelleux coussins, disposés sous un tendelet d’étoffe vénitienne, largement rayée de rouge et de blanc. Au moment où la chaloupe, obéissant aux avirons des rameurs, se séparait du rivage, un bateau plat, peint en noir, stationnait au milieu de la rivière" juste en face du château. Ce bateau était monté par trois hommes grossièrement vêtus. L’un de ces hommes, étendu tout de son long, le menton appuyé sur le bordage et la tête couverte d’un vieux chapeau de paille, ne laissait voir que ses yeux, car une longue barbe, d’une nuance indécise, cachait entièrement la partie inférieure de son visage. Ses deux compagnons jetaient tour à tour l'épervier, et, absorbés en apparence dans cette occupation importante, ils semblaient n’accorder aucune attention à ce qui se passait autour d’eux.

— Je vous en prie, chère sœur — dit Mathilde — approchons-nous de ces pêcheurs... — Rien ne doit être plus curieux que de les voir laisser tomber dans la rivière leurs filets vides, et un instant après les retirer pleins de poissons.

— Tout ce que vous voulez, chère enfant, je le veux... — vous le savez bien ! — répondit la marquise en souriant.

— Vous êtes si bonne pour moi ! — murmura la jeune fille avec effusion.

— Est-ce donc être bon que de vous aimer? — je ne le crois guère, petite sœur, la bonté serait trop facile !

Les rameurs avaient entendu les premières répliques du

dialogue précédent ; — ils dirigèrent la chaloupe vers le bateau plat, et firent halte lorsqu’une distance très-courte sépara seule les deux embarcations. Les deux hommes qui maniaient l’épervier ôtèrent leurs bonnets de laine et saluèrent avec une rustique politesse. Le personnage au chapeau de paille et à la longue barbe ne fit pas un mouvement. — Ou aurait pu le croire endormi, sans ses yeux largement ouverts et brillants comme ceux d’un basilic.

— Eh ! bien, mes amis — demanda Pauline — êtesvous contents de votre pêche?

— Comme ci, comme ça... — répondit l’un des pêcheurs, ce n’est pas que le poisson manque, mais il se méfie... — rapport à ce que l’eau est trop claire, voyez-vous !

— enfin, dans ce moment ici, on a beau travailler du matin jusqu’au soir, on a bien de la peine à gagner sa pauvre vie, madame la marquise... — ah ! dam ! oui.

— Vous me connaissez ! — fit Pauline avec un peu d'étonnement. - .

— C’est sûr et certain que je vous connais ! vous êtes la bonne dame du château, vous êtes la providence du pays, comme on vous appelle chez les pauvres gens... — Tels que vous nous voyez, madame la marquise, nous sommes de Port-Marly, mon frère et moi, et à Port-Marly chacun vous aime et vous vénère.

— Avez- vous une nombreuse famille? reprit la jeune femme.

— Ah ! grâce à Dieu, non ! — nous ne sommes pas mariés... — c’est déjà bien assez difficile de se nourrir sot-

même... — comment donc que nous nourririons des enfants !...

— Apportez au château votre pêche d’aujourd’hui, et dites de ma part au cuisinier de vous la payer le double de sa valeur.

— Nous n’y manquerons pas, madame la marquise, et grand merci de votre générosité.

Mathilde trouva quelque plaisir pendant un instant à voir les goujons argentés et les perches aux nageoires épineuses tomber des mailles du filet et se débattre au fond du bateau, puis elle se prit à plaindre ces pauvres poissons dont le seul avenir désormais était la poêle à frire, et elle témoigna le désir de continuer la promenade. Les rameurs appuyèrent aussitôt sur les avirons, et la chaloupe glissa rapidement sur les eaux calmes dans la direction de Saint- Germain. Lorsqu’elle se trouva hors de portée de la voix, l’homme à longue barbe changea d’attitude et il dit à l’un de ses compagnons :

— Mes compliments, compère Liseron ! — tu as joué ton rôle à merveille !... — aucun paysan de ces contrées n’aurait parlé plus naïvement! — je t’admirais, parole d’honneur !

— Vous me flattez beaucoup, capitaine ! — répondit le lieutenant avec une aimable modestie — je suis loin de mériter vos éloges, et cependant il est bien certain que dans mon jeune âge j’avais eqvie de me faire comédien.

— Tu aurais dû suivre cette vocation !.. — s’écria Lascars en riant, le Théâtre-Français se serait empressé de mettre à profit tes mérites !

Après un silence d’une ou deux minutes, Liseron reprit :

— Sans doute, capitaine, la demoiselle habillée de rose qui se trouvait avec madame d’Hérouville est la sœur de monsieur le marquis.

— Oui, camarade... — sa propre sœur.

— Elle est terriblement jolie , savez-vous, cette jeunesse.

— Ah! tu trouves?

— Je n’ai jamais rien vu de si beau ! — est-ce que vous n’êtes pas de mon avis?...

— Je suis homme de trop bon goût pour ne point trouver charmante mademoiselle d’Hérouville, mais mon enthousiasme a des bornes.

— Alors, ce n’est pas comme le mien... — je reste encore tout ébloui... — il me semble que je viens de regarder le soleil 1 — j’imagine que cette demoiselle est trèsriche.

— Princièrement riche... — camarade.

— Cornes du diable !... — le seigneur qui l’épousera ne fera point un vilain rêve, si chacun était le maître d’arranger sa destinée à sa guise, je n’en demanderais pas d’autre que celle-là, pour me trouver parfaitement heureux.

Ces paroles de Liseron produisirent sur Lascars un effet très-grand et très-imprévu, car, après les avoir entendues, il s’absorba dans une méditation si profonde que le lieutenant fut obligé de répéter à plusieurs reprises celte question :

— Capitaine, y a-t-il <Jes ordres nouveaux ?

Digitizec

Enfin le baron tressaillit, comme un homme qu’on éveille brusquement, et il répondit :

— Retournons au Moulin-Noir.

Les deux Pirates de la Seine cessèrent aussitôt de jeter l’épervier, et, appuyant sur les avirons avec un ensemble parfait, ils dirigèrent le bateau plat vers le repaire des bandits. Lascars passa la soirée entière enfermé dans sa chambre. — Il échafaudait laborieusement un grand projet, il examinait ce projet sous toutes ses faces et il en étudiait les diverses chances, heureuses ou défavorables. Au bout de quelques heures d’un travail acharné, pareil à celui d’un écrivain qui s’efforce d’équilibrer de façon logique les situations et les incidents d’un scénario de drame, le baron parut avoir atteint le but qu’il se proposait.

— Après tout, — murmura-t-il presque à voix haute — la fortune aime les audacieux ! — jusqu’à ce jour, tout m’a réussi. — Pourquoi mon étoile se voilerait-elle?... — la partie est dangereuse sans doute, mais l’enjeu mérite qu’on risque beaucoup !... — j’ai confiance, et, dès demain, je tenterai cette aventure qui sera la dernière... — comment diable se fait-il que jamais, jusqu’à ce jour, une idée si grandiose ne se soit présentée à mon esprit?... — parole d’honneur, je n’y comprends rien !...

Le lendemain, vers les deux heures, Tancrède, Pauline et Mathilde sortirent en voiture pour aller faire une promenade dans la forêt de Saint-Germain. Le carrosse qui les emportait venait à peine de franchir quelques centaines de pas au grand trot de ses vigoureux chevaux normands, lorsqu’un colporteur ayant sa balle sur les épaules se présenta au château et sollicita une entrevue avec la première

femme de chambre de madame la marquise. Gertrude ne fit aucune difficulté d’accorder cette entrevue. Elle conduisit dans sa propre chambre le colporteur, qui n’avait point mauvaise mine, et son entretien avec lui dura plus d’une heure.

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l’annonce d’une visite.

— Qu’est-ce que ce porte-balle avait donc à vous dire de si intéressant?... demanda en riant un des valets de chambre à la camériste, lorsque cette dernière fit son apparition à l'office, après avoir congédié le colporteur.

— Il venait solliciter ma protection auprès de madame la marquise... répondit Gertrude d’un air plein de morgue et d’importance.

— - Et sans doute — reprit le valet de chambre — vous avez daigné la lui accorder ?

— De quoi vous mêlez-vous, mon cher? répliqua fort impertinemment la chambrière — j’ai accordé, ou j’ai refusé, selon mon bon plaisir... — Ceci ne regarde que moi.

— C’est trop juste!... — recevez mes excuses, soubrette illustrissime , et pardonnez-moi mon indiscré- • tion.

Nos lecteurs ont deviné déjà que le prétendu porte-balle

n’était autre que Roland de Lascars, en quête de renseignements utiles. Ajoutons qu’après son départ, Gertrude avait mis en lieu sûr une bourse de longueur respectable, qui semblait agréablement garnie de pièces d’or. Gertrude, convaincue qu’elle parlait à un amoureux déguisé — (sans doute l’iDconnu du bal de l’Opéra) — n’avait fait aucune difficulté de répondre à toutes les questions du faux colporteur, et Lascars, en quittant le château, se trouvait parfaitement au fait des moindres habitudes et du genre de vie quotidien du marquis et de la marquise à Port-Marly. Il était même instruit du prochain mariage de mademoiselle d’Hérouville et du comte Hector de Rieux, mariage retardé seulement par la maladie de monsieur de Reilly, l’oncle d’Hector. Enfin, le chef des pirates n’ignorait rien de tout ce qu’il avait intérêt à savoir. Le reste de la semaine s’écoula dans un calme profond pour tous les hôtes du château, et non-seulement dans le calme, mais dans la joie, car une lettre du comte de Rieux apporta l’heureuse nouvelle qu’un mieux subit et inattendu, déjouant toutes les prévisions des médecins, se manifestait dans l’état de son oncle, ce qui donnait au jeune homme l’espoir bien fondé de se retrouver prochainement auprès de Mathilde. Le dimanche soir, une estafette du ministère de la guerre fit à cheval une entrée bruyante dans la cour d’honneur. Ce courrier de cabinet apportait une dépêche au marquis d’Hérouville. Le ministre mandait Tancrède à Paris pour une affaire urgente, et lui assignait un rendez-vous dans la matinée du lendemain. La position officielle de notre héros faisait de lui le subordonné du ministre... 11 s’empressa donc de répondre, quoique fort à contre cœur, qu’il serait.

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à l’heure dite, aux ordres de Son Excellence, et en effet, le lundi, A huit heures du matin, il monta en carrosse et partit pour Paris, en annonçant à Pauline que selon toute probabilité son absence durerait trois jours. A peine le bruit des roues avait-il cessé de se faire entendre sur les pavés de la route, que la marquise se souvint, avec une netteté funeste, des événements accomplis quelques mois auparavant, lorsqu’elle s’était trouvée seule pendant une journée et pendant une nuit dans ce même château, et une terreur profonde et involontaire s’empara de son esprit. Mais elle se représenta énergiquement à elle-même que cette terreur était insensée, puisque les plaines immenses de l’Océan la séparaient du baron de Lascars, le seul homme au monde qui fut son ennemi. A force de raisonnements, elle vint à bout de se persuader qu’aucun danger ne la menaçait ; peu à peu le calme rentra dans son esprit, surtout grâce à la présence et à la gaîté de Mathilde, et elle réussit à surmonter ses inquiétudes, sinon à les chasser complètement. Dans l’après-midi de ce jour, elle suivait d’un pas lent l’une des longues allées droites, bordées d’ormes, de tilleuls et de maronniers, qui .montaient par une pente presque insensible jusqu’au sommet des coteaux voisins. Les deux enfants et mademoiselle d’Hérouville jouaient tout près de là sur les gazons déjà verts comme l’émeraude. Ils poursuivaient les papillons naissants et cueillaient à qui mieux mieux les primevères et les marguerites à peine écloses. Pauline les regardait avec ravissement, et ses lèvres un peu pâlies ébauchaient un sourire mélancolique et doux. Un bruit de pas se Ot entendre sur le sable de l’allée. — La jeune femme tourna la tête et vit Gertrude qui se diri-

geait rapidement de son côté avec une physionomie tout à la fois affairée et mystérieuse.

— Qu'y a-t-il, Gertrude? — demanda madame d’Hérouville — pourquoi venez-vous me chercher ici ?

La camériste promena d’abord ses regards autour d’elle, comme si elle avait eu la crainte la plus vive et la mieux fondée que ses paroles ne fussent entendues par d’autres oreilles que celles de sa maîtresse, et, après quelques secondes de ce manège, elle finit par répondre, d’une voix très-basse et d’un ton tout particulier :

— Une visite pour madame la marquise.

— Une visite !... — répéta Pauline étonnée.

— Oui, madame la marquise.

— Depuis quand, mademoiselle, entre-t-il dans vos fonctions d’annoncer les visiteurs ?

— Madame la marquise, Laurent est sorti, et c’est à moi que le valet de pied Champagne a conduit ce gentilhomme.

— Vous savez bien que je ne reçois pas !...

— C’est ce que j’ai dit à ce gentilhomme... j’ai même ajouté que madame la marquise était sortie, mais par malheur, en arrivant, ce gentilhomme avait aperçu de loin madame la marquise dans le parc, et comme il insistait beaucoup pour avoir l’honneur de lui présenter ses respects, j’ai cru bien faire en l’introduisant au salon et en venant avertir madame la marquise.

— Vous avez eu tort, mademoiselle... — je vous répète que je ne reçois pas... — allez, et tâchez à l’avenir de respecter mieux la consigne de ma maison, sinon je me verrais contrainte de me priver de votre service.

Gertrude, en écoutant cette réprimande, avait les yeux baissés. — Une lueur fauve jaillit.de ses paupières. — Elle pinça ses lèvres, mais elle ne répondit pas un mot et ne fit pas un mouvement.

— Eh ! bien, mademoiselle, reprit Pauline très-surprise de cette immobilité — qu’attendez-vous ?

— J’attends que madame la marquise veuille bien m’expliquer de façon positive ce que je dois faire... — murmura la camériste.

— Ne vous l’ai-je pas dit deux fois déjà ? En l’absence de monsieur d’Hérouville je ne reçois personne. — Congédiez le visiteur.

Gertrude leva la tête et regarda sa maîtresse bien en face.

— C’est que, madame la marquise — répliqua-t-elle ensuite en soulignant pour ainsi dire chacune de ses paroles, je crois bien que ce gentilhomme ne voudra pas s’en aller.

— Il ne voudra pas, dites- vous!... s’écria Pauline stupéfaite.

— J’en ai peur, madame la marquise.

— Vous êtes folle, mademoiselle!... un homme bien élevé, quel qu’il soit, s’empressera d’obéir à la volonté d’une femme, dès qu’il la connaîtra... — Ce visiteur est donc un manant !...

— Bien loin de là !... c’est tout ce qu’il y a de mieux... de plus poli... de plus distingué... — Seulement il parait avoir des choses de très-haute importance et très-pressées à communiquer à madame la marquise.

— Des choses d’importance à me communiquer !...

— Il me l’a du moins donné à entendre, ajoutant que c’était pour cela, et dans l’intérêt seul de madame la marquise qu’il insistait si fort.

— Get homme avait-il l’habitude, à Paris, de venir à l’hôtel ?

— Je l’ai vu tout à l’heure pour la première fois.

— Son nom? vous avez pensé du moins, je suppose, à lui demander son nom ?

— Certainement, — madame la marquise.

— Eh bien ?

— 11 a répondu qu’il n’avait pas l’honneur d’être connu de madame la marquise.

— Et vous vous êtes persuadée que je recevrais un inconnu !... interrompit Pauline, vous êtes donc en démence, mademoiselle ?

Gertrude, sans se troubler, continua :

— Mais il a ajouté qu’il se recommandait d’un de ses plus intimes amis, que madame la marquise connaît parfaitement, dit-il.

— Comment s’appelle cet ami ?

— Monsieur le vicomte de Cavaroc.

Si Gertrude avait compté produire un grand effet en prononçant ces derniers mots, son espoir ne fut point déçu. Madame d’Hérouville chancela, comme une femme frappée en plein cœur, et ses joues devinrent aussi blanches que celles d’une statue d’albâtre.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! — s’écria la camériste avec un émoi menteur et un hypocrite empressement — madame la marquise pâlit ! madame la marquise se soutient à peine ! madame la marquise va se trouver mal ! — Je la conjure

de vouloir bien s’appuyer sur moi... je la supplie de respirer ce flacon de sels.

En même temps, Gertrude tirait de sa poche un flacon • et l’approchait des narines de sa maîtresse. Instinctivement Pauline devina qu’elle se trouvait en présence d’une créature dangereuse et venimeuse comme un reptile. Elle fit un violent effort pour se soustraire au contact de cette vipère à forme humaine, et cet effort lui rendit ses sens, bien mieux que n’auraient pu le faire les sels ou les vinaigres les plus énergiques. Elle sentit la nécessité de dominer son trouble en face d’une servante qui ne manquerait pas de le commenter avec une complaisance malfaisante ; au risque d’en mourir; elle fit refluer vers ses tempes tout le sang qui gonflait son cœur et elle dit d’une voix presque ferme :

— Ce n’est rien... — c’est déjà fini... — vous savez que je suis sujette à ces crises et qu’elles ne durent qu’un instant.

— Ainsi — demanda vivement Gertrude — madame la marquise se trouve mieux ?

— Je me trouve même tout à fait bien.

— Mais ce malaise ne va-t-il pas revenir ?

— Je n’ai point lieu de le craindre.

— Si madame la marquise voulait me le permettre, je la conduirais jusqu’au banc que je vois sous ces gros tilleuls

— C’est inutile... — je me sens forte et n’ai point besoin d’aide.

— Je supplie madame la marquise de croire que je suis bien désespérée d’avoir été la cause involontaire...

— De quoi donc, mademoiselle? interrompit Pauline.

— Mais... de cette crise inattendue.

— Rassurez-vous, mademoiselle, vous n’y êtes absolument pour rien.

— Madame la marquise me comble de joie, en me donnant cette assurance !... — je retourne en toute hâte au château... — je vais dire â ce visiteur importun, à cet ami de monsieur le vicomte de Cavaroc, que madame la marquise est très-souffrante, qu’elle refuse décidément de le recevoir, et, ma foi, que ça lui plaise ou que ça le fâche, il faudra bien qu’il décampe !...

Déjà Gertrude pirouettait sur ses talons. Pauline l’arrêta et lui dit d’une voix sévère :

• — Modérez votre zèle, mademoiselle... je verrai cet inconnu... Allez donc, et prévenez-le que dans quelques minutes je serai prête à l’entendre.

l’entrevüe.

— Puisque madame la marquise a changé d’avis, je m’empresse d’obéir à ses nouveaux ordres... murmura la femme de chambre avec une expression de profond respect qui frisait de très-près l’impertinence.

Ensuite elle reprit d’un pas vif le chemin du château, en ajoutant entre ses dents :

— J’étais bien sûre que ça finirait comme ça ! — je l’aurais parié d’avance !... Décidément monsieur le vicomte de Cavaroc exerce sur madame la marquise une influence toute particulière... 11 n’est pas difficile de deviner comment et pourquoi... mais ça regarde monsieur le marquis...

En présence de Gertrude, Pauline avait fait parade d’une vaillance et d’une énergie qui lui manquaient en réalité. — Aussitôt qu’elle se retrouva seule ses forces la trahirent et, pour ne pas tomber, elle fut obligée de s’asseoir sur le banc de pierre dont nous avons entendu la soubrette lui parler un instant auparavant. Mathilde s’aperçut alors de

la défaillance presque complète de sa belle-sœur. Elle courut à elle, s’assit à ses côtés, lui prit les mains et lui demanda, avec le plus affectueux et le plus tendre intérêt :

— Chère Pauline, qu’avez-vous donc ? est-ce que vous êtes souffrante ? — est-ce que votre femme de chambre vient de vous apporter quelque fâcheuse nouvelle ?

Madame d’Hérouville força ses lèvres à sourire et répondit du ton le plus naturel qu’en effet elle éprouvait un peu de malaise, mais qu’il ne fallait s’en inquiéter en aucune façon, et qu’un mieux sensible se manifestait déjà.

— Cependant — ajouta-t-elle — je vais par prudence retourner au château et m’y reposer pendant une heure.

— Voulez- vous que je vous accompagne ?..

— Non, je ne le veux pas chère Mathilde, et je vous prie de rester ici avec les enfants... je ne tarderai guère à venir vous rejoindre, je vous en donne l’assurance.

— < Soit 1 — j’agirai selon vos désirs ; — mais vous me promettez, n’est-ce pas, que si vous vous trouviez plus malade, vous m’enverriez chercher à l’instant ?..

— Je m’y engage formellement...

Mathilde, rassurée par cette promesse, embrassa sa bellesœur et rejoignit les enfants. — Pauline fit appel pour la seconde fois à tout son courage, et se dirigea d’un pas lent et incertain vers le château. Aussitôt arrivée elle monta dans son appartement, baigna son visage d’eau glacée, mit du rouge sur ses joues pour cacher sa pâleur livide, et, tout en effaçant ces traces trop visibles de la terreur et des angoisses qui la dominaient, elle se disait à elle-même :

— Est-ce que je fais un mauvais rêve ?... est-ce que les

tortures que je croyais finies vont recommencer ?... quel peut-être cet homme qui se sert du nom de Gavaroc comme un talisman fatal pour ouvrir ou plutôt pour forcer ma porte ? — n’ai-je donc pas encore assez chèrement payé le repos ? — le misérable Lascars a-t-il donné, a-t-il vendu mon secret à quelqu’un de ses compagnons d’infamie ? — mon Dieu, puisque je suis épouse et mère, et puisque • l’amour de mon mari et de mes enfants me condamne à rester vivante, prenez pitié de moi !... épargnez-moi, mon Dieu !

Après ce court, mais terrible monologue, madame d’Hérouville traversa l’enfilade de pièces qui la séparaient du salon. Dans l’antichambre elletrouva Gertrude.

— J’ai prévenu ce gentilhomme que madame la marquise, quoique fort souffrante aujourd’hui, consentait à le recevoir... — murmura la soubrette en faisant la révérence il a paru bien reconnaissant...

En même temps elle ouvrait la porte et Pauline franchissait le seuil du salon... Une sorte de nuage s’étendait sur les yeux de la jeune femme, aussi pendant la première seconde, elle ne put qu’entrevoir d’une façon vague un gentilhomme richement vêtu qui s’avançait vers elle avec empressement, et qui la saluait jusqu’à terre. Le visiteur resta dans cette posture à demi-courbée plus longtemps que ne le demandait un simple salut, et, avant de se redresser il dit très-vite et d’un ton très-bas :

— Observez-vous, je vous le conseille, madame la marquise, et si vous éprouvez quelque surprise, n’en témoignez rien, du moins en paroles, car je crois pou voir vous donner la certitude que des oreilles indiscrètes écoutent à la porte.

En disant ce qui précède, le gentilhomme se relevait, et Pauline restait muette, pétrifiée, anéantie, car le nuage venait de se dissiper, et après avoir reconnu la voix de son interlocuteur, elle reconnaissait son visage... Lascars — Lascars lui-même ! qu’elle avait tout lieu de croire à l’autre bout du monde, se tenait debout en face d’elle ! Le mépris et l’indignation ranimèrent la jeune femme, comme aurait pu le faire la commotion électrique d’une pile de Volta.

— Vous ! balbutia-t-elle d’une voix à peine distincte, avec un geste d’horreur et de dégoût vous ! ici !...

— Moi-même ! répondit le baron en saluant de nouveau eh ! mon Dieu, madame la marquise, je ne me fais aucune illusion !.. je sais à merveille que je ne suis point le bienvenu dans votre logis, aussi je réclame un peu d’indulgence pour mon audace... — que voulez -vous, l’homme est égoïste ! — la devise dugenre humain, dans ce bas-monde, est celle-ci : chacun pour soi ! — Or, en ce moment, mes plus chers intérêts sont en jeu, et mon avenir entier dépendra de l’entretien que nous allons avoir ensemble...

— Ainsi donc — reprit Pauline — une fois de plus vous avez abusé de ma confiance ! une fois de plus, après m’avoir indignement dépouillée, vous vous êtes fait un jeu de vos promesses et de vos serments !..

— Que voulez-vous.?., l’homme n’est pas parfait ! — en promettant, je comptais tenir... — j’étais de bonne foi, je 1’affirme... les choses n’ont pas tourné comme je le croyais et comme je devais l’espérer...

— Vous alliez partir, disiez- vous, pour une terre lointaine d’où vous ne reviendriez jamais !

■ l'JVW

— Je me suis mis en route...

— Allons donc !

— Oui, foi de gentilhomme, je me suis mis en route... je vous le jure sur l’honneur !...

— Votre honneur ! interrompit Pauline avec dégoût vous parlez de votre honneur !

— Pourquoi non? — chacun a le sien... il ne s’agit que de s’entendre sur le sens d’un mot assez mal défini, ce

me semble, et qu’on est libre d’intepréter à sa guise

Bref, je suis allé jusqu’au Havre, preuve irrécusable que je suis parti...

— Qui vous empêchait de continuer?...

— Les circonstances ! — mes futurs compagnons de route se sont vilainement conduits avec moi ? — Après avoir touché de fortes avances il m’ont abandonné, juste la veille du jour où nous devions prendre la mer... ce sont des coquins sans conscience, dont je signale la conduite à votre indignation légitime...

— Je ne vous crois pas !... vous mentez !...

— Madame la marquise le mot est dur ; je ne méritais point de l’entendre...

— Eh ! si véritablement vous aviez eu l’intention de vous expatrier, rien ne vous empêchait de le faire...

— Rien ne m’en empêchait ! — grand Dieu, que ditesvous ! pouvais-je m’embarquer sans compagnons?..

— Ne pouviez-vous en chercher d’autres..

— Impossible !...

— Pourquoi?...

— D’abord, les aventuriers hardis, tels qu’il me les fallait pour mon expédition hasardeuse, ne sont point gens

faciles à trouver... — ensuite les. avances faites à mes premiers drôles avaient singulièrement allégé ma bourse...

— En un mot l’argent me manquait...

— Venez-vous ici pour m’extorquer de nouvelles sommes ? — demanda Pauline en ce cas, tuez-moi et faites de l’or avec mon sang, car, vivante, je ne puis ajouter ni une pièce d’or, ni un écus, à ce que vous avez reçu déjà...

— De grâce, rassurez-vous, marquise ! qui songe à vous

parler d’argent ?.. Dans tous les cas, ce n’est pas moi

— Alors, que cherchez-vous dans cette mfaison ?

— quelle impudente audace vous en a fait franchir le seuil?...

— Ne vous l’ai-je pas dit, tout à l’heure ? — mes plus chers intérêts d’avenir dépendent de l’entretien qui commence.

— C’est vrai,.. — balbutia Pauline — vous avez parlé de vos intérêts... Alors, je suis perdue 1 — n’ai-je pas été toute ma vie sacrifiée à votre égoïsme ! — vous revenez aujourd’hui trouver votre victime, c’est pour lui porter

le dernier coup! — allons frappez, monsieur!... —

j’attends... .

Lascars fit un mouvement d’impatience.

— Foi de gentilhomme — dit-il ensuite, il est pénible d’être si mal jugé ! bien loin de songer à vous perdre, je

vous apporte la certitude du salut — si jétais mort,

n’est-il pas vrai, vous n’auriez plus rien à craindre de moi?..

— Allez-vous me faire la proposition de mourir pour me rassurer ? — - demanda Pauline avec une méprisante ironie.

— Non, certes, — répliqua Lascars — mais je puis vous offrir une garantie de repos non moins complète, non moins sérieuse, que celle que vous donnerait ma mort...

— Une garantie de repos !... répondit la jeune femme espérez -vous que je vous croie ?

— Vous ne me croyez pas encore, je le sais, mais tout à l’heure, bon gré, malgré, il faudra bien que vous soyez convaincue, car l’évidence deviendra pour vous lumineuse autant que les rayons du soleil...

Pauline ne répondit rien, mais elle fit un geste qui signifiait clairement :

— Parlez !

— Madame la marquise — poursuivit Roland — vous savez qui je suis ?..

— Si je le sais ! — balbutia Pauline en levant les yeux vers le ciel — il le demande ! — Je ne le sais que trop ! vous êtes le plus vil, le plus criminel, le plus infâme de tous les hommes!..

— Oh! n’équivoquons pas, s’il vous plaît! interrompit le misérable d’un ton presque gaie — c’est au baron de Lascars, je le suppose, que s’appliquent ces épithètes un peu vives, et le baron de Lascars n’est point en cause ici, puisqu’il est mort à Aix-la-Chapelle, vous le savez aussi bien que moi !... paix à son âme, et n’en parlons plus !... — il s’agit présentement de moi, c’est-à-dire du vicomte de Cavaroc, gentilhomme irréprochable, dont la noblesse ne le cède en rien à celle du roi de France lui-même, et dont le passé sans tache défie les investigations les plus clairvoyantes... Or, je suis le vicomte de Cavaroc... tout

le Paris aristocratique me connaît et m’accepte sous ce nom... je me trouve bien dans la peau de cet estimable seigneur, et, s’il vous plaît, j’y resterai... — donc, quand je dirai : Caoaroc , faites en sorte de ne pas entendre : Lascars !...

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