LA PROPOSITION DE CAVAROC
Roland garda le silence pendant une seconde. Pauline l’avait entendu sans le comprendre, et elle se demandait avec une angoisse indicible :
— Où cet homme veut-il en venir ?... — Quelle infâmie nouvelle médite son esprit ténébreux ?... — Quel nouveau malheur va-t-il déchaîner sur moi, après tant de honte subie et tant de souffrances endurées ?
Lascars, au lieu de continuer l’entretien sans interruption, s’éloigna tout à coup de madame d’Hérouville et se dirigea sur la pointe du pied vers l’une des portes du salon. Là il s’arrêta, parut écouter attentivement, et revint auprès de Pauline avec les mêmes précautions.
— Je ne me trompais pas, chère marquise, — reprit-il en mettant une sourdine à sa voix déjà très-basse, — il y a quelqu’un derrière cette porte... — on nous épie... — Or, il importe beaucoup, pour vous et pour moi-même, que personne ne puisse entendre ce que je vais vous dire, et ce
que vous aller me répondre ; — donc, n’oubliez pas ma recommandation de tout à l’heure... — Veillez avec soin sur vos émotions, et, comme l’esprit féminin est enclin généralement à la contradiction et à l’hergotage, si vous éprouvez le besoin impérieux de discuter avec moi, discutez du moins sans bruit. — Vous le voyez, je vous donne l’exemple. Vous ferez sagement de le suivre... Etes-vous disposée à la prudence ?
Pauline ne répondit pas.
— Je regarde votre mutisme comme un acquiescement, — poursuivit Lascars. — En conséquence, j’irai droit au but. — Je prendrai, comme on dit vulgairement, le taureau par les cornes!... — Ni circonlocutions ni périphrases! Voici le fait : — Je songe à me marier...
Madame d’Hérouville fit un geste de stupeur.
— Cela vous étonne ! — demanda Lascars en sou-
riant.
— De votre part, rien ne peut m’étonner... — répliqua Pauline. — Une telle résolution, cependant, est bien étrange, convenez-en..
— Pourquoi donc cela, s’il vous plaît?
— Oubliez-vous... commença la marquise.
— Que je suis marié... n’est-il pas vrai? — acheva Roland, et que ma première femme existe ?.. — Mais il me semble que, si ma mémoire est mauvaise à cet égard, la vôtre n’a point été sans reproches... — Qu’en ditesvous, chère marquise ? — Ne sommes-nous pas à deux de jeu !...
— Je repousse avec indignation tout parallèle entre vous et moi !... — répliqua vivement Pauline ; il n’existe
aucune faute dans mon passé, pas même une imprudence, puisque je me croyais libre par votre mort, et que les preuves démon veuvage, preuves irrécusables en apparence, se trouvaient en mes mains..
— Oui, sans doute, — reprit Lascars, — mais malheureusement pour vous, erreur ne fait pas compte, et ma' situation est de tout point préférable à la vôtre, car en ma qualité de vicomte de Cavaroe, je suis un inattaquable célibataire... — rien ne m’empêche donc de marcher à l’autel avec toute assurance, et mon mariage sera pour votre avenir une garantie complète de tranquillité, puisqu’après avoir donné mon nom, ou plutôt mon pseudonyme, à une femme, je ne pourrai laisser soupçonner notre secret à âme qui vive, sans me perdre en mêqje temps que vous. — Comprenez -vous cela, marquise?..
— Je comprends qu’un crime nouveau vous fermerait la bouche sur les crimes accomplis jadis...
— Appelez-les choses comme vous voudrez... — je ne discuterai pas vos expressions, quelles qu’elles soient. Ce qu’il vous importe d’obtenir, c’est la garantie d’un silence éternel, d’une inviolable discrétion. Or, je le répète, mon mariage vous offre cette garantie aussi complète que vous la donnerait ma mort.
— Je ne rachèterais ni mon repos, ni même ma vie au . prix d’une action honteuse dont il faudrait accepter la solidarité !... — répondit madame d’Hérouville. — Entre vous et moi, aucun lien n’existe! — je n’ai pas plus de comptes à vous demander qne je n’ai de comptes à vous rendre... — Agissez donc à votre guise, vous en êtes le maître... — Mais pourquoi, mais dans quel but, venez-
vous faire de moi la confidente de vos projets, quels qu’il soient?... — Voilà ce que je ne puis deviner... voilà ce que je ne saurais comprendre !...
— Pourquoi je vous parle de mes projets, chère marquise ?... — reprit Lascars d’un ton dégagé ; — eh ! mon Dieu! pour la meilleure de toutes les raisons... — Ces projets ne peuvent réussir qu’à une condition, c’est que vous deviendrez mon alliée, ou tout au moins que vous ne vous tournerez point contre moi...
Pauline fit un geste d’indignation, et ce ne fut pas sans effort qu’elle parvint à comprimer un cri de colère montant de sa gorge à ses lèvres.
— Vous avez espéré cela ! — balbutia-t-elle d’une voix sourde.
— Parfaitement.
— Eh .bien! monsieur, vous vous êtes trompé... — Non, cent fois non, je ne serai pas avec vous...
— Serez-vous contre moi?
— Contre vous s’il le faut !...
— Peut-être la neutralité me suflira-t-elle.
— Neutralité, dans votre bouche, signifie complicité...
— Moi votre complice !... — Jamais !... — Et d’ailleurs, à quoi bon d’inutiles paroles? — Quand bien même j’accepterais lâchement le rôle honteux que vous me destinez, je ne pourrais vous servir en rien.
— Ceci, chère marquise, estime immense erreur!...
— Pour vous le prouver, il me suffira de prononcer le nom de la jeune fille à qui je me propose d’offrir le titre de vicomtesse de Cavaroc.
— Ce nom, je ne veux pas le savoir... — répliqua vivement Pauline.
— Et moi, je tiens à vous l’apprendre.
— A quoi bon?.. — Cette jeune fille m’est inconnue, sans doute...
— Inconnue!... allons donc!... vous la quittezà peine! — C’est mademoiselle d’Hérouville, votre belle-sœur de fantaisie.
Pauline, en entendant ces paroles, devint à tel point livide que le fard étendu sur ses joues pour cacher sa pâleur, prit l’étrange aspect de tâches sanglantes souillant une neige immaculée.
Elle recula de deux ou trois pas, sans même en avoir conscience, et ses lèvres balbutièrent :
— Mathilde!.. c’est Mathilde!..
— Mademoiselle d’Hérouville est jeune et jplie, reprit Roland avec un impudent aplomb, — elle a delà naissance, et de plus elle doit apporter à son futur époux je ne sais combien de millions en dot, ce qui ne gâte rien. — Bref, c’est un parti tout à fait sortable, n’est -ce pas votre avis comme le mien?...
Le visage de Pauline se décomposa de plus en plus, et prit une effrayante expression ; — en même temps un éclat de rire nerveux, saccadé, semblable au rire convulsif de la folie, vint aux lèvres de la jeune femme et secoua tout son corps.
— Il paraît, ma chère marquise, que vous trouvez la chose plaisante ! — dit Lascars d’un ton sardonique.
Le rire dont nous venons de parler s’éteignit aussitôt
sur la bouche pâle de Pauline qui murmura dédaigneusement :
— Décidément je commence à croire que javais tort de vous craindre... — Vous n’êtes plus dangereux, car vous êtes insensé !...
— Tout homme a sa folie, je le sais, — répliqua le baron, — seulement les rêves de la mienne se réaliseront, je le jure!..
La marquise haussa les épaules.
— Votre raison étant égarée, — reprit-elle ensuite, — vous m’inspirez désormais plus de pitié que d’effroi, et je veux bien, pour en finir vite, discuter avec tous comme si vous aviez la libre jouissance de vos facultés mentales. — Dites-moi donc comment il se fait que vous puissiez admettre un instant la possibilité d’un mariage entre vous et la sœur du marquis Tancrède d’Hérou ville?
— Et! mordieu !... je ne vois pas trop de quel côté serait la mésalliance, — répondit Roland ; la lignée d’où je sors est dix fois séculaire. — Les Cavaroc sont d’aussi bonne noblesse que tous les ducs et pairs du royaume... — Leur nom brille aux plus belles pages de l’histoire de France, et leur blason glorieux peut s’accoler fièrement à celui des Hérouville.
Après avoir dit ce qui précède avec un calme parfait, et avec l’apparence de la bonne foi la plus complète, Lascars continua :
— Je sais, il est vrai, qu’entre les fortunes la différence est grande, puisque je possède un médiocre patrimoine, et que Mathilde sera millionnaire, — mais ceci n’a point d’importance à mes yeux... — Nous vivons dans un siècle
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où, grâce au ciel, les écus sont comptés pour peu de chose lorsqu’il s’agit d’alliance entre gens de bonne maison.
— Malheureux!... — interrompit Pauline, osez-vous bien parler comme si vous étiez réellement le vicomte de Cavaroc !...
— Ma chère enfant, répliqua Roland, tâchez donc de vous souvenir que si le baron de Lascars existe encore, vous êtes sa femme, et que par conséquent, votre second mariage est nul et votre second fils est batard !... — Par égard pour monsieur d’Hérouville, acceptez donc de bonne grâce le Cavaroc libérateur qui vous fait veuve et qui vous laisse votre couronne de marquise !... — Que diable !... — ne croirait-on pas qu’on vous demande là un bien grand
effort !,..
Pauline baissa la tête sans répondre. Lascars poursuivit :
— Depuis ma plus tendre jeunesse, les situations originales ont eu pour moi beaucoup de charmes. — J’en trouve une, ici, fort curieuse. Il me semble piquant d’être | votre beau-frère, et je le serai, soyez-en sûre...
— Vous ignorez, — murmura lp jeune femme, — que la main de Mathilde est promise... — Monsieur d’Hérouville a donné sa parole au comte de Rieux...
— Il la lui reprendra, voilà tout !... — J’étais instruit de ce beau projet, et vous voyez que je m’en préoccupe médiocrement. '
— Le marquis n’a qu’une parole, — ce qu’il a promis, il i le lient...
— Les promesses n’engagent que lorsqu’elle s’adressent à des vivants ; — or, pour peu que la nécessité m’y pousse,
je tuerai le mieux du monde mon rival importun... — De ce côté, par conséquent, nul obstacle...
— Un assassinat !! — balbutia Pauline avec épouvante.
— Allons donc! — pour qui me prenez-vous?.. — Il s’agit d’un duel, marquise !... — Seulement, je suis d’une jolie force, et je tiens à coup sûr, au bout de mon épée, la viede l’imprudent qui me gêne.
— Mathilde aime monsieur de Rieux...
— Je n’en crois pas un mot. — A l’âge de mademoiselle d’Hérouville, toute jeune fille jette son cœur à la tête du premier gentilhomme qui lui fait la cour. — Mathilde se persuade aujourd’hui qu’elle est éprise du comte, — demain, elle ne s’en souviendra guère, mon tour arrivera, et, s’il n’arrive qu’un peu plus tard, que m’importe ? — Les plus vivaces amours, m’a-t-on dit, et je le crois, sont justement celles qui naissent après le mariage ! — Je ne suis, d’ailleurs, vous le savez, ni sentimental ni romanesque. — Je vois dans l’union projetée une excellente affaire et non point une églogue...
Un silence de quelques secondes suivit ces derniers mots. Ce silence fut rompu par Pauline.
— Enfin, monsieur, — demanda-t-elle, qu’attendezvous de moi?...
Lascars sourit.
— Cette question, — répondit-il, — me prouve que vous devenez raisonnable. — J’étais certain d’avance de ce résultat, et je vous en félicite sincèrement. — Çe que j’attends de vous est bien simple. — Je vous ai été présenté à Paris par madame la marquise de Langeac, ce qui m’autorise à me présenter moi-même chez vous... — Consentez
à me recevoir ici, cérémonieusement d'abord, puis d’une façon déplus en plus familière, qui deviendra bientôt intime. Je ne vous demande pas autre chose, et je me charge de tout le reste. — La conquête de monsieur d’Hérouville sera bientôt faite, est c’est lui-même, peut-être, qui m’offrira sa soeur.