‹ La Maison mauditeChapitre 29 sur 36 · LÀ VOLONTÉ DE LASCARS · texte numérisé non relu

LÀ VOLONTÉ DE LASCARS

Pauline fit sur elle-même un effort héroïque pour demeurer calme, ou tout au moins pour rester maîtresse d’elle-même. Elle y parvint, et ce fut d’une voix presque ferme qu’elle répondit à Lascars :

— Ainsi donc, vous comptez sur moi pour vous ouvrir les portes de celte maison et pour vous faire admettre dans l’intimité de monsieur d’Hérouville et de sa sœur?

— Oui, chère marquise, je compte sur vous, et j'attends de votre bouche l’assurance immédiate que cet espoir est bien fondé.

— Monsieur de Lascars, — dit alors Pauline avec une dignité glaciale — depuis le jour fatal où ma mauvaise étoile m’a jeté sur votre chemin pour la première fois, j’ai bien souffert par vous et vous m’avez infligé beaucoup d’humiliations, beaucoup de tortures, beaucoup d’insultes ! — eh bien I je vous le jure sur mon âme, toutes ces insultes pâlissent et s’effacent à côté de celle que vous me

faites subir aujourd’hui !... — jusqu’à cette heure vous n’aviez fait de moi que votre victime, maintenant vous voulez me rendre votre égale et m’abaisser à votre niveau ! — c’est trop d’infamie, c’est trop d’outrage !... — je me révolte à la fin, et, quelles que doivent être les conséquences de mon refus, je les accepte, et je vous chasse !

Lascars manquait de sens moral d’une façon si complète, que véritablement il avait échafaudé tout l’édifice de ses projets, sur l’appui de la jeune femme. En entendant la résolution de Pauline nettement et énergiquement formulée, il ressentit une profonde déception, il pâlit de colère, mais son empire sur lui-même était absolu et, au lieu d’éclater, il contraignit ses lèvres à sourire.

— Je ne veux pas prendre vos paroles au sérieux, madame la marquise, dit-il ensuite, — car elles constitueraient une déclaration de guerre, et je ne suis point votre ennemi.

— Vous n’êtes pas mon ennemi, grand Dieu ! — balbutia madame d’Hérouville — qu’êtes-vous donc ?

— Votre ami dévoué, si vous voulez m’accepter pour tel, et si, mieux éclairée par la réflexion, vous acceptez des propositions qui vous sauvent...

Pauline fit un geste de dégoût.

— Encore! — murmura-t-elle — ah! monsieur, accordez-moi du moins la grâce de m’honorer de votre haine ! — votre amitié me ferait horreur.

— Ainsi, madame, pour la dernière fois, vous refusez?

— Regardez-moi donc bien en face, monsieur de Lascars, et vous n’oserez pas répéter cette question !

— Prenez garde, madame ! — prenez garde ! — s’écria le baron dont le visage offrit une expression terrible.

— Je suis prête à tout, même à la mort, répliqua Pauline — j’attends vos vengeances de pied ferme, et vous voyez que je n’ai pas peur !

Roland ne put réprimer un mouvement de rage et sa main droite se porta sur la garde de son épée. Pendant une seconde la marquise put croire que l’infame gentilhomme allait devenir son assassin... — Elle recommanda son âme à Dieu, elle donna une pensée suprême à ses deux enfants, puis à Tancrède, et elle courba silencieusement la tête. Une velléité meurtrière venait en effet de traverser l’esprit de Lascars, mais elle avait disparu presque aussitôt.

— A quoi bon? — s’était dit le misérable — le sang répandu ne me conduirait pas à mon but.

Il s’éloigna de Pauline et fit rapidement quelques tours dans le salon. Quand il s’arrêta de nouveau en face delà jeune femme, son visage était redevenu calme et le sourire qui se jouait sur ses lèvres n’exprimait plus rien de cruel.

— En vérité, madame la marquise, murmura-t-il avec une sorte d’enjouement contraint — je ne suis point heureux dans mes entrevues avec vous ! — je croyais remplir aujourd’hui le rôle d’un messager de paix et de bonnes nouvelles... — je m’étais étrangement trompé, et votre accueil me cause un étonnement douloureux... quoiqu’il en soit, je veux avoir pour vous plus de pitié que vous n’en avez vous-même... — je refuse de vous condamner sans

appel... — je vous laisse le temps de réfléchir et de revenir au bon sens.

— Ma résolution ne peut changer!... — murmura fiè-

rement Pauline. — Votre menteuse compassion sera donc inutile!... *

— Qui sait, madame? — répliqua Roland — en ce bas monde, tout change ! — les volontés des femmes et les destinées des empires ne sont point immuables ! — monsieur d'Hérouville est parti ce matin pour Paris, et je sais de science certaine qu’à moins d’événements imprévus, il n’en reviendra que le troisième jour après celui-ci... — je vous accorde la journée d’aujourd’hui et celle de demain... — Si vous réfléchissez sérieusement, comme je l’espère, et si la réflexion vient vous éclairer, un signal convenu suffira pour m’en instruire... — Je connais la place qu’occupent dans la façade du château les fenêtres de votre chambre à coucher... — Deux bougies placées la nuit, côte à côte, sur le rebord de l’une des fenêtres m’apprendront ce que j’ai besoin de savoir... si, au contraire, il est grand jour lorsque vous vous déciderez à m’indiquer votre soumission, laissez flotter au-dehors de la fenêtre, ne fut-ce que pendant quelques minutes un des rideaux de lampas bleu... — Des yeux attentifs armés d’un puissant télescope, exerceront une surveillance incessante, et lorsque j’aurai la certitude de votre acquiescement, le vicomte de Gavaroc viendra sans perdre une minute vous prier de le présenter au marquis d’Hérouville.

Pauline ne répondit pas. C’est à peine si elle parut avoir entendu. — La malheureuse femme, immobile, sans regard

et sans voix, ressemblait moins à une vivante qu’à une morte ou à une statue. Lascars continua :

— Gravez bien dans votre mémoire, je vous prie, le double signal que je viens d’avoir l’honneur de vous indiquer... — la nuit, deux bougies... — le jour, un rideau... — c’est d’une simplicité primitive... — un enfant s’en souviendrait. Et surtout, madame la marquise, ne laissez point écouler le délai fatal ! jusqu’à demain soir, à minuit, vous êtes maitresse de l’avenir, mais plus tard, il serait trop tard... Au revoir maintenant, chère Pauline, je vous demande la permission d’ajouter : à bientôt!...

Lascars avait dit son dernier mot. Il salua respectueusement celle qu’il venait de torturer... — il pirouetta sur ses talons rouges d’une façon toute gracieuse, et sortit du salon dont il referma la porte derrière lui. Dans l’antichambre se trouvait Gertrude, la physionomie pointue et mobile de la dangereuse créature exprimait le plus vif mécontentement. La cause de ce mécontentement était légitime, — (du moins au point de vue de la soubrette), et déjà nos lecteurs l’ont deviné sans doute. Gertrude avait en vain appuyé son oreille contre les panneaux de la porte et contre le trou de la serrure. — Grâce aux précautions de Lascars et à la prudence recommandée par lui à Pauline, aucun son distinct, aucune parole nettement prononcée, n’avaient frappé l’oreille de la camériste dont la curiosité fiévreuse restait inassouvie. En face de ce résultat négatif, la colère de la fille d’Eve nous semble facile à comprendre! Lascars, sans prononcer une parole, prit mademoiselle , Gertrude par le coude et l’entraîna dans la pièce voisine.

Là il fit halte et il dit d’une voix caressante :

— Vous aimez les belles pièces d’or toutes neuves, n’estil pas vrai, — ma jolie fille?

Nos lecteurs savent déjà que Gertrude était laide. Cette épithète de jolie fille, dans la bouche d’un beau gentilhomme, ne pouvait que la flatter outre mesure, et c’est en effet ce qui ne manqua point d’arriver.

— J’aime les pièces d’or assurément ! — répondit-elle avec une minauderie prétentieuse. — C’est un goût répandu... je le partage avec tout le monde... — est-ce que vous voulez m’en offrir ?

— Je vous offre une fortune.

— Plaisantez- vous ?

— Non, parole d’honneur! — je dis la vérité.

— Qu’est-ce que vous appelez une fortune ?

— Cinq cents louis.

— Peste !... — ce n’est pas de refus !... — la somme est assez ronde en effet.

— Ainsi vous acceptez ?

— Et plutôt dix fois qu’une... — mais cette fortune si libéralement offerte, il me reste à la gagner, je suppose.

— Votre supposition est parfaitement juste.

— Que faudrait-il faire pour cela ?

— Peu de chose.

— Mais encore ?

— Je ne puis vous le dire en ce lieu, ni en ce moment.

— Quand et où me le direz- vous donc?

— Serez-vous libre aujourd’hui à dix heures du soir?

— Oui.

— Eh bien ! quittez le château au moment précis où dix heures sonneront à l’horloge de Port-Marly.

— C’est facile... — où faudra-t-il aller ?

— Bien près d’ici... — traversez la route et descendez sur la berge jusqu’au bord de l’eau.

— Vous serez là ?

— Oui, j’y serai.

— Comment vous reconnaîtrais-je dans l’obscurité?

— Vous me reconnaîtrez à la voix... — je vous parlerai le premier, est-ce convenu?.. — viendrez-vous?

— Je m’y engage... — et mes cinq cents louis?

— Vous en recevrez deux cent-cinquante ce soir, après cinq minutes de conversation — si nous tombons d’accord comme cela me paraît plus que probable.

— Et, le reste de la somme?

— Demain, lorsque vous aurez fait ce que j’attends de vous.

— A ce soir donc — mon gentilhomme.

— A ce soir, ma jolie fille.

Le reste de la journée s’écoula sans amener le moindre incident qui mérite de trouver place en ces pages. Pauline, brisée de corps et d’âme, complètement anéantie, sans force, sans volonté, plongée dans une prostration dont il nous serait impossible de donner une idée exacte, fit prévenir Mathilde qu’elle se trouvait plus souffrante, et qu’elle ne pouvait par conséquent aller la rejoindre dans le parc. La jeune fille très- attristée et très-inquiète, se hâta de venir retrouver sa belle-sœur et ne la quitta plus jusqu’au soir. Gertrude se glissa hors du château au moment où la cloche un peu fêlée de l’église de Port-Marly sonnait dix heures. La camériste entr’ouvrit la grille, traversa la route et descendit sur la berge où Lascars l’attendait.

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