LA FIN DE LA NDIT
À la suite des coups de tonnerre retentissant avec une effrayante rapidité pendant cette nuit terrible, madame d’Hérouville, en proie à une ardente fièvre du corps et de l’âme, ne songea même pas à se mettre au lit ; — elle savait trop bien que le sommeil s’obstinerait à fuir ses paupières, et elle voulait veiller jusqu’au jour auprès de ses fils endormis. Il faudrait la plume d’un maître pour analyser les pensées confuses qui se succédaient et s’entrechoquaient dans l’esprit bouleversé de la marquise, et la faisaient passer par de brusques alternatives d’espoir et de découragement, de confiance et de terreur. Tantôt Pauline se persuadait que Lascars ne réussirait point à s’échapper de la glacière, et qu'elle ne pourrait éviter la douleur et la
honte de voir en face l’un de l’autre l’homme qu’elle méprisait le plus au monde et l’homme qu’elle aimait de toutes les puissances de son âme. — Celui dont elle avait été la femme, ou plutôt la victime, et celui dont elle était la compagne heureuse et respectée !... — tous deux ayant sur elle des droits égaux, des droits sacrés !... Or, si la fatalité implacable mettait en présence Lascars et le marquis, le bonheur de Pauline devait infailliblement s’anéantir à jamais!... — Il ne resterait à la malheureuse femme qu’à demander à la tombe ou qu’à chercher au fond d’un cloître un refuge contre une infortune sans remède. La marquise se disait cela, des larmes amères et brûlantes s’échappaient de ses paupières rougies, et ses mains convulsives meurtrissaient sa poitrine.
Soudain le vent tournait ; — la réaction s’opérait; — madame d’IIérouville ne doutait plus de la fuite du baron ; — elle se rappelait chacune de ses paroles ; — elle s’effor- ' çait de croire à la sincérité de son repentir. — Alors son cœur battait moins vite, son oppression diminuait, et parmi les sombres nuages qui lui cachaient l’avenir, une éclaircie lumineuse apparaissait. Ces lueurs d’espérance étaient d’ailleurs de courte durée. — Le doute revenait presque aussitôt, amenant avec lui de nouvelles angoisses, et Pauline frémissante se demandait :
— Tiendra-t-il sa parole ? — Lui, l’incarnation vivante du mensonge, ne s’est-il point fait un jeu de me tromper encore par de décevantes promesses ?... — Son cœur estil vraiment changé ? — L’homme qui me torturait lâ-
chement jadis, aura-t-il aujourd’hui pitié de moi?...
Tandis que la femme se posait ces questions, d’aulanfc plus irritantes qu’elles étaient insolubles, Lascars prenait la clef des champs, la glacière incendiée flamboyait comme une botte d’allumettes, et Nicolas s’apprêtait à venir rendre compte à sa maîtresse des événements accomplis. La camériste de Pauline n’essaya plus, comme la première fois, de l’éloigner en lui refusant obstinément la porte. — Elle s’empressa de prévenir sa maîtresse que Nicolas demandait à lui parler, et madame d’Hérouville donna l’ordre d’introduire sur-le-champ le jeune valet. L’allure de ce dernier était singulièrement contrainte, et sa physionomie, exprimait l’embarras* le plus vif, au moment où il entra dans la chambre à coucher.
— Comment se fait-il que, malgré mes ordres, vous ayez quitté votre poste?... — lui demanda Pauline.
— Si j’ai quitté mon poste, c’est que... c’est que j’apporte à madame la marquise une mauvaise nouvelle... — balbutia Nicolas.
— Une mauvaise nouvelle !... — répéta la jeune femme dont un frisson glacial effleura l’épiderme.
— Mon Dieu ! oui, madame la marquise !.. — Un grand malheur vient d’arriver, mais je jure bien à madame que ni Baptiste ni moi nous n’en sommes fautifs... — Ça 3’est la vérité la plus vraie...
— Expliquez-vous ! — Quel est ce malheur?... — Le prisonnier s’est-il échappé ?
— Ah ! madame la marquise, ceci ne serait rien !...
— Parlez !... mais parlez donc!... — s’écria Pauline, — vous me faites mourir d’impatience !...
— Eh bien, madame, poursuivit Nicolas, — le feu a
pris à la glacière, et cela sans qu’il nous soit possible de comprendre de quelle manière il a été allumé.
— La glacière est en feu ?...
— Hélas !... la glacière n’existe plus ! — Telle était la violence de l’incendie, qu’au bout de quelques minutes tout s’est écroulé, et, au moment où je parle, charpentes et murailles ne forment qu’un monceau de débris fumants.
— Grand Dieu !... le prisonnier?...
— Madame la marquise avait emporté la clef avec elle...
— La porte, fermée à double tour, a résisté à nos efforts.
— Bref, nous n’avons pu secourir le pauvre diable, dont il me semble entendre encore les cris déchirants. — Ah ! madame la marquise, c’était à fendre le cœur!...
Nicolas, parfaitement certain de n’être point démenti, jugeait convenable d’ajouter de son crû les cris déchirants du captif, afin d’introduire dans son récit un élément de pittoresque et de pathétique. Pauline se tordait les mains.
— Enfin, madame la marquise, — continua l’ex-matelot d’un ton lugubre, — il a péri dans la fournaise!... — Dieu veuille avoir son âme !...
— Ah! le malheureux! le malheureux! murmura la jeune femme d’une voix brisée, — comme il a dû souffrir!...
— Par bonheur il n’a pas souffert longtemps... — hasarda Nicolas. — Cric ! crac ! — le temps de tourner la main... plus personne !
Pauline fit signe au valet de se retirer, et, dès qu’elle se trouva seule, elle se laissa tomper à genoux devant un prie-Dieu de velours rouge, surmonté d’un magnifique Christ d’ivoire.
— Seigneur, Seigneur, — balbutia-t-elle, — vous êtes
le Dieu juste, le Dieu terrible, et vous êtes en même temps le Dieu de miséricorde et de bonté!... — Celui qu’a frappé votre main puissante était un grand coupable, mais il vient d’expier ses fautes par la plus effroyable, de toutes les tortures!... — Vous avez puni, Seigneur! — pardonnez maintenant 1 — Roland de Lascars n’existe plus !
— Son supplice rachète sa vie ! — Ses lèvres ont murmuré des paroles de repentir que lui dictait son âme !... — Ce repentir suprême doit plaider pour lui près de vous !...
— Accueil lez-le. Seigneur!... ouvrez-lui lesportesdu ciel.
Pauline se releva, et, s’approchant de ses fils qu’elle contempla longuement, elle ajouta tout bas :
— Oh ! mes enfants, mes chers enfants bien-aimés. Dieu vient de sauver votre mère!... — Il vous la rend... mais à quel prix !.! !
Une haute glace de Venise, encadrée dans les rinceaux dorés de la boiserie, se trouvait derrière les berceaux. — La marquise jeta sur cette glace un regard distrait ; — elle vit son image s’y refléter ; — son pâle visage semblait sculpté dans un bloc de marbre incolore, mais un feu sombre brillait sous ses longs cils encore humides, et son front rayonnait une sorte d’auréole étrange. Pauline frissonna
— Mon Dieu ! — s’écria-t-elle, — n’ai-je donc plus d’entrailles?... — Que se passe-t-il dans son âme?... — Ma pensée secrète m’épouvante !... — La hideuse mort de cet homme me cause une joie farouche, et je me fais horreur à moi-même!..
C’était la vérité. — Madame d’Hérouville, après le premier moment d’émotion et de pitié, s’efforçait en vain de trouver au fond de son cœur un regret sincère de la catas-
trophe qu’elle croyait accomplie. — Elle ne pouvait verser une larme ; — elle se sentait enfin contrainte de s’avouer à elle-même que, s’il lui suffisait de prononcer un mot pour rendre la vie à Lascars, ce mot, elle ne le dirait pas.
— Je suis complice de l’incendie, puisque je ne l’aurais point arrêté !... — murmura Pauline avec épouvante. — J’ai l’infâme volonté du meurtre, puisque, pouvant sauver ce malheureux, je le laisserais mourir!... — Mon Dieu, mon Dieu... prenez pitié de moi !...
— C’en était trop pour la malheureuse femme. — Brisée par des chocs successifs, elle ne put supporter le dernier coup que lui portait la délicatesse exquise jusqu’à l’exagération de son admirable nature.
Les forces de l’âme et du corps lui manquèrent à la fois. — Elle perdit connaissance et tomba sur le tapis à côté des deux berceaux. Ses fiçmmes accoururent au bruit de sa chute, et s’empressèrent de la relever, mais toutes leurs tentatives pour la tirer de son profond évanouissement restèrent inutiles. — Elles la déshabillèrent, la mirent au lit, et l’un des valets courut chercher un médecin à Saint- Germain. Il était grand jour quand le docteur mandé en toute hâte arriva au château de Port-Marly. — La marquise venait de reprendre ses sens, mais une fièvre ardente se déclarait, accompagnée de délire, et cette fièvre offrait tous les symptômes d’une affection célébrale des plus dangereuses. Le médecin, homme de bon conseil et de quelque savoir, jouissait d’une clientèle nombreuse et nullement aristocratique. — Il expérimentait volontiers in anima vili, ainsi qu’il le disait familièrement, mais lorsqu’il se vit au chevet d’une grande dame comme la marquise
d’Hérouville, le cas lui parut grave, la responsabilité l’effraya, il douta pour la première fois de son mérite, il hocha la tête et il demanda :
— Où se trouve présentement monsieur le marquis ?
— A Versailles, auprès du roi,. — lui répondit Laurent.
— Quand doit-il revenir?
— Nous l’attendons dans l’après-midi.
— Il ne s’agit pas de l’attendre, — reprit le médecin, — il faut lui dépêcher un exprès afin qu’il revienne au plus vite.
— Madame est donc en grand péril ? — s’écria Laurent consterné.
Le docteur fit uu signe affirmatif et continua :
— 11 faudrait en même temps faire prévenir le médecin habituel de madame la marquise- — Je ne connais point le tempérament de la malade, et je ne puis par conséquent prendre sur moi de mettre en œuvre une médication énergique...
— Le médecin en titre de mes maîtres habite Paris.
— Eh bien ! qu’on coure à Paris sans perdre une minute! — Qu’on crève des chevaux si cela est nécessaire, mais qu’on arrive... — Le temps presse et je ne réponds de rien...
Pauline était adorée de tous les gens de sa maison. — La pensée que leur bonne maîtresse courait un danger, donna des ailes aux valets. — Deux d’entre eux montèrent à l’instant les plus rapides chevaux de l’écurie de Tancrède, et partirent à franc étrier ; — l’un se dirigea vers Paris, l’autre prit la route de Versailles. Le marquis d’Hérouville fut glacé d’étonnement et d’effroi, à la vue d’un domes-
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tique à sa livrée, accourant pâle, les vêtements souillés de poussière et d’écume ; — il faillit tomber foudroyé lorsqu’il apprit la fatale nouvelle... Il refusa d’attendre qu’on mit les chevaux à son carrosse ; — il s’élança sur le coureur arabe qui venait d’apporter son valet, el il le fit bondir et voler du côté de Port-Marly avec la plus effrayante im : pétuosité. Epuisé par cette allure folle, le généreux animal tomba sans vie à quelque pas des grilles du château. Tancrède aimait ce rapide enfant du désert, et cependant il ne donna ni un regard ni un regret à son cadavre encore palpitant... — il était arrivé!... — Que lui importait la mort d’un cheval ?... Il dégagea ses pieds des étriers; — il traversa rapidement les cours, franchit les escaliers et ne s’arrêta que dans la chambre à coucher de Pauline, à côté du lit en désordre sur lequel s’agitait sa femme bien-afmée, en proie au délire de la fièvre, murmurant des paroles indistinctes, des mots interrompus, et frappant l’air de ses deux mains, comme pour éloigner de sa couche une vision funeste, un fantôme effrayant.