TESTAMENT ET CONFESSION
Le fidèle serviteur mit en bon ordre tout son arsenal, puis, jetant un fusil sur son épaule droite, il' commença une promenade de long en large dans la chambre, en étouffant avec soin le bruit de ses pas pour ne point réveiller les deux enfants. Pauline, certaine désormais qu’aucune tentative dirigée contre ses fils ne pourrait être couronnée de succès, s’engagea dans un escalier dérobé conduisant à la petite pièce dont l’usage était attribué à Gertrude. En arrivant auprès de la porte de cette pièce, madame d’Hérouville entendit d’une manière très-distincte le bruit métallique facilement reconnaissable que produisent des pièces d’or en tombant les unes sur les autres. A coup sûr mademoiselle Gertrude comptait des sommes importantes. Pauline ouvrit brusquement la porte. La camériste ne s’attendait guère à voir entrer sa maîtresse. — Ses doigts maigres et neryeux s’ingéniaient à faire entrer des piles de louis étincelants dans un petit sac de toile. Elle poussa un
cri de surprise, et une demi douzaine de pièces d’or s’échappant de ses mains, roulèrent sur le plancher.
— Que faites-vous là, mademoiselle ? — demanda madame d’Hérouville d’un ton glacial et avec une intonation souverainement méprisante.
— Madame la marquise le voit... — balbutia Gertrude au comble de l’embarras — je m’occupe du calcul de mes économies...
—j Ainsi donc — poursuivit Pauline — cet argent provient de vos gages?
— Oui, madame la marquise...
— La somme me paraît forte...
— Voici longtemps déjà que je suis en service, et comme mes maîtresses ont toujours été très-généreuses pour moi, j’ai pu mettre de côté quelques petites choses...
Un sourire d’une étrange amertume vint aux lèvres de Pauline.
— Est-ce que madame la marquise ne me croit pas ? — murmura Gertrude — madame la marquise me ferait-elle l’injure de douter de ma probité...
Pauline haussa les épaules.
— Votre probité! — répliqua-t-elle — personne ici ne s’en occupe ! — voici vingt cinq louis, mademoiselle...
— vous pouvez sans scrupule les joindre à vos économies. L’intonation de la jeune femme souligna en quelque sorte
ces deux derniers mots. L’étonnement de la camériste ne connut plus de bornes.
Madame me donne vingt-cinq louis ! balbutia-t-elle.
— Je ne vous donne rien’, je vous paye, — prenez...
— C’est une année de vos gages...
— Mais l’année commence à peine, et l’intendant de monsieur le marquis m’a réglé mon compte à la fin du mois de février...
— L’année est Jinie pour vous, puisque vous n’étesplus à mon service... — répondit Pauline.
— Madame la marquise ne me garde point ! — s’écria Gertrude.
— Dites que je vous chasse... — le mot sera le plus exact...
— Qu'ais-je donc fait?
La marquise ne répondit pas à cette question, mais ses regards prirent un tel éclat que Gertrude baissa les yeux involontairement sous le choc de leur double éclair ; — le caractère de la femme de chambre, nous le savons depuis longtemps, était un composé de bassesse hypocrite et d’impudente audace. Anéantie d’abord par la certitude foudroyante quelescordonsde son masque étaient brisés, elle ne tarda guère à redevenir elie-méme, c’est-à-dire une odieuse et venimeuse créature, et, à l'instar du serpent vaincu, elle voulut mordre le pied qui venait de l’écraser.
— Madame la marquise me renvoyé — dit-elle en relevant la tête — et certes madame est dans son droit, puisque mon service a cessé de lui plaire... et néanmoins madame a tort, je me permettrai de l’affirmer... — Je ne suis il est vrai qu’une pauvre servante, mais quand une servante connaît ainsi que moi d’étranges et dangereux secrets, on lui doit des égards, ne fut-ce que pour payer son silence (1)...
La rougeur ardente de l’indignation vint colorer le pâle
(I) Voir le précédent ouvrage Let Pirate t de la Seine.
visage de madame d’Hérouville. Elle interrompit violemment Gertrude et elle s’écria :
— Je ne vous comprends pas, mademoiselle, et je ne vepx pas vous comprendre !.. — J’ignore quelle menace honteuse et misérable se cache sous vos paroles, et je ne veux pas le savoir ! — Mais, quelque soit cette menace, je la brave ! — Partez !
— Madame la marquise m’accordera sans doute jusqu’à demain matin pour quitter le château ?
— Je ne vous accorderai pas une heure. — Vous ne passerez point la nuit sous mon toit ! préparez votre malle et partez à l’instant...
— Je ne puis cependant attendre le jour sur la grande route ! — une telle exigence de la part de madame la marquise serait par trop cruelle !
— Il y a des auberges à Porl-Marly... — Un des valets du château vous accompagnera jusqu’à la plus proche...
— Ainsi, madame est sans pitié.
— Sans pitié pour vous... oui! cent fois oui !...
Gertrude, en proie à un accès de rage indicible, semblait
près de suffoquer. Sa respiration haletante, passant à travers ses dents serrées, produisait un bruit comparable au sifflement d’un reptile en colère.
— Alors — balbutia-t-elle d’une voix sourde et à peine distincte — alors, c’est la guerre.
— La guerre ! — répliqua Pauline avec un écrasant mépris — la guerre de vous à moi ! allons donc ! — vous oubliez en vérité qui vous êtes, et vous ne vous souvenez plus à qui vous parlez !
— Je pars ! — dit alors la camériste en reprenant sou-
dainement tout son sang-froid — mais je me vengerai ! — vous êtes une marquise et je ne suis qu’une servante, eh ! bien, ça n’empêche pas que je vous ferai pleurer des larmes de sang, aussi vrai que je me nomme Gertrude ej que je vous hais de toute mon âme !•
Une demi-heure après ce moment, l’odieuse créature quittait le château, sous la conduite d’un valet portant sa malle, et elle allait frapper à la porte d’une auberge de Port-Marly, puis, au lieu de coucher dans cette auberge, elle donnait un louis à l’hôtelier pour le décider à atteler son cheval à sa carriole, et à la conduire à Paris cette nuit même, et elle l’y décidait en eflet.
Aussitôt que Gertrude, — ce Judas femelle, — eut abandonné le logis qu’elle souillait par sa présence, madame d’Hérouville regagna la chambre où Laurent continuait à faire faction auprès des berceaux des deux enfants. Elle dit une parole d’encouragement au vieux serviteur, et, prenant sur la cheminée un des candélabres chargés de bougies, elle se retira dans la pièce voisine, disposée pour servir tout à la fois de bibliothèque et de cabinet de travail. Tout autour de cette pièce des rayons en bois d’ébène incrustés de cuivre étaient chargés de livres anciens et modernes richement reliés. Un bureau de style Louis XV, en marqueterie d’un travail exquis, occupait le milieu du cabinet et supportait un monumental encrier de Boule et des cahiers de tous les formats, depuis lç, papier in-folio, épais et roide comme du parchemin, jusqu’au papier à lettre mignon et parfumé, orné de filigranes élicats. Pauline s’assit devant
lr
ce bureau ; — elle appuya ses coudes sur la basane rouge gauffrée d’or, elle cacha sa tête dans ses mains, et elle demeura longtemps plongée dans une immobilité si complète qu’on aurait pu la croire morte ou endormie. Seulement, de minute en minute, une gposse larme se faisait jour à travers ses doigts entrelacés et tombait sur le bureau. Soudain la jeune femme changea d’attitude. Elle attira à elle un des cahiers placés à portée de sa main ; — elle trempa une plume dans l’encre et elle se mit à écrire rapidement et sans s’arrêter pendant tout le reste de la nuit. Lorsque les premières clartés de l’aube pénétrant à travers les vitrages des hautes et larges fenêtres, firent pâlir les clartés vacillantes des bougies presque entièrement consumées, Pauline avait couvert d’écriture un grand nombre de feuillets. Elle s’arrêta. La fatigue l’écrasait ; — sa main roidie refusait de lui rendre un plus long service ; — enfin, malgré ses souffrances morales, cuisantes, ce lourd sommeil, que l’écrasante lassitude amène presque toujours à sa suite, s’emparait d’elle et la dominait irrésistiblement. Sa tête appesantie se balançait d’une épaule à l’autre ; ses paupières brûlantes s’abaissaient sur ses yeux fatigués, et tout lui semblait devenir vague et confus, autour d’elle aussi bien qu’en elle-même. Elle fit un dernier et inutile effort pour réagir contre l’engourdissement absolu qui prenait possession de son corps et de son âme ; — sa main feuilleta les pages couvertes d’écriture... — ses lèvres murmurèrent avec un découragement profond :
— C’est à peine si la moitié de ma tâche est faite ! — et cependant il faut qu’aujourd’hüi même tout soit fini !... il le faut !
Pauline reprit la plume et voulut continuer, mais ce fut en vain. La plume s’échappa de ses doigts ; — sa tête se I pencha sur sa poitrine ; — ses yeux se fermèrent complètement. Elle dormait. Profitons du sommeil de la jeune femme pour nous glisser derrière elle et pour lire par dessus son épaule, non son manuscrit tout entier, mais les > premières lignes tracées par sa main défaillante en tête de ce manuscrit. Voici ces lignes :
«■ Cher Tancrède, mon mari bien-aimé, mon premier, mon unique amour, le meilleur et le plus adoré des hommes, lorsque tu briseras l’enveloppe dans laquelle ces feuillets seront renfermés, un cœur qui n’a jamais battu que pour toi seul aura cessé de battre... — celle que tu appelais ta Pauline n’existera plus. Je vais mourir... — non volontairement, Dieu le sait, mais parce qu’une fatalité cruelle, acharnée, impitoyable, m’interdit de rester vivante... —
Mon existence entraînerait pour ceux que j’aime, c’est-àdire pour toi, pour ta sœur et pour mes chers enfants des malheurs inévitables et irréparables... — Je me dévoue afin de vous sauver tous, et la pensée que mon sacrifice ne vous sera pas inutile, fait ma consolation et ma force à l’heure suprême du dernier adieu. Je veux que tu me pardonnes ma mort, cher Tancrède, et pour cela je vais te raconter ma vie depuis l’époque où je suis entrée dans l’âge de raison, c’est-à-dire dans l’âge de souffrance. Quoique les années dont je vais remonter le cours n’offrent pas une seule faute aux regards de ma conscience, le récit que tu vas lire sera cependant une confession, en même temps qu’un testament. Oui, cher Tancrède, une confession ! Je ne t’ai jamais offensé, ni en action, ni en pensée, Dieu m’en
est témoin, et cependant j’ai eu vis-à-vis de toi un tort grave. — Ma confiance en ton amour était absolue, comme mon amour lui-même, et néanmoins j’ai gardé un secret pour toi. Hélas ! si j’avais eu le courage de te révéler plutôt ce secret, ma situation serait bien différente aujourd’hui ! — Tu aurais lutté de toute ta puissance contre la fatalité qui m’écrase, et peut-être ton intelligence et ta force auraient-elles triomphé du mauvais sort ! Le courage m’a manqué... Je craignais pour toi les morsures d’une souffrance égale à la mienne... — Je voulais garder pour moi seule toutes les angoisses, toutes les tortures... — J’ai réussi, n’est-ce pas, cher Tancrède, et ma mort est le premier, le seul chagrin que je t’aurai jamais causé. Ce secret fatal, ce secret maudit, qui nous sépare et qui me tue, je ne veux pas du moins l’emporter dans ma tombe. — Je ne veux pas, quand je serai partie, que tu maudisses ma mémoire. Ecoute donc... tu vas tout savoir. »
Et Pauline Talbot, baronne de lascars, marquise d’IIérouville, commençait aussitôt après le long et triste récit de sa vie.