RÜE DES FRANCS-BOURGEOIS
Lorsque Tancrède et Pauline quittaient momentanément Paris, l’hôtel de la rue Saint-Dominique ne restait point inhabité. Un valet de confiance était préposé, conjointement avec le concierge, à la garde et à l’entretien intérieur du vaste édifice. Ce valet apprit à Tancrède, au moment de son arrivée, que le joaillier Boéhmer en personne s’était présenté deux fois à l’hôtel depuis une semaine, et qu’il avait témoigné le plus vif désir d’être instruit sans retard de la présence de monsieur d’Hérouville à Paris.
— Allez à l’instant chez Boéhmer — dit le marquis — et prévenez-le que ce soir, si je suis libre, ou demain matin à coup sûr, je passerai chez lui.
Après avoir donné cet ordre, Tancrède déjeuna rapidement, revêtit son grand uniforme et se fit conduire chez le ministre de la guerre, par qui nous savons déjà qu’il était attendu. L’entrevue se prolongea, puis, comme il fallait
soumettre à l’approbation du roi les mesures prises entre le colonel et le ministre, ce dernier conduisit Tancrède à Versailles, dans son carrosse, et ne le ramena à Paris qu’à une heure très-avancée de la soirée. Ce fut donc le lendemain seulement, dans la matinée, que monsieur d’Hérouville se rendit chez son joaillier.
— Vous avez pris la peine de me venir chercher deux fois, monsieur Boëhmer — lui dit-il, avez-vous donc à me faire quelque communication importante'/
— Ah ! monsieur le marquis — s’écria le joaillier — combien je suis heureux de vous voir enfin !.. — vous avez devant vous l’homme le plus perplexe et le plus embarrassé qui soit'àu monde.
— Eh ! mon Dieu — demanda Tancrède çn souriant, d’où viennent cette perplexité et cet embarras, et que puisje pour les faire cesser?
Boëhmer ouvrit la caisse de bronze, à triples serrures, qui se trouvait dans son cabinet, il en tira le bracelet que nous connaissons, tout noirci et tout oxidé par le feu et il le mit sous les yeux de monsieur d’Hérouville.
— Ç’est bien là, n’est-il pas vrai — le bijou remis par monsieur le marquis à mon premier commis ? — fit-il ensuite. #
— Parfaitement... — mais je m’attendais, je l’avoue, d’après la promesse de votre employé, à trouver la restauration complète, et je vois, non sans un peu de surprise — qu’elle n’est pas même commencée.
Sans répondre à ce reproche indirect, le joaillier reprit :
— Monsieur le marquis me permet-il de lui deman-
der quelle valeur il attribue aux diamants de ce bracelet?
— Il me semble, si mes souvenirs sont exacts, que d’après une estimation faite par vous-même il y a quelques années, ces pierreries représentent une quarantaine de mille livres.
— Les souvenirs de monsieur le marquis sont exacts... — à l’époque dont il s’agit, le joyau que voici valait en effet tout au moins quarante mille livres.
— Aurait-il donc aujourd’hui perdu de son prix ?
— Il vaut aujourd’hui cent cinquante livres, et cela par l’excellente raison que les diamants véritables ont été remplacés par des diamants faux.
Tancrède lit un brusque haut le corps.
— C’est impossible ! — s’écria-t-il dans un premier mouvement de stupeur.
— C’est peut-être impossible — répliqua Boëhmer, — mais je donne à monsieur le marquis ma païole d’honneur que rien n’est plus vrai... — l’étonnement de monsieur le marquis me prouve d’ailleurs que la substitution s’est faite à son insu, et je m’en doutais.
Pendant quelques secondes monsieur d’Hérouville resta muet et absorbé. — Il se trouvait en face d’un mystère étrange, et aucune explication logique et vraisemblable ne se présentait à son esprit, malgré les efforts de son imagination en travail.
— Ces diamants changés... — murmura-t-il enfin — mais comment ? — par qui ? — dans quel intérêt ? — je m’y perds!...
Boëhmer intervint.
— Je ne me charge point de donner à monsieur le marquis le mot de l’énigme — dit-il — mais peut-être pourrais-je le mettre sur la voie.
— Parlez, alors, je vous en supplie ! — parlez vite !
— Loin de moi la pensée d’accuser personne, reprit le joaillier — seulement je puis affirmer à monsieur le marquis que bon nombre de grandes dames, qui me sont particulièrement connues et qui se trouvent à la tête de ma clientèle aristocratique, ne se font aucun scrupule de remplacer momentanément par des pierres fausses leurs diamants mis en gage pour faire face à certains embarras d’argent, d’une nature très- innocente, mais dont elles désirent que leurs maris ne soient pas instruits.
— Je vous comprends ; — répondit le marquis — beaucoup de femmes du monde et de la cour, je le savais déjà, font flèche de tout bois lorsqu’il s’agit d’alimenter leur luxe insensé — il n’en peut être de même pour madame d'Hérouville... — Elle n’a pas de dépenses secrètes... — ses goûts sont simples... — trop simples même pour sa haute position, et d’ailleurs ma fortune tout entière, qui est immense, serait à la disposition de ses caprices... — vous voyez qu’il faut chercher autre chose.
Boëhmer réfléchit à son tour pendant quelques secondes.
— Monsieur le marquis, dit-il ensuite, peut-être allonsnous trouver le moyen d’arriver à une solution.
— Quel que soit ce moyen — s’écria Tancrède — je l’accepte avec empressement.
— L’imitation de ces diamants est si parfaite — continua le joaillier — qu’elle a trompé l’examen — (superficiel
il est vrai) — de mon premier commis... — un seul homme vient à bout, par des procédés de son invention, de produire des résultats aussi merveilleux... — Le strass que vous avez sous les yeux vient de chez lui, je crois en avoir la certitude.
— Quel est cet homme ?
— Un vieux juif fabricant et marchand de bijoux, mais surtout usurier, prêteur sur gages, et trois ou quatre fois millionnaire.
— Il s’appelle?
— Samuel Love.
— Vous savez où il demeure ?
— Parfaitement.
— Pouvez -vous me mettre en rapport avec lui ?
— Rien n’est plus facile.
— Quand ?
— Aussitôt que monsieur le marquis le désirera.
— Aujourd’hui même, alors.
— Soit, aujourd’hui même... monsieur le marquis veutil que j’amène Samuel Love à son hôtel ?
— Non... conduisez-moi plutôt à la demeure de ce juif... — j’ai mon carrosse à votre porte, et vous voudrez bien me servir d’introducteur.
— Le temps de prendre un chapeau, et je suis aux ordres de monsieur le marquis.
— Un mot encore — croyez-vous que Samuel
Love répondra franchement et de bonne grâce à mes questions ?
— Je l’ignore, mais il existe un moyen à peu près infaillible de le forcer à parler.
— Et, ce moyen !
— C’est de le menacer du lieutenant-criminel.
— Ce juif est donc absolument un coquin.
— Euh I euh ! peut-être ne volerait-il pas une bourse dans la poche d’un passant — (et encore je me garderais bien d’en répondre) — mais à coup sûr il n’a point la conscience nette, et la plus innocente de ses transactions pourrait au besoin servir de base à un acte d’accusation bien en règle... — Samuel Love est d’une nature craintive... — il aura peur de votre crédit sur ces messieurs du grand et du petit Châtelet, et il vous dira la vérité.
Boéhmer et monsieur d’Hérouville montèrent dans le carrosse de ce dernier, et le cocher reçut l’ordre de toucher à la rue des Francs-Bourgeois où demeurait Samuel Love. Le vieux juif reçut les visiteurs dans une sorte de petite pièce obscure et poudreuse qui lui servait de cabinet et de magasin, et qui ne contenait d’autres meubles qu’un coffrefort, trois chaises et un bureau vermoulu supportant deux balances de précision, destinées l’une à peser l’or et l’autre à peser les diamants. Samuel Love accueillit avec le plus vif empressement et la déférence la plus humble, le joaillier Boëhmer, qu’il nommait mon illustre confrère et sur lequel il appelait de façon fervente les bénédictions du Dieu de Jacob ! Boëhmer tira de sa poche le bracelet qu’il avait apporté et le mit sous les yeux du juif en lui disant :
— Maître Samuel, reconnaissez-vous ceci v
Samuel Love ajusta ses bésiclesde fer sur son nez mince et crochu ; il examina longuement les diamants faux et il répondit :
— Aussi vrai que je suis un honnête vieillard, — je ne
reconnais rien... — Pourquoi me faites- vous cette question?
— Parce que des pierres précieuses d’une grande valeur ont disparu de l’hôtel d’Hérouville... on soupçonne un vol audacieux et l’on a des raisons de croire que les diamants faux qui ont remplacé les brillants sortent de chez vous, ce qui vous compromettrait infiniment, vous devez le comprendre aussi bien que moi.
— Dieu d’Abraham ! — s’écria Samuel en levant vers le plafond ses mains tremblantes — Dieu d’Isaac !... on parle d’un vol !...
— Mon Dieu, oui.
— Et, madame la marquise laisse s’accréditer un tel bruit ? reprit chaleureusement le juif.
— Madame d’Hérouville ne sait rien. — Elle est même absente de Paris en ce moment.
— Alors — reprit Samuel Love — moi non plus je ne sais rien, et je ne reconnais pas le bijou que vous me présentez.
— ■ Mais — continua Boéhmer — voici monsieur le marquis d’Hérouville dont la ferme intention est d’aller en sortant d’ici trouver le lieutenant-criminel, son ami, s’il n’obtient pas de vous des renseignements utiles, et de se reposer sur ce haut fonctionnaire du soin de remonter jusqu’à l’origine de cette bizarre affaire de vol et de substitution, et d’en poursuivre les auteurs et les complices.
Le petit juif chétif et rabougri se mit à trembler comme la feuille. — Il répondit cependant avec une certaine assurance, que démentait l’expression d’immense terreur peinte sur son visage.
— Ainsi, monsieur le marquis d’Hérouville se propose de mettre le lieutenant-criminel au fait de la disparition des diamants ?
— C’est mon intention bien arrêtée — fit Tancrède. —
Je veux voir clair au milieu de ces ténèbres.
— Eh ! bien — répliqua le juif — si monsieur le marquis prend ce pgrti, il aura grand tort, et il ne tardera guère à s’en repentir.
— Je m’en repentirai, dites-vous !.. — s’écria monsieur d’Hérouville.
— Très-amèrement 1
— Pourquoi donc ?
— Pour des raisons toutes personnelles que madame la „ marquise pourra se charger d’apprendre elle-même à monsieur le marquis.
— Que dites-vous?... — madame d’Hérouville connaîtelle donc ce qui s’est passé ?
— Elle le connaît si bien qu’elle seule a mis les diamants en gage et commandé les imitations.
— Ma femme a mis ses joyaux en gage, balbutia Tancrède qui crut sentir une montagne s’écrouler sur lui et l’ensevelir sous ses débris.
— Il paraît que madame la marquise avait grand besoin d’argent... poursuivit le juif. — J’ai fait de mon mieux pour l’obliger... — monsieur le vicomte de Cavaroc m’ayant affirmé sur l’honneur que les bijoux en question étaient la propriété particulière de madame la marquise, j’ai prêté deux cent mille livres, et cette somme, j’ose l’espérer, ne sera point compromise, je suis un pauvre père de famille.
— Le vicomte de Cavaroc, répéta Tancrède d’une voix étrange et comme un homme qui parle en dormant.
— lin bien digne seigneur, appuya Samuel, et qui doit être des amis de monsieur le marquis.
Sans doute je rêve!... — se dit à lui-même monsieur d’Hérouville, je rêve et je vais m’éveiller.
Puis il ajouta à haute voix, mais sans avoir conscience de ses paroles :
— Heureusement, tout cela est impossible! — pendant „
le sommeil l’âme extravague... — le rêve ressemble à la folie. r •
— Voici l’acte — fit Samuel Love en ouvrant son coffrefort et en tirant une feuille de papier timbré couverte d’écriture, feuille qu’il mit à portée du regard de Tancrède, mais en ayant grand soin toutefois de ne point s’en dessaisir complètement.
Monsieur d’Hérouville laissa tomber ses yeux sur cet acte et tressaillit de tout son corps en reconnaissant la signature de Pauline. Il lui sembla qu’une double griffe d’acier lui broyait le cœur, et il balbutia :
— C’était donc vrai ! — oh ! malheureux !.. — malheureux que je suis !
— Monsieur — ajouta-t-il au bout d’un instant en s’adressant à Samuel Love — vous serez payé, non par madame la marquise, mais par moi... — Dans quelques jours, je vous écrirai de venir à l’hôtel, et là vous échangerez les diamants contre l’argent qui vous est dû.
— Je m’empresserai d’obéir à monsieur le marquis... — répondit le juif en courbant son échine jusqu’à terre.
Tancrède et Boëhmer quittèrent le logis de Samuel Love
et la rue des Francs-Bourgeois. Pendant le trajet, aucune parole ne fut échangée entre le gentilhomme et le joaillier, mais au moment où le carrosse s’arrêtait devant la porte de ce dernier, Tancrède lui dit :
— Depuis plus d’un siècle, monsieur Boëhmer, votre famille jouit de l’estime et de la confiance de la mienne... — il m’est permis de compter sur votre absolue discrétion, n’est-ce pas ?
— Oui, certes, monsieur le marquis — répondit le joaillier avec un inimitable accent de sincérité, le secret contié au prêtre par le pénitent dans le confessionnal, n’est pas plus en sûreté que votre secret, je le jure !
— Je vous crois pleinement, monsieur Boëhmer... — j’ai toute confiance, et je vous remercie du fond du cœur !
— A l’hôtel, dit ensuite Tancrède au valet de pied qui se présentait à la portière pour prendre ses ordres. /
il nous faudrait de nombreuses pages, il nous faudrait un volume entier, pour mettre sous les yeux de nos lecteurs les orages et les accalmies qui se succédèrent dans l’esprit de monsieur d’Hérouville, lorsqu’il se retrouva seul au fond de son appartement, et qu’il lui fut possible de réfléchir à tout ce qu’il venait d’apprendre d’une façon si imprévue et si foudroyante. Tantôt des ouragans de colère et de jalousie grondaient dans l’àme du malheureux gentilhomme à la pensée de ce vicomte de Cavaroc, qu’il ne connaissait pas, qu’il avait à peine entrevu dans les salons de la marquise de Langeac, et qui soudainement se trouvait mêlé de la façon la plus intime et la plus inexplicable à tout un côté mystérieux de l’existence de Pauline. Tantôt il réussissait presque à se persuader que le hasard seul était
coupable, que les apparences étaient menteuses, — que la marquise n’avait rien de commun avec Cavaroc, — que cet emprunt de deux cent mille livres cachait un secret innocent, peut-être même honorable, et enfin qu’il suffirait d’une explication courte et simple de la jeune femme, pour dissiper tous les nuages, anéantir tous les soupçons et rendre lumineuses les ténèbres menaçantes au milieu desquelles il était plongé. Dans ces moments-là, monsieur d’Hérouville se sentait calmé par des bouffées rafraîchissantes de confiance et d’espoir, mais presque aussitôt, il se retrouvait face à face avec l’évidence sombre et fatale — la jalousie reprenait le dessus ; — Pauline lui semblait la plus lâche et la plus infâme des créatures, — il arrachait les ailes de l’ange adoré si longtemps, et il enfonçait ses ongles ensanglantés dans sa poitrine haletante. Après deux heures de ces combats sinistres, dont les tortures suffiraient à creuser des rides et à blanchir les cheveux sur un front de vingt ans, Tancrède comprit qu’il allait devenir fou s’il restait plus longtemps en présence de lui-même. Il ne se donna pas le temps de la réflexion.
Il prit machinalement son chapeau, son épée, et il sortit de l’hôtel sans savoir de quel côté se dirigeraient ses pas.