ONE ANCIENNE CONNAISSANCE
Les évènements imprévus devaient se succéder sans relâche pendant cette journée, comme se succèdent les coups de foudre dans un ciel orageux... Tancrède venait à peine de quitter l’hôtel, — il suivait rapidement l’un des bas côtés de la rue, ne voyant rien, n’entendant rien, et presque semblable à un somnambule qui ne se rend pas compte de ses actes. Un homme jeune encore, remarquablement beau, vêtu avec la plus parfaite élégance et portant l’épée et les talons rouges, s’avançait à la rencontre de monsieur d’Hérouville... Sans doute ce gentilhomme était non moins distrait que notre héros, car il ne dévia point de la ligne droite et ne rallanlit pas sa marche au moment où un choc devenait inévitable entre lui et le marquis. Ce choc fut rude. Le gentilhomme inconnu faillit — du moins en apparance — tomber à la renverse et son chapeau amplement galonné d’or roula dans la poussière. Monsieur d’Hérouville eut en ce moment conscience de sa complète
absorption morale ; — il se crut seul coupable de cet abordage involontaire, il salua courtoisement et il murmura :
— Je suis vraiment désolé, monsieur, de ce qui vient d’arriver et je vous en fais mes excuses...
— Vos excuses ! — répliqua l’inconnu d’un ton arrogant — je ne les accepte pas ! vous êtes un brutal et un maladroit !..
Ces paroles si inconvenantes en une telle circonstance, cette injure grossière et gratuite, rappelèrent complètement Tancrède à lui-même. Il devint plus pâle encore qu’il ne l’était une seconde auparavant, et il dit, les dents serrées :
— J’ai mal entendu, sans doute... — Répétez, monsieur, je vous prie...
L’inconnu répéta.
— Et maintenant — ajouta-t-il — ramassez mon chapeau, je vous l’ordonne !..
— Drôle ! — s’écria Tancrède hors de lui — prenez garde ! — si je ne vous considérais comme un fou, je vous châtierais à l’instant...
— Faites-le donc ! — dit l’inconnu en tirant son épée.
Ce qui précède était de nature, en tout pays, et particulièrement à Paris, à rassembler la foule. Quoique la rue Saint-Dominique n’ait jamais été bien passante, un cercle de badauds et de curieux commençait à se former autour des deux hommes.
— Vous cherchez une querelle, monsieur? — fit Tancrède fort peu désireux de se donner en spectacle, et reprenant tout son sang-froid.
— Ce n’est pas une querelle que je cherche, c’est une
réparation qu’il me faut... vous m’avez appelé drôle , et ce mot veut du sang...
— Soit, monsieur... — nous nous verrons ailleurs qu’ici quand il vous plaira... je suis le marquis d’Hérouville et voilà mon hôtel.
— Moi je suis le chevalier de La Morlière et je vous tuerai demain matin....
Tancrède, pour toute réponse, haussa les épaules.
— Mes témoins seront chez vous dans deux heures, monsieur le marquis — reprit La Morlière — faites en sorte qu’ils y trouvent les vôtres...
— Soyez sans inquiétude, monsieur le chevalier, on ne les fera point attendre...
Ces mots terminèrent l’entretien. Les deux adversaires échangèrent un salut hautain et se séparèrent, au grand désappointement des curieux qui pendant quelques secondes avaient espéré qu’un combat singulier immédiat allait leur procurer le spectacle le plus intéressant et le plus dramatique. Chose étrange! — monsieur d’Hérouville marchait maintenant d’un pas plus allègre, la tête moins basse et le cœur moins oppressé... Ce duel imprévu, qui venait de tomber ainsi du ciel sur son passage, lui apportait un soulagement vérirable en le forçant à se distraire de ses pensées douloureuses, de ses déchirantes réflexions... D’ailleurs la perspective d’être tué quelques heures plus tard ne l’effrayait point. — Le calme profond de la mort lui semblait désirable au milieu des angoisses qu’il éprouvait... Il envisageait l’éternel repos avec complaisance, et il l'appelait de tous ses vœux comme le voyageur brisé de fatigue appelle le sommeil réparateur... Tancrède avait besoin de
se procurer sans retard deux témoins. — il se rendit rue Cassette chez un de ses plus chers camarades, le comte d’Anhald, lieutenant-colonel aux dragons de la Reine, et il fut introduit sur-le-champ.
— Quelle joie de te voir 1 — s’écria le comte — je te croyais absent de Paris...
— Je suis à Paris depuis hier et pour un laps de temps très-court.
— Et tu as pensé à moi ! — bravo ! — voilà le fait d’un véritable ami...
— Ma visite est intéressée...
— Elle ne m’en est pas moins agréable... de quoi s’agit-il ?
— J’ai un duel, et j’ai compté sur toi...
— Tu as bien fait... — quand te bats-tu?.*.
— Demain...
— A quel propos?
— Sans aucun propos... J’ai heurté tout à l’heure un gentilhomme dans la rue, très-involontairement, et ce gentilhomme m’a insulté et provoqué...
— Ton gentilhomme est un manant...
— C’est mon avis, mais peu importe. ..
— Comment s’appelle-t-il ?
— Le chevalier de La Morlière...
— Ah! ah ! ce drôle est La Morlière... eh ! bien, mon cher marquis, tu ne te battras pas...
— Pourquoi donc ?
— Parce que La Morlière est un faquin au-dessous du mépris d’un honnête homme, un chevalier d’industrie, un escroc, un coupe-jarret, un drôle enfin de la pire espèce
avec lequel le marquis d’Hérouville ne peut se rencontrer sur le terrain...
— Je m’y rencontrerai cependant.
— C'est impossible !
— Je te donne ma parole d’honneur que cela sera. . j’ai accepté la provocation, je dois en subir les conséquences.
— Mais ce La Morlière est un spadassin qui vend son épée à quiconque veut se débarrasser d’un ennemi... — il passe pour le plus habile bretteur de Paris... — un duel avec lui, c’est la mort...
— Tu m’estimes assez, je l'espère, pour être certain que je ne reculerai point devant une telle considération...
— Bref, tu veux te battre, quand même ?
— Je veux me battre, et je me battrai...
— Alors, que ta volonté soit faite... — je me résigne à t’accompagner.
— Merci, cher comte, j’étais sûr de toi — le vicomte de Velelerc sera mon second témoin... — nous allons passer chez lui pour le prendre...
— C’est donc bien pressé ?
— On ne peut plus pressé... — Les témoins du chevalier de La Morlière seront chez moi dans deux heures.
— Allons...
Tancrède et le comte d’Anhald se dirigèrent vers le logis du vicomte de Velelerc. Ce dernier ne se trouvait pas chez lui et n’y devait rentrer que fort tard. Les deux gentilshommes frappèrent inutilement à la porte de plusieurs de leurs amis communs. — Tous étaient absents. Monsieur
d’Hérouville dût se résoudre à regagner la rue Saint-Dominique avec un seul témoin.
— Tu recevras les seconds du chevalier, — dit-il à monsieur d’Anhald, — et nous aviserons ce soir à nous mettre en mesure pour demain... A l’heure dite, deux escogriffes de mine suspecte, se disant nobles comme le roi, et se prétendant officiers dans quelque légion étrangère, se présentèrent à l’hôtel au nom de La Morlière. Le comte d’Anhald les reçut, et ce ne fut pas sans peine qu’il parvint à leur cacher son profond mépris. Il fut convenu que. la rencontre aurait lieu le lendemain, à l’épée, dans le bois de Vincennes, enfacedu donjon. Ces points importants une fois réglés, les deux escogriffes battirent en retraite, et monsieur d’Anhald rejoignit Tancrède, auquel il rendit compte de ce qui venait de ce passer, et qui se déclara complètement satisfait...
— Maintenant, — reprit le gentilhomme, — je te quitte et je vais me mettre en quête d’un deuxième témoin, car il faut que les choses se passent de façon régulière, sinon je ne me mêle plus de rien...
— Ce que tu feras sera bien fait... — murmura monsieur d’Hérouville.
Le comte allait se retirer, lorsque la porte de la chambre dans laquelle se trouvaient les deux amis s’ouvrit brusquement, — Hector de Rieux parut sur le seuil, courut à Tancrède, lui jeta ses bras autour du cou et l’embrassa avec la plus tendre effusion.
— Vous ici, mon cher enfant ! — s’écria le marquis très-ému, — ah ! combien je suis heureux de vous voir ! — Mais comment se fait-il que vous ayez quitté votre
oncle? — Dites-moi bien vite qu’il n’est pas arrivé malheur à ce digne vieillard !...
— Non, grâce au Ciel !... répondit vivement Hector. — Le mieux dont je vous parlais dans mes dernières lettres s’est soutenu. — Aujourd’hui, mon excellent oncle va presque bien... — il n’a pas voulu retarder plus longtemps mon bonheur.,. — il m’envoie me marier... il espère que je lui mènerai bientôt ma femme. — Je suis descendu de chaise de poste il y a tout au plus une heure... — je viens d’apprendre que ces dames étaient à Port-Marly... — Nous allons partir à' l’instant pour les rejoindre, n’est-pas ?
— Hélas ! mon enfant, c’est impossible ! nous ne pouvons partir aujourd’hui...
— Pourquoi ce retard?... — Quelle affaire si grave vous retient donc à Paris ?...
— Une affaire bien grave en effet, et pour laquelle j’ai besoin de vous. — Je me bats demain avec un méprisable adversaire, et c’est le ciel qui vous envoie, car vous ùie servirez de second témoin...
Pendant tout le reste de la journée, Hector de Rieux ne quitta pas son futur beau-frère, et il ne se sépara de lui que bien avant dans la nuit. Tancrède, resté seul enfin, ne songea point à chercher le sommeil qu’il savait bien ne pouvoir trouver. — Il s’assit à son bureau, et, en prévision de sa mort probable, il écrivit un testament par lequel il laissait à sa veuve la jouissance de la plus grande partie de sa fortune. A ce testament, il joignit une lettre qui ne contenait que des paroles d’indulgence et de pardon, et qui devait être remise à Pauline après le duel, si l’issue de ce
duel était fatale. Le jour parut. Tancrède, malgré sa force physique, se sentit alors épuisé de fatigue. — Les terribles émotions de la veille l’avaient brisé... — il était très-faible, et chancelait comme un convalescent. Il voulait cependant à tout prix faire bonne contenance sur le terrain, il passa dans son cabinet de toilette, et des ablutions d’eau glaciale le ranimèrent et rendirent du ton à ses nerfs et à ses muscles détendus*.
— Je veux revoir, pour la dernière fois, l’appartement de ma femme... — se dit-il ensuite, — cette chambre où j’étais heureux... où je croyais follement que mon bonheur serait éternel.