MADEMOISELLE GERTRUDE
Sept heures du matin venaient de sonner au moment où monsieur d’Hérouville franchit le seuil du délicieux sanctuaire dont Pauline avait été si longtemps la divinité chaste et charmante. Qu’on juge de la surprise du marquis, lorsqu’il entendit ouvrir et fermer des portes dans l’intérieur de cet appartement qu’il croyait en effet désert. Son cœur cessa de battre.
— Si c’était Pauline !.. se dit-il, peut-être, pour se justifier, lui suffirait-il d'un seul mot !..
Cette illusion fut de courte durée. Une dernière porte s’ouvrit, et le marquis se trouva face à face avec Gertrude qui lui fit la révérence, tout en essuyant hyproeritement de la main droite ses yeux effrontés d’où ne s’échappait aucune larme. Cette soubrette honorable traînait de la main gauche sur le tapis un grand sac de nuit, bourré de linge et de vêtements jusqu’à la gueule.
— Que faites-vous ici, mademoiselle ? s’écria Tancrède stupéfait.
•Or
— Monsieur le marquis le voit bien... répondiUa camériste d’un ton dolent — j’emporte mes hardes.
— Depuis quand n’êtes-vous plus à Port-Marly ?
— Depuis hier au soir... — je suis partie cette nuit, dans une carriole, et j’ai failli être arrêtée et dévalisée par des voleurs tout le long de la route.
— Pourquoi donc avez-vous quitté si brusquement madame la marquise ?
— Hélas! monsieur le marquisce n’est pas moi qui ai quitté madame... je l’aimais bien trop pour cela ! c'est madame qui m’a chassée honteusement, sans même vouloir me permettre de rester au château jusqu’au matin, quoique je l’aie priée, suppliée, et conjurée à genoux.
— Vous aviez donc fait quelque chose de bien grave ?
— Je jure devant Dieu qui m’entend, que je n’avais rien fait de mal...
— Enfin, à tort ou à raison, madame la marquise vous accusait ?
— Non, monsieur.
— Espérez-vous me faire croire que vous avez été congédiée ainsi sans motif?
— II y avait un motif.
— Lequel ?
— Pour mon malheur, je savais des choses que je n’aurais pas dû savoir...
— De quelles choses parlez-vous? demanda Tancrède avec un commencement de vague épouvante.
— Je prie en grâce monsieur le marquis de ne pas m’interroger à ce sujet.
— Pourquoi?
— Parce qu’il me serait impossible de lui répondre.
— Qui vous en empêcherait?
— Le respect, d’abord... — Ensuite j’ai de la religion tout comme une autre, et je sais qu’il faut rendre le bien pour le mal.
— Vous ai-je donc fait du mal, mademoiselle?
— Jamais, au grand jamais!... que Dieu me préserve d’avancer un pareil mensonge !.. — Personne n’ignore combien monsieur le marquis est bon !..
— Alors, que signifient vos paroles?.. Gomment me manqueriez-vous de respect ?
— Eh ! ce ne serait pas à monsieur le marquis...
— A qui donc?
Gertrude garda le silence.
— A madame la marquise, peut-être? reprit Tanerède.
— Je répète à monsieur que je ne puis répondre...
— 11 le faut cependant, mademoiselle... — Vous en avez trop dit pour ne pas aller jusqu’au bout!... — vos réticences sont de nature à compromettre d’une façon trèsgrave votre maîtresse dans mon esprit... — J’ai le droit d’exiger des éclaircissements, et je les exige.
— Ah ! monsieur le marquis ; que me demandez-vous là !.. balbutia la camériste avec une expression de trouble et d’embarras parfaitement naturelle.
— Je vous demande la vérité, rien que la vérité !
— Elle est si difficile à dire.
Tanerède était à bout de patience. Ses terreurs instinctives redoublaient à chaque mot. — Il voulait savoir, et cependant la pensée de ce qu’il allait apprendre le troublait jusque dans la moëllede ses os. Il frappa du pied.
— Encore une fois — s’écria-t-il avec colère — parlez, je le veux!.. — vous voyez bien qufe j’attends, et mon attente doit avoir un terme !
Gertrude se mit à trembler de tous ses membres.
— Monsieur le marquis m’épouvante... — balbutiat-elle. — Voilà que toutes mes idées s’embrouillent dans ma tête.
Tancrède s’efforça de redevenir calme, ou du moins de le paraître.
— Je ne cherche point à vous effrayer — reprit-il — je veux seulement connaître les choses que vous savez — (disiez-vous tout à l’heure) — et que vous n’auriez pas dû savoir... quelles sont ces choses ? de quoi s’agit-il ?
— Il s’agit des secrets de madame la marquise.
Un frisson d’agonie passa sur l’épiderme de monsieur d’Hérouville.
— La marquise a donc des secrets?... — murmura-t-il d’une voix éteinte.
— Que trop !
— Qui vous les a révélés ?
— Le hasard.
— De quelle nature sont-ils ?
— Je ne sais comment apprendre cela à monsieur le marquis... Je ne suis qu’une pauvre fille, mais je suis honnête, et je ne voudrais rien avoir de pareil à cacher... — non, monsieur, pourtout l’or du monde !
— Supposez-vous donc que la conduite de madame la marquise n’a pas toujours été honorable et irréprochable ?
— Est-ce une conduite honorable et irréprochable pour
une femme mariée que de donner des rendez-vous à un homme qui n’est point son mari ?
— Des rendez-vous !.. . — s’écria Tancrède.
— Oui, monsieur le marquis.
— Mais c’est impossible !... — l’existence de ma femme était transparente comme du cristal de roche !... Elle ne cachait rien de sa vie ; — les portes de son salon ne se fermaient jamais, et jamais elle ne sortait seule... — Ces rendez-vous dont vous parlez, où donc les aurait-elle donnés ?
— Au bal de l’Opéra.
Tancrède, pendant une ou deux secondes, ressentit un immense soulagement. L’accusation lui semblait à tel point absurde, insoutenable, insensée, qu’elle s’écroulait d’ellemême.
— Allons, mademoiselle — murmura-t-il avec un mouvement d’épaules dédaigneux — vous êtes folle!... j’ai commis une bassesse en vous interrogeant, et j’en suis puni !... C’est justice.
Gertrude regarda Tancrède fixement, d’un air rassuré et presque railleur.
— Monsieur le marquis ne me croit pas ? demanda- t-elle ensuite.
— Non, certes, je ne vous crois pas !... vos accusations sont malfaisantes, mais elles sont encore plus maladroites ! vous mentez bassement et effrontément, comme une servante renvoyée !... Vous pouvez partir, mademoiselle, — je n’écouterai pas un mot de plus.
Gertrude ne fit aucun mouvement pour s’éloigner. — Un mauvais sourire vint à ses lèvres, et elle dit :
LA MAlSOî» MAUDITE
— Monsieur le marquis — j’ai des preuves.
Tancrède chancela.
— Des preuves ! balbutia-t-il.
— Et — continua la camériste — je vais avoir l’honneur de les donner à monsieur le marquis. — Un soir, ou plutôt une nuit de cet hiver, le 11 février, madame la marquise, après avoir reçu en cachette et brûlé soigneusement une lettre mystérieuse, a revêtu un domino noir avec un nœud rouge sur l’épaule gauche ; — elle est sortie par l’escalier dérobé et par la petite porte du jardin, et elle n’est rentrée qu’au bout de deux heures.
— Vous le dites — fit Tancrède d’une voix rauque et méconnaissable — mais qui le prouve ?
— Les preuves vont venir ! le lendemain matin, vers onze heures, un cocher de fiacre s’est présenté à l’hôtel... il avait conduit madame au bal de l’Opéra, et il rapportait un bracelet précieux laissé dans ses mains par madame, qui sans doute ayant oublié de prendre sa bourse n’avait pu lui payer le prix de sa course.
— Et la marquise d’Hérouville a reçu cet homme ? s’écria Tancrède haletant.
— Oui, monsieur le marquis, madame l’a reçu malgré sa mauvaise mine, et lui a donné plusieurs pièces d’or pour l’engager au silence. — Le cocher, en question, se nomme Pierre Landry ; il demeure rue Jean-Pain-Mollet, numéro 7, au sixième étage... Monsieur le marquis peut l’interroger — il verra si je mens ou si je dis vrai.
Tancrède ne prononça pas une parole, mais il fit un signe de tête qui signifiait :
— Continuez... %
— Quelques jours après — poursuivit la camériste — madame la marquise descendait au jardin, à dix heures du soir, quoiqu'il Gt un froid terrible... Un signal convenu se faisait entendre... — Madame ouvrait la petite porte donnant sur l'impasse des Accacias, et remettait une somme de deux cent mille livres à un homme dont les ténèbres ne m’ont point permis de voir la figure, et qui s’éloignait après avoir dit : « Maintenant soyez tranquille, vous n’entendrez » plus parler de moi. » — Enfin, pas plus tard qu’avanthier, par conséquent le jour même du départ de monsieur le marquis, un personnage singulièrement suspect se présentait au château de Port-Marly et demandait madame la marquise de la part d’un certain vicomte de Cavaroc que je n’ai jamais vu venir à l’hôtel... — Madame le recevait surle-champ et passait avec lui plus de deux heures... — Tous les domestiques du château savent cfela aussi bien que moi... — Une circonstance imprévue ayant appris hier au soir à madame que je connaissais l’histoire du bal de l’Opéra et celle des deux cent mille livres, madame m’en a fait un crime et m’a mise à la porte sans vouloir m’accorder une heure, ainsi que je l’ai déjà dit à monsieur le marquis... voilà la vérité la plus vraie et que je meure à l’instant même si j’ai menti d’un mot !
Tancrède n’avait pas besoin désormais d’en apprendre davantage. — Les plus effroyables certitudes se dressaient autour de lui de toutes parts. Les deux cent mille livres données par Pauline à un inconnu, et le nom du vicomte de Cavaroc figurant dans le récit de la camériste, éclairaient d’une lueur sinistre l’emprunt contracté chez Samuel Love, et donnaient un cachet d’absolue réalité à la
dénonciation tout entière. Le marquis d’Hérouville ne conservait aucune espérance, aucune illusion. Il savait maintenant, à n’en pouvoir douter, que sa femme était une misérable et méprisable créature, traînant dans des fanges inconnues le nom qu’elle avait reçu de lui. Sa tête se pencha sur sa poitrine ; — un sanglot mal étouffé monta de sa gorge à ses lèvres, et il balbutia :
— Heureusement, le chevalier de La Morlière me tuera dans une heure !