‹ La Maison mauditeChapitre 35 sur 36 · DE PARIS A PORT-MARLY · texte numérisé non relu

DE PARIS A PORT-MARLY

Le cadran de la vieille horloge du donjon de Vincennes marquait dix heures du matin moins quelques minutes. Le marquis d’Hérouville, le comte de Hieux et le comte d’Anhald descendirent de carrosse à une faible distance du donjon. A peu près à l’endroit où s’élèvent aujourd’hui les premières maisons de Saint-Mandé, leur voiture avait dépassé un vieux fiacre dans lequel se trouvaient le chevalier de La Morlière et ses témoins, et que cahotait lourdement sur les pavés mal entretenus le trot boiteux de deux haridelles poussives. Tancrède et ses amis gagnèrent pédestrement le lieu désigné pour la rencontre. L’adversaire de monsieur d’Hérouville les y rejoignit bientôt avec ses seconds.

— Surtout, messieurs — dit le marquis aux comtes de Rieux et d’Anhald — pas de pourparlers, je vous en supplie ! — aucune difficulté ne peut et ne doit s’élever... — Nous voici sur le terrain et je veux en finir à l’instant même! — il ne s’agit que de mesurer les épées et de tomber en garde, ce qui peut se faire en quelques secondes.

Le fiancé de Mathilde et monsieur d’Anhald répondirent par un signe d’acquiescement et se disposèrent à se rapprocher des témoins de La Morlière. Qu’on juge de leur surprise et de celle du marquis, lorsqu’ils virent le chevalier franchir la courte distance qui le séparait de monsieur d’Hérouville, saluer ce dernier avec une parfaite courtoisie, et lui dire, sans remettre son chapeau sur sa tête :

— Je me suis battu plus de vingt fois, monsieur le marquis et toujours heureusement... — Mon courage ne peut donc être suspecté, ce qui me met fort à mon aise en la circonstance où nous nous trouvons... Je sortais hier d’un déjeuner d’amis, lorsque j’eus l’honneur de vous rencontrer dans la rue Saint-Dominique. J’avais la tête un peu troublée par les fumées du vin d’Aï. — Je me suis conduit visà-vis de vous d’une façon parfaitement inconvenante... — Je vous en fais mes excuses aujourd’hui, et, s’il vous plaît de les accepter, nous en resterons là... — Il va sans dire que je reste à vos ordres, si vous continuez à vous trouver offensé, et que je suis tout prêt à vous accorder la satisfaction qui vous est due.

Monsieur d’Hérouville. crispant ses lèvres et fronçant ses sourcils, écoutait avec un mécontentement manifeste ces paroles de conciliation. Il avait compté sur l’épée invaria-

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blement heureuse ou plutôt malheureuse, du bretteur, pour en finir violemment avec une existence qui, désormais lui semblait intolérable. Il n’acceptait point volontiers une déception, et il exprima la volonté nette de mettre l’épée à la main. Mais cette volonté se brisa contre un obstacle dont il lui fut impossible de triompher. Messieurs d’Anhald et de Rieux intervinrent, et ils déclarèrent qu’en présence des excuses formelles et librement faites de monsieur de La Morlière, le duel n’avait plus de raisons d’être, et qu’en conséquence, si le marquis persévérait dans sa résolution de se battre, ils cesseraient de l’assister et se retireraient aussitôt. Tancrède céda de fort mauvaise grâce, puis, tournant brusquement le dos au chevalier qui conservait un air dégagé pendant ce colloque, il reprit le chemin de son carrosse.

— Grâce au ciel cette sotte affaire est donc enfin finie ! — s’écria monsieur de Rieux tandis que la voiture roulait vers Paris — et j’espère bien maintenant, cher Tancrède, que rien ne viendra plus retarder notre départ pour le château de Port- Marly... — Jusqu’à tout à l’heure mon inquiétude avait fait taire mon impatience, mais voici que l’ami est rassuré, et l’impatience de l’amoureux reprend ses droits !

— Je le comprends à merveille, mon cher enfant, — répondit le marquis avec un sourire qui n’était point exempt d’amertume — et j’abrégerai votre supplice autant que cela dépendra de moi... — Nous allons remettre monsieur d’Anhald à sa porte en traversant Paris... — Je vous demande la permission de passer à l’hôtel où j’ai quel-

ques ordres à donner... nous regagnerons ensuite Port- Marly...

— Et je suis certain, cher marquis — murmura le comte de Rieux — que vous avez autant de hâte d’embrasser madame d’Hérouville, que j’en ai, moi, de revoir après une longue absence ma bien-aimée Mathilde.

Tancrède ne répondit pas. Une heure environ après ce moment, le carrosse traversait les Champs-Elysées, suivait l’interminable avenue de Neuilly, passait la Seine sur le pont monumental dont la construction était alors toute récente et gravissait la pente abrupte de la montée de Courbevoie. A l’époque où se passaient les faits dont nous sommes l'historien, les routes des environs de Paris offraient, même en plein jour, de véritables dangers, sinon pour les piétons et les cavaliers, du moins pour les carrosses. Celle de Saint-Germain se distinguait entre toutes par son entretien déplorable, dont les chemins vicinaux des pays les plus perdus pourraient difficilement donner une idée. Sans parler des prodigieuses inégalités du terrain, des trous profonds pratiqués de distance en distance par les pluies d’orages, et des pierres énormes disséminées çà et là au milieu de la voie, cette route était sillonnée d’ornières.gigantesques dans lesquelles les roues des charrettes enfonçaient parfois jusqu’aux moyeux. Malgré son adresse et son expérience, le cocher de Tancrède ne parvint point à éviter une de ces ornières. — Un peu avant d’arriver au village de Nanterre, le carrosse pencha tout à coup. — Un craquement se fit entendre — un des essieux venait de se briser. 11 fallait descendre de voiture, et louer une carriole à Nanterre pour arriver au but du voyage, à moins de con-

tinuer la route à pied. Tancrède prit sans hésiter ce dernier parti. Tout ce qui pouvait retarder, ne fut-ce que d’une heure, son arrivée au château de Port-Marly, lui semblait un bienfait du ciel. Hector de Rieux, au contraire, à la pensée que chaque pas le rapprochait de mademoiselle d’Hérouville, contenait mal la joie débordante qui remplissait son âme... Il parlait sans relâche de son prochain bonheur — il en parlait avec tant d’animation et de feu qu’il ne remarquait ni le silence de son compagnon, ni l’expression profondément douloureuse empreinte sur son visage.

A la fin, cependant, et malgré son ivresse croissante, ces symptômes si visibles et si mal en harmonie avec le caractère habituellement expansif et souriant de Tancrède, attirèrent son attention.

Il sentit sa joie se glacer au contact de cette froideur étrange, et il demanda :

— Pourquoi ne me répondez-vous pas, mon ami ? — pourquoi semblez-vous triste et contraint ? qu’avez-vous donc? est-ce que vous êtes souffrant?

Cette dernière question fournissait au marquis une explication de son attitude, — explication parfaitement plausible et dont Hector ne pouvait manquer de se contenter.

— Oui, mon cher enfant — répliqua-t-il — je souffre en effet depuis quelques heures... — un malaise inexplicable, contre lequel je lutte vainement et qui me domine, s’est emparé de moi ce matin. — J’ai la tête en feu... j’ai la fièvre... — il ne faut donc ni vous étonner ni vous in-

quiéter (le mon silence... — Gomment pourrais-je vous répondre, lorsque je vous entends à peine ?

— Vous me faites peur ! — s’écria le jeune comte, mon Dieu, si ce malaise allait devenir plus sérieux ! si le danger venait I

— Ne craignez rien de pareil — murmura monsieur d’Hérouville en s’efforçant de sourire — les deux jours que je viens de passer à Paris m’ont fatigué beaucoup — le duel avorté de ce matin m’avait en outre mis dans l’esprit des préoccupations bien naturelles... — Il ne me faut qu’un peu de repos et tout ce qui vous alarme disparaîtra.

— Que Dieu le veuille ! se dit Hector.

Les deux gentilshommes continuèrent à marcher l’un à côté de l’autre, mais silencieusement. Le comte de Rieux ne parlait plus. Le marquis d’Hérouville se parlait à luimême. Ce qu’il se disait, nous aurions peine à le répéter, car un chaos de pensées confuses et souvent contradictoires s’agitaient et se heurtaient dans son crâne embrasé. Parmi cette effrayante confusion surnageait cependant une idée fixe, incessante, qui revenait sous toutes les formes. Tancrède cherchait le moyen de sauver l’honneur de son nom au milieu du grand et complet naufrage de son bonheur, de son repos, de ses espérances. Il avait un fils, et pour ne point laisser à ce fils un nom déshonoré par les honteuses fautes de sa mère, il fallait éviter à tout prix le scandale et l’éclat... Peu à peu la lumière se fit dans les ténèbres, et monsieur d’Hérouville parvint à se tracer la marche qu’il importait de suivre pour arriver au but.

— Je pousserai le courage jusqu’à l’héroïsme! — pensa -

t-il, je garderai le silence vis-à-vis de cette femme. .. Point d’explication entre elle et moi ! — A quoi bon provoquer d’inutiles mensonges et de cyniques hypocrisies? — pourquoi remuer la honte et toucher à la boue?... — Je ne veux ni rougir devant cette femme, ni la forcer à rougir devant moi... — D’ailleurs qui sait si je resterais maître de mon indignation et de ma colère?.. — Dans quelques jours ma sœur s’appellera la comtesse de Rieux... — Alors je serai libre d’agir... — Une séparation complète, définitive, mais sans bruit, fera comprendre à l’indigne compagne de ma vie que ses secrets sont entre mes mains... — J’assurerai son indépendance, je la ferai riche, et je reprendrai mon enfant... — Tout est perdu, mais mon fils

me reste — A lui seul, désormais, mon existence

entière...

Tancrède se disait ces choses ; — il se les répétait sans relâche avec une poignante éloquence et ne s’apercevait point que le temps passait et que la distance à parcourir diminuait de plus en plus. Tout à coup le comte de Rieux s’arrêta. Le marquis suivit machinalement son exemple.

— Où sommes-nous donc ? balbutia-t-il.

— Nous sommes arrivés... — répondit Hector.

Monsieur d’Hérouville leva les yeux d’un air étonné.

La grille monumentale du château de Port-Marlyse dressait en face de lui.

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