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VIVE LA FOLLE ORGIE ET LA NAPPE ROUGIEÎ

( Chœur d’opéra.)

Le marquis d’Hérouville, à demi fou de désespoir, saisit * les mains brûlantes de sa femme; — il les appuya contre son cœur ; — il les couvrit de baisers, en s’écriant :

— Pauline, chère Pauline, au nom du ciel, au nom de notre amour, reviens à toi ! — Regarde-moi, je t’en conjure! Dis-moi que tu me reconnais !.. — Dis-moi qu’aucun danger ne menace ta vie !..

Mais Pauline restait insensible aux accents de cette voix si chère et ses lèvres continuaient à balbutier des phrases sans suite enfantées par le délire.

— Hélas! — murmura le médecin — madame la marquise ne peut ni vous entendre ni vous répondre...

— Ah ! — reprit monsieur d’Hérouville — si elle meurt, je veux mourir !..

Ce fut pendant une heure une scène déchirante. — Tancrède sentait sa tête s’égarer ; — il sanglotait comme un enfant; — il se frappait la poitrine; — il appelait le ciel à son aide... — les assistants pleuraient à chaudes larmes... — on eut dit que tout espoir était perdu et que déjàJa mort implacable avait achevé son œuvre! Enfin un grand bruit* de chevaux et de grelots se fit entendre dans la cour d’honneur, et un carrosse s’arrêta devant le perron du château.

Le docteur Louis, médecin par quartier du roi de son Altesse Royale le Dauphin, et de plus investi de toute la confiance du marquis d’Hérouville venait d’arriver de Paris en poste.

Tancrède quitta le chevet de la malade et courut à sa rencontre.

— Sauvez-la, docteur! — lui cria-t-il en se jetant dans ses bras — sauvez-la ! — ma fortune et ma vie sont à vous si vous la sauvez !

— Du calme, monsieur le marquis... — répondit le médecin illustre — tout ce que peut faire un homme, je le ferai... — vous n’en doutez pas...

— Je sais, docteur, que votre savoir est immense et presque infaillible... je sais que votre dévouement est sans bornes, aussi je compte sur vous comme je compterais sur Dieu lui-même...

— Dieu seul est tout puissant ! — murmura le médecin, tandis que Tancrède l’entrainait dans la chambre à coucher.

Après avoir appuyé sa main pendant quelques secondes

sur la veine et sur le front de Pauline, le docteur demanda:

— Madame la marquise éprouvait-elle depuis quelques jours des symptômes alarmants?..

— Je n’en ai remarqué aucun... — répondit Tancrède — je me suis séparé de ma femme hier dans l’après-midi.. — Elle semblait jouir de la meilleure santé...

— Soupçonnez-vous la cause de cette crise terrible ?

Le marquis secoua la tête négativement. — Il ignorait les évènements nocturnes dont son château venait d’être le théâtre, et aucun des valets ne s’était senti le courage de l’arracher aux poignantes préoccupations de sa douleur pour l’instruire des faits accomplis.

— Quand êtes-vous revenu ? reprit le docteur.

— 11 y a une heure à peine...

— Eh ! bien, en votre absence, il a dû survenir quelque catastrophe dénaturé à déterminer chez madame la marquise une soudaine et violente perturbation des facultés physiques et morales...

Tancrède se tourna vers le valet de chambre de Pauline pour l’interroger.

— Monsieur le docteur ne se trompe point... — répondit Laurent — il s’est passé cette nuit, ici, d’étranges choses...

— Quelles sont ces choses?.. — demanda vivement le médecin. — Parlez !.. — il importe que je sache tout...

Laurent s’empressa de raconter dans ses moindres détails le drame auquel nous avons fait assister nos lecteurs. Tancrède l’écoulait avec une stupeur indicible, et se demandait tout bas :

— Est-ce un rêve?..

— Jecomprends maintenant ! — reprit le docteur Louis, lorsque Laurenteut achevé son récit, — à l’heure du danger madame la marquise a fait preuve d’un courage surhumain.. — Elle a poussé ce courage jusqu’à l’héroïsme dans la lutte victorieuse soutenue par elle pour sauver son enfant, mais, presque sans exception, la nature fait payer de façon cruelle tout abus des forces vitales ! — Vous en avez sous les yeux un douloureux exemple... — Madame la marquise expie la grandeur de son dévouement maternel ! — Les plus hautes cimes attirent la foudre ! — Cette mère sublime est terrassée par le mal 1

Des torrents de larmes coulaient sur les joues pâles .de Tancrède. Il saisit la main du docteur Louis et il balbutia d’une voix presque éteinte :

— Vous là sauverez, n’est-ce pas?..

— Je l’espère, monsieur le marquis ! — répéta le médecin dont les paupières étaient humides — le péril est immeuse, il faut que je l’avoue... mais je crois à la justice de Dieu, et, quand bien même qn miracle serait nécessaire pour sauver cette noble femme, je ne désespérerais point encore !..

Après avoir quitté le parc par la petite porte pratiquée dans la muraille de clôture et lorsqu'il eut refermé cette porte derrière lui, Lascars essoufflé par sa course rapide, certain d’ailleurs désormais qu’il ne risquait plus d’être poursuivi, s’arrêta pour reprendre haleine. L’incendie delà glacière projetaitdans l’espace ses clartés rouges et sinistres, et mettait des reflets intermittents sur les feuillages et sur

les troncs des? vieux arbres... Le baron se frotta les mains et son visage prit une expression joyeuse..

— Décidément — se dit-il — lorsqu’il m’est arrivé de me plaindre de mon étoile, j’ai fait preuve d’une impardonnable ingratitude! Jamais créature humaine ne fut, plus que moi, constamment favorisée ! — Tout me réussit ici-bas ! — j’achève à peine de dévorer une fortune, que déjà une nouvelle source de richesse m'arrive du ciel ou de l’enfer ! — je me jette comme un fou dans des situations impossibles où tout autre périrait cent fois pour une !.. — j’en sors, et j’en sors triomphant ! — il y a moins d’une heure, j’étais prisonnier, et, selon toute apparence, irrévocablement perdu !

— me voici libre, et. maître de l’avenir ! — Pauvre marquise, elle me croit rôti, et se garde bien, je le parierais, de donner une larme à ma cendre ! — Pour la seconde fois la voilà veuve d’un mari vivant ! — mort de ma vie elle va faire un beau rêve!., mais gare au réveil !

Lascars étendit sa main droite vers le château de Port- Marly avec un geste moitié railleur, moitié menaçant, puis il descendit sans se presser la pente douce de la colline et, certain d’avance qu’il ne trouverait plus au pied de la berge les bateaux plats des Pirates de la Seine, il prit le chemin du Bas-Prunet (1). Arrivé en face de l’auberge du Goujon-Aventureux, il fit halte. Les portes et les volets du Cabaret-Rouge étaient soigneusement clos. — Aucune lueur, même la plus pâle, ne s’échappait par leurs fissures.

— Sauvageon dort là-dedans du sommeil du juste ! —

— se dit Lascars en riant — l’éveillerais-je ? — à quoi bon ? j’aurais quelque remords de troubler un repos qui l’arrondit

(1) Voir l’ouvrage précédent : les Pirates de la Seine.

si bien !.. Le baron traversa la route, sauta dans l’un des canots amarrés le long de la berge qui faisait face au Cabaret-Rouge, assujettit les avirons et mit le cap sur le Moulin-Noir. En vertu des sévères réglements de discipline introduits par le prétendu Joël Macquart dans la troupe de bandits dont il était le chef, chaque nuit une sentinelle, relevée de deux heures en deux heures, faisait le guet sur la plus haute marche du petit embarcadère, avec la consigne de donner l’alarme si quelque embarcation suspecte se présentait pour aborder. Lascars fit glisser son canot parmi les pilotis de l’estacade ; — il atteignit l’embarcadère et mit pied à.terre sans qu’une voix criât :

— Qui va là ?

Surpris et irrité de cette infraction aux usages établis le baron gravit les marches en se promettant de punir sévèrement le factionnaire distrait ou endormi ; mais il s’aperçut bien vite que personne ne montait la garde. En même temps un grand tapage de voix criardes, un tumulte inouï dechants, de vociférations, de blasphèmes, s’échappant de l’intérieur même du Moulin -Noir, frappèrent ses oreilles. A ce tumulte se mêlait le bruit particulier des gobelets agités sur lâitable, des bouteilles entrechoquées.

— Que se passe-t-il donc ici ? — se demanda Lascars — est-il possible, est-il vraisemblable que ces bandits aient choisi pour faire orgie la nuit même où leur chef lâchement abandonné par eux, se trouve prisonnier?., car enfin ils ignorent que je suis redevenu libre...

Curiéux de savoir d’une façon positive à quoi s’en tenir avant de se présenter à ses hommes, le baron fit le tour du vieux bâtiment et s’aidant des anfractuosités de la mu-

raille et des lierres entrelacés qui remplaçaient tant bien que mal une échelle, il sehissa jusqu’au niveau d’une des fenêtres éclairant la grande salle occupée jadis par les blutoirs et les meules, et convertie en dortoir et en réfectoire pour les pirates... Lascars eut bientôt la preuve que ce qui lui paraissait invraisemblable était parfaitement vrai. — — Les bandits faisaient orgie !.. Au milieu de la table un tonneau de vin trônait sur un chantier improvisé à l’aide d’un chevalet à scier le bois. — Son robinet mal fermé laissait couler goutte à goutte sur la nappe une partie de son contenu... — Tout à l’entour se pressaient des cruches à demi pleines, entremêlées de flacons d’eau-de-vie et de bouteilles de liqueur. Chacun des bandits avait en outre à côté de lui sa cruche particulière et sa bouteille spéciale auxquelles il donnait de fréquentes et de longues accolades... Lascars ne pouvait entendre distinctement les paroles prononcées au milieu du brouhaha général, mais l’ivresse éclatait dans les attitudes des buveurs, dans leurs gestes bizarres et violents, et surtout dans l’expression exaltée ou bestiale des visages pourpres et livides. Les caves du Moulin- Noirrenfermaientun notable approvisionnement de barriques devins, de tonnelets d’eau-de-vie et de paniers de liqueurs, provenant du pillage de bateaux marchands faisant route vers Paris, mais le baron, sachant à merveille que les fureurs ouïes abrutissements de l’ivresse sont incompatibles avec toute discipline, ne confiait à personne les clefs des caves et faisait monter en sa présence, chaque matin, la quantité de vin et de spiritueux nécessaire aux repas de la journée. Or, la première action des bandits, aussitôt qu’il s’étaient vus sans chef et livrés à eux-mêmes, avait été dq

forcer les serrures ou de briser les portes qui sauvegardaient les dangereux liquides, et de se plonger à corps perdu dans les excès de la plus abjecte ivrognerie... Le baron haussa les épaules avectiégoût.

— Si ces misérables n’avaient pas à leur tête un homme tel que moi, — murmura-t-il — avant quinze jours ils seraient pendus depuis le premier jusqu’au dernier..

Tout à coup, etau moment où Lascars allait quitter son poste d’observation, il se fit dans la salle un mouvement imprévu. Le lieutenant Liseron, qui depuis quelques minutes semblait ruminer un grand projet, se dressa sur ses jambes titubantes et soutenu par deux de ses collègues presqu’aussi avinés que lui, parvint à escalader la table, au milieu de laquelle il se tint debout, grâce au tonneau qui lui servit de point d’appui...

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