LES AMBITIONS DE LISERON
Une fois en possession de cette tribune improvisée, le lieutenant exprima par sa pantomime qu’il éprouvait l’impérieux besoin de prononcer un discours, et qu’il engageait ses compagnons à lui prêter une oreille attentive. L’ivresse est généralement bavarde. — Réduire au silence une compagnie de buveurs n’est pas chose facile. — Chacun des ivrognes pris à part consent volontiers à ce que son voisin se taise, mais sans renoncer lui-même à parler. Les tentatives de Liseron pour amener un calme relatif échouèrent d’abord de façon complète; — le tumulte restait le même. — Peu à peu, cependant, à force de supplications et de gestes, il obtint ce que dans le langage des matelots on appelle une embellie , en d’autres termes, l’infernal tapage alla
décroissant, et les clameurs désordonnées firent trêve pendant quelques secondes.
Le lieutenant, comme bien on pense, ne laissa point échapper une, occasion si belle de mener à bonne fin ses velléités oratoires. — Il cambra son torse, prit une attitude d’orateur et ouvrit la bouche.
— Ah ! diable ! — murmura Lascars — je n’entends pas un mot de ce que dit ce drôle 1
Dès sa première phrase Liseron fut interrompu. — Les cris, les chansons et les éclats de rire recommencèrent de plus belle. Furieux de ce contre-temps, le lieutenant devint aussi rouge que la crête d’un coq ; — il frappa du pied, faisant s’entrechoquer cruches et gobelets, puis, saisissant •deux bouteilles vides, il écrasa l’une avec fracas sur les dalles et lança l’autre à travers l’espace. Cette dernière, dirigée par le hasard intelligent, alla tout droit vers la fenêtre derrière laquelle se tenait le baron, et traversa les' vitres qu’elle brisa en mille éclats dont quelques-uns effleurèrent le visage du guetteur, mais sans le blesser.
— A la bonne heure ! — se dit Lascars en riant — maintenant rien ne m’empêchera plus d’entendre!
L’action énergique du lieutenant venait d’obtenir un nouveau silence. — 11 se hâta d’en profiter et il s’écria :
— Sacrebleu, camarades, êtes-vous des hommes?
— Oui, morbleu ! — répondirent toutes les voix.
— Si vous êtes des hommes — poursuivit Liseron — ne vous conduisez donc pas comme une troupe tapageuse d’écoliers en maraude et de polissons bons à fouetter !.. — Ai-je la prétention d’être un orateur '! — nullement ! — j’ai comparu plus d’une fois dans ma vie devant les juges
du grand Châtelet, niais ce n’était point en qualité d’avocat, vous le savez bien ! — cessez donc de m’interrompre hor s de tout propos* et écoutez-moi, car ce que j’ai à vous dire est dans votre seul intérêt.
— 11 a raison ! — s’écrièrent plusieurs voix — écoutons-le.
— Une troupe de braves compagnons tels que nous, est capable de faire de grandes choses ! — continua le lieutenant — nous l’avons prouvé souvent depuis que nous sommes installés au Moulin-Noir.
Les Pirates de la Seine, enchantés de se payer à euxmêmes un juste tribut de louanges, s'empressèrent d’applaudir. Liseron poursuivit :
— Mais si vigoureux, si bien constitué que soit un corps, ce corps cesse d’exister aussitôt qu’il n’a plus de tête. — Prenez un géant, mes camarades, coupez-lui le cou, et vous verrez ! — nous ressemblons à ce géant... — Notre tête, à nous, c’est notre chef, or, nous n’avons plus de tête, puisque Joël Macquart est mort, et nous sommes menacés d'une prochaine et inévitable dissolution.
— Ah ! se dit Lascars — ils me croient mort I — c’est donc pour cela qu’il ont si vite abandonné le château. — Ceci me dispose à l’indulgence, car ces bandits sont moins coupables que je ne le pensais d’abord !..
— Camarades — reprit le lieutenant — qu’arrive-t-il à la cour quand un monarque passe l’arme à gauche, malgré son sceptre et sa couronne? — il arrive tout bonnement qu’un seigneur ouvre une fenêtre, et que par cette fenêtre, il dit au bon peuple : Le roi est- mort ! vive le roi!... — Ensuite les choses se remettent à marcher comme avant,
seulement le chef s’appelle Louis XV, au lieu de s’appeler Louis XIV ! — l’exemple de la cour est bon à suivre quelv quefois !.. — Camarades, donnons-nous un chef, Joël Macquart est mort ! vive son successeur!
— Oui, oui... — crièrent aussitôt les bandits avec une presque complète unanimité — nommons un chef ! nommons un chef!.. — mais qui nommerons-nous ?..
— Je vais vous le dire, répliqua Liseron — et, comme vous êtes gens de bon sens, vous ne manquerez pas de me comprendre. — Feu notre capitaine Joël Macquart, avait des qualités.
— En avait-il ? — interrompit une voix goguenarde.
— Insolent !.. — murmura Lascars.
— Il en avait ! — répondit le lieutenant, elles étaient même incontestables et quoiqu’il fut un chef souvent hautain, parfois bien rude, et de difficile humeur, il ne manquait ni dececoup-d’œil sûr, ni de celte décision prompte, ni de cette volonté ferme, qui font les capitaines habiles !.. — c’est à Joël Macquart, camarades, que nous devons d’être ce que nous sommes !.. — il sera difficile de le remplacer, et je ne vois parmi nous tous qu’un seul homme à peu près capable de continuer son œuvre.
— Et celui-là, quel est-il? — demandèrent de tous côtés des voix impatientes.
— Celui-là — répondit Liseron — c’est le confident intime de feu Joël Macquart, son bras droit... — son autre lui-même... — en un mot, son lieutenant! — camarades, je me crois digne de marcher à votre tête... — je me, propose.. — m’acceptez- vous ?
— Voyez-vous l’ambitieux ! — murmura Lascars saisi
d’une folle envie de rire — les fumées du pouvoir qu’il convoite le grisent pour le moins autant que les fumées du vin !
Un tumulte inouï s’éleva dans la grande salle du Moulin-Noir à la suite des dernières paroles de Liseron. — Ces paroles avaient eu le privilège de mettre tous les amours propres en fermentation et de réveiller toutes les ambitions. Tel Pirate de la Seine qui n’avait pensé jusqu’alors qu’à suivre la consigne tant bien que mal, se sentait saisi tout à coup d’une soif soudaine de domination. Personne ne voulait plus obéir ; tout le monde voulait commander. Combien de fois n’a-t-on pas vu, — (dans des circonstances d'une gravité suprême), — des nations entières prises de cette fièvre, ou plutôt de ce vertige d’autorité. Au milieu de l’infernal tumulte où les voix se mêlaient en un crescendo formidable, Landrinet , Casgueà-Mèche et Patte-Poule faisaient rage, et criaient à eux seuls plus haut que le reste des pirates. On se souvient que ces trois coquins, en compagnie de Liseron, avaient appartenu jadis à la bande des Lapins dont nous connaissons les exploits sinistres, et dont le farouche Hubert était le capitaine. A ce titre, ils se croyaient au commandement suprême des droits égaux à ceux du lieutenant, et se trouvaient par conséquent fort disposés à mettre le couteau à la main pour faire respecter ces droits. On entendait retentir les mots suivants, incessamment répétés :
— Liseron capitaine ! voyez-vous ça!... — ah ! ah !... — quel joli capitaine !
— Et pourquoi lui plutôt qu’un autre?
— Moi seul je puis revendiquer avec toute jusliœ la succession de Joël Macquart !
— Personne autre que moi ne doit commander ici.
— Personne autre que moi ne sera capitaine !..
— C’est ce qu’il faudra voir.
— On pourra l’empêcher !
— Et, qui donc l’empêcherait ?
— Moi, sans aller plus loin.
— Viens-y donc !
— Ah! tu me défies!... — eh! bien, ma foi, tant pis pour toi !
Déjà les lames nues des couteaux, étincelaient. — Quelques minutes encore, sans doute, et le sang allait couler sur l’acier !
— Les drôles vont 's’entr’égorger pour l’amour d’une succcession qui n’est point ouverte ! — pensa Lascars — dois-je intervenir à l’instant même et mettre le holà? — ma foi non ! qu’ils s’arrangent !... — si quelques-unes de ces brutes s’en vont dans l’autre monde, il en restera toujours assez dans celui-ci.
Le baron se disposait donc à assister invisible et impassible à la bataille imminente, lorsqu’une voix demanda:
— Etes-vous bien certains que Joël Macquart soit mort ?
Celte simple question produisit l’effet d’une douche glaciale sur toutes ces ardeurs belliqueuses. Les Pirates de la Seine se regardèrent les uns les autres et le silence le plus complet succéda, sans transition, au brouhaha dont nous avons parlé.
— Si nous sommes surs que Joël Macquart est mort ? —
— répéta Patte-Poule au bout d’une seconde — ma foi, non !.. — nous ne savons à cet égard que ce que Liseron nous a dit, mais la certitude du lieutenant paraissait absolue.
— Elle l’est encore — répondit Liseron, autant du moins que puisse l’être une certitude de ce genre! — j’ai vu le corps du capitaine étendu roide sur le tapis de la chambre de la marquise.
— Comment avait-il été tué? demanda Patte-Poule.
— - Je l’ignore.
— D’un coup de pistolet, — peut-être?..
— Je n’ai rien entendu.
— Le cadavre avait-il un trou dans la poitrine, ou la gorge coupée ?
— Je n’ai pas vu de sang.
— Mais alors — s’écrièrent deux ou trois bandits — le capitaine pouvait fort bien n’être qu’évanoui.
— Tonnerre d’enfer, s’il est vivant, comme cela me parait probable — reprit impétueusement Patte-Poule — il est prisonnier, et s’il est prisonnier, nous sommes perdus.
— Perdus !.. — répétèrent toutes les voix, même celle de Liseron — pourquoi perdus ?
— Parce que Joël Macquart, qui s’est sottement laissé prendre ainsi qu’un rat dans une ratière, nous livrera tous pour sauver sa tête!.. — répondit l’ex- Lapin — camarades, n’en doutez pas, il fera bon marché de nous ! — déjà peutêtre il a parlé, et demain, au point du jour, les brigades de de la maréchaussée viendront nous traquer ici ! — si nous les attendons, notre affaire est certaine ! — nous serons pendus haut et court !
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Un souffle d’épouvante passa sur l’assemblée. — Tous ces bandits aux trois-quarts ivres furent saisis d’une terreur panique semblable à celle qui les avait mis en fuite, quelques heures auparavant, dans les couloirs et les galeries du château de Port-Marly.
— Mort de ma vie, il ne faut pas attendre les gens de justice — balbutia Landrinet — décampons avant qu’ils n’arrivent !... — ils trouveront le nid, c’est vrai, mais les oiseaux seront dénichés.
Cette ouverture fut acclamée avec enthousiasme.
— Oui, oui... partons ! dispersons-nous, s’écria Patte- Poule — mais auparavant, camarades, j’ai deux propositions à vous adresser.
— Parle! parle!... — nous t’écoutons.
— La première, c’est de briser à coups de hache le grand coffre de fer qui se trouve dans la chambre du capitaine et dont lui seul a les clefs. — Cecdffre est plein d’argent, j’en suis sûr! — le capitaine se faisait la part du lion... — nous nous partagerons les trésors amassés à nos dépens.
— Oui... oui!... — répondit la foule avec des trépignements de joie — à sac, la caisse du capitaine ! à sac !..
— Une seconde proposition est celle-ci, — reprit Patte- Poule — mettons le feu aux quatre coins du Moulin-Noir!.. — éclairons notre retraite par un vaste incendie, et que les gens de justice, quand ils viendront à la curée, ne trouvent ici qu’un monceau de cendres à la place de l’aire des vautours !..