‹ La Maison mauditeChapitre 7 sur 36 · OU LASCARS SE FAIT DN ENNEMI · texte numérisé non relu

OU LASCARS SE FAIT DN ENNEMI

Un enthousiasme immense, unanime, accueillit les dernières paroles de Patte-Poule, et cet enthousiasme s.i formula par des ouragans de clameurs retentissantes comme le tonnerre. Les plus ivres eux-mêmes, ceux qui ne se tenaient debout qu’à grand’peine, ceux qui dormaient couchés sous la table, se soulevèrent et se ranimèrent pour crier, ou plutôt pour hurler avec les autres :

— A sac, le coffre de Joël Macquart !... le feu au moulin ! le feu au moulin !...

En même temps les bandits, hommes d’action avant tout et désireux de réaliser au plus vite de si louables projets, se dispersèrent dans la grande salle, et saisirent les uns les haches — les autres les torches qui leur tombèrent sous la main.

— De par tous les diables de l’enfer — murmura Lascars avec une véritable épouvante — les misérables le feraient comme ils le disent !... — il n’y a pas une minute

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à perdre pour les arrêter, si même il n’est déjà trop tard !...

Le baron, les pieds soutenus par les entrelacements du lierre et des ronces, s’accoudait aii rebord extérieur de la fenêtre. — Il se hissa par la force des poignets, se tint debout et en équilibre sur ce rebord, enfonça les châssis d’un vigoureux coup d’épaule, jeta la fenêtre en dedans et bondit au milieu de la salle en s’écriant :

-j- Mordieu, mes maîtres, il me semble que vous allez bien vite en besogne ! — Tonnerre d’enfer, quelle mouche vous pique ! attendez au moins que je sois mort pour vous partager mon héritage !

Dans le premier moment de trouble qui suivit ce coup de théâtre, les Pirates de la Seine, lâches coquins s’il en fût et très-superstitieux de leur nature, quoique s’abstenant volontiers de croire en Dieu, prirent le nouveau venu pour une apparition de l’autre monde, et la stupeur les cloua sur place. — Bientôt ils reconnurent Lascars, ou du moins Joël Macquart, et leur effroi changea de nature... Le chef venait de les surprendre en pleine révolte. — Le cas était grave, et la juste colère de celui qu’ils complotaient de dépouiller, pouvait entraîner pour eux tous des suites funestes. — Le premier coup d’œil jeté par le baron sur les visages effarés des misérables tremblants devant lui et semblant attendre la foudre prête à les frapper, lui prouva qu’il n’avait rien perdu de son prestige, et que son empire sur ces hommes était toujours celui du dompteur sur les bêtes fauves qu’il a muselées et mises en cage Rassuré par cette certitude, Lascars porta haut la tête, promena des

regards menaçants autour de lui,* croisa ses bras sur sa poitrine et reprit d’une voix sévère :

— Mordieu, mes maîtres, il se passe cette nuit d’étranges choses !... — Pour la première fois, depuis que je suis à votre tète, je me trouve en péril et vous m’abandonnez !... Vous êtes donc bien lâches !...

— Capitaine — balbutia Liseron dont l'effarement et l’angoisse ne sauraient se décrire — nous vous avons cru mort.

— C’est votre seule excuse ! — répondit Lascars d’un

ton froid. '

— Si nous avions supposé qu’il vous restait un souffle de vie — reprit le lieutenant — nous nous serions fait égorger de grand cœur, jusqu’au dernier, je le jure, pour vous tirer de ce mauvais pas.

— Vous voyez que je n’avais pas besoin de personne — répliqua fièrement le baron — à moi seul je vaux plus que vous tous !

Les Pirates baissèrent la tête avec confusion, et ce muet témoignage prouva qu’ils partageaient l’opinion formulée sur lui-même par le capitaine.

— Depuis une heure — continua ce dernier — je vois ce qui se fait, j’entends ce qui se dit dans cette salle !... — J’aurai quelque indulgence pour les vains propos enfantés par une ivresse brutale !... — je consens même à vous pardonner les projets de pillage et d’incendie dirigés contre cette demeure et contre moi — mais il est une infamie que je ne veux point pardonner et que je dois punir.

Lascars s’interrompit pendant quelques secondes. — Les bandits échangeaient entre eux de furtifs regards. — Ils

semblaient se demander les uns aux autres quelle était cette infamie et quelle serait cette punition, et comme personne ne se sentait la conscience nette, tous tremblaient. Le baron, très-satisfait de l’épouvante qu’il faisait naître, saisit brusquement un pistolet à la ceinture de l’un des gredins qui se trouvaient à côté de lui ; — il s’approcha de Patte-Poule, et lui appuyant sur la poitrine le canon de ce pistolet, il dit d’une voix tonnante :

— Misérable ! tu m’as accusé d’être prêt à livrer vos têtes pour racheter la mienne ! — tu m’as accusé de lâcheté et de trahison, moi qui verserais la dernière goutte de mon sang pour sauver le dernier de mes compagnons ! — si tu avais essayé de me tuer, je te pardonnerais peut-être, mais tu m’as calomnié et je suis sans pitié ! — Je te juge et je te condamne !... tu vas mourir !

Patte-Poule éperdu, affolé de terreur, se laissa tomber à genoux et balbutia des supplications entremêlées de sanglots et de serments. — Il sentait contre sa tempe le froid glacial de l’anneau métallique d’où la mort allait sans doute jaillir, et cette sensation terrible donnait à ses prières suprêmes une sorte de bizarre éloquence. Les Pirates du Moulin-Noir, impressionnés au plus haut point par la mise en scène de Lascars, ne songeaient ni à venir au secours de leur camarade, ni même à solliciter sa grâce. — Us reconnaissaient tacitement la justice de la sentence. Pendant quelques secondes, le baron laissa parler le bandit, dont une sueur brûlante inondait le front décomposé.

— Te repens-tu? lui demanda-t-il enfin.

• — Je me repens de toute mon âme... — Je me repens de toutes mes forces!... — s’écria Patte-Poule qui crut

entrevoir une lueur d’espérance dans la question que lui adressait le capitaine. — Ce n’est pas moi qui parlais tout à l’heure, je vous le jure... C’est l’eau-de-vie !... l’eau-devie seule a fait tout le mal!... j’étais ivre.

— Tu ne recommenceras jamais ?

— Plutôt que de recommencer, j’arracherais ma langue de ma bouche et je la jetterais dans un brasier.

— Je te fais grâce... — relève-loi !... — Mais prends garde à l’avenir !... je ne te perdrai pas de vue désormais, et ta première faute sera comptée double !

, Patte-Poule, transporté d’une joie folle, car il s’était cru mort pendant quelques instants, essaya de se relever, mais vainement ; ses genoux, amollis par l’émotion, ployaient sous lui à chacune de ses tentatives. Il ne put que saisir les mains de Lascars et les embrasser avec une ardente expression de reconnaissance, expression menteuse, car il se disait en même temps :

— Tu me paieras la peur que tu viens de me faire, Joël Macquart 1... — je suis sûr que depuis cinq minutes mes cheveux ont blanchi!... — j’attendrai mon jour et mon heure, et, foi d’homme, je me vengerai ! — s’il faut attendre longtemps, que m’importe ? la vengeance se mange trèsbien froide !

Lascars venait de se créer, à son insu, un irréconciliable et terrible ennemi !... la comédie jouée par lui vis à-vis de Patte-Poule, dans le but unique de fortifier son influence et son autorité sur les Pirates de la Seine, devait un jour lui coûter bien cher ! Le calme le plus complet régnait de nouveau au Moulin-Noir — les dernières traces de l’orgie disparaissaient rapidement. — Joël Macquart parut satisfait

de ce retour aux convenances. — Il daigna même répondre en bon prince aux questions de Liseron et instruire ses hommes d’une partie des événements accomplis au château de Port-Marly après leur départ. Avons-nous besoin d’ajouter qu’il ne dit pas un mot des circonstances antérieures qui plaçaient la marquise d’Hérouville dans sa dépendance absolue !

— Nous n’avons pas gagné la première manche, capitaine... — dit le lieutenant d’un ton sentencieux, après avoir écouté son chef — c’est malheureux, sans doute, mais rien n’est compromis ! le coup est à refaire, voilà tout. — Quand prendrons-nous de nouveau les cartes ?

— Compère Liseron — répliqua Lascars en souriant — tu me demandes ce que j’ignore, mais je puis te dire tout de suite que c’est moi seul qui jouerai la partie quand le moment en sera venu !

Le jour allait paraître. — Le baron se retira dans sa chambre pour y chercher un repos dont il avait certes grand besoin, mais, avant de quitter Liseron, il lui donna l’ordre de revêtir, séance tenante, son déguisement de colporteur et de se rendre au château, ou du moins au village de Port-Marly, afin d’interroger l’opinion publique. Il était midi, et Lascars se réveillait à peine, lorsque le lieutenant revint au Moulin-Noir, après avoir accompli sa mission.

— Eh bien ? — lui demanda le faux Joël Macquart — quels sont les bruits de la contrée? s’occupe-t-on de nous dans le monde?

— Capitaine, il n’est pas plus question de la bande que si la bande n’existait pas. — On ne parle, dans le pays, que

du téméraire aventurier qui, cette nuit, a forcé l’entrée du château, sans qu’on sache ni pourquoi ni comment, et qui s’est laissé ce matin brûler tout vif à la glacière... — Mais ce n’est point là la grande nouvelle...

— Il y a donc une grande nouvelle ?

— Ah ! je le crois bien !... et cette nouvelle, la voici :

— il paraît sûr et certain que monsieur le marquis d’Hérouville portera ce soir même le deuil de sa femme.

Lascars fit un brusque mouvement.

— La marquise est malade ? — s’écria-t-il.

— Si malade, capitaine, qu’on désespère de la sauver !

— Allons, c’est impossible !

— Pourquoi donc ?

— J’ai vu la marquise il y a quelques heures à peine... Elle était pleine de force et de vie !... — Elle ne semblait même pas souffrante !

— Le mal marche vite, capitaine — répliqua Liseron — que de gens on a vu bien portants aujourd’hui et demain enterrés ! — Toujours est-il que madame d’Hérouville est quasi perdue... — On est allé quérir à Paris un grand docteur, un des médecins du roi, rien que ça ! il est arrivé en poste, à quatre chevaux, ce docteur, et il a dit qu’il n’y pouvait rien et que la marquise allait rendre l’âme, à moins d’un miracle... — Tout le village est dans la désolation ;

— les domestiques du château poussent de grands hélas l et sanglotent à qui mieux mieux ; — quant au marquis, il devient fou ; — il se frappe la tête contre les murs ; — il parle de se détruire de sa propre main, et c’est une pitié, paraît-il, que de le voir et que de l’entendre.

Le visage de Lascars était devenu sombre ; — ses sour-

cils se contractaient ; — des rides profondes se creusaient sur son front et aux angles de sa bouche.

— Allons — murmura-t-il avec une rage sourde — mon étoile se voile de nouveau ! — vais-je donc faire naufrage au port ?

Puis il ajouta d’un ton de farouche ironie :

— Ce pauvre marquis d’Hérouville est, en vérité, trop bon de se livrer à ce grand désespoir, car, si sa femme vient à mourir, franchement, — j’y perdrai plus que lui !...

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