MATHILDE
Trois mois s'étaient écoulés depuis les événements qui remplissent les précédents chapitres. La marquise d’Hérouville avait été pendant quinze jours entre la vie et la mort, et beaucoup plus près de la mort que de la vie, mais les forces de la jeunesse étaient enfin demeurées victorieuses dans cette lutte suprême où chaque heure semblait devoir amener une catastrophe, et la convalescence avait commencé. Les progrès de cette convalescence furent rapides, grâce à la bonté de la constitution de Pauline, grâce surtout aux soins infinis, incessants, infatigables, dont Tancrède entoura sa femme bien-aimée. A mesure que la santé revenait à la marquise et que des teintes faiblement rosées remplaçaient la pâleur de ses joues, Tancrède se livrait à des transports de joie non moins grands, non moins impétueux que ne l’avaient été les transports de son désespoir. Le jour où pour la première fois Pauline, appuyée au bras de son mari, put faire quelques pas sur le tapis moelleux de sa chambre à coucher, fut un jour de fêle général. —
Tancrède donna l'ordre d’illuminer le parc, de tirer un feu d’artifice devant le château, et fit distribuer de l’argent, du vin et des comestibles dans toutes les maisons pauvres de Port-Marly et des campagnes environnantes. — 11 voulait que le pays entier prit part à son bonheur.
— Tu m’aimes donc bien ! — murmura Pauline en attachant sur le marquis un long regard chargé d’amour et de reconnaissance — tu aurais donc été bien malheureux si j’étais morte ?
— Si tu étais morte, je t’aurais suivie ! j’espère que tu n’en doutes pas ! — répliqua vivement Tancrède — est-ce qu’il me serait possible de vivre sans toi, chère Pauline? tu sais bien que non!... mais chassons ces tristes idées, puisque grâce .au ciel te voilà guérie, et qu’un long avenir d’amour et de bonheur se déroule devant nous !
La marquise aimait peu le monde, nous croyons l’avoir dit ; — elle préférait de beaucoup la campagne, avec son calme et sa solitude, à la \ie bruyante de Paris, où les nécessités de sa position l’obligeaient à sortir beaucoup et à recevoir une foule incessante d’indifférents et d’importuns, et cependant, aussitôt que ses forces furent revenues d’une façon assez complète pour lui permettre de supporter la fatigue d’un déplacement, elle témoigna le désir de quitter Port-Marly, de retourner à Paris et de s’installer sans retard à l’hôtel d’Hérouville. Elle avait hâte d’échapper, en s’éloignant, aux souvenirs d’une nuit effroyable... elle ne pouvait, sans un frisson de terreur, tourner les yeux vers' les ruines de la glacière, où Lascars — elle le croyait du moins — était mort au milieu des flammes. Tancrède s’empressa de satisfaire la volonté de sa femme.
• Une fois à Paris, la marquise se remit complètement, avec une rapidité qui surprit les médecins eux-mêmes, et redevint plus belle et plus charmante que jamais. Le passé désormais n’était qu’un mauvais rêve vers lequel ne se tournait jamais sa pensée ; — elle jouissait d’une profonde tranquillité d’esprit ; — aucun nuage n’apparaissait dans les plus lointaines profondeurs de son horizon. Pauline, outre ses deux fils, avait à s’occuper d’une belle et douce jeune fille qu’elle aimait de toute son âme ; — nous voulons parler de Mathilde, la sœur de Tancrède et de madame de Randan. Mathilde venait d’atteindre sa dix-septième année; elle avait fait son entrée dans le monde, l’année précédente, sous l’égide de la duchesse. Jane de Randan était veuve, nous le savons. — Au moment où Tancrède et sa femme arrivaient à Paris, le vieux prince de Randan, beau-père de la duchesse, se laissa mourir ; — Jane se trouva donc en grand deuil pour tout l’hiver, et par conséquent dans l’impossibilité d’accompagner sa jeune sœur aux fêtes de la cour et de la ville.
— Chère Pauline — dit monsieur d’Hérouville à la marquise — si tu le veux, et je te prie de le vouloir, nous remplacerons Jane auprès de Mathilde et tu deviendras mondaine pendant quelques mois pour l’amour de cette chère enfant.
Pauline aurait mille fois mieux aimé rester libre de consacrer presque toutes ses soirées à Paul et à Armand, ainsi qu’elle en avait l’habitude, mais elle sacrifia sans hésitation ses goûts et ses désirs, et elle répondit :
— Je ferai de tout mon cœur ce que tu me demandes...
notre bien-aimée Mathilde peut compter sur moi absolument et pour toutes choses.
— Je n’attendais pas moins de toi. — Jane m’a dit hier qu’elle se proposait de passer à la campagne une partie de l’hiver. Mathilde viendra donc demeurer avec nous trèsprochainement.
— Je vais donner l’ordre aujourd’hui de préparer pour elle l’appartement qui touche au mien, et je surveillerai moi-même tous les détails de son installation.
— Pauline... Pauline... s’écria le marquis — tu es la plus charmante des femmes, et tu en es aussi la meilleure !
La semaine suivante madame de Ilandan amenait sa sœur à l’hôtel d’Hérouville où elle passait deux jours avec elle, et retournait ensuite à son château situé sur les bords de la Seine non loin de Villeneuve-Saint-Georges. Nous avons dit à plus d’une reprise que Mathilde était belle ; — un rapide crayon de sa beauté nous semble nécessaire. Mademoiselle d’Hérouville, grande et mince, d’une blancheur de lys, avec d’immenses cheveux sombres et des yeux d’un . bleu presque noir, tantôt impérieux et étincelants, tantôt voilés et d’une incomparable douceur, offrait le type accompli de ces patriciennes qui semblent nées pour un trône. Timide et fière à la fois, douce et réservée, mais trèsrésolue, elle unissait en sa personne les grâces modestes de la jeune tille et les attitudes souverainement aristocratiques de la jeune reine. Il était impossible de la voir marcher sans se dire aussitôt avec Virgile : — incessu, patuit, Dea. Ceci n’empêchait point Mathilde de conserver toute la candeur, et, qu’on nous passe le mot, tout l'enfantillage qui
faisaient d’elle une si délicieuse créature lorsqu’elle atteignait à peine sa quatorzième année. Elle était coquette par instinct, mais avec la plus complète innocence ; — elle aimait passionnément la toilette, ainsi que presque toutes les filles d’Eve, non qu’elle voulut plaire davantage à ceux qui la voyaient parée ; mais tout simplement parce qu’elle se plaisait à elle-même en robe de gala. Elle adorait le bal, non qu’elle prit grand plaisir à se voir entourée d’un cercle de jeunes gentilshommes, les plus riches et les plus brillants, qui se disputaient l’honneur de danser avec elle, niais parce que la danse lui tournait la tête par son bruit harmonieux et son mouvement cadencé. Mathilde, du reste, malgré ses dix-sept ans, ne renonçait que par respect humain aux belles poupées de son enfance ; — elle passait très- volontiers des heures entières à jouer avec ses jeunes cousins Paul et Armand, non par complaisance, ainsi qu’on aurait pu le croire, mais pour son propre compte, et s'amusait consciencieusement à ces jeux enfantins. Mathilde avait en même temps plus de solidité dans l’esprit — que n’en ont habituellement les jeunes filles ; — une lecture grave, une conversation sérieuse ne l’éloignaient point et même l’attiraient. Quant à son cœur, nous croirons en avoir parlé d’une façon suffisante lorsque nous aurons dit qu’il valait celui de Tancrède, que par conséquent il était ouvert à tous les sentiments nobles, à toutes les impressions généreuses, et disposé à tous les affectueux dévouements. Hâtons-nous d’ajouter que ce cœur restait vierge encore dans la plus rigoureuse acception du terme. Mathilde avait passé plusieurs mois au milieu d’un monde éblouissant, et néanmoins le mot : amour , ne présentait pour elle aucun sens. Pau-
line et Mathilde s’appelaient : ma sœur, et lorsque la jeune femme et la jeune fille se trouvaient ensemble dans un salon, les yeux éblouis et charmés contemplaient tour à tour avec un égal enivrement ces beautés si différentes, et c’est à peine si madame d’Hérouville paraissait la sœur aînée.
Neuf heures du soir sonnaient à toutes les pendules de l’hôtel. — La marquise ouvrit une porte dérobée, souleva une portière de tapisserie et pénétra dans une chambre à coucher mignonne et merveilleusement coquette, où deux caméristes adroites et vives mettaient la dernière main à la toilette du bal de Mathilde. La jeune fille était vêtue d’une jupe de crêpe d’un rose pâle, relevée de distance en distance par des bouquets de roses blanches sur une première jupe de soie d’un rose vif. Le corsage, très-peu décolleté, laissait à peine entrevoir la naissance de ses épaules vicinales, d’une blancheur marmoréenne. Selon la mode du temps, — (mode que sans doute il nous est permis de trouver absurde) — les admirables cheveux bruns de mademoiselle d’Hérouville disparaissaient sous un nuage de poudre parfumée. Ces torsades neigeuses, couronnant un front d’ivoire, contribuaient d’ailleurs à donner un éclat presque invraisemblable aux prunelles sombres de Mathilde. Les femmes du monde ne jouissant alors du privilège de mettre du rouge qu’après leur mariage, la jeune fille était obligée de se contenter des roses de son teint, et nous prenons sur nous d’affirmer qu’elle n’y perdait pas ! au contraire. Elle ne portait que deux bijoux, d’une simplicité absolue mais d’une grande valeur ; — un rang de perles autour du cou ;
— un bracelet de perles au poignet gauche. Sous cette toilette si peu éclatante, Mathilde d’Hérouville était divinement jolie. — Elle se regardait dans une immense glace mobile, soutenue par deux petits négrillons de bronze portant ceinture et diadème de plumes dorées, et elle ne faisait aucune difficulté de sourire à sa gracieuse image. En entendant entrer la marquise, elle tourna la tête en souriant.
— Chère sœur, comment me trouves-tu v — demandat-elle en appuyant deux de ses doigts sur sa bouche pour envoyer à Pauline un baiser.
— Je te trouve charmante, comme toujours, petite sœur,
— répliqua madame d’Hérouville.
— Répondre par une flatterie, ce n’est pas répondre !...
— dit Mathilde avec un geste d’enfant gâté.
g- Est-ce ma faute à moi si la vérité ressemble à une flatterie?...
— Allons ! — s’écria la jeune fille en riant — il est écrit que je n’aurai pas le dernier!... — j’aime mieux céder que de discuter, et, puisque tu le veux, je me tiens pour charmante !... — Mais que vois-je? — ajouta-t-elle en changeant de ton — en croirai-je mes yeux ? — neuf heures sont sonnées, il ne me reste qu’à mettre mes gants, et toi, ma sœur, tu n’es pas encore prête !...
Pauline, coiffée pour le bal, portait, parmi les nattes opulentes de ses beaux cheveux blonds sans poudre, des diamants d’un éclat magique et d’un prix énorme — (les diamants de la mère de Tancrède) — mais elle était encore enveloppée dans une ample robe de chambre de laine
tA MAISON MAUDITE 77
blanche qu’une cordelière de soie serrait autour de sa taille line et souple.
— Paul et Armand, les chers égoïstes, ont réclamé ce soir ma présence et mes soins un peu plus longtemps que de coutume ; — répondit-elle en riant — mais je ne le demande qu’une toute petite demi-heure pour achever ma toilette.
— Une demi-heure, c’est énorme!... — fit Mathilde avec une jolie moue qui rendit encore plus piquante l’expression de sa bouche de corail humide — il sera dix heures passées quand nous arriverons chez la marquise de Langeac ! — on aura déjà dansé beaucoup !.. dansé sans moi ! comme c’est triste !...
— Tu es donc infatigable?
— Je l’avoue.
■ — Depuis quelques semaines cependant nous allons
chaque soir au bal. Est-ce que tu ne commences pas à trouver monotones ces plaisirs invariables?...
— Bien loin de les trouver monotones, ils m’enchantent chaque soir davantage... — ce n’est pas ma faute, chère sœur, si je suis ainsi faite ! — j’aime la danse plus que je ne saurais dire... — Je voudrais arriver la première à toutes les fêtes, et n’en partir que la dernière...
— Cependant, lorsque tu seras mariée... commença madame d’Hérouville.
— Lorsque je serai mariée — interrompit Mathilde avec le plus délicieux sourire — il faudra bien que mon mari partage mes goûts et qu’il adore ce que j’adorerai... sinon, j’en ai grand peur, nous ne ferons pas bon ménage... — Ceci, d’ailleurs, n’est guère à craindre, car je n’épouserai
qu’un gentilhomme qui m’aimera et que j’aimerai... Or, quand on s’aime, on n’a qu’une volonté à deux... — Est-il besoin d’aller bien loin pour en chercher la preuve?... — le plus grand bonheur de Tancrède n’est-il pas de t’obéir en toutes choses ? — mais je cause, je cause, je cause, et je te regarde encore !... — va bien vite, chère sœur, achever ta toilette... je prends mes gants, mon éventail, mon carnet de bal, et je te réjoins dans un quart d’heure.
La marquise appuya ses lèvres sur le front de cette belle et pure enfant, puis elle regagna son appartement. EU» y trouva Tancrède assis au coin du feu.
— Je suis ici depuis quelques minutes ; — lui dit-il — tes femmes m’ont appris que lu venais de passer chez Mathilde.
— Il fallait venir m’y rejoindre.
Le marquis secoua la tête.
— Je voulais te parler, mais non devant ma sœur — reprit-il — il s’agit d’elle... lis cette lettre que je viens de recevoir.