I. Aux minutes de M* Moreau, notaire à Paris
par lequel M. Duprat vendit à M. Dufilho la maison n° 42, désigne celle-ci comme tenant « à l'hôtel de Chartres. » Mais cette appellation n'était plus qu'un souvenir. Le nom même de l'hôtel de Chartres était devenu factieux au moment où les hôtes princiers du Palais-Égalité étaient morts sur l'échafaud ou dispersés dans l'exil.
Un marchand de draps nommé Morial devint, par bail du 7 germinal an ii (27 mars 1794), locataire principal de la maison, que la section de la Buttedes-MouHns immatricula sous le n° 125^.
La reconstruction totale de l'ancienne maison des Baudelet, exécutée, il y a cent douze ans, par Perrard de Montreuil, depuis les caves jusqu'au faîte, ne laissait aucun espoir d'y reconnaître le plus léger vestige des temps anciens. Je n'ai pu résister, cependant, au désir de la voir en détail, et cette visite n'a été pour moi ni sans intérêt ni sans utiHté.
Le sol du vestibule, auquel on accède par la porte cochére, conserve encore les clous qui retenaient le tapis placé sous les pas des voyageurs qui descendaient à l'hôtel de Chartres.
En arrivant au pied de l'escalier et en élevant le regard vers le sommet de la maison, on est frappé par l'aspect singulier et, somme toute, artistique, du plan
adopté par Perrard de Montreuil. La cage dans laquelle ce large escalier déroule ses longues et élégantes spirales, épousées par une rampe en fer forgé d'un travail simple et sévère, est de forme circulaire légèrement elliptique, et se couronne par une lanterne qui l'inonde de lumière. Cette lanterne, ronde et concave, aujourd'hui fermée par un vitrage, était tout entière en glaces au temps du luxueux hôtel de Chartres.
Cette conception presque monumentale semble, au premier abord, destructive de toute ressemblance avec la configuration générale de l'ancienne maison des Baudelet. Mais elle l'a cependant conservée, ainsi qu'on s'en assure en y regardant d'un peu près.
Souvenons-nous, en effet, que la maison Baudelet, prise dans ses lignes maîtresses, se composait d'un corps de logis sur la rue Richelieu, avec deux ailes poussées ep arrière vers le jardin, une cour ou terrasse entre deux. Perrard de Montreuil ne pouvait songera couvrir la totalité du terrain d'un cube de pierres qui aurait mesuré près de deux cents mètres superficiels, sans y réserver des jours intérieurs; il lui suffisait donc de rejoindre les deux ailes, du côté du jardin, par un corps de logis pareil à celui qu'il réédifierait du côté de la rue, le centre du terrain restant vide. C'est dans le parallélogramme de ce vide central que Perrard de Montreuil a inscrit la courbe gracieuse de sa cage circulaire. En définitive, la maison reste formée, comme au temps de Molière, par un corps de logis sur la rue de Richelieu et deux ailes en arrière, avec un corps de logis en plus réunissant les deux ailes du côté du jardin. Cette disposition ingénieuse laisse à chaque étage quatre segments libres entre la rotonde de l'escalier et les
appartements ; elle donne ainsi aux communications intérieures la facilité qu'avait recherchée l'architecte de la maison Marsy lorsqu'il ajouta, entre le corps de logis principal et l'aile droite, l'espèce de tourelle qu'on aperçoit à la partie gauche de la gravure placée en tête du présent volume.
Je ne dirai rien de la distribution actuelle des appartements, car les diverses industries qui les ont successivement occupés depuis cent douze ans ont déplacé ou supprimé les cloisons primitives, suivant leurs convenances et leurs besoins. Ceci, d'ailleurs, est dépourvu d'importance.
Il n'en est pas de même des assises inférieures de la maison, qui, renfermant les caves au-dessous du pavé de la rue Richelieu, apparaissent comme un soubassement en forme de rez-de-chaussée du côté de la rue Montpensier.
On y descend par la demi-révolution d'un escalier hélicoïdal qui s'ouvre au fond du vestibule, au-dessous du grand escalier, entre la boutique d'un marchand de comestibles, à gauche, et la loge vitrée du concierge, appuyée à droite derrière la boutique du marchand de jouets.
Les baux consentis par M. François-Paul Le Roy aux divers exploitants de l'hôtel de Chartres contenaient la clause suivante :
« Se réserve ledit sieur Le Roy, pour lui et sa face mille, le droit de passage par ladite maison pour en- « trer dans le Jardin du Palais-Royal ou pour en sortir <c quand il le jugera à propos, pour raison de quoi les- « dites portes lui seront tenues ouvertes ou il en aura « les clefs pour lui et les siens. »
Expliquons tout de suite la valeur de cette clause. Le Jardin du Palais-Royal, avant la construction des galeries de pierre en 1784, n'était pas absolument public, ou du moins ne Tétait que pour les privilégiés; parmi ceux-ci figuraient en première ligne les propriétaires des maisons riveraines, qui pouvaient y pénétrer par les passages ouverts dans le mur du jardin, et s'y promener jusqu'à une heure après minuit. La conservation de cette tolérance personnelle était d'autant plus précieuse et commode pour M. Le Roy, qu'habitant alors la rue Ventadour, il se trouvait que le passage de sa maison de la rue Richelieu lui offrait le chemin le plus court pour accéder au Palais-Royal, puisque la rue Thérèse et la rue Villedo ou la rue du Hazard le conduisaient en ligne droite à sa maison de la rue Richelieu ^
Mais ce passage réservé par M. Le Roy pour luimême et pour les siens ne serait-il pas, par aventure, le même passage dont se servait Molière ? Telle est la question qui méritait d'être examinée et résolue sur les Heux. Je comptais, pour cette solution, sur un point de repère excellent, pourvu qu'il existât encore : je veux parler 'du puits signalé dans le bail de Molière et qui, nous le savons par la sentence de 1765, se trouvait à la fois situé dans le passage et mitoyen avec la maison voisine. La détermination de ce point me semblait, en outre, d'un intérêt capital, pour dissiper toute incertitude sur la valeur relative qu'il fallait attacher aux expressions d'aile droite et d'aile gauche employées dans les actes relatifs à la maison Baudelet.
I. Les héritiers Marsy firent une réserve toute semblable pour le passage qui leur appartenait, lorsque leur maison fut licitée en 1705. (Voir ci-après, à l'Appendice, la note sur la maison n°38.)
Mon attente n'a pas été trompée. Le puits existe, enfermé dans le mur mitoyen de la maison Baudelet et de la maison Marsy, à la place même où je l'ai indiquée dans le plan linéaire du rez-de-chaussée. Mais le passage de M. Le Roy n'est plus l'ancien passage de la maison de Molière. La figure ci-dessous indique l'état présent des lieux :
Rue Richelieu