‹ La maison mortuaire de Moliere, d'apres des documents inédits; avec plans et dessinsChapitre 51 sur 56 · HÔTEL DE La Ferté. — Cette maison appartint · texte numérisé non relu

HÔTEL DE La Ferté. — Cette maison appartint

d'abord à Jean de Longueil, marquis de Maisons, président à mortier, membre du conseil du duc d'Orléans. Il y fut remplacé par Magdeleine d'Angennes, dame de La Loupe, veuve depuis le 27 septembre 1681 de Henry II, seigneur de Saint-Nectaire, duc de la Ferté, pair et maréchal de France. La duchesse de La Ferté mourut le 16 mars 1714, à quatrevingt-cinq ans. Saint-Simon a raconté la plaisante pénitence qu'elle et sa sœur la comtesse d'Olonne s'infligèrent pour expier leurs péchés, en faisant jeûner leurs gens. C'est à Mme de la Ferté que le maréchal son mari adressa le singulier madrigal rapporté par le président Bouhier (Souvenirs, publiés par Lorédan Larchey), qui se termine par ces deux vers :

Si vous n'étiez pas ma femme.

Vous ne la seriez jamais.

L'hôtel de La Ferté appartint, vers le milieu du xviiie siècle, à Jean-Louis Gaignat, secrétaire du roi, receveur des consignations de la seconde chambre des requêtes du Palais, époux de Françoise-Jeanne Le Gras, et fils de Jean Gaignat, de Nevers, procureur au Parlement. Jean Gaignat, qui avait succédé à Me Henry, et qui demeurait rue Saint- Andrédes-Arts, avait acheté, le 12 janvier 1724, à M. de Montalant, la moitié de la maison patrimoniale des Pocquelins, sous les piUers des Halles. Son fils, Jean-Louis Gaignat, plaida en Hcitation, dans le cours des années 1745 et 1746, contre Elisabeth Pocquelin, dernière héritière de cette maison. (Arch. nat., P, 1248.)

La demeure de Jean-Louis Gaignat est indiquée, par les Almanachs royaux de 1753 à 1764, à l'hôtel de La Ferté, qui gardait encore son ancien nom.

M. Nicolas de Cuisy du Fey, seigneur de Villemain, secrétaire du roi, fermier général, époux de Barbe-Elisabeth Lièvre, mort le 25 août 1758, l'habitait avant Jean-Louis Gaignat, qui l'y remplaça à Pâques 175 1.

La maison appartenait, aux environs de 1780, à M^e la baronne de Nieuwerkerque , demeurant au Palais -Royal. « Mme de Newkererque, depuis M^e de Champcenetz, cé- « lèbre par sa beauté, connue sous le nom de Mme Pater;

« elle avait failli épouser M. de Lambesc, et elle finit « par donner sa main au marquis de Champcenetz. » Tel est le renseignement sommaire que fournissent les Mémoires de la comtesse de Genlis.

Mme de Nieuwerkerque avait pour locataire M. Bertrand Dufresne, intendant général des fonds de la marine sous le ministère du maréchal de Castries. Né à Navarreins en 1736, M. Bertrand Dufresne avait été d'abord commis aux aflfaires étrangères sous le duc de Choiseul, puis commis de la Banque de la cour, premier commis de la Caisse d'escompte ; il fut ensuite directeur du Trésor public sous M. Necker, receveur général des finances de Rouen, et enfin conseiller d'État par brevet. Dénoncé sous la Terreur, il fut incarcéré ; le 9 thermidor le sauva. Député de Paris au Conseil des Cinq-Cents en 1795, il en fut exclu par le coup d'État du 18 fructidor; mais, après le 18 brumaire, il revint aux afi"aires sur la demande du consul Lebrun, et le Premier Consul le nomma conseiller d'État et directeur général du Trésor public. Sous son habile administration, les fonds publics remontèrent de 19 à 60 francs. Il mourut le 22 février i8oi,à l'hôtel du Trésor public, rue Neuve-des-Petits- Champs. Le Premier Consul, qui était venu lui rendre visite huit jours avant sa mort, ordonna que le buste de cet utile serviteur de l'État fût placé dans les salles de la Trésorerie.

Parmi' les autres habitants du n° 12 de la rue Richelieu, citons, à la date de 1788, Philippe-François-Joseph, comte, puis marquis de Walsh-Serrant, maréchal de camp, et Isidore- Féhcité Lottin de Lagérie, sa femme, dame d'atour de Madame ÉHsabeth de France, et aussi M. Beaujard, chevalier de l'ordre du roi, trésorier général des États de Bretagne.

V Aîmanach parisien de 1790 signale aux curieux les tableaux de l'hôtel de La Ferté, rue de Richelieu.

Marie-Joseph Chénier, de l'Institut, prit ici son avantdernier domicile, pendant les années 1808 et 1809, à la veille d'aller mourir rue des Fossés-du-Temple (10 janvier 1811).

N° 14. — M. DE l'Espine. — Les L'Espine étaient une fa-

mille d'architectes très anciennement employés dans les bâtiments du roi. Simon de L'Espine fut l'un des trois associés de la compagnie Flacourt et Gauldrée-Boilleau, qui entreprit la construction des quartiers du Palais-Royal et de la Butte des Moulins. Ils possédaient un assez grand nombre de maisons dans cette région de Paris. Simon de L'Espine, époux de Jeanne Pagne ou Pacque, eut, entre autres enfants, Marie de L'Espine, épouse de M. Chebron de Bonnegarde, et Nicolas eut pour fils Pierre-Nicolas de L'Espine, contrôleur des bâtiments au département de la machine de Marly, et pour fille Marie-A.nne, qui épousa Jacques Gabriel, architecte et inspecteur des bâtiments du roi.

Le propriétaire du n° 14 était, en 1684, Pierre-Nicolas de L'Espine, susnommé, époux de Marie-Anne Dionis. Il quitta la rue Richelieu vers 1688, et alla demeurer rue de Cléry, où il mourut, vers 1728, dans un âge très avancé, doyen des architectes experts jurés.

En 1688 la maison appartint à un sieur Breteau, puis au sieur Coutard, et fut achetée en 1707 par M. Pierre d'Hariague, seigneur d'Auneau, trésorier général des ducs d'Orléans Philippe (le Régent) et Louis. Aux environs de 1789, elle appartenait à M. Jean-Joseph de La Salle d'Ecquevilly, président de la troisième chambre des enquêtes du parlement de Paris, reçu le 9 décembre 1767.

Le terrain du no 14, contenant 71 toises 16 pieds de superficie (271,40 mètres carrés), était divisé par une ligne transversale du sud-ouest au nord-est; les 30 toises superficielles (i 14 mètres carrés) en deçà de cette ligne relevaient de Tarchevêché de Paris ; au delà, en montant la rue vers le nord, commençait le fief Popin. Cette délimitation était indiquée visuellement par les lettres F. P. avec le chiffre 8, gravés sur la première plinthe de pierre de taille, à 79 toises et demie de l'angle sud-est de la rue Richelieu et de la rue Saint-Honoré. (Arch. nat. Archevêché, S, 1121.)

L'Almanach de Watin fournit sur la maison no 14 une note extrêmement curieuse : « Partition à' Œdipe à Colonne, « prix 24 livres, au profit de la sœur de Sacchini, musicien « célèbre, mort en 1787 dans cette maison, chez le sieur « Soldato. » Sacchini mourut, non pas en 1787, mais un

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peu plus tôt, le 7 octotftre 1786, du chagrin qu'il ressentit lorsque la Reine, sa protectrice, lui annonça que la représentation à' Œdipe à Colonne était retardée; on accusait la Reine de trop protéger les musiciens étrangers, et il fallut que Sacchini cédât son tour à la Phèdre de Lemoine, Berton, élève de Sacchini, a raconté d'une manière touchante, dans la Ga:(ette musicale de 1835, la fin prématurée de son maître, mort à cinquante-deux ans, dans toute la force du génie. L'Œdipe à Colonne fut représenté pour la première fois le ler février 1787, avec un succès immense et qui s'est prolongé tant que les directeurs de l'Opéra ont bien voulu le maintenir à la scène. Le précieux renseignement fourni par Watin, et que Fétis n'a pas recueilli, donne assez clairement à entendre que Sacchini laissait sa famille dans la misère.

Le sieur Soldato, chez qui Sacchini mourut et chez qui se trouvait la partition posthume éC Œdipe à Colonne, n'était ni un artiste ni un éditeur de musique; c'était un simple marchand qui vendait des comestibles, du café de Bourbon et de Moka; en même temps marchand de vins, hôtelier et traiteur, d'origine probablement italienne. Nous le retrouverons plus loin aux nos 21 et 24. Il était mort en 1810, et sa veuve vendait alors des oranges de Malte et autres fruits, dans une boutique qui portait le n° 43 sur la rue Croix-des-Petits-Champs .

No 16. — Cette maison appartint dès l'année 1666 à la famille Du Fort et se trouva possédée en 1705, ainsi que la suivante, par Mi»e veuve Du Fort, qui la vendit en 17 19 à M. de La Poire de la Roquette.

Jean- Frédéric d'Alainville, mari de Louise-Denise Grangeray, possédait et habitait cette maison en 1784. Il était capitaine de cavalerie et doyen des maréchaux de logis de la maison du roi.

>jo 18. — Après avoir appartenu à la famille Le Guay, qui paraît être la descendance de Jean Le Guay, marchand de soieries à Paris, de qui parle L'Estoille dans son journal à la date de mars 161 1, et dont la fille avait épousé le

LA RUE RICHELIEU DEPUIS SA CRÉATION. l6l

premier président de Verdun, la maison du no i8 appartint à M. de Givry, puis à la famille Du Fort en 1702. Cette famille comptait alors trois membres employés dans les fonctions publiques : Jean Du Fort, conseiller maître des comptes, reçu le 6 novembre 1 692 ; son fils, Joseph-Pierre Du Fort, également conseiller maître, né en 1697, reçu le 8 avril 17 18, à vingt et un ans, et N. Du Fort, sénéchal du Rouergue.

Les deux maîtres des comptes, le père et le fils, demeurèrent longtemps rue Neuve-des-Petits-Champs, et ne prirent logis en leur maison de la rue Richelieu qu'en 1741. Jean Du Fort y mourut l'année suivante, après avoir accompH la cinquantième année de sa magistrature.

Joseph-Pierre Du Fort mourut dans la même maison, le 1$ novembre 1746, à quarante-neuf ans, veuf d'Agnès- Françoise Soulet. Il eut un fils qui devint en 1753 introducteur des ambassadeurs, et qui demeura successivement rue du Grand-Chantier et rue d'Anjou.

Les Du Fort étaient seigneurs de Saint-Leu-Taverny, sauf les droits de haute justice réservés à la maison de Condé.

Il y a apparence qu'ils descendaient d'Arnauld Du Fort, mestre de camp des carabins, l'un des fils d'Isaac Arnauld, intendant des finances, et de cette M.'^^ Du Fort, cousine de Perrot d'Ablancourt, dont Tallemant des Réaux a tant parlé. Mais je n'en ai pas la preuve et ne l'ai pas recherchée.

M. Duquesnoy de Moussy, propriétaire en 1784, était grand maître des eaux et forêts pour les généralités du Berry, du Blésois, du Haut et Bas-Vendômois (Almanachs royaux de 1764 à 1789).

Marie-Joseph Chénier habitait ici de 1805 à 1807, avant d'aller loger au no 12 de la même rue. Il venait de la rue de l'Université, oiseau sur la branche et sans nid.

La maison est traversée par un passage à la rue Montpensier ; l'inscription qui lui donne le nom de passage Richelieu est superposée à celle du passage de Bretagne ; ce dernier nom lui venait de l'hôtel de Bretagne, situé tout en face, de l'autre côté de la rue, au no 23 bis.

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No 20. — Cette maison fut bâtie en 1659 P^^ "" M, Lenormand, à qui succéda M. Perrot en 1670; elle appartenait en 1750 par moitié aux héritiers Perrot, Perot ou Perault, et à la famille Narbonne. Le propriétaire et l'habitant de 1772 à 1783 était M. Bourboulon, qui, de petit clerc de notaire, était devenu premier commis des finances sous l'abbé Terray en 1770; secrétaire ordinaire de Monsieur comte d'Artois en 1772; trésorier général de Madame comtesse d'Artois en 1774 ; conseiller ordinaire de Monsieur comte d'Artois en 1775, puis son trésorier général; il acquit, en la même année, la survivance d'une charge dintendant et contrôleur général de l'argenterie, menus plaisirs et affaires du Roi, appartenant à M. L'Escureuil de la Touche; mais cette charge fut supprimée avec beaucoup d'autres par Necker. M, Bourboulon écrivit une critique très vive du fameux compte rendu par lequel le ministre genevois soumettait pour la première fois à la nation l'exposé des finances de l'État ; on a prétendu que le comte de Provence avait coopéré à cet ouvrage, dû à « l'intendant de ses « finances ». Mais M. Bourboulon n'appartint jamais à la maison du comte de Provence ; la conséquence tombe donc avec ses prémisses. C'est là une des erreurs ordinaires de ces recueils d'anecdotes hasardeuses qui s'appellent Correspondance secrète, Mémoires secrets, etc. , et qui ne doivent être consultés qu'avec une extrême circonspection.

M. Bourboulon, traqué, vilipendé, insulté pubUquement par la populace dévouée à Necker, finit par faire banqueroute en 1787, laissant un passif de quatre à cinq milHons ; ce sont les Mémoires secrets qui le disent. Il est certain qu'en 1788 M. Bourboulon avait cessé d'appartenir à la maison du comte et de la comtesse d'Artois.

Il avait quitté la maison de la rue RicheHeu depuis 1784^ pour habiter la Chaussée-d'Antin.

No 22. — Appartenait en 1669 à un M. Picault qui la légua en 1676 à l'Hôtel-Dieu et à l'Hôpital Général de Paris. L'Hôtel-Dieu, ayant revendu cette maison au président Henault en 17 10, n'en a pas gardé le dossier dans ses archives. Le président posséda trois maisons de ce côté de

la rue ; elles en forment quatre aujourd'hui, numérotées 22, 42-44 et 48.

No 24/ — Fut construite en i6$8 par Alexandre de L'Espine, juré du roi es œuvres de maçonnerie, frère cadet ou fils aîné de Simon de L'Espine, de qui j'ai déjà parlé sous le no 14. Après sa mort la maison appartint pour un quart à l'un de ses fils, à une Mme Le Clerc pour moitié, et le dernier quart : à un sieur Cosson pour deux douzièmes, et à M, MoufHe pour un douzième (171 5 à 1720).

Les Moufîle étaient une vieille famille de magistrature et de notariat.

Le sieur Soldato, l'hôte de Sacchini, vint habiter ici de 1797 à 1806.

N" 26. — La maison de Pradines, l'une des trois plus anciennes de la rue Richelieu. Beaurain constate qu'elle était déjà bâtie en 1643. Bernard de Pradines était en 1607 -secrétaire de la chambre du roi Henri IV et chargé des affaires de M^e la comtesse de Sault. (Cabinet des titres.) Il eut de sa femme Anne Bizet un fils nommé Charles, qui fut le constructeur de la maison dont il s'agit, et probablement le frère du Père de Pradines, confesseur des enfants de France au temps du cardinal de RicheHeu. Charles de Pradines eut un fils, Charles-Joseph, seigneur de Champotras et les Prés par Ronoy-en-Brie, qui fit reconnaître sa noblesse en 1698, au bureau de la rue de Tournon (Cab. des mss.)

En 1685, la maison de Pradines fut acquise par messire Gaspard Brayer, reçu conseiller en la troisième chambre des enquêtes du Parlement le 14 février 1675, et conseiller de la Grand'Chambre en 171 1; il mourut doyen de cette compagnie, dans sa maison de la rue de Richelieu en 1730, après avoir siégé cinquante-cinq ans. Sa fille cadette avait épousé le marquis de Ponteaux-sous-Montreuil; elle mourut le 5 mai 1758, à quarante-six ans. Sa fille aînée était la femme de Jean-Baptiste Bochart de Saron, conseiller au Parlement, dont elle était veuve lorsqu'elle mourut le 5 mai 1770, à soixante-deux ans. La maison de la rue

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Richelieu appartint . alors à leur fils Mgr Jean -Baptiste

Gaspard seigneur de Saron, président à la Grand'Chambre du Parlement de Paris, reçu le 20 mai 1755, mari d'Angélique-Françoise-Rosalie d'Aguesseau. Né à Paris le 16 janvier 1730, le président Bochart de Saron eut l'honneur mortel d'être le dernier des premiers présidents du Parlement de Paris. Nommé le 6 février 1789, il périt à l'âge de soixante-quatre ans sur l'échafaud révolutionnaire, le 20 avril 1794, avec ses collègues les présidents Mathieu Mole, Le Pelletier de Rosambo, Le Febvre d'Ormesson, et presque tous les anciens conseillers de la Grand'Chambre. Cet intègre magistrat était un savant mathématicien, et avait été reçu en 1779 membre de l'Académie des Sciences. Il avait publié à ses frais, en 1784, la Théorie des mouvements elliptiques et de la figure de la terre, de Laplace. La Révolution lui devait bien l'échafaud de Lavoisier. Une rue de Paris, percée entre l'avenue Trudaine et le boulevard Rochechouart en vertu d'une décision ministérielle du 29 mai 1821, porte le nom vénérable du président Bochart de Saron.

Les héritiers du président Bochart de Saron étaient le comte et le vicomte de Menou, issus du mariage de Louis- Victoire de Menou, colonel d'infanterie, avec Marie-Jeanne- Pauline-Rosalie Bochart, fille du premier président.

En prenant possession de l'hôtel des premiers présidents au Palais de Justice, le président Bochart de Saron se défit de sa maison de la rue Richelieu, qui fut acquise le 24 août 1789 par Mlle Marie-Jeanne Bertin, fille majeure, modiste de la reine Marie-Antoinette. M 'le Bertin avait habité jusque-là le no 10 actuel, attenant au Palais-Royal.

La devanture de sa boutique avec ses trois arcades à la romaine, style Louis XVI, a été conservée par la gravure, bien qu'elle n'offrît rien qui puisse nous sembler remarquable.

Elle mourut vers la fin de 1809 ou au commencement de 1810; laissant pour héritiers deux frères, qui vendirent la maison le 6 mars 18 10. A la suite de diverses transmissions dépourvues d'intérêt, cette maison devint, le 11 décembre 1823, la propriété de Charles-Gabriel Potier, le célèbre comédien des Variétés et de la Porte Saint-Martin. Elle fut

licitée le 23 février 1867, entre les héritiers de Madeleine- Jeanne Blandain, veuve de Charles-Gabriel Potier, morte le 29 octobre 1866, en son domicile boulevard du Prince-Eugène, no 70, parmi lesquels on trouve les noms de M. Henry- Potier, professeur au Conservatoire, et de M^i*^ Honorine Denis, femme de Charles-Marie Montgobert, veuve en premières noces de Ferdinand Laloue, enfants et petits-enfants du grand comédien.

C'est au rez-de-chaussée de cette vaste maison qu'était établi, en l'an VI, le glacier italien Garchi, que nous retrouverons plus loin au no 112. La vogue de Garchi précéda celle de Velloni et de Tortoni. Les amateurs, qui s'y rendaient au retour de la promenade ou du spectacle, s'y réunissaient dans une « salle nue, sans draperies, sans peintures, sans basce reliefs, mais élégante et haute, ornée de grandes glaces « encastrées dans des panneaux de bois orangé d'un beau « vernis avec des chambranles bleu céleste, éclairée par des « lampes de cristal de roche. » (Concourt, Directoire, p. 224.) On s'y asseyait sur des chaises étrusques autour de tables d'acajou.

Garchi était royaliste; il avait été blessé en combattant dans la journée du 13 vendémiaire, contre les troupes de la Convention. Ce fait d'armes, qui lui valait une cHentelle aristocratique, ne laissa pas que de lui attirer en revanche une fâcheuse aventure. Dans la soirée du 26 nivôse an VI (15 janvier 1798), une dizaine d'hommes armés envahirent le café Garchi, brisèrent les tables, les glaces, les quinquets, les cristaux, volèrent l'argenterie, blessèrent le colonel Fournier, aide de camp du général Augereau, et assommèrent le marquis de Rochechouart.

Ce fut un événement dans Paris; le général Bonaparte envoya un de ses officiers dans la soirée pour constater les faits. {Détail très exact du massacre qui a eu lieu la nuit dernière, etc. Se trouve rue Cherubini, no 1 1 , et chez la citoyenne Malherbe, au Palais-Égalité. Bibl. nat., LK7, 7539.) Dans la séance de Cinq-Cents du lendemain (16 janvier), le député Béraut, du Rhône, proposa et fit adopter l'envoi d'un message au Directoire, pour l'inviter à rechercher et à punir les auteurs de cette échauffourée, qui coïncidait avec un attentat

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bien autrement grave dont l'envoyé du Dey d'Alger, nommé Abu-Kaya, venait d'être victime six jours auparavant' (Voyez ci-après au no 87.) Les choses en restèrent là.

Peu de temps après, Garchi quitta le no 26 de la rue Richelieu pour s'installer, en 1798, dans l'hôtel Le Couteulx, au coin du boulevard, qu'il avait acheté le 22 brumaire an V (12 novembre 1796).

L'hôtel de Londres et la grande Taverne de Londres furent, à ce même no 26, la double création du restaurateur Beauvilliers, ancien officier de bouche du comte de Provence et a attaché aux extraordinaires des maisons royales ». C'est à Beauvilliers que revient le mérite d'avoir initié le public parisien aux produits de la cuisine anglaise, ainsi qu'il s'en fait gloire dans la préface de L'Art du Cuisinier (Paris, 1814), dédié à l'illustre marquis de la Voppalière. J'ignore si la cuisine de Beauvilliers répondait aux prétentions de son chef : tout ce que je sais, c'est qu'elle était singulièrement plantureuse ; un menu de vingt couverts, rédigé par Beauvilliers, ne comporte pas moins de dix entrées, outre les potages et les relevés, quatre plats de rôti et douze entremets, sans compter les desserts et les hors-d' oeuvre. Ces amas de victuailles n'effrayaient pas l'estomac complaisant de nos grandspères, et l'on s'assure, en consultant quelques ouvrages du commencement de ce siècle, entre autres les Souvenirs de Kotzebuë, que les repas de restaurateurs étaient de véritables festins .de Gargantua.

Beauvilliers mourut vers 181$. Le tableau alphabétique des hôtels garnis de Paris, publié pour l'année 181 7 par F.-V. Goblet, premier commis au bureau des hôtels garnis à la Préfecture de Police, enregistre la « Taverne de Londres, « tenue par M. Gauthier, fils adoptif et successeur de feu « Beauvilliers, Aux soupirs de Momus ! »

Le passage qui conduit du no 26 de la rue Richelieu au n» 23 de la rue Montpensier s'appela longtemps le passage Beauvilhers; il prit le nom de passage Potier aux environs

No 28. — La maison de M. Le Roy de La Sanguinière, qu'il ne faut pas confondre avec M. Le Roy du xviiie siècle,

l'aïeul de MM. dePalluel, propriétaires du no 40, était construite dès 1643 ^t se trouvait contiguë à celle de M. de Pradlnes. Je ne sais qui était ce contemporain du cardinal de Richelieu, non plus que M^es de Villeblain et de Saint-Martin, qui paraissent en cette maison sous les dates de 1703 et 1705, et que remplaça en 17 19 M. Dartaguiettc.

Celui-ci m'est beaucoup plus connu; j'ai même vu sa signature sur divers actes et je puis écrire correctement son nom, souvent corrompu en Dartaguette ou d'Artaguette.

Il paraît qu'au xviiie siècle comme de nos jours, les Basques émigraient volontiers en Amérique et qu'ils y réussissaient quelquefois. Tel fut le parti que prirent au moins deux des fils de Jean-Baptiste Dartaguiette, baron Daguerre, marquis de La Mothe Sainte-Heraye, secrétaire du roi, syndic général des États de Navarre, époux de Marie Diron. Le cadet, N. Dartaguiette, fut, au dire d'une note du Cabinet des titres, commandant des Illinois en Amérique, tué et défait « par les Chicacos ou sauvages du Chic, le i^r avril 1736, « aux sources de la Mobile, à l'orient du fleuve Mis- « sissipi ».

Mais l'aîné, plus heureux, revint de bonne heure en France avec une fortune énorme, dont il plaça une grande partie en acquisitions immobiHères tout autour du Palais- Royal. Il s'appelait Jean-Baptiste-Martin de La Hette Dartaguiette Diron, écuyer, et il acheta une charge de receveur général des finances de la généraUté d'Auch. Il posséda les terrains originairement attribués à M. Paparel dans le périmètre du Palais-Cardinal, l'hôtel de La Roche-Guyon rue des Bons-Enfants, et enfin la maison de la rue RicheHeu, aujourd'hui no 28, qu'il habita au moins de 1721 à 1741. Il épousa le $ juillet 1729 Marie -Victoire, fille de Jean- Baptiste Gaillard de la Vacherie, capitaine au régiment du Roi, chambellan du duc de Berry, gouverneur de la citadelle d'Arras, et de Marie-Charlotte Herauk, fille de René Hérault, qui fut heutenant de police de 1725 à 1740. J.-B.-M. Dartaguiette mourut avant le 25 mai 1754, son héritage ayant été partagé à cette date, devant Me Brochart, notaire, entre ses deux filles, Reine ou Renée-Jeanne-Charlotte, née

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le 26 avril 1730, mariée en 1750 à Charles-Louis de Carvoisin, comte d'Achy, mort maréchal de camp le 2$ mars 1784, à soixante-quinze ans; et Jeanne-Marie- Victoire, née le 26 juillet 173 1, mariée le 16 mai 1750 à Louis-Nicolas, marquis de Perusse d'Escars', né le 28 septembre 17 19, chevalier de Malte, colonel du régiment d'Escars réformé, puis l'un des seize colonels des grenadiers de France, colonel du régiment de Normandie en 1753 ; brigadier le i^r février 1759; lieutenant général, mort en Westphalie au mois de novembre 1795, ayant fait la campagne de 1792 avec les émigrés de l'armée de Condé

No 30. — Cette maison appartint en 1687 au sr Moriseau ou Maurisseau, puis en 17 18 à M. Nouveau, qui était un secrétaire du roi nouvellement reçu; Barthélemy-Jean Nouveau ne portait que depuis 17 19 le titre de conseiller secrétaire du roi, maison, couronne de France et de ses finances. M. Despere ou Despers, qui lui succéda soixante ans plus lard, était le syndic des perruquiers de Paris.

Un hôtel garni occupa la maison pendant quarante années, sous le nom d'hôtel d'Orléans d'abord, puis de Montpellier, puis de Nantes. Cette dernière désignation lui lut apportée en 18 10 par le propriétaire de cet ancien hôtel de Nantes dont un corps de logis démantelé subsista jusqu'en 1852 au milieu de la place du Carrousel, comme pour donner l'ancien alignement de la rue Saint-Nicaise.

No 32. — Les familles Dionis et Perrier, propriétaires depuis 1658 des maisons nos 32 et 34, appartenaient à la plus vieille bourgeoisie parisienne. La famille Dionis s'éleva par le notariat à la magistrature ; elle compte diverses illustrations, parmi lesquelles : Pierre Dionis, célèbre chirurgien, professeur d'anatomie au Jardin du Roi, premier chirurgien de la Reine, mort en 17 18; Etienne- Achille Dionis du Séjour, conseiller à la Cour des Aides, historien de cette compa-

ï. Un nombre incalculable de titres remontant très haut écrivent toujours d'Escars cette branche de la famille de Perusse ; j'ignore pourquoi ses descen. dants ont adopté l'orthographe Des Cars, qui est toute nouvelle.

gnie; Achille-Baptiste, son fils, géomètre, membre de l'Académie des Sciences de 1734 à 1794; enfin, M. Dionis du Séjour, conseiller au Parlement de Paris, fut député de Paris à l'Assemblée Constituante en 1789 et juge élu à Paris le 30 novembre 1790. Le nom de Dionis du Séjour est encore porté par un architecte parisien, et je crois qu'il subsiste d'autres membres de cette ancienne- et honorable famille.

Les Perrier sont moins connus, et si je sais qu'Anne Dionis épousa, vers la fin du xviie siècle, un marchand de draps du quartier Saint-Denis, appelé N. Perrier, je ne le dois qu'à mes études sur Molière et au singulier hasard qui fait que, pendant plus de cent ans, les héritiers d'Anne Dionis, veuve Perrier, avaient possédé, comme Anne Dionis elle-même, l'antique Jeu de Paume des Mestayers, où Molière fonda l'Illustre Théâtre en 1643.

Le Livre Commode d'Abraham du Pradel indique, à la date de 1698, M^e veuve Dionis, entrepreneur de menuiserie à la Porte Richelieu. Elle s'appelait Anne Baudin, veuve de Pierre Dionis, menuisier ordinaire des bâtiments du Roi dès 1665.

No 34. — Cette maison a les mêmes origines que la précédente, à partir de 16$ 8. Elle appartenait en 1780, d'après la légende du fief Popin au Cabinet des Estampes, à M. Ratgras, qui exerçait, en 1772, les fonctions de contrôleur contre-garde du directeur de la Monnaie de Paris. La maison fut possédée en 1827 par M. Hulot, qui laissa libre la communication par sa porte cochère entre la rue Richelieu et la rue Montpensier; c'est le passage Hulot, ouvert seulement depuis 1827 et non depuis 1787, comme le dictionnaire de MM. Lazare frères l'imprime par erreur.

C'est sur cette maison des Dionis et des Perrier que subsiste la plaque faussement indicatrice de la mort de Molière.

No 36. — Maison des Corneilles, peintres du roi. — Michel Corneille 1er, né à Orléans, vers 1603, l'un des douze anciens qui formèrent l'Académie de Peinture le jer février 1648, recteur le 7 octobre 1656, avait épousé le 4 février 1636 Marguerite Grégoire, fille de Michel Grégoire,

apothicaire, et sœur de Marie Grégoire, mariée depuis le 26 octobre 163 1 à Jacques Sarrazin, sculpteur du roi. Michel Corneille habitait depuis longtemps la butte Saint-Roch, d'abord rue Neuve-Saint-Roch, puis rue Neuve-des-Boucheries, puis rue Traversine, Traversante et Traversière, lorsqu'il fit bâtir en 1658 sa maison de la rue Richelieu, sur le terrain qu'il venait d'acheter, en même temps que les frères Marsy et le tailleur Baudelet achetaient celui des maisons nos 38 et 40. (Voir ci-dessus, p. 30.) Michel Corneille mourut rue Richelieu le 13 juin 1664, à soixante et un ans. Il avait eu dix enfants; son premier fils, Michel, qui mourut jeune, avait été présenté au baptême le 14 juillet 1640 par son grand -père Michel Grégoire et par Marie- Râdegonde Déranger, femme de Simon Vouet, fille de Philippe Beranger, procureur au Châtelet, et nièce de Jeanne Beranger, laquelle avait épousé Pierre Bejart, procureur au Châtelet, frère de Joseph Bejart et oncle par alliance de Molière. M. Jal a cru que Joseph Bejart s'était marié deux fois; c'est une erreur. Jeanne Beranger vivait encore en 1643, ayant été marraine le 7 juin, avec Jacques Sarrazin, d'un enfant de Simon Vouet. (Ext. des registres de Saint-Germainl'Auxerrois, recueilHs par M. Herluison.) Le Pierre Bejart qui se fiança le 28 mai 1620 à Marie Loyt est un fils du premier Pierre Bejart et de Jeanne Beranger, mariés en 1608.

Marguerite Grégoire, devenue veuve de Michel Corneille, loua sa maison à Mollier, le musicien-danseur, qui l'occupa avec sa elle et son gendre Itierde 1662 à 1676, et s'y trouva par conséquent, du ler octobre 1672 au 13 février 1673, le très proche voisin du grand Molière.

Michel, l'aîné des enfants de Michel 1er Corneille, peintre et académicien comme son père, habitait les Gobelins, où il mourut le 16 août 1706, à soixante- six ans. Son frère cadet, Jean-Baptiste, né le 2 décembre 1649, Peintre ordinaire du Roi, gendre de P. Mariette, vint habiter la maison de la rue Richelieu après 1679, sa mère sans doute étant morte, et lui-même y décéda le 12 avril 1695, à l'âge de quarantesix ans.

Dans cette maison se trouvait en 1847 le cabinet du célèbre dentiste Désirabode.

No 38. — C'est la maison des frères Marsy ou de Marsy, les sculpteurs du roi, à la postérité desquels paraît se rattacher M. le comte de Marsy, le savant archéologue de Compiègne, mon collègue à la Société de l'Hstoire de Paris.

L'œuvre des frères Marsy, l'honneur de la grande école française du xviie siècle, est très considérable; il me suffit de citer ici le groupe de Latom, en marbre blanc; le groupe de Bacchus en plomb , et surtout le troisième groupe des Coursiers du Soleil, dans les Bains d'Apollon^ ouvrages admirables qui comptent parmi les plus importants du parc de Versailles.

J'ai dit (page 29) que les frères Marsy possédaient deux maisons joignantes faisant l'encoignure du fossé de la ville et de la rue Richelieu; j'en parlerai au no 87, dont elles occupaient l'emplacement. Mais je dois placer ici quelques détails intéressants que les archives du no 87 me fournissent sur la maison no 38.

Les deux frères Marsy, propriétaires de la maison no 38, moururent à trois jours de distance : Gaspard I^r, sculpteur et architecte juré bourgeois, le 13 mai 167/I, chez son gendre Rahault, marchand de soie, rue des Prouvaires; et Balthazar, sculpteur, le 16 du même mois, dans sa maison de la rue Saint-Marc, proche la porte Montmartre.

Gaspard laissait deux enfants : Gaspard II, sculpteur comme son père, qui mourut recteur de l'Académie royale de. Sculpture, le 20 décembre 1681, rue Frementeau, dans une dépendance du Louvre, et Marie-Thérèse de Marsy, femme d'Alexandre Rahault.

Gaspard II laissa pour unique héritier Claude-Balthazar de Marsy, avocat au Parlement, qui paraît s'être mêlé d'affaires financières. Je le trouve taxé pour 20,000 livres par la Chambre de justice au rôle du 19 décembre 17 16, dit « le gras, », parce qu'il s'élevait à une forte somme (17,127,481 livres).

Une sentence de Hcitation fut rendue par le Châtelet le 4 juillet 1705, entre Claude-Balthazar de Marsy, seul héritier de son père Gaspard II et héritier pour un sixième de Marie- Thérèse de Marsy, sa tante, et les cohéritiers de celle-ci.

Il y est rappelé, dans la description de la maison du Palais-Royal (n° 38), que du côté gauche de la cour « est «c un puits mitoyen sur la maison voisine appartenant au « sieur Baudelet », ce qui corrobore surabondamment mes précédentes investigations à ce sujet.

Le cahier des charges de la li citation contient l'article suivant :

a L'adjudicataire ne pourra prétendre que les vendeurs le ce fassent jouir de l'escalier qui sert à descendre dans le « jardin du Palais-Royal, attendu qu'ils n'en jouissent que « par souffrance. »

Cette stipulation détermine le caractère du droit de passage dont jouissaient les riverains du jardin royal, et elle explique la réserve analogue formulée par M. et M^e Le Roy, pour la maison no 40, dans le, bail de l'hôtel de Chartres. (Voir p. 69 et 70.)

Il n'existe plus aucune trace de l'ancien passage du no 38.

Les maisons furent adjugées à Claude-Balthazar de Marsy, quoique le Terrier royal les attribue à Alexandre Rahault, qu'il appelle Raoult.

La maison no 38 était en 176$, comme on l'a déjà vu, possédée par M. Miotte de Ravanne, grand maître des eaux et forêts. Aux mêmes dates, l'autre maison des Marsy à la porte Richelieu appartenait à une dame Anne-Catherine Miotte, veuve Hatte, qui paraît avoir été la sœur de M. de Ravanne. (Voir ci-après le no 85.)

Les almanachs de 1805 et 1806 indiquent, sous le no 125 s de la section de la Butte-des-Moulins et sous le no 3 8 actuel, l'hôtel et le passage Breton. L almanach de 1820 transporte l'hôtel Breton au passage du café de Foy, c'est-à-dire au no 46. Après cette dernière mention, l'hôtel Breton disparaît.

No 40. La maison des Baudelet, où mourut Molière, formant l'objet essentiel du présent livre, je n'ai rien à en dire de plus. Je dois cependant compléter la filiation de MM. Cretté de Palluel, en rappelant les titres d'un homme éminent qui fut leur aïeul et dont le nom ne saurait

être omis dans un livre qui leur doit tant de reconnaissance.

Le père de M. Alexandre Cretté baron de Palluel, de qui j'ai parlé p. 38, était François Cretté de Palluel, seigneur de Palluel, Blaru et Pontgalland, né à Drancy près Paris le 31 mars 1741, député à l'Assemblée provinciale de l'Ile-de- France le 19 août 1787, juge de paix de Pierrefitte en novembre 1790, député à l'Assemblée nationale législative en septembre 1791, mort à Dugny le 29 novembre 1798, à cinquante-huit ans. Incarcéré avec son frère et son vieux père le 27 prairial an II, François de Palluel fut délivré par la journée du 9 thermidor. Ce fut un des plus savants agronomes de France, et il fit partie à ce titre de la Commission de l'Agriculture et des Arts. Passionné pour les arts et pour les vieux monuments de notre histoire , on lui dut , pendant la Terreur, la conservation du fauteuil de Dagobert.

Je place également ici, comme en son meilleur lieu, quelques observations qu'impose à ma conscience la mort aussi prématurée qu'imprévue de mon cher confrère, collègue et ami Edouard Fournier. Je tiens à ce qu'on sache bien que les premières feuilles du présent Hvre étaient imprimées déjà lorsque l'érudition française fit cette perte douloureuse; je ne voudrais pas que ma contradiction très nette de ses travaux sur la maison mortuaire de Molière fût prise pour un manque d'égards envers sa mémoire. S'il en eût été temps encore, j'aurais modifié quelques tournures de phrases qui n'auraient pas blessé l'écrivain vivant et très armé d'ailleurs pour se défendre, mais qui, publiées aujourd'hui, pourraient étonner par leur allure polémique, si je n'en donnais l'explication.

Le catalogue de la bibliothèque d'Edouard Fournier annonçait sous le no 2076 un « Plan de l'étendue du fief Popin suivant « l'arrêt du Grand Conseil du 30 septembre i683,in-i6 cart. ». C'était évidemment le document sur lequel mon regretté confrère avait appuyé son identification du no 42 de la rue Richelieu avec la maison mortuaire de Molière. Je m'en suis rendu acquéreur. Ce petit carnet manuscrit de 23 feuillets est fort curieux ; il contient la réduction presque microscopique, mais fort exacte, dîi grand plan conservé aux

Arch. Nat. (Seine, Ille classe, no 129) et que j'avais fait copier, il y a trois ans, pour la rédaction de mon propre travail. En outre, il donne le plan du fief de la Butte à la Ville-Neuvesur-Gravois en 1721 (le quartier Bonne-Nouvelle). Il a vraisemblablement servi d'aide-mémoire à un régisseur ou à un procureur chargé de recouvrer les droits afférents à ces deux fiefs, car son propriétaire a écrit au revers du cartonnage et sur le premier feuillet les formules d'ensaisinement à l'usage tant du seigneur que du vassal.

Le carnet contient en outre l'état des propriétaires, maison par maison, en 1721, avec les changements ultérieurs dont le plus récent est de 1750; il va donc beaucoup moins loin que la légende de la copie mss. du grand plan conservée au Cabinet des Estampes; mais, en revanche, il remonte beaucoup plus haut et indique le nom de presque tous les propriétaires d'origine ; c'est en cela que mon acquisition, que j'ai été très fâché de disputer à la Bibliothèque Carnavalet, m'a rendu quelque service. Mais ce qui lui donne surtout un prix particulier, c'est que le carnet contenait une note manuscrite d'Edouard Fournier, que je transcris textuellement :

« La partie entourée de rouge indique l'emplacement « exact de la maison, dont Baudelet, tailleur de la Reine, « était propriétaire depuis quinze ans, quand Molière y « mourut le 17 février 1673. Cette maison, dédoublée en « 170$, est aujourd'hui remplacée par celles qui portent « les nos 38 et 40, et qui font face à la rue Villedot. »

Je n'ai plus à discuter l'erreur qui fait porter le dédoublement sur les nos 38 et 40 au lieu des nos 40 et 42; ce qui ressort de cette note, c'est qu'Edouard Fournier, abandonnant le 42, était en train de se convertir au no 40, c'est-àdire à la vérité.

La conversion n'aurait pu manquer de devenir complète dans un temps donné, puisque le petit plan manuscrit place très exactement l'hôtel Crussol au coin gauche de la rue Villedo et non au coin droit, où Edouard Fournier l'avait placé dans son travail de 1862.

Je n'ai pas besoin de faire remarquer que l'encadrement au crayon rouge, qui comprend la maison des frères Marsy et

la maison Baudelet (nos 58 et 40), a été tracé après coup, probablement par Edouard Fournier lui-même, atin de circonscrire sur le plan le champ de sa recherche. Je tiens seulement, pour enlever toute consistance à l'hypothèse, absolument sans base, d'un dédoublement de la maison no 40 en 1705 ou en toute autre année, à rappeler :

10 Que la parcelle sur laquelle Baudelet fit construire sa maison en 1658 contenait la moitié de 103 toises superficielles, ainsi qu'il résulte du contrat passé devant De Vaulx et Daubanton, notaires, le 9 février 1658, soit 51 toises et demie de superficie (196 m. c.) ;

20 Que le carnet ms. provenant de la bibliothèque d'Edouard Fournier indique exactement (fo 3) cette même superficie de $1 toises et demie comme subsistante en 1721 ;

30 Que l'ordonnance du bureau des finances du 7 avril 1767, qui autorisa la reconstruction de l'ancienne maison Baudelet, donne l'alignement pour la réédification « sur les « anciens vestiges » ; la façade étant de 36 pieds, sur 8 toises 3 pieds 9 pouces de profondeur, reproduit la contenance originaire de 196 mètres, moins 28 pieds carrés (environ 3 mètres carrés), résultant d'une évaluation en moins d'un pied sur la façade (35 pieds au Heu de 6 toises);

4° Que le mesurage sur le terrain donne exactement, à l'heure où nous écrivons, la façade de 35 pieds (11 mètres 18) indiquée par l'ordonnance de 1767, sur une profondeur de 17 mètres 25, qui, multipliées l'une par l'autre, donnent 195 mètres et une légère fraction.

Ainsi, la contenance de la propriété des Baudelet n'a pas varié d'une toise carrée depuis deux cent vingt-trois ans. Bien entendu que les différences infinitésimales que présentent les divers toisés résultent de petites erreurs inévitables dans ce genre d'opérations, mais dépourvues d'importance, puisqu'elles n'afî"ectent pas le résultat général.

J'ai dit, à la page 37, que M. Le Roy avait cédé en 1773 son office de receveur de la capitation des corps et communautés, arts et métiers de la Ville de Paris, à M, CoUart du Tilleul. J'ajoute que ce dernier était entré dans l'administration avec M. de Sartines en 1759, en qualité de premier commis de la lieutenance générale de police, chargé du bu-

reau du commerce, manufactures, agents de change, loterie, religionnaires, nouveaux convertis et dépenses secrètes. Ses bureaux furent successivement établis rue Saint -Pierre- Montmartre, rue de la Sourdière, boulevard Montmartre, et rue Chabannais. Il continua ses fonctions sous M. Le Noir, successeur de M. de Sartines, et se retira en 1784. M. Jules Dutilleul était employé dans ce bureau et y resta, après la retraite de son père, jusqu'en 1789, sous M. de Crosne, le dernier en titre des lieutenants généraux de police. Il devint en 1793 chef de la septième section de la Commission de liquidation de la Dette pubHque établie place des Piques, n» 18 (place Vendôme, no 13), sous la direction de M. Louis- Valentin Denormandie.

Au moment où s'achevait la rédaction de ces notes, la maison où mourut Molière, mise en vente en la Chambre des notaires, a été achetée le samedi 12 juillet 1881, sur la mise à prix de 400,000 francs, par la Compagnie d'assurances sur la vie La Foncière.

Nos 42 et 44. — J'ai consacré un chapitre spécial à ces deux maisons (pages 40 à 47), et j'ai prouvé qu'autrefois elles n'en faisaient qu'une. Il me reste à ajouter qu'il en est de même aujourd'hui, non plus quant à la propriété, mais quant à l'habitation, car MM. Bonamy et Ducher, tailleurs, occupent de plain-pied le premier étage des deux maisons, avec jouissance des escaliers aboutissant respectivement aux portes bâtardes nos 42 et 44.

Je complète par un court résumé biographique ce que j'ai dit du peintre Tourniere, ancien locataire de cette maison, contemporainement à la fondation du café Foix.

Robert Le Vrac Tourniere, né à Caen vers 1688, élève de frère Lucas de La Haye, de l'ordre des Carmes, et de Bon Boulogne, fut reçu à l'Académie royale de Peinture le 24 mars 1702 (il avait donc quatorze ans?), comme peintre de portraits, sur ceux des peintres Monier et Michel Corneille, qui sont aujourd'hui à l'École des Beaux- Arts, et comme peintre d'histoire le 24 octobre 17 16 (alias 26 mai 17 14), sur la présentation de sa Dibutade, qui appartient au Musée du Louvre (no 580). Il fut adjoint à son professeur

puis le 28 septembre 1725 jusqu'à 175 1. Retiré dans sa ville natale, il y mourut le 16 mai 1752 (et non le 18, comme le dit le livret du Musée), âgé de quatre-vingt-quatre ans. Son portrait, peint par Pierre Le Sueur pour son morceau de réception, le 30 septembre 1747, est au Musée de Versailles.

No 46. — Cette maison appartint d'abord à un sieur Inard ou Juard, de qui je ne sais rien. Elle était en 1699 à Pierre Monnerot, doyen des conseillers du Châtelet de Paris, où il siégeait depuis 1661, et qui habitait la rue Sainte- Anne, à la butte Saint-Roch. Pierre Monnerot, propriétaire et seigneur de la terre de Sèves ou Sevrés, près Saint-Cloud, après son père Monnerot l'aîné, de qui Sauvai a dit qu' ce il « s'étoit joué de l'eau à Sève avec plus d'artifice que les a Romains n'ont fait à Tivoli et à Frascati », était fils de Pierre Monnerot, receveur général d'Orléans, de qui je parlerai plus amplement, ainsi que de sa famille, sous les nos 68 et suivants, et de Marguerite Laugeois. Notre Pierre Monnerot mourut en août 1707, sans avoir été marié. Ses héritiers, bénéficiaires, qui durent être sa sœur Marguerite Monnerot et le mari de celle-ci. Bernardin Cadot, marquis de Sebeville, neveu du maréchal de Bellefonds, vendirent la maison de la rue Richelieu le 28 février 1729, par contrat passé devant M^ Portier, le notaire d'en face (no 53 d'aujourd'hui), à Toussaint Fouchet et Jeanne Bedoré, sa femme, qui la laissèrent à leur fils Robert-Toussaint Fouchet, écuyer, secrétaire du roi, président-trésorier de France au bureau des finances de la généralité de Montauban. Elle fut licitée sur la succession du président Fouchet, et adjugée, par sentence du Châtelet, le 18 août 1770, à Denis-Jean Duchauffour, premier commis des finances, représentant Pierre- Antoine Jousserand et Marie-Élisabeth Dupuis, son épouse, propriétaires du café de Foix. M. et M^e Jousserand se défirent de la maison par acte devant Grard, notaire, le 4 août 1788. Elle fut ensuite possédée par divers, entre autres parM™? Anatole-Louise-Marie Eudes de Mirville, épouse séparée quant aux biens de M. Jacques Duval, comte d'Espremenil, colonel de cavalerie, né le 30 mai 1770, fils de Jacques Duval

d'Espremenil, avocat au Châtelet, et de Marie-Madeleine Devaux. L'acquisition de Mme d'Espremenil date du 21 février 1824.

Barbe-Rose Courtois, veuve de Jean-Henri Nadermann (ces noms manquent à l'article Nadermann du dictionnaire de Fétis), fut, de 1805 à 183 1, locataire d'une partie de cette maison, où elle tenait un magasin de musique et de harpes fabriquées par ses fils, les célèbres facteurs et virtuoses François-Joseph et Henri Nadermann, qui furent l'un et l'autre harpistes de la musique du Roi et professeurs au Conservatoire.

Avant de venir prendre rue Richelieu le local laissé disponible par la transplantation du café de Foix sous les arcades du Palais-Royal, la maison Nadermann était établie rue d'Argenteuil, à la butte Saint-Roch. Jean-Henri Nadermann, luthier ordinaire de la Dauphine qui devint la Reine, outre l'exécution de deux harpes, l'une en cuivre, l'autre en argent, qui eurent le plus heureux succès, avait inventé vers 1778 une nouvelle « guitarde de Vankecke » (sic)^ qui permettait de moduler dans tous les tons, c'est-à-dire de transposer « au « moyen d'une méchanique placée dans le manche ». L'annonce que j'ai sous les yeux fait remarquer que « l'on ne oc s'étoit point encore avisé, avant l'Auteur, d'aller chercher ce des demi-tons hors du seillet ».

Arrivons au Café de Foix. J'ai déjà dit qu'il apparaît à l'Almanach royal de 17 13 avec l'adresse du peintre Robert Tourniere; ainsi hbellée : « joignant M. Foix, limonadier ». Le petit carnet ms du fief Popin indique comme acquéreur immédiat des Monnerot en 1709 un sieur Foùhet. Or, le nom ce Foùhet » reproduit exactement la prononciation du nom œ Foix » suivant l'usage de cette époque-là. (Voyez la règle de Régnier Desmarest, qui consiste à prononcer en général Vûi par oè. comme dans/ciy. Traite de la Grammaire française, p. 44.) Plus tard, dans une sentence du Châtelet de Paris du 31 août 176), je retrouve le Café de Foy appelé le c( caflfé de Foùhet ». Je ne veux pas induire de là que le fondateur du café de Foix s'appelât réellement Foùhet, mais seulement qu'on le nommait ainsi communément; et comme il se trouve inscrit en qualité du propriétaire en 1709, quoi-

qu'il ne l'ait jamais été, l'acquéreur de la succession Monnerot s'appelant Fouchet et non Foùhet, j'en conclus que le rédacteur du carnet a confondu les noms presque semblables du propriétaire et du locataire, ce qui semblerait une preuve assez forte que le café de Poix, ainsi désigné par l'autorité supérieure de l'Almanach royal de 171 3, existait dès 1709 et sans doute quelque peu devant. Le petit carnet ne fait d'ailleurs que reproduire le nom de Fouhet, donné comme celui du propriétaire de la maison par les aveux et dénombrements de 1711, 1721 et 1744 (Arch.Nat., Archev. S. 1121). Mais j'arrête ici cette démonstration, devenue superflue par suite de la trouvaille que je fis dans la riche bibliothèque parisienne de mon collègue et ami M. Romain Boullenger, quelques jours avant ia mort prématurée de ce jeune érudit. Le supplément (rarissime) aux Tablettes royales de renommée et d'indication pour le premier trimestre (1778?), in-80, sans date et sans nom d'éditeur ni d'imprimeur, contient à la page 44, ire colonne, la note suivante : « Jousseran, rue de Richelieu, au Café de Foi ; ce (c Café, un des plus anciens de cette capitale, établi en 1700, oc est aussi un des plus renommés pour le bon café, les glaces « et limonades. On ne joue communément dans ce Café « ni aux dames ni aux échecs, mais nombre d'Officiers et de « Financiers qui s'y réunissent, après la promenade, pour y « discuter sur les affaires politiques et les nouvelles du jour, « rendent ce lieu très agréable et très amusant. »

Ainsi, le café Foix, Foy ou Fouhet date de 1 700, c'est-à-dire du temps où le conseiller Pierre Monnerot était propriétaire de la maison, et il n'y a plus lieu de s'arrêter à la similitude du nom de Foùhet avec celui de M. Toussaint Fouchet qui, après Pierre Monnerot, posséda la maison dont le café Foix n'occupait qu'une faible partie, ainsi que cela est établi par la sentence du Châtelet de Paris des 18 août 1770 et 7 décembre 1771 (Arch. Nat. Y. 2869), qui contient une description ainsi conçue : « Une grande maison appelée vulgairement le « caffé de la Foy, rue de Richelieu, donnant sur le jardin du « Palais-Royal, ayant porte cochère, boutique et arrière- « boutique de chaque côté de ladite porte; appartement de « six pièces de plain-pied aux premier, second et troisième

l8o APPENDICE.

« étages, ornez de boiseries et glaces ; chambres de domes- « tiques au quatrième; un grenier au-dessus; belles caves « sous ladite maison; cour, puits et autres aisances; louée « le total 6,335 livres, tenant d'un côté à la maison de M. le « président Ennaud (lisez Henault), d'autre à celle de M. le « marquis Dobter (lisez d' Aubeterre) ; par le derrière sur le Pa- « lais-Royal; les boutiques occupées ^ar un limonadier nommé « le caffè de la Foy et l'autre par un marchand de toiles. »

J'ai dit que le fondateur du café Foix avait eu un successeur plus ou moins immédiat en 1769, nommé M. Delondres. M. et Mme Jousserand, successeurs de Delondres, firent évidemment fortune dans leur commerce, puisqu'ils achetèrent la maison aux héritiers du président Robert- Toussaint Fouchet en 1770. Lorsque les galeries du Palais-Royal se construisirent en 1784, le café de Foy y descendit; M. et M^e Jousserand achetèrent les arcades nos 57 à 60, et revendirent quatre ans plus tard, en 1788, la maison de la rue Richeheu. Mme Jousserand, qui avait succédé à son mari, au dire de Girauit de Saint- Fargeau, mourut en janvier 1842, laissant une fortune de cinq millions. L'Almanach du commerce pour l'an XII donne pour propriétaire du café de Foy M. Cellier, à qui succéda, vers 1807, M. Philippe-Baltasard-Marin Lenoir, époux de Marie- Aspasie Jousserand, fille ou petite-fille des anciens propriétaires du café Foy. Mme veuve Lenoir mourut le 4 mars 1874, seule dispensatrice, parle prédécès de son mari, d'une fortune considérable ; elle institua pour sa légataire universelle l'Assistance publique de la Ville de Paris, à la charge de legs dont le principal était ainsi formulé : « Je a donne et lègue à l'État^ pour le Musée de Louvre, ma collecte lion de tabatières, mes émaux anciens, mes miniatures « anciennes, mes ivoires anciens, mes bijoux anciens, mes « vieux laques ... à la charge par le Musée de placer ces « objets d'art, en les laissant dans les vitrines où ils se trou- « vent, que je donne aussi au Musée, et sans les diviser, « dans une des galeries du Louvre, avec ces mots pour sus- X cription : Don de M. et Afme Philippe Lenoir. » Le legs a été accepté; il comprend deux cent quatre tabatières, trois émaux, soixante-quatorze miniatures, onze ivoires, soixantesix bijoux, vingt-trois laques; admirable collection qui fait

LA RUE RICHELIEU DEPUIS SA CRÉATION. l8l

honneur au goût artistique de M. et M^e Philippe Lenoir. L'ancien café de Foix occupait vraisemblablement la boutique de droite, où est maintenant une brasserie; cela se déduit de l'adresse donnée pour la maison no 44 , au temps où Pierre Tourniere y demeurait « joignant M. Foix, limonadier » .

No 48. — Le propriétaire indiqué par l'État de 1684 est M. Jean Chebron de Bonnegarde, écuyer, gentilhomme servant chez le Roi, époux de Marie de L'Espine, sœur de Nicolas et fille de Simon. (Voyez plus haut nos 14 et 24.) M. Chebron de Bonnegarde, constructeur, avec la famille L'Espine, de la rue de la Sourdière, qui fut nommée un instant rue de L'Espine (actes notariés des 16 avril 1666 et 28 mai 1669, faisant partie de mon cabinet), fut le père de : 10 Gilles Chebron, conseiller du roi, élu de Paris, substitut du procureur général de la Chambre des Comptes ; 20 Henry Chebron de Bonnegarde, contrôleur général des rentes de l'Hôtel-de-Ville en 1697, et contrôleur du greffe de la Chambre des Comptes en 1727; 30 Barbe-Élisabeth Chebron, femme de Jean Charpentier, conseiller du roi, contrôleur général des rentes de l'Hôtel-de-Ville de Paris ; 40 Joseph-Simon Chebron de Bonnegarde, contrôleur général des mêmes rentes ; 50 Marie- Anne Chebron, femme de Philippe Delbosc, conseiller du roi , contrôleur général des mêmes rentes, viagères et tontines ; 60 Louise Chebron, femme de Pierre Bernier, procureur au Parlement. Je recueille cette filiation dans un dossier, qui m'appartient, d'actes relatifs aux familles L'Espine, Chebron et Charpentier, datés de 1662 à 1699.

En 171 5, une Jeanne de L'Espine était la femme de Jean Charpentier, commissaire des guerres, et en 1738 Gilles Charpentier, avocat au Parlement élu de Paris, était l'époux de Marie-Thérèse Chebron.

Nous retrouverons ces trois familles, étroitement alhées, les L'Espine, les Chebron et les Charpentier, aux nos 23 et 63 de notre rue Richelieu.

Les aveux du fief Popin (Arch. Nat. S. 1 121) indiquent comme le successeur de M. Chebron de 1701 à 171 1, au no 48, M. Payen de Montmort, que je trouve, de 1694 à 1727, l'un des douze maîtres d'hôtel ordinaires du Roi, avec survi-

l82 APPENDICE.

vance en faveur de son neveu Hugues -Florent -Gabriel, marquis de Montmort. Je m'empresse d'ajouter, pour prévenir toute méprise, qu'il ne s'agit pas ici du Montmort chez qui Molière lut un jour les trois premiers actes de Tartuffe^ en présence de Chapelain, de Ménage et de l'abbé de MaroUes. Cet autre Montmort, cher aux lettres, était Henri-Louis Habert de Montmort, doyen des maîtres des requêtes, reçu membre de l'Académie française en 1635, après ses deux frères Philippe Habert et Germain Habert, abbé de Cerizy. Il était fils de Jean Habert dit le Riche, trésorier de l'extraordinaire des guerres, et frère d'Anne Habert de Montmort, qui, veuve de Charles de Thémines de Lauzières, épousa en secondes noces le maréchal d'Estrées. C'était un homme lent, timide, s'expliquant avec peine (Bibl. Nat., ms fr. 14018); mais infiniment spirituel, adorant les lettres et les sciences, et se plaisant à réunir autour de lui les beaux esprits de ce siècle fertile. Il avait retiré Gassendi dans sa maison, et c'est là que le célèbre philosophe, dont Molière avait été, dit-on, l'élève, rendit le dernier soupir en 1655. M. de Montmort mourut en 1679, dans un âge très avancé, car il était depuis plus de dix ans le doyen des maîtres des requêtes, laissant une fille mariée à Bernard de Rieux, seigneur de Targis, maître d'hôtel ordinaire du Roi.

Revenons à M. Payen de Montmort, pour dire qu'il vendit sa maison vers 1709 à Jean-Remi Henault, de qui elle pas§a à son fils le président. Celui-ci la possédait encore en 1770, époque de sa mort, ainsi qu'il résulte de la description du Chàtelet citée dans l'article précédent (no 46).

En 1788, on trouvait dans cette maison l'étude de Me Farmain, notaire, et les bureaux de M. Fauveau, payeur de rentes, de qui je parlerai au no 39 (hôtel de Bezons).

]sjo 50. — Cette maison se recommande à l'attention du passant par l'intégrité de sa physionomie architecturale. Deux charmantes consoles encadrant l'imposte en fer forgé de la porte cochère appartiennent à la pleine floraison du style Louis XV. Il n'en fallait pas tant pour stimuler ma curiosité, et, circonstance bien faite pour la redoubler, la tradition locale voulait que M"^'^ Du Barry eût demeuré là. Grâce à l'obli-

geance de M. Maingot, un modeste mais habile amateur de musique classique, fils de la respectable dame à laquelle la maison appartient aujourd'hui, et qui a bien voulu me communiquer ses titres, j'ai su la vérité.

Le plus ancien propriétaire connu de la maison no 50 est un notaire appelé Jullien Touchard, mari d'Anne-Marguerite Loir, dont je découvre la parenté dans le recueil de M. Herluison; Anne-Marguerite, née le 17 août 1673, était la fille de l'orfèvre Alexis Loir et de sa femme Marie Madré, et la nièce du peintre Nicolas Loir, l'un des décorateurs du palais des Tuileries, auteur d'un portrait de Molière que j'ai exposé au foyer de la salle Ventadour en 1873. La maison avait été probablement bâtie et vendue par Pierre-Nicolas de L'Espine ; du moins, c'est sur la poursuite de cet « architèque » , comme on écrivait et prononçait en ce temps-là, que le notaire Touchard fut exproprié par une sentence des requêtes du Palais du 27 février 1697, et adjugée à Nicolas- Edouard -Philybert Olier, conseiller au Grand Conseil, que le Terrier royal appelle le conseiller Aulic, ce qui forme un singulier jeu de mots. Jean-Philibert Olier de Touquin, son fils, devint maître des requêtes en février 17 19.

Le conseiUer Ollier revendit la maison par contrat devant Mouffle, notaire, le 11 novembre 1700, à la famiUe Chaperon, de qui elle passa à Espéirance-Catherine Chaperon, veuve d'Antoine Paris, écuyer, commissaire des guerres, l'un des quatre célèbres frères Paris. Sur licitation entre les héritiers de M^e Chaperon de Paris, la maison fut adjugée par sentence du Châtelet du 8 janvier 1738, insinuée le 10 février suivant, au procureur Jacques CoUin, pour le compte de Louise-Madeleine La Motte, épouse séparée quant aux biens de François Poisson de Lucy, officier de feu S. A. R. Mgr le duc d'Orléans, régent du royaume.

Mme Poisson mourut au commencement de 1755- L'inventaire et le partage des biens de sa succession eut lieu pardevant MeHn, notaire, le 28 juin de la même année, entre ses deux enfants : Jeanne- Antoinette Poisson, « dua chesse- marquise de Pompadour, dame de Bresse, La a Rivière et Saint-Cyr, La Roche et autres lieux, épouse « séparée de messire Charles-Guillaume Le Normand, sui-

l84 APPENDICE.

« vant sentence du Châtelet rendue en la chambre du « conseil le 15 juin 1745, prononcée le 16, insinuée le 18; « néanmoins autorisée à la fin des présentes, par acte reçu « Melin le 5 juin 1755. » J'ai retrouvé aux Archives Nationales (Y 9048) la sentence de séparation, dont l'existence m'était révélée par les archives notariées de M. Maingot. Elle ne porte que sur les biens et prononce la liquidation de la communauté à la requête de l'épouse contre le mari qui ne se présente pas. On voit que la légende locale contenait quelque chose de vrai : il faut seulement y substituer le nom de M""e de Pompadour à celui de Mme du Barry.

La maison n'avait été complètement payée entre les mains des héritiers Chaperon et Paris que par actes devant Melin, des 2 juillet 1747 et 22 août 1752; encore est-il dit dans le premier de ces actes que les 12,000 livres payées à cette date par François Poisson de Lucy proviennent des deniers de Jean Paris de Montmartel, comte de Sampigny, baron de Dagouville, seigneur de Brunoy, etc., frère du précédent possesseur et parrain de la marquise.

Il est probable que Jeanne-Antoinette Poisson habitait avec ses parents cette maison de la rue Richelieu lorsqu'elle épousa, à l'âge de quinze ans, le 19 mars Ï741, Charles- Guillaume Le Normand, seigneur d'Étiolles, chevalier d'honneur du présidial de Blois, puisque le mariage fut célébré à Saint-Eustache, d'où relevait ce côté de rue; le marié denjeurant alors rue Saint-Honoré, sur la paroisse Saint-Roch. La maison paraît avoir continué d'être habitée bourgeoisement jusqu'à la mort de la marquise de Pompadour (14 avril 1764). De ce mariage naquirent deux enfants : Guillaume -Charles -Louis Le Normant, né le 26 décembre 1741, mort sans doute en très bas âge, et Jeanne- Alexandrine, née le 10 août 1744, morte le 1$ juin 1754. Le marquis de Marigny se trouva donc seul héritier de sa sœur, et par conséquent seul propriétaire de la maison de la rue Richeheu. C'est en cette dernière qualité que M. de Marigny loua la maison, par bail devant Picquet, notaire, du i^r avril 1770, à Marie-Charlotte Pépin, veuve en premières noces de Pierre Gelée, bourgeois de Paris. Ce bail fut résilié par acte passé devant Picquais, notaire, le 26 mars 1776,

entre le marquis de Marigny, les héritiers de la veuve Gelée, décédée en 1775, et son second mari, M. Daniel O' Sullivan, commandant des grenadiers du régiment Royal Irlandais. A cet acte figure, comme procureur d'un des mineurs Gelée, Jacques -François Paris, sculpteur et chef des travaux à la manufacture royale de Sèvres. M^e Gelée tenait dans cette maison un hôtel meublé connu d'abord sous le nom d hôtel de Nassau. Le commandant O' SuUivan y demeurait.

Le bail fut cédé par le même acte à Dominique-Adrien- Jean- Baptiste Desain, maître perruquier, pour neuf ans à partir du i^r avril 1776, et la maison elle-même sortit des mains du marquis de Marigny le 12 juillet 1777, par acte devant Deherain, au profit de MM. Gédéon-Charles-François-Philippes Duclos-Lange, et de Nicolas-Louis-Guillaume Arnoult, acquéreur par indivis, y compris les meubles et ornements garnissant la maison. L'hôtel s'appelait alors hôtel Montpensier, en l'honneur du plus jeune fils du duc de Chartres, qui venait de naître au Palais-Royal le 3 juillet 1775- MM. Duclos-Lange et Arnoult, qui n'avaient agi probablement qu'en qualité de fondés de pouvoirs, recédèrent leur acquisition dès le 17 décembre 1777, à Pierre Rogé, bourgeois de Paris, et à Marie Piery, sa femme; l'hôtel, devenu hôtel Suffren vers 1787, porte depuis 1792 le nom d'hôtel de Strasbourg,

Une pièce sans date, faisant partie des archives de Mme Maingot, indique que l'hôtel Montpensier fut loué par M. et Mme Roger à M. le marquis de Gouffier. M. Roger, ayant fait de mauvaises aff'aires, vendit volontairement sa maison, qui fut adjugée devant Moreau, notaire, le 13 mars 1788, à Marie-Louise Forestier, veuve de Jean-Baptiste- Alexandre Brisset, de qui elle passa par diverses transmissions amiables à M^e veuve Maingot, propriétaire actuelle.

No 52. — Les anciens propriétaires de cet immense logis, qui devait offrir une habitation charmante, lorsque sa façade orientale donnait sur le jardin du Palais-Royal, paraissent avait été une M^^e Le Noir en 1684, les Chapperons et les Paris en 1695 , et M. Gallois en 1708. Il ne faut

l86 APPENDICE.

pas prendre cette dernière date à la rigueur ; c'est seulement la date de la déclaration au seigneur du fief Popin. Pierre- François Gallois, receveur général des finances de la généralité de Chalon, habitait la rue Richelieu au moins depuis 1702. Il céda sa charge en 171 5, et fut taxé à 20,000 livres seulement p-ir la Chambre de justice, au rôle du 10 décembre 17 16. Il était je crois, le fils de Pierre Gallois, écuyer, secrétaire du roi, conservateur des hypothèques nommé en 1685, qui fit sa déclaration de noblesse au bureau de la rue Saint- Marc le 28 juin 1697. Pierre Gallois, époux de Marie-Charlotte Vitart, fut taxé à 94,000 livres au rôle du 2 janvier 17 17.

La maison est portée au nom de M^ne Gallois, sans doute la veuve du receveur général, à l'aveu et dénombrement du 24 octobre 1744. (Arch. Nat., S. 1121.) Elle appartint ensuite à Antoine -François Bitaut de Vaille, conseiller au Parlement, qui la vendit, par acte sous seing privé du 3 mars 1766, à Pierrette Le Roy, veuve du notaire Alexandre Portier, dont l'étude se trouvait située de l'autre côté de la rue (voir, sur les Portier, la notice du no 53). Elle passa ensuite aux petits-enfants de M^e portier, et se trouva réunie, tant par héritage que par acquisition, aux mains de sa petite -fille Alexandrine- Louise -Pierrette MuUon de Saint- Preux, femme d'Auguste-François Fauveau, baron de Frénilly, qui ne s'en défit qu'en 1830. Les transmissions plus récentes n'off"rent aucun intérêt.

Le célèbr.e compositeur Grétry occupait, en 1780, à l'époque où r Opéra-Comique représenta pour la première fois Aucassin et Nicoîette, un logement au quatrième étage dans la maison de M™e veuve Portier. Grétry avait logé, peu d'années auparavant, dans la seconde maison de la rue Traversière après la rue du Hasard, en venant par la rue Richelieu (no 23 d'aujourd hui).

11 s'ouvrit dans cette maison, vers 1789, un hôtel qui s'appela le Grand Hôtel du Cirque, à cause du cirque que le duc d'Orléans venait de faire construire au miUeu du jardin du Palais-Royal. Les rapports de police signalaient eu 1799 l'existence d'un étoiiffoir ou maison de jeu clandestine dans cet hôtel, qui paraît avoir disparu à peu près au même temps. (Arch. Nat., F 7 6179, liasse 2 112.)

Le passage Beaujolais, qui fait communiquer la rue Richelieu avec la rue Montpensier par un escalier de douze marches, ne porte ce nom que depuis 1825 ; il était ouvert dès 1822, sans désignation ; le plan de Vasserot et Bellanger l'indique « passage sans nom ». Ne pas le confondre avec la rue Beaujolais, qui s'appela passage Beaujolais depuis son ouverture en 1784 jusqu'à 1797, où elle devint la rue d'Arcole.

No 54. — La maison fut construite par un sieur Maugin, en 1658, Ja même année que les maisons Baudelet, Marsy et Corneille. Elle appartenait en 1684 à un sieur Hocquet, en 1696 au sieur Hattier; elle portait alors l'enseigne de la Ville de Valenciennes ; elle était louée en 1684 à M. Darboulin, qui est le plus ancien membre connu d'une famille parisienne dont je puis esquisser l'histoire pendant un siècle.

Il s'appelait Pierre Darboulin, il exerçait la profession de marchand de bois; il se présenta le 21 juin 1697 au bureau de la rue Saint-Marc pour y faire vérifier sa prétendue noblesse, et les commissaires enregistrèrent impassiblement ses armes qui étaient a d'argent à la boule de gueules accostée ce de trois fers de lance de même, la pointe en l'air, deux et « une ;;. Il eut un fils aîné nommé Pierre comme lui, qui continua le commerce du bois, épousa Charlotte Perdrigeon, d'une vieille famille parisienne, nommée par Molière dans les Précieuses^ et qui, d'abord contrôleur des rentes de l'Hôtel-de-Vilie, devint en 1750 secrétaire du commerce, et mourut en 1753.

Un second fils, nommé Louis Darboufin, marchand de vins de la Dauphine, Victoire de Bavière, femme du grand Dauphin, époux d'Anne Bléchet, mourut en 1692 et fut enterré à Saint-Médard. De ceux-ci vint un autre Louis Darboulin, marchand de vins du Roi, l'un des douze privilégiés pour cette fourniture, lequel ne manqua pas, le 24 septembre 1700, de se présenter au bureau de Versailles pour la vérification de la noblesse, qui lui reconnut des armes analogues à son commerce : « d'argent à trois barils « d'argent (?), deux et un, accolés d'or, à un chevron de « gueules accompagné de trois roses du même ». Il quitta

l88 APPENDICE.

le commerce en 1727, devint secrétaire du Roi l'année suivante, et mourut en 1745. Il avait épousé Elisabeth Bouillerot, fille d'un tanneur du faubourg Saint -Marcel, dont il eut : 1° Antoine Darboulin, qui dçvint en 1727 l'un des douze écuyers porte-manteaux du roi Louis XV; 20N. Darboulin, sieur de Lassent; 3° Alexandre Darboulin, sieur de Balicourt et Montmagny, reçu en 1723 conseiller au Châtelet de Paris, non sans quelques difficultés qui furent vaincues par le puissant patronage de M. Sanguin, marquis de Livry, premier maître d'hôtel du Roi; puis, en 1730, greffier en chef de la Cour des Aides, retraité avec l'honorariat en 1752; 40 N. DarbouHn, de qui le Cabinet des Titres donne la succincte biographie que voici : « Va dans les isles, s'y ruine « follement; ramène à Paris nombre d'enfants; s'y ruine; a interdit 1736 »; 50 N. Darboulin, notaire à Paris en 17.. (c'est une- erreur du généalogiste, il n'a pas existé à Paris de notaire du nom de DarbouHn) ; 6° N. Darboulin, mariée à M. de Montflambert-Sagnet.

Je ne sais de qui était fils, si c'est d'Antoine, le portemanteau du Roi, ou d'Alexandre, le greffier des Aides, un autre Darboulin, que Collé et Mme Du Hausset, dans leurs mémoires, citent comme étant de la société de M"ie de Pompadour, et que celk-ci aurait chargé de négocier l'éloignement de son mari, M. Le Normand d'Étiolles, à qui la marquise offrait l'ambassade de Constantinople. M. Darboulin aurait entanié l'affaire avec la maîtresse de M. Le Normant d'Étiolles, Mlle Raime, danseuse de l'Opéra, qu'un épigramme du temps appelle Rem piiblicam ; mais on ne put s'entendre. Je donne l'anecdote pour ce qu'elle vaut , c'est-à-dire pour fort suspecte. Comment la marquise, femme d'esprit et de sens, eût-elle songé à faire de son mari le représentant de la personne du roi de France?

Remarquons ici que M'i^ Raime, que M. d'Étiolles épousa après la mort de la marquise, et dont il eut un fils, Charles- François-Constant Le Normant, né le 2 juin 1767, s'appelait de son vrai nom Marie-Étiennette de Matha. (Reg. de Saint- Eustache, transcrits par M. de Chastellux.)

Ce qui ne paraît pas douteux, c'est que ce Darboulin est le même personnage qui devint en 1769 secrétaire de la

LA RUE RICHELIEU DEPUIS SA CRÉATION. il

chambre et du cabinet du Roi; en 1774, administrateur général des postes pour le pays Chartrain, l'Orléanais, l'Anjou et le Maine, et qui laissa ces deux charges par survivance à son fils, M. Darbouhn de Richebourg, qui les exerçait encore en 1789.

No 56. — Appartenait de 1670 à 171 1, d'après les aveux du fief Popin, à M. Anceau ou Hanceau. Il est vrai que, dans J'intervalle, l'État de 1684 indique un sieur Maugin, mais c'est peut-être par confusion avec le propriétaire de la maison précédente. La maison no 56, qui fait l'angle de la rue Neuve-des-Petits-Champs, et qui portait l'enseigne du Mortier de la Providence, fut acquise en 1720 par Louis Raymond de La Rivière, ancien échevin, à qui la Ville accorda une concession de quatre lignes d'eau, renouvelée en faveur de ses ayants cause le 2$ avril 1770 (Arch. Nat., Q^ 1 156-7).

No 58. — BiBLioTHÈauE NATIONALE, du coin nord-est de la rue Neuve-des-Petits-Champs, au coin sud-est de la rue Colbert. Elle porte le no 58, inscrit dans une lanterne au-dessus du petit corps de garde installé dans le soubassement de l'édifice, non loin de la rue Neuve-des-Petits-Champs. L'histoire de ce grand établissement ne saurait trouver place ici. Je me borne à quelques particularités peu connues ou même inédites.

Avant la reconstruction ordonnée par l'empereur Napoléon III, de 1865 à 1867, on voyait encore, enclavées dans son périmètre, de vieilles constructions ornées d'une sorte de lanterne ou de tourelle, au coin des rues Richelieu et Neuve-des-Petits-Champs. La maison d'angle formait, au commencement du xyiii^ siècle, un hôtel à porte cochère faisant face aux quatre maisons de la rue Richelieu aujourd'hui numérotées 55, 57, 59, 61 ; cet hôtel appartenait à un sieur Jean-Étienne de Varennes, de qui Jean Law l'acheta moyennant 120,000 livres, par contrat devant Ballin, notaire, le 10 mai 1719 (Arch. Nat. Q.' 1158-9}, en même temps que l'hôtel de Nevers, ci-devant Palais-Mazarin, dans lequel il était enclavé.

On sait qu'après la mort du cardinal Mazarin, son immense

igo APPENDICE.

palais, comprenant presque tout le périmètre inclus entre les rues des Petits-Champs, Richelieu, Colbert et Vivienne, qui sera prochainement rendu à la Bibliothèque nationale, fut divisé en deux parties : la partie orientale, du côté de la rue Vivienne, retint le nom d'hôtel Mazarin, étant échue au duc de ce nom; l'autre côté, faisant bordure sur la rue Richelieu, sauf l'enclave de l'hôtel de Varennes, devint la propriété du marquis de Mancini duc de Nevers.

Cependant, l'emplacement de l'aile qui longe la rue Richelieu, et qui renferme aujourd'hui les Cabinets des Estampes et des Médailles, anciennement occupé par les écuries du Palais- Mazarin, en retint le nom longtemps après la division de la propriété. Louis de Bautru, chevalier, mestre de camp d'un régiment de cavalerie, y demeurait en 1669.

Les historiens de Paris expliquent assez mal la transmission de l'hôtel de Nevers au domaine royal ; Jaillot, ordinairement exact, tombe à ce sujet dans des méprises inintelligibles. La version la plus généralement acceptée et copiée, d'après le dictionnaire de Heurtaut et Magny, c'est que le Roi fit acheter l'hôtel de Nevers en 17 19 pour y établir la Banque royale.

Je rétablis ici, d'après les pièces originales contenues dans le carton Q.' 11 58-9 des Archives Nationales, la véritable forme de cette curieuse transmission.

Le 10 mai 17 19, par contrat passé devant Ballin, notaire, Philippe-Jules-François Mazarini Mancini, duc de Nevers, vendit à Jean Law une grande maison appelée l'hôtel de Nevers, sise à Paris, rue Richelieu, moyennant 400,000 livres. Jean Law déclara au contrat que, dans son intention, l'acquisition, quoique faite de ses deniers, était pour le compte et profit de Sa Majesté, mais qu'il comptait se rembourser de ses avances sur les bénéfices de la Banque royale.

On a pu croire que cette singulière déclaration n'était qu'une formule destinée à couvrir l'achat direct pour le Roi. 11 n'en était rien. Jean Law avait réellement payé de ses propres deniers. Il est vrai que lorsque la Banque royale, installée à l'hôtel de Nevers en 17 19, eut cessé ses opérations vers la fin de 1720, un arrêt du Conseil d'État du 14 septembre 1721 ordonna que la Bibliothèque du Roi, logée très à l'étroit dans

un bâtiment du côté droit de la rue Vivierine appartenant à la famille Colbert, fût transportée à l'hôtel de Nevers, ce qui impliquait la possession de ce bâtiment par la Couronne.

Mais les séquestres ou syndics de la déconfiture de Law reconnurent qu'il avait réellement payé de ses deniers, pour l'acquisition de l'hôtel de Nevers et de l'hôtel de Varennes, une somme de 695,442 livres 10 sols; ils en poursuivirent la restitution au profit de la masse des créanciers; le Conseil reconnut la légitimité de cette réclamation par un arrêt du 18 juin 1729, qui ordonna le remboursement aux séquestres de la somme entière, en même temps que le paiement au duc de Nevers et à M^e veuve de Varennes d'un solde qui leur restait dû sur le prix de leurs immeubles.

Le fief de la Grange-Batelière appartenait à un grand nombre d'héritiers directs des Viviens, et ces héritiers se l'étaient partagé en nature. La portion de fief sur laquelle s'élevaient les hôtels Mazarin, de Varennes et de Nevers venait d'écheoir à messire Nicolas Bertin de Vaugien, seigneur de Chaumont-sur-Loire, maître des requêtes (mort à Paris le 4 janvier 1742, à quatre-vingt-six ans), qui avait épousé, en octobre 1685, Louise Feydeau, fiile unique et seule héritière de Denis Feydeau, seigneur de Vaugien, correcteur des comptes, fils de Pierre Feydeau, seigneur de Vaugien, qui avait épousé Catherine Vivien, petite-fille de René Vivien, notaire et secrétaire du Roi, possesseur avant 1573 de tout le fief de la Grange-Batelière.

Par actes des 14, 29 septembre et 20 décembre 17 19, Nicolas Bertin vendit toute sa portion de fief à Jean Law, qui venait d'acheter les hôtels de Nevers et de Varennes, moyennant 310,000 livres. La somme peut paraître forte; mais il faut considérer que les droits seigneuriaux cédés par Nicolas Bertin embrassaient une vaste surface, sur laquelle s'élevaient déjà soixante-quinze hôtels ou maisons. Cette surface se divisait en deux parties : la première de 3 arpents 7 perches, dans laquelle l'ancien palais Mazarin se trouvait inclus, comprenait tout le terrain inscrit entre le côté gauche de la rue Vivienne en entrant par la rue Neuve-des- Petits-Champs, moitié de la rue Colbert de droite et de gauche et partie de la rue Neuve-Saint-Augustin de même. La

seconde partie commençait à la rue Richelieu, depuis la rue Feydeau jusqu'aux deux premières maisons après la rue Saint- Marc; elle renfermait la totalité du triangle que forment les rues Feydeau et Saint-Marc, avec tout le côté gauche de la rue Saint-Marc en y entrant par la rue Richelieu, plus les quatre maisons en retour sur la rue Montmartre. Cette portion du fief de la Grange-Batelière figurait en 1730 dans l'actif des créanciers de Law et fit l'objet d'une requête adressée au Roi, sous la date du 20 mars 1777, par les héritiers de Law, qui étaient le marquis de Blosseville, le comte de Bermondet, M. Law de Lauriston et la veuve de Law, chacun pour un quart. (Arch. Nat. S. 1203-4.)

A la grande porte, en ce moment-ci béante, de l'ancienne BibUothèque Royale, ont pris domicile, depuis 1721 jusqu'à nos jours, bien des savants illustres dont la biographie n'est pas à faire; je me borne à transcrire respectueusement les noms vénérables des Bignon, des Boivin, des Boze, des SaUier, des Barthélémy, des Caperonnier, des Van-Praët, des Langlès, des MilUn, des Dacier, des Gail, des Demanne, des Raoul Rochette, des Letronne, des Magnin, des Lenormant, des Sacy, des ChampoUion, des Hase, des Reinaud, des Guerard, des Fauriel, des Jomard, des Duchesne, des Naudet, des Paulin Paris, des Stanislas Julien, des Walckenaër, des Ravenel, des Pillon, des Taschereau, des Wailly,etc., etc. C'est proprement le livre d'or de l'érudition française.

Aujourd'hui le directeur et les conservateurs de notre grand dépôt national n'appartiennent plus comme habitants à la rue Richelieu; ils occupent le ci-devant petit hôtel Mazarin, admirablement restauré, où l'on pénètre par l'entrée monumentale de la rue Neuve-des-Petits-Champs, no 8.

Après tant d'hommes éminents qui vécurent sous les illustres lambris du Palais-Mazarin, pourquoi ne pas nommer le pauvre scribe qu'un heureux caprice de l'imagination littéraire a tiré de l'oubli où son humble cendre reposait depuis six vingts ans? Le dimanche i^r mai 1729, un convoi modeste sortit des bâtiments de la rue Richelieu, accompagné par l'imprimeur et le concierge de la BibUoihèque Royale : c'était celui de Jean Buvat, l'innocent révélateur de la con-

spiration de Cellamare, à qui l'on accorda, pour sa peine, une pension de 300 livres, outre ses appointements de 600 livres qu'on n'augmenta point, faveur d'ailleurs chimérique, puisqu'on ne les payait jamais. Alexandre Dumas et Auguste Maquet ne connaissaient pas le journal de Buvat sur la Régence lorsqu'ils écrivirent le Chevalier d' Harmenthal , un de leurs chefs-d'œuvre. Mais, avec Imtuilion du génie, ils avaient deviné le bonhomme :

Laissez-moi aller, Laissez-moi jouer Sous la coudrette.

Buvat mourut à soixante-sept ans, et l'on peut consulter à son sujet l'excellente notice de Jal (Dict. crit., p. 298), à qui nous devons presque tout ce que l'on sait sur le petit employé de la Bibliothèque Royale.

La rue Colbert passait autrefois sous une arcade qui continuait la grande galerie de la Bibliothèque jusqu'à la rencontre de la maison n» 60. Au-dessus de cette arcade se trouvait le Cabinet des médailles, éclairé sur la rue Richelieu par ciuq croisées. Dans la nuit du 5 au 6 novembre 183 1, des galériens évadés ou libérés, nommés Fossard frères, Drouillet et Drouhin, ayant pour complice une certaine vicomtesse de Nays , s'introduisirent dans l'enceinte de la Bibliothèque Royale par une maison attenante aux vieux bâtiments du Trésor du côté de la rue Neuve-des-Petits- Champs, et parvinrent jusqu'à la grande galerie; ils découpèrent par une couronne de trous percés au vilbrequin ^ le vantail droit supérieur de la porte en chêne qui séparait cette galerie du Cabinet des médailles, qu'ils dépouillèrent de ses plus précieuses richesses; puis ils descendirent leur butin au moyen d'une corde par une des croisées ouvrant sur la rue Richelieu, où il fut recueilli par des comphces apostés; et tout ce travail s'exécuta sans que l'éveil fut donne.

t. Et non scié, comme le dit M. Gisquet dans ses Mémoires. On peut vérifier le fait, car le Cabinet des médailles conserve à titre de curiosité la porte mutilée.

ni à l'intérieur par le service de la Bibliothèque, ni au dehors par la police. Une partie des médailles fut retrouvée au fond de la Seine; le surplus avait été converti en lingots dont Mme Je Nays avait reçu une partie, ce qui ne l'empêcha pas d'être mise hors de cause, tandis que la cour d'assis'îs de la Seine, par arrêt du i6 janvier 1833, condamna les voleurs aux travaux forcés et à la réclusion.

No <)S, p'écédemment 58 bis. — La portion de l'ancienne galerie de la Bibliothèque qui se trouve isolée depuis la démolition de l'arcade Colbert, sous laquelle passait la rue Colbert ouverte en 1683 et nommée alors rue Mazarin, porte aujourd'hui le no 58, au heu du 58 bis qui la désignait précédemment. Le rez-de-chaussée servait en 1788 de « dé- « pôt pour les gardes-pompes à incendie ». On y installa plus tard un corps de garde, qui fut supprimé comme inutile après le vol commis du Cabinet des médailles. C'est aujourd'hui le bureau des travaux de reconstruction de la Bibliothèque.

No 60. — L'adresse de M. Guigou, conseiller au Grand Conseil, est ainsi donnée dans VAlmanach royal de 1704 : « Rue de Richelieu, après l'arcade de la rue de ï>Jevers, du « même côté. » M. Guigou alla, vers 17 10, demeurer rue Sainte-Anne, puis rue Thérèse ; il mourut conseiller honoraire vers 1729. Le Terrier de 1705 indique M. Guigou comme propriétaire de la maison, mais c'est une erreur ; M. Guigou n'en était que le locataire; elle appartenait dès 1702 à François Guyet marquis de Bartage en Bourgogne, comte de Louhans, baron de Saint-Germain-du-Plan, seigneur de la Paye, maître des requêtes en 1689, intendant à Pau en 1699 et à Lyon en 1701. Saint-Simon dit que sa fille unique avait épousé, a malheureusement pour elle », le frère de Chamillart. M. Guyet de Bartage était le mari de Claude Quarré, morte le 10 novembre 1749, dont il eut en effet une fille unique, Phihberte Guyet, mariée en mars 1702 à Jérôme Chamillart, dit le comte de Chamillart, maréchal de camp, gouverneur de Dôle, frère du ministre, et qui mourut en 1728 sans postérité.

M. Guyet de Bartage fut appelé au Conseil d'État et à l'intendance des finances en 1704, en même temps que M. de Rebours, cousin germain de Chamillart. « Rien de « si ignorant ni, en récompense, de si présomptueux et de si a glorieux que ces deux nouveaux animaux », dit le duc de Saint-Simon. Je n'y saurais contredire en connaissance de cause, excepté sur le premier point : l'ignorance prétendue de M. Guyet de Bartage est peu conciliable avec quinze ans de fonctions publiques en qualité de maître des requêtes et d'intendant de Pau et de Lyon. Mais Saint-Simon n'y regarde pas de si près.

M. de Bartage mourut en septembre 171 5, dans sa maison de la rue Richelieu, où il s'était installé en 1708. Je ne connais pas la date exacte de son acquisition; seulement, l'état du fief de la Grange-Batelière de 1716 (Arch. Nat. S. 1203-4) porte la déclaration de M. Guyet de Bartage au 10 septembre I 702. La date de la reconstruction de la maison par son propriétaire, définitivement fixé à Paris, m'est donnée par la mention, contenue au carton des Archives Nationales (Qj II 56-7), d'une concession à lui faite par. la Ville de Paris en 1706 et 1707 de quinze lignes d'eau à prendre au branchement Menars sur la fontaine Colbert, concession renouvelée le 14 septembre 1734, je ne sais pour qui, et confirmée le 2 mai 1785 en faveur du marquis de Talaru- Chalmazel, nouvel acquéreur.

La maison appartint, au moins de 173$ jusqu'en 1783, à M. et M'"e de Perrigny, acquéreurs de la maison suivante (voir ci-après no 62). Devenue à cette date le petit hôtel de Talaru et reconstruite en 1786, elle fut vendue le 20 septembre 1820, par suite d'un partage entre les héritiers Talaru, à M. Maës, brasseur. Elle était, depuis la Révolution, une dépendance de l'hôtel meublé des Colonies. On y a vu longtemps les magasins de MM. Pauhn, Lèche vallier et Cie, libraires-éditeurs, et les bureaux de V Illustration y ont été installés pendant vingt-huit ans, de 1844 à 1872. 11 est probable, vu le nombre des personnages dont l'adresse est donnée ici parles almanachs, que le petit hôtel Perrigny recevait des locataires. Parmi ceux-ci, je relève, de 1774 à 1784, jusqu'à la prise de possession par les Talaru, le nom de M. de For-

bonnois. Le célèbre historien des finances de la France s'appelait François Veron, sieur de Forbonnois ; il était né au Mans, le 2 septembre 1722, de la puissante dynastie drapière des Vérons, qui inventèrent la véronnade. Inspecteur général des monnaies de France en 1756, conseiller au Parlement de Metz, puis conseiller d'honneur à la Cour des monnaies de Paris le 18 décembre 1771, Forbonnois avait publié en 1758 ses Recherches et considérations sur les finances de la France, qui lui valurent d'être en 1759 le bras droit de M. de Silhouette, pendant le court passage de ce ministre au contrôle général des finances. Forbonnois vécut assez pour être appelé par le Premier Consul à faire partie de l'Institut de France. Il mourut le 20 septembre 1800, à Champessant, canton de Saint-Côme (Sarthe).

No 62. — Cette maison fut construite vers 1652, par un sieur Pidou (Déclarations du fief de la Grange-Batelière, Arch. Nat, S. 1203-4). Saisissons l'occasion d'esquisser encore une monographie pour l'histoire de la bourgeoisie de Paris.

Une ancienne tombe de Saint-Eustache fait connaître le nom de Nicolas Pidou, bourgeois de Paris, mort le 4 avril 1597, et de son fils Etienne Pidou, huissier sergent à cheval du Châtelet de Paris, marié à Jeanne Berthault.

Le fils d'Etienne, nommé Pierre Pidou, ami de Louis Le Barbier, l'entrepreneur de l'enceinie de 1633 (voyez p. 24), et probablement son associé, fut, à cette même époque, commis par le roi à la direction de la nouvelle clôture de la Ville (Arch. de l'Hôtel-Dieu, no 1385). Secrétaire du roi en 1639, honoraire le 31 décembre 1658, maître d'hôtel du roi en 1657, il fut nommé conseiller d'État en 1654 et contrôleur général des domaines de France en 1670. Il avait acheté les seigneuries de Ramathuel, de Gaffier et de Pesgnier. Il mourut le 18 octobre 1687. Il avait épousé Christine d'Aubray, morte le 4 décembre 1681.

Il en eut nombre d'enfants, parmi lesquels je citerai Louis Pidou, tenu sur les fonts baptismaux le 8 septembre 1637, par Louis Le Barbier; ce premier né de François Pidou fut

évêque de Babylone inpartibus, supérieur général des missions de Perse à la résidence d'Ispahan en 1708; François, dont je viens de parler; Jean, chevalier du Mont-Carmel et de Saint-Lazare en 1660, sous-lieutenant aux gardes françaises, aide de camp de M. de La Feuillade, tué au fort de Luck en 1696; et deux filles : Marie-Louise, nuriée le 8 février 1660 à Pierre de Franciny, conseiller maître d'hôtel ordinaire du roi, et Elisabeth-Françoise, née le 22 avril 1642, mariée le 9 février 1671 à Claude de Machault seigneur de Garges en France. Chacune d'elles reçut 20,000 écus de dot (Cabinet des titres).

L'homme important de cette famille, si vite éclose et si bien rentée, fut le second fils de Pierre, c'est à savoir François Pidou, écuyer, sieur de Saint-Olon, chevalier et greffier de l'ordre du Mont-Carmel et des Saints Maurice et Lazare, conseiller de Monsieur frère du Roi, puis gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi. Une note du Cabinet des titres donne la nomenclature des nombreuses missions diplomatiques qui lui furent confiées par le roi Louis XIV, notamment comme envoyé extraordinaire à Gênes, puis comme ambassadeur au Maroc en 1693, d'où il ramena un ambassadeur de ce pays. Saint-Simon loue son adresse et sa fermeté dans des missions périlleuses.

On remarquera le chemin parcouru par ce fils et ce petit-fils d'un huissier sergent à cheval du Châtelet de Paris : le premier devenu conseiller d'État et le second ambassadeur du Roi Très Chrétien. Cet exemple et cent autres montrent que la société française, tout aristocratique qu'elle parût en la forme, était aussi ouverte sous Louis XIV que peut l'être la société anglaise d'aujourd'hui.

François de Saint-Olon avait épousé en premières noces Elisabeth Lombard, dont il eut Charles-Henry, seigneur de Saint-Olon, chevalier du Mont-Carmel et de Saint-Lazare, mousquetaire pendant trois ans, puis enseigne aux gardes françaises en 1704; estropié à la bataille de Ramillies et nommé gentilhomme ordinaire en survivance de son père, il mourut sans postérité avant 1727. Duquel de ces Saint- Olon, de l'ambassadeur ou du mousquetaire, Regnard écrivait-il, dans son épître à M. du Vaulx :

Je sais que Saint-O..., quoi qu'on fasse et qu'on die, Sera fripon au jeu tout le temps de sa vie?

Devenu veuf d'Elisabeth Lombard , François Pidou de Saii\t-01on, que le Terrier royal nous donne comme propriétaire en 1705 de la maison de la rue Richelieu bâtie par son père, se remaria secrètement à Saint-Sulpice le 26 juin 1709, avec Mlle de Marcara de Strachino, née le 14 avril 1692 et baptisée le 27 septembre suivant. M'ie de Marcara était, d'après la note du Cabinet des titres à laquelle j'emprunte cette bizarre anecdote, fille de Martin de Marcara, écuyer, sieur de Strachino , a gentilhomme persan » , ci- devant conseiller au Conseil souverain de l'île Dauphine dite de Madagascar, et directeur de la Compagnie française des Indes orientales, et d'une Française Marie Fragnier. On peut entrevoir, dans ce singulier mariage de M. de Saint-OIon, presque septuagénaire, avec la fille d'un « gentilhomme persan », la main de son frère l'archevêque de Babylone.

M. de Saint-Olon, né le 18 avril 1641, mourut à Paris âgé de quatre-vingts ans, le 27 septembre 1720. Il était alors en procès avec ses soeurs, M"'es de Machault et Franciny.

Pidou de Saint-Olon a traduit de l'italien de Gian Paolo Marana un ouvrage intitulé : les Événements les plus considérâbles du règne de Louis le Grand, dont le manuscrit existe à la Bibliothèque nationale, sous la date de 1687.

Après un épanouissement de cinq quarts de siècle environ, les Pidou disparurent brusquement; on n'en rencontre plus un seul dans la diplomatie, l'armée ni l'administration, après

La maison no 62 appartint, dès 1735, comme la précédente, à la famille Gagne de Perrigny, qui la conserva près d'un demi-siècle.

Les Gagne étaient une vieille famille de magistrature bourguignonne dont le plus ancien auteur quelque peu notable fut Barthélémy Gagne, procureur général au Parlement de Dijon en 15 16. Le petit-fils du procureur général fut Jean-Baptiste Gagne, président en la Chambre des comptes de Dijon en 1706, père de Philbert Bernard, seigneur de Perrigny, président à mortier au Parlement de

Dijon, reçu le 27 mai 171 5, lequel insulta l'avocat de la présidente de La Marche, contre laquelle il plaidait et qui lui demanda réparation. Ce petit scandale judiciaire, qui date de 1744 (Cabinet des titres), fit quelque bruit en son temps.

L'irascible président eut un fils, Antoine-Jean Gagne, chevalier, comte de Perrigny et de Saulon (à remarquer), né le 30 septembre 17 14, qui fut pourvu le 7 mai 1735, c'est-à-dire à l'époque précise de sa majorité, d'une charge de conseiller à la deuxième chambre des enquêtes du Parlement de Paris, où il fut reçu le 17 juin suivant. L'Almanach royal donne son adresse dès cette époque rue Richelieu, près la rue Neuve- Saint-Augustin et l'arcade Colbert. Il est difficile de croire que ce conseiller de vingt ans ne demeurât pas avec sa famille. D'autre part, ce nom de Saulon, donné par l'acte d'inhumation de 1783 que me fournit le recueil de M. de Chastellux, m'a tout l'air d'une fausse transcription ou d'une fausse lecture du nom de Saint-Olon, écrit peut-être Saint- Aulon ; ceci me permet de conjecturer qu'il existait un lien de parenté ou d'hérédité entre Pidou de Saint-Olon et la famille Gagne, de telle sorte que l'hôtel de la rue Richelieu aurait passé directement de M. de Saint-Olon, mort en 1720, au père de M. Gagne de Perrigny C'est ce qui se vérifierait sans doute si je connaissais les alliances féminines des Gagne. Il épousa en juin 1737 Anne-Louise de Lamoignon, sœur du président de Lamoignon de Mont-Revau, ce qui le fit cousin par alliance du chanceHer de Lamoignon de Malesherbes, de M. et M^e de Senozan, beau-frère du premier président René de Meaupou, qui fut plus tard chancelier, etc. Cette influente parenté le porta bientôt au Conseil d'État, où il entra comme maître des requêtes le 7 juillet 1738, en recueillant la démission de Noël-Arnaud de Boëx. Mais de si brillants débuts n'eurent pas de suite; M. de Perrigny se retira du Conseil d'État vers 1759 sans y avoir marqué, et il mourut obscurément le 3 juin 1783 à soixante-huit ans. C'était un homme d'esprit sur lequel Collé raconte une amusante anecdote (^Mémoires, t. I^r^

page 53)-

Des actes notariés, que je ne connais que par extraits,

portent que les deux hôtels se trouvèrent transmis par héritage dans l'illustre famille de Clermont-Montoison, en la personne de Charianne de Clermont-Montoison, qui prit le nom de Perrigny.

Les deux maisons de cette succession furent acquises par le marquis de Talaru. Le no 62 devint alors le grand hôtel Talaru en 1786, puis l'hôtel meublé des Colonies. Il eut aussi une autre destination que j'indiquerai tout à l'heure.

Vendu par les héritiers Talaru le 20 septembre 1820, en même temps que la maison no 60, il fut acheté non par le même acquéreur comme l'a cru M. Lefeuve, mais par M. Levagneur, beau-père de M. Rosset, le grand marchand de châles, que nous retrouverons au no 82. Elle appartenait en 183$ aux héritiers Dupuytren.

Les nos 60 et 62 ont une histoire commune, histoire tragique que je ne puis scinder.

Avant 1785, la noble famille de Talaru avait son hôtel rue Vivienne. L'acquéreur des deux maisons de la rue Richelieu', dévolues aux Clermont-Montoison de Perrigny, fut César, marquis de Talaru et de Chalmazel, comte de Chamarande, né aux Chaussins le 8 juin 1725, premier maître d'hôtel de la reine Marie-Antoinette, cordon rouge, lieutenant général, colonel du régiment de son nom, époux depuis le 3 juin 1750 de Marie-Justine de Sassenage, dame de la Dauphine mère de Louis XVL Le frère du marquis de Talaru était Louis -Ange François, né en juin 1727, évéque de Coutances, puis député de ce bailUage à a Constituante.

Une légende sinistre s'attache à l'hôtel Talaru. On raconte 1 que le marquis de Talaru avait loué son hôtel à un particulier qui l'offrit en 1793 au Comité révolutionnaire de la section Le Pelletier, pour en faire une maison d'arrêt; que le marquis de Talaru y fut enfermé l'un des premiers ; qu'il payait dix-huit hvres par jour pour la location d'une chambre dans son propre hôtel, et qu'il n'en sortit que pour aller à

I. Girault de Saint-Fargeau. Les quarante-huit quartiers de Parts, 3» éd. Paris, 1850, p. 190.

l'échafaud. MM. de Concourt donnent même le nom du locataire de M. de Talaru; ce serait un nommé Gensse. Je n'ai pu vérifier l'exactitude de certains détails ; je pense toutefois qu'il peut y avoir confusion sur l'identité du locataire, car le nom de Gensse est celui du propriétaire de l'hôtel des Colonies; il apparaît pour la première fois aux almanachs en l'an VI (1797-8), et s'y maintient jusqu'en 1817. Il est peu probable qu'un homme qui aurait joué sous la Terreur le rôle qu'on prête au locataire du marquis de Talaru continuât à tenir l'un des grands hôtels de Paris sur le lieu même de ses méfaits, et surtout qu'il fût resté le locataire de la famille Talaru, à qui la maison n'avait pas cessé d'appartenir, malgré les confiscations révolutionnaires.

Du reste, les mémoires de Sénart nous apprennent que « la prison Talaru » avait pour concierge un nommé Shmits, homme avide et dur, qui avait été désigné par Héron, le chef de la police du Comité de sûreté générale.

Mais, sous ces réserves, le fond de l'histoire n'est que trop vrai, comme le prouvent les documents conservés aux Archives Nationales. On en pourrait douter si l'on s'en rapportait au Moniteur, qui fait condamner le marquis de Talaru par le tribunal révolutionnaire comme « convaincu de s'être « déclaré l'ennemi du peuple, en participant aux complots « formés dans la maison d'arrêt du Luxembourg ». Mais c'est là une des erreurs si nombreuses de ce journal, auquel on accorde beaucoup trop de confiance.

Voici les faits :

Le marquis de Talaru fut dénoncé au Comité de sûreté générale le 22 messidor an II (10 juillet 1794), par un nommé Rafîy, commissaire du Comité civil de la section Lepelletier. Je reproduis la dénonciation autographe (Arch. Nat. W'^, 428145), en respectant l'orthographe de ce scélérat illettré :

.« Le ci-devant marquis de Talarue anciain cordon rouge « et ci-devant maitre d'hôtel de la reine demeurant rue de « la Loix dans la maison darais de la section Lepelletier « tous le temp que la ci-devant reine a été aux Thuileries « ille ne la point quité jusqu'à dix aoust ile etoit un de cais

a grand de fenceur. Jait signe cette déclaration dans mon « ame et consiance.

« Signé : Raffy.

« Comisaire du comité civile de la section Lepelletier. »

Incarcéré dans la maison d'arrêt de la section Lepelletier, rue de la Loi, ci-devant Richelieu, c'est-à-dire dans son propre hôtel, M, de Talaru s'y rencontra avec M. Boutin, l'ancien trésorier général de la marine, son voisin (voir les nos jj et 79). Ils en furent extraits en vertu d'un ordre ainsi conçu :

ce Coî^VENTioN NATIONALE. — Comité de sûreté générale, « 30 messidor an IL — Le Comité arrête que les nommés (( Talaru et Boutirj, détenus en la maison d'arrêt de la secce tion Lepelletier, seront transférés es prisons de la Con- (c ciergerie pour être jugés par le tribunal révolutionnaire ce comme prévenus, etc., ; que les dénonciations faites ce contre les susnommés par le citoyen Raffy, commissaire, ce du comité civil de la section Lepelletier, du 22 messidor, œ seront avec les autres pièces à leur charge remises à l'ac- " cusateur public.

(c Signé : Louis (du Bas-Rhin), Dubastan, Élie a Lacoste, La Vicomterie, Voulland. »

Suit le mandat d'amener du i^r thermidor an II :

« Talaru, ejî-marquis et cordon rouge, et maître d'hôtel tt de la ci-devant reine, et Boutin, ancien trésorier général ce de la marine, prévenus d'mtelligences contre-révolutionoc naires avec la ci-devant reine, et en outre Boutin, prévenu ce d'émigration et d'être rentrés (sic) en France depuis a. la loy... »

J'ai eu entre les mains le dossier du marquis de Talaru ; il ne se compose d'aucune autre pièce que la dénonciation de Raffy et les mandats d'arrêt. Le marquis de Talaru n'en fut pas moins condamné à mort le 4 thermidor an II (22 juillet 1794), et guillotiné le jour même, en vertu d'une sentence collective ainsi conçue :

« Lafond des Essarts, Samillard père, Samillard fils (c'é- '<; talent des marchands de Troyes), Talaru, Boutln et Lace borde, en entretenant des intelligences avec les ennemis « de l'État, en participant aux conspirations du tyran contre « le peuple, et provoquant la dissolution de la represen- « tation nationale, le rétablissement de la royauté, et La- <c borde en particulier en participant aux crimes et dilapi- <( dations des cy-devant fermiers -généraux intéressés dans « les baux de David, Salzare et Mager... »

Malgré la confiscation qui atteignait les condamnés politiques, les biens du marquis de Talaru furent recueillis par sa famille, grâce à je ne sais quelles circonstances, et partagés entre ses héritiers, aux termes d'un acte devant Me Lemasle, le 29 janvier 1802. Les deux hôtels de la rue RicheHeu qui en faisaient partie revinrent, par un autre partage devant Me Yvon, le 20 mai 18 16, au marquis Louis de Talaru, qui les vendit en 1820, comme je l'ai dit plus haut,

La maison de Talaru s'est éteinte le 23 mai 1850 par la mort de Louis-Justin-Marie, marquis de Talaru, né le i^r septembre 1769, ofiicier des gardes du corps en 18 14, pair de France le 17 août 181 5, ambassadeur à Madrid en 1823, chevalier de la Toison-d'Or, grand-croix de Saint- Louis en 1824, ministre d'État et membre du Conseil privé en 1825. Le marquis de Talaru était le neveu du lieutenant général mort sur l'échafaud.

No 64. — L'état du fief de la Grange-Balelière (relevé de 1716, Arch. Nat., S. 1203-4) indique ici une déclaration du $ février 1652, au nom de M. de Vandenesse. La maison était encore habitée, de 1706 à 173 $ , par Jean-Baptiste de Vandenesse, écuyer, seigneur de Suines, reçu secrétaire du roi en 1706, qui mourut doyen et trésorier du marc d'or de sa compagnie le 29 mars 175 1, à soixante-quinze ans, dans sa maison de la rue Sainte-Groix-de-la-Bretonnerie, et qui fut inhumé le lendemain à Saint-Jean en Grève. Il avait eu, de son mariage avec Marie Denis, morte le 28 juillet 1757, un fils, Jean-Baptiste-François de Vandenesse de Suines, avocat

au Parlement, qui fut reçu auditeur à la Chambre des comptes le 12 août 1743, maître des comptes de 1749 à 1755, mort en sa maison de la rue de la Tixeranderie le 23 novembre 1755, à trente-quatre ans. Les lettres d'invitation aux convois mortuaires du père, de la mère et du fils sont au cabinet héraldique de M. le comte de Magny. Il n'existe pas de dossier Vandenesse au Cabinet des titres de la Bibliothèque Nationale.

Ce dernier Vandenesse avait épousé Henriette-Charlotte Salmon, et laissait deux enfants en bas âge. Cette maison est éteinte et Balzac le savait bien lorsqu'il choisit le nom de Vandenesse pour son héros du Lys dans la Vallée et à' Une Fille d'Eve. Une terre de Vandenesse près de Château-Chinon avait été érigée en baronnie pour la famille des Du Bois, marquis de Givry, mais ne lui constituait pas un droit patronymique.

Après les Vandenesse, la maison appartint à François- Charles Chaillou de Jonville, qui la constitua en dot, par contrat de mariage devant Doyen, le 21 mai 1755, à sa fille Catherine Renée, femme de Pierre-Guillaume de Chavaudon; Mp-^ de Chavaudon mourut dans un âge très avancé, le 20 mai 181 3, laissant un fils unique, Pierre-Laurent- Guillaume, comte de Chavaudon de Sainte-Maure, qui fit donation entre vifs de la maison de la rue Richelieu par acte devant Baudier, le 22 novembre 1846, à son parent Alexandre- Auguste-Jean-Louis-Marie-Guillaume, marquis de Chavaudon, époux d'Émilie-Françoise-Charlotte du Hamel. La maison fut vendue par le marquis et la marquise de Chavaudon le 12 mai 1858; elle était demeurée cent trois ans dans la même famille.

No 66. — Cette maison, qui présente son flanc droit sur la rue Richelieu, s'ouvre rue des Filles-Saint-Thomas avec le no II (ancien 23). Le Terrier de 1705 l'attribue au sieur Paget sur la rue des Filles-Saint-Thomas et au sieur Saint- Laurent, sur la rue Richeheu, avec l'enseigne de la Croix- Rouge. Il s'agit, je crois, de M. Hannyvel de Saint-Laurent, receveur général du clergé de France, empoisonné par Pennautier en même temps que M. DaUbert, dont je parlerai

plus loin. (Voyez sur l'affaire des poisons, les livres de MM. Pierre Clément et lung.)

Elle fut habitée, de 1768 à 1792, par l'abbé de Raze, ministre plénipotei:.tiaire du prince-évêque de Bâle.

Elle fut adjugée le 15 brumaire an XI (6 novembre 1802), par jugement des criées du tribunal de la Seine, à M. Nicolas Langin, marchand de vins, sur licitation entre les héritiers d'un sieur Nicolas Louis, lequel, d'après le jugement d'adjudication, l'aurait acquise des syndics et directeurs des créanciers unis d'Antoine-Jacques Monnerot de Brouilly, par contrat passé devant Baudry, notaire à Paris, le 9 janvier 175g. Le malheur est qu'il n'existait plus à Paris en 1759 un seul notaire du nom de Baudry; si c'est une erreur du copiste des hypothèques, elle est irréparable, la minute du jugement de 1802 ayant péri dans l'incendie du Palais de Justice en 1871. Je me trouve donc arrêté tout net dans mes recherches d'origines ; il n'en est pas moins certain que cette maison provenait des familles Brouilly et Monnerot, comme on le verra aux nos 68 et suivants.

Nos 6S à 80. — Les propriétés qui, antérieurement à 1792, à 1830 et à 1868, c'est-à-dire au percement de la rue des Colonnes, de la rue de la Bourse et de la rue du Quatre- Septembre, portaient les nos 68 à 80 sur la rue Richelieu, c'est-à-dire depuis l'angle sud de la rue des Filles-Saint- Thomas jusqu'à l'angle nord de la rue Feydeau, avaient des origines communes remontant plus haut que la clôture de 1639, ^^ tellement entrecroisées que je crois expédient de les traiter ici d'ensemble, pour abréger et pour esquisser en même temps une portion de l'histoire de Paris qui n'a jamais été traitée.

Le roi Henry II et le prévôt des marchands avaient pris en 1553 sur le fief de la Grange-Batelière faveux à l'Arch. de Paris par Pierre Édenin et Michel Vivien du 7 septembre 1575, et par Jean Vivien seigneur de Saint-Marc, des 26 mars 1622 et 12 juillet 1634) vingt-six arpents, au lieu dit les Fossés Jaunes, s'étendant de la porte Gaillon à la porte Montmartre, pour employer aux fortifications de la Ville. Ces fortifications qui, de la porte qui s'appela plus

ao6 APPENDICE.

tard de la Conférence jusqu'à la porte Saint-Denis, devaient se composer d'un rempart de vingt-cinq toises d'épaisseur et d'un fossé de pareille largeur, le tout flanqué de bastions de soixante toises, furent ébauchées sur toute la ligne ; le plan de Nicolay (1609) en donne l'exacte configuration; mais on ne les acheva nulle part, et, à partir du règne de Henri IV, l'Hôtel-de-Ville trafiqua de ces terrains achetés par le Roi, en les louant sous forme de baux emphytéotiques pour quatre-vingt-dix-neuf ans.

La ligne fortifiée dite des Fossés Jaunes, arrivant de la porte Gaillon, traversait obliquement le quartier qui nous occupe, de manière à couper du sud-ouest au nord-est la rue Richelieu et la rue de la Bourse, se dirigeant vers le carrefour que forme aujourd'hui la rencontre des rues Feydeau, Montmartre et Brongniart; elle laissait, entre sa circonvallation et l'enceinte de Charles V, située plus au sud, une bande de terrains plus ou moins vagues, que les riverains, pour la plupart cultivateurs et maraîchers, disputaient aux joueurs de mail, aux écoliers et aux malandrins.

Spécialement, la région qui nous occupe comprenait, entre les rues actuelles Richelieu et Notre-Dame-des-Victoires, Saint-Marc et des Filles-Saint-Thomas, cinq pièces de terre superposées du sud au nord dans l'ordre suivant, à partir delà rue des Filles-Saint-Thomas d'aujourd'hui : 1° pièce de terre appartenant à la Confrérie des Bouchers ; 2° autre au sieur Morize, huissier de la Ville; 3° autre au sieur Robin; 40 autre au sieur Baronneau ; 50 autre aux marguilliers de Saint-Laurent, joignant les Fossés Jaunes ; le tout relevant du fiief de la Grange-Batelière, sauf les droits de l'Archevêché, du prieuré de Saint-Denis de la Chartre et de la Fabrique de Saint-Laurent.

Avant d'esquisser les transformations subies par cette région aujourd'hui si riche, autrefois si misérable, rectifions, d'après des documents inédits, une erreur d'une certaine importance que les historiens de Paris ont répétée l'un après l'autre sans aucun examen.

Sauvai a prétendu qu'au milieu du xviie siècle la rue Vi vienne se prolongeait jusqu'à la rue Feydeau, sous le nom de rue Saint -Jérôme, et que cette portion de voie fut

interceptée pour l'agrandissement du couvent des Fiiles- Saint-Thomas. Le dictionnaire des frères Lazare va plus loin : il affirme que « tous les plans qui représentent Paris oc an xvie siècle » indiquent l'existence de la rue Vivienne. C'est une pure illusion difficile à justifier. Qu'on se figure deux lignes de remparts, de fossés, de contrescarpes et de glacis, partant la première du bord de l'eau, au quai actuel des Tuileries, se dirigeant vers la place de la Bourse en dessinant la bastion qui forme aujourd'hui le quartier Gaillon; la seconde du bas de la rue Richelieu, prenant en écharpe le jardin du Palais-Royal, traversant l'hôtel de la Banque de France et rejoignant la première au bout de la rue Notre- Dame-des-Victoires. Comment admettre, entre deux, une rue Vivienne ouverte dans des glacis mal entretenus et partant d'une butte pour aboutir à une fondrière. Il suffit d'ailleurs de consulter les plans des premières années du xviie siècle, Quesnel, Nicolay et les autres, pour reconnaître que la rue Vivienne n'existait pas avant la nouvelle clôture, et qu'elle ne pouvait pas exister.

Quant à la rue Saint-Jérôme, je Tai découverte sur un plan manuscrit et dans des contrats notariés (Arch. Nat. S. 4760 et suivants). C'était une simple ruelle, à peu près déserte, qui longeait intérieurement les anciens Fossés Jaunes ; mais loin qu'elle continuât la prétendue rue Vivienne, elle se dirigeait obHquement du sud-ouest au nord-est, de telle façon que, reportée sur un plan moderne, elle traverserait diagonalement l'îlot qui nous occupe depuis le coin sud-est des rues Richelieu et des Filles-Saint-Thomas jusqu'au coin sud-est des rue et place de la Bourse. La rue Saint-Hierosme fut en effet absorbée par la construction du couvent, comme on le verra tout à l'heure.

Rappelons d'abord que les travaux de la nouvelle clôture ordonnée par le cardinal de RicheHeu, et qui eurent pour résultat de faire reporter le rempart de la hauteur des premières maisons de la rue Richelieu actuelle jusqu'à la partie sud de la rue Feydeau, en absorbant les Fossés Jaunes, c'està-dire la fortification de Henry II, furent confiés à Louis Le Barbier, valet de chambre du roi, par traités des 9 octobre 163 1 et 23 novembre 1633, sous les noms de Pierre Pidou et

Charles Froger. Ces divers traités furent homologués par arrêt du Parlement de Paris le 5 juillet 1634. Un arrêt du Conseil d'État du II décembre 1680, rendu à Saint-Germain-en-Layc et signé Colbert, contient l'immense répertoire des pièces administratives, judiciaires et privées, qui sont relatives à ce sujet spécial, depuis 163 1 jusqu'à i68o\Paris, chez Frédéric Léonard, 1681, in-40 de 32 pages).

Au sud de notre îlot, c'est-à-dire entre la rue des Filles- Saint-Thomas et la clôture de Charles V, se trouvait une promenade avec jeu du Mail et un vaste terrain appelé les Burelles. C'est par là que commença la transformation de cette banlieue. Les Augustins déchaussés achetèrent en 1628 le grand terrain des Burelles. Louis XIII y posa, le 9 décembre 1629, la première pierre de l'église Notre-Dame-des- Victoires.Je ne serais pas étonné que le premier tracé de la rue Vivienne, sur le flanc occidental de la propriété des Augustins, n'ait été contemporain de leur établissement aux Burelles.

L'ancienne muraille étant abattue et les nouveaux fossés, au delà des anciens Fossés Jaunes, étant creusés entre la rue RicheUeu, qui se poursuivait vers la Grange-BateUère, et la rue Montmartre, le long de la rue Neuve-des-Fossés que nous connaissons sous le nom de rue Feydeau, la communauté des rehgieuses dites les Filles de Saint-Thomasd'Aquin, fondée par Anne de Caumont, comtesse douairière de Saint-Paul, duchesse de Fronsac, veuve de François d'Orléans, comte* de Saint-Paul, duc de Château-Thierry (Dunois, le bâtard d'Orléans, duc de Longueville était son quadrisaïeul), en vertu d'une bulle du pape Urbain VIII du

5 octobre 1625, de lettres de l'archevêque de Paris du

6 mars 1627, et de lettres patentes de Louis XIII du mois de décembre 1629, enregistrées au greffe du Parlement le 3 juillet 1630, qui s'était d'abord étabhe en 1632 à l'hôtel de Bon-Air, rue Saint-Martin, acheta en 1639 900 toises superficielles, autrement dit un arpent de Paris, en diverses acquisitions inutiles à détailler ici, au Heu dit le Reposoir, près la nouvelle porte Montmartre et jouxtant la partie septentrionale du couvent des Augustins déchaussés. Elles y bâtirent le couvent qui a laissé son nom à la rue des Filles-

Saint-Thomas, et dont la porte principale, latérale à l'édifice, s'ouvrit au droit de la rue Vivien. Elles s'étendirent, par d'autres acquisitions, au nord jusqu'aux nouveaux fossés de la Ville, à l'est jusqu'à un sentier conduisant de Notre- Dame-des- Victoires à la nouvelle porte Montmartre, qui s'appelait le chemin Herbu, converti en rue par arrêt du Conseil du 23 novembre 1633, et qui prit aussitôt le nom de rue Notre-Dame-des- Victoires. On accédait d'abord au couvent par un cul-de-sac partant de la rue Richelieu; mais un jugement des commissaires du Conseil d'État du 10 septembre 1644 ordonna que les religieuses laissassent une rue de dixhuit pieds de large entre leurs murs de clôture et celui des Augustins déchaussés; en conséquence, le cul-de-sac fut prolongé jusqu'à la rencontre de la rue Notre-Dame-des- Victoires, aux dépens des terrains appartenant aux Filles- Saint-lhomas; et la nouvelle rue, depuis la rue RicheHeu, fut appelée d'abord rue des Prêtres , ensuite rue Saint- Augustin, à cause des Augustins déchaussés ou Petits-Pères, et enfin rue des Filles-Saint-Thomas.

J'ai dit que l'ancienne rue Saint-Hierosme avait été enclavée dans le couvent; cela résulte d'un contrat du 15 juillet 1644, par lequel le sieur Jean Guillaume cède aux religieuses la jouissance qu'il avait acquise de Magdeleine Moissac, veuve de Jean Flamant, le 18 décembre 1642, d'une maison à porte cochère, a sise proche et à côté dudit cou- « vent où étoit autrefois le rempart des Fossés Jaunes », construite sur un terrain concédé à titre emphythéotique par le prévôt des marchands pour quatre-vingt-dix-neuf ans commencés à la Saint-Jean-Baptiste 1635 (ArCh. Nat. S. 4760).

Qui se douterait que cette maison, construite par le maître bourrelier Jean Flamant, revendiquerait un jour sa place dans les annales littéraires duxviiie siècle? Conservée et sans doute réparée par les Filles de Saint-Thomas-d'Aquin, elle fut vendue par ehes, aux termes d'un contrat reçu Cuillerier le 10 juillet 1709, à Marguerite RoUot, veuve de Louis Doublet, trésorier général du feu duc d'Orléans, de qui elle passa à son fils Louis Doublet, secrétaire général des commandements de S. A. R., et a Marie Legendre, son épouse, fille d'un intendant du commerce. Chez cette seconde M^e Doublet se

réunirent pendant de longues années des hommes de lettres connus, Marivaux, Piron, Helvétius, Petit de Bachaumont, etc. C'est là que furent composés ces fameux Mémoires secrets qui gardent le nom de Bachaumont, leur premier rédacteur. M™e Doublet mourut à quatre-vingt-quatorze ans en 1771, dans cette maison où l'on accédait par la cour du couvent (Arch. Nat. S. 4761-2), et qui occuperait, dans les plans actuels, une portion du sol de la place de la Bourse, un peu en avant et en travers du café du Vaudeville.

Entre le mur occidental du couvent et l'angle de la rue Richelieu, le terrain se trouva couvert, dès Tannée 1643, par quatre maisons ou hôtels qui ont subsisté jusqu'à la fin du dernier siècle, et dont je vais esquisser l'histoire, car elle se rattache, comme on le verra tout à l'heure, à celle de la rue Richelieu.

Rue des Filles - Saint - Thomas ( no 20 du numérotage de Watin en 1788). — Au moment où les Filles de Saint- Thomas-d'Aquin vinrent s'établir au Heu dit le Reposoir, entre le chemin Herbu et l'ancienne porte Montmartre, le surplus des terrains, entre le mur occidental de la communauté et le prolongement de la rue Richelieu, se trouva divisé entre deux propriétaires ou deux groupes de propriétaires : d'abord, en allant de l'est à l'ouest, le chirurgien Jean de Launay; ensuite, joignant la rue RicheUeu, son collègue le chirurgien Thevenin et ses cointéressés ou cessionnaires.

Jean de Launay, chirurgien de longue robe, qui, antérieurement à 1638, tenait à bail emphytéotique du prévôt des marchands 714 toises prélevées sur les Fossés Jaunes, en acheta la toute propriété par contrat devant Marreau et Le Revoux le 20 mars 1638, de Louis Le Barbier, cessionnaire des droits de la Ville (transactions entre Le Barbier et de Launay du 20 mars 1638, déclaration devant Ph. Le Cat et Jean Semelier du 16 juin suivant; alignement par Tardif, voyer de la prévôté, le 17 septembre 1636; autre par Laysant, voyer de l'Archevêché, le 14 octobre suivant).

Devenu, par cette- acquisition, maître des fonds inférieurs auxquels il fermait toute issue, Jean de Launay les acquit de

leurs divers propriétaires, entre autres de la Fabrique de Saint-Laurent et de la Confrérie des Bouchers. Il ne conserva, des vastes surfaces ainsi réunies dans ses mains, que la portion contiguë au couvent des Filles-Saint-Thomas-d'Aquin ; il y construisit une maison mitoyenne avec les Filles-Saint- Thomas et possédant des vues sur les deux cours du couvent, lesquelles communiquaient avec la rue. Cette maison passa, après la mort de Jean de Launay (avant 1641), à Jean-Martin de Laubardemont ou Lauberdemont (pour conserver une orthographe qui reproduit l'ancienne prononciation des Parisiens, aujourd'hui considérée comme faubourienne). C'était le célèbre maître des requêtes et conseiller d'État, qui fit brûler Urbain Grandier. M^e de Laubardemont, veuve en 1653, vendit la maison, par décret du 2 septembre 1662, à Antoine Rossignol, seigneur de Juvisy , maître en la Chambre des comptes de Paris (non de Poitiers comme les éditeurs de Tallemant des Reaux l'ont répété d'après une indication inexacte du Cabinet des titres), mort en décembre 1682. Il était le fils de ce Rossignol, natif d'Albi, né en 1590, mort en 1675, qui avait fait fortune auprès du cardinal de Richelieu par son extrême habileté à pénétrer le secret des dépêches chiff"rées. Antoine Rossignol avait épousé Catherine Quentin de Richebourg, qui mourut en 1708 à quatrevingt-six-ans. Leur fille Catherine Rossignol épousa le président Croiset dont je vais parler à l'article suivant. Leur fils Charles-Bonaventure Rossignol, seigneur de Juvisy, qui fut d'abord conseiller au Parlement de Paris en 1674, puis l'un des présidents de la Chambre des comptes en .1688, époux, en juillet 1694, de Michelle de Pommereu, fille d'Auguste de Pommereu, conseiller d'État; d'où Bonaventure-Robert Rossignol, baptisé le 24 novembre 1694 (il était donc né avec cinq mois d'avance? mais ce sont là les dates du Cabinet des titres); maître des requêtes le 15 février 1719 avec dispense d'âge, intendant d'Auvergne en septembre 1734, époux de Anne-Marie-Renée de Bernage, morte veuve le 8 février 1786.

L'hôtel Rossignol fut habité ensuite par François-Guillaume Briçonnet, comte d'Auteuil, marquis de Rozay, fils aîné de Guillaume Briçonnet, avocat général au Grand

Conseil, puis président de la troisième chambre des requêtes du Parlement de Paris, et de Charlotte Croiset fille du président Croiset. Le président Briçonnet de Rozay, neveu du président Charles -Bonaventure Rossignol, mourut conseiller d'honneur au Parlement le 24 octobre 1782, à quatre-vingtquatre ans, dans son hôtel de la rue des Filles-Saint-Thomas, après l'avoir habité au moins soixante ans. Une remarque cependant, pour répondre à une observation que pourraient faire les érudits. Le'plan de La Grive, daté de 1728, indique à cette place un Ségur. Je ne sais quel était ce locataire; mais, en effet, les almanachs de 1721 à 1727 donnent l'adresse de François-Guillaume Briçonnet rue Vivienne; il revint ensuite à la rue des Filles- Saint-Thomas pour n'en plus bouger jusqu'à son dernier jour.

Après la mort du président Briçonnet, la maison, vraisemblablement reconstruite, appartint à un bourgeois de Paris, nommé Georges Langlois^ mercier, demeurant rue Montmartre, qui la louait, en 1788, à usage d'hôtel meublé, appelé l'hôtel du Grand Conseil. On conserve au Cabinet des estampes les plans originaux d'un hôtel du Grand Conseil, au même emplacement, qui semble avoir eu la destination d'un édifice pubHc. Le mercier Langlois, qui en sa qualité d'ayant cause du chirurgien Jean de Launay, vendeur originaire d'une partie des terrains du couvent, possédait des vues et un accès libre sur les deux premières cours de celui-ci, y renonça aux termes d'une transaction du i«"r septembre 1788,' accompagnée d'un plan qui porte à 14 toises 4 pieds la façade de la maison. Sur le jardin de l'hôtel Briçonnet^ attenant à la rue Feydeau, on construisit en 1790 la salle de spectacle connue sous ce nom, mais qui s'ouvrit d'abord le 6 janvier 1791 sous le titre de Théâtre de Monsieur; et sur l'emplacement de l'hôtel même, c*est-à-dire du côté de la rue des Filles-Saint-Thomas, s'éleva en 1828 le Théâtre des Nouveautés, devenu successivement l'Opéra-Comique et le Vaudeville, démoli en 1869 pour le percement de la rue du Dix-Décembre. Sur le plan de Jacoubet, les deux théâtres coexistent, également aHgnés l'un et l'autre, du côté de l'est par le mur de fond des maisons du côté droit de la rue des Colonnes, et séparés de la place de la Bourse par un triangle

dont la base est au nord et la pointe au sud, prélevé sur les anciennes cours et jardin du couvent des Filles-Saint-Thomas.

No 19 du numérotage de Watin (n» i6 du numérotage de 1806). — La partie des terrains que le chirurgien de Launay avait conservée (voir l'article précédent) fut cédée par lui le 15 mai 1638, devant Lestore et Chapelain, notaires, à Nicolas d'Ivray, aux frères Adam et Jacques Robelin et à Pierre Convers, architectes entrepreneurs. (Il y avait trois frères RobeHn : Adam fut inhumé à Saint-Sulpice le 8 juillet 1649, ^^ ^^ troisième frère, Marc Robehn, architecte des bâtiments du Roi, doyen des maîtres maçons, à Saint- Germain-l'Auxerrois, le 16 janvier 1659.) Par licitation entre les acquéreurs, du 16 avril 1639, la maison demeura à Nicolas d'Ivray, qui la céda à François Thevenin, chirurgien oculiste du roi (de qui je reparlerai au no 79 ci-après), le 30 août 1640, contre 750 livres de rentes.

Thevenin, à son tour, la céda contre 4,000 Hvres de rentes, aux termes d'un contrat du 8 mars 1658, confirmé par décret du Châtelet le $ mars 1659, ^ Pierre de Maupeou, seigneur de Monceau et d'Ivry, président au Parlement de Paris (mort le 21 février 1682), époux de Jeanne-Marie Quentin de Richebourg, sœur de M^e Antoine Rossignol et par conséquent tante de la présidente Croiset. Le président Maupeou réunit à sa propriété par derrière, aux termes d'un contrat du 21 septembre 1661, les droits du maître des requêtes Paget sur les terrains provenant des Fossés Jaunes, que ce dernier tenait lui-même, par diverses rétrocessions, d'un sieur Marchand, auquel ils avaient été concédés par la Ville à titre emphytéotique, le 30 avril 1648 (Arch. Nat. Y. 3096).

Ce fut à son neveu le président Croiset que le président de Maupeou vendit son hôtel le 4 mai 1677, par contrat reçu Rallu (il devrait être aux minutes de Me Ambron, mais elles ont péri dans les incendies de la Commune en 187 1), confirmé par sentence du Châtelet de Paris du 10 novembre 1677 (Arch. Nat. loc. cit.).

Louis-Alexandre Croiset, nommé à tort Croizette par le Terrier royal et Croisset par La Chesnaye des Bois, descendait d'un notaire au Châtelet de Paris, par Jacques Croiset,

receveur général des tailles en Berry (1602), contrôleur général de l'audience de la Chancellerie (1605-1634), qui eut pour fils Charles' Croiset, payeur des gages au Grand Conseil (1627), secrétaire du roi et contrôleur général de la Chancellerie, grand audiencier de France, qui eut pour femme Marie Damond, dame d'Estiaux, morte en septembre 1697, père et mère de Louis- Alexandre, le président. Celui-ci fut reçu conseiller au Parlement le 26 mars 1672, puis président de la quatrième chambre des enquêtes jusqu'en 171 1, ensuite conseiller d'honneur à la Grand'Chambre et président honoraire. Il mourut en 1728. Les baronnies et châtellenies d'Estiaux, Damis, Longpré et Saint-PhiHbert avaient été réunies et érigées pour lui en marquisat sous le nom d'Estiaux, par lettres de janvier 1702, enregistrées le 10 du même mois.

. De son mariage avec Marie-Catherine Rossignol naquirent douze enfants, parmi lesquels : 1° Louis-Alexandre II marquis d'Estiaux, mort avant son père, le 9 septembre 1719, marié, depuis le 25 février précédent, à Bonne-Louise Feydeau de Marville, morte le 14 juillet 1725 à vingt-deux ans, d'où Louis-Alexandre III marquis d'Estiaux, reçu conseiller aux requêtes du Parlement le 2 septembre 1738, président en la Chambre des comptes de 1746 à 1753; 2° Charlotte marquise d'Estiaux, morte le 2 novembre 1747 à soixantedouze ans, mariée le 17 janvier 1697 à Guillaume Briçonnet marquis de Rozay, président de la troisième des enquêtes au Parlement de Pari§, qui mourut le 13 janvier 171 3 (voyez l'article précédent et aussi au n» 78 ci-après); 3° Marie- Louise Croiset, morte le 27 janvier 1768 *à quatre-vingtquatre ans, mariée le le'mai 170$ à Henry-Charles Feydeau, seigneur de Garlande, président de la troisième des enquêtes après Guillaume Briçonnet son beau-frère, mort le 6 septembre 171 s; 40 Thérèse - Angélique , mariée en 17 10 à Cardin Le Bret, premier président et intendant en Provence, mort en 1712; 50 Anne-Marie-Antoinette Croiset, femme de Jean-Baptiste Laugeois, seigneur d'Imbercourt et de la Jonchère, intendant à Soissons et à Montauban, maître des requêtes du 10 décembre 1698.

On voit que les familles Quentin de Richebourg, Briçon-

net, Maupeou, Rossignol et Croiset étaient unies par d'étroites et nombreuses alliances, auxquelles se rattachait fortement celle des Feydeau, deux filles du président Croiset ayant épousé des Feydeau, qui se trouvaient leurs proches parents, puisqu'une troisième sœur de'M^es Pierre de Maupeou et Antoine Rossignol, Marie Quentin de Richebourg, avait épousé N. Feydeau de Brou.

Les Feydeau étaient une famille noble de la Marche, établie à Paris au xv^ siècle, et qui donna un ambassadeur à Louis XII dans la personne de Guillaume Feydeau, conseiller au Parlement de Paris (inhumé à Saint-Étienne-du-Mont en 1520).

Le président Croiset et le président Rossignol, son beaufrère, possédaient à eux deux au moins les deux^tiers du terrain compris entre la rue des Filles-Saint-Thomas, la rue Richelieu et le rempart qui s'étendait en bordure le long de la rue Feydeau. Le dictionnaire des frères Lazare rapporte le nom de la rue Feydeau aux mérites de Claude-Henry Feydeau de Marville, lieutenant général de police de 1739 ^ ^747? "^^is la rue Feydeau est indiquée sous cette appellation au Terrier royal de 170$; il est vrai qu'un peu plus tard on essaya de la nommer rue Neuve-des-Fossés, mais ensuite on lui rendit son premier nom, très antérieur à la lieutenance de police de M. Feydeau de Marville. Je remarque à ce sujet que les plans de N. de Fer et de Jaillot {circà 1707 à 17 10) attribuent le nom de rue des Fossés-Montmartre à l'ancien chemin des fossés entre la rue Richeheu et la rue Gaillon, et lui donnent, entre la rue Gaillon et la rue Louis-le-Grand, un prolongement qu'ils appellent rue Feydeau. S'il n'y a pas erreur pure et simple dans ces plans si souvent remaniés, il ne pourrait s'agir, en tout cas, que de projets qui ne s'exécutèrent point. Dès 1693, le chemin hors de la porte Richelieu, entre la rue Richelieu et la rue Gaillon, avait cessé d'exister, sans avoir eu le temps de devenir une rue ; c'est une curieuse histoire sur laquelle je fournis, sous le no 85, des renseignements complets.

En même temps, les fonds de l'hôtel Croiset, qui s'étendaient jusqu'au nouveau rempart, s'accrurent de toute la largeur de cette fortification déjà ruinée au bout de cin-

2l6 APPENDICE.

quante ans, non seulement au droit de la propriété, mais encore en débordant vers l'ouest jusqu'à la rue Richelieu, ainsi qu'on le verra ci-après sous les nos 78 et 80.

Le président Croiset avait .fait construire, sur les terrains acquis aux dépens des remparts et des fossés, des écuries qui ouvraient sur la rue Feydeau. C'est ce qui explique comment il pouvait, sans se gêner, louer une écurie pour deux chevaux et une remise pour une chaise situées dans la première cour de son hôtel, à M. Rolland-Armand Bignon de Blanzy, conseiller d'État ordinaire, intendant de la généralité de Paris (acte sous seing privé, au Cabinet des titres). M. Bignon habitait alors au coin nord-est de la rue Vivienne et de la rue des Filles -Saint -Thomas (aujourd'hui no 15 place de la Bourse et rue Vivienne no 24), le bel hôtel qui avait été celui du savant marquis de l'Hôpital, mort en 1704, et qui vient de tomber sous la pioche des démolisseurs (mai 1881). Il n'existe plus guère que deux hôtels de ce grand et beau style Louis XIII ; ce sont : l'hôtel de Pomponne et de l'Hôpital (le maréchal), et l'hôtel Rambouillet de la Sablière, qui ornent sur la place des Victoires les deux encoignures de la rue d'Aboukir, ci-devant des Fossés-Montmartre. Dans le sous seing privé que j'ai découvert au Cabinet des titres, M. le président Croiset, parlant à la première personne, quahfie son hôtel : « Ma maison de l'Hermitage, rue Neuvece Saint- Augustin ». Cette expression pouvait faire supposer que l'hôtel Croiset aurait fait partie anciennement des dépendances du couvent ; mais une connaissance exacte des titres de la communauté des Filies-Saint-Thomas-d'Aquin me permet d'affirmer que leurs possessions ou droits directs ou indirects ne s'étendirent jamais de ce côté. L'Hermitage du président Croiset n'était donc qu'une désignation toute intime, dépourvue de signification historique.

Le président Croiset étant mort en 1728, le partage des biens de la communauté qui avait existé entre lui et Marie- Catherine Rossignol eut lieu devant Me Dutartre l'aîné, le 6 avril 1730, entre Catherine veuve de Guillaume Briçonnet comte d'Auteuil, Marie-Louise veuve Feydeau de Garlande, . et Guillaume -Jean-Baptiste Laugeois d'Imbercourt, seigneur de la Jonchère, baptisé le 12 septembre 1709, colonel de

cavalerie au régiment de Berry, par représentation d'Anne- Marie-Antoinette d'Imbercourt, née Croiset, sa mère.

Quant à Louis -Alexandre Croiset marquis d'Estiaux, alors mineur, son tuteur M. Millerand renonça pour lui à la succession, ne retenant que l'hôtel de la rue des Filles- Saint-Thomas, en vertu de la substitution instituée par le président Louis-Alexandre I^r en faveur de son petit-fils.

La famille Croiset, ayant cessé d'habiter la rue des Filles- Saint-Thomas, se transporta place Royale près de la rue Saint-Louis; l'hôtel de la rue des Filles-Saint-Thomas fut alors loué par le tuteur Millerand aux termes d'un bail consenti à M. le comte de Saint-Florentin, du jer octobre 1740 au I" octobre 1748.

Louis Phelypeaux comte de Saint-Florentin, puis duc de La Vrillière, ce petit homme qui, d'après une épigramme du temps, porta trois noms et ne s'en fit aucun, était né le 18 août 1705 et mourut le 2 janvier 1777, à soixante-douze ans. Il naquit et mourut ministre; survivancier de son père à dix-huit ans, il devint à vingt ans secrétaire d'État titulaire, et s'installa rue du Canivet, derrière Saint- Sulpice. Vous figuriez-vous un ministère rue du Canivet? L'année suivante, en 1726, il prit une installation plus digne dans l'hôtel de feu son père, rue de Grenelle-Saint-Germain (no 75 avant les démolitions), puis il se transporta dans une maison de la rue de RicheHeu (voyez ci-après no 89); en voilà pour quatre ans, de 1736 à 1740.

Le jer octobre 1740, M. de Saint-Florentin, nommé, en plus de sa secrétairerie d'État et de son secrétariat du Saint- Esprit, chancelier de la reine Marie Leczinska, vint s'établir avec sa femme Amélie-Ernestine comtesse de Platen, fille du comte de Platen, ministre d'État et grand chambellan du roi d'Angleterre, à l'hôtel Croiset, qui devint ainsi le ministère des a affaires de la Religion prétendue réformée, de la « feuille des bénéfices, et des pays d'État ». Mais ce ne devait être ni la dernière, ni l'avant -dernière, ni même l'antépénultième des pérégrinations de ce ministre déménageur. M. de Saint-Florentin quitta l'hôtel Croiset à l'expiration de son bail le ler octobre 1748, au moment même où un nouveau partage d'attributions entre les quatre secré-

2l8 APPENDICE.

taires d'État le faisait ministre de la maison du Roi. Il s'installa d'abord dans un hôtel dont je ne saurais préciser l'emplacement rue de la Madeleine; de là, en 1784, à la rue de la Ville-l'Évêque dans l'hôtel que M. le comte Mole occupa plus tard sous Louis-Philippe, et enfin, en 1770, à la rue qui porte son nom, dans l'hôtel qu'il y avait fait construire, qui apppartint plus tard au duc de Tlnfantado, puis au prince de Talîeyrand, et qu'habite aujourd'hui M. le baron Alphonse de Rothschild.

En vue de l'expiration prochaine du bail de M. de Saint- Florentin, l'hôtel Croiset fut vendu par contrat devant Bronod, notaire (aux minutes de Me Jules Plocque), le 8 mars 1748, confirmé aux termes d'un décret des requêtes du Palais des 16 et 19 janvier 1749 (Arch. Nat. X' 2902) à Marie-Louise- Françoise Bigres, veuve d'Eusèbe -Jacques de Chassepoux marquis de Verneuil en Lorraine, mort le 2 janvier 1747 à cinquante-cinq ans, doyen des quatre secrétaires de la Chambre du Roi. J'emprunte à l'acte notarié du 18 mars 1748 la seule description à moi connue de l'hôtel Croiset : ce Grand corps de logis entre cour et jardin, rez-de-chaus- «( sée, premier, deuxième étage et grenier; bâtiment en « aile où sont les remises; petit bâtiment au fond du jardin « où sont les écuries (c'est le côté de la rue Feydeau); « tenant d'un côté en son entier à M. le président Briçon- « net (c'est l'hôtel Rossignol et Briçonnet), aboutissant sur « la rue Feydeau ; d'autre côté, en partie, à la rue Riche- « heu, au droit de l'encoignure de la rue Feydeau, et dans ^c le surplus dudit côté à plusieurs qui font enclave ; par dece vaut à la rue Neuve-Saint-Augustin. »

La marquise de Verneuil mourut le 26 février 1777, à soixante-treize ans. Elle laissait un fils, Eusèbe -Félix marquis de Verneuil, mort le 20 février 1791 à soixante-dix ans, veuf d'Anne -Adélaïde d'Harville, qui fut de 1756 à 1790 premier échanson des rois Louis XV et Louis XVI, et non « grand échanson de France » comme le disait pompeusement l'acte de son inhumation relevé par M. le comte de Chastellux sur les registres de Saint-Eustache.

A la mort du marquis de Verneuil, la vente de l'ancien hôtel Maupeou, Croiset, Saint-Florentin, fut poursuivie par

licitation entre : i° Anne-Michelle-IsabelleChassepouxdeVerneuil, femme de René - Louis - Charles marquis de Menou; 2° Adélaïde Ch. de Verneuil, demoiselle majeure; 30 Anne- Pauline Ch. de Verneuil, femme de Louis- Victor-Hippolyte Luce comte de Montmorin; toutes trois filles du marquis et de la marquise de Verneuil ; et 4° leurs nièces Anne-Henriette-Charlotte, Aglaé-Louise-Charlotte, Charlotte-Jeanne- FéHcité - Elisabeth et Charlotte - Marie - Pauline d'Appellevoisin, filles mineures de feue Adélaïde-FéHcité-Louise Ch. de Verneuil, femme de Charles-Gabriel-René d'Appellevoisin marquis de la Roche-du-Maine.

L'hôtel et ses dépendances furent divisés par lots selon le plan dressé par M. Boucher, architecte, le i^r décembre 1791. Le premier lot, comprenant tout l'hôtel, cour et jardin jusqu'à la rue Feydeau, fut adjugé, par jugement du tribunal civil du département de la Seine du 9 juin 1792, à M^ Debruges, avoué, qui en passa déclaration le même jour au profit d'Antoine Richard et d'Antoine-Jean Jol Beaudecourt. Sur l'emplacement de l'hôtel de Verneuil, les acquéreurs ouvrirent un passage garni de portiques de chaque côté, que l'on appela le passage des Colonnes. L'administration centrale du département de la Seine refusa d'abord de comprendre ce passage parmi les voies publiques, parce que, n'ayant que 24 pieds de largeur entre les galeries couvertes, il ne satisfaisait pas à l'obligation édictée par la déclaration du 10 avril 1782, qui fixait à 30 pieds la largeur minima des rues nouvelles; un arrêté du 26 floréal an V (15 mai 1797) prescrivit même à M. Beaudecourt de poser des grilles à chaque extrémité du passage des Colonnes; mais l'administration rapporta son arrêté le 26 vendémiaire an VI (17 septembre 1797), sur cette considération que les portiques, considérés comme des trottoirs couverts, donnaient au passage des Colonnes 42 pieds de largeur réelle, et le passage fut élevé à la dignité de voie publique sous le nom de rue des Colonnes, à la condition que les portiques couverts feraient partie intégrante de la voie et qu'il serait entretenu sous ces galeries, aux frais des propriétaires riverains, « par l'entrepreneur de l'illumi- « nation de Paris, un nombre suffisant de réverbères pour « les éclairer convenablement pendant la nuit ».

La rue des Colonnes, coupée en deux tronçons par la rue de la Bourse ouverte en 1830, a perdu en 1869 sa section méridionale comprise entre la rue des Filles-Saint- Thomas et la rue de la Bourse. Les anciens n^s i, 3, 5, bâtis sur l'aile gauche de l'ancienne cour de l'hôtel de Verneuil, les nos 2 et 4, bâtis sur l'aile droite, ont été rasés, et sont aujourd'hui confondus dans le sol du large carrefour formé par la rencontre de la rue du Quatre-Septembre avec la rue des Filles-Saint-Thomas et la place de la Bourse.

No 18 du numérotage de Watin (ancien 18 rue des Filles- Saint-Thomas dans le numérotage de 1 806) . — L'établissement de la clôture de 1639 ayant déterminé le percement de la rue Richelieu dans une direction sud-ouest-nord-est obHque à la rue des Filles-Saint-Thomas, il s'ensuit que les terrains de celle-ci sont coupés au nord par la première, et que la bande de terrain laissée à l'ouest entre les terrains de Jean de Launay (hôtels Rossignol et Croiset) et la rue RicheHeu affecte la forme d'un triangle composé d'un angle droit qui s'appuie à la rue des Filles-Saint-Thomas et dont le grand côté est formé par le côté droit de la rue Richelieu : d'où il suit que la profondeur des terrains diminue à mesure qu'on monte vers la rue de la Bourse. Cette disposition primordiale, très accentuée dans les plans antérieurs à 1830, a laissé sa trace, malgré la reconstruction presque totale de cette région. Les curieux qui jetteront en passant un coup d'œil sur la maison qui porte le no 76 constateront que ses murs offrent une obliquité très sensible nord-ouest-sud-est, comparativement aux maisons neuves entre lesquelles elle s'encastre.

Le triangle que je viens d'indiquer, et qui renferme encore aujourd'hui les nos 53 à 78 de la rue RicheHeu , fut possédé tout entier, moins le no 78, par un groupe de familles étroitement unies d'alliances et d'intérêts, et dont je vais raconter ou plutôt reconstituer l'histoire, car elle n'a jamais été faite. Il s'agit des Paget, des Le Sage, des Thevenin, des Monnerot et des Brouilly, de naissance et d'illustration inégale, mais qui toutes cinq ont pris part aux affaires du pays. Les généalogistes m'ont été, en celte occasion, d'un

médiocre secours ; c'est en comparant entre eux un assez grand nombre d'actes anciens, dont quelques-uns sont sortis pour moi du précieux cabinet de M. le comte de Magny, que j'ai pu dresser l'arbre généalogique des Paget, la plus importante des trois familles que je viens de nommer.

C'est, je crois, en Picardie qu'il faut chercher le berceau des Paget ; le plus ancien de ce nom qui me soit connu est un Antoine Paget, marié à une Thonneiier ou Le I honnelier, dont le fils nommé Jacques fut, sous Louis XIII et Louis XIV, receveur des tailles de l'élection de Montdidier et de Roye, et secrétaire du Roi. C'est en cette dernière qualité qu'il fut chargé par ses confrères de juger comme arbitre, de concert avec son collègue Jacques d'Alibert, l'un des propriétaires des terrains du Reposoir, sur lesquels s'éleva le couvent des Filles-Saint-Thomas, un procès entre Olivier Budé, Henry de Louvigny, Louis Lopii et Charles Guérin, dont sentence, rendue à Paris le 15 mars 1638, est signée en original par Jacques Paget et d'Alibert (Cab. de M. de Magny). Il avait épousé Nicole Le Sage, fille d'un secrétaire du Roi, et paraît avoir été intéressé aux grosses affaires de finances. C'est bien à ce Paget, receveur des tailles, que s'applique cette phrase du Catalogue des Partisans : « Le « Sage, beau-frère de Paget, lui prête son nom pour l'exeroc cice des quatre offices de payeur de rentes des huit mil- « lions de tailles. »

Marguerite Le Sage, sœur de M^^ Jacques Paget, avait épousé François Thevenin, le chirurgien oculiste du Roi, qui prit une grande part aux opérations de terrains dans le quartier neuf de la rue Richelieu.

Jacques h^ Paget eut trois enfants, qui se trouvèrent les neveux et nièces du chirurgien Thevenin :

10 François, sieur de Vauxbuin, conseiller au Grand Conseil le 31 avril 1637, mort doyen de sa compagnie avant 16.. ; marié le 15 juin 1638 à Marie Robin; d'où un fils Jean Paget, seigneur de Vauxbuin, bourgeois de Paris, mort célibataire en 16.., laissant pour héritiers ses neveux et nièces , fils et filles de sa sœur et de son frère, qui suivent :

2° Geneviève Paget, femme en 1630 de Philippe de Brouilly, seigneur de Herleville et du Quesne, capitaine du

château de Compiègne, mort en novembre 1653; d'où Antoine de Brouilly, né le 3 mai 1639, seigneur et marquis d'Herleville , lieutenant aux gardes reçu en i6$8, promu capitaine en 1668, mari de dame Andrée Solle, mort le 21 septembre 17 13 à soixante - quatorze ans. Je ne puis établir aucune parenté entre ces Brouilly seigneurs d'Herleville et leurs homonymes contemporains , les Brouilly marquis de Piennes.

Cette parenté ne m'en paraît pas moins certaine : 1° parce que l'une et l'autre famille de Brouilly appartenaient à la Picardie; le marquisat de Piennes avait été créé en avril 1668 pour Charles de Brouilly, mari de Renée de Rochefort Croiset, d'où naquit Antoine de Brouilly marquis de Piennes, contemporain de l'autre Antoine de Brouilly marquis d'Herleville et mari de Françoise Godet des Maretz; il ne sortit de cette union que des filles, dont l'aînée, Olympe de Brouilly, héritière du marquisat de Piennes, mourut le 23 octobre 1723, veuve depuis le 6 août précédent de Louis duc d'Aumont, pair de France, premier gentilhomme de la Chambre du Roi ; 2° parce que ces deux Antoine de Brouilly se trouvèrent rapprochés d'une manière aussi significative que curieuse dans les dramatiques mystères des prisons d'État sous Louis XIV. En effet, lorsque M. de Saint- Mars prit le commandement du donjon de Pignerol en 1665, le gouverneur général, dont l'autorité s'était exercée jusque-là sur la citadelle, le donjon, la ville et le territoire de Pignerol,' était Antoine de Brouilly marquis de Piennes. Il s'absenta de son poste au commencement de 1670 et y eut pour successeur en 1674 l'autre Antoine de Brouilly marquis d'Herleville, capitaine aux gardes françaises (que M. Th. lung, dans son livre sur le Masque de Fer, défigure doublement sous le nom et la qualité également erronés de Breuilly, capitaine des gardes). La substitution d'un Brouilly à l'autre semble indiquer que le marquis de Piennes ne se retira qu'en obtenant, à titre de compensation, que son gouvernement fût donné à quelqu'un des siens. Le marquis de Brouilly d'Herleville demeura gouverneur général de Pignerol jusqu'à l'abandon de cette forteresse par la France.

Une de ses sœurs, Marie-Magdeleine de Brouilly, née le

i8 octobre 1634, veuve en premières noces de Bénigne Hennequin seigneur de Charmont et de la Coutardie, capitaine aux gardes, qu'elle avait épousé le 2 juillet 165 1, se remaria le 25 avril 1657 ^vec le célèbre financier qui s'appelait Nicolas Monnerot, fort jeune évidemment, puisque Guy Patin en 1661 l'appelle encore « le jeune Monnerot de Lyon ». La tige de ces fameux partisans était un huissier, qui eut deux fils : l'aîné, Pierre Monnerot, receveur général d'Orléans, mort en février 1682, mari de N. Laugeois, d'où Pierre Monnerot, seigneur de Sevrés, contrôleur au Châtelet (voir ci-dessus le no 46); Marguerite Monnerot, deuxième femme de François Cadot, marquis de Sebeville, chevalier de Saint-Louis, maréchal de camp, aide de camp du roi, mort en mars 1704 à quatre-vingt-six ans; et Olivier-Louis Monnerot, chevaHer des ordres de Savoie, maître d'hôtel ordinaire du Roi, chef du vol pour la pie de la Chambre du Roi et du vol pour le canard de la grande fauconnerie de France; mort en octobre 1703 ; d'où Antoine Monnerot, chevalier de Saint-Louis, capitaine de cavalerie au régiment Dauphin étranger, mari d'Agnès Solu.

Le frère cadet de Pierre, Nicolas Monnerot, dit le Riche, qui épousa Madeleine de Brouilly, fut receveur général de Lyon, secrétaire du roi le 4 septembre 1654, contrôleur en 1649 des rentes de la Ville de Paris sur les cinq grosses fermes, et trésorier des parties casuelles. Il passait pour le plus riche particulier du royaume. Sa réputation d'opulence lui porta malheur. Au milieu des splendeurs du mariage royal à l'île des Faisans en 1661, Louis XIV se tourna vers M. de Roquelaure et lui demanda ce qu'il pensait de la magnificence : « Sire, » répondit M. de Roquelaure avec son accent gascon, « on diroit que Monnerot se marie. » (Mm. de Cosnac, t. II, p. 19.) Le roi demeura pensif. Cette saillie d'un courtisan venait de décider la perte de Monnerot. L'île des Faisans fut pour lui ce que la fête de Vaux devait être pour Fouquet quelques mois plus tard. A peine le surintendant était-il arrêté à Nantes, que des mesures de rigueur furent prises contre les financiers plus ou moins suspects d'avoir trempé dans les malversations qu'on lui imputait. « Les partisans sont ici fort étourdis, » écrit Guy Patin sous

la date du 19 septembre 1661; « on a scellé chez le jeune (c Monnerot de Lyon. » Le roi s'était souvenu du mot de Roquelaure. Ce fut la ruine de Nicolas Monnerot; l'édit d'avril 1664 supprima sa charge de trésorier des parties casuelles, et la Chambre de justice le chargea d'une taxe énorme, qu'il ne put ou ne voulut payer. 11 mourut en prison Le merveilleux hôtel qu'il avait fait bâtir par l'architecte Chamois, rue Neuve Saint-Augustin, à côté de l'hôtel de Menars (démoH en 1767 pour le percement de la rue de Gramont), fut confisqué au profit du roi, qui le céda le 17 mai 1667 au maréchal Antoine III de Gramont, par échange contre l'hôtel de Gramont ci-devant de Clèves, situé rue de l'Autriche ou du Louvre. N'est -il pas singulier que le gouvernement général de Pignerol, où Fouquet se trouvait encore prisonnier, ait été confié au beau-frère d'une des plus malheureuses victimes de la chute du surintendant?

Faut-il identifier l'Antoine Monnerot désigné dans les renseignements généalogiques qui précèdent avec l' Antoine- Jacques Monnerot de Brouilly, probablement neveu ou petitneveu du marquis d'Herleville , dénommé précédemment comme propriétaire de la maison no 661 Je ne sais; mais un document judiciaire (Arch. Nat., Req. de l'Hôtel, V^ 1375) donne l'adresse du marquis d'Herleville en 1673 dans une maison faisant le coin de la rue Neuve- Saint-Augustin (aujourd'hui des Filles-Saint-Thomas) et de la rue Richelieu.

30 Jacque's II Paget, écuyer, seigneur de Villemonble, Vauciennes et Plessis-aux-Bois, troisième enfant de Jacques 1er, le receveur des tailles; né en 16 10, il fut d'abord président de la Chambre des comptes, aides et finances de Montpellier, puis maître des requêtes par lettres du 10 décembre 1643, reçu le 9 février 1644; ensuite intendant à Tours et à Limoges; on conserve au Cabinet des mss. quelques lettres de lui écrites pendant son intendance de Tours au chancelier Séguier, et une lettre que lui écrivait Louis XIV le 9 avril 1650 pour l'approvisionnement des garnisons de Champagne. L'une des premières mesures adoptées par le cardinal de Mazarin, lorsqu'il eut appelé Fouquet au contrôle général des finances le 8 février 1653, ^"^ ^^ ^^^^^

quatre nouvelles charges d'intendants des finances (c'étaient des espèces de directeurs-généraux sous l'autorité du contrôleur-général) ; les trois dernières de ces charges furent vendues 800,000 livres, avec quoi Mazarin entretint l'armée qui tint tête aux Espagnols; mais la première fut donnée à Jacques Paget, que son mérite avait fait distinguer. Sa commission est datée de juillet 1654. Il avait été reçu secrétaire du Roi le 29 mai 1655. Il mourut doyen honoraire des maîtres des requêtes le 6 décembre 1695, à quatre-vingt-cinq ans et trois mois, et fut inhumé le lendemain à Saint-Sauveur (Bibl. Nat., ms. fr. 14018). On a plusieurs portraits de lui par Humbelot et Michel Lasne. C'était un homme d'aspect grave, doux et triste. Autour du médaillon, Lasne a gravé cet anagramme : Pacate suhigo (lacobus Paget) ; et au bas cette explication : Ciincta animo stibigit, constans atqiie henignus. Bien qu'il dût sa fortune politique au choix de Fouquet, il fut envoyé pour apposer les scellés au château de Vaux après l'arrestation du surintendant, mission qui témoignait autant de confiance de la part du maître que de dévouement chez le magistrat, puisque, en même temps, on « scelloit » chez son propre neveu Nicolas Monnerot.

Il avait d'ailleurs donné au Roi des preuves personnelles de son zèle; un arrêt du Conseil du 15 juillet 1656, dont je possède l'extrait collationné et signé par le maître des requêtes Bouëx, porte ceci : « Le Roy ayant besoing de la « somme de quinze mille livres pour employer présentement « à une despense très urgente et importante à son estât et ce à son service, et Sa Majesté ayant requis le sieur Paget, « intendant des finances et maistre des requestes ordinaires « de l'hostel du Roy, de luy prester ladite somme. . . , etc. » Un « brevet original signé du Roi, sous la date du 24 avril 1657 (Cabinet de M. de Magny), fait don à Jacques Paget d'une somme de trois mille livres.

Jacques II Paget fut marié trois fois : sa première femme était Anne Gelée, fille de Thomas Gelée, lieutenant criminel au Châtelet de Paris de 1587 à 1597, maître des comptes du 24 juillet 1597 au 9 septembre 1609 (ms. fr. 14,070), et de Louise Le Picart. Cette première M^e Paget, de qui Tallemant raconte l'amusante aventure dans laquelle elle

s'était innocemment fourvoyée avec Marion de l'Orme, fut en réputation d'esprit et de beauté; on a de Boisrobert des vers adressés à l/L"^- Paget qu'il appelait a sa charmante « voisine », et la Galerie des peintures (1659, p. 759) nous apprend que Juste (Zacharie) avait fait le portrait de Mme Paget avec son fils. Elle mourut le 13 mars 1665 et fut inhumée le lendemain aux Feuillants. C'est uniquement par le ms. fr. 140 18 que je connais le second mariage de Jacques II Paget; encore n'indique-t-il ni le nom ni les prénoms de la nouvelle épouse ; il n'a retenu que la date de son inhumation, 5 avril 1670.

La troisième M^e Paget a laissé des traces plus saisissables. Elle s'appelait Geneviève Souillac. M. Paget avait longtemps habité le nouveau quartier Richelieu, comme on le verra par la suite. Mais en 1687 il habitait un hôtel de la rue des Quatre-Fils. Je relève cette indication dans un acte fort curieux, dont M. de Magny possède la copie collationnée. C'est le partage devant les notaires Monnerat et Benoist, le 6 juin 1687, par tirage au sort en trois lots, d'un terrain appartenant indivisément à M^e Paget, à Pierre Le Mire, grand audiencier de France, et à Jules-Hardouin Mansart, premier architecte et intendant des bâtiments du Roi ; ce terrain de cinq mille toises, qu'ils avaient acheté en commun sous le nom de M. Le Mire, par sentence des requêtes du Palais du 10 juillet 1686, était situé au faubourg Saint-GernKiin, derrière la Grenouillère, faisant face par devant sur la rue de Bourbon (rue de Lille), par derrière sur la rue de l'Université, d'un côté rue de Poitiers, et d'autre rue de Bellechasse. C'est l'îlot placé derrière l'ancien palais du Conseil d'État et de la Cour des compt'is, et sur lequel s'élevèrent deux hôtels, dans l'un desquels mourut Dangeau. On voit que la troisième Mme Paget avait, comme la famille et les alliés de son mari, le goût des spéculations foncières. Elle vécut au delà de l'année 1702.

Jacques II Paget n'avait eu qu'un seul enfant, issu de son premier mariage; ce fut Jacques III, chevalier, seigneur du Plessis, capitaine exempt des gardes de corps du Roi, démissionnaire avant 1677, qui, héritier pour moitié de son

grand-père (Thomas Gellé avait laissé une seconde fille, Elisabeth, femme de Jean Le Bec, conseiller à la Cour des aides), pour la totalité de son père, et, de plus, légataire universel de son cousin germain Jean Paget de Vauxbuin, recueillit tous les biens de la famille Paget. 11 ne paraît pas avoir été marié, et son nom périt avec lui.

Nous connaissons maintenant les contractants des acquisitions et échanges qui constituèrent cette portion du nouveau quartier de la porte Richelieu, depuis le couvent des Filles-Saint-Thomas, dans la rue de ce nom, jusqu'à la rencontre du débouché de la rue de la Bourse, sur la rue Richelieu.

L'ancien no i8 de la rue des Filles-Saint-Thomas, démoli en 1869, tirait son origine d'un contrat reçu Camuset et Rossel, le 15 avril 1635, portant vente par François Thevenin et Marguerite Le Sage, sa femme, à PhiHppe de Brouilly d'Herleville, leur neveu, d'une place vague contenant 316 toises, ayant face sur les rues Saint-Augustin et Richelieu. Sur une partie de ce terrain, Philippe de Brouilly avait construit une maison qu'il vendit devant Pacque et Le Cat, le 14 octobre 1643, à son beau-frère François Paget seigneur de Vauxbuin, de qui elle passa à son fils Jean Paget de Vauxbuin, lequel, par testament olographe du 22 décembre 1703, déposé à Dupuis le jeune, notaire, le 11 mai 1707, institua pour légataire universel son cousin germain Jacques III Paget, fils du maître des requêtes.

M. Jacques Paget vendit cette maison par devant M^ Delambon (aux minutes de M^ Labouret), le 12 juillet 1709, à M. François de CaUières. Elle est ainsi décrite dans l'acte : « Maison rue Neuve-Saint-Augustin, consistant en un corps « de logis sur la rue, bâtiment en aile des deux côtés, cour, « jardin, puits, ayant treize toises de façade et vingt-cinq « toises de profondeur. Et en outre, une écurie qui a sa a sortie rue Richelieu, bâtiments et greniers au-dessus, « contenant 6 toises de longueur sur 4 de largeur, laquelle « a été disjointe de la maison voisine parle propriétaire des- « dites deux maisons auparavant la vente faite de ladite (c maison voisine à M. l'abbé Renaudot ; tenant d'une part au

« président Croiset, d'autre à l'abbé Renaudot et à celle de « M^ie du Perey; d'un bout par derrière à M. Penon, qui « a un pavillon contenant 17 pieds sur 15 faisant enclave a dans une des deux cours du jardin delà maison présente- « ment vendue. »

François de Callières seigneur de la Roche, conseillersecrélaire du Cabinet du Roi, l'un des plénipotentiaires de France au traité de Ryswick, membre de l'Académie française, auteur des Mots à la mode (1692, in-12} et du Traité du bon et du mauvais parler {1693, in-12), était né à Torigny (Manche) en 1645 ; il mourut en 1717, laissant pour seule et unique héritière Anne de Callières, sa sœur, veuve de M. Du Mesnil seigneur de Champroger. Par testament et codicile des 4 août 1716, 6 et 14 février 1717, déposés à Me Delambon le 5 avril 171 7, exécutés par arrêt du Parlement du 4 août suiyant, M. de Callières nommait son voisin l'abbé Renaudot pour exécuteur de ses dernières volontés, et léguait sa maison de la rue Neuve-Saint- Augustin à l'Hôtel-Dieu de Paris. Je ne sais qui l'habita pendant le demi-siècle suivant. Je trouve seulement que, par bail du 13 juin 1770, reçu Poultier, notaire, l'Hôtel-Dieu la loua à vie à Nicolas Linassier, arpenteur général au département des duché et comté de Bourgogne, haute et basse Alsace, etc., demeurant à Dijon; et à Jeanne-Gabrielle Chapuis, sa mère, veuve d'Antoine Linassier, architecte. Nicolas Linassier, époux de Marie-Anne Périer, acquit quelque temps après (1772) la maison suivante (voyez ci-après no 74), de laquelle il se défit en 1794.

Dès l'année 1788, l'hôtel d'Angleterre s'y trouvait établi, et n'en a été chassé que par les démolitions de 1869.

C'est par une confusion née non de l'ignorance des documents, mais de leur examen hâtif et superficiel, que M. Lefeuve a identifié l'hôtel d'Angleterre avec l'hôtel du président Croiset, dont le retour d'équerre sur la rue Richelieu correspondait non pas au no 70 moderne, mais à l'emplacement actuel de la rue de la Bourse et de la maison no 80, ainsi qu'on le verra plus loin.

Ainsi s'explique d'une manière analogue le no 5 donné par M. Lefeuve à l'hôtel Croiset sur la rue des Filles-Saint-

Thomas. Ce numéro, c'est celui de la parcelle du Terrier royal; au moment du numérotage de 1806, l'hôtel Croiset avait disparu pour faire place à la rue des Colonnes ; l'angle gauche de cette rue portait alors le no 16 sur la rue des Filles-Saint-Thomas; venait ensuite l'hôtel d'Angleterre (ancien hôtel Paget) avec le no 18, et la maison d'angle sur la rue Richelieu (ancien hôtel Renaudot) avec le no 20. Ce numérotage, qui subsista jusqu'après l'ouverture de la place de la Bourse, fut modifié de manière à faire commencer au coin de cette place le numérotage pair de la rue des Filles-Saint-Thomas, qui fut ainsi distribué : Théâtre des Nouveautés, Opéra- Comique, Vaudeville, no 2; maison angle droit de la rue des Colonnes, no 4; maison angle gauche de la rue des Colonnes, no 6 ; hôtel d'Angleterre, no 10; maison angle droit de la rue Richelieu, n-» 12; dans Watin (1788), l'emplacement du théâtre est numéroté 20; l'hôtel Croiset, no 19; l'hôtel d'Angleterre, no 18; la maison d'angle avec la rue Richelieu n'est pas comptée.

L'hôtel d'Angleterre s'appelait en 1795 l'hôtel de la Tranquillité; c'est à cette époque que M™e de Permon, mère de cette admirable femme qui s'appela quelques années plus tard la duchesse d'Abrantès, vint prendre asile à son retour de province, croyant que la chute de Robespierre et de ses complices suffisait à rétablir le calme et la sécurité. « Cet ce hôtel garni, «ditM^e d'Abrantès, «avait une fort belle ap- « parence; il était entre cour et jardin, avantage fort rare en « ce quartier-là, même à cette époque. » Le général Bonaparte y vint dès lors presque tous les jours, et c'est là que Salicetti, proscrit à la suite de la journée du i^r prairial, se cacha pendant vingt jours dans l'appartement de M^e de Permon, protégé par le généreux silence du jeune héros, auquel il avait fait tant de mal.

N° 20 ancien sur la rue des Filles-Saint-Thomas et n° 68 sur la rue Richelieu. — Jean Paget vendit cette maison devant Me Ogier, le 10 septembre 1693, à l'abbé Eusèbe Renaudot, prieur de Frossay, l'un des quarante de l'Académie française, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres; ce savant orientaliste, né le 21 juillet 1648,

mourut le i*' septembre 1720 dans sa maison de la rue

Richelieu.

Il était le fils d'un premier Eusèbe Renaudot et de Marie d'Aicqs, fille d'un commissaire des guerres. Cet Eusèbe l^' était lui-même le fils aîné du premier mariage de Théophaste Renaudot, médecin consultant du roi Louis XIV, conseiller en la Cour des monnaies et fondateur de la Ga\ette àe France, avec Jeanne Baudot.

Au temps de l'abbé Renaudot, son hôtel, constitué par un démembrement de la propriété précédente antérieur à 1709, et dont les restes ont disparu en 1868-69, s'ouvrait par une porte cochère sur la rue Richelieu et s'y prolongeait en façade jusqu'à la rencontre d'un corps de logis qui en avait été anciennement détaché et qui rejoignait en équerre l'ancien hôtel Paget et de Cailières (ancienne rue des Filles- Saint-Thomas, no 18), auquel cet appendice servait d'écuries. Dans le numérotage de 1806, l'hôtel Renaudot, du côté de la rue Richelieu, comptait pour deux maisons : la première, à l'angle, non numérotée, et la seconde portant le no 68. Plus tard, sous la Restauration, elles furent numérotées 68 et 68 his. Ce qui en subsiste comme terrain est compté aujourd'hui pour 68 et 70, celui-ci n'existant pas et représenté par le sol de la partie méridionale de la rue du Quatre- Septembre.

Cette maison, outre les droits de cens envers les seigneurs de la Grange-Batehère, était obligée de loger les soldats de la colonnelle des gardes suisses.

L'abbé Renaudot, par son testament olographe du 8 février 1720, exécuté en vertu d'une sentence du Châtelet du 14 mai 1721, institua pour légataire universel son neveu messire Eusèbe -Jacques Chaspoux, chevalier, marquis de Verneuil en Touraine et de Betz, doyen des quatre secrétaires de la Chambre du Roi, introducteur des ambassadeurs, mari de M.-L. Françoise Bigres (voyez ci- dessus le no 19 (Watin) de la rue des Filles- Saint-Thomas), lequel vendit la maison par contrat devant Meunier, le 22 décembre 1740, à Jean-Jacques Bazan, chevalier, marquis de Flamanville, et à Françoise-Bonaventure de Mauconvenant, sa femme, qui la laissèrent à leur fille unique Marie -Jeanne -Françoise-

Elisabeth, femme de Jean -Joseph Le Comte de Nonant, chevalier, marquis de Raray, premier cornette des chevaulégers de la Reine. M. et M^e de Raray la vendirent le 13 avril 1755 par contrat devant Patu, à Jean-Michel- Joseph Coupard de la Bloterie, écuyer, receveur-général (?) mari d'Anne-Marguerite Bellaud, de qui, par testament du 26 août 1773 et partage du 17 février 1777, reçus Duclos- Dufresnoy, la propriété passa à Sophie-Angélique Coupard, fille de M. de la Bloterie, veuve de Jean-Baptiste-Julien Richard de Boutigny. M^e de Boutigny la vendit aussitôt (24 février 1777) devant Legras, notaire, à André-Charles- Louis Chabenat, seigneur et marquis de Bonneuil, reçu le ler juillet 1766 président de la deuxième chambre des enquêtes du Parlement de Paris, époux d'Agnès-Antoinette Soullet.

Le président de Bonneuil se défit de son hôtel le 12 mai 1791, par contrat devant Me Le Prédicant, au profit d'un entrepreneur de bâtiments nommé Pierre Hugand, qui ne perdit pas de temps pour mettre bas l'ancien hôtel, sur le terrain duquel il construisit deux maisons neuves, car il les revendit tout achevées le 7 mai 1793, par acte devant Me Boursier, notaire, à M. Étienne-Pierre Boursier fils aîné, banquier, de la maison Boursier père et fils, dont le siège était rue de la Victoire.

M. Boursier fils sépara les deux maisons ; la maison d'angle fut adjugée le 8 mai 1811, par le tribunal de la Seine, à M. Remy Berthélemy, qui tenait à cette époque l'hôtel du Petit-Saint-Martin, rue Saint-Martin. La maison d'angle était elle-même occupée par un hôtel meublé nommé hôtel de Lyon (rue des Filles-Saint-Thomas, ancien no 20), que tenait Marie-Barbe-Élisabeth Barré, veuve de Joseph- Victor Cortey, en vertu d'un bail qui avait commencé le jer octobre 18 10. M'i^e Cortey était la veuve du malheureux épicier qui, ayant eu le malheur de déplaire au citoyen Héron, chef de la police du Comité de sûreté générale, fut impHqué par ce scélérat dans la prétendue conspiration du baron de Batz, ancien député de Nérac à la Constituante. Cortey avait naguère loué une chambre meublée au baron de Batz, et celui-ci l'avait quittée longtemps avant qu'on ne

le poursuivît; encore cette location avait-elle été déclarée au Comité de la section Lepelletier. Rien ne put soustraire Cortey à la vengeance d'Héron; l'épicier, dénoncé par le Comité de sûreté générale à la Convention le 26 prairial an II (14 juin 1794), fut traduit au tribunal révolutionnaire le 29, accusé, de complicité avec une foule de victimes qu'il ne connaissait même pas, de toutes sortes de crimes parmi lesquels je relève celui d'avoir contribué « à la dépravation de la a morale ». Il fut condamné à mort et guillotiné le même jour, en compagnie de Cécile Renaud, accusée d'avoir voulu tuer Robespierre, de MM. de Sombreuil père et fils, de MM. de Rohan-Rochefort, de Laval-Montmorency, de M. de Sartines fils, maître des requêtes, et sa femme Mlle de Sainte- Amaranthe; de Tissot, valet de chambre du baron de Batz, et de M. du Mesnil-Simon, de qui je reparlerai au no 93 ci-après. Toutes ces victimes allèrent à l'échafaud en chemise rouge, pour faire honneur à Robespierre. Dans la liste générale, où l'épicier Cortey porte le no 149 1, il est dit : « né à Saint-Phorien » ; le grossier copiste a supprimé Sym et laissé subsister l'adjectif religieux qu'il abhorrait . M^^c veuve Cortey habitait encore en 1827 l'hôtel de Lyon, dont elle avait cédé la gérance depuis quelques années.

La maison no 68 d'aujourd'hui, construite en 1869 avec triple façade sur la rue des Filles-Saint-Thomas, la rue RicheHeu et la rue du Qnatre-Septembre, occupe une partie de l'ancien terrain, agrandi en arrière par une portion de l'ancien no 18 de la rue des Filles-Saint-Thomas.

]sfo 70. — N'existe pas dans le numérotage actuel. Avant le percement de la rue du Dix-Décembre, aujourd'hui du Quatre-Septembre, en vertu de l'expropriation du 31 mars- 1868, laquelle a fait disparaître la plus grande partie de l'îlot compris entre la rue des Filles-Saint-Thomas, la rue Richelieu et la place de la Bourse, on comptait, entre la rue Richelieu et la rue de la Bourse (nos 68, 74, 76 et 78 actuels), six maisons numérotées 68, 68 bis, 70, 72, 74, 76. Les remaniements de 1868-69 ont fait disparaître les maisons 68 bis et 70, mais on a raisonné comme si les anciennes eussent été numérotées 68, 70, 72, 74, 76 et 78. Les

nos 70 et 72, qui manquent aujourd'hui, représentent donc, dans la série, les anciens 68 Us et 70, compris dans le sol de la rue du Quatre-Septembre.

Le 68 his ancien ou 70 nouveau n'était, comme je l'ai dit à l'article précédent, qu'un démembrement de l'hôtel Renaudot. La seconde des maisons bâties de 1791 à 1793 par l'entrepreneur Hugand fut vendue par M. Boursier fils aîné, aux mêmes dates que la première, à la famille Foulon, qui la possédait encore en 1868.

N° 72 (ancien 70). — C'était un bâtiment mesurant seulement 4 toises de largeur, qui rejoignait par le fond et en équerre l'importante propriété autrefois numérotée 18 sur la rue des Filles-Saint-Thomas, désigné comme étant à usage d'écurie, dans le contrat du 12 juillet 1709. (Voyez ci-dessus, no 18, rue des Filles-Saint-Thomas.) Reconstruit et surélevé, il servit ensuite d'annexé à l'hôtel d'Angleterre. Les Parisiens, je parle de ceux qui ont au moins de vingtcinq à trente ans, n'ont certainement pas oublié l'appétissante salle à manger, au linge damassé, aux cristaux étincelants, qu'ils apercevaient par la fenêtre grillée, presque toujours entr'ouverte au-dessus du trottoir de la rue Riche- Heu, l'ancien hôtel Paget n'ayant pas plus d'issue de ce côté en 1869 qu'il n'en avait au XYii^ siècle. L'hôtel d'Angleterre, en tant que fonds de commerce, appartenait au moment de l'expropriation au baron de Rostang; l'immeuble était la propriété de M. le comte Pandin de Narcillac.

N° 74. — Cette maison, dont la propriété plus ancienme m'est inconnue, appartenait à Antoine de Brouilly qui, par acte devant Pillault, notaire (aux minutes de Me Ricard), le 2$ mars 1671, l'hypothéqua, entre autres sûretés, au profit de Jacques Belley, bourgeois de Paris, pour garantie de la vente de plusieurs rentes provenant de la succession de son père et de sa bisaïeule, N. Thonnelier, veuve Antoine Paget. Par suite d'inexécution de certaines clauses du contrat, Marie Sainxot, veuve dudit Belley, poursuivit contre Antoine de Brouilly l'expropriation de la maison qui nous occupe, à la suite d'une procédure où intervinrent les créan-

ciers de François Thevenin, contrôleur-général des bâtiments de la feue reine Anne d'Autriche, représentés par le sieur Anthoine du Pillé, conseiller du roi, ci-devant commissaire des guerres (arrêt du Parlement du 20 avril 1681). 11 est donc à supposer que le terrain provenait, comme celui de l'hôtel Callières, d'une des ' nombreuses opérations financières auxquelles Thevenin le père s'était livré dès 1635. La maison fut adjugée par sentence des requêtes de l'hôtel du 2 octobre 1681 (Arch. Nat. V'» 1375), à Antoine du Perey, avocat au Parlement, bâtonnier de l'ordre, substitut du procureur du roi au Châtelet de Paris, lequel pourrait bien ne former qu'un seul et même personnage avec le représentant des créanciers de Thevenin, appelé Antoine du Pillé dans l'arrêt du Parlement précité.

Elle fut licitée soixante-quatorze ans plus tard entre sa veuve Marguerite Macé, et ses héritiers qui étaient : 1° Etienne Mallivois, chef de fourrière de la maison du Roi ; Louis Mallivois, avocat au Parlement; Henry -François MaUivois, huissier du Cabinet de la Reine; Barthélémy- Toussaint Le Clerc, médecin par quartier du Roi, à cause d'Anne -Marie -Elisabeth Mallivois, sa femme, tous représentant Angélique du Perey leur mère et tante, décédée femme d'Antoine MalHvois, lieutenant de robe courte; 20 Guillaume du Perey, bourgeois de Paris, fils d'Antoine du Perey; et adjugée, par sentence du Châtelet du 23 avril 1755 (Arch. Nat. Y 2827), à Antoine-Guillaume du Gard et Anne-Marié Marchand, son épouse, qui en firent faire décret volontaire sur eux-mêmes par sentence du 18 février 1758 (Ibîd.Y j2i6).

La maison consistait, à cette époque, en un corps de logis simple en profondeur, élevé d'un entresol et deux étages carrés chacun de trois pièces avec une aile de chaque côté de la cour, le tout couvert en tuiles, et occupé par la veuve Constant, marchande de bière. A ce moment, elle n'était encore que la seconde porte cochère en venant de la rue Saint-Augustin; la première était celle de l'hôtel Renaudot, et le retour d'équerre de l'ancien hôtel Paget n'ayant pas d'ouverture sur la rue Richelieu (sentence du Châtelet du 23 avril 1755 précitée).

M. et Miiie (iu Gard la vendirent, par acte reçu Deherain (aux minutes de Me Philéas Vassal, notaire à Paris), à Nicolas Linassier, de qui j'ai parlé à l'article précédent.

M. Linassier y réunit ii toises et demie de terrains qui se trouvaient derrière la maison et faisaient saillie dans le jardin de leur maison de la rue Neuve-Saint-Augustin, lesquelles leur furent vendues par l'Hôtel-Dieu de Paris, par acte reçu Perard les 4 et lo juillet 1781.

La maison ainsi accrue passa ensuite aux familles Gabet et Trancard. Les héritiers Trancard ayant licite la maison, elle fut acquise le 25 avril 1810 par André Lamotte, maître cordonnier, de qui elle passa à son fils Julien Lamotte, commissaire - priseur , mort le 3 mai 1859. Elle fut ensuite adjugée le 1$ novembre 1859 à M. Charles-Louis-Sophie Tabouis, agréé près le tribunal de commerce d'Orléans, à la requête des héritiers Lamotte, parmi lesquels je cite le nom de M^e Anne Rat, connue sous le nom de Julia, épouse de Louis -Antoine -Désiré Bourbier, capitaine en retraite, chevalier de la Légion d'honneur, laquelle pourrait bien être Mlle Julia dite Devarennes, double de la danse à l'Opéra en 1825 et premier sujet en 1829.

La maison fut expropriée en 1869 pour le passage de la rue du Quatre-Septembre ; et celle qui la remplace n'occupe qu'une partie de l'ancien terrain, plus le fond des anciennes maisons de la rue des Filles -Saint-Thomas comprises dans l'expropriation.

No 76. — L'arrêt du Conseil d'État du 11 décembre 1680 rendu contre le sieur Drouet, chargé par le roi du recouvrement des deniers provenant ou à provenir de la destruction et de l'aliénation de la clôture de 163$ (elle n'avait pas duré quarante ans) me fait connaître les origines de cette maison. C'est encore Thevenin le père qui vendit le 6 mars 163$ (je ne sais devant quel notaire) une place et maison près la porte Richelieu, au sieur Vipart, lequel n'était autre, si je ne me trompe, que messire Gilles Vipart, baron de SiUi, mari de Jacqueline de Gruel de Touvoye, d'où Jacques Vipart, chevalier, marquis de Silly, colonel d'un régiment d'infanterie, mort le 22 janvier 1709 à quatre-vingt-cinq ans,

lequel avait épousé en i66i Françoise Le Comte de Nonant, dont nous avons vu la famille â deux pas de là, dans l'ancien hôtel de l'abbé Renaudot (voyez ci-dessus n» 68). M. de Vipart vendit la maison de Thevenin le 26 novembre 1645, à Guillaume Allais et Marguerite de La Lande, sa femme, qui les revendirent le 2 janvier 1657 à François Paget de Vauxbuin, du Grand Conseil, de qui elle passa à Jean Paget son fils, et au légataire universel de celui-ci, Jacques III Paget, fils unique du maître des requêtes. L'ancien garde de corps y demeurait lorsqu'il fit sa déclaration de noblesse au bureau de la rue Saint -Marc en juin 1697; il l'habitait encore en 1719 et probablement y mourut.

De ce dernier Paget à M^i*^ Boissière se présente une lacune que je ne puis combler, l'acte ci-après n'étant pas inscrit au répertoire de M. Delaunay notaire, successeur de Guérin. Je ne reprends la suite qu'à partir du 21 janvier 1746, jour où par acte devant Guérin, notaire, Judith Boissière, fille majeure, vendit la maison au docteur Michel Vernage, médecin consuhant du roi, le même qui fut appelé à constater les coups et blessures que M^^ de la Poupelinière, sa voisine de l'autre côté de la rue, avait reçues de son mari et des suites desquelles elle mourut (voyez ciaprès no 59).

Le docteur Vernage la revendit par contrat devant Delage, le 17 janvier ^1768, à Marie- Anne Grison, veuve de Pierre- François de Maissat, conseiller lai honoraire en la. Grand'- Chambre du Parlement.

On croit que M^^^ Guimard habita cette maison en 1776; elle y aurait donc été la locataire de Mme de Maissat, car cette vénérable dame en garda la propriété jusqu'au i^r avril 1791, date de l'acte reçu Delarue, notaire, par lequel elle^ s'en dessaisit en faveur d'Antoine-Joseph Poux de La Mothe et de Charlotte Bazile, son épouse, de qui elle passa à leurs filles, ÉHsabeth Poux femme Massin, et Adèle-Sophie femme Morphy.

Cette famille y avait créé un hôtel meublé qui s'appela, de 1807 à 1829, l'hôtel de Menars, parce qu'il faisait face à la rue de ce nom ; on l'a quelquefois confondu avec l'hôtel

du président Menars, situé de l'autre côté de la rue (nos yy à 83), morcelé dès les premières années du xviiie siècle.

No 78. — Cette maison appartenait vers la fin du xviie siècle à Marguerite Hardy, veuve de François Briçonnet, conseiller maître des comptes. Par un hasard inexplicable, ce François Briçonnet et sa femme sont omis dans la centaine de Briçonnets blasonnés par le Cabinet des titres, par La Chesnaye des Bois et les autres généalogistes. L'acte notarié où je les trouve n'est cependant pas une œuvre d'imagination, et l'existence de François Briçonnet m'est confirmée par le ms. fr. no 14070 de la Bibliothèque Nationale (Recueil par ordre de différentes charges de la Chambre des Comptes, etc.), d'où j'apprends que François Briçonnet, titulaire de la troisième charge de maître des comptes créée en 1373, y fut reçu le 4 janvier 1666 en remplacement de Jean Dugué, et y eut pour successeur Georges de Melun le 20 septembre 1684. D'ailleurs, le Terrier royal de 1705, sous la rubrique rue Neuve-Saint-Augustin, appelle encore la maison dont il s'agit « la maison de M. Brissonnet», quoique, sous la rubrique de la rue Richelieu, il la donne au procureur Langelerye.

La vérité est que M"^e veuve François Briçonnet l'avait vendue le 13 avril 1702, par contrat reçu Angot, à Nicolas de Langelerye, natif de Saint-Quentin, procureur au Parlement jusqu'en 1718, de qui elle passa : 10 à son fils Noël-François, auditeur à la Chambre des comptes; 20 par partage devant Brillon, notaire, le 29 juin 1740, à la fille de Noël- François, Marie-Thérèse de Langelerye, femme en premières noces de Jean-Baptiste Lambert, contrôleur-général de la maison du Roi, et en deuxièmes noces de M. de Mestre; 30 à Nicolas-Charles de Langelerye, écuyer, conseiller du Roi, héritier de sa sœur M^e de Mestre. Celui-ci fit reconstruire la maison, qui devint l'héritage des quatre enfants nés de son mariage avec Marie-Charlotte-Françoise Pichot de Poidevinière, à savoir : Benjamin-Charles, Angélique- Joséphine, née le 21 octobre 1757, Marguerite et Marie- Charlotte, née le 25 septembre 1755, qui la vendirent le 29 mars 1791, par acte reçu Edon (aux minutes de

Me Robineau), à messire Claude-Olivier Caminade de Castres, marquis de Berins, de Tartigny, de Kerambars, etc., né le 9 février 1745, maître des requêtes honoraire du comte d'Artois, huissier des ordres du Roi, receveur-général des domaines et bois du Dauphiné, ancien régisseurgénéral des menus de M. le duc d'Orléans, juge auditeurgénéral de l'Infanterie, substitut du procureur du roi près le bailliage et capitainerie royale des chasses de la varenne du Louvre. Cette juridiction spéciale, composée d'officiers honorifiques, dont le duc de La Vallière était le capitaine, mérite qu'on s'y arrête un instant, car on y rencontre, assemblage curieux, Beaumarchais comme lieutenant-général, M. Le Couteulx de Molay avec M. Godart d'Aucourt (voyez le n° 8 ci-dessus) comme inspecteurs-généraux, le célèbre avocat Gerbier comme avocat du Roi ; et enfin, comme exempts, Jéliotte, le chanteur retiré de l'Opéra depuis 1755, et le sieur Korneman, banquier, qui, en 1787, intenta à Beaumarchais un procès aussi absurde que scandaleux. M. Caminade de Castres avait un frère, Marc-Alexandre, secrétaire des commandements de la duchesse de Bourbon, de qui sont descendus de vaillants serviteurs de l'État, entre autres : Auguste-Prosper de Caminade de Castres, major de zouaves, chevalier de la Légion d'honneur, tué en Crimée.

Veuf en premières noces de Marie-Sophie Dionis du Séjour, M. Caminade de Castres demeurait depuis 1787 dans la maison des Langelerye, lorsqu'il Tacheta tant pour lui que pouf Flore-Félicité Lamyrande (alias Lamyrault), son épouse, encore mineure. Il est dit, dans l'acte d'acquisition de 1791, que cette maison, située vis-à-vis la rue de Ménars, numérotée 6$ (c'est le numérotage du système Watin), et comprenant 56 toises de superficie, s'ouvre par une entrée de porte cochère sur la rue Richelieu avec cinq croisées de face, écurie pour quatre chevaux et deux remises. M. et Mme Caminade de Castres la revendirent authentiquement devant Castel, notaire, le 17 janvier 1792, à Pierre- Alexandre Danger, de qui elle passa à M. Claude-Pierre Boivin de Blancmur, par contrat devant le môme notaire le 22 janvier 1793.

Mme Jeanne- Victoire Benoiston. veuve de M. Gabriel-

Philippe Chaney, héritière de M. de Blancmur, la vendit le 16 novembre 1811 à M. Joseph-Hyacinthe Charvet; les héritiers de celui-ci, qui furent Marie-Anne Bourgeois, sa veuve, et M. Tarbé des Sablons, la cédèrent le 9 mai 183 1 à André -Jean -Jacques Perler, banquier, concessionnaire administratif du percement de la rue de la rue de la Bourse, et à l'entrepreneur Achille Pêne.

MM. Périer et Pêne démolirent la vieille maison des Langelerye, qui portait alors le no 76 sur la rue Richelieu; ils revendirent ensuite le terrain, augmenté d'une faible partie de l'ancien no 78 (voir ci-après), et présentant alors une superficie de 210 mètres carrés (i 5 mètres sur la rue Richelieu, 14 mètres sur la rue de la Bourse), par contrat du 30 mai 1835, au vicomte Le Loup de Sancy et à Charlotte- Angé- Hque-Clémentine de Rolland, son épouse. M. et M^e de Sancy y construisirent la maison qu'on voit aujourd'hui à l'encoignure droite de la rue de la Bourse et de la rue Richeheu, et qu'ils cédèrent le 24 novembre 1846 à M. Charles-Hippolyte Noël.

Dans l'ancienne maison, dont celle-ci tient la place, demeura de 1772 à 1783 M. Tronchin, trésorier du marc d'or et trésorier-payeur des rentes principales sur Tordre du Saint-Esprit; l'Almanach royal de 1777 le loge à tort visà-vis la rue Saint- Marc, erreur corrigée subséquemment en ces termes : « vis-à-vis la rue de Ménars ». Le trésorier François-Louis Tronchin était l'un des fils de Théodore Tronchin, premier médecin du duc d'Orléans, demeurant au Palais-Royal, né à Genève en 1709, mort à Paris le 30 novembre 1781. Le docteur Tronchin, élève de Boerhaave, fut l'un des plus actifs propagateurs de la vaccine. Deux autres de ses fils furent fermiers-généraux de 1768 à 1772. L'un d'eux, qui se faisait appeler Tronchin de Witt, demeurait avec son père au Palais-Royal.

Une des curiosités de cette maison, ou plutôt de la maison plus vaste qui l'a remplacée à l'encoignure de la rue de la Bourse, c'est la raison sociale que j'ai relavée sur les almanachs du commerce de 1806 à 1808 : « Cherubini, Mèhul « et Cie, marchands de musique » . On imagine difficilement que les deux plus illustres et les plus graves compositeurs de ce

temps-là aient ouvert un magasin dans la rue Richelieu. Ce fait, que Fétis et M. Arthur Pougin paraissent avoir ignoré, semble d'autant plus singulier qu'à cette époque Méhul et Cherubini, le premier membre de l'Institut, étaient tous deux inspecteurs de l'enseignement et professeurs de composition au Conservatoire impérial de musique. En 1828, M. Frey, marchand de musique place des Victoires, no 8, prenait le titre de a successeur de Méhul, Cherubini et O^ » en même temps que celui d' « artiste de la Chambre du roi et de l'Aca- « demie royale de musique ». Il tenait en effet la partie d'alto dans l'orchestre dirigé par Habeneck.

Un hôtel garni occupa la maison de 181$ à 1830, sous les noms d'hôtel des Américains et d'hôtel Richelieu.

Le magasin de droite était occupé vers 1850 par le libraire Hetzel, tandis que le magasin du Persan étalait à gauche les merveilles de ses dentelles et de ses cachemires. La statuette du Persan, barbouillée de couleur sombre, n'a pas cessé d'orner l'encoignure de la rue de la Bourse ; seulement les cachemires ont été remplacés par les produits estimables mais moins luxueux d'une draperie en gros.

L'ancienne maison Langelerye s'appliquait exactement dans sa partie nord à la porte Richelieu, qui avait été construite en même temps que les nouveaux remparts de 1636, par les entrepreneurs Charles Froger et Louis Le Barbier; elle se composait d'un pavillon carré orné de quatre petites tourelles, une à chaque angle ; elle présentait, par le travers de la rue Richelieu, une façade de six toises, ce qui nous donne la largeur de la rue elle-même, sur une profondeur de quatre toises et demie et une hauteur de cinq toises. Elle était construite en pierres de taille et moellons. Elle renfermait, outre le logement du portier, une salle au rezde-chaussée de chaque côté du passage public, un premier étage et un grenier couvert en ardoises ^ ; le tout se louait par baux sur adjudication, moyennant un loyer de trois cents livres, qui finit par tomber à deux cents*. Un arrêt •

1. Procès-verbal de visite par Jean Beausire, architecte de la Ville, du 7 avril 1693 (Arch. Nat. Q.' iiéi-a).

2. Baux du 28 mars 1681, 15 juin 1688, 4 août 1692 {Arch. Nat. Ibid.). La location des logements de la porte Richelieu avait été précédemment adjugée, le

du Conseil d'État du 24 février 1693 ordonna la démolition de la porte Richelieu, ce qui s'effectua par adjudication.

A raison de l'extension que le no 78 actuel a prise vers le nord aux dépens du 78 ancien, aujourd'hui compris dans le sol de la rue de la Bourse, il faut tracer remplacement de la porte Richelieu non pas à l'alignement exact du no 78 et du côté sud de la rue de la Bourse, mais un peu en dedans, s'appuyant de l'autre côté sur la plus grande partie du n» 81, et s'alignant exactement au sud avec l'encoignure nord de la rue de Menars.

No 78 ancien (rue de la Bourse). — Entre le no 78 actuel et le débouché méridional de la rue Feydeau, le plan du Terrier royal signale, sous la cote 37, le rempart et le fossé de la Ville, présentant une épaisseur d'environ vingtsix mètres. C'est précisément la largeur de la rue de la Bourse (16 mètres) et de la maison no 80 qui sépare celle-ci de la rue Feydeau (10 mètres).

Lorsqu'on se décida à supprimer officiellement de ce côté le rempart et le fossé de 1629-35, il y avait longtemps que ces défenses n'existaient plus que de nom. Des empiétements audacieux, qui se faisaient absoudre et légitimer par faveur et par argent, avaient mis les riverains en possession des fossés, transformés ordinairement en jardins d'agrément. C'est ainsi que le Terrier royal nous montre la partie du fossé attenante à la porte Richelieu et à la maison de François Briçonnet et du procureur Langelerye, occupée par le jardin du président Croiset, qui s'interposait ainsi entre la maison Langelerye et la rue Feydeau, dont ce jardin formait l'encoignure. C'est ce qu'indique positivement le Terrier, donnant au jardin une épaisseur de 10 à 12 toises, qui représentent avec une grande précision les 2$ à 26 mètres de largeur que mes vérifications personnelles attribuent au

27 janvier 1678, à un sieur Pierre Penon, sa vie durant, moyennant 3,800 livres (Arch. Nat. Q} 1158-9). Dans ce document, la largeur de l'édicule est indiquée à 8 toises et la longueur à <; toises 1/2. J'ai lieu de supposer que ce Penon avait possédé la maison no 78 avant le procureur Langelerye, mais je ne puis l'établir.

rempart et au fossé, c'est-à-dire à la rue de la Bourse et à la maison no 80.

En tenant compte de la direction oblique des terrains de la rue des Filles-Saint-Thomas par rapport à la rue Richelieu, que j'ai signalée plus haut (p. 220), on comprend que le président Croiset, en poussant sa conque e du rempart et du fos^é au droit de son héritage, ait atteint la ligue de la rue RicheUeu, transversale quant à lui, de manière à s'interposer entre la maison Langelerye (no 78 ci-dessus) et la rue Feydeau, ce qui lui donna sur la rue Richelieu une façade égale à l'épaisseur totale du rempart et du fossé, soit environ 26 mètres Cette usurpation d'une place réputée vaine e^ vague, qui arrondissait le président Croiset de 623 toises superficielles, fut régularisée sous forme d'une adjudication à lui consentie par le domaine royal le 30 juin 1678, confirmée par conirat du 18 avril suivant, es mains de M. Du May, garde du Trésor royal, et par arrêt du Conseil d'État du 20 janvier 1687.

Sur les vingt-six mètres de façade ainsi acquises, s'élevèrent ultérieurement deux maisons qui portaient au commencement du présent siècle les n°s 78 (ancien) et 80, et qui occupaient, sauf quelques variations que je préciserai tout à l'heure, le terram compris entre l'angle sud de la rue de la Bourse avec la rue Richelieu et l'angle sud de la rue Richeheu avec la rue Feydeau. Ces deux maisons formèrent, après la mort du marquis de Verneuil, successeur des Croiset, le troisième lot du morcellement, et ce lot fut divisé en deux parties qui trouvèrent chacune un acquéreur distinct.

No 78 ancien (remplacé par la rue de la Bourse). — Ce lot fut acquis par Philippe-Ferdinand comte Villain XIIII, qui le revendit par acte devant Alleaume, notaire, le 27 juillet 1793, à Joseph-Antoine-Gautier Genevois et à Anne-Marguerite-Madeleine Delepart, de qui elle passa, par contrat devant M^ Thion de La Chaume, le 2$ germinal an VII (14 avril 1799), à Louis-François Gillet et à Marie-Françoise-Sophie Rousseau, sa femme; ceux-ci la revendirent le 8 frimaire an IX (29 novembre 1800) à Henri-Guillaume Planet. Ainsi, cette portion de l'hôtel Croiset, après avoir

été possédée plus de quarante ans par le marquis et la marquise de Verneuil, fut, par une singulière compensation, revendue quatre fois en huit ans.

Elle avait passé de la succession de M. Planet entre les mains des héritiers Cherrier, lorsque le percement de la rue de la Bourse, décidé platouiqueraent par une ordonnance royale du i6 juin 1824, s'effectua enfin en vertu d'une autre ordonnance royale du 17 janvier 1830. La construction du Théâtre Feydeau. de la rue des Colonnes et de la place de la Bourse avait réduit à peu de chose l'ancien fonds des hôtels Croiset et Rossignol. La rue de la Bourse en acheva la disparition. Frappée d'expropriation par jugement du 9 juin 1832. l'ancienne maison n» 78 fut vendue à M. Perier, concessionnaire du percement (pardevant Mes Bonnardet et Alphonse Noël, le 29 avril 1833), qui la démolit entièrement pour laisser passage à la rue nouvelle. Il resta libre sur la droite une étroite Usière de terrain qui fut réunie à celui sur lequel M. le vicomte de Sancy construisit la maison no 76, aujourd'hui 78.

La rue de la Bourse ne fut nommée qu'après la démoUtion de l'ancien 78, en vertu d'une ordonnance royale du 8 juillet 1833, contresignée Thiers. Dans le dessein de l'ordonnance de 1824, elle devait être prolongée jusqu'à la rue de Grammont, à travers le no 83 de la rue Richelieu.

L'expropriation chassa l'un des principaux joailliers de Paris, M. Fossin, qui habitait là depuis au moins dix ans; élève et successeur du célèbre Nitot, joaillier de Napoléon I", il avait dirigé l'exécution, comme chef d'ateher, de morceaux célèbres, tels que la tiare du pape, la couronne du premier roi de Bavière, etc., etc.

No 80. ~ Cette deuxième portion du troisième lot de la licitation du 9 juin 1792 fut acquise par un sieur Bullot; elle passa ensuite aux héritiers Chabrier et de ceux-ci, en 1866, à la famille Verdé Delisle, qui la possède encore.

Les divers actes qui constatent la transmission de cette propriété renferment une énonciation curieuse et intéressante pour l'histoire de la ville de Paris. Les acquéreurs les plus récents se préoccupaient, non sans quelque raison, de

l'origine domaniale du terrain ; mais un avis du Préfet de la Seine, représentant l'État et la Ville, les rassura en leur déclarant qu'il ne se reconnaissait aucun droit de suite sur les terrains des anciens fossé et rempart joignant la rue Feydeau, l'aliénation de cette portion du domaine contenant 623 toises, à la date du 18 avril 1678, au profit d'un sieur André Vanelle, qui était sans doute le fondé de pouvoirs du président Croiset, n'ayant jamais été attaquée dans le cours des deux derniers siècles.

No 82. — Cette maison à petite porte, formant l'encoignure de la rue Richelieu et de la rue Feydeau alors que celle-ci n'avait qu'une rangée de maisons en face du rempart et des fossés de la Ville, appartenait en 1672 à François Garangeau ou Garingeau et à Marie Dubois, sa femme, qui possédaient également la maison suivante. Le sieur Remy, indiqué comme propriétaire par le Terrier royal en 1705, était l'un des petits-fils des époux Garangeau, et possédait seulement une partie de la maison, en vertu d'un partage reçu Fortier, notaire, le 23 avril 1698. J'ignore à quelle époque elle sortit de la descendance des Garangeau. Elle fut occupée de 1808 à 1832 par la maison de lingerie de M. Crochard, et depuis 1827 elle est le siège de la grande maison de châles de MM. Brousse, Rosset, Normand et O^, établie d'abord rue Feydeau, no 32. MM. Rosset, Normand et Cie occupent aussi la maison suivante no 84, et les nos 82-84 n'ont plus qu'une entrée commune sur la rue Richelieu, à gauche des magasins.

No 84. — Cette maison, comme la précédente, appartenait en 1672 à François Garingeau ou Garangeau, et à Marie Dubois, sa femme. Elle fut recueillie dans leur héritage par ses petits-enfants, aux termes de l'acte de partage reçu Fortier, le 23 avril 1698. Une portion de la maison appartenait encore, au moment de la Révolution, à une arrière-petite-fille de M. et M^e Garangeau, M^e Louise- Françoise-Maxime La Houde de Chemery, morte le 23 fructidor an II (9 septembre 1794)- La propriété tout entière se trouva réunie plus tard dans les mains de Marie- Claude

Parent, autre arrière-petite-fille des Garangeau et femme de Pierre-Alexandre-Charles Fimbergue ou Timbergue. Elle fut licitée entre les héritiers de celle-ci et adjugée le 9 floréal an IX (29 avril 1801) à Marie-François Vergez, médecin en chef des armées, chevalier de la Légion d'honneur, et à Marie-Madeleine Faissier, son épouse. M. et M^e Vergez la revendirent pardevant Lamy, notaire, le 22 avril 181 1, à Jean-Charles Jacquet, orfèvre -bijoutier, et à JuHe Forcadelle, son épouse. Le rez-de-chaussée était déjà occupé par un bijoutier connu de ce temps-là, M. Dubief.

La totalité de la maison, réunie à la précédente, est occupée aujourd'hui par MM. Rosset, Normand et Ci^, marchands de châles. M. Normand est le frère de M. Jacques Normand, élève de l'École des Chartes, archiviste paléographe, aussi connu du monde savant par sa belle publication du roman d'^ïo/,que du monde littéraire et dramatique par plusieurs ouvrages applaudis à l'Odéon, au Gymnase et au Vaudeville, et par le célèbre monologue des Écrevisses, le triomphe des deux Coquelins.

No 86. — Le rôle de 1672 indique ici une maison à porte cochère et boutique appartenant à un M. de La Borde, et qui fut ensuite possédée de 1684 à 1784 par le sieur Megret ou Mesgret et ses héritiers. Marie-Thérèse Daujon, veuve de Jacques Megret, la vendit le ler février 1784 à M. Baudray et à Marguerite Warnier, devant Clairet, notaire, le 22 octobre 1791. La suite des transmissions qui l'amenèrent de nos jours aux héritiers Chevremont est dénuée d'intérêt.

Ce fut, dès 1788, un hôtel meublé appelé l'hôtel royal des Mines; hôtel du Nord en 1843; hôtel du Nord et de Russie en 1850.

No 88. — C'était, au rôle de 1672, une maison à petite porte carrée et boutique au sieur Jean Pierret. Une des filles ou petites-filles de celui-ci, veuve de Jacques Huberdeau, la délaissa par acte devant Pierret, notaire, le 10 février 1730, à Marie-Catherine Huberdeau, sa fille, morte le 10 mai 1770, femme de Jean Loiseau. Elle fut acquise le

i46 APPENDICE.

1" mai 1799 devant M* Péan de Saint-Gilles, par Catherine Beudant, veuve de Louis-Charles Charpentier. J'abrège une nomenclature fastidieuse, je note seulement, pour la singularité du nom, que la maison appartint de 1820 à 1849 à Pierre-François Desfontaines, époux de Jeanne -Françoise Plantagenet.

Cette maison, d'apparence modeste et sombre aujourd'hui, était égayée sous le règne de Charles X par la devanture élégante et printanière (elle a été gravée) de John Walker, « breveté de Louis XVI pour l'introduction en France des a bretelles, ceintures et jarretières élastiques, fournisseur de « S. A. R. Monseigneur le duc d'Orléans, de LL. MM. les « Empereurs d'Autriche et de Russie, etc., admis à l'Expo- « sition de 1819. » Ce rénovateur de la bretelle vendait aussi des cravates et des gants.

No 90. — Le terrain sur lequel s'élève cette étroite maison, dont la façade n'est que de 7 mètres, a été prélevé sur la grande place à bâtir qui appartenait à Mlle Surin en 1672. La maison actuelle fut vendue le 22 juin 1781, aux termes d'un contrat reçu Laroche, notaire, par demoiselle Edmée Couppé du Manoir à M. Thoynet, alors propriétaire de l'hôtel de Caumont, auquel elle fut de nouveau réunie (voyez ci -après no 92). Elle se trouva dans la succession de Mme Thoynet (inventaire du 5 juillet 1783), et en 182$ passa des héritiers de cette dame à M. Jean-Louis Archange, architecte, après la mort duquel elle fut vendue en 1834 pour être affectée, selon la volonté du défunt, à la fondation d'un hospice de charité à Orsay (Seine-et- Oise).

Le restaurateur Letter en occupait le rez-de-chaussée en l'an VIU. Il y fut remplacé par John Walker, dont j'ai parlé plus haut, et qui recula d'un numéro vers 1825, pour s'installer un peu plus au large au no 88, qui lui-même n'est pas très vaste.

No 92. — HÔTEL D£ Caumont. — L'emplacement de cette propriété est indiqué dans le rôle de 1672 (Arch. Nat. Q.* II 20-1) comme appartenant à une demoiselle Su-

rin qui fut taxée à 6, $00 livres pour avoir bâti hors des limites; cette taxe suppose une contenance d'environ 6$o toises superficielles. En 1684, c'est encore la demoiselle Surin. En 1705, le plan du Terrier indique le sieur de L'Espine comme propriétaire d'une maison à porte cochère élevée sur cette parcelle qui formait équerre sur la rue Saint- Marc, enclavant ainsi la petite maison d'encoignure avec la rue Sainl-Marc qui porte aujourd'hui le no 94.

La maison devint ensuite l'hôtel d'Armand Nompar de Caumont (d'une autre branche que les comtes et ducs de Lauzun), fils puîné de Jacques Nompar de Caumont duc de la Force, mort le 19 avril 1699, et frère cadet de Henri- Jacques Nompar duc de Caumont puis de la Force, qui fut l'un des quarante de l'Académie française, mort sans postérité le 20 juillet 1726. Leur aïeul avait épousé une demoiselle d'Escodeca dame de Boesse; je note ce fait, parce que j'ai connu dans le journalisme un excellent homme appelé M. d'Escodeca de Boisse, qui fut secrétaire-général de l'Imprimerie impériale après 1852.

Armand de Caumont, dont il s'agit ici, né le 7 mai 1679, fut duc de la Force après la mort de son frère aîné ; il avait épousé le 17 juillet 171 3 Anne-Élisabeth de Gruel de la Frette, reçue à Saint-Cyr en 1687, veuve en premières noces de Jean-François- Michel de la Brosse, receveur-général des domaines et bois de Blois. Le duc et la duchesse de la Force donnèrent entre -vifs l'hôtel de la rue Richelieu à leur fille Olympe de Caumont, née le 21 août 1718, mariée le 15 janvier 1739 à Anne-Hilarion de Gallard de Brassac, appelé le comte de Béarn, né à Bourges le 23 novembre

La comtesse de Béarn fit donation de son hôtel à ses enfants : Alexandre-Guillaume, dit le marquis de Béarn, né le 26 janvier 1741, et Adélaïde Luce -Jacqueline-Madeleine, née le 22 juillet 1745, femme de Bertrand Nompar de Caumont marquis de la Force, comte de Massidan.

Le marquis de Béarn et le marquis de la Force vendirent l'hôtel de Caumont par contrat devant Me Boulard, le 3 septembre 1778, à François Thoynet, trésorier-général ancien et triennal depuis 1771 des ponts et chaussées de France,

turcies, levées et pavé de Paris, demeurant rue Vivienne, et à Marie-Françoise Regnault, son épouse. Toutefois, le trésorier-général Thoynet ne vint s'installer avec ses bureaux à l'hôtel Caumont qu'en 1781, en même temps qu'il achetait la petite maison qui précède et qui se trouva de nouveau réunie à la propriété originaire de la demoiselle Surin et du sieur de L'Espine, dont elle avait été détachée précédemment. Nous avons vu que M. Thoynet avait été pourvu en 1771 de la charge de trésorier « ancien et triennal ». C'est le lieu d'expliquer la valeur de ces titres. Avant 1789 comme aujourd'hui, on admettait qu'un exercice financier se répartissait sur trois années : la première, celle de l'exercice proprement dit; la seconde, celle de l'apuration des comptes par l'achèvement des recettes et des dépenses ; la troisième, celle de la vérification et de la clôture; en vertu de ce principe, chaque trésorerie était divisée entre trois titulaires : celui de la première année, appelé l'ancien; celui de la seconde, qualifié d'alternatif; celui de la troisième, qualifié de triennal. Chacun d'eux avait ainsi deux années de liberté pour clore chaque exercice. M. Thoynet réunissait en sa personne, dès 1771, la double quahté d'ancien et de triennal, ce qui impliquait déjà la suppression d'une des trois charges; en 1783 il devint seul titulaire par suppression de la seconde. Il n'en restait plus qu'une à faire disparaître : ce fut l'œuvre de M. Necker, qui, en revenant aux affaires en 1789, supprima la trésorerie générale des ponts et chaussées, qui fut réunie au Trésor public, aux soins de M. Randon de La Tour, l'un des administrateurs du Trésor royal. Néanmoins, M. Thoynet figure à l'almanach royal jusqu'en 1791, en qualité d'ancien trésorier-général finissant ses exercices. Après cette date, je n'en ai plus de nouvelles.

Il avait eu de son mariage avec Marie-Françoise Regnault une fille appelée Joséphine -Françoise -Marie, épouse de Jean-Louis Gouget de Lurieu. Après l'inventaire de la succession de M™e Thoynet, dressé le 15 juillet 1783, l'hôtel de Caumont passa en partie aux diverses familles Lurieu, de Curnieu, Tourolle, Friès et Devilliers. Rien d'intéressant dans ces transmissions, à travers lesquelles je relève seulement, vers 1825, le nom de Jean-Georges Devilliers,

peintre d'histoire aujourd'hui bien oublié, à supposer qu'il ait jamais été connu.

Par adjudication du i^r mai 182$, devant M^ Perret, notaire, les héritiers Devilliers vendirent la maison no 92, encore désignée sous le nom d'hôtel Caumont, au célèbre tailleur Jean-Jacques Staub, d'origine suisse, non naturalisé, mort à Paris le 29 janvier 1852.

La succession Staub vendit le 5 mai 1855 à la Compagnie d'assurances l'Impériale l'ensemble de la propriété qui, amputée du no 90, comprenait cependant encore, comme au temps du sieur de L'Espine, une dépendance en forme de hache, sur laquelle on avait édifié une petite maison numérotée sur la rue Saint-Marc 27 ancien et 23 nouveau.

L'ancien hôtel de Caumont, entièrement reconstruit par M. Staub, appartient aujourd'hui à la compagnie d'assurances le Crédit Viager.

C'est dans la seconde cour de l'hôtel Caumont que se trouvait l'imprimerie du journal h Temps, lorsque la police vint saisir et briser ses presses, le 26 juillet 1830. On retrouve l'ancien aspect des bâtiments sur une Hthographie connue de Victor Adam.

Cette même arrière-cour, encore aujourd'hui privée d'air et de soleil, fut le théâtre d'un crime épouvantable. Le 24 avril 1835, un ouvrier tapissier nommé Lhuissier attira dans un petit logement qu'il avait loué tout exprès à l'entresol une malheureuse femme à laquelle il avait promis le mariage pour s'approprier ses petites économies ; il regorgea et la coupa en morceaux. Le cadavre fut découvert dans la Seine près du pont de la Concorde. Lhuissier fut guillotiné le i^r mars 1836.

No 94. — Cette maison, enclavée dans l'ancienne propriété Surin et de L'Espine, a son entrée par la rue Saint- Marc no 27. Elle existait en 1672 sous la forme d'une maison à deux petites portes, boutique, trois étages et grenier, appartenant à Pierre Groubois ou Grosbois, marchand de vins, qui fut taxé à 1,600 livres et qui la possédait encore en 1705. Le Terrier appelle le propriétaire de cette maison Resbois ou Rosbois. La comtesse de Chabannois y

demeurait en 1783 ; elle était en son nom Marie-Jeanne David, fille de Pierre-Félix- Barthélémy David, gouverneur de l'île Bourbon, seconde femme, le 7 janvier 1771, de Louis-Henri-François Colbert comte de Chabannois, lieutenant-général, mort le 8 février 1792 à cinquante -six ans, de qui elle eut cinq enfants, nés de 177 1 à 1777 sur la paroisse Saint-Eustache.

No 96. — A l'encoignure nord de la rue Saint-Marc, un sieur Pierre Bouret possédait une maison d'un seul étage, à petite porte, pour laquelle il fut taxé de 600 livres au rôle de 1672. Ce Bouret est appelé Bonnet par l'État de 1684 et Pourché par le Terrier royal de 1705.

No 98. — Nicolas Bourbier fut taxé de 1,800 livres au rôle de 1672, pour une petite maison à petite porte carrée, élevée de trois étages, aux deux ailes de laquelle étaient deux boutiques. L'Etat de 1684 nous donne comme propriétaire un sieur Boisseau, mais le nom de Bourbier se retrouve au Terrier de 1705, avec Tindication d'une enseigne à l'Image Saint François.

La renommée lointaine du restaurateur italien Biffi, petite boutique éclairée par des quinquets et qui ferma plutôt que de se résigner au gaz, évoque les figures originales de la colonie italienne de Paris : Rossini, Carafa, Lablache, Bordogni, et tant d'autres gourmets de macaroni et de stuffato, qui goûtèrent et vantèrent la cuisine de leur compatriote. Biffi, malgré sa réputation spéciale, ne fit pas, je crois, fortune. Il eut pour successeur Thomas Broggi, frère ou cousin du célèbre Paul Broggi, qui régna si longtemps dans la grande maison numérotée 24 sur la rue Laffitte et 19 sur la rue Lepelletier, dont la principale entrée s'ouvrait devant le péristyle de l'Opéra. Au Broggi de la rue Lepelletier se rattachent les noms de Fiorentino, de Scudo, et de quelques-uns de mes contemporains encore vivants, qui voyaient dans Broggi le premier homme du monde pour apprêter le macaroni à la milanaise. Dans la belle saison, que de rires sous les arbres, car il y avait des arbres, rue Lepelletier, en plein Opéra!

Et l'on y dînait honnêtement pour moins de quatre francs par tête. O âge d'or I

No 100. — Sur un terrain, ayant appartenu de 1672 à 1684 au sieur Mulbe, s'élevait en 1705 une maison à porte cochère construite par le sieur Lemoyne; en 1 771, aux héritiers Vieille; en 1775, à Charles -Jean- Baptiste-Robert de Vismes; avant 1793, à Julien-Marie-Antoine Jeval, habitant au Cap français ; puis acquis devant Hua, notaire, le 20 juin 1793, par M de La Fresnaye, de qui elle passa en 1833 ^ ^^ famille Hardy qui la possède encore.

Elle était habitée, en 1778 et années suivantes, par Mine de Saint-Julien, femme bien née, intelligente, savante et influente, l'une des correspondantes assidues de Voltaire, qui l'appelait Papillon philosophe.

M«i« de Saint-Julien était en son nom Anne-Madeleine- Louise -Charlotte -Auguste de La Tour du Pin, fille de Jacques-Phiiippe-Auguste de La Tour du Pin marquis de La Charce, chevalier de Saint-Louis, mestre de camp de dragons, gouverneur de Nyons en Dauphiné, marié le 6 novembre 1721 à Antoinette-Gabrielle de Choiseul de Lanques. Elle était sœur de Philippë-Antoine-Charles-Gabriel-Victor de La Tour du Pin marquis de la Charce, comte de Montmorin puis marquis de Gouvernet, mari de Jeanne-Madeleine Bertin comtesse de Merinville, chevalier de Saint-Louis à vingt-quatre ans, qui se couvrit de gloire à la bataille de Lawfeldt et à Clostercamp; maréchal de camp en 1 761, commandant en chef dç la Bourgogne, lieutenant-général, membre de l'Assemblée des notables, guillotiné le 28 avril 1794, en même temps que son cousin Jean-Frédéric comte de La Tour du Pin Gouvernet de Paulin, ministre de la guerre du 5 août 1789 au 8 octobre 1790.

W^^ de La Tour du Pin épousa, par contrat du 18 décembre 1748, François-David BoUioud', écuyer, seigneur de Saint-Julien, de Bourg- Argental, de Fontaine-Française, Chareuil, etc., né le 12 juillet 171 3, fils de Christophe

I. La famille Bollioud était ancienne; d'Hczier (Arm. gén. reg. IVj cite un titre du ler décembre 1472.

Bollioud des Granges, écuyer, seigneur de Saint-Julien, lieutenant-général d'épée au bailliage de Bourg-Argental et de Saint-Ferriol (né le 3 mai 1674, mort le 6 janvier 1736), et de Françoise OUivier, sœur de François OUivier de Senozan. M. de Saint-Julien succéda en 1739 ^ ^ deSenozan, son oncle (voir ci-après le no 69, hôtel de Jars et de Senozan) dans la charge de receveur-général du clergé qu'il exerça jusqu'à sa mort, survenue le 20 septembre 1788.,

De ce mariage naquit le 7 septembre 1749 un fils, Jean- François-Victor-Auguste, qui eut en 1765 la survivance de son père comme receveur-général du clergé, et qui exerçait en outre la charge de lieutenant-général du bailliage et de la capitainerie royale de la varenne des Tuileries, dont le capitaine et bailli était le maréchal prince de Soubise.

M. de Saint -Julien le père avait trois frères et sœurs, dont la quatrième était Suzanne Bollioud de Saint-Julien, née le 11 décembre 17 18, qui épousa par contrat, le 15 mai 1737, Louis-Claude du Pin de Francueil, receveur-général des finances de Metz et d'Alsace. J'ignore la date de sa mort; je rappelle seulement que quarante ans après ce premier mariage, M. du Pin de Francueil, devenu veuf, épousa Marie-Aurore de Saxe (fille naturelle du maréchal comte de Saxe et de Marie Rinteau, dame de l'Opéra, dite M^e Verrière), née le 19 octobre 1748, laquelle fut la grand'mère d'Aurore Dupin, baronne du Devant. Mme de Saint-Julien fut donc la belle-sœur de la première Mme de Francueil : singulière rencontre du hasard que cette alliance, lointaine mais réelle, entre le Papillon philosophe de Voltaire et George Sand.

Née du mariage d'un La Tour du Pin avec une Choiseul, nièce et cousine des Senozan, belle-sœur d'une Bertin, cousine des Curzay et des Monconseil par le mariage de son cousin Jean -Frédéric de Gouvernet de Paulin avec la fille aînée du marquis de Monconseil, M^e de Saint-Julien jouissait d'une influence étendue ; Voltaire la mit à profit pour le développement de sa colonie de Ferney, que Mme de Saint- Julien honora même de sa visite.

On verra, sous le no 102 qui suit, la part que M™e de Saint-JuHen prit aux derniers arrangements du grand homme en 1778.

Mme de Saint-Julien ne possédait pas l'hôtel qu'elle habitait rue Richelieu. Les bureaux de MM. de Saint-Julien pour les affaires du clergé furent à l'hôtel Saint-Pouange depuis 1739 jusqu'à l'époque du percement de la rue Chabannois; je les trouve en 1778 rue d'Artois (no 17 d'aujourd'hui), dans le bel hôtel que plus tard décora Prud'hon, qu'acheta au commencement de l'Empire la reine de Hollande, et où naquit l'empereur Napoléon III le 20 août 1808. Mais M. de Saint-Julien le père mourut très certainement dans l'hôtel de la rue RicheUeu, puisqu'il fut inhumé à Saint-Eustache. Mme de Saint-Julien ne mourut qu'en 1820, âgée de quatrevingt-dix ans.

En 1800, un marchand de dessins et de tableaux nommé Durand occupait une partie delà maison no 100. Le célèbre restaurateur Lemardelay y apparaît en 1827 et ne l'a plus quittée; sa veuve, née Meunier, la tient par bail à long terme des propriétaires actuels, MM. Hardy, qui portent, eux aussi, un nom célèbre dans les fastes culinaires.

Nos 102 à 112. — On ne connaît pas exactement l'âge de la rue Saint -Marc, ainsi nommée d'une des seigneuries des Viviens, seigneurs du fief de la Grange-Batelière. Elle ne figure pas, même à titre de chemin rural, au plan de Gomboust (1653); cependant je la trouve en partie bâtie avant 1672. Elle eut pour utilité de créer une communication entre la rue Richelieu prolongée et la rue Montmartre, à travers les champs et les marais de la famille Bourgoin, copropriétaire du fief de la Grange-Batelière, lesquels se trouvèrent former un parallélogramme compris entre les rues Richelieu, Saint- Marc, Montmartre et le nouveau cours, autrement dit le boulevard Montmartre d'aujourd'hui. Cette portion du sol de la ville de Paris s'élevait graduellement de l'ouest à l'est, en forme de monticule nettement dessiné sur les plans anciens, et dont la rampe est encore très sensible lorsqu'on gravit le boulevard Montmartre en partant de la rue Richelieu.

Le marais Bourgoin fut morcelé par son propriétaire, à partir de 1660, en parcelles de contenances très diverses dont les propriétaires, dénommés au rôle de taxe du 20 septembre 1672 (Arch. Nat. Q.' 1120-21), étaient, après les

sieurs Bouret, Bourbier et Mulbe, détenteurs des parcelles correspondantes aux nos 96 à loo actuels : i© le sieur Boisseau pour 334 toises, taxées 3,335 livres à titre de permission de bâtir; 2° le sieur Pierre Soûlas à raison d'une peiite maison à trois étages à laquelle attenait un terrain de 200 toises, le tout taxé 2,800 livres; 30 M. Louis Bourgoin, pour un terrain à bâtir de 200 toises, taxé 1,600 livres; 4° Le sieur Robert Couvreur, pour une petite maison taxée 2,500 livres; 50 Jean Regnaudin, pour une autre maison à petite porte, taxée 2,000 livres, accostée d'un terrain à bâtir de 130 toises, taxé 1,040 livres; 6° Louis Bourgoin, pour une place à bâtir contenant 1,804 toises, taxée 13,755 livres.

Cet ancien lotissement, sur lequel il n'y aurait aucun intérêt à s'appesantir, disparut à la fin du xviie siècle par la réunion de tous les lots entre les mains d'un seul groupe de propriétaires, qui opéra sur ces terrains une division toute nouvelle. Mais ici la chose devient intéressante.

Les nouveaux acquéreurs étaient la famille Mailly, la famille Des Chiens et la famille Moricet de la Cour, qui n'en formaient pour ainsi dire qu'une, à raison de l'entrecroisement et de l'étroite soUdarité de leurs intérêts d'argent.

La famille de Mailly, originaire de Champagne (portant d'azur à trois maillets d'or posés deux et un), était représentée, vers 1700, par deux frères occupant simultanément les deux charges de receveurs-généraux des finances pour la généralité de Tours. Les deux frères, qui avaient habité ensemble «près la porte Montmartre » jusqu'à l'année 1704, prirent domicile en cette dernière année « rue et près de la porte Richelieu », ce qui indique à la fois la date de la construction de l'hôtel et celle de l'acte d'association avec M. Moricet de la Cour, ci-après indiqué.

En 171 3, les deux frères Mailly se séparèrent de domicile comme de nom. Le cadet, Nicolas de Mailly, écuyer, seigneur de Franconville, mari d'Anne Boutet, s'installa, sous le nom de M. Mailly de Charmeuil, rue Sainte-Anne à la butte Saint-Roch. Il eut une fille, Anne de Mailly de Charmeuil, qui épousa le 14 avril 171 3 Christophe -Alexandre Pajot marquis de ViUiers, directeur- général des postes; devenue veuve le 6 septembre 1739, elle se remaria avec An-

toine Bernardin comte du Châtelet, mestre de camp de cavalerie, petit-cousin de la belle Emilie, l'amie de Voltaire.

L'ainé, André de Mailly seigneur du Breuil, conserva seul son domicile et ses bureaux à l'hôtel de la rue Richelieu. Il avait épousé Françoise Des Chiens, fille de Pierre Des Chiens, seigneur de Valcourt et de Guny, vicomte de Verneuil, secrétaire du Roi (lettres de committimus du ler août 1699), contrôleur ordinaire des guerres.

Pierre Des Chiens, d'une ancienne famille noble de Bourgogne, qui faisait ses preuves jusqu'à Louis Des Chiens sieur de la Maison-Rouge, écuyer, vivant à Bar-sur-Seine en 1521, avait épousé Marie IVIoricet, Morizet, Mauricet ou Maurisset, sœur de François Moricet sieur de la Cour, trésorier-général des Invalides de la Marine. Ce Moricet de la Cour est connu dans l'histoire des dernières années de Louis XIV sous le nom de La Cour des Chiens. J'ai lu l'autre jour dans le Journal des-Dêbak qu'on le nommait ainsi parce qu'il avait beaucoup de chiens. Voilà de l'érudition à bon marché. Cherchons une raison plus sérieuse. Piganiol de la Force, voulant expliquer cette association singuHère de noms propres, dit que François de la Cour avait épousé Françoise des Chiens. Ceci est une confusion de personnes. Françoise des Chiens, fille de Pierre des Chiens et femme de Mailly du Breuil, fut la nièce et non la femme du trésorier des Invalides de la Marine, lequel mourut garçon, bien malgré lui d'ailleurs. Divers faclums judiciaires, produits devant les tribunaux et imprimés, nous font connaître l'aventure singulière de ce financier sexagénaire et richissime, qui, après avoir signé le 20 mai 1708 le contrat de mariage par lequel il reconnaissait une dot de 75,000 Uvres à une aventurière nommée Marie Joret-Dubreuil, la vit disparaître dès le lendemain avant la célébration du mariage, la donzelle s'étant enfuie avec un certain M. de Saint- Victor, qu'elle épousa en province. M. Moricet de la Cour des Chiens mourut à Paris, moins de deux ans après sa déconvenue, le 7 février 17 10, laissant pour unique héritière sa sœur Marie Moricet veuve de Pierre Deschiens, qui était mort le 27 avril 1704 dans son hôtel de la rue du Mail (le n» 27 de la rue du Mail marque le centre du petit et du grand hôtel Des

Chiens qui s'étendaient par derrière jusqu'à la rue Saint- Pierre-Montmartre, avec façade d'une égale largeur sur les deux rues ; ces indications me sont fournies par une affiche d'adjudication du 7 février 1784, faisant partie de mon cabinet.)

Le nom de Des Chiens pris par Moricet de la Cour s'explique donc autrement que par une alliance, car on ne prend pas le nom de son beau-frère. Pour moi, la chose est assez simple. Il résulte de nombreuses pièces originales conservées au Cabinet des titres que M. Moricet de la Cour était le chef d'un grand nombre d'entreprises financières auxquelles il associait son beau-frère : La Cour des Chiens devait donc être, dans le monde des affaires, la raison sociale de cette société en participation.

La Cour des Chiens, car il faut lui laisser ce nom historique, avait fait une fortune énorme, qu'on évaluait de vingt à trente millions. Il l'avait gagnée par diverses entreprises, surtout dans la fourniture des vivres, que lui avait accordée M, de Chamillart, contrôleur- général des finances. Saint- Simon donne à ce sujet des renseignements curieux (t. VII, p. 119, éd. Chéruel). Il avait acquis de M. Colbert de Saint -Pouanges, le i^r juin 1703, la charge d'intendant de l'ordre du Saint-Esprit, qui lui conférait le cordon bleu. Il s'était fait construire, en 1707, à l'extrémité de la rue Neuve- Saint-Augustin, un vaste hôtel dont l'architecte fut Pierre Levé, et qui devint en 17 12 l'hôtel de Toulouse, en 17 13 l'hôtel d'Antin, et en 1757 l'hôtel Richelieu (au coin de la rue Neuve-Saint-Augustin et de la rue Louis-le-Grand, avec terrasse sur le boulevard, sur laquelle le maréchal de Richelieu édifia plus tard le pavillon de Hanovre).

« La Cour des Chiens, » dit Saint-Simon, « étoit habile, œ intelligent, plein de ressources; d'ailleurs bonhomme, « obligeant, éloigné de l'insolence si ordinaire à ces sortes (( de gens. » Saint-Simon a oublié de dire qu'il connaissait si bien La Cour des Chiens qu'il lui devait, lorsque celui-ci mourut, une somme de 46,689 livres; cette créance tomba dans la succession de }A^^ veuve Pierre des Chiens, et les curateurs de cette succession devenue vacante en donnèrent quittance au duc de Saint-Simon, devant Mahault, notaire,

le 28 janvier 1720. La Cour des Chiens tenait à ferme, sous le nom du sieur Pagne qu'il cautionnait, les revenus du duc à Blaye, la Rochelle et dépendances (Cabinet des titres, pièces originales, v» Des Chiens). C'est en cette qualité qu'il avait eu la bonne fortune d'obliger le noble duc, qui ne s'en vante pas, et qui prit son temps pour payer, puisqu'il ne s'acquitta que dix ans après la mort de son créancier.

Le principal associé de Moricet de la Cour, Pierre Des Chiens, son beau-frère, avait laissé quatre enfants de son mariage avec Marie Moricet de La Cour : 1° Françoise des Chiens, Mnie Mailly du Breuil; 2° Charles des Chiens, président au parlement de Béarn ; 30 Antoine-Artus des Chiens, seigneur de Luzy, trésorier de France; 40 Marie-Anne des Chiens, femme de Jean-Pierre de Cormis, chevaHer, comte de Saint-Georges, cornette de la première compagnie des mousquetaires, puis mestre de camp de cavalerie, chevalier de Saint-Louis, morte le 3 novembre 1755, à quatre-vingtquatorze ans.

Ce fut en 1698 que M. de Mailly du Breuil et son oncle La Cour des Chiens commencèrent l'achat des terrains qui portent aujourd'hui les nos 102 à 112 sur la rue Richelieu, lesquels, bornés au midi par une ligne de maisons déjà bâties en bordure sur la face nord de la rue Saint-Marc, et au nord par le nouveau cours ou boulevard, eurent pour limite orientale l'immense propriété du ministre Nicolas Desmaretz, marquis de Maillebois, laquelle occupait le sommet de la butte. Sur cette partie orientale du domaine des Bourgoin, hmitée à l'ouest par le côté gauche ou impair de la rue Vi vienne depuis la rue Saint-Marc jusqu'au boulevard, s'éleva l'hôtel Desmaretz, puis Luxembourg, puis Montmorency, qui subsista jusqu'en 1830, et sur l'emplacement duquel on a successivement construit le théâtre des Variétés et le passage des Panoramas, et ouvert le prolongement de la rue Vivienne depuis la rue Saint-Marc jusqu'au boulevard. Cet hôtel avait été bâti en 1704 pour M. Rivié, secrétaire du roi, qui vint l'habiter en 1706, et qui le céda à M. et Mme Desmaretz eni 7 11 . L'entrée principale de l'hôtel Desmaretz était rue Saint-Marc à peu près en face de la petite rue de Montmorency, ainsi nommée en souvenir des ducs de

Luxembourg et de Montmorency qui occupèrent Thôtel Desmaretz depuis 1723 jusqu'à 1789. Les jardins de l'hôtel de Luxembourg-Montmorency, avec leurs bosquets, leurs kiosques, leurs pièces d'eau et leur admirable terrasse dominant le boulevard (il appartenait presque intact à Mme veuve Thayer sous le premier Empire), formèrent ainsi le fonds commun et mitoyen de toutes les maisons qui s'élevèrent en bordure sur le côté droit de la rue Richelieu, depuis la rue Saint-Marc jusqu'au boulevard.

Les parcelles représentées aujourd'hui par les nos 102 et 104, entre l'hôtel Desmaretz et la rue Richelieu, furent cédées par M. Louis Bourgoin, l'une à Pierre Boisseau, procureur au Parlement, et Elisabeth Lemoine, sa femme, par contrat devant Gigault, notaire, le 30 août 1664; l'autre, à M. Moricet de la Cour, par contrat devant Thouvenot, notaire, le 15 mars 1698.

M. et Mm<^ Boisseau recédèrent leur acquisition à M. Mailly du Breuil, par contrat devant Sainfray, notaire, le 21 août 1699, sous le nom de Pierre Levé, architecte, qui en passa déclaration de command le même jour.

M. et M™e du Breuil et M. François Moricet de La Cour des Chiens, leur oncle, associèrent leurs parcelles chacun pour moitié (énonciation contenue dans un acte reçu Touvenot, notaire, le 1 5 mars 1706) et y firent élever en commun un hôtel que construisit pour eux leur représentant au contrat d'acquisition, Pierre Levé, architecte des bâtiments du Roi, l'un des soixante experts jurés du Roi pour les ville, prévôté et vicomte de Paris. Il demeurait rue des Vieilles- Étuves, quartier de la Croix du Tiroir, c'est-à-dire dans la rue où naquit MoHere.

Ce nom de Levé se rattache intimement à l'histoire de Molière; Eudore Soulié a publié l'acte du 31 mars 1645 par lequel Jeanne Levé, marchande publique, prêta 291 hvres tournois à Molière, qui lui donna en nantissement deux rubans en broderie or et argent, l'un de satin et l'autre de drap vert ; et la quittance de cette somme, donnée sous la date du 13 mai 1659 P^^ Jeanne Levé, devenue la femme de Michel Le Comte, maître paumier, rue Tireboudin. Le premier de cçs deux actes n'indique pas le domicile de Jeanne

Levé ; rxiais comme Molière était alors logé rue des Jardins, proche Saint-Paul, il est probable que l'obligeante marchande habitait dans le voisinage. Or, le grand-père de l'architecte Pierre Levé, architecte comme toute sa descendance, avait son domicile en 1656 rue de Jouy, précisément sur la paroisse Saint-Paul; Jeanne Levé, mariée entre 1645 et 1659, pouvait donc être sa fille, sœur du Pierre Levé qui mourut le 12 juillet 1656 chez son père, qualifié architecte du Roi et contrôleur-général de la ville et fauxbourgs de Paris. Il y avait eu et il y eut toujours des marchands dans cette famille, puisque le frère de l'architecte Pierre Levé prit, en se mariant avec Anne-Geneviève Desprez, fille de Guillaume Desprez, imprimeur et Hbraire ordinaire du Roi, le 10 juillet 1696, la qualité de marchand et bourgeois de Paris (recueil de M. Herluison).

L'hôtel bâti par Pierre Levé pour MM. Mailly du Breuil et Moricet de la Cour, d'abord connu sous le nom d'hôtel de la Cour des Chiens (voir au plan de BuUet, 1707), et dont les façades ont été gravées par Mariette, occupait l'emplacement du no 104 actuel, avec extension au no 102, réservé pour une basse-cour. Derrière l'hôtel et la bassecour se trouvait le jardin qui s'étendait jusqu'à la rencontre de celui de l'hôtel Desmaretz, comme cela se voit sur le plan du quartier Montmartre, dans l'ouvrage de Piganiol de la Force. Des servitudes convenues avec M. et M^ie Desmaretz, que je déterminerai à propos des nos 106 à 112, défendaient de bâtir dans les fonds. Il était achevé en 1707, époque où le prévôt des marchands concéda à M. Mailly du Breuil un quart de pouce d'eau à prendre au regard de la fontaine Colbert (4 juillet 1707).

La mort de La Cour des Chiens, en 17 10, troubla profondément les intérêts de sa famille et de ses alliés. L'envie excitée par ses grandes richesses, le désir peu dissimulé de compromettre Chamillart, son protecteur, à qui, prétendait-on, le magnifique hôtel de la rue Neuve-Saint-Augustin (hôtel d'Antin puis Richelieu) était destiné, tout se réunit pour accabler la succession de La Cour des Chiens sous les coups dont il avait su se préserver pendant sa vie. On affirma qu'il était mort comptable de sommes considérables envers

26o APPENDICE.

le Roi ; on crut, ou l'on voulut croire, sur la • dénonciatiou de cette misérable Saint- Victor, dont il avait voulu faire sa femme, que ses héritiers avaient diverti le plus clair de sa succession. En conséquence, les scellés furent apposés partout, et le contrôleur-général des finances s'empara, au nom du Roi, de tous ses biens immeubles^ y compris l'hôtel de la rue Neuve-Saint-Augustin et l'hôtel de la rue Richelieu.

Les intérêts des Des Chiens, des Moricet de La Cour et des Mailly du Breuil étaient solidaires. Ils les défendirent avec succès. La Cour des Chiens, qui avait eu sans doute le pressentiment de sa fin prochaine, s'était défait de sa charge d'intendant du Saint-Esprit, la résignant le 30 octobre 1709 à son neveu, frère de M^e Mailly du Breuil, Charles des Chiens, seigneur de la Neuville, qui fut président à mortier au parlement de Béarn, maître des requêtes, intendant de Béarn et de Franche-Comté, membre libre de l'Académie des sciences, mort le 7 mars 1737 à soixante-dix ans, veuf de Jeanne des Bordes.

Les propriétés de M. de la Cour des Chiens avaient été adjugées au Roi par arrêt du Conseil d'État le 10 juillet 171 1, sous le nom de René Menet, contrôleur-général des restes de la Chambre des comptes et bons d'état du Conseil. M. Mailly du Breuil racheta devant Lefcbvre, notaire, le 13 mai 1712, la part de son oncle dans l'hôtel de la rue Richeheu, dont il devint ainsi l'unique propriétaire. Le Roi avait gardé l'hôtel de la rue Neuve-Saint- Augustin, qu'il céda le 30 avril 1712 au comte de Toulouse. Après quoi, un arrêt du Conseil du 1$ octobre 17 12 déchargea la succession La Cour des Chiens de toute répétition ultérieure au profit de l'État, moyennant le paiement à forfait d'une somme de 650,000 francs, qui fut effectué par sa sœur M^ne veuve Pierre Des Chiens, son unique héritière ; ce qui n'empêcha pas une nouvelle condamnation à 1,901,038 livres prononcée par le Conseil d'État le 23 juillet 17 15 et par les commissaires députés à la révision des comptes des vivres du 21 février 17 16. Cette affaire ne se termina définitivement que par un dernier arrêt du 14 juin 1720 qui ordonne la restitution d'une somme trop perçue à M^e Des Chiens, ou plutôt à ses héritiers, car elle était morte dans les premiers mois de

1718; son testament devant Billeheu, notaire, est daté du 23 février 1718, et l'inventaire de ses biens devant Mahault, notaire, commença le 2 mai suivant pour ne finir que le 12 juin 1722.

De leur côté, M. et M^ie de Mailly furent taxés par la Chambre de justice de 1716 à la somme d'un million de livres qu'ils payèrent galamment (rôle du 19 décembre, no 460). Cela ne tirait pas à conséquence.

M. et Mme de Mailly du Breuil moururent avant 1744, ayant eu trois enfants de leur mariage, savoir :

10 Marie-Françoise, mariée le 18 mars 17 12 à Gabriel- Charles-François marquis d'Angennes, morte le 27 janvier 1746, à cinquante et un ans;

2° Elisabeth, mariée à Charles- Gaspard de Saulx vicomte de Tavannes, morte le 12 février 1728, à vingt-six ans;

30 Emilie, mariée à Jean- François marquis de Creil, chevalier, seigneur de Soisy, lieutenant-général en 1738, grandcroix de Saint-Louis, commandant la place de Maubeuge et celle de Thionville, mort le 24 juillet 1758, à soixantedix-huit ans.

C'est probablement à cette époque qu'il fut question d'affecter l'hôtel Mailly du Breuil aux écuries de la Dauphine. On trouve, en effet, dans les Recherches de Jaillot, servilement copiées par Heurtant et Magny, l'indication suivante qui demande à être interprétée : « On en trouve un autre (hôtel) « sous son nom (La Cour des Chiens) au bout de la rue Ri- « chelieu, que nous avons vu destiné pour les écuries de « feue Madame la Dauphine. » Ceci est daté de 1772, et ne peut s'appliquer qu'cà Marie-Josèphe de Saxe, seconde femme de Louis, fils de Louis XV, morte en 1767. Si l'on admet qu'elle ait eu la pensée d'acheter l'hôtel Mailly du Breuil, qui se trouvait à vendre en 1758 après la mort du marquis de Creil, les dates coïncideraient exactement.

Mais les choses ne s'arrangèrent pas ainsi. L'hôtel des nos 102 et 104 d'aujourd'hui, toujours d'un seul tenant, fut vendu par les créanciers du marquis de Creil et par la succession de la marquise d'Angennes à Charles de Bussy, marquis de Bussy et de Castello, maréchal de camp, aux termes d'un contrat reçu Boulard le 16 juin 1763. Le marquis de Bussy, époux

de cette M^e de Bussy dont M^e du ÎDeffant raconté à mots couverts les déceptions conjugales, revendit l'hôtel devant M^ Prévost, notaire, le 9 mars 1775, à Barthélemy-Louis Rolland de Villarseaux, chevalier, seigneur d'Argenvilliers, receveur-général des finances de Riom et d'Auvergne depuis 1762, époux de Jeanne-Julie Vassal. Une remarque, pour éviter toute confusion. Nous rencontrerons, au côté gauche de la rue Richelieu, deux autres familles titrées de Villarceâux ou Villarseaux : les Mornay et les Tocquiny. Cette homonymie de terres seigneuriales n'implique aucune parenté entre les trois familles Rolland, Mornay et TocqUiny. L'acte de 1775 énonce une rente foncière constituée par le marquis de Bussy sur son hôtel de la rue RicheHeu, à Antoine-Jean-Baptiste Auger de Montyon, baron de Montyon ; l'illustre fondateur des prix de vertu, abolis par la Convention, vécut assez longtemps pour présider à leur rétablissement en 1816.

Au moment de cette vente de 1773, la propriété ne comportait encore que l'hôtel édifié par Mailly du Breuil (no 104) et la basse-cour (n^ 102), celle-ci considérée comme terrain à bâtir. Le nouvel acquéreur fit remanier considérablement l'ancien hôtel, qu'on appela dès lors la grande maison, et construire sur l'emplacement de la basse-cour un nouvel hôtel qui fut appelé la petite maison. L'architecte Charles de Wailly fut chargé de tout le travail.

A partir de ce moment, les deux parcelles prennent chacune une existence distincte, quoiqu'elles demeurent encore aux mains du môme propriétaire.

A. N» 102. — HoTEL DE Voltaire. —Charles de Wailly, architecte, construisit pour M. Rolland de Villarseaux, sur le terrain de la basse-cour (n» 102 actuel), un élégant hôtel de deux étages avec comble, dont les plans, signés DW 1774, ont été acquis par M. Cousin pour la bibUothèque municipale de l'hôtel Carnavalet, à la vente du vénérable et regretté baron Taylor. L'édifice construit par Wailly contenait un escaUer à trois rampes dont le modèle fut exposé au Salon de 1785. Le livret explique, sous le no 185, que M. de Wailly « en a déjà déjà fait exécuter deux, l'un au

« château des Ormes, l'autre dans la maison de Voltaire « rue Richelieu ». Une note écrite au dos de l'un des plans contient ces mots : « construit par M. de Villarseaux pour « Voltaire. »

Comme tout le monde sait que Voltaire, revenu à Paris le 10 février 1778 après un exil de quarante années, y mourut le 30 mai suivant dans l'appartement de son neveu M. de Villette, rue de Beaune, n» i, au coin du quai des Théatins, aujourd'hui quai Voltaire, il n'habita certainement pas l'hôtel de la rue Richelieu. L'avait-il commandé, acheté ou loué? telle est la question intéressante à laquelle je réponds d'après des documents authentiques.

Voltaire, dans son extrême vieillesse, soupirait après la fin de son exil. « Je me meurs entre mes montagnes » , écrivait-il à d'Argental le 30 avril 1774. Dix jours plus tard, en apprenant la mort de Louis XV, qui semblait devoir lui rendre la liberté, sa première pensée fut de revenir dans sa ville natale. « Quelque chose qui soit arrivée ou qui arrive, « je ne veux pas mourir sans avoir la consolation d'avoir oc revu mes anges (M. et M^^ d'Argental). Il n'y a que ma « malheureuse santé qui puisse m'empêcher de faire un ce petit tour à Paris... Il y avait une petite tracasserie entre « le défunt et moi, tracasserie ignorée de la plus grande « partie du public, tracasserie verbale, tracasserie qui ne « laisse aucune trace après elle. Il me paraît que je suis un « malade qui peut prendre l'air partout sans ordonnance « des médecins. » Voltaire nourrissait sans doute quelque illusion sur les dispositions du nouveau gouvernement envers lui. Le fait est que ses hésitations à revenir durèrent quatre longues années ; on peut supposer qu'elles avaient une autre cause que l'état de sa santé et son grand âge, puis que l'un et l'autre s'étaient naturellement aggravés lorsqu'il prit enfin le parti de revenir au gîte pour y mourir. On chercherait inutilement dans sa correspondance depuis le mois de mai 1774 jusqu'au mois de février 1778, date de son retour à Paris, la plus légère trace d'une pensée arrêtée sur le domicile qu'il s'y choisirait. Instruit par ses disgrâces passées, il voulait tâter le terrain et prendre, comme on dit, l'air du bureau, Cet air ne lui était pas favorable; on commença

par chercher dans les archives des ministères s'il n'existait pas quelque ordre d'exil ou quelque lettre de cachet contre lui; on ne trouva rien; ce la tracasserie j), comme il l'affirmait lui-même, avait été « verbale ». Pour mieux savoir à quoi s'en tenir, il fit pressentir le Roi sur la convenance d'une respectueuse visite à Versailles. Louis XVI répondit sèchement qu'il n'aimait ni n'estimait Voltaire % et que tout ce qu'on pouvait faire était de fermer les yeux sur son séjour à Paris. Voltaire ne sut d'abord s'il devait se fier à cette tolérance ; il parlait de retourner à Ferney ; mais l'accueil enthousiaste du public fixa ses irrésolutions. Il voulut d'abord louer l'hôtel du comte d'Hérouville, situé au faubourg Saint-Honoré (Mèm. secrets, 1 1 mars) ; mais il y rencontra des difficultés, et tourna les yeux vers l'hôtel récemment bâti par Wailly pour M. Rolland de Villarseaux, qui lui fut certainement indiqué par son amie M^i^ de Saint-Julien, qui demeurait justement porte à porte avec les Villarseaux (voyez ci-dessus no loo). Ici nouvel obstacle. Deux nobles dames, la comtesse d'Ennery et la comtesse de Biot, parentes ou alliées de M. de Schonberg, étaient en pourparlers avec M. de Villarseaux pour ce même hôtel ; eUes lui offiirent la préférence, qu'il n'accepta pas; mais laissons-le parler lui-même, en homme d'aff"aires consommé qu'il était autant qu'homme d'esprit :

A Madame de Saint-Julien.

6 avril 1778, 6 heures et demie, soir.

M™ d'Ennery et madame sa sœur sortent de chez moi, Madame. Je leur ai répété ce que j'avais dit et dû dire à M. de Schomberg et à M. de Villarceaux, et que, si elles pensaient à cette maison, j'avais trop de respect pour elles pour aller sur leur marché. Elles m'ont répondu qu'elles étaient prêtes à me vendre cette maison, qui était à elles. Je leur ai dit : Mesdames, il faut que

I. C'était l'impression générale de ""ses contemporains. « Le caractère de « Voltaire dégoûtera toujours de ses uients, » écrivait M. des AUeurs à M"« du Défiant.

VQUS en soyez maîtresses par un contrat pour être en droit de la vendre. — Monsieur, nous avons une parole de M"^ de Villarceaux. — Mesdames, une parole d'honnêteté n'a jamais mis personne en possession d'un bien. — Monsieur, on nous a promis de nous la vendre à vie, et nous vous la vendons à vie si vous voulez. — Mesdames, si vous l'aviez pour votre vie, vous ne pourriez pas me la vendre pour la mienne.

Ces dames n'entendent pas parfaitement les affaires ; elles disent qu'elles ont parole de trouver de l'argent, et ne l'ont point encore. Elles disent qu'elles feraient les achèvements nécessaires en un an. Je les ferais en deux mois. Je paierais sur-le-champ M. et M"^ de Villarceaux ; il ne s'agirait que d'engager M"® d'Ennery à me donner un billet par lequel elle permettrait que je fisse marché avec M. de Villarceaux. Vous savez. Madame, que je meurs d'envie d'être votre voisin et de finir mes jours près de l'hôtel de Choiseul et près du vôtre.

J'ai dit ce qu'était M.^^ de Saint-Julien; mais qu'étaient Mmes de Blot et d'Ennery? On croit le savoir, et cependant il y a quelque chose à reciitier et à compléter sur ce sujet.

M. d'Argenson, au tome IV, p. 28 de ses mémoires, écrit les lignes suivantes, sous la date du 4 juin 175 1 : « Mme de « Blot, petite-fille de M^e de Curzay et fille de M^^ de Mon- (c conseil, commence à jouer un rôle à la cour. Elle est « jeune et jolie, et d'une famille célèbre dans le métier « d'iuirigantes. On prétend que le roi l'a lorgnée et fêtée, « et que c'est pour lui-même ou pour faire plaisir à M. le « duc de Ciiartres, qui en est amoureux . »

Je laisse de côté l'anecdote, et je m'en prends à la généralogie qui est fausse, du moins sur un point. Ce serait chose grave que d'en remontrer à M. d'Argenson sur les alliances de ses contemporains, si l'on ne devait croire à une simple erreur de copie ou d'impression.

Mm« la comtesse de Blot, dame de compagnie de M^e la duchesse d'Orléans et de M^e la duchesse de Chartres, n'était pas une demoiselle Guinot de Monconseil. Elle s'appelait Marie-Cécile-Pauline Charpentier d'Ennery ; elle était fille de messire Thomas -François Charpentier, chevaHer, seigneur d'Ennery, colonel du régiment de cavalerie Royal- Étranger, né en 1700, mort le 17 janvier 1739 en son château d'Ennery près Pontoise; qui avait épousé le 13 février 1730

Magdeleine-Angélique-Rosalie Rioult demoiselle de Curzay, fille de Séraphin Rioult marquis de 'Curzay', lieutenant de roi en Haut-Poitou, et de Thérèse-Elisabeth Blondot.

Ici se place naturellement la généalogie rectifiée de la famille Rioult, qui s'enchevêtre avec celle des d'Ennery. Elle est assez intéressante.

L'auteur des Rioult est un Pierre Rioult sieur d'Ouilly, Estouy et Curzay, fermier - général et receveur- général des finances du Poitou, qui mourut en 1685, laissant une veuve Marie Mestayer, remariée en 1686 à François comte de L'Hôpital de Cordoue, et quatre enfants, savoir :

1° Séraphin marquis de Curzay, qui continua la lignée;

20 Agnès, née en 1680, femme en 1696 d'Etienne Berthelot sieur de Pleneuf et de Baye, veuve en 1726; c'est cette Mme de Pleneuf, non moins célèbre par ses galanteries que par celles de sa fille la marquise de Prie;

30 Gabrielle, femme de Michel Larcher sieur de Baye, président en la Chambre des comptes ;

4^N..., femme de Jean Moreau sieur de Séchelies, qui devint ministre d'État, contrôleur-général des finances de 1754 à 1756, et mourut le 31 décembre 1760 à soixante et onze ans.

L'aîné de ces quatre enfants, Séraphin Rioult d'Ouilly, seigneur puis marquis de Curzay, né en 1677, fut colonel d'infanterie, lieutenant de roi et gouverneur de Lusignan en Haut-Poitou, et mourut en 1738 à soixante et un ans. Sa belle et galante ferpme, Thérèse-Elisabeth Blondot, qu'il avait épousée en 1704, était fille de François- Ameline Blondot, commissaire de la marine, et de Cécile de Varet. C'est la marquise de Curzay des mémoiros de M. d'Argenson.

Il naquit de ce mariage six enfants, savoir :

10 Nicolas-Marie- Séraphin Rioult comte de Curzay, seigneur de la Gontois, né en 1700, mort le 27 mai 1766; maréchal de camp le 25 août 1749; heutenant-général le 25 juillet 1762; mort le 27 mai 1766. C'est ce comte, ensuite marquis de Curzay qui, commandant en Corse, fut rappelé en 1752 comme soupçonné de vouloir s'y faire proclamer roi, parce qu'il essayait de se concilier les habitants. Ramené « les fers aux pieds », emprisonné dans le

fort d'Antibes (singulier rapprocliement que cet oncle des d'Ennery de 1752, prisonnier à Antibes), puis tout à coup justifié et pourvu d'un commandement en Bretagne. Mme de Curzay mourut de chagrin de l'emprisonnement de son fils, et c'est ce que d'Argenson n'a pas pris la peine de dire.

2» N. Rioult d'Estouy, abbé de Miremont en 172$ ; mort en 173 1 grand vicaire de Châlons-sur-Marne.

30 Cécile-Thérèse Rioult demoiselle de Curzay, [née en 1707, dame du palais de Catherine Opalinski reine de Pologne, mariée en 1725 à Étienne-Louis-Antoine Guinot marquis de Monconseil, comte de Colchos, introducteur des ambassadeurs , mestre de camp du régiment Infanterie , puis lieutenant-général des armées, mort en 1782; elle mourut le 24 janvier 1787; elle avait eu deux filles qui furent Mme de La Tour du Pin Gouvernet et Mme la princesse d'Hénin. C'est la Mme de Monconseil que d'Argenson qualifie à tout bout de champ d'intrigante, par ce qu'elle était une créature de son frère, le ministre de la guerre.

40 Magdeleine-Angéhque-Rosalie Rioult demoiselle de Curzay, Mme d'Ennery prénommée, née vers 17 10, mère de la comtesse de Blot ;

50 Marie Rioult demoiselle de Curzay, née vers 17 12, morte le 26 août 178/], veuve de François marquis de Polignac, dame d'honneur de la duchesse d'Orléans et de la duchesse de Chartres ;

60 Céciie-ÉUsabeth Rioult demoiselle de Curzay, née vers 1713, morte le 10 février 1780, mariée en 1740 à son cousin germain François Berthelot baron de Baye, colonel de cavalerie .

Le marquis d'Ennery avait épousé en 1768 Rose-Bénédicte d'Alesso d'Éragny, qui est évidemment cette oc sœur » de Mme de Blot dont parle Voltaire ; Mme de Blot étant la fille de la comtesse d'Ennery douairière et la belle-sœur de Mme d'Ennery la jeune.

Les d'Alesso étaient d'une origine très illustre ; c'était la propre iarailie de saint François de Paule. Le vénérable fondateur de l'ordre des Minimes était fils de Jacques Martotillo, de Paule en Calabre, et de damoiselle Vienne de Fuscalvo.

U avait une sœur Brigitte Martotillo, qui épousa Alesso d'Alexio, d'où un fils, qui accompagna son oncle François de Paule en France, où il devint valet de chambre, fourrier et échanson du roi Louis XI. De cet André Alesso sieur de Lezeau, mort en 1530, époux de Jacquette Molandine, sortirent en ligne directe les Alesso de Lezeau et d'Éragny, maîtres et correcteurs des comptes à Paris, d'où François Alesso sieur d'Éragny, gouverneur général des îles d'Amérique, qui eut pour fils Alexandre-François, officier de marine, père de la marquise d'Ennery.

La mémoire de ce frère de Mme de Blot, Victor-Thérèse Charpentier d'Ennery, mérite d'être conservée. Né à Paris le 24 mars 1732, il fut enseigne aux gardes françaises à treize ans le 11 novembre 1746; maréchal-général des logis le 13 juillet 1756; mestre de camp de cavalerie en 1757; sa belle conduite à la bataille de Glostercamp lui valut le grade de brigadier le 20 février 176 1; gouverneur général des îles de la Martinique et de Sainte-Lucie de 1764 à 1767, il devint lieutenant-général le 18 mai 1776. Chargé de la lieutenance générale de toutes les possessions françaises dans les Antilles, il les éleva au plus haut degré de prospérité, mais il ne put résister aux atteintes du climat et il mourut à Port-au-Prince le 13 décembre 1776, à l'âge de quarante-cinq ans. La date de sa mort n'ayant été donnée jusqu'ici qu'approximativement ou inexactement par les biographes, je transcris ici son acte de décès; je dois la communication de ce document inédit à M. Didier Neuville, archiviste du ministère de la marine :

Extrait des registres dé l'église paroissiale de Notre-Dame-del'Assomption, en la ville de Port-au-Prince, Isle de Saint- Domingue.

Le treize décembre mil sept cent soixante et seize, a été inhumé dans le cimetière de cette paroisse devant la croix, le corps de haut et puissant seigneur Victor-Thérèse Charpentier d'Ennery, comte du Saint-Empire, marquis d'Ennery, lieutenant-général des armées du roi, grand croix de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, inspecteur général d'infanterie, directeur général des troupes, fortifica-

tions, artillerie et milices de toutes les colonies, gouverneur, lieutenant-général des îles françaises de l'Amérique sous le vent et dépendances, décédé le même jour, âgé de quarante-cinq ans. Signé à l'original : De Vaivre, le baron de Lenglentier. L'IIermite de Chambertrand. Le Sassier et Moreau, curé.

Nous soussigné, curé de ladite Paroisse, certifions le présent extrait conforme à l'original. Au Port-au-Prince, le dix-sept décembre mil sept cent soixante et seize.

Signé : Moreau, curé.

Des enfants nés du mariage du marquis d'Ennery avec Mlle d'Alesso, il ne survécut qu'une fille, Pauline-Louise- Françoise -de -Paule, mariée à Gaston-Pierre-Marc vicomte puis duc de Lévis, d'où Augustine-Adèle-Charlotte de Lévis, née le ii décembre 1788. M.^^ d'Ennery, devenue veuve, quitta l'hôtel d'Ennery, situé rue d'Aguesseau, au faubourg Saint-Honoré ; nous la retrouvons en 1788, habitant avec sa fille et son gendre un hôtel du faubourg Montmartre (nos 9-37 de Watin), qui devait être situé au-dessus de la rue Grange-Batelière avant le passage Verdeau.

Voltaire a écrit que la mort du marquis d'Ennery était une calamité publique; il n'exagérait pas. En 1756, les Caraïbes de l'île Saint -Thomas s'étant révoltés contre les Anglais, il fut question de les exterminer. Une discussion violente s'éleva dans le Parlement anglais. Les orateurs s'accordèrent pour s'en rapporter à la décision d'un juge, et ce juge, ce fut le marquis d'Ennery. Je ne sache pas que plus bel hommage ait été jamais rendu à un Français par la nation anglaise. On me pardonnera cette digression sur ce glorieux soldat, sur cet homme de bien, qui avait pris pour devise : A tout par guerre et loyauté, dont l'éloge fut publiquement prononcé le 2 avril 1788 dans le conseil général de Port-au-Prince, par l'ordre exprès du roi Louis XVI, à ce Parisien qui n'a pas sa statue sur l'Hôtel-de-Ville reconstruit.

M. de Schonberg avait préparé une notice sur le gouverneur des Antilles françaises; Voltaire, lui écrivant le 15 novembre 1777, s'extasiait à l'avance sur «le monument attente drissant que vous élevez à la mémoire de votre ami ». Ce travail n'a pas été publié.

270 AFPfNDICB.

Q^iant à M. de Sdionberg, l'un des correspondants les plus assidus de Voltaire dans les dernières années de sa vie, j'ai eu plus de peine à établir son identité qu'à recueillir ses états de services.

Gottlieb-Louis de Schonberg était né le 7 décembre 1726 à Ratisbonne ; fils de Jean-Frédéric de Schonberg , seigneur de Berthelsdorf, chambellan et conseiller d'appellation du roi de Pologne électeur de Saxe, son plénipotentiaire à la Diète de Ratisbonne et ambassadeur du Directoire protestant, et de Sophie-Madeleine de Kalitsch, le jeune Schonberg entra au service de France en 1747 comme capitaine au régiment de la Dauphine ; il fut promu mestre de camp de cavalerie le 28 novembre 1752; brigadier le 20 février 1761; maréchal de camp le 25 juillet 1762; lieutenantgénéral le 5 décembre 1781. Il figure encore avec son grade à l'Almanach national de 1792, après quoi je le perds de vue.

J'ignore quel lien de parenté ou quel degré d'alliance l'unissait à M^es de Blot et d'Ennery.

M™e de Genlis, qui le connut à la cour du Palais-Royal, dit qu'il savait des millions de vers qu'il déclamait ridiculement.

Après cette digression sur ce groupe spécial des amis de Voltaire, j'en reviens à ma démonstration, contre l'autorité du marquis d'Argenson, que M^e de Blot était la nièce et non la fille de M^c de Monconseil ; ce qui, à défaut des documents authentiques que j'ai consultés et confrontés, se prouverait encore par d'autres remarques, car M.^^- de Monconseil, née vers 1707, eut trois enfants qui sont parfaitement connus : un fils Armand-Charles-Calherine, né le 26 septembre 1728; Cécile-Marguerite-Séraphine, née le 20 mars 1737 (Mi"e de La Tour de Pin Gouvernet), et Cécile- Adélaïde PauHne, née le 10 septembre 1738 (Mme la princesse d'Hénin). Ni Tune ni l'autre de ces deux demoiselles de Monconseil n'eût été en âge de se marier en 1749.

Ce fut en cette dernière année, le 17 janvier, que MUe d'Ennery, petite-fille de la marquise de Curzay et nièce de Mme la marquise de Monconseil, épousa Gilbert de Chauvigny, d'une très noble famille d'Auvergne, alliée aux sires

de Bourbon. Gilbert de Chauvigny, chevalier, comte de Blot (ancienne baronnie près de Riom ayant appartenu aux Bourbons), né le 17 juin 1720; successivement guidon de gendarmerie, capitaine des gardes du duc d'Orléans (1752), colonel du régiment de Chartres-Infanterie (1756); du régiment d'Orléans (1758); brigadier le 7 juillet 1758; maréchal de camp le 20 février 1761; Heutenant-général le i^r mars 1780; mourut au Palais-Royal le 10 avril 1785 à soixantecinq ans. « C'était, » dit M^e de Genlis qui le connut à la cour du Palais-Royal, « l'homme le plus borné qu'on ait « jamais vu dans le monde. »

Mais revenons à la maison de la rue Richelieu.

Les choses s'arrangèrent selon les vues de Voltaire, si pratiques et si sensées. M^es de Blot et d'Ennery s'effacèrent, et Voltaire traita directement avec M. et M™'^ Rolland de Villarseaux.

Le contrat authentique qui mit Voltaire en possession du petit hôtel Villarseaux figure parmi les minutes de M^ Prudhomme, notaire à Paris, successeur médiat de Me Dutertre, le notaire de Voltaire. (Il se trouve cité par extrait dans le curieux ouvrage de M. Gustave Desnoiresterres, t. VIII, p. 315.) M. Prudhomme a bien voulu me communiquer, par surcroît d'obligeance, le testament autographe de Voltaire, daté de Ferney le 30 septembre 1776, et déposé par ses héritiers aux minutes de Me Dutertre. Cette pièce précieuse est rédigée avec la plus grande simpHcité; elle se termine par une aumône de quinze cents livres aux pauvres de Ferney « s'il s'en trouve », et par la prière à M. le curé de Ferney d'accepter un diamant de cinq cents Hvres.

Par acte passé devant Me Dutertre le 27 avril 1778% M. et Mme Rolland de Villarseaux cèdent la petite maison nouvellement construite par eux à messire François - Marie Arouet de Voltaire, chevaHer, gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi, historiographe de France, l'un des quarante de l'Académie française, et à Marie-Louise Mignot, veuve

I. Les Mémoires secrets annoncent la conclusion de l'affaire sous la date du 17 avril.

de Charles-Nicolas Denis, ancien capitaine au régiment de Champagne, commissaire ordinaire des guerres, conseiller correcteur en la Chambre des comptes % chevalier de Saint- Louis, viagèrement sur leur tête et au survivant d'entre eux, moyennant la somme de quarante mille livres, dont moitié payée comptant. Les acheteurs viagers se chargent des travaux d'achèvement nécessaires pour mettre la maison en état d'être habitée, d'y placer les cheminées, trumeaux, boiseries, etc. M. et M^e R, de Villarseaux leur abandonnent à cet effet des glaces déjà commandées ou «placées, estinj^es 2940 livres, à condition de les rendre à la fin de leur jouissance. Ils s'obligent de plus à placer des barrières de bois d'une hauteur de cinq pieds et demi, terminées par des piquets de fer, dans toute la longueur du jardin devant les croisées du cabinet de toilette de M^e de Villarseaux et autres pièces sur le même alignement, en observant quatre pieds de distance.

Voltaire mourut le 30 mai, un mois et trois jours après la signature du contrat dont M^e Denis profita seule. Je dis seule, sans que l'expression soit tout à fait exacte, car l'excellente dame, âgée de soixante-huit ans, ne tarda pas à convoler en secondes noces.

J'ai eu la curiosité de rechercher, plus exactement qu'on ne l'a fait jusqu'ici, les antécédents et l'identité des deux époux de M^e Denis, devenue M^e Duvivier.

Voici d'abord les états de services de M. Denis, tels que je les ai obtenus du ministère de la guerre, par les soins obligeants de M. Hennet, chef du bureau des archives :

« Denis, fils d'un huissier des conseils du roi, né à Paris; « lieutenant réformé au régiment de Champagne en 1720; « lieutenant en pied en 1724; commissaire ordinaire des « guerres employé à Embrun en 173 1; employé à l'armée « d'Italie en 1733; à Landau en 1736, à Lille en 1739, à « l'armée de la Meuse en 1741 ; chevalier de Saint-Louis « vers 1741 ; employé à l'armée du Bas-Rhin en 1742;

I . Cette qualité se trouve répétée dans l'acte de mariage de Mm» veuve Denis relaté ci-après. On trouve, en effet, aux almanachs jusqu'en 1744 un correcteur des comptes nommé Denis, reçu en 1740, demeurant rue Payenne au Marais.

« rentré à Lille en 1743 ; retourné à l'armée du B.^s-Rhinen tt avril 1743 ; rentré à Lille en novembre 1743 ; décédé dans « cette ville le 12 avril 1744. »

Marie-Louise Mignot, fille de Pierre-François Mignot, correcteur en la Chambre des comptes (fils lui-même de François Mignot et d'Anne Sellière), et de Catherine Arouet, sœur de Voltaire, était âgée de vingt -six ans lorsqu'elle épousa à Saint- Germain-l'Auxerrois, le mardi 25 février 1738, Nicolas-Charles Denis, écuyer,fils de feu Nicolas Denis, écuyer, doyen honoraire des huissiers du Conseil d'État et ancien échevin de la Ville de Paris. Il avait quarante-quatre à quarante-cinq ans lorsqu'il mourut à Lille; sa veuve en avait alors trente- deux.

Ce fut un grand étonnement, que la raillerie publique fit tourner en scandale, lorsque M^e Denis se remaria en 1780, après trente-six ans de veuvage; soixante-huit hivers avaient neigé sur sa tête rougeaude.

« De tous les actes de courage que nos fastes présentent « depuis quelque temps, » dit la Correspondance secrète, « celui-ci « n'est pas le moins curieux. M. Duvivier, commissaire des « guerres, vient d'épouser M^ie Denis, nièce de Voltaire. Je « ne la garantis pas nubile, mais je peux assurer qu'elle a « pour le moins soixante-huit bonnes années. » Les Mémoires secrets enchérissent encore: «On ne sauroit, » disent-ils, « rendre l'indignation qu'excite le mariage de M^ie Denis « avec Nicolas Toupet, sobriquet resté au sieur Duvivier « depuis qu'il est parvenu, parce qu'il étoit frater de son « métier et que c'est lui qui accomodoit, étant soldat, ceux « de la chambrée. Comme il est fort insolent, on n'a pas a oublié cette dénomination. Il avoit été envoyé à Saintce Domingue commissaire des guerres, du temps que M. de « Clugny y étoit intendant ; il s'étoit Hé avec lui, et il passe « pour avoir porté souvent le caducée, ce qui l'a fait parce venir, et lui a valu les bienfaits de ce ministre pendant le « peu de temps qu'il a été contrôleur-général. Tel est l'homme « dont Mme Denis s'est engouée. »

Quelques dates et quelques faits atténuent sensiblement la portée de ces commérages malveillants.

Je ne me suis pas contenté des indications fournies par

r Almanach royal ; j'ai demandé au ministère de la guerre les états de service de M. Duvivier, et je transcris purement et simplement le relevé qu'a bien voulu me communiquer le bureau des Archives :

« François dit Duvivier (François), fils de François et de Charlotte- Françoise Roy du Vivier, né le 27 février 172$, à Paris.

« Commissaire des guerres, sans charge ni titre, employé a à l'armée de Piémont en 1745; secrétaire du comte de a Maillebois.

« Employé à l'armée de Flandre en 1747; réformé en « 1748; employé à Montreuil en 1749; pourvu d'une charge oc de commissaire des guerres à la nomination du maréchal « de Langeron, le 12 décembre 1749; employé à Chartres a en 1751; à Aix en 1756; détaché à Minorque, d'avril à « août 1756; employé à l'armée d'Allemagne en 1757; a employé sur les côtes de Flandres en 1758; à Orléans en oc 1758; détaché au camp de Dunkerque, d'avril à septembre « 1762; ordonnateur à Saint-Domingue en 1763; employé « à Paris en 1765 ;

oc Reçu chevalier de Saint-Louis par le marquis de Mailtt lebois en 1763;

« Retiré en 1771, avec une pension de 5,000 livres. »

L'acte du mariage, célébré à Saint-Eustache le 18 janvier 1780,1e nomme « François François, sieur Duvivier, écuyer, » et lui donne la rue de Grammont pour domicile. Le témoin fut Nicolas-J.-B. Denis, chevalier, conseiller du roi en ses conseils, premier président du bureau des finances, auditeur honoraire en la Chambre des comptes, neveu.

j'ajoute que M. Duvivier, quoique retraité de 1771, continua à figurer sur l' Almanach royal sous ses titres de commissaire des guerres et de chevalier de Saint-Louis jusqu'à 1788 inclus, parce que les commissions délivrées par les maréchaux de France, et c'était le cas de M. Duvivier, ne pouvaient être cédées que pendant la vie de celui qui les avait déUvrées ; et le maréchal de Langeron (J . -B.-Louis, comte de Maulevrier) était mort le 22 mars 1754.

Il résulte de ces renseignements authentiques que M. Duvivier, lorsqu'il épousa M^e Denis, avait cinquante-cinq ans

et non quarante-cinq. C'était, à ce qu'il semble, un enfant naturel, qui portait le nom de sa mère.

Commissaire des guerres en 174$ et secrétaire du maréchal de Maillebois (il demeurait en 1754 à l'hôtel de Maillebois, rue de Bourbon, aujourd'hui rue de Lille, au coin de la rue de Poitiers), on ne voit pas comment cet officier de vingt aiis aurait pu être soldat, ni où ce prétendu garçon perruquier aurait pris le temps d'étudier pour devenir commissaire des guerres et secrétaire d'un maréchal de France. Constamment employé aux camps ou à l'armée, il fit la campagne de Mahon sous le maréchal duc de Richelieu; enfin il fut envoyé comme ordonnateur à Saint-Domingue en 1763-4, c'est-à-dire précisément au moment où M. de Clugny était relevé de son intendance ^ Voilà pour l'ignoble accusation « d'avoir souvent porté le caducée » pour le compte du futur contrôleur-général. M. Duvivier, rentré en France, ne reçut d'autre avancement que d'être employé à Paris, et il' était retraité depuis cinq ans lorsque M. de Clugny se vit appelé à exercer passagèrement le contrôle général des finances (mai-octobre 1776).

Je me soucie très peu de M.^^ Denis et de ses ardeurs sexagénaires, mais j'estime que c'est un devoir d'éclairer le public, toutes les fois que l'occasion s'en présente, sur les procédés employés par les pamphlétaires de tous les temps, pour travestir et déshonorer l'histoire publique et particulière. Les Mémoires secrets, a dit, avec une juste sévérité, M. de Loménie, sont « le grand égout du xviiie siècle ».

La veuve du commissaire Denis, chevalier de Saint-Louis, en se remariant avec M. Duvivier, dut considérer cette union comme un mariage de convenance, puisqu'elle retrouvait dans son second mari la situation sociale du premier, y compris cette croix de Saint-Louis qui jouissait d'un prestige glorieux et mérité. Voltaire écrivait. un jour à Thiériot que toute son ambition pour l'aînée de ses nièces était de la marier à quelque bon gentilhomme de campagne ayant un modeste revenu de 7 à 8,000 livres. Il semble que le cheva-

I. M. de Clugny avait succédé en 1760 dans l'intendance de Saint-Domingue à M. de la Porte-Lalanne et y fut remplacé en 1764 par M. Magon.

lier Duvivier, avec ses $,ooo livres de pension et sa croix, répondait assez bien au désir de Voltaire.

Mme Denis mourut en son hôtel de la rue Richelieu, le vendredi 21 août 1790, à l'âge de soixante-dix-neuf ans environ, et fut inhumée le lendemain à Saint-Eustache, en présence de Jean-Pierre Claris de Florian, lieutenant-colonel de dragons, chevalier de Saint-Louis, membre de l'Académie française, allié de la défunte; de Nicolas-J.-B. Denis, son neveu, et de J.-B. -François Dutertre, avocat au Parlement, conseiller du Roi, ancien notaire à Paris, exécuteur testamentaire.

Je dois la communication des actes de remariage et de décès de M^e Denis-Duvivier, l'un et l'autre inédits, à l'obligeance de M. Nicolardot, l'un des historiens de Voltaire.

Il paraît que M. Duvivier n'était plus en France lorsque sa femme mourut; autrement il aurait signé l'acte d'inhumation. D'ailleurs, M^e Vigée-Lebrun fit avec lui, vers le mois d'octobre 1790, le voyage de Rome à Naples; elle le représente comme un gros homme de bon sens vulgaire. Il vivait encore en 1795.

L'hôtel consiruit par Wailly dut subsister au moins jusqu'en 1820, époque où le grand hôtel du no 104 fut transformé par les soins de l'architecte Visconti. On trouvera plus loin quelques détails à ce sujet.

B. No 104. — Les origines de cette maison lui sont communes avec le no 102. , Un acte notarié du 28 juillet 1784, dont je vais parler tout à l'heure, constate que le grand hôtel a subi des changements en même temps que le petit se construisait. Ces changements n'ont dû consister qu'en surélévations et développements latéraux, car je retrouve dans le premier étage du bâtiment principal au fond de la cour, longtemps occupé par les bureaux du Moniteur des tirages financiers et du Crédit général français, la distribution exacte attribuée par les plans autographes de Wailly au rezde-chaussée du petit hôtel, qui eux-mêmes semblent calqués sur les plans primitifs de Pierre Levé, gravés et publiés par Mariette. Il y a plus : je retrouve, dans la disposition de l'escalier d'honneur qui conduit à droite au grand apparte-

ment du premier étage, la copie du fameux escalier à trois rampes exposé au Salon de 178$, et que le Guide de Thiéry pour 1787 signalait comme l'objet remarquable de l'hôtel habité par M. et M^e Duvivier.

En 1820, M. Visconti construisit au-devant du grand hôtel, et en bordure sur la rue Richelieu, une maison de produit dont les plans ont été gravés par Charles de Castres ; mais il me paraît qu'il respecta, dans le corps de logis du fond, au moins pour le premier étage, les dispositions créées par Pierre Levé et conservées par Wailly au siècle précédent.

Observons que, dans les plans de 1820, la portion de terraiti, au fond, à droite, touchant au mur septentrional du no 102, était occupée par des écuries. Plus tard, il y a environ cinquante ans, on y édifia un vaste corps de logis de cinq étages de hauteur, en forme d'aile sur le jardin, d'où il tire tout son jour. Le troisième étage fut occupé pendant trente ans par le célèbre dentiste Lefoulon, et le quatrième abritait, en 1843, une remarquable famille de musiciens, parmi lesquels je citerai Mlle Hélène Stœpel , aujourd'hui veuve du célèbre compositeur anglais William Wallace, et son frère, mon ami Robert- Auguste Stœpel, compositeur de haut mérite, successivement chef d'orchestre de l'Opéra à la Havane et à New-York, puis au Lyceum-Theatre de Londres sous la direction du grand tragédien Irving.

C'est là que nous composâmes, Théodore Barrière et moi, un opéra-comique d'après la traduction que j'avais faite d'une pièce de Kotzebuë, l'Epreuve du feu (die Feuerprohe), dont Robert Stœpel écrivit la musique. Notre opéra-comique n'a pas été représenté, mais nous nous donnâmes le luxe d'une audition complète dans le grand salon de M. Stœpel le père. Les exécutants étaient M^e Emma Stœpel (morte baronne de Saint-Jamme), Mlle Hélène Stœpel (M^ie veuve Wallace), le ténor M. Sapin, de l'Opéra, et le baryton M. Dabadie fils, l'excellent professeur de chant.

Le restaurateur Lointier vint occuper en 1828 le rez-dechaussée du corps de logis du fond, avec jouissance du jardin ou de ce qui restait du jardin de l'ancien hôtel Mailly du Breuil et Villarseaux. Le même local est occupé depuis près de quarante ans par la Taverne britannique.

Je reprends maintenant l'histoire collective des deux hôtels nos 102 et 104.

M. Rolland de Villarseaux, avant d'acheter l'hôtel Mailly du Breuil en 1775, demeurait rue de Cléry près la rue du Gros-Chenet; mais il ne vint habiter la rue Richelieu qu'en 1779. Ce ne fut pas pour longtemps. M. Necker, en prenant le contrôle général en 1780, supprima les receveurs-généraux ; il est vrai que son successeur M. Joly de Fleury les rétablit l'année suivante; mais M. Rolland de Villarseaux ne reprit pas sa charge; il eut pour successeur un M, Vassal, demeurant rue Blanche près la barrière, lequel, d'après son nom, me paraît être un frère ou un neveu de Mme de Villarseaux.

L'ancien receveur-général* abandonna, dès 1780,1e grand hôtel de la rue Richelieu, et le loua à un riche banquier, M. Cotin, l'ami de Beaumarchais.

Enfin, en 1784, le 28 juillet, par acte devant M^ Duclos- Dufresnoy, il céda les deux hôtels, le grand et le petit, à M. Joseph Duruey, écuyer, receveur -général de Poitiers, banquier de la Cour pour les affaires étrangères, qui fut chargé, dans la réorganisation du Trésor royal par l'édit de mars 1788, du département de la caisse générale pour toutes les recettes et les dépenses, avec le titre de conseiller d'État ; et à Jeanne Morin, son épouse. Cet acte, conservé parmi les minutes de M^ Dufour, résume l'exécution du bail du grand hôtel loué à la famille Cotin, et du bail à vie passé au profit de Mrae Duvivier, ci-devant veuve Denis, devant Me Dutertre, le 27 avril 1778. Une particularité curieuse et triste, c'est que les deux notaires qui reçurent les actes de 1778 et de 1774, M. Duclos-Dufresnoy et M. Dutertre, furent guillotinés l'un et l'autre. C'est à croire que la Terreur guillotinait les notaires par ordre alphabétique.

Les deux hôtels furent achetés le 29 ventôse an VII (19 mars 1799) P^^ ^- J^^^ Perrin l'aîné, sur licitation entre les héritiers de Joseph Duruey, qui étaient AngéHque- Joséphine ou Catherine Duruey, femme d'Antoine-Pierre de

I. Il laissa postérité; je trouve en 1814 le baron Rolland de Villarseaux préfet du Gard.

Chaumont, chevalier, et Anne-Jeanne-Joséphine- Antoinette Duruey, femme de Clément-François-Philippe de Laage, baron de Bellefaye.

Jean Perrin l'aîné, dont je vais parler plus amplement sous le no io6, mourut le 3 mars 183 1. Sur licitation entre sa fille Fanny-Louise Perrin, femme de Louis -Jean baron Desaix, et Marie-Anne-Françoise Arson, sa veuve, la maison no 102 fut adjugée aux criées le 16 décembre 1832, à M. Louis-Félix baron de Beaujour, député des Bouches-du- Rhône, auteur d'un Aperçu des États-Unis au commencement duXIX^ siècle. Paris, 1811, in-8.

Le no 104 fut acheté aux criées, sur la licitation Perrin, le 30 mars 1833, par M. Farina, et elle passa de la succession de celui-ci, le 7 avril 1852, à M. le marquis de Colbert de Gallard et ensuite à sa fille, M^e la duchesse de Doudeauville.

Nos 106 à 112. — Cette surface, occupée aujourd'hui par quatre grandes maisons, a subi des phases nombreuses que je vais décrire. On a vu que le terrain du no 104 avait été acheté par François Moricet de La Cour des Chiens devant le notaire Touvenot le 15 mars 1698. Ce terrain était compris dans un emplacement plus vaste dont le surplus devint la partie méridionale des nos 106 à 112; ce surplus, d'une superficie de 1361 toises, supporte aujourd'hui les maisons nos 106, 108, 1 10 et 8 à 9 mètres du no 112, et, dans le fond, qui en a été séparé, les parties méridionales des maisons nos 21, 19, 17, 1$ du boulevard Montmartre, $3, $1, 49, 47 de la rue Vivienne. Il s'y trouvait en 171 1 deux petites maisons et bâtiments, qui me paraissent correspondre aux maisons de Jean Regnaudin et de Robert Couvreur portées aux rôles de 1672. Cette place de 1,361 toises, qui avait passé eni 7 10 à Marie Moricet veuve Des Chiens, seule héritière de La Cour des Chiens son frère, fut saisie sur elle et adjugée le 10 juillet 17 II à la requête de René Mesnet, déjà nommé, lequel en passe déclaration au profit du Roi, le i $ du même mois. Elle fut revendue, aux termes d'un contrat devant Lefebvre, le 25 février 17 12, par les commissaires députés par arrêt du Conseil pour la vente des immeubles provenant

28o APPENDICE.

de la succession de La Cour des Chiens, à Nicolas Desmaretz, chevalier, marquis de Maillebois, conseiller ordinaire du roi en tous ses conseils et au Conseil royal, ministre d'État, contrôleur-général des finances, et à sa femme Magdeleine Béchameil, fille de Louis de Béchameil marquis de Nointel, secrétaire du Conseil d'État et surintendant des finances et aflfaires de Monsieur duc d'Orléans, frère du Roi. Un autre portion de terrain, faisant suite à la précédente et correspondant à peu près aux deux tiers septentrionaux du no 112 actuel, avait été vendue par Denis Bourgoin, seigneur de la Grange-Batelière, devant Touvenot, le 13 juin 1699, à M. de Cornis, comte de Saint-Georges et à sa femme Marie-Anne Deschiens, neveu et nièce de La Cour des Chiens, beau-frère et sœur de M°»e Mailly du Breuil, prête-nom de La Cour des Chiens. Le plan du Terrier de 1705 indique sur ce terrain d'encoignure un chantier qui s'aperçoit encore avec ses piles de bois sur le plan de Turgot. M. Lefeuve a cru que ce chantier avait été ultérieurement possédé par Crozat qui en aurait fait une annexe de son hôtel au moyen d'un passage souterrain. C'est une erreur qui se trouve rectifiée plus loin à l'article de l'hôtel Choiseul (nos 89 à 9$).

Le terrain et chantier dont il s'agit fut acheté de M. et Mine de Saint-Georges devant Lefebvre, le 29 octobre 171 1, par M. et Mn^e Desmaretz, qui réunirent ainsi dans leurs mains la totalité des surfaces conquises en façade sur la rue Richelieu, à partir du mur septentrional du no 104 jusqu'à l'encoignure du boulevard, et atteignant par le fond la limite occidentale de leur hôtel de la rue Saint-Marc, selon la ligne approximativement indiquée par le côté ouest de la rue Vivienne, entre la rue Saint-Marc et le boulevard Montmartre.

Il semble, au premier abord, que cette acquisition f^it pour M. et M™« Desmaretz une affaire sinon de spéculation, au moins de convenance, comme propriétaires de l'hôtel de la rue Saint- Marc. Mais il y avait chez eux une autre pensée que me révèle la suite des actes ultérieurs, et qui complète d'une façon assez intéressante les renseignements laissés par Saint-Simon sur les relations de Chamillart avec

LA RUE RICHELIEU DEPUIS SA CRÉATION. 28l

La Cour des Chiens et de Desmaretz avec Chamillart. A peine mis en possession des deux terrains par eux acquis aux termes des contrats des 29 octobre 1711 et 25 février 17 12, M. et Mme Desmaretz les revendirent tout d'un tenant, comprenant 1,546 toises de superficie, à Claude Paris de La Montagne, secrétaire du Roi, Taîné des quatre frères Paris si célèbres sous la Régence et sous le règne de Louis XV. L'acte, reçu Lefevre le 14 mai 17 12, ne nomme que Paris La Montagne; mais une déclaration du même jour, remplacée ultérieurement par une sentence contradictoire des requêtes du Palais du 19 janvier 1722, fait connaître que Claude Paris agissait pour son frère Jean Paris de Montmartel « et autres intéressés dans la société des vivres pour « les armées de Flandres et d'Allemagne en 17 11 et 1712 ». Cette transmission rapide, qui, en moins d'un an, ramena la propriété immobilière provenant de la succession La Cour des Chiens entre les mains des munitionnaires dont il avait été l'associé, prouve jusqu'à l'évidence que M. et M^" Desmaretz ne furent en cette occurrence que de bienveillants intermédiaires. Le ministre en crédit venait en aide, d'une manière indirecte mais efficace , à son prédécesseur disgracié , car tout le monde savait qu'on ne recherchait La Cour des Chiens jusque dans sa succession que pour atteindre Chamillart. Le seul avantage personnel que M. et M^e Desmaretz se réservèrent pour prix de leur complaisante intervention fut l'interdiction par eux imposée à Paris La Montagne et ses successeurs d'élever aucune construction sur les terrains cédés, autrement que du côté de la rue Richelieu, ni d'avancer les corps d'î logis du côté du jardin en saillie sur la maison voisine déjà construite par M. Mailly du Breuil (nos 102 et 104) ; de ne pouvoir bâtir ni sur le rempart (boulevard Montmartre), ni du côté du jardin Desmaretz (côté impair de la rue Vivienne) ; de ne pouvoir planter d'arbres qui interceptassent la vue, ni enfin de ne pouvoir surélever le terrain au-dessus de celui de M. Mailly du Breuil. Ces prescriptions s'expliquent par la situation de l'hôtel Desmaretz au point culminant de la butte, qui lui donnait une vue admirable au nord et au couchant. Le terrain total, évalué à 1,546 toises, fut vendu 92,000 livres par l'acte du 14 mai 17 12, ce qui

équivaut à 59 livres et demie la toise, ou à peu près 15 livres le mètre carré. Ces servitudes, devenues en partie caduques par l'effet du prolongement de la rue Vivienne, qui sépara les fonds jusqu'alors contigus de l'hôtel Desmaretz et Luxembourg et des maisons en bordure sur la rue Richelieu, subsistèrent jusque dans ces dernières années en ce qui concerne la situation respective des maisons du côté droit de la rue RicheHeu et de celles du côté gauche de la rue Vivienne qui leur sont adossées.

J'allais oubHer une clause intéressante pour l'archéologie parisienne. L'alignement actuel du côté droit du boulevard Montmartre, entre la rue Vivienne et la rue Richelieu, date de l'acte de vente du 14 mai 17 12, qui imposa à Paris de La Montagne et ses coacquéreurs l'obligation d'abandonner à la Ville 43 toises de terrain nécessaires pour redresser et élargir la contre-allée jusqu'à la rencontre du mur mitoyen de l'hôtel Desmaretz, et de reconstruire la nouvelle clôture tout le long du rempart, conformément à l'ahgnement donné par le maître -général des bâtiments de la Ville. Un plan fort précieux annexé à cet acte (aux minutes de M^ Schelcher) montre qu'en effet, à l'époque où il fut passé, les anciens terrains de M. Bourgoin formaient, sur l'alignement actuel, un empiétement triangulaire qui, partant de l'axe de la rue Vivienne, s'élargissait de manière à produire une saillie d'un peu plus d'une toise en avant de l'encoignure droite actuelle de la rue Richelieu.

Malgré son admirable .situation, le vaste terrain d'angle qui occupe aujourd'hui le point le plus animé et le plus brillant de Paris demeura nu et improductif pendant plus d'un demi-siècle encore. Jean Paris de Montmartel et ses cointéressés le vendirent, par acte reçu Perret, le 12 septembre 175 1, à Gabriel Michel et Anne Bernier, sa femme. Gabriel Michel de Tharon, directeur de la Compagnies des Indes à Nantes d'abord, puis à Paris, obtint en 1756 la charge de trésorier- général de l'artillerie et du génie. Il habita, de 1754a 1764, un hôtel du faubourg Saint-Honoré, en face de la rue d'Anjou, aujourd'hui l'hôtel d'Albuféra, qui avait appartenu à Mme de Feuquières (voir ci-après les nos 23 et 23 Wi). Il y mourut en 1765, laissant les terrains de la rue Riche-

lieu, par son testament reçu Lambert les 17, 20 et 24 décembre 176$, à Anne Bernier sa femme et à ses deux filles, Henriette-Françoise Michel, femme d'Ange-Jacques de Marbeuf, maréchal de camp, et Gabrielle-Augustine Michel (guillotinée à cinquante ans, le 21 messidor an II, no 2070 de la liste générale) , femme de François -Gaston marquis puis duc de Lévis, lieutenant-général de la province d'Artois, puis maréchal de France en 1783 ; l'un des fils du maréchal , Gaston-Pierre-Marc , vicomte puis duc de Lévis , fut le mari de M^^ d'Ennery (voyez plus haut le no 102). Mme veuve Michel, M^^e de Marbeuf et M^^ de Lévis vendirent le terrain, toujours nu, par contrat du 19 février 1770 devant M^ Boullard, et décret volontaire du 12 janvier 1771, à Jean-Baptiste-Marie- Adéodat Taillepied seigneur de Bondy, receveur-général de la générahté d'Auch. M. de Bondy divisa le terrain en deux parties égales, de chacune 30 mètres de façade sur la rue Richelieu, et il en vendit une (nos 106- 108-110 d'aujourd'hui) à son frère cadet, M. Taillepied de la Garenne. Je vais suivre maintenant ces dernières maisons du côté droit de la rue Richelieu dans leur histoire moderne.

No 106 ancien (106-108- 1 10 d'aujourd'hui). — Ce fut par contrat du 29 avril 1773, <ievant Boullard, que M. de La Garenne devint cessionnaire de la moitié du terrain acquis par son frère aîné de la succession Michel.

Charles-Claude-Alexandre Taillepied de La Garenne, secrétaire des commandements de Monsieur comte de Provence depuis 1775, pour les années impaires, et introducteur des ambassadeurs depuis 1788 pour le semestre de juillet, habita dès 1774 un élégant hôtel bâti, à ce que je suppose, par Brongniart, entouré de jardins et communiquant avec la propriété suivante appartenant à son frère aîné (ancien no 108, aujourd'hui no 112).

Fils cadet de Robert-Jean-Baptiste Taillepied, seigneur de' Bondi et de La Garenne, receveur -général d'Auch, le secrétaire des commandements du comte de Provence fut le père d'Alexandre-Charles-Claude Taillepied de la Garenne, officier de la Légion d'honneur et des Deux-

Siciles, ancien chef d'escadron au corps royal d'état-major, mort en 1848, et d'Amédée vicomte de la Garenne, ancien mousquetaire, ex-introducteur survivancier des ambassadeurs en France.

M. Taillepied de la Garenne, nouvellement installé rue Basse-du-Rempart, no 3, vendit sa maison de la rue Richelieu le 28 janvier 1792, devant Me Maine, à Jacques- Louis Pourtalès-Boive, négociant à Neufchâtel, pour la maison de commerce Pourtalès et O^.

M. Ferdinand Petitpierre, mandataire de la maison Pourtalès, revendit l'hôtel de la Garenne le 8 fructidor an VIII (26 avril 1800), pardevant Me Batardy, à Jean-Michel Sœhnée, banquier, censeur de la Banque de France en 1805, et Elisabeth Stahl, son épouse.

Mme Sœhnée, légataire universelle de son mari et propriétaire de la maison par partage du 24 juin 181 5, la céda le 25 juillet 1839 à MM. Boilleau, Guiffrey, Sœhnée et Terme. L'ancien fonds, détaché de la parcelle originaire par un mur mitoyen, était alors occupé par le Concert Vivienne.

Les arrangements intervenus entre les acquéreurs consommèrent la division de la propriété, qui jusqu'alors avait porté l'unique n» 106 sur la rue Richelieu, en trois lots, aujourd'hui désignés par les nos 106, 108 et no; et l'on construisit les trois corps de logis actuels, deux sur la rue et un troisième au fond de la cour, la porte du milieu (no 108) étant frappée d'une servitude conventionnelle qui défend d'y prendre des jours.

L'adresse de M. Sœhnée et O^, négociants, nous est donnée à cette même place par les almanachs depuis 1797 jusqu'à 1806. Il l'habitait donc avant de l'avoir achetée, mais il cessa bientôt de l'habiter lorsqu'elle lui appartint. Perrin l'aîné, fermier des jeux, propriétaire depuis 1799 des deux hôtels bâtis ou reconstruits par M. Rolland de Villarseaux (nos 102 et 104), dirigeait le Cercle des Étrangers établi rue Grange-Batelière, no 6, dans l'ancien hôtel d'Ogny et Aguado (aujourd'hui mairie du Ville arrondissement, rue Drouot, no 6).

Ce cercle, composé de gens riches et connus, et d'étrangers

notables % et où l'on ne jouait que le trente et un et le kreps, n'avait de rival à Paris pour le luxe et la tenue que le Grand Salon du boulevard Poissonnière et la maison des Arcades da Palais-Royal.

Lorsque Perrin l'aîné devint fermier-général des jeux, il transporta le Cercle des Étrangers dans l'hôtel Sœhnée, qu'il prit sans doute à bail. Une porte de communication, qui ne s'ouvrait que pour les membres du Cercle, leur permettait d'entrer de plain pied et à toute heure dans le salon de Frascati, c'est-à-dire de l'ancien hôtel Taillepied de La Garenne à l'ancien hôtel Taillepied de Bondi. Le Cercle des Étrangers de la rue Grange-Batelière (Drouot) prit alors le nom de Salon de la Paix. Mais lorsque Perrin l'aîné cessa d'être fermier des jeux, il retourna à la rue Grange- Batelière et le Salon de la Paix redevint le Cercle des Étrangers. Tel il était encore en 1826; lorsqu'il fut chassé du splendide hôtel qui avait abrité, après les d'Ogny, le comte de Mercy-Argenteau, ambassadeur d'Allemagne, et qu'acheta le fameux banquier Aguado marquis de Las Marismas.

La retraite de Perrin ne me paraît pas avoir changé la destination du no 106, car, alors que le dernier bail de la ferme des jeux réduisait à sept le nombre des établissements tolérés à Paris, nous voyons figurer en tête de ces établissements, énumérés par l'article 2 du cahier de charges, la maison dite du Cercle des Étrangers, rue Richelieu, no 106, avec interdiction d'y jouer aucun autre jeu que le trente et un ; on n'y pouvait jouer moins de vingt francs en or, et la banque n'ouvrait que la nuit.

Depuis leur reconstruction en 1839 P^'^ ^^^ acquéreurs de Mme veuve Sœhnée, les maisons nos 106, 108 et iio qui remplacent l'ancien 106 n'ont pas fait parler d'elles.

No 112 (ancien 108). — M. Taillepied de Bondy avait gardé pour lui la partie nord de son acquisition du 19 février 1770. Jean-Baptiste-Marie- Adéodat Taillepied seigneur

I . Les trois commissaires de cercle chargés de maintenir l 'ordre et le déco, rum étaient, sous l'Empire; le marquis de Livry, le marquis de Rueil et M, de Cussy, le célèbre gourmet.

de Bondy, receveur -général de la généralité d'Auch , frère aîné de M. Taillepied de La Garenne, avait épousé Marie- Catherine de Foissy, dont il eut Pierre-Marie Taillepied de Bondy (époux d'Anne-Sophie Hamelin, laquelle était sœur d'Antoine-Marie-Romain Hamelin, marié à Jeanne-Geneviève Lormier-Lagrave, fille et fils de Marie-Romain Hamelin), qui fut préfet, chambellan de Napoléon 1er, comte de l'Empire, conseiller d'État, membre de la Chambre des représentants de 1815, préfet de la Seine à la même époque, l'un des négociateurs de la capitulation de Paris, député jusqu'en 183 1, pair de France et intendant de la hste civile du roi Louis-PhiHppe, mort en 1847. Le frère cadet du comte de Bondy, Charles-Claude Taillepied de Bondy, chevalier de Malte, prit une part active au soulèvement royaliste du 13 vendémiaire an IV (5 octobre 1795); il commandait la section des Piques (place Vendôme), et il enleva deux canons aux soldats de la Convention ; condamné à mort, puis émigré, il trouva facilement grâce devant son vainqueur. L'Empereur lui confia en 1807 la recette générale de Maine-et-Loire, qu'il échangea en 18 16 contre celle du Doubs, dans laquelle il fut remplacé en 182 1 par M. de Valory, son parent.

Revenons à M. de Bondy de la rue Richelieu. Le receveur-général d'Auch fit bâtir sur le terrain du n» 112 actuel un joli hôtel que lui dessina Brongniart, et dont on trouve les plans reproduits dans le recueil de Kraft. Il consistait principalement en un corps de logis composé d'un rez-dechaussée élevé sur un soubassement et seulement d'un étage carré sous un toit à l'itaUenne. Il occupait, du nord au sud, c'est-à-dire parallèlement à la rue Richelieu, l'emplacement du corps de logis moderne qui ferme la cour du no 112 actuel. L'axe de la principale entrée n'a pas été modifié; la cour était encadrée par des communs et des dégagements, et l'escalier d'honneur, situé dans l'angle à droite en entrant, conduisait aux appartements du premier étage par une longue galerie formant aile droite.

Derrière le corps principal s'étendait un jardin anglais, dominant le boulevad Montmartre par une superbe terrasse qui rejoignait celle de l'hôtel Montmorency et dans le soubassement

de laquelle s'ouvraient dix-neuf boutiques, plus une entrée souterraine en plein cintre. L'hôtel communiquait avec le jardin, du côté de l'est, par un gracieux perron très élevé et orné de statues de marche en marche.

Le jardin de M. Taillepied de Bondy communiquait avec celui de son frère, et l'on passait de l'un à l'autre hôtel par une petite porte, qui servit plus tard, comme je l'ai dit à l'article précédent, aux membres du Cercle des Étrangers lorsqu'il leur prenait fantaisie de visiter les salons de Frascati.

M. de Bondy n'assista pas à la transformation de sa demeure en un Heu public. Le 2 octobre 1789, le jour même où le banquet des gardes du corps à Versailles allait devenir le prétexte d'une attaque à main armée contre la famille royale, M. Taillepied de Bondy vendit son hôtel à M. Le Couteulx de Moley.

Jean -Jacques Le Couteulx seigneur de Moley, époux de sa cousine germaine Geneviève - Sophie Le Couteulx, était le chef d'une très ancienne et très estimée maison de banque établie rue Montorgueil. Magistrats consulaires à Paris et à Rouen, d'où ils étaient venus, les Le Couteulx se vantaient de trois siècles d'honneur commercial autant que d'un anoblissement qui remontait à 1505, et qui fut renouvelé par Louis XV en 1756 en faveur de Jean-Élias Le Couteulx, père de M. Le Couteulx de Molay.

Celui-ci était en 1783 administrateur de la Banque d'escompte et inspecteur des bailliage et capitainerie royale des chasses de la Varenne de Louvre, qui avait Beaumarchais pour lieutenant-général sous le duc de Coigny.

De récents historiens l'ont confondu avec son frère et associé Barthelémy-Louis Le Couteulx de la Noraye, seigneur de la Noraye, Hacqueville et Richeville, époux de Marie- Madeleine-Jeanne Le Bouche, administrateur de la Caisse d'escompte en même temps que son frère aîné, et qui fut en 1790 lieutenant du maire de Paris au département du domaine.

M. Le Couteulx de Moley possédait dès 1783 le domaine de la Malmaison ; le salon de M™e de Moley était fort recherché des gens de lettres; c'est chez elle que La Harpe lut sa tragédie des Barmécides. Grimm cite un portrait littéraire de l'abbé DeHUe dû à la plume de M^ie de Moley.

La révolution de 1789 compta M. de Moley parmi ses partisans exaltés; il accepta le commandement d'un bataillon dans la quatrième division de la garde nationale. M"»' Vigée- Lebrun raconte que, l'étant allé voir à la Malmaison, elle l'y trouva, en compagnie de Siéyès, hurlant contre la noblesse. Il continua ses spéculations de terrains et fit bâtir en 1790 la voie publique connue d'abord sous le nom de cour Maudar, du nom de l'architecte qui dirigea les travaux, aujourd'hui rue Mandar. Cette exaltation dura peu; il se laissa faire baron de l'Empire, et son fils, baron comme lui, mourut en 18 12 auditeur au Conseil d'État et préfet de la Côte-d'Or. Son cousin, M. Le Couteulx de Canteleu, fils d'un président de la Chambre des comptes de Rouen, député à la Constituante et au Conseil des Anciens, fut comte de l'Empire, sénateur, et mourut pair de France en 18 18.

On sait que M. Le Couteulx de Moley vendit la terre de la Malmaison à Joséphine de Beauharnais, qui y mourut impératrice et répudiée. Plusieurs ouvrages attribuent la propriété de la Malmaison à M. Le Couteulx de Canteleu, mais le témoignage de M"»e Vigée-Lebrun, qui l'appelle le comte de Moley, me paraît décisif.

M. Le Couteulx de Moley revendit l'hôtel de Bondy le 22 brumaire an V (12 novembre 1796), par acte reçu Foucault, au glacier Garchi (voyez ci-dessus le no 26), qui installa ses tables de marbre dans les salons de l'hôtel et donna des fêtes publiques avec illuminations en verres de couleur et feux d'artifice dans les jardins, qu'il baptisa de Jardins Frascati. Les communs devinrent ensuite un hôtel garni qui fut tenu par la femme du successeur de Garchi, appelé Vaulon, laquelle était en même temps marchande de modes.

Garchi mourut insolvable ; il n'avait pas payé le prix de son acquisition ; la propriété, saisie immobilièrement sur ses héritiers à la requête de M. Le Couteulx de Moley, fut adjugée le 3 janvier 181 1 à M. Claude-Xavier Caroillon des Tillières, qui fut père de la marquise d'Ormond.

Le prolongement de la rue Vivienne entre la rue Feydeau et le boulevard, exécuté après 1830 par l'entreprise Achille Pêne, en séparant les fonds delà rue Richelieu de ceux qui dépendaient de l'ancien hôtel Montmorency, détermina le dé-

frichemeiit et le lotissement des jardins Frascati, sur lesquels s'élevèrent les maisons nos 15, 17 et 19 du boulevard Montmartre. Le surplus, formant la maison dite de Frascati, portant le no 112 sur la rue Richelieu et le no 21 sur le boulevard Montmartre, fut vendu par les héritiers Osmond devant Halphen, le 15 mars 1855, à M. Moïse Millaud. C'est là que fut fondé îe Petit Journal. Elle appartient aujourd'hui à la Compagnie nationale d'assurances sur la vie.

La renommée de Frascati comme maison de jeu subsiste ; mais il est bien difficile d'écrire l'histoire des jeux publics dont elle fut le palais privilégié. Voici, toutefois, un aperçu général que je regrette de ne pouvoir rendre plus complet; cependant, tel qu'il est, je le garantis absolument neuf.

Avant 1789, on jouait dans quelques maisons privilégiées, dans d'aristocratiques hôtels, avec la complicité plus ou moins tolérante, plus ou moins intéressée, administrativement et financièrement, du lieutenant de police. Les chroniques ont conservé les noms d'anciennes « académies » telles que l'hôtel d'Angleterre, le jeu de paume de Charrier, la maison de M^e de La Cour, l'hôtel de Venise, l'hôtel Massiac, etc. Après la révolution, la liberté du jeu comme la hberté de la chasse devint un des droits de l'homme et du citoyen. Corsas, en 1790, évalue à^lus de cinq cents le nombre des tripots ouverts dans Paris (Courrier de PariSy numéro du 4 mai). On y jouait surtout le biribi, père de la roulette; au biribi le numéro gagnant se tirait d'un sac comme au loto ; il y avait soixante-dix cases numérotées et seulement soixante-quatre boules dans le sac. L'avantage de la banque était donc de quatre numéros. La différence avec la roulette à zéro et à double zéro est déjà sensible. Au biribi, le joueur risquait i contre o, 91, 40; à la roulette il risque i contre o, 94, 68. Mais le tirage dans le sac rendait la fraude trop facile; c'est pourquoi les écrivains du temps l'appellent a l'infâme biribi ». Les districts, loin de réprimer le jeu, s'en firent un revenu, d'abord bien modeste, s'il est vrai, comme l'affirme Corsas (Courrier du 2 mai 1790), que le district des Feuillants se contentât de prélever cent francs par mois sur chaque maison de jeu , tandis que les commissaires des sections se faisaient allouer chacun deux livres par

jour (Liste des maisons de jeux ^ etc, 1791, in-8). On prétendit que M. Bailly, maire de Paris, fermait volontairement les yeux sur ces désordres, et qu'il considérait les tripots comme a nécessaires pour retenir le numéraire des étrangers » . Bailly démentit le propos; il déclara qu'il refusait toutes les permissions, mais qu'on s'en passait, et il s'excusait de son inertie sur l'insuffisance de son autorité. Cependant, le tribunal de police de THôtel-de-Ville condamna, le 28 avril 1790, à 3,000 livres d'amende et à l'affichage de trois cents exemplaires du jugement les nommés Favre et Frisard, maîtres d'un tripot de la rue Chabannais, qui avaient résisté à main armée aux agents de police. Détail typique : l'entrée du tripot de la rue Chabannais avait pour portiers deux gardes nationaux eu uniforme.

Cet exemple de sévérité demeura tout à fait isolé.

Le tribunal de pohce ordonna le 7 juillet 1790, sur la réquisition de M. Mitouflet de Beauvois, procureur-syndicadjoint de la Commune, que la déclaration du i^r mars 1781 et l'arrêt de règlement du Parlement du Paris du 9 janvier 1789 contre les jeux de hasard seraient exécutés dans toutes leurs dispositions. Mais le tribunal de police ne disposait par lui-même d'aucune force active, et l'opinion ne le secondait pas. Peuchet, en relatant dans le Moniteur l'ordonnance du tribunal, la critiquait indirectement par des considérations sur l'inviolabiHté du domicile.

L'impuissance du tribunal étant clairement démontrée, le Conseil général de la Commune décida, le 7 février 1791, l'envoi d'une adresse à l'Assemblée nationale pour solliciter une loi répressive. L'adresse fut présentée le jeudi 17 par l'abbé Mulot ; le président Duport le reçut poliment et l'invita aux honneurs de la séance, mais l'adresse fut renvoyée aux comités de constitution et de jurisprudence criminelle. Elle y resta ensevehe. Le lundi 5 décembre on demanda le rapport du comité de législation, et l'Assemblée ordonna qu'il fût présenté dans la séance du 1 5 décembre ; le comité ne déféra pas à cette injonction. Une dernière tentative fut faite auprès de l'Assemblée législative le 19 février 1792, à propos de l'assassinat d'un particulier coupé en morceaux par un domestique voleur et joueur ; sous l'impression d'hor-

reur que lui causa le récit de ce crime, l'Assemblée mit la loi sur les jeux à la suite de l'ordre du jour ; mais il n'en fut plus question.

Les jeux publics ne se ralentirent pas sous la Terreur; la Commune eut l'air de s'en émouvoir, ainsi que le témoigne le curieux arrêté du 19 février 1793, dont voici le texte : « Le Conseil arrête comme mesure générale de police que « les noms de tous les joueurs saisis depuis le 10 août dans « les maisons de jeux et de ceux qui le seront par la suite a seront imprimés , affichés et envoyés aux quarante-huit « sections; la liste des joueurs sera lue tous les jours au « Conseil général. »

Il paraît que cette lecture récréative ne corrigea ni les dupes, ni les fripons, car le même Conseil général la corrobora le 6 août suivant par des mesures de surveillance contre « les fripons qui prennent le masque du républicanisme et « de la plus douce fraternité afin de dépouiller plus aisément oc leurs frères... » (Moniteur du 8 août 1793.)

Et ce fut tout. La république terroriste, épuisée par tant d'éloquence, laissa les choses suivre leur cours. Le Directoire, en établissant un gouvernement à formes régulières, s'occupa des jeux au point de vue particulier de sa police, qui sut tirer parti des maisons de jeu dans l'intérêt de ses informations et aussi de son budget. Cette espèce d'association entre le gouvernement et les tripots fit naître chez les honnêtes gens des scrupules qne Boissy d'Anglas exprima dans le Conseil des Cinq-Cents le 9 novembre 1796 ; il n'y rencontra qu'un seul opposant •: ce fut l'ancien conventionnel Le Cointe, l'un des fauteurs de l'attentat des 5 et 6 octobre 1789, l'un des anciens complices de Robespierre. La campagne entreprise par Boissy d'Anglas, soutenu par les députés Pérez (du Gers) et Richard (des Vosges), demeura sans résultat.

Mais l'année suivante vits'accompHr dans le régime des jeux un changement qui préludait et concourut à une révolution politique. La loi du 8 thermidor anV(26 juillet 1797) accordait au Directoire exécutif une somme d'un peu plus de 5 miUions pour subvenir aux dépenses de la police générale ; le même jour, le titulaire de ce portefeuille, Lenoir Laroche, était

obligé de le résigner après l'avoir gardé vingt jours. Le Directoire, qui comptait sur son dévouement, se défiait de son énergie. On lui donna pour successeur un homme capable de frapper contre les royalistes, contre les Chambres, contre la presse et contre les électeurs, le coup d'État qui s'accomplit en effet le i8 fructidor suivant (4 septembre 1797). Ce successeur s'appelait Pierre-Jean-Marie Sotin de la Coindière. C'était un avocat de Rennes, qui s'était porté l'un des accusateurs de l'odieux Carrier, et qui passait à ce titre pour un a homme à poigne »; 11 ne justifia que trop cette opinion par ses actes; c'est lui qui disait tranquillement aux représentants Bourdon de l'Oise et Rovère en les envoyant à Cayenne : « Messieurs, je vous souhaite un bon voyage ; (( voilà ce que c'est que la révolution. »

Sotin estimait que les cinq millions alloués par les deux Chambres pouvaient suffire aux dépenses ordinaires, mais qu'on y puiserait difficilement les ressources nécessaires pour les frais généraux du coup d'État républicain en préparation. Cette préoccupation le disposait naturellement à écouter les propositions qui lui furent soumises par un simple employé, le caissier du ministère, qui n'était pas, paraît-il, le premier venu : c'était « un homme tombé dans le demi-jour », pour répéter l'expression singuHère du mémoire inédit où je puise ces renseignements (mémoire de M. Davelouis à l'empereur Napoléon I^r, 12 novembre 181 1. Arch. Nat. Secrétairerie d'État AF IV 1306). Sotin adopta le plan qui lui était soumis d'une ferme générale des jeux à raison de 75,000 francs par mois% et il accepta de la même main deux fermiers-généraux associés qui furent MM. Perrin l'aîné et Bazouin. Les fermiers donnèrent quinze mille louis de pot-de-vin, dont 10,000 pour... (le mémoire laisse le nom en blanc), et $,000 pour le caissier, que M. Davelouis compare assez ingénieusement au soldat suisse qui vendit pour un écu le diamant de Charles le Téméraire. Telle fut l'obscure origine du système

I. Oii trouve quelques détails et quelques chiffres différents de ceux de M. Davelouis dans les Soirùs de Frascati (1824, in-i2;, curieux petit ouvrage où des renseignements positifs et d'apparence exacte se mêlent au récit romanesque des aventures attribuées à l'uûaginaire chevalier de S.uut-Fulcrand ; mais le récit de M. Davelouis mérite plus de confiance.

qu'on a justement défini « le vice en régie » et qui dura quarante ans. On en attribue communément h création au génie administratif de Fouché, qui n'en fut que l'héritier, et qui porta successivement la redevance des fermiers à 1,200,000 et à 1,500,000 francs par an. Cet état de choses dura jusqu'au 15 septembre 1802, date de la suppression du ministère de la police générale. Le préfet de police Dubois, qui reçut la ferme des jeux dans ses attributions , la concéda sur-lechamp à un rival de M. Perrin, M. Jacques Davelouis, qui en donna quatre millions par an, tout en réduisant à dix les trente-cinq maisons de jeu ouvertes dans Paris. Mais le cré dit de M. Perrin l'aîné, éclipsé momentanément avec la puissance de Fouché, reparut avec elle. Le ministère de la police fut rétabli le 10 juillet 1804; dès le lendemain, à six heures du matin, un envoyé de Fouché se présentait chez M. Davelouis, lui signifiait la cassation de son bail et lui en faisait consentir un autre, dans lequel il prenait pour cointéressés MM. Maurin et Bazouin, anciens associés de ses prédécesseurs. En même temps, Perrin l'aîné recevait, à titre de compensation, la ferme générale des jeux dans toute la France, Paris excepté, 'moyennant un million par an. Cette dernière création de Fouché ne tint pas contre les réclamations de l'opinion publique. L'Empereur, par un décret du 24 juin 1806, prohiba les jeux de hasard dans tout l'Empire, moins Paris et les villes d'eaux minérales ; c'est à celles-ci que se trouva réduit le privilège de Perrin.

Mais Jacques Davelouis ne tarda pas à commettre une grave imprudence. La campagne d'Ulm et d'Austerlitz venait de commencer; Davelouis s'avisa d'invoquer la clause de son traité qui réduisait son fermage de 600,000 francs en cas de guerre. Fouché le prit au mot, en cassant définitivement le bail des jeux. M. Maurin était mort ; Perrin l'aîné le remplaça comme seul fermier en titre avec un bail de six années, un intérêt de 25 pour 100 étant seulement conservé à MM. Bazouin et Davelouis. Ce dernier, dans un de ses nombreux mémoires, dont les plus intéressants sont encore inédits, se plaint de ne plus toucher que 86,000 francs par an pour sa part. Le pauvre homme !

Le 3 juin 1810, Fouché fut renversé pour la seconde fois

et exilé dans son duché d'Otrante. Il semblait que ce fût au tour de Davelouis de remonter avec le bon côté de la bascule; cela ne marcha pas tout seul. L'excellent duc de Rovigo, bon homme mais tant soit peu brutal, commença par coffrer Davelouis avant de lui donner sa confiance. Mais enfin Perrin avait fait une fortune énorme ; sa faveur auprès de Fouché devenait une cause de disgrâce auprès du duc de Rovigo. Develouis, mis en liberté par l'intervention du comte Daru, s'assura le concours d'un fort capitaliste, M. Jean Collet, offrant ainsi, selon sa remarque assez fine, (( cette garantie de fortune si peu nécessaire et dont on n'avait a jamais parlé que depuis que le sieur Perrin était devenu «riche». Malgré tout, la combinaison Davelouis échoua ou dura peu. Il eut des associés imposés qui naturellement l'évincèrent ; c'est ainsi qu'il fut remplacé dès 1813 par M. Bernard, puis par M. Roger comte de Chalabre, ancien officier au régiment de Savoie-Carignan, chevalier de Saint-Louis, fils de ce marquis de Chalabre qui, avant 1789, tenait Je jeu chezla Reine, avec le titre officiel de « banquier de société «•suivant la Cour ^ ».M. de Chalabre fut le dernier fermier qui ait tenu son bail de la police.

A la suite du rapport de M. le comte Beugnot sur le budget de 18 18, on décida que la ferme des jeux serait abandonnée à la Ville de Paris, sous la double condition que la Ville la mettrait en adjudication pubhque et qu'elle verserait au Trésor une somme annuelle de 5,500,000 francs, applicable aux dépenses de l'Opéra, des hôpitaux, des colons, etc. {Moniteur du 14 octobre 18 18). La première adjudication publique ^ut lieu le 10 octobre; il y avait dix concurrents; celui qui l'emporta, moyennant 6,826, 500 francs de fermage annuel, fut Boursault-Malherbe, ancien comédien, ancien directeur du théâtre du Marais , ancien député à la Conven-

I . Jean-Pierre Roger de Chalabre mourut le 23 juillet 1783, à quatre-vingtun ans. Il fut sans doute l'ami de Greuze, car j'ai trouvé une dédicace manuscrite à M"»» la comtesse de Chalabre sur le papier qui garnit par derrière deux pasteU où Greuze a répété les deux plus jolies têtes de son tableau l'Accordée de village. C'est à la générosité de son fils que le Musée du Louvre doit les deux sarcophages égyptiens qui avaient appartenu au surintendant Fouquet et que M. de Chalabre fils avait retrouvés dans sa propriété de Longthamps, où ils avaient été enfouis on ne sait comment ni à quelle époque.

tion, mort le 2$ avril 1842, à quatre-vingt-dix ans, laissant à deux rues de Paris son nom et celui de sa fille Léonie. Il eut pour successeur dès 1820 M. Jacques Benazet, son associé, qui fit renouveler son bail jusqu'au 31 décembre 1836, époque de la suppression définitive des jeux publics. M. Jacques Benazet, né en 1778, est mort le 13 mars 1848.

Le second étage de la maison Frascati fut occupé, de 1845 à 1852, par un cercle avec table d'hôte, tenu par M^e Constant, connue sous le nom de Delphine Humbert, qui avait appartenu, dans les premières années de la Restauration, au second Théâtre-Français. C'est M}^<^ Humbert qui créa le 27 mars 1821, dans la tragédie de Frèdégonde et Brunehaut de Népomucène Lemercier, le rôle de Frèdégonde, repris le 5 novembre 1842 par W^^ Rachel à la Comédie-Française. Mlle Humbert est morte en 1857. La distribution primitive de cette œuvre tragique était bien remarquable : les premiers rôles d'hommes étaient tenus par MM. Joanny, Victor, Lafargue et Auguste, tandis que deux bouts de rôle avaient pour interprètes Provost et Frederick Lemaître.

Une des célébrités de la maison Frascati, ce fut le coiffeur L.-N. Plaisir, qui portait en 1827 le titre de coiffeur ordinaire de S. A. R. Mgr le duc d'Angoulême. Écoutons-le parler de lui-même : « 11 n'est pas de mois qui ne voie ce éclore quelque invention de lui; la poudre à teindre les œ cheveux, son nœud qu'on nomme nœud à la Plaisir, ses « postiches dont les effets sont si connus ; enfin ses coiffures, ce toujours nouvelles et originales, ont répandu son nom... ce II a composé des coiffures en rosaces qui ont joui d'un œ grand succès ; il possède le talent d'introduire ^avec goût oc des étoffes dans les cheveux. » De L.-N. Plaisir à Edmond Lespès, coiffeur de la littérature et des arts, la transition est facile, et il m'est doux de consigner ici le témoignage de ma sympathie pour cet homme d'esprit, qui, rapidement enrichi par son travail, se borne aujourd'hui à entretenir ses clients et ne les rase plus qu'en paroles.

Mais si l'emplacement est le même, le logis a bien changé. Après la suppression des jeux, la famille d'Osmond avait morcelé le domaine ; avec les jardins Frascati disparut le délicieux hôtel construit par Brongniart pour le receveur-

général Taillepied de Bondy. Et puisque ce dernier nom revient sous ma plume, on me permettra de compléter ici par un détail biographique qui n'est pas sans intérêt ce que j'ai déjà dit de cette famille à la page 286. On a vu que le comte de Bondy, le chambellan de l'Empereur, avait épousé Mli« Sophie Hamclin, et qu'il avait un beau-frère A.-M.-R. Hamelin, mari de Mlle Lormier Lagrave. Cette Mme Hamelin était la charmante créole qui brilla sous le Directoire et qui, toujours belle, spirituelle et charmante, mourut septuagénaire dans les dernières années du second Empire. Des actes authentiques, faisant partie de mon cabinet, donnent à Mme Hamelin les seuls prénoms de Jeanne-Geneviève ; cependant elle se faisait nommer Sophie comme sa bellesœur la comtesse de Bondy, née Hamelin, ce qui pourrait amener des confusions de personnes, si l'on n'était prévenu.

Un tailleur appelé Buisson vint occuper les appartements du premier étage de la maison reconstruite et surélevée après la suppression des jeux. Il eut l'honneur d'habiller Honoré de Balzac, et, qui plus est, de lui plaire et de devenir son ami. Lorsque le grand remancier, fuyant les importuns et les créanciers, voulait se soustraire à tous les regards, le tailleur lui donnait asile dans une des chambres du dernier étage, alignées comme des cellules sur un long corridor, et qui, vers l'encoignure du boulevard, étaient occupées ordinairement par les ouvriers de Buisson. Balzac a récompensé son ami le tailleur en lui décernant l'immortalité : il l'a nommé plusieurs fois dans ses œuvres.

L'année 1846 vit apparaître, à l'angle du boulevard et de la rue Rjchelieu, le café Frascati, que sa décoration artistique et le prestige d'une très belle personne installée au comptoir ne préservèrent pas d'une décrépitude rapide. A de certains moments, la foule était si grande devant le café Frascati que le mari de la belle limonadière dut requérir un jour une escouade de gardes municipaux pour maintenir Tordre et la décence. Mais le lendemain ces honnêtes serviteurs de l'État refusèrent d'accomplir un service qui leur paraissait incompatible avec la dignité de leur uniforme; et le préfet de poHce leur donna pleinement raison. Peu de temps après, la belle limonadière disparut mystérieusement, et

avec elle la vogue du café Frascati, qui fut obligé de fermer ses portes.

Cette même encoignure fut occupée plus tard par la librairie du Petit Journal; c'est aujourd'hui l'office d'un changeur.

Au-dessus, dans le trumeau gauche de la première fenêtre de l'entresol, près de l'angle du boulevard, se trouve une stèle de pierre dure, encastrée dans la muraille et contenant l'inscription suivante :

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