‹ La maison no 3 de la rue de ProvenceChapitre 20 sur 51 · TENTATIONS. — CONFIDENCES FAISANT SUITE AU MANUSCRIT · texte numérisé non relu

TENTATIONS. — CONFIDENCES FAISANT SUITE AU MANUSCRIT

Si jamais ces souvenirs devaient être lus par d'autres que par les amis intimes auxquels ils sont destinés, j'avoue que je n'oserais raconter la résolution que je pris durant cette nuit. Or donc, me voyez-vous, seul dans ma chambre, avec une dettef qui dépassait de beaucoup mes ressources, avec une injure pour laquelle je ne pouvais, poui: ainsi dire, demander du sang qu'à prix d'argent \ avec une nouvelle passion au cœur, car j'étais tout à coup devenu jaloux de M. de Pavie? Me voyez- vous calculant, supputant les valeurs de tout ce que possédais : meubles, cadres, bijoux, et mes couleurs, et mon piano, et n'arrivant jamais à parfaire la somme que je venais de perdre? Me voyez vous encore, allant et venant dans ma chanibrç, cherchant à qui je pourrais emprunter cette somine, et trouvant à peine cinquaute louis en additionnant tous les amis de mon âge, car je ne comptais pas ceux qui, une fois leurs folies de jeunesse passées, arguent de leur expérience ou de leurs cheveux gris pour laisser dans rembarras, quelquefois dans la misère et dans la honte, le jeune homme qui n'a été ni plus imprudent ni plus coupable qu'ils n'ont été eux-mômes? Me voyez-vous devant toutes ces impossibilités, perdu, désespéré, demandant au hasard, à Dieu, à une soudaine inspiration une ressource imprévue? Comprenez comment put m'arriver une détestable pensée?

Je devais de l'argent à M. de Pavie, j'en devais à madame de Frobental. Imaginez-vous ce nom, résonnant tout à coup au milieu du tumulte de mes idées : madame de Frobental.

dont je savais de si terribles secrets, une mère qui avait voulu la mort de son enfant!.. Me pouvais-je donc pas aller à elle, et, pour prix de mon silence , lui emprunter pour quelques jours cette somme qui m'était nécessaire ? Cette idée me vint, je m'en détournai comme de ces fantômes qui se dressent devant vos yeux pendaat les nuits de délire. J'avais beau la fuir, elle me poursuivait sans cesse ; elle m'ap* pelait, elle me sollicitait, elle me criait : Je suis t^ dernière ressource ! » Je luttais de toutes mes forces, en appelant à mon aide et l'indignité d'un pareil marché et la difilculté de le proposer à une femme ; mais la nécessité étouffait la voix de mon cœur sous le mot inflexible : « C'est ton dernier espoir! »

Alors je composai avec moi-même. Je me dis que, puisqu'il fallait arriver à cette honte, il fallait au moins le faire avec toutes les chances possibles de succès. Pour cela, il fallait encore m'éclairer sur le compte de madame de Frobental. Je courus donc aussitôt au tiroir où j'avais enfermé le ma- Quscrit qui m'avait été remis dans la journée et près duqud j'avais placé le portefeuille qui avait été oublié chez moi par le comte de Sainte-Mars.

Hélas! de ce portefeuille en tr' ouvert sortaient de petit» bouts de billets de banque, comme des plis d'une robe légèrement relevée un pied charmant, une jambe fine et fuselée. Oh! quelle infernale tentation! C'était là mon affaire, c'était là l'argent que je cherchais, la réponse que je demandais à Dieu et au hasard. Je n'hésitai pas un moment, j'ouvris U portefeuille, j'enlevai les billets, je les comptai : ils étaient dix. Je tombai assis sur une chaise, le cœur plein d'une joie furieuse. Je pouvais me battre le lendemain... Je regardai cet argent comme mien, sans penser un moment que je m'emparais d'une somme qui ne m'appartenait pas. Qu'elle eût été laissée chez moi à dessein ou qu'elle eût été oubliée par mégarde, je faisais un crime égal; car, d'une part, j'acœptai le marché honteux que j'avais repoussé le matin de toute mon indignation, ou, d'un autre côté, je commettais, pour ainsi dire, un vol, quelle que fut d'ailleurs mon intention de rendre cette somme. Rien ne me vint de ces idées, je fus tout au bonheur inespéré qui m'arrivait. J'en poussai un

cri qui ébranla la maison. J'allai décrocher mes épées, et je me mis aussitôt à espadonner contre les matelas de mon lit, que je lardai à tour de bras.

J'en étais là de cet exercice, lorsqu'un coup frappé discrètement à ma porte arrêta l'impétuosité de ma valeur. Je crus avoir mal entendu, et je n'ouvris point d'abord; mais un coup plus vif vintm'averlir que quelqu'un me voulait parler. Quoique les réflexions auxquclîcsje venais de me livrer eussent un peu apaisé l'ivresse que j'avais rapportée de chez madame Smith, j'étais entrain d'espérances folles, et je m'imagioais que madame de Sainte-Mars, pressée de quelque crainte ou de. quelque remords a mon égard, désirait me voir, me consoler, me donner peut-être du courage. Je courus donc ouvrir ma porte avec empressement.

Au lieu de la figure avenante de la chambrière de madame de Sainte-Mars, j'aperçus le vieux visage d'une vieille femme- Je lui demandai assez brutalement ce qu'elle voulait de moi. Une voix humble me répondit :

— Mddenloiselle Justine vous a entendu rentrer et elle désirerait vous parler.

— Qu'est-ce que ça, lui dis-je, mademoiselle Justine?

— C'est la jeune lille que vous avez arrachée à la colère de M. de Frobental.

Le retour de ce nom me frappa en ce moment plus qu'il n'avait encore fait. Je me rappelai que, dans son billet, M. de Sainte-Mars me disait que la femme que j'avais sauvée le matin était désignée sous le nom de Justine dans le manuscrit qu'il m'avait rerais.

Quoique mon espritne pût en ce moment comprendre quels liens rattachaient les unes aux autres toutes les personnes avec lesquelles je me trouvais en contact, quoique ma querelle avec M. de Pavie dût me sembler très-indépendanle de ce que je savais ou de ce que je pouvais apprendre sur madame de Frobental, je fus cependant comme instinctivement averti qu'il y avait dans tout (îela quelque chose de prémédité, de résolu, et que j'étais le jouet de quelque sale intrigue. Cet argent et ce manuscrit que je possédais ne me venaient-ils pas'a'un M. de Sainte-Mars? Fanny ne portait-elle pas ce nom? madame de Frobental n'avait-elle pas été autre-

fois la maltresse d'un homme qui Tayait porté? Une femme qui me paraissait dans la dépendance de M. de Favreuse, Toocle de madame de Frobental, madame Smith enfin, n'a- Yait-elle pas réuni ces deux femmes dans une même soirée , et cela le jour où j'avais moi-môme rencontré im homme qui me confiait, sans raison apparente, des secrets auxquels je semblais devoir être parfaitement étranger? La duchesse, en nie prêtant cet argent, l'argent avec lequel j'avais joué, n'avait-elle pas voulu prendre sur moi quelques avantages dont j igaorais la portée ? La façon plus que grossière avec laquelle M. de Pavie m'avait cherché quereUe , tout cela ne cachait-il pas un mystère qu'il était bon d'éclaircir avant d'aller plus loin? Et Justine, presque assassinée par M. de Frobental le fiLs, ne se trouvait-elle pas mêlée à tout cela?

Je ne gardai pas la moindre hésitation, et, après quelques instants de réflexion, je dis à la garde-malade que j'étais prêt à la suivre et À monter chez la jeune fille qui me demandait.

En entrant chez elle , je la trouvai levée; elle était assise dans un vaste fauteuil. Elle me parut moins abattue qu'elle n'eût [dû l'être après la scène épouvantable dont elle avait <lté la victime le matin même. Lorsque je l'examinai à la lueur de la chandelle qui brûlait près d'elle sur un guéridon, je remarquai dans ses yeux une ardeur étrange et une sorte d'égarement qui me tirent craindre que la fièvre ne l'eût envahie jusqu'au délire. Mais j'eus bientôt l'explication de cette animation extraordinaire, en apercevant près de la malade un verre dans lequel il restait quelques gouttes d'eaude-vie.

— Gomment, dis- je à la vieille femme, lui avez-vous permis de boire cela dans l'état où elle se trouve?

La vieille attacha sur moi un regard irrité.

—Venez- vous nous faire de la morale ici? me dit-elle d'une voix acre, mais avec celte netteté de prononciation qui n'appartient guère qu'aux gens qui savent bien parler^ Justine ne sort pas d'une maladie de quinze jours, comme vous, qui venez de vous ghser si bôtejnent, au risque de vous tuer ; elle a été un peu secouée, voilà tout. H fallait bien lui donner le courage de vous raconter ce qu elle a à vouô dire.

Si ce n'eûrétéla vivç curiosiié que m'inspiraient fgutes ces rencontres fortuites de personnages probablement liés léâ uns aux autres par un intérêt que je voulais connaitre, si ce n'eût été cette curiosité, j'aurais cédé au dégoûtque mecausèrent ce spectacle et ces paroles de la vieille femme, et je me serais retiré. Je restai cependant ; en m'adressant à Justine, je la priai de bâter ses confidences, et de me dire surtout en quoi je pouvais lui être utile.

Je pus alors la mieux voir que je n'avais fait, et je remarquai la beauté de ses traits, qui avaient gardé leurs admiraples lignes sous la flétrissure dont la misère ou le vice les avaient empreints.

Elle me regarda à son tour et me dit d'une voix irritée:

— Ahl êtes-vous dune comme votre père, un marchand de sentences morales et un faiseur de mauvais tours?

On doit comprendre à quel point dut m'é tonner l'apostrophe où se trouvait mêlé le nom de mon père et en des termes si peu convenants.

— Qu'est-ce que mon père peut avoir à faire en tout ceci, mademoiselle, et que signifie le ton dont vous me parlez?

— Ce quil signifie, reprit Justine en me prenant la main, je vais vous le dire, et puis après vous verrez s'il vous convient de me sauver des persécutions dont je suis l'objet, ou de me laisser me détendre moi-même. Si vous me réduisez à cette extrémité, le scandale qui résultera de ma défense sera votre ouvrage ; je veux vous l'épargner, car c'est à vous que je dois la vie, et, quoi qu'on puisse dire de moi, je n'oublie rien, ni le mal, ni le bien qu'on me fait.

J'écoutaiscette femme avec un profond étonnement, ne sachant si je rêvais, m'égarant dans ce dédale de personnages qui m'étaient inconous la veille et auxquels je me trouvais tout à coup lié par mon père.

Comme si cette pensée eût frappé Justine en même temps que moi, elle s'écria tout à coup en riant follement et amèrement :

— Hein, n'est-ce pas, mon cher, que c'est une drôle de chose que ce soit vous qui m'ayez sauvée, lorsque c'est votre père qui m'a perdue?...

Le ton de cette femme m'étonna peut-être encore plus que

W8 paroles. Justine remarqua ma surprisfi, .^t, changeant encore de manières, elle reprit avec une douceur pleine de grâce :

— Oh ! je n*ai pas toujours été ce que vous me voyez; la misère et le vagabondage sont une école où on apprend vite àparler mal comme à vivre mal... Mais qu'est-ce que tout ça fait au secret que j'ai à vous dire? Je ne veux le bien de personne, le nom de personne...

— Folle... folle que lu es... dit la vieille femme d'un ton farouche; et la vengeance... la vengeance... tu me la dois!..

-Je n'en veux pas, dit Justine. On m'a plantée sur la terre pour y devenir ce que je pourrais. . . Eh bien ! qu'on m'y laisse L-omme on m'y a jetée, je n'en demande pas plus, je n'en veux pas plus. Quelques sous seulement pour que je ni'enailie en AUemagneou en Italie : j'y vivrai de moi-môme. H faut que vous arrangiez ça, vous, ajouta cette fille en se tournant vers moi, vous y êtes aussi intéressé que personne.

— Mais pourquoi? lui répondis-je alors.

— Pourquoi? je vais vous l'expliquer. Mais d'abord il faut que vous sachiez ce qui a amené la scène d'aujourd'hui; puis, quand vous connaîtrez les gens à qui vous allez avoir affaire, je vous ferai comprendre pourqtjoi vous devez me sauver, pourquoi il ne faut pas que tout ça arrive en justice.

Elle s'arrêta et reprit ; -

— Et pourtant, s'il y a un Dieu au ciel, il devrait me donner le courage de les mener tous devant une cour d'assises; je pourrais bien y laisser ma tête, mais ils y laisseraient leur kouneur.

Elle se secoua violemment sur son fauteuil; puis elle s'écria avec une profonde terreur :

" Non, non, pas de prison, et puis au bout de tout cela, la guillotine... Qu'ils me laissent m'en aller! un passe-port et trois sous par lieue, c^est tout ce que je leur demande. Il n'y ^ pas de mendiant à qui on le refuse ; et si vous n'avez pas assez de pouvoir pour me l'obtenir, vous dont le père est un

gros employé du gouvernement, la duchesse de Frobental,

elle...

Justine s'arrêta encore) et, me regardant fixement, elle me dit brusquement:

— Est-ce que vous l'avez vue ce soir ?

— Oui, répondis-je, je l'ai vue.

— Gomment est-elle faite? reprit-elle.

Et sans attendre ma réponse, elle ajouta :

— Oh 1 ce doit être une méchante femme, car elle sait que j'existe, elle doit le savoir... D'ailleurs, si elle ne le sait pas, vous le lui direz, vous, et puis nous verrons un peu ce qu'elle fera.

— Oui, oui, nous verrons ce qu'elle fera 1 dit sourdement la vieille en levant au ciel ses deux poings fermés-

— Mais tenez, s'écria vivement Justine, vous ne devez rien comprendre à ce que je vous dis ; voici la chose comme elle s'est passée.

Justine parut se recueillir; je m'assis près d'elle, et elle reprit d'un ton brusque qui lui semblait habituel :

— Vous connaissez la Sainte-Mars, n'est-ce pas?

— La Sainte-Mars 1 répétai-je avec un mouvement d'indignation.

— Eh oui, la Sainte-Mars, reprit Justine en ricanant. Mais au fait on m'a dit que vous en étiez amoureux à en faire m maladies. Écoutez-moi donc bien, mon cher, et ce que jij vais vous apprendre doit vous profiter, non-seulement poui le compte de votre père, mais encore pour le vôtre.

Quoique profondément indigné d'entendre profaner le noni de m^ belle Fanny, je me décidai à être patient pour appreo dre comment mon père pouvait être immiscé dans toutei ces affaires; je ne fis point d'observation à ce que Justine venait de me dire, étoile reprit d'elle-même :

— Il y a de cela trois mois, madame Sainte-Mars n'avai pas encore jugé à propos de s'établir en veuve de Waterloo! elle s'appelait tout bonnement Fanny, et elle demeurait un quatrième mansardé du faubourg Saint-Denis, dans deid chambres, dont elle appelait la plus grande son salon, parci qu'il y avait un piano et six chaises en velours d'Utrecht. li beau jour, elle eut envie de se faire un état et de preiidri des leçons de musique pour apprendre à chanter le vaude ville. Vous savez, ou vous ne savez pas que je suis maîtres» de piano; madame Sainte-Mars demeurait sur mon carré;] m'arrangeai avec elle pour lui donner des leçons à trent

SOUS le cachet. Si à cette époque-là j'avais voulu écouter ses bayardages, et Tentendre raconter ses prétendues histoires avec le comte de Sainte-Mars, je n'en serais pas où j'en suis aujourd'hui; mais je la haïssais d'instinct, cette femme. Et dès que je lui avais seriné ses romances et ses couplets, je prenais mon cachet et je m'en allais. Un matin tout déménagea à la fols : femme , meubles , et mes cachets qu'elle ne m'avait pas payés. Ce n'était pas la première fois que ça m'arrivait et je ne m'en serais pas autrement occupée, quoique j'eusse appris qu'elle avait fait fortune, lorsqu'un matin à une heure où Ton ne vient chez personne , un monsieur que je ne connaissais pas vint sonner à ma porte, puis un autre, et tous les deux.. .

Justiae s'arrêta, et, après un moment d'hésitation , elle reprit :

- Mais il n'y a pas besoin que vous soyez , comme moi, une heure à comprendre les scôues qu'ils me firent tous deux, je vais vous dû*e comment ça était arrivé. L'avantyeille de ce jour-là , il y avait eu souper chez madame de Sainte-Mars...

Chaque fois que Justine prononçait ce nom, j'étais saisi ,d'un tressaillement d'indignation et de colère; mais je voulais absolument savoir où devait aboutir ce récit, et je me contenais de mon mieux.

Justine continua ainsi :

- Le marquis de Pavie avait voulu montrer le bel appartement qu'il lui avait fait arranger dans cette maison-ci. Il avait donc invité quelques-uns de ses amis, et parmi ceux-là se trouvaient le petit comte de Sainte-Mars et le duc de Frobental qui a été arrêté ici ce matin , deux scélérats, entendez-vous? l'un avec sa mine de chat et ses manières veloutées, l'autre avec sa tête de cheval et ses brutaUtés de portefaix. Mon Dieu ! inon Dieu! fit Justine en élevant la voix, quels misérables sous de grands noms !

Ce que j'avais aperçu de ces deux messieurs me donnait le droit de croire que ce jugement n'avait rien d'exagéré au fond; et comme Justine paraissait tombée dans une profonde distraction , je l'engageai à continuer en lui disant :

- Eh bien, que se passa-t-il à ce souper?

^ Oh ! mon Dieu, fit-elle avec dégoût, tout ce qui se passe dans ces orgie^-là... A la fin du souper, il s'éleva une discussion sur la vertu des femmes. Le du^ de Pavie se mit à se lamenter sur les infortunes des pauvres filles trompées par les promesses des hommes! Il faisait là Thistoire de sa belle... plutôt il répétait celle qu*elle lui avait racontée, car vous comprenez bien qu'en face du fils du vieux comte, la belle Sainte-Mars n'avait pas pu faire croire au duc qu'elle avait été réellement mariée ; elle avait donc fait ses variations sur un autre thème. Elle lui avait dit comment elle avait été séduite par le général de Sainte-Mars qui lui avait promis de l'épouser, puis comment il avait manqué à sa parole, puis...

Justine s'arrêta encore une fois , et s'écria soudainement :

— Et c'est pourtant possible qu'elle ait dit vrai!... Et pourquoi n'aurait-elle pas été une (lauvre enfant, misérable abandonnée comme tant d'autres qui vont devant elles sans fortune, sans guide, tendant la main au premier hasard qui leur donnera à manger? Et si elle a rencontré un de ces boa mes qui jouent toute l'existence d'une femme pour un caprice qui ne les occupera plus le lendemain, qui peut dire que c'est sa faute d'être devenue ce qu'elle est? Elle a tourné au libertinage... eh 1 mon Dieu, j'ai bien tourné au crime, moi...

— Vous ? m'écriai-j'e.

Justine ne m'entendit.pas, et elle reprit en s'exaltant :

— C'est elle quia raison.., elle prendra sa revanche sur les dots... et sur...

Justine se retourna vivement vers moi, et me regardant d'un air dédaigneux, elle reprit :

— Oh ! je suis sotte de vous raconter tout ça. Vous êtes amoureux de cette femme, et Dieu sait où elle vous aurait mené.... Dis donc, s'écria-t-clie en s'adressant à la vieille femme, dis donc, la marquise, tu me parlais tout à l'heure de vengeance, en voilà une... faire ruiner et peut-être déshonorer le fils pour punir le père !... hein?

La vidlle femme répondit :

— N'aie pas peur, ça lui arrivera sans ça.

DE LA ïilJt DE PROVENGE. t&t

On doit concevoir quels étaient mon incertitude et mon embarras au milieu de ces paroles sans suite et qui appelaient mon attention tantôt d'un côté, tantôt de Taulre, me feant deviner çà et là des événements auxquels je croyais comprendre quelque chosa sans jamais avoir le temps de m'en assurer. Je ne saurais mieux comparer ma position qu'à celle d'un homme ballotté au milieu d'une vaste étendue d'eau, perdu dans une nuit obscure et sous un ciel chargé de nuages. A chaque moment des éclairs glissent à riiorizon, il regarde, il croit voir de ce côté la rive <|u'il cherche; mais à l'instant la nuit revient, un contre-éclair brille d'un autre côté et lui montre la rive à l'endroit opposé ; il se tourne de ce côté, une autre lumière arrive et le trompe encore. Il erre ainsi sans savoir où se diriger, moins sûr de lui, plus aveuglé par ces fausses lueurs que s'il était resté te une nuit profonde.

Toutefois il y avait en moi je ne sais quelle conscience de riiitérOt puissant et personnel que j'avais d'apprendre ce que celte femme avait à me dire C'est saus doute ce sentiment '"jiiime donna la patience de l'écouter, malgré l'incohérence de ses paroles et la colère ciu'elles me faisaient éprouver toutes les fois qu'il était question de madame de Sainte- Mars.

Justine en était revenue à son récit , et voici ce qu'elle ,ai'ju[a:

! - Je vous disais donc qu'il y avait eu une discussion sur lîi vertu des femmes. Le marquis de Pavie posait sa belle en viclime, et le duc de Frobental, qui plaisante à la manière «l^s chevaux de baquet, lui disait un tas de grossièretés, 'orsque voilà la Sainte-Mars qui s'écrie (on avait un peu bu, et les paroles venaient vite et sans réllexion) ; voila donc là Sainte-Mars qui s'écrie :

- Pardienne ! ça vous va bien, monsieur de Frobental, de 5ie traiter comme vous faites, vous dont la mère a de par Iç ffiûnde des enfants qui grouillent peut-être sur le pavé avec •es mendiants.. .

- Des enfants ! s'écria le duc de Frobental en fureur.

- Tout au moins il y en a un, reprit la SainterMars.

163 LA HAISON N<» S

Le petit comte de Sainte-Mars, le plus mauvais coquin de | la terre, voulut se mettre entre eux deux.

Encore une fois Justine s'interrompit pour dire comme par réflexion :

— Il y a entre le petit comte et la Fanny. quelque chose que je ne sais pas, car il n'est pas homme à lui laisser ainsi porter le nom de son père , si elle ne le tenait pas par une infamie. Quoi qu'il en soit, voilà le petit comte qui, pour éviter un esclandre, se met à dire :

— Voyons, Frobental, allez-vous vous fâcher de ce que dit cette folle de Fanny ? elle est un peu grise.

A ce mot, la Sainte-Mars partit d'un éclat de rire à n'en plus finir: puis, lorsqu'elle fut cahnée, elle se mit à dire :

— Et c'est bien à vous de me démentir, monsieur de Sainte-Mars, car si la maman de monsieur a fait des siennes, votre père en savait quelque chose, puisque la fille en question est la fille du comte de Sainte-Mars.

— Mon père vous l'a-t-il dit? reprit le jeune comte de Sainte-Mars, qui oublia un moment ses allures de prudence pour se jeter sur cette nouvelle comme sur un bon morceau.

— Il a mieux fait que de me le dire... il a...

Justine suspendit son récit, et, se grattant le front, elle reprit en paraissant chercher la solution d'un problème qui l'embarrassait :

— Ils m'ont assez souvent raconté cette scène> chacun de son côté, pour que je sois bien sure que cela s'est passé ainsi... Oui, elle s'est arrêtée tout court à ce moment-là... Elle a compris qu'elle allait en dire plus qu'elle ne voulait ; et quoiqu'elle leur ait juré vingt fois depuis qu'elle n'en savait pas davantage, elle eu tait plus qu'elle n'en dit, ou peut-être at-elle entre les mains des "preuves !... Enfin, quoi qu'il en soit, monsieur, c'a été un horrible malheur pour moi, ça été la cause de tout ce qui m'arrive.

Justine leva les yeux au ciel, et secouant vivement la tête conune pour donner un démenti aux paroles qu'elle venait de dire, elle s'écria :

— Oh non ! ce n.'est pas cela : il y a une Providence au ciel

qui arrange tout pour arriver à la punition de ceux qui ont ffial fait. Non, des hasards comme ceux-là n'arrivent pas si bien à temps ; il y a un Dieu...

La vieille femme qu'elle appelait la marquise se mit à rire. Justine lui cria d'une voix acre et mordante :

Tais-toi, la marquise, ne blasphème pas... il y a un Dieu... et tu devrais le savoir, toi !

La vieille , qui était jusque là restée enfoncée dans son fauteuil, se leva d'un bond.

- Un Dieu!... 8'écria-^elle , allons donc! Mais est-ce que la duchesse ne trône pas comme une vertu, tandis que moi... ettoi... Ah! un Dieu!

Puis elle reprit en grinçant des dents :

- Va, lorsque je la verrai traînée dans la boue et son fils â la guillotine, je croirai qu'il y a un Dieu !

- Et moi aussi, lorsque j'y serai, reprit Justine... Allons, tais-toi, vieille folle... ta tête déménage...

Justine se tourna vers moi et ajouta :

- Vous voyez qu'il faut gue nous nous dépéchions d'arranger tout cela, si nous ne voulons pas que cette malheureuse nous perde tous.

La vieille femme était retombée sur son fauteuil ; mais la contraction violente de ses traits montrait qu'elle continuait en elle-même les imprécations qu'avaient suspendues les paroles de Justine.

SUIVI DES CONFIDENCES. — FRÈRES ET SaÈUR.

luBtine reprit , sans s'occuper de Tendroit où elle avait abandonné son récit :

— Mes affaires n'allaient pas mal; je donnais des leçons de musique par-ci par-là... lorsque, comme je vous l'ai dit, j'entendis un malin sonner à ma porte, et je vis entrer un jeune homme qui me demanda si je ne m'appelais pas Justine et si je ne donnais pas des leçons de piano. Je lie lui avais pas encore répondu,. et je l'avais à peine fait entrer dans ma seconde chambre, que l'on frappa une seconde fois, et je vis entrer un autre jeune homme qui me fil les mêmes questions. Je ne puis vous dire pourquoi celte double visite me fit peur.

Justine s'adressa à la vieille et continua :

— Je te dis, marquise, qu'il y a un Dieu... Sans cela, d'où me serait venue celle frayeur que j'éprouvai à l'arrivée de ces deux hommes? Qu'est-ce qu'il y avait là d'étonnant? c'était mon état de donner des leçons de piano... Us venaient me parler de ça... Pourquoi donc est-ce que quelque chose sembla m'avertir secrètement que ce n'était qu'un prétexte ?

La vieille haussa les épaules, et Justine, revenant encore à moi, reprit :

— Et puis vous allez voir , vous, ce qui arriva , et vous jugerez s'il n'y a pas de quoi faire réfléchir. Le second monsieur n'avait pas dépassé la porte que le premier sortit

de la pièce où je Tavai^ fait entrer et lui dit d'un air brutal :

-Ah! c'est vous, Maximilien?

- C'est vous, Annibal, lui répond le second arrivé en refennant la porte du carré et en entrant chez moi sans que ie l'en eusse prié.

-Nous sommes probablement ici pour le même but ? fit le premier en fronçant ses gros sourcils, et comme s'il eût voulu manger l'autre.

- Probablement, repartit celui qui s'appelait Maximilien, eD le saluant du bout de là tête et avec un air de mépris singulier,

- Eh bien , reprit Annibal, je ne suis pas fâché que l'explication ait lieu devant nous deux. Au moins nous saurons à quoi nous en tenir l'un et l'autre.

-Bien, fît Maximilien ; mais en regardant mademoiselle, dit-il en me considérant, je crois qu'on s'est moqué de nous deux.

L'autre m'examina et répondit en me dévisageant avec insolence :

- Qui sait?... il y a des figures honnêtes qui cachent de fameuses coquines !

J'étais chez moi et j'aurais dû mettre à la porte ces deux individus; mais, je vous l'ai dit, leur arrivée m'avait fait peur, et puis... oh oui! quand on n'a pas la conscience tianluille, ou est à la merci du premier qui a l'air de vous accuser. Ils virent que j avais peur.

Le second, celui qui, malgré son air doucereux, m'épouvantait le plus, me dit alors :

- Ne craignez rien, mademoiselle, et si vous voulez nous donner un moment d'audience, tout s'éclaircira, je l'espère, et à votre avantage.

S'ils n'avaient pas été si bien mis tous les deux, j'aurais cru avoir affaire à des espions de police; et même je n'étais pas tout à fait éloignée d'avoir cette idée, lorsque l' Annibal dit ^l'autre d'un air ironique :

^ Entrez donc, monsieur le coijate.

- Je suis è^ vos ordres, monsieur le duc, répliqua Tautre,

ie vous raconte ça juste comme cela na'esl arrivé, parce

qu'il faut que vous compreniez bien comment il s'est fait que mon secret m'est échappé. Et puis d'ailleurs, ne faut-il pas que vous sachiez tout, vous? .'.

—Alors, reprit Justine, je les fis entrer chez moi, et comme tous deux gardaient le silence, je leur demandai ce qu'ils me voulaient.

— Vous convient-il d'interroger mademoiselle ? fit Maximilien en s'adressant au duc.

— Interrogez-la vous-même si ca vous va, dit le duc d'un ton bourru.

Puis se reprenant, il ajouta :

— Non, vous êtes trop adroit et lui feriez dire ce qui vous plait.

Il se tourna vers moi et reprit brusquement :

— Connaissez-vous madame de Sainte-Mars ? Ce nom m'épouvanta autant qu'il me surprit.

— Madame de Sainte-Mars! m'écriai-je, mais il n'y a pas de madame de Sainte-Mars... elle est morte depuis vin^t ans.

Maximilien me regarda alors avec des yeux qui me firent frémir jusqu'au fond du cœur.

— D'où savez-vous cela? me dit-il.

Je n'eus pas le temps de répondre, et je ne sais pas comment je l'aurais fait, lorsque le duc reprit avec une nouvelle brusquerie :

— Eh ! mon Dieu, laissez là votre mère, elle est bien où elle est... et où elles devraient être toutes... Voyons, la belle, connaissez-vous Fanny la blonde?

— Oui, monsieur, lui dis-je, quoique je fusse toujours préoccupée du nom que je venais d'entendre.

— Vous lui avez donné des leçons de piano?

— Oui, monsieur.

— A quelle époque?

— Lorsqu'elle demeurait dans cette maison.

— Et depuis? dit le duc.

— Depuis, lui dis-je, ma foi, je ne sais ce qu'elle est devenue; sans cela j'aurais été lui réclamer les trente francs qu'elle me doit.

— Qu'est-ce que c'est,? dit le duc d'un air insolent» que

voulez-vous dire? Fanny doit de l'argent à une tille comme vous?...

Cette grossièreté finit par me mettre en colère, quoiqu'il y ait bien peu de chose qui me touche maintenant.

— Je vous dis qu'elle me doit de l'argent, parce qu'elle m'en doit.

— Vous voyez, dit le comte en s'adressant au duc, Fanny a cependant osé nous dire, à vous et à moi, que cette fille l'avait volée.

— Moi! m'écriai-je en fureur, moi, la voler l Elle a osé dire que je l'avais volée!... Mais c'est elle qui est une voleuse... et hien pis qu'une voleuse!... Ah! elle en faisait de belles quand elle était ici !

— Ah ! fit Maximilien, vous savez de ses histoires?

Je n'avais pas eu plutôt dit ce que vous venez d'entendre que j'en étais fâchée... Je neveux qu'une chose, moi, c'est qu'on me laisse en repos...

Celui qui était le duc tenait la tète basse etsemblait furieux de ce qu'il venait d'apprendre.

L'autre continuait toujours à m'observer avec ses yeux de chat, et il finit par dire :

— Allons, Annibal, étes-vous homme à vous faire de la peine parce que la de Sainte-Mars vous a trompé? Ëh bien, ne sommes-nous pas à deux de jeu? Je vous le déclare pour ma part, cela me parait drôle, voilà tout.

— Ça me parait ignoble, fit le duc. Eh ! mon Dieu, que cela fût arrivé il y a six mois, c'est assez simple : elle faisait argent de tout; mais maintenant que cet imbécile de Pavie lui en donne plus qu'elle ne vaut...

— Cet imbécile de Pavie, dit le comte, est avare comme un marchand de sabots.

— Non, reprit le duc... D'ailleurs, pourquoi croyez- vous à cette fille?... Il me semble qu'il n'y a rien de plus facile que de dire qu'on n'a pas volé et que d'accuser les autres pour se disculper.

Toutes ces discussions enti;e ces deux messieurs m'avaient donné Ig temps de me remettre.

— Ah çà. leur dis-je, aurez-vous bientôt fini de m'insulter chez moi?... Vous feriez bien mieux, s'il y en a un de vous

— C'est un nom de guerre qui fait très-bien pour piper les imbéciles.

— Mais, lui répondis-je, le comte de Sainte-Mars a laissé un fils, comment se fait-il qu'il permette à cette drôlesse de porter son nom?

Celui à qui je m'adressais, Maximilien, le chat, me regarda avec son mauvais œil, et le duc lui dit aussitôt :

— Eh bien, Maximilien, vous voyez, ce n'est pas seulement dans le ûionde, c'est dans la plus basse classe que Ton s'étonne de l'indififérence avec laquelle vous laissez prostituer votre nom.

— Comment ! m'écriai-je, monsieur...

— Monsieur que voilà, repartit le duc, est le fils dont vous parlez.

Je ne m'attendais pas à cette révélation, elle me suffoqua, elle m'abasourdit, elle me renversa.

— Vous, dis-je à Maximilien, le fils de M. le comte de Sainte-Mars?

— Oui... me dit-il, tout surpris de mon étonnement.

— Le fils de celui qui était général et colonel des grenadiers de la garde?

-Oui.

— Celui qui a fait la guerre en Amérique ?

— Mais oui.

— Celui, ajoutai-je en baissant la voix, qui a été l'amant de la duchesse de Frobental?

Le comte recula et l'autre sauta au plancher en s'écriant :

— De ma mère !

Puis les deux jeunes gens se regardèrent entre eux, tandis que moi-même je les regardais l'un après l'autre, effarée, stupéfaite de cette rencontre.

Le comte m'examinait toujours et il me semblait voir qu'il cherchait à reconnaître déjà sur mon visage les traces d'une ressemblance dont il m'a souvent parlé depuis. Quant au duc, il revint bientôt de la surprise que lui avaient causée mes paroles, et il reprit :

— C'est l'ignoble histoire que la de Sainte-Mars a apprise à cette. fille... Et en voilà assez, ajouta-t-il en s'avançant vers moi d'un air de menace... N'oubliez pas que si vous répétiez

jamais une pareille calomnie, on saurait vous faire taire...

— Une calomnie ! répondis-je dans le trouble où j^étais, oh non ! ce n'est point une calomnie.

— Mais d'où le savez-vous donc ? me dit le comte de Sainte- Mars d'un ton si affectueux qu'il me trompa.

— D'où je le sais?

— Oui, reprit-il en me prenant les mains, d'où connaissez-vous cette histoire... vous qui semblez être si étrangère

àQOUS?

— D'où je connais votre père qui est le mien?m'écriai-je; d'où je connais votre mère qui est la mienne? ajoutai-je en me tournant du côté du duc de Frobental.

Tous deux reculèrent à mes paroles, et je restai entre eux, éperdue, attendant une marque d'amitié de leur part.

Comme vous le voyez, les coups oe théâtre se succédaient avec rapidité. Puis il se passa quelque chose de bien extraordinaire. Ceci est vrai comme je vous le dis. Ces deux hommes se mirent à me regarder en tournant autour de moi, comme eussent fait deux chiens affamés autour d'une bête dont ils ont peur. Je les suivais des yeux dans le plus ptofond étonnement, lorsque tout à coup M. de Sainte-Mars s'étant approché de moi, le duc se jeta au-devant de lui en lui disant brutalement :

— Vous n'avez rien à dire à cette femme, rien, entendezvous !

M. de Sainte-Mars ne bougea pas ; mais à la façon dont il regarda M. de Frobental, je vis que le duc n'était pas de force à lutter avec lui. Jamais je n'avais vu un regard si affreux que celui-là.

Cependant Maximilien se contint, et d'une voix fort tranquille, il repartit :

— Si je n'ai rien à dire à cette jeune fille, vous ne devez pas avoir.non plus de confidences à lui faire.

— Si elle dit vrai, s'écria le duc, c'est la lille de ma mère, etj'ai le droit...

— Si elle dit vrai, répliqua le comte en ricanant, c'est la fille de mon père, et j'ai le droit...

Il s'arrêta en exaininant le duc, qui baissa la tête.

— Eh bien, reprit-il d'un Ion d'humeur, sortons tous deux ensemble, et nous ne la reverrons Tun et Tautre qu'après avoir fait nos conventions. ^

■— Soit, fit le comte.

Et tous deux, sans m'avoir adressé une parole, sans s'être enquis de ce que je faisais, sans mç demander comment j'avais existé jusque là, tous deux me laissèrent en même temps et quittèrent mon appartement.

J'écoutais avec une curiosité réelle l'étrange récit de Justine, et elle remarqua la surprise que me causait la singulière conduite de ces messieurs, car elle s'empressa d'ajouter :

•— Oui, monsieur, oui, cela s'est passé absolument comme je viens de vous le dire. Ni l'un ni l'autre, n'ont eu un mot pour moi.

— Mais quel était donc leur projet? dis-je à Justine.

— Ah! reprit-elle, voici où est l'infamie... Ah ! c'est que tous deux avaient voulu acheter le silence de Fanny par de riches présents, et que ces présents ayant disparu, elle avait trouvé bon de dire qu'on les lui avait volés, plutôt que d'avouer qu'elle avait été forcée de les donner à un misérable qui savait aussi ce secret.

— Mais, repris-je, lorsqu'ils vous eurent reconnue, comment se fait-il qu'ils vous quittèrent ainsi?

— Je savais depuis bien des années que j'étais la fille de la duchesse de Frobental et de M. de Sainte-Mars, je savais l'existence du duc et du comte: mais il ne m'avait pas convenu d'en parler, ni de m'en servir pour me tirer de ma pauvreté.. et il n'y a qu'à vous que je puisse en dire la raison. Je ne m'étais donc pas trop alarmée de cette rencontre, quoique je ne fusse pas trop contente d'être connue de ces messieurs ; et je me préparais à sortir pour aller donner mes leçons, lorsque je vis tout à coup rentrer le comte de Sainte- Mars... 11 avait l'air fort affairé; il me prit dans ses bras, me combIa.de caresses, m'appela sa sœur, s'informa, au milieu de toutes ses protestations, si je possédais des preuves de ce que j'avais avancé; et comme je lui avouai que je les avais, le voilà qui me dit aussitôt qull faut les lui remettre, carie duc de Frobental veut s'en emparer.

Je me méfiai^ et je répondis que ces preuves n'étaient pas chez moi (et je disais vrai), et que je ne craignais personne au monde.

Alors le comte prit une autre tournure, il me fit peur de la Yiolenre du duc, il me dit (et c'était assez plausible) qu'il lui importait peu à lui qu'on sût que son père avait été l'amant de madame de Frobental, de pareilles accusations né touchant pas l'honneur d'un liomme, et d'ailleurs M. de Sainte-Mars étant mort; mais qu'il n'en était pas de môme de la duchesse ; que la révélation d'un pareil secret pouvait la perdre, compromettre l'avenir de sa fille, et porter la honte dans sa maison.

Avec ces raisons-là, il fut facile au comte de Sainte-Mars de me persuader que M de Frobental tenterait tout pour me faire disparaître, soit par des moyens particuliers, soit en s'adressant à la police, qui était à la merci des nobles et des riches. Je crus tout ce qu'il me disait, et je consentis à le suivre lorsqu'il me proposa de quitter mon appartement. Je voulais remettre ma disparition au lendemain ; mais il m'avoua alors que, sous prétexte de s'entendre avec M. de Frobental sur ce qu'ils devaient décider de moi, il avait entraîné le duc à déjeuner, qu'il ne lui avait pas été difficile de le griser , puisque c'était la noble habitude du duc, et qu'il l'avait laissé dans cet état entre les mains d'un certain M(^ liaos qui était chargé de l'achever.

" Mais, ajouta- t-il, silôt que le duc sera revenu de son ivresse, il pensera à revenir vous chercher, et si vous voulez lui échapper, il faut partir à l'instant môme.

i'essayai de résister, impossible. Vous connaissez le comte de Sainte-Mars? 11 parle de velours, il vous caresse, il vous prend, il vous enveloppe, il vous entraîne, on se fie à lui; puis, si quelque chose lui résiste, c'est comme un tigre qui tend ses griffes et montre ses dents, il est à faire peur ! Enfin, quoi qu'il en soit, et sans que je puisse dire comment cela se fil, il m'emmena de chez moi. Je ne déménageai pas, il qe voulut pas qu'on emportât mes meubles, pour que le duc ne put suivre ma trace en interrogeant ceux qui m'auraient déménagée. Je fis uu paquet de mes hardes,j.e montai avec lui dans un fiacre, et il oie conduisit ici.

-7 Gomment? lui dis-je, dans la maison où était madame de Sainte-Mars?

— Précisément, et il le ût à dessein. « Le duc, me disait-il, vous cherchera bien loin, mais il ne s'imaginera jamais que vous soyez demeurée si près. Et puis, ajoula-t-il, s'il me soupçonne de savoir où vous êtes, il me fera suivre; j'aurai beau prendre des précautions, on saura toutes les maisons où je vais. 11 apprendra, c'est vrai, que je viens ici, mais il croira que je, monte chez madame de Sainte-Mars ou bien chez un de mes amis qui loge précisément au-dessus de chez vous. 11 ne soupçonnera rien. C'est à vous à m'aider dans toutes mes précautions jusqu'au jour où je pourrai assurer votre sort. »

11 est inutile de vous répéter toutes les raisons qu'il me donna pour me déterminer. Je le suivis, et il y a deux mois qu'il m'a installée ici.

Cependant, au milieu de toutes ces révélations, une circonstance particulière m'avait frappé dans le récit de Justine : c'était le nom de M. Molmos, l'amant de madame Deslaurières.

— Ainsi, dis-je à Justine, M. Molinos est un ami du comte de Sainte- Mars?

— Son ami! me dit-elle en haussant les épaules; c'est son espion, son âme damnée : c'est bien pis que tout cela, c'est un gueux qui, pour quelques pièces de cent sous, empoisonnerait père et mère... Du reste, ajouta Justine en s'adressant à la vieille qui était restée immobile dans son fauteuil, il a de quoi tenir, n'est-ce pas, marquise ? il est le petit-fils de celui qui vous a aidée...

— Te tairas-tu, vipère? s'écria la vieille en se. levant avec violence. Raconte tes secrets si tu le veux, mais ne raconte pas ceux des autres.

— Allons, allons , reprit Justine sans me laisser le temps de réfléchir aux dernières paroles que je venais d'entendre, allons, on se taira... Du reste, reprit-elle en s'adressant à moi, ce qui touche à celle-là ne vous regarde pas. Et maintenant que vous savez qui je suis, il faut que vous appreniez ce que j'ai été et pourquoi j'ai le droit de vous demander, à vous, votre protection contre les deux misérables qui veujea t mé perdre.

Je touchais entiû à la partie du récit qui semblait devoir m'être personnelle, lorsque j'entendis le bruit de ma sonnette agitée avec une telle violence qu'il arriva jusqu'à moi. La nuit était entièrement passée, cependant je m'étonnai de cette visite matinale, et je n'avais aucune envie d'aller recevoir l'importun qui se présentait chez moi d'aussi bonne heure, lorsqu'on sonna de nouveau avec une telle force et une telle obstination, que je compris qu'il s'agissait de quelque chose d'important. Au milieu des étranges événements où je vivais depuis vingt-quatre heures, cette supposition n'avait rien d'extraordinaire, et je me décidai à quitter Justine en lui promettant de revenir aussitôt que je me serais débarrassé de l'importun qui venait troubler notre entretien.

On doit remarquer que j'ai raconté jusqu'à présent cette étrange histoire, non pas comme elle eût dû être écrite, en suivant l'ordre des dates, mais comme je l'appris moi-môme. Si j'avais fait autrement, ce récit eût été sans doute plus rapide, mais il m'aurait été difficile d'expliquer ma conduite, qui fut souvent dictée par les révélations qu'on me faisait.

Note de 1840, à via marraine. — A mesure que je rehs cette histoire presque oubliée pour moi, j'y trouve de plus en plus la justification de ce que je suis devenu et de ce que j'ai fait. Quel triste début dans la vie, en effet, que ce hasard qui jeta autour de moi tous ces vices, tous ces crimes, s'agilant, se remuant dans ma sphère comme si c'était ma vie ordinaire de tous les jours ! Quelle foi peut rester au cœur, lorsqu'on découvre que la beauté au Iront pur, au sourire candide, à la grâce pudique, n'est qu'une indigne courtisane prête à vendre à qui voudra l'acheter l'amour que moi, pauvre niais, j'avais offert de payer de mon nom et de ma main ! quel profond dégoût on doit éprouver des autres, quel dédain de soimême et de sa propre niaiserie! Comme on doit avancer ensuite timidenient dans ce monde qu'on trouve si infâme dès les premiers pas, et à quelles méchantes actions ne doit pas vous pousser, à l'âge même où le cœur ne demande qu'à être bon et conliant, cette horrible crainte qui vous saisit d'être dupe de vos propres sentiments et ridicule à tous les yeux !

Ce n'est pas que je veuille dire que c'est partout et pour tous la même histoire et les mêmes dangers. 11 y en a pour

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qui la vie commeuce au milieu des sites riants de Tamouar , Qù elle va accompagnée de vèntablés afTections, de chants jôyéiiXjde purs dévouements, de sincères caresses, de croyances poétiques. Heureux ceux-là ! ils ont la plus belle part du peu de bonheur que Dieu donne à l'humanité. Qu'ils soient donc indulgents pour ceux qui ont souffert, qu'ils ne les accusent pas sans cesse d'avoir trouvé en eux-mêmes les vices d'un esprit sceptique, le dédain insolent d'une immoraUté native, les doutes désespérés d'un cœur sans loyauté ; non, non, l'homme ne nait point ainsi; c'est le monde qui pervertit son esprit, qui fausse le caractère, qui vicie son cœur. Et lorsque le spectacle du mal arrive au jeune hommç avant que l'expérience du bien ait pu lui apprendre que tout n*est pas fait ainsi dans la vie, il faut l'excuser et surlout il faut le plaindre, car il est bien peu coupable et il est bien crueliejnent malheureux.

Oh! maintenant que toute ma jeunesse est passée, maintenant que je suis seul, maintenant que j'ai vécu en vertu du caractère et des opinions que m'ont faits les événements de ma vie, maintenant que je voudrais demander aux jours qui me restent à vivre quelques-unes de ces illusions que je n'ai jamais eues, maintenant que je sens tout le malheur où j'ai vécu, bien plus qu'à l'époque où je vivais. Vingt ans passés dans la lutte, dans le combat, m'on^ laissé tout meurtri dans ma solitude, le cœur brisé, l'âme endolorie, l'esprit incertain, blessé partout et indifférent à tout.

Et l'on accuse la seule affection qui m'ait donné un peu de foi en la vie, un peu de courage contre la déception, un peu d'aspiration vers, les choses de ce monde; la seule affection qui ait fait que j'ai cru un peu à la gloire! on l'accuse, on la blâme... Oh 1 le monde est stupide et infâme.

EXPLICATIONS TRÈS-LONGUES ET TKÈS-NÉCBSSAIRES

On se rappelle que j'avais quitté Justine, rappelé chez moi par le bruit incessant de ma sonnette.

Lorsque je descendis, je fus très-étonné de trouver à ma porte M. de Sainte-Mars qui, dans le billet joint au mémoire qu'il m'avait adressé, m'avait dit qu'il était absent de Paris pour quelques jours. Il me parut probable qu'il n'avait pas voulu me tromper, car il était en pantalon de cheval, tout couvert de boue, et le désordre de son costume disait suffisamment qu'il venait de faire une longue course.

— Ah! me dit-il en me voyant, et comme si nous nous étions parfaitement connus, vous étiez chez Justine • aussi élais-je fort étonné que vous ne me répondissiez pas ; car, sans prétendre vous olfenser, je ne connais guère d'hommes qui puissent dormir d'un si profond sommeil lorsqu'ils doivent se couper la gorge, quelques heures après, avec un homme comme le marquis de Pavie, la meilleure lame et le plus fort tireur de pistolet de toute la France...

J'avoue que, depuis les quelques heures que j'écoutais le récit de Justine, j'avais complètement oublié ma querelle avec M. de Pavie, le dtiel qui devait nécessairement s'ensuivre, et ce qu'il y avait surtout de très-important pour moi, l'obligation où je me trouvais de m'acquitter envers lui avant de lui demander raison de ses insolences.

L'arrivée de M. de Sainte-Mars me ramena à ma vraie situation, et si l'on se rappelle sur quelles ressources j'avais compté pour payer M. de Pavie, on doit comprendre combien la présence de M. de Sainte-Mars dut me causer d'embarras.

Il me sembla que cet homme devinait l'emploi que je voulais faire de l'argent qu'il avait laissé chez moi, etje rougis comme s'il m'avait surpris violant un dépôt sacré.

Probablement le comte se trompa à mon émotion, car il me dit, pendant que je l'introduisais dans mon appartement :

— Ne craignez rien, monsieur -, il est impossible que ce duel ait lieu... Dans tous les cas, je m'en charge; car j'ai fait dix lieues en deux heures pour venir être votre témoin.

Celte façon de disposer de moi, de pénétrer dans mes affaires était plus qu'extraordinaire: mais ma position était si étrange, et, comme me l'avait dit iustine, les allures du comte de Sainte-Mars avaient quelque chose de si impérieux et de si décisif, à travers les formes obséquieuses qu'il affectait, que je ne lui répondis pas.

Il ne faut pas oublier que j'avais vingt ans tout au plus à l'époque dont je parle, et que la différence qu'il y avait entre mon âge et celui de M. de Sainte-Mars était relativement trèsconsidérable. En effet, M. de Sainte-Mars avait alors plus de vingt-cinq ans, quoiqu'il parut beaucoup plus jeune. D'mi autre côté, il eût eu sur moi, dans tous les cas, un avantage énorme, c'était d'avoir été de bonne heure le maître de sa vie, d'avoir eu à la diriger, à la défendre, à la pousser. D'ailleurs, il savait probablement ce qu'il voulait, où il allait; tandis que moi, j'étais perdu au milieu d'une foule d'événements bizarres auxquels je paraissais parfaitement étranger et auxquels on s'obstinait à me mêler sans que je pusse en deviner la raison. Gela me déplaisait au fond ; mais, soit curiosité, soit défaut de volonté, je ne savais comment échapper à cette obsession.

Quoi qu'il en pût être de mes dispositions envers le comte de Sainte-Mars, je le laissai s'installer chez moi avec le sansfaçon d'une vieille connaissance, et il fut le maître d'engager la conversation comme il l'entendit, tant j'étais troublé et comme ivre de cette succession rapide d'événements et de rencontres.

— Avez- vous lu le mémoire que je vous ai fait remettre, monsieur? me dit-il.

— J'en ai lu une assez grande partie, Im dis-je, assez pour savoir ce qu'est madame de Frobental...

— Assez pour savoir ce qu'est cette Justine que vous avez sauvée?

-Non, monsieur, non; c'est elle-même qui m'a appris qu'elle était l'enfant remise à madame de Prémontré pour être sacrifiée à ce que la duchesse appelle son honneur.

— Ah ! me dit M. de Sainte-Mars d'un ton surpris, c'est Justine... Gomment se fait-il que vous, qui lui êtes parfaitement inconnu, elle ait pu vous choisir pour une pareille confidence ?

Je me remis un peu, et d'ailleurs M. de Sainte-Mars me la donnait trop belle pour que je ne trouvasse pas la réponse ; aussi lui dis-je :

— Je .ne sais, monsieur, quel titre de plus je pouvais avoir à la confidence encore plus extraordinaire que vous m'avez faite vous-même.

Je croyais avoir pris M. de Sainte-Mars au défaut de la cuirasse; mais il se contenta de sourire légèrement, et me répondit aussitôt :

— Oh ! monsieur, j'ai mille millions de raisons, meilleures les unes que les autres, pour vous faire cette confidence, et si vous voulez m'écouter un moment, vous allez en juger.

Je fus très-piqué d'avoir manqué mon effet, et je répondis assez sèchement à M. de Sainte-Mars :

— N'oubliez pas, monsieur, que j'ai fort peu de temps à vous donner, que j'ai à prendre dès ce matin un rendezvous avec M. le marquis de Pavie, et qu'il faut que je fasse choix des personnes qui doivent m'accompagner ; car, malgré l'honneur que vous voulez bien me faire d'être mon témoin, je vous ferai observer que nous ne nous connaissons pas assez pour que j'accepte.

~ Je vous ai déjà dit que ce duel ne pouvait pas avoir lieu.

— Monsieur! m'écriai-je avec colère.

— Ne nous fâchons pas, reprit le comte, ne nous fâchons pas, surtout avant de savoir à qui nous avons affaire.

— Mais, monsieur, lui dis-je, je n'ai aucune envie de le savoir.

Le comte me regarda de ce regard de tigre dont m'avait tant parlé Justine : mais j'étais fort décidé à ne plus me laisser imposer par cette pantomime apprêtée ; et il parait

que le regard par lequel je répondis au sien lui montra qu'il ne gagnerait rien à ces grimaces menaçantes, car il reprit ii figure féline, et me dit de sa plus douce voix :

-- Et que diriez-vous, monsieur, si je vous apprenais que le marquis de Pavie gène singulièrement certaines personnes, et que par une adresse admirable on vous a poussés l'uo contre l'autre, dans Tespoir de cette rencontre, et qu'on compte singulièrement sur votre courage pour se détaire du marquis?

— C'est impossible, monsieur !

— Voulez-vous me permettre de m'expliquer? me dit M. de Sainte-Mars, et lorsque je vous aurai dit par quels moyens on est arrivé à faire naître cette querelle, vous ne voudrez pas, j'en suis sûr, servir d'instrument à la plus odieuse intrigue contre une femme qu'il suflit d'avoir vue pour comprendre tout ce qu'elle mérite dlnlérèt et d'affection.

-— De qui voulez-vous donc parler, monsieur?

— - De votre voisine, madame de Sainte-Mars.

J'allais de surprise en surprise ; et j'avoue qu'après avoir entendu parler de ma belle Fanny comme m'en avait parlé Justine, ce langage me sembla tout à fait extraordinaire dans la bouche du fils de l'homme dont cette femme avait usurpé le nom.

— De madame de Sainte-Mars!... dis-je d'un ton fort dédaigneux; de mademoiselle Fanny...

— Oh! me dit le comte en m'interrompant d'un ton grave, je sais qu'elle n'a pas le droit de porter ce nom. Mais croyez que si je ne réclame pas, croyez que si je ne fais pas cesser une chose que beaucoup de gens regardent comme un scandale, c'est que je sais que ce nom devrait être le sien, qu'il lui a été promis et presque donné... Ah! monsieur, ajoulal-ib, jainais femme n'a été plus cruellement et plus odieusement trompée !

En entendant parler ainsi M. de Sainte-Mars, toutes mes idées se renversèrent ; je n'étais que trop disposé à croire tout ce qu'on pourrait me dire pour la justification de madame de Sainte-Mars.

J'accueillis donc ces paroles avec empressement; tout ce

que Justine m'avait dit d'odieux contre Faony me parut résulter d'une basse jalousie, et devint à mes yeux une ignoble calomoie; et comme Justine ne pouvait pas avoir été infâme contre madame de Sainte-Mars sans l'avoir été également contre tous ceux dont elle avait parlé, le comte se trouva pour ainsi dire justifié du môme coup à mes yeux. D'ailleurs Justine, jusqu'au moment où son récit avait été interrompu, n'avait rien allégué de formel contre le comtô, et ses paroles renfermaient plutôt des injures que des accusations.

Je n^e rapprochai donc du comte de Sainte-Mars, et, répondant à ce qu'il venait de me dire, je repris :

— Comment, monsieur, vous penseriez que votre père.,. Le comte baissa les yeux, et repartit d'un air embarrassé

et triste :

— Ce mot m'avertit que ce n'est pas à moi de vous raconter une histoire déplorable. Madame de Sainte-Mars vous la dira peut-être un jour, car elle désire vous connaître et se justiljer d'une mystiflcation où on l'a mêlée, et qu'elle n'a apprise qu'hier soir...

Ceci me fut cruel, mais le comte avait enduit son épigramme de miel, je la laissai passer, et il reprit :

— Oui, monsieur, elle désire vous connaître; vous l'apprécierez^ et îilors vous serez heureux de n'avoir pas prêté les mains à une infamie contre cet ange.

— Expliquez-vous donc, monsieur , lui dis-je avec un véritable intérêt.

— Eh bien ! dit le comte en se posant comme un homme qui va entreprendre un long récit, voici ce dont il s'agit. Ce que vous avez lu du mémoire que je vous ai remis,- ce que Justine vous a dit d'elle-même, et ce que vous avez appris sans doute par cette fille du malheur de Fanny, doit vous faire comprendre comment madame de Sainte-Mars peut avoir entre les mains les preuves de la faute de madame de Frobenlal.

— Je comprends que les confidences de M. votre père ont pu lui révéler ce secret; mais j'ignorais tout à fait que madame de Sainte-Mars possédât les preuves de l'événement qui s'est passé il y a plus de vingt ans.

— Voici comment ces preuves sont tombées entre les mains de Fanny. Mon père est mort il y a deux ans, dans une maison de campagne qu'il habitait avec elle. J'étais absent à cette époque, et il confia à celle qui le méritait à tous égards un dépôt qu'elle considère comme sacré.

M. de Sainte-Mars s'arrêta, et reprit en rapprochant tout à fait son fauteuil du mien, comme si la confidence qu'il allait me faire devenait plus intime :

— - Indépendamment de sa carrière militaire, mon père a été mêlé à presque toutes les grandes questions diplomatiques de l'Empire. M. Meylan, votre père, pourrait vous donner à ce sujet des renseignements précieux. Il est résulté de cette double position : P que le comte de Sainte- Mars était initié à une foule de secrets assez dan^'ereux pour le gouvernement qui nous régit actuellement; 2<» qu'il possédait des papiers qu'on lui eût arrachées à tout prix, si ou eût connu un instant leur existence. Une seule personne avec votre père savait ce secret, c'était le duc de Frobental, qui, ayant suivi la carrière diplomatique, s'était trouvé souvent en rapport avec le comte de Sainte-Mars. Quelle qu'eût été l'intimité de la duchesse avec mon X)ère, celle-ci ignorait complètement cette circonstance, et elle ne lui fut révélée qu'à la mort du duc. En effet, lorsqu'elle-méme voulut mettre les papiers de son mari à l'abri d'une perquisition judiciaire, elle trouva parmi ces papiers une longue suite de documents diplomatiques auxquels était jointe une liste de ces documents, annotée par M. de Frobental, et portant à la marge : Remis à M. de Sainte-Mars, soit en original^ soU en copie. — La duchesse ne fit pas une très-grande attention à cette circonstance, qui depuis ce moment est devenue d'une grande importance pour elle, et qui fait la base de l'intrigue et de la violence qu'elle prépare contre Fanny.

Le comte s'interrompit, puis il ajouta :

— Vous me comprenez bien, n'est-ce pas, monsieur? Veuillez suivre mon récit avec attention. C'est là le point important de l'affaire, quoiqu'il doive vous paraître bien éloigné des intérêts dont vous avez entendu parler jusqu'à présent.

M. de Sainte-Mars avait raison. Dans ces récits qui se suc-

Cédaient les uns aux autres, j'avais passé de scèues de meurtre et d'infanticide à des scènes de scandale, et voilà que je me trouvais en pleine politique, à propos d'un enfant trouvé et d'une femme de mauvaise vie. Cependant je répondis à M. de Sainte-Mars :

- Je vous suis parfaitement, monsieur, et je vous écoule avec une attention entière.

11 continua ainsi :

- C'est Famiy, monsieur, qui avait ces papiers, et c'est parmi ces papiers que se trouvait mêlée, je ne sais comment, une correspondance de mon père avec madame de Frobental, correspondance qui établit de la manière la plus formelle la naissance de cette Justine.

le me crus tout à fait sur la voie de l'intrigue que l'on voulait me démasquer, et je m'écriai triomphalement :

- Je commence maintenant à comprendre pourquoi a eu lieu chez madame Smith cette réunion bizarre, où se trouvaient madame de Frobental et madame de Suinte-Mars en présence l'une de l'autre. On a tenté un rapprochement ; on aura sans doute voulu essayer de quelque maicbé ignoble pour arracher ces papiers à madame de Sainte-Mars.

Le comte secoua lentement la tète et s'empresf^a de me désabuser de ma confiance en ma propre perspicacité en me répondant :

- Point du tout, monsieur; nous sommes plus fins que cela. Et d'ailleurs, on sait parfaitement que cette démarche eût été inutile vis-à-vis d'une femme de l'honneur et de la probité de Fanny.

Je donnais en plein dans les éloges que le comte faisait de ^^ belle blonde, et je l'écoutais la bouche béante, tout prêt à croire tout ce qu'il lui plairait de me dire.

U continua en reprenant ainsi :

- Vous avez dû remarquer hier, dans le salon de madame Smith, un certain M. Deslaurières et sa femme?

- Parfaitement, lui dis-je, fort surpris d'entendre ce nom. Est-ce que ce monsieur et cette dame sont aussi mêlés à •^ette histoire?

- Pas encore ; mais on les y mêle, ou l'on prétend les y în^^ler... Vous savez, ou vous ne savez pas que M. DeslaU'

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rières est chef de bureau au ministère de la guerre. Or, voici ce qu'on prétend obtenir de ce monsieur, par tous les moyens possibles...

— En effet, dis-je à M. de Sainte-Mars, vous me rappelez quelles amitiés extraordinaires la duchesse de Frobentai a faites à cette femme, qui, entre nous soit dit...

— Oh! quant à cela, reprit le comte, liez-vous à madame de Frobentai, elle donnerait la main à un portefaix, ou recevrait chez elle la dernière des femmes, pour arriver au but qu'elle se propose... Du reste, les caresses qu'elle a faites à madame Deslauriôres ne sont que l'exécution du plan qu'elle a formé avec le marquis de Chabron.

Encore un nom nouveau qui m'arrivait, encore un personnage que je croyais à mille lieues de toutes ces affaires et qui s'y trouvait intéressé.

— Le marquis de Chabron aussi! m'écriai-je.

— D'où diable venez-vous donc, mon cher ami, me dit le comte en souriant, pour ne pas Ravoir l'histoire de M. de Ghabron et de madame de Frobentai? Mais il est le mari secret de la duchesse.

— Vous voulez dire son amant.

— Point du tout, son très-légilime époux. Mais comme le nom de marquise de Chabron est assez piètre, et. que, d'un autre côté, il eût été peut-être trôs-diflicile de le iusliSer, on a continué à l'appeler duchesse de Frobentai. Du reste, elle n'est pas la seule dans cette position, et nous avons la princesse de... Mais la question n'est pas là, et il nous faut revenir à la grande combinaison de la duchesse. Or voici en quoi consiste cette combinaison. La duchesse n'est pas sans pouvoir auprès du ministre de la guerre; et, dans tous les cas, il lui suflirait de faire savoir à monseigneur qu'elle a découvert tous les papiers de son mari, que les dépêches importantes existent dans les papiers laissés par M. de Sainte- Mars, que ces papiers intéressent TEtat, et qu'ils peuvent compromettre quelques-uns des individus qui, après avoir platement servi l'Empire, servent encore plus platement la Restauration; il suffirait, dis-je, d'un pareil avis pour que le ministre, 4 tort pu à raison, ordonnât une peraui$ition chez maSaniêde Sainte-Mars, àcettê fin des*emparerae ces papiers.

- Pensez-vous, dis-je à M. de Sainte-Mars, qu'un ministre puisse donner un pareil ordre?

- Je ne sais, répliqua M. de Sainte-Mars, s'il le peut légalement, mais il le peut de fait ; et une fois tous ces papiers saisis et enlevés, qui diable voulez-vous qui s'occupe du plus ou moins de droit qu'on a à s'en emparer?

- Mais il me semble, dis-je au comte de Sainte-Mars, que si quelqu'un doit s'opposer à une pareille perquisition, ce doit être vous, le fils du comte de Sainte-Mars ?

- Moi! reprit le Ciftnte; mais c'est celte nuit seulement que j'ai appris l'existence de ce dépôt entre les mains de madame de Sainte-Mars. D'ailleurs, quel moyen puis-je avoir de m'en emparer, si ce n'est en les réclamant judiciairement? Mais les réclamer judiciairement, c'est en révéler l'existence et provoquer la mesure que nous voulons éviter.

- Mais madame de Sainte-Mars ne peut-elle vous les remettre volontairement ?

- C'est ce que je ne la crois pas disposée à faire, puisqu'elle ne l'a pas déjà fait. Dans tous les cas, c'(*st une chose que je lui proposerai, et à laquelle j'espère qu'elle consentira, lorsque je lui aurai expliqué, comme je vous le fais, le danger qui la menace.

- Mais quel danger peut-il y avoir pour elle, si ce n'est de se voir enlever des papiers auxquels elle doit attacher personnellement peu de prix?

- Mais ce danger est énorme, monsieur, reprit le comte ; car vous comprenez bien que si le ministre est homme à passer par- dessus toutes les lois pour arriver à son but, il Q>st pas assez maladroit pour ne pas s'armer de toutes les circonstances qui pourront donner à cet acte arbitraire une apparence de légalité... Quelles que soient les bonnes qualités de madame de Sainte-Mars, elle n'en est pas moins dans une très-fausse position. Le nom qu'elle a pris et qui ne lui appartient pas, et sous lequel cependant elle a souscrit des engagements dont on peut s'armer pour donner lieu à une action contre elle en police correctionnelle...

ie ne puis dire combien ce mot, prononcé à propos de là belle Fanny, à propos dé la femme que le comte lui-même

venait de nommer un ange, je ne puis dire combien ce mot me parut outrageant et déplacé.

Le comte s'en aperçut et reprit avec un de ses méchants sourires qu'il retenait à grand'peine :

— Que voulez-vous, mon cher monsieur, le code n'entend rien à la poésie des femmes trompées, et prend les droits et les devoirs de chacun au pied de la loi, et gare à qui s'en écarte I Ainsi donc, quelque odieuse que puisse être pour ceux qui connaissent madame de Sainte-Mars une poursuite pareille, elle n'en serait pas moins fondée en droit, et elle ne laisserait pas d'être d'une grande utilité pour masquer d'un certain voile de légalité, comme je vous l'ai dit, la confiscation du fameux dépôt.

— Mais, dis-ja à M. de Sainte-Mars, si cela est si facile que vous voulez bien le dire, pourquoi cela n'a-t-il pas déjà été fait?

— Ah ! voici l'embarrassant, reprit M. de Sainte-Mars, et voici où les Deslaurières trouvent leur place. Vous comprenez fort bien que madame de Frobeutal n'a aucun souci des papiers poUtiques qui peuvent intéresser le ministre ou ses amis. Ce qu'elle veut, c'est la correspondance particulière qui la concerne. Or, une fois cette saisie ordonnée, il y aura nécessairement un agent du gouvernement chargé de l'exécuter. Si cet agent est le premier venu, il remplira probablement son mandat avec conscience, et, par conséquent, les papiers concernant madame de Frobental seront à la merci de qui voudra les lire. Si, au contraire, l'agent du ministre est un homme tout dévoué à' madame de Frobental, il fera la part de chacun : celle du gouvernement et celle de la duchesse... Vous comprenez maintenant à quoi peut être bon le Deslaurières.

— Pourquoi celui-là plutôt qu'un autre?

— Pourquoi?... Ah! vous me demandez plus que je ne sais ; mais madame Deslaurières est ou doit être, sans s'en douter, dans la dépendance de la duchesse. Gomment? c'est peut-être un secret que pourrait vous apprendre M. de Favreuse. Quoi qu'il en soit, ce sont ces gens-là qu'ellea choisis pour l'exécution de son dessein.

L'explication du comte de Sainte-Mars était trop catégorique pour que je ne comprisse pas enfin parfaitement tous les fils de cette intrigue.

- Je suis absolument de votre avis, monsieur, répliquai-je à M. de Sainte-Mars, relativement à tout ce que vous venez de m'apprendre ; mais j'avoue que je ne vois pas en quoi cela peut concerner ma rencontre avec M. de Pavie.

- Ceci, reprit M. de Sainte-Mars, est une combinaison un peu plus infâme que les autres, et dont il me semble cependant que je vous ai déjà touché deux mots. Le marquis Alexandre de Pavie est Vami de madame de Sainte-Mars, et sisotî âge lui donnait cette liberté, je crois que déjà il serait son mari. En attendant, M. de Pavie veille de trop près aux intérêts de madame de Sainte-Mars pour qu'on ose Tatlaquer de la manière dont je viens de vous parler, tant qu'il ?era près d'elle. Le marquis a, de son côté, près du ministre ^e la guerre des recommandations puissantes : il est le fils d'ua de nos plus célèbres maréchaux, et presque tous les spuéraux employés au ministère sont les obUgés de son père. Comme il ne soupçonne rien des intrigues dirigées contre madame de Sainte-Mars, il n'a pu prémunir ses amis en sa faveur. Que faudrait-il donc pour que l'intrigue de la duchesse arrivât à bon port? que le marquis de Pavie fût éloigné de madame de Sainte-Mars pendant douze ou quinze jours seulement, et vous comprenez qu'un duel peut amener ce résultat. Vous êtes jeune, vous êtes brave, vous pouvez tuer ou blesser le marquis, c'est une chance d'un contre un, c'est un jeu à pair ou non, une partie à pile ou face. Si ou la perd, c'est-à-dire si c'est vous qui êtes tué ou blessé, on engagera la lutte d'une autre façon, voilà tout. Seulement on tente le résultat à tout hasard, on vous joue contre une balle, sans que même vous ayez une part dans les bénéfices si vous leur gagnez la partie.

Je n'interrompais plus M. de Sainte-Mars; tout cela me semblait si exorbitant, si inouï, si abominable, que je restais anéanti dans une confusion d'idées au milieu desquelles je m'effarais.

•^ Eh bien, me dit M. de Sainte-Mars, qui me tenaif pour

ainsi dire à sa merci, pensez-vous maintenant que votre duel avec M. de Pavie soit une chose honorable pour vous et pour lui? Pensez- vous que vous ne seriez pas tous les deux, vous ridicule et lui coupable d'avoir aidé à raccoaipiissement de cette intrigue, si, vous laissant aller à un mouvement de colère que rien ne juslilie au fond ..

Ces dernières paroles du comte me ramenèrent un peu à ma vraie position, et je lui répondis :

— Mais, à supposer que ce que vous dites soit vrai, la conduite de M. de Pavie n'en a pas moins été vis-à-vis de moi d'une impertinence qui exige une réparation.

— Et qui vous a dit que celte impertinence n'a pas été excitée par la même main qui mène toute cette intrigue? qui vous a dit que M. de Chabron, factotam universel de madame de Frobental, n a pas alarmé le marquis sur vos prétentions à vous faire aimer de madame de Sainte-Mars?

Jamais jeune lille ne rougit avec plus d'embarras à la première question discrète qu'on lui fait sur les sentiments qu'elle cache au fond de son cœur, que je ne fis moi-môme â cette insinuation imprévue. ^

— Je vous prie de croire, monsieur, dis-je en balbutiant, que je n'ai aucune prélenlion décolle dont vous me parlez, et qu'il me serait fort pénible de croire que j'ai pour madame de Sainte-Mars d'autres sentiments que le respect le plus profond...

— Et l'amour le plus exalté, dit le comte en m'interrompanl. Tout le monde le sait dans la maison, et M. de Favreuse, et madame Smith, et M. de Chabron, et les Deslaurières, et madame de Sainte-Mars mieux que personne, à qui vous l'avez écrit en termes assez clairs.

J'étais -passé de rouge au pourpre, encore plus humilié qu'irrité des paroles de M. de Sainte-Mars, devinant enfin ^ue je devais être probablement la fable de toute la maison.

Le comte profita de ma confusion pour poursuivre en liberté et d'un Ion qui me déplaisait souverainement sans que je pusse définir pourquoi il me déplaisait, tant il mettait de 8oin à cacher l'ironie qui remplissait toutes ses paroles.

— Une seule personne, et comme il arrive toujours, la plus intéressée, une seule personne, dis-je, ne vous a pas

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deviné. Le marquis seul ne s'est pas aperçu de l'obstination arec laquelle tous suiviez sa Fanoy, de relaitatioa de v6s regards lorsque vous rencontriez les sieus. L'intention de devenir mari lui tient lieu du fait de l'être; cela veut dire qu'il est déjà aveugle et sourd à ce sujet. Mais quand on a près de soi une main pour vous ouvrir les yeux et une voix puur vous corner la vérité aux oreilles, il est difficile de reslLT longtemps sourd et aveugle... La main a été celle de M. de Gliabrou, la voix a été celle de M. de Chabron; et comme vous connaissez le but de ce monsieur, vous devez comprendre tout ce qu'il a employé pour arriver. La vérité De lui uura probablement pas sut'li, il vous auia supposé dis torts que vous n'aviez pas.

— Vous pejisez que ce monsieur, dis-je avce emportemeiu, aurait osé m imputer des paroles ou des actions indignes d un honnête homme?

— Uii! lit le comte en souriant, nous ne nous entendons Duileaient. Quand il s'agit d'exciter la jalousie d'un amant, le plus gruiid tort quon puisse imputer à son rival, c'est de plaire; c'est d'être vu avec indulgence, sinon avec plaisir, et sous ce rapport, CUabron n'a peut-être pas autant menti qu'il le pense et que vous voudriez bien me le laire ctoire.

Je fus réellement llatlé malgré moi de cette supposition, etjerépjndis avec la plus impudente modestie :

— Vous pouvez être sûr, monsieur, et je vous en donne nia parole d'honneur, que jamais une parole, un regard, un "sigue de madame de Samte-Mars n'a pu me faire croire «qu'elle aurait pris garde à la passion que vous me supposez pour elle.

— Oh ! je crois parfaitement cela, répondit M, de Sainte- Mars; elle sait combien sa position lui impose de retenue; elle u dû dissimuler. Mais moi qui la crois connaître mieux quelle-môme, je sais que ce n'est pas en vain qu'une femme <ixcite une passion aussi profonde et aussi persévérante que la vôtre.

OUI mon Dieu, comme j'étais bête et comme j'étais à la merci de tous ceux qui voulaient se moquer de moi et me mettre en jeu à l'occasion de leurs intérêts!... Cependant, pour mon excuse, il faut avouer qu'il était difficile de se

trouver avec moins d'expérience que je n'en avais dan» une intrigue plus embrouillée, plus sale, plus honteuse. Je dois dire, et je le répète souvent pour qu'on puisse bien comprendre ce que je répondis, je dois dire que j'étais au milieu de toutes ces révélations contradictoires comme un homme perdu dans un pays inconnu, et qui ne voit aucune issue à la position où il se trouve, tout prêt par conséquent à se laisser conduire par le premier qui lui dira, comme à Mathan : « Voici votre chemin. » Aussi dis-je à M. de Sainte- Mars :

— Mais, monsieur, que voulez-vous donc que je fasse à ,tout cela, moi?

— • Vous pouvez, reprit M. de Sainte-Mars, nous rendre un énorme service à tous, et voici comment. Aujourd'hui vous avez sauvé la vie à Justine ; elle vous doit par conséquent une reconnaissance qui doit être encore toute-puissante en elle. Voyez-la ; obtignez d'elle la remise de certaines lettres qu'elle possède aussi de son côté et qui peuvent compromettre madame de Frobental.

— Mais à quoi cela peut-il vous servir, monsieur?

— Oh 1 ceci, dit le comte, n'est pas une des circonstances les moins bizarres de cette histoire. La liaison de mon père et de la duchesse nous était parfaitement inconnue à moi et à Frobental, lorsqu'elle nous fut révélée dans une circonstance pénible, mais dont il est inutile de vous donner les détails.

Je devinais qu'il s'agissait du fameux souper dont m'avait parlé Justine.

Le visage du comte était si profondément triste en parlant de, cette circonstance, que je me sentis assez porté à croire aux accusations d'hypocrisie que Justine avait élevées contre lui. Je le laissai donc continuer.

hË LA RUB DE PBOVËNCË. ISl

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