SUITE DES EXPLICATIONS
-Le duc de Frobeatal, reprit le comte, n'eut rien de plur^ pressé, et pour des motifs que je ne veux pas qualifier, que de raconter à Chabrou la scèae de chez Justine. Ghabron l'a redite à la duchesse, qui, épouvantée, éperdue, Texpédia auprès de madame Sainte -Mars pour obtenir d'elle des renseignements positifs. Ghabron est trop bote pour ne pas être dangereux. Il est difticile de se méfier de cette figure de limousin, dont toute Tintelligence semble occupée à comprendre qu'il est bel homme, Fanny se laissa surprendre aux condoléances que lui fit Ghabron sur la scène dont je viens de vous parler, et avoua qu'elle possédait la fameuse correspondance en question. G'est depuis ce temps que madame Sainte-Mars est en butte aux obsessions secrètes de la duchesse, et c'est depuis que madame de Frobental a compris qu'il n'y a rien à gagner par les offres les plus séduisantes, qu'elle s'est déterminée à prendre le moyen que [je vous ai raconté.
•- En vérité, dis-je à M. de Sainte-Mars, je suis beaucoup plus bête que M. de Ghabron, car Je ne comprends pas quel ùtérét vous avez à obtenir de Justine les preuves d'un fait dont d'autres preuves resteront aux mains de madaihe Sainte-Mars.
— Je vous ai parlé d'une circonstance bizarre de celte histoire, dit le comte, la voici : La duchesse sait, comme je tiens de vous le dire, l'existence de cette correspondaru^e
entre les mains de madame Sainte-Mars, mais elle ignort parfaitement l'existence de Justine, de sa propre fille...
J'examinai le comte, qui s'arrêta sous mon regard, et reprit;:
— Gela ne vous semble pas vraisemblable, n'esl-il pas vrai, monsieur?
— Ma foi, dis-je au comte, il y a si peu de choses vraisemblables dans cette histoire, que je ne vois pas pourquoi je douterais plutôt de celle-ci que des autres.
— Le temps nous presse, reprit le comte, sans cela je vous dirais conunent moi-même j'ai découvert Justine; mais il est nécessaire d'arriver à la conclusion de cette histoire.
Je m'aperçus enfin avec quelle facilité le comte de Sainte- Mars paësoit sur les circonstances qu'il ne pouvait tourner à son profit, et je me mis sur mes gardes contre cette conclusion.
-^ Madame de Frobeûtal, grâce à son ignorance au sujet de Texistenoe de Justiue, est dans la conviction que si elle peut arracher sa correspondance des mains de madame Sainie-Mai'S, elle aura mis sa réputation à Tabri de toute atteinte. Maiâ, supposez qu'un homme conune moi puisse loi dire que ces preuves après lesquelles elle s'acharne si résolument ne sont pas les seules existantes ; dès ce moment rintéi et qu'elle a de s'en emparer est moindre, et dans tons les cas, ce serait la meilleure protection qu'on pût apporter à madame Sainte-Mars. H sutfîraii, en effet, de dire à la duchesse : tt Abaudomiez vos desseins contre madame Sainte- Mars, ou, si vous y persévérez, il se trouvera d'autres preuves qui seront immédiatement divulguées. »
La combinaison n'était pas mauvaise, mais en fin de cotnpte, et malgré ma stupide passion pour Fanny, je ne comprenais pas trop quel intérêt si pressant M. de Sainte- Mars pouvait avoir à arracher à sa propre sœur lés preuves de sa naissance; et cela pour protéger une femme qui usurpait Sun nom, et qui, dans tous les cas, devait lui être fort indifférente, à moins de motifs secrets bien puissants.
Je fis au comte une observation en ce sens.
J'aurais dû prévoir sa réponse. En effet, il se hâta de dire ^
--Mais ne comprenez- vous donc pas que je protège Justine
M Uk fttJK DE PROVENCE. 1«3
ausri bfëû ^aè loofadamè Ëftinte^tarè? %ot)pbèex ^e là dfackesse apj^nne iMk «liâftencè, elle ^eVièndfii !é f^étiosir persécuteur de ^ fllte... ttalB, mon jKeu, rï'àireî-voùs p^s été témein aujourd'hui même d'une action effroyable... et ce qu'a fait le duc...
— C'est un crime dont il sera cruellement puni.
— Vous vous trompes, monsieur, me répondit le comte; on ne traîne pas un homme «omme le duc de Frobental devant les assises pour avoir donne peut-ê^tre quelques cpups de cravache à Une fille dont ^personne ne âait ni le nom ni l'état.
— Mais c'est sa sœur, m'écriai-je avec indignation; c'est la vôtre, monsieur!
Le comte, qui avait laissé tomher «a dernière phrase avec tto accent souverainement impertinent, se h&ta de reprendre sa mine doucereuse.
— Oh ! monsieur, me dit-il, je suis comme vous, je trouve cet acte infôme, mais je vous parle comme on parlera au parquet.
— Mais on entendra mon témoignage, dis-je avec hauteur. Cette knenace fit une véritable impression sur le comte, et
il reprit après un instant de silence :
— Monsieur Meylao, ce témoignage peut perdre une des plus grandes familles de France, et vous réfléchirez avant de vous laisser aller à un mouvement d'indignation fort juste sans doute, mais qui ne fera que perdre à la fois la duchesse et madame Sainte-Mars.
^ie ne vois pas...
— Ëcoutez-^moi donc. Supposez une action criminelle au Bujet de L'événement d'hier, événement dont je suis encore à comprendre que la duchesse n'ait pas été instruite sur-lechamp, car elle n'en était pas instruite hier, du moins je le peose, puisqu'elie est venue dans la maison même où il s'est passé. D'ailleurs, vous l'avez vue, avait-elle l'ak d'être embarrassée à ce sujet?
— Bq a^icone façon .
— Du jeste, ajouta le comte, cela ise peut expliquer par le bit que le duc n'est pas coiuiiu dans cette maison sottsson véritable nom. Mais je reviens à notre question. Supposez,
dis-je, qu'un procès criminel soit engagé relativement à cet^e affaire, voici quelles en seraient les conséquences immédia-' tes : 1° Quelle était la raison des violences du duc de Fro-l bental? D'arracher à Justine des papiers importants. 2« Quels étaient ces papiers? Les preuves de la naissance de Justine. 3» Quel intérêt le duc avait-il à s'emparer de ces papiers? C'est que ces preuves montraient Justine comme la fille de la duchesse de Frobental et de M. de Sainte-Mars.— Voilà, reprit le comte, les conséquences immédiates d'un pareil procèi. ' Et maintenant, considérez la valeur des noms qu'il va mettre! en jeu, l'extrême curiosité que ces noms vont exciter dans le! monde, et vous devez facilement croire que tout ce qui touche de près ou de loin à la position de Justine et aux familles qu'elle concerne sera mis sur le tapis. On cherchera, on commentera, on expliquera, et vous devez être certain par avance que notre belle Fanny sera en butte aux propos les plus cruels ; qu'on traduira de la façon la plus indigne sa position passée et sa position actuelle. Vous-même, à quelque titre que ce soit, vous aurez votre part de ces méchancetés plaisantes par lesquelles le monde cherche à se venger de l'ennui incessant qu'il éprouve... Ne vaudrait-il pas mieux, mille fois mieux, que tout ceci tombftt dans le plus profond oubli, que Justine consentît à se retirer et à se cacher, en laissant une déclaration signée d'elle qui attribuerait au désespoir la tentative de suicide qu'elle aurait commise hier? Cette déclaration, corroborée par votre témoignage jet aidée de quelques démarches adroitement faites auprès du premier magistrat qui aura à s'occuper de cette aflfaire, l'arrêterait dès son principe et donnerait à tous ceu:; qui s'y trouvent intéressés le temps d'assurer à chacun h tranquillité, le repos, et de faire à cette Justin^ elie-mém( un sort convenable, en la désarmant cependant des preuve qui peuvent perdre la duchesse de Frobental.
Je prie ceux qui me lisent et ceux qui m'ont jugé si sévè rement de se mettre un moment à ma place.
J'avais vingt ans, je me trouvais en présence de faits dou je n'avais eu jusqu'alors aucune idée. J'entendais parler de relations les plus exceptionnelles et les plus coupables ave une facilité telle, qu'il m'était permis de croire que c'éta
là le train usuel de la vie du monde ; et, quel que pût être moQ dégoût pour ces intrigues qu'on venait de m'exposer avec tant de naïveté, je n'avais cependant nulle envie d'aider au scandale qu'un procès devait en faire jaillir. D'une autre part, je n'oubliais pas que Justine avait mêlé le nom de mon père à toute cette histoire. Je me trouvais donc fort disposé à tout ce que demandait de moi M. de Sainte-Mars, lorsque que je fus arrêté dans ma résolution par la réflexion suivante que je m'empressai de lui faire :
- Puisque M. de Frobental, lui dis-je, tient à enlever à iusline les preuves qui peuvent compromettre sa mère, jusqu'au point de se livrer aux violences dont j'ai été le témoin, comment se fait-il que la duchesse, dans l'intérêt de laquelle il agit sans doute, ignore l'existence de Justine, que son (ils connaît?
Le comte me regarda avec attention, comme pour s'assurer de la portée de mon observation : il parait que cet examen le détermina à pousser plus loin ses confidences, car il reprit presque aussitôt :
— Il faut tout vous dire, monsieur Meylan, et ce qui me reste à vous dire n'est pas la partie la moins honteuse de ce secret. Ce n'est nullement dans l'intérêt de la duchesse qu'agit son fils, c'est dans le sien propre. Vous ne connaissez pas Frobental, et par conséquent vous pouvez difficilement vous faire une idée d'une nature à la fois plus brute et plus corrompue, plus violente et plus astucieuse. Le duc de Frobental, cet héritier d'un grand nom et d'une grande fortune, est, comme manières, immédiatement au dessous d'un palefrenier de bonne maison. La plus mauvaise compagnie s'indigne de la grossièreté de ses paroles; les plus brutaux ne pourraient lutter avec lui d'ignobles actions ; il aime l'ivro- ?nerie et la débauche dans les cabarets; il est le glorieux rival des plus hideux coquins de Paris. Et maintenant que je vous ai dit quel était l'homme, vous comprendrez aisément 'luel désespoir ce doit être pour sa mère, dont l'élégance 'acbe si bien la sécheresse du cœur, et qui sacrifierait tout au maintien de sa bonne réputation. Elle a tout fait pour ramener son fils ; mais cette nature basse a échappé à toui
les freins, résisté à tous les' bons cofoseils. Il a donc fallu que la duchesse se séparât de lui et rabsi[DdonQfttà ses mauvais peuchauts. Heureusement pour madame de Frobentat que son mari, avait deviué les instincts faroucbeas ^e son S\a et donné à sa femme, tous les moyens nécessaires pour les réprimer. Le duc 9r si bieiji fait par son testament, qinet l'adminii^tration et la jouissaoce de son immense fortune sont restés entre lesmain^ de sa veuye.EUe a donc pu Qiettre une espèce de barrière aux débordements du jeune duc, en kû assignant une pension honorable pour tout au^e,^ maia insuffisante pour satisfaire de pareils débordenp^nts. Or, comprenez-vous maintenant dans quel but H. de ifrobental voudrait être armé contre sa mère de documents qu'elle voudrait racheter à tout prix? comprenez- vous qu'entre les maâns d'au pareil fils, ces titrer deviendraient un moyeu d'obtenir l'argent qu'on lui refuse prudemment?
—Et vQus pensez, mposieur, m'écriai-je Indigné d'une telle perversité, qu'un fils, quels que soient ses vices, puisse jusqu'à ce point outrager sa mère?
— Je ne veux pas faire de morale à ce m^\^ reprit le comte ; je ne yeux pas vous dire combien il y a de gens dans le monde qui profitent des fautes de leur péroy da teur onére ou de leurs soeurs pour vivre à leur aise dans l'oisiveté. Tout ce que je puis vous dire, c'est que le duc de Frobental ne reculera devant aucune mauvaise action pour satisfaire la çoif qu'il a de la fortune qu'on lui refuse. Voua en faut-il d'autres preuves que le crime auquel il s'est porté hier matiu? Soyez^n sûr, ce n'est pas, à propremeisit parler, uu homme ; c'est une sorte de béte fauve à qui le sang monte à la tête, et qui devient ivre de fureur devant une résistance obstinée, comme a dû être celle de Justine^ Il faut donc profiter de l'arrestation du due pour mettre la malheureuse à l'abri de sa colère. Ou bien, si vous ne m'aidez pas daus ce projet^, peut-être verrons-nous se dénouer toutes ces intrigues par une catastrophe sanglante. Je parle en homme d'honneur à un homme d'iionneur ; je n'ai d'autre intérêt dans tout ceci que d'éviter de voir le nom de mou pèrç mêlé à de pareils scandales, que de sauver k uuç femme çharma&tQ
des chagrins qui pourraient deveniï' mortels pour elle... Bt j'ose espérer, monsieur, que vous m'aiderez dans Taccom^ plissement d'un projet dont vous devez conoaitj^e U bonne et loyale intention.
x}^yi