ENCORE OU MYSTÈRE
Comme je Tai déjà dit, j'ai essayé de raconter les choses de la façon la plus exacte dont elles m'étaient présentées . Si je les montrais telles que Tévénement me les fil y.oiç plusf tard, on me trouverait probablement absurde dans ma crédulité; mais il y avait à ce moment, du moins cela'me semble encore raisonnable, il y avait présomption pour moi que le comte de Sainte-Mars disait vrai, et je lui promis mon concours.
Il n'eut pas plutôt reçu ma promesse qu'il reprit :
— Quant à votre affaire avec le marquis d,e Pavie, je me charge de Texplication. Je vais immédiatement chez lui, et comme je ne veux pas que vous puissiez croire aue i'ai pu rien lairQ ou dire en votre nom qui puisse porter la plus légère atteinte à votre honneur, je vous prie de vouloir bien accepter mon invitation pour dîner avec lui, aujourd'hui môme, avec quelques amis.
Je ne répondis point, et je dois dire que je passai alors par une des douleurs les plus cruelles que j'eusse encore souffertes.
— Vous ne voulez point accepter, me dit H. de Sainte- Mars, et cette manière vous déplalt-elle?
Oh! certes, si à ce momeut j'avais pu me battre contre
M. de Pavie, au risque d'être tué, j'aurais préféré ce parti à la honte de dire que je devais près de six mille francs au marquis de Pavie et que je n'avais pas de quoi les payer. Mais la rencontre, qu'elle dût être amicale ou bien qu'elle dût avoir lieu à main armée, devait nécessairement être précédée du remboursement.
J'étais dans cet horrible embarras, et ce qui l'augmentait encore , c'était de sentir sur moi le regard curieux du comte de Sainte-Mars, aux astuces duquel je m'étais laissé prendre, mais pour lequel je me sentais cependant un sentiment instinctif de répulsion.
— Veuillez vous expliquer franchement avec moi, reprit M. de Sainte-Mars ; je ne voudrais faire aucune démarche qui pût vous déplaire et que vous dussiez ensuite désavouer.
Les paroles s'arrêtaient à ma gorge, j'avais la bouche sèche.
De tous ces hommes et de toutes ces femmes chargés dinfamie dont j'avais appris l'histoire depuis vingt-quatre heures, aucun, j'en suis assuré, n'avait éprouvé une si cruelle appréhension en face de ses crimes, que la mienne en face d'un malheur si misérable.
J'étais devenu pâle au poiot que le comte s'approcha de moi d'un air véritablement alarmé, et s'empressa de me dire :
— Mais qu'avez-vous donc? mais il vous est arrivé quelque chose que vous ne voulez pas me dire.
— Il est arrivé, lui répondis-je dans un trouble que je comprends encore , que j'ai imprudemment joué contre M. de Pavie une somme que je ne possède pas en ce moment, et que jusqu'à ce que cette somme lui ait été remise par moi, toute démarche relative à notre querelle serait si mal interprétée que je dois m'abstenir.
— N'est-ce que cela? dit M. de Sainte-Mars... Eh! mon Dieu, n'avez-vous pas des amis ?
— La somme est considérable.
— Ne me comptez-vous pas en première ligne parmi ceux qui pQurraient vous rendre service?
— Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous.
- Laissez donc, dit M. de Sainte-Mars de Fair le plus gracieux... pas d'enfanti]lage. Il y a des hommes doQt le nom est la meilleure responsabilité ; vous êtes le iils de M. Meylan, cela suffit. A combien s'élève votre dette envers le marquis?
— Mais, à six mille francs. . .
- C'est une niaiserie, reprit le comte après un moment de silence pendant lequel il dut calculer que ce n'était pas une niaiserie. Je me charge de cette afi'aire comme de l'autre.
Je fis des façons, M. de Sainte-Mars insista, je me rendis, et je pris occasion de cela pour lui dire d'un air sottement dégagé :
— Votre offre obligeante me rappelle que vous avez laissé ici hier un portefeuille dans lequel se trouve une forte somme.
J'avais beau vouloir paraître considérer cet oubU comme un hasard, je ne pouvais m'empécher de me souvenir de quelle manière je Tavais considéré la veille et quelle injure j'y avais vue.
M. de Sainte-Mars fut plus adroit que moi, il me répondit d'un ton qui me lit croire à sa franchise :
- Ahl pardieul vous me faites grand plaisir -Je m'imaginais avoir perdu ce maudit portefeuille, et, je dois vous le dire, autant j'aime à fahré de l'argent un usage amusant ou agréable, autant je déteste de le perdre ainsi.
Je tirai le portefeuille de mon secrétaire et je le présentai à M. de Sainte-Mars, qui, au moment de le prendre, s'arrêta tout d'un coup et me dit :
— Mais j'y pense, il y aurait dans tout ceci quelque chose de beaucoup plus convenable à faire. Il y a dans ce portefouille sept mille francs, gardez le tout, envoyez vous-même cet argent au marquis, en lui annonçant ma visite pour deux heures. Ce sera mieux que si je lui remettais moimême cet argent ; car je ne pourrai aller chez lui qu'à l'heure que je siens de vous dire, et, en pareilles questions, plus les choses sont faites vite, mieux elles sont faites.
Je n'avais pag d'objection à faire à cet arrangement. J acceptai, et le comte me quitta après que nous fûmes conve*' nus des faits suivants :
Je devais retourner chez Justine, et la décider à quitter iminédi&tètUéiif la maison. Je devais en ot^é lui faire feire la dëélaralioU dont m'avait parlé le comte. Quatit à lui, il devait revenir vers quatre heures pour m'apiarèndre le résultai de 80Û éntr^evué avec le tharqûis; et savoir, d'uii autre côté, ce que j'avais obtenu de Justine.
Je dois dire, pour ma justification, que je faisais entrer pour beaucoup, dans la détemnnation que je prenais 4 l'égard de cette fiflé, lé désir, tant de fois exprimé pai" eiie durant son récit, de se mettre à Tabri de toutes les réclamations dont elle pourrait être assaillie, et de tivre tranquille dans un céin igûoré.
11 faut dire aussi, et ie le répète parce que cela ne ressort peut-être pas de mon récit autant qtie je l'aurais voulu, et surtout autant que cela fut vrai, que les confidences de M. de Sainte-Mars avaient singulièrement diminué l'intérêt qiiô j'avais pris dès l'abord à Justine, en me la faisant voir comme ayant indignement calomnié madame de Sainte-Mars. D'un autre Côté, le comte .m'avait associé avec tant dadresse aux soins qu'il prenait de sauver un chagrin à cette charmante femme, que je me sentais fier de pouvoir l'y aider.
Cependant il se glissait à ce sujet dans mon cœur une espérance dont je ne voulais pas prévoir l'avenir. En effet, cet amour inconcevable, inioiri, que j'éprouvais pour madame de Sainte-Mars avait déjà perdu de son caractère primitif. A Theure bû j'étais arrivé, je n'eusse plus écrit la belle lettre que je lui avais fait remettre. Mais si j'avais déjà pour elle, et sans m'en douter, une adoration mcÂns chaste, cette adoration dévenait plus ardente. Madame de Sainte- Mars était pour moi une nécessité de ma vie, à quelque titre qji'elle y entrât. .
Quoi (jull eh soit, nos plans ayant été parfaitement arrêtés avec m: dé iBaintë-Marâ, il mè quitta, et je restai seol pour les mettre dé loiôn ôôté à exécution .
Je fis la lettre que je devais écrire à M. de Pavie, j'y enfermai les bîUetâ de banque; mais une toute petite circonstance m'arrêta : j'avais Oublié de ni'ihformer de l'adresse dé M. le M(ârt|uis. Jénë trouvai d^autte moyen que de là Mre
demander, ou plutôt que d'aller la demander moi-même à madame de Sainte-Mars, qui devait la connaître. Eu conséquence, je descendis chez elle.
Je remarquai encore un bruit de portes terméçç avant qu'on vînt m'ouvrir. Ce fut Victoire qui parut. Madame de Sainte-Mars avait plusieurs domestiques, et je m'étonnai de trouver encore cette fille. On eût dit qu'elle était là en sentinelle pour les visiteurs qui venaient de ce côté. En m'apefcevant elle eut un vif mouvement d'impatience . Gela iné déplut, et je lui demandai assez sèchement l'adresse de M. de Pavle.
— Pourquoi faire? me dit-elle d'un air fort étonné et alarmé à la fois.
— Il me semble que cela ne vous regarde pas ! lui dis-je.
— En ce cas, me répliqua-t-elle fort librement, il me semble que je ne suis pas un almanach d'adresses.
Comme la première fois, je tenais ma lettre à la main \ Victoire continua, sans me laisser répondre ^ son impertinence :
— Il demeure... Mais si c'est pour lui envoyer cette lettre, il est inutile d'aller plus loin, car il fest ici.
Elle prit alors la lettrp, qui était fort épaisse, et me regarda ensuite d'un air interrogateur.
— Faites attention, lui dis-je, que cette lettre renferme six mille francs de billets de banque, et donnez-la-lui sur-le-. champ.
— Bien , monsieur; je vous prie de vouloir bien attendre un moment.
— Pourquoi donc?
— Mais pour que vous soyez bien sûr que la lettre est arrivée 4 son adresse, à moins que vous rie vbuliez un reçu.
— C'est inutile, lui dis-je en me retirant.
hn même instant, une voix impérieuse sortit de la pl^ce qui suivait le cabinet oîi j'étaiç... On demanda qui était \V Je reconnus la voix du marquis de Pavie.
Victoire me quitta, entr'ouvrit la porte qui menait à cette pièce, et répondit :
— C'test une lettre de M. Michel Meylan, qui venait demander votrç adresse. *
— Apporte ! répondit le marquis, de FacceDi dont on parle à un chien de chasse.
Victoire disparut un moment et revint aussitôt.
-- Maintenant que vous êtes sûr que votre lettre est arrivée, me dit-elle avec humeur, bien le bonjour, et que Dieu vous bénisse.
Elle me ferma la porte au nez, et je restai seul sur le palier. J'attribuai tant que je pus sa grossièreté au doute que je lui avais montré sur la remise exacte de ma lettre; mais j'avais beau vouloir fermer les yeux à la vérité, j'étais malgré moi tourmenté de l'idée que si j'avais interrogé cette fille, elle m'eût volontairement appris que je jouais un jeu de dupe.
Cependant j'étais rentré chez moi et je me préparais à retourner chez Justine, selon nos conventions avec M. de Sainte- Mars, lorsqu'on sonna de nouveau à ma porte. J'allai ouvrir. C'était un énorme gaillard en redingote, qui sentait le laquais d'une lieue, et qui me demanda du ton dont il eût parlé à son camarade :
— M. Michel Meylan?
— C'est moi.
La réponse fil immédiatement tomber le chapeau et incliner le chef de ce grand drôle, qui, après quelques excuses, me remit un billet auquel , me disait-il, on demandait une prompte réponse.
J'ouvris la lettre et j'y trouvai ces quelques lignes évidemment écrites à la liâte et d'une main agitée :
« La duchesse de Frobental prie M.Michel Meylan de passer chez elle immédiatement ; elle a des choses de la dernière importance à lui communiquer.
» La personne qui lui remettra cette lettre est chargée de recevoir sa réponse. »
En toute autre circonstance j'eusse été surpris d'une pareille missive; mais, après tout ce que j'avais appris, je cherchais seulement à comprendre dans quel intérêt la duchesse pouvait me prier de passer chez elle.
Je réfléchissais donc, fort incertain de décider s'il valait mie»ix retourner près de Justine avant d'aller voir la duchesse, ou s'il ne fallait pas mieux voir celle-ci avant de revoir Justine, En effet, il y avait chance d'apprendre de cç côté
choses qui m'éclaireraient sur la conduite que j'avais à tenir. Cependant j'hésitais encore, lorsque le porteur de la Iftttre ma dit :
- Madame la duchesse vous serait bien reconnaissante si vous pouviez venir tout de suite à Thôtel.
Je me décidai, et je répondis à cet homme :
- Vous pouvez aller dire à madame de Frobental que je serai chez elle quelques minutes après vous.
- Si monsieur veut monter dans la voiture qui est à la porte, me dit cet homme, elle est à vos ordres.
Je m'étais habillé après le départ de M. de Sainte-Mars; je pris mon chapeau, et je descendis en môme temps que le niessager de la duchesse.
Cette petite circonstance me rendit témoin d'un fait qui avait sa gravité.
Le messager, au lieu de me suivre jusqu'à la voiture, me quitta et gagna le grand escalier.
- Eh bien ! lui cria ma vaillante portière en se plantant sur son passage, où allez- vous ?
- Chez madame Deslaurières, répondit mon homme.
Ceci me semblait parfaitement confu'mer ce que M. de Sainte-Mars ûi'avait dit des Intentions de la duchesse.
Je me promis donc d'être avec elle d'une circonspection extrême, et de la laisser s'avancer de manière à en apprendre plus qu'elle ne croirait m'en dire.
PRËiMlÉUE ÉPREUVE.
Je montai dans la voiture que la duchesse avait évidem- Daeut envoyée à mon intention. Cette voiture était sans armes Pl le cocher sans livrée. Après quelques minutes d'une course
assez rapide pour me montrer qu'on avait hâte de me voir arriver, jq descendis dans la cour d'un immense hôtel ; mais, au lieu de me mener au grand perron pii étaient les antictiambres, la voiture s'arrêta à Tnae des ailes et en face d'une porte particulière qui s'ouvrit à mon arrivée, çt i laquelle je trouvai un vieux valet de chambre eu grande tenue» qui me demanda si j'étais M. Michel Meylan. Apr^s ma réponse afprmative, il m'engagea h le suivre, et j'entendis la voiture; quitter la cour de l'hôtel.
J'étais en veine de tout observer çt d'attacher un sens pîTticulier à tout ce qui m'arrivait, et quoique mon entr^ n'eût eu rien de mystérieux, je trouvai cependant qu'il devait y avoir eu des raisons particulières pour m'introduire par up autre chemin que celui qui me semblait être la voie ordinaire.
Je suivis le valet de chambre jusqu'au premier ; il m'ouvrit une porte et me fit entrer dans une vaste bibliothèque en me priant d^attendre un moment. J'examinai l'endroit où je me trouvais, et je vis U14 magnifique portrait de David, représentant un homme, d'une figure assez insignifiante, en costume de sénateur. C'était le portrait de M. de F^-obental. Celui de la* duchesse lui faisait pendant. C'étaient bien là tous les traits de madame de Frobeutal ; c'étaient seg yeux ardents et lumineux, sa bouche aux lèvres minces et serrées, le nez parfaitement dessiné; le contour sévère et pur de son visage. Mais tout cela était d'une jeunesse qui seniblait devoir remonter à plus de vingt-cinq ans, si l'on comparait le portrait à ce qu'était devenue la duchesse. Les cheveux étaient d'un châtain plein de douceur, le sourire aimable, le teint animé, la lèvre rose, pas une ride, pas un pli, pas une marque de vieillesse, quoique ce ne fût plus la figure d'une très-jeune fenune» Cependant ce portrait était daté de 1812, et, en 1821, madame de Frobental avait les cheveux d'un blanc de neige. Une maigreur excessive, une pâleur mate accusaient tous les angles de ce visage si gracieux et si plein huit ou dix ans avant, et lui donnaient l'expression farouche qui m'avait saisi la première fois que je l'avais vue.
Tout occupé de ces réflexions, j'étais resté en contemplation devaijt ce portrait, de façon qye je n'entendis pas ouyrù'
DE LA RUE DB PROYBNGBé 196
l'une des portes de la bibliotbèqtie, et que je fus trës-surpris en éiitendan t une voix, grave dire près de moi :
— Ah ! la douleur vieillit plus vite que les années^ vous le voyez, monsieur.
Je me retournai, c'était la duchesse.
Tétais venu dans cette maison avec les plus fâcheuses di&pofiitionslcontre cette femme ; mais malgré moi, h Taspect de ce portrait, à la pensée de ce changement à extraoriioaire survenu en si peu d'années, les paroles qu'avait prononcées madame de Frobental me touchèrent vivement.
— Qui sait, me dis-je en moi-môme, si cette femme qu'on m'a représentée comme si dure, si insensible, si coupable, n'a pas eu horriblement à souffrir de sa faute, et peut-^trQ encore plus de la calomnie ?
Je m'inclinai respectueusement devant la duchesse, qui me montra un siège et qui s'assit près de moi.
Elle était encore plus pftle qu'à l'ordinaire, et sa respmtioQ haletante et pénible me fit voir qu'elle était à peine maîtresse de soil émotion. J'avais presque pitié d'elle, mais j'étais moi-même fort embarrassé, et d'ailleurs je ne voulais * pas être le premier à engager l'entretien, il y eut donc entr^ madame de Frobental et moi un assez long silence.
Enfin la duchesse se décida à parler :
— Ma démarche, me dit-elle d'une voix entrecoupée, doit TOUS paraître très-extraordinaire ; elle se rattache cependant à un événement que je n'ai appris que ce matin, et auquel VOUS avez pris part. C'est celui qui est arrivé hier dans votre maison.
Je m'inclinai, et la duchesse reprit avec une confiance quji me prouva qu'elle n'avait aucun soupçon de ce que je pouvais savoir :
— Vous me demandez sans doute à quel titre cet événement peut m'intéresser ?
Je me rappelai à temps que le coupable ayant refusé de répondre, je pouvais à toute force ignorer son nom ; je ne sais quelle idée me vint de laisser la duchesse s'engager dans sou rédt, et je répondis:
— J'avoue, madame, que je ne puis deviner pourquoi cet événement vous trouble à ce point.
Elle se tourna vivement vers moi, et avec une effusion de cœur que je crus être sincère, elle reprit :
— Comprenez-vous que je sois allée hier tranquille et heureuse... heureuse, non! mais entin sans crainte de nouveaux malheurs; comprenez- vous que je sois allée hier dans votre maison , le jour môme où mon fils y avait été arrêté comme le dernier des assassins?
— Votre fils, madame! m'écriai-je en continuant de jouer la comédie.
— Oui, monsieur, me dit-elle, mon fils... le duc de Frobental, Théritier d'un des plus grands noms de France, arrêté!
La duchesse se frappa le front à ces paroles avec un si violent désespoir qu'il me toucha vivement.
— 11 faut sauver mon fils de Thorrible position où il s'est mis, monsieur, et je compte sur vous pour cela... Je ne vous fais point d'excuse de ce que je vous dis, je n'ai pas besoin de pallier mes paroles, la douleur d'ime mère doit tout vous expliquer... Si je me trompe, pardonnez-moi, mais je suis incapable de jouer avec vous une fausse comédie... Monsieur, si pour vous déterminer il faut de l'argent, beaucoup d'argent... demandez, je vous donnerai tout ce que vous voudrez.
Je me levai et je saluai la duchesse en faisant mine de me retirer.
Elle me saisit la main et me retint en me disant:
— Pardonnez-moi... je ne sais ce que je dis... Ëh bien, puisque vous êtes un homme d'honneur, vous comprendrez mon désespoir et vous me viendrez en aide,,, je vous remercierai à genoux de votre bonté, et ma reconnaissance ne finira qu'avec ma vie.
Il y avait un accent si profondément vrai dans les paroles de cette femme, que je lui dis avec un entraînement réel :
•— Je suis à vos ordres, madame, et tout ce qu'il faudra faire pour vous sauver un malheur pareil à celui qui vous menace, je le ferai.
— Oh! merci, monsieur, merci... reprit la duchesse. Répondez-moi donc franchement; connaissez-vous celte fenunt; chez qui mon fils a commis et crime ?
Je m'étais engagé dans une voie d'où je ne pouvais sortir sans me donner un démenti à moi-même ; je continuai donc mon rôle d'ignorant; mais cette fois je le fis assez jésuitiquement et je répondis à la duchesse :
— Je ne la connaissais pas, du moins, avant l'événement d^hier matin.
— Vous l'avez revue depuis ?
— Oui, madame. .
— Qu'est-ce que c'est que cette femme?
— Mais c'est, je crois, une pauvre fille qui donne des leçons de piano pour vivre,
— C'est sans doute une de ces femmes de vie honteuse que mon fils aura été ramasser je ne sais où... c'est la maîtresse du duc, n'est-ce pas?
— Sa maîtresse ! dis- je, entraîné par l'affreuse idée qne faisait naître en moi cette supposition ; je ne le crois pas, madame.
— Mais qu'est-elle donc? et d'où pouvaient venir les violences de mon fils euveiîs cette femme, s'il n'avait aucun doute sur elle, si elles ne partaient de quelque sentiment violent de jalousie qui l'a égaré jusqu'au crime?
Je me trouvai pris dans cette question, et je ne sus pas m'en tirer plus adroitement qu'en répondant:
— Quant à cela, je l'ignore parfaitement.
— Mais eniin, puisque vous Tavez revue, que vous a-t-elle dit? quelle cause a-t-elle donnée à la présence de mon fils, à cette altercation* k ces violences?
Je me sentis rougir, et la duchesse vit mon embarras r je ne sus que répondre.
— Il y a quelque chose que vous ne voulez pas me dire, monsieur, reprit-elle en me dévorant des yeux, quelque chose de plus affreux peut-être que tout ce que je puis supposer.
J'hésitais un moment pour savoir si je dirais toute la vérité à madame de Frobental, mais l'embarras que j'eusse éprouvé à la lui dire eût été encore plus grand que celui que j'éprouvais à me taire.
— Quoi que j'aie pu apprendre de cette malheureuse fille, dis-je à la duchesse, cela ne peut en rien changer mes dis-
positions à vous rendre tel service qne tous demanderez. Veuilles donc vous h&ter de m'apprendr e ce que vous désirez que je fasse, car je lui ai promis de retourner près d'elle, et }^Y serais déjà si votre lettre ne m'avait appelé icL
Jamais changement de décoration ne s^opéra plus vite que celui qui se fit alors dans Taix, la voix et les façons de ]à duchesse à mon égard.
Au lieu de cette douleur pleine d'entraînement qui semblait la jeter à mes pieds, au lieu de cette parole que les sanglots paraissaient suffoquer à chaque instant, au lieu de cette confiance qui m'avait séduit, je vis une froideur hauUme se répandre sur ses traits.
— Pardon, me dit-elle, monsieur, mais je croyais que vous m'aviez comprise ; je croyais que vous ne mettriez pas de restriction au service que je vous demande.
— Des restrictions l.«. lui dis-je d'un ton véritablement fort surpris. A mon tour, madame, je ne vous comprends pas; je n'ai mis aucun retard à me rendre chez vous dès que vous m'y avez demandé; je vous ai dit que j'étais tout à vous à l'instant où vous m'avez prié de vous aider à sauver votre fils ; que pouvais-je de plus, madame ?
— Je n'ai le droit de rien vous demander, monsieur, fit la duchesse, et yous ne me devez rien ; mais vous commencez la vie, et par conséquent il y a des choses que yçus ignores; sans doute et que je dois vous dire. Ce qui fait lés hommes dlionneuc, iponsieur, c'est, avant toute chose, la franchise. Yous êtes mêlé à une affaire déplorable et où l'honneur et la liberté de mon fils sont compromis ; je me livre à yqus, je vous dis tout; c'est une mère qui vous parle, qui vous implore, une hière qui a besoin de tout savoir pour agir d'une manière efficace t^ prudente ; et voilà que, je ne sais sous quel prétexte et dans quel but, vous refusez de m'apprendre deschoses qui peuvent m'éclairer, me guider... Pensez-vous, monsieur, qu'en présence de cette conduite, je puisse croire à la franchise de vos offres? Pensez -vous que je ne puisse pas en être à me repentir de vous avoir confié un secret qui peut perdre mon fils?
— Je vous avoue, madame, que je ne vois pas le sçcret que ypus m'ayez conÇé.
— Momneur, je ne suis pas tellement privée d'amis, reprit la è9icbesde, qaeje n^eusse pu obtenir dès ee matin Télârgi^ sèment du duc; je l'eusse éloigné, je l'eusse fait partir, et TOUS auriez saas doute toitjours ignoré quel était le coupable ; c'est moi qui tous Tai dit.
Je trouvai la leçon si mal divisée que je ne Tacceptai point, et sans trop réfléchir à la valeur et surtout aux suites (^^ pouvait avoir Faveu que j'allais faire, je repairtis immédiatement à la duchesse :
— Vous ne tn'aves rien appris, madame, et je savais parfaitement que le coupable était le duc déf l^obentai.
A cette déclaration la dudiesse se recula sur son siège, en me régardant d'un œil de vipère.
Nous étions bien loin des sanglots de la mère, des regards éplorés et de^ supplications qui m'avaient accueilli.
— Quel homme ôtes-vous donc ? fit la duchesse d'un ton dont elle ne se donnait plus la peine de déguiser la séche^ resse. Vous lé saviez, dites-vous ? Pourquœ me l'avoir caché? quel intérêt avez- vous à cela?... quel est votre but... votre projet?
Je pris mon parti d'être aussi sec que madame de Frobental; d'aâleurs je me sentais très-fort contre elle, et lui répondis aussitôt :
— Permettez-moi, madame, de vous faire observer que le hasard le plus inattendu m'a jeté dans une affaire déplorable; j'y suis et j'y voudrais rester parfaitement étranger. Cependant, par con^dération pour votre nom, j'ai bien Voulu vous entendre, c'est ce que j'ai fait, c'est ce que je suis prêt à foire encore. Vous me deittandez ce que je puis savoir de cette affaire, permettez-moi de vous dire que je piourrais voui demander d'abord quelles sont vos intentions, a^ de téglér ma conduite d'après vos propres desseins.
La duchesse se tut un moment.
Soit qu'elle eût compté sur la supériorité de sa position pour m'imposer à moi, pauvre étudiant, soit qu'elle eût mis sa confiance dans l'inexpérience d'un très-jeune homme, elle parut cruellement piquée de me voir entrer dans une discussion calme, et, emportée par l'humeur que lui causa
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ma réponse, eUe repartit avec une aigreur par trop maladroite :
— En vérité, monsieur, il me semble que j'ai mis plus de bonne grâce dans le service que j'ai pu vous rendre hier.
11 s'agissait des cinquante louis qu'elle m'avait prêtés... Je mé sentis rouge de dépit et de rage.
— J'avais oublié de vous dire, madame, m'écriai-je en me levant, qu'au moment où j'ai reçu votre lettre, j'allais vous envoyer cette somme. J'ai si maladroitement été empressé de me rendre cbez vous, que j'ai oublié de la prendre sur moi .. Dans cinq minutes, elle vous sera remise. J'ail'honneur de vous saluer.
Madame de Frobental m'examinait pendant que je lui parlais ainsi, et comme je prenais JésolOment le, chemin delà porte, elle se leva, vint à moi, me prit la main et me dit avec un accent qui m'arrêta : ^
— Ah! monsieur, que je voudrais que mon fils eût dans le cœur de ces nobles indignations, de ces fières colères... J'ai eu tort, monsieur, très-grand tort... mais si vous saviez toute l'horreur de ma position, vous comprendriez que le trouble où elle me plonge ne me laisse pas le pouvoir de mesurer mes paroles comme je le devrais... Ayez pitié de moi, monsieur, je vous fais mes excuses bien sincères.
Je m'arrêtai, déjà repentant de la colère que j'avais montrée, et je dis à madame de Frobental :
— Veuillez donc vous exphquer, madame, et me dire enfin quelles sont vos intentions.
— Ecoutez-moi donc, reprit la duchesse, voici le plan que j'ai formé et dans lequel votre bonne volonté peut m'ôtre d'un puissant secours.
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