‹ La maison no 3 de la rue de ProvenceChapitre 23 sur 51 · UN PROJET MATERNEL · texte numérisé non relu

UN PROJET MATERNEL

Nous reprîmes nos places, et la duchesse, se décidant enfin à me confier ses projets, reprit ainsi :

— Mon premier devoir, mon premier désir, c'est d'arracher mon fils à une poursuite criminelle ; mais ce serait une imprudence très-grave que de le laisser parfaitement libre après une pareille action. L'impunité que je lui aurais assurée ne ferait sans doute que le pousser plus avant dans ses désordres. Je veux donc qu'en retour de la liberté que je veux lui rendre, il contracte un engagement qui le tienne éloigné de. Paris et qui le soumette à une surveillance assez sévère pour dompter la violence de son caractère et réformer ses honteuses habitudes. J'attends le ministre de la guerre, c'est un ancien ami de M. de Frobental et il est resté le mien ; je ne craindrai pas de lui avouer la vérité, et je suis sûre qu'il fera tout ce que je lui demanderai pour me venir en aide. 11 y a, je m'en suis assurée, un régiment prêt à s'embarquer pour l'île Bourbon. Je le prierai d'incorporer mon fils dans ce régiment, mais il faut que mon fils consente à signer son engagement : une fois le consentement obtenu, l'avis lui sera donné de rejoindre immédiatement ; je le laisserai dans la prison où j'ai obtenu qu'il fût gardé au secret, je le laisserai dépasser, dis-je, le jour qui lui sera marqué pour son départ dans la feuille de route. Ce jour passé, la prison lui sera ouverte. Mais à peine l'aura-til quittée, que dés gendarmes apostésà cet effet s'empareront de lui comme réfractaire; conduit ainsi de brigade en brigade jusqu'à sa destination, j'aurai soin que le colonel du régiiaent où il sera incorporé

le retienne en prison jusqu'au jour du départ des troupes. De cette façon, il partira, il quittera la France. Le régime militaire, l'éloignement de la patrie, le voyage, briseront peut-être ce caractère indomptable et mêle ramèneront plus soumis et peut-être enfin digne du nom qu'il porte.

J'écoutais attentivement la ducbesse ; ce plan me paraissait admirablement combiné, quoique je ne comprisse point encore en quoi je pourrais participer à l'exécution de ce plan.

J'admirais avec quelle facilité cette mère disposait du sort de monsieur son tils, et j'ajoutais en moi-même aux espérances pieuses qu'ellç veimit de montrer, cette espérance qui était à mon sens au fond de son âme ; « Et comme monsieur mon fils continuera probablement ses orgies à nie Bourbon, il est probable qu'avec l'aide d'un climat assez meurtrier, il y mourra en peu de temps et me débarrassera d'un fléau qui trouble le calme de ma vie. »

Ce fût dans ce sentiment que je compris le plan de la ducbesse, et elle devina sans doute que je n'en étîûs pas profondément touché, car elle se hâta de reprendre :

— Me trouvez-vous donc trop sévère, monsieur, contre un fîls que les lois peuvent punir de la dernière peine''

Elle avait parfaitement raison, mais je ne sais par quel sentiment secret cette résolution, toute juste, toute nécessanre qu'elle fût, me paraissait bien froidement calculée.

On propose de pareils arrangements à une mère pour lui sauver un horrible malheur, et elle les accepte en désespoir de csTuse; mais, selon moi, il ne lui va pas de les arranger avec une précision qui montre une très-grande présence d'esprit. Je me dispensai toutefois de faire la moindre observation à ce sujet, et je dis à la duchesse :

— En présence d'un malheur comme le vôtre, madame, personne n'a le droit de discuter les moyens qui peuvent vous sauver. Mais ce que je dois vous dire, madame, c'est que je ne comprends pas encore à quoi je puis vous servir dans Texécution de ce projet.

— Le voici, monsieur» dit la djuche^âe.d'uii ton fort doui;: ce n'est pas assez (2[ue mon tils parte,, ce.n'eist pas ^^ssez .qu'on ne retrouve plus le coupable, U faut aussi que la phintedS^ paraisse.

DE LA RUE ,t£ PaOVENCB. 9tS

Je me rappelai immédiatemeiit le plaa que m'avait trkbé M. de Îainti^-Mars, et je tôuIus vdr si, par hasaïd, il 6'accorderàil avec lèfe vues de madame de Frobental ; Je l^iirterrompis donc pônr lui dire :

— Pour cela, il fendrait que cette fille quittât Paris aujoutd'htii même, en laissant une déclaration qui porterait que c'est elle qui, poussée par un désespoir dont elle n'a pas ^ rendre compte, a voulu se précipiter par la fenêtre... D'un autre côté, je pourrais dire qu'elle m'a répété verbalement cette déclaration écrite, et il est probable que toute poursuite, toute recherche contre votre lils s'arrêteraient immédiatement.

— Mais c'est à merveille! s*écipia la duchesse avec un vrai sourire. Je n'aurais pas mieux imaginé, et vous avez été audevant de toutes les difficultés. Cette fille vous a-t-elle donc fait part de ses intentions ?

— Peut-être...

— Et à quel prix* a-t-e)le mis son silence et sa disparition? Je m'étais engagé plus avant que je n'aurais voulu, mais

je me rappelais les paroles de Justine, son désir incessant de 8'arrdcher à toutes ces intrigua; il me seml)iaque je servais tout le monde en aidant la duchesse dans son projet, et je lui répondis :

— Je ne pense pas que le prix que Justine voudra mettre à son départ et à son silence doive vous occuper ; eUe ne désire, elle ne veut que le repos. « Un passe-port et do quoi quitter la France, m'a-t-elle dit, voilà tout ce que je désire. »

— Mais, reprit madame de Frobental avec une sorte d^nquiétude, coomient se fait-il qu'elle ne vous ait rien dit sur la cause des violences <iont elle a été l'objet?

— Madame, voulez-vous compter sur moi ? voulez-vous croire que je vous servirai avec loyauté et frachise?

— Ssuis doute.

— Ëh bien, madame, veuillez ne pas m'interroger sur des choses que je ne puis pas vous dire, que je ne voudrais jpas avoîï...

— Mais qu'est-ce donc? fit la duchesse.

Comme j'allais lui répondre , un petit céup diâcret fut frappé à une des portes de la bibliothèque, et avant que la

duchesse eût répondu, une tête charmante se glissa entre la porte entre-bâillée.

— Que voulez-vous, Clara? dit vivement la duchesse.

— Maman, répondit la délicieuse enfant, cette dame que vous m'avez dit de recevoir en vous attendant est là depuis une demi-heure ; elle parait étonnée de ne pas vous voir, car elle m'a demandé plusieurs fois si je savais pourquoi vous l'avez fait prier de passer chez vous.

— Je sliis à elle à l'instant, reprit la duchesse. Puis elle reprit :

— Le ministre n'est point encore arrivé?

— Non, maman.

— Eh bien, tenez encore compagnie à madame Deslaurières pendant cinq minutes, je vais aller la trouver. Excusezmoi bien près d'elle, et dites-lui.qu'il s'agit d'une chose qui l'intéresse au dernier point.

Cet incident, que la duchesse laissa passer comme fort indifférent, me sembla un avertissement du Ciel.

Tout le plan qui m'avait été dénoncé par M. de Sainte-Mars commençait de cette façon à être mis à exécution : c'était l'affaire de la saisie des papiers de madame Sainte-Mars, organisée en môme temps que la disparition de Justine.

Tant de présence d'esprit et tant d'activité dans une mère si éplorée m'étonnèrent... Je me demandai dqnc si, pour prix du service qu'on attendait de moi, je ne pourrais pas sauver à ma Fanny les persécutions dont elle était menacée, et je repris ma ligure la plus diplomatique pour recevoir madame de Frobental lorsqu'elle revint à moi, après le départ de sa JSlle, pour me dire":

— Par grâce ! monsieur, ne me laissez pas dans Taffreuse inquiétude où me mettent vos réticences !

Je n'étais plus à ce sujet , et je répondis très-froidement à la duchesse :

— Madame Deslaurières vous attend, madame.

— Sans doute... vous la connaissez?

Je^s une moue dédaigneuse et je repartis :

— Je ne la connais pas personnellement, mais je sais quel parti on peut tirer de cette femme.

Madame de Frobental me regarda avec des yeux si éton-

Dés, que, ravi de l'effet que je venais de produire, je conti- Duai en lui disant :

-Elle est fort belle; cette beauté peut être une excellente protection pour son mari.

La duchesse devint verte décolle; elle en fut tellement suffoquée qu'elle ne m'interrompit point.

Je compris que je ne pouvais plus soutenir l'insolence de ffies paroles qu'en poussant encore plus loin cette insolence elle-même, et j'ajoutai aussitôt :

- Cette protection peut faire confier à M. Deslaurières une BMssion politique fort importante, celle par exemple de s'emparer de papiers qui intéressent au plus haut point ( j'ap- Puyai sur ce mot) les secrets de l'Etat, et il peut arriver que H. Deslaurières rende le service qu'il a reçu en enlevant du Diilieu de ces documents politiques une correspondance qui intéresse aussi au plus haut point une noble famille...

La duchesse m'écoulait les yeux grands ouverts, la bouche l^te; elle se passa ensuite la main sur les yeux, et secoua t tôle avec un mouvement convulsif. Elle doutait de ce <pi'elle venait d'entendre, elle semblait se croire sous Temîire d'un rêve effroyable... Enfin, elle se prit encore à me Rgarder comme si elle eût voulu pénétrer jusqu'au fond de iBa pensée.

Je ne pus m'empôcher de jouir de l'effet prodigieux que j'avais produit, et je regardai la duchesse en souriant. 11 me Krait impossible de peindre tout ce qui s'agita de passions fcrieuses sur le visage de madame de Frobental pendant les çielques instants que dura ce silence.

Certes, je suis assuré qu'à ce moment elle rêva s'il n'était ias possible d'écraser, d'anéantir tout à coup l'homme qui wait lui dire de pareilles choses. Mais comme je restais de- Tanl elle parfaitement calme et assuré, il lui fallut bien se ï^udre à me laisser vivre.

Tous ses efforts pour se remettre furent vains pendant ^peiques minutes , et ce ne fut qu'après avoir essayé à deux ou trois reprises de prononcer une parole, qu'elle parvint à ïie dire avec une sorte de cri rauque et déchirant :

— Mais qui êtes-vous donc, vous ?. . . et que me voulez-vous ioQc, vous aussi?

Pavais voulu faire rimportant, et j'avoue que la ({iie&tiçHi dç la duchesse m'eiiU)aiTas9fi étrangeçie^t.

Je n'aurais su en effet que lui répondre, si ce n'était que je voulais qu'on laissât madame de Sainte- Mars en repos; cette réponse une fois faite, il m'eût fallu nécessadremeot entrier dans le détail de tous les irenseigpements que j'avais sur la position de la d^ch^se, et J)ieii mi couj^aent j'aurais commencé cet étrange récit! Dieu sait comment madaooe de FrQbent^l l'eût écouté 1 Dieu sait «encore ce que m'eût valu ce récit et à quelles extrémités la duc'hetsse eût pu se porter contre un homme qui savait... tout ce que je savais !

Heureusement que nous fûmes interrompus par l'arrivée du vieux, valet de chambre qui m'avait introduit. U annonça à madame de Frohental que Son Excellence monseigneur i€ ministre de la guerre était dans son salon, avec madame Deslauricres et mademoiselle de Frohental.

On ne fait pas attendre un ministre, et surtout un ministre aaquel on a une grâce à demander, et je crus que ;m^damc de Frobents^l allait me quitter, .que je pp^rrais partir, et qo^ je serais libre e^iin de tenir un moment conseil avec moimême pour savoir çoniment je n^ conduirais au milieu d< tous ces intérêts opposés qui venaient à moi saDs'que j^ pusse trop m'qn expliquer la raison. Mais je fus trompé dans mon attente; la duchesse ne rendit que par un signe ai valet de chambre.

Immédiatement après, elle se tourna vers moi, complète* ment remise et maîtresse d'elle-même.

— Vous comprenez , me dit-elle , que notre explicatior n'en peut rester là... à faut que je sache tout...

— Je serai toujours à vos. ordres, madame, dis-je à ma dame de Frohental, et demain...

— Aujourd'hui môme, monsieur.

— Dans la soirée, si cela vous plait.

— Non, monsieur, non, vous ne pouvez pas me quittei ainsi.

— Pardqn, madame, lui dis-je; mai? quelque intérêt qu^ je prenne à votre position, quelque désir que j'aie de vou' être utile, jai moi-même des intérêts très-graves dont il fav que je m'occupe.

— Précisément aujourd'hui môme ? me dit madame de Probenfeil d*un air soupçonneux.

— Précisément aûjourd'lrai, répondis -je fort sèchement. Hier il s'est élevé entre moi et M. le marquis de Pavie une dianission assez vive pour que f aie dû lift envoyer un de mes amis, et il est nécessaire que je sois chez moi quand cet aiftï m'apportera la réponse de M. le marquis'.

— C'est vrai, dit la duchesse en paraissant réfléchir. Mais, ajouta-t-elle en se tournant vers moii n'avez-Vôus pas contracté vis-à- vie de M. de Pavie une dette?

— Qui est acquittée (Jepuis ce matin, madame, et qui ne peut plus être un obstacle à une rencontre entre nous, à moins que les explications que doit lui donner M. de Sainte- Mars...

On eût dit que je poussais à plaisir madame de Frobental de précipice en précipice. A peine relevée d'une chute, elle recevait un nouveau coup, te nom de M. de Sainte-Mars lui donna encore un de ces étonnements épouvantés qu'elle avait déjà subis deux fois durant notre entretien.

— Quoi ! me dit-elle, vouç connaissez M. de Sainte-Mars?

— Oui, madame.

— Ah! je comprends tout maintenant... Oh ! le misérable! le misérable ! s'écria-t-elle en frappant ses mains avec viotence... il vous a dit...

Elle s'arrêta devant ce qu'elle allait me révéler et reprit :

- 11 me l'avait annoncé : iii bassesses, ni calomînies, ni lâchetés, rien ne lui coûtera pbur arriver à son bût; mais je jure sur mon âme que cela ne sera pas !

De tous ceux qui étaient mêlés à cette horrible histoire, M. de Sainte-Mars était encore celui qui, h part les injures de tetine, était resté le plus entier et le plus irréprochable ; et Toilà qu'à son nom le$ mots de misérable, les accusatiônk dé calomnie et dé lâcheté sortaient de la bouche de la duchesse! ï. <ie Sainte-Mars m'avait démontré que j'étais la dupé deà autres, est-ce ^ué Je ûé seraié pas aussi la dupé dé M. de Saittte-Mars? Il y av^it là de (Juoi perdre la tète.

U duchesse ne prît pas gartle à la sombre préoccupation dans laquelle je tombai tout à coup, et me dit :

— Véfinlléz mé suivre àii sidôn, je vous en supplié, mon-

sieur; je vous laisserai quelques minutes avec ma iï//e madame Deslaurières, et nous reprendrons cet eatretien, i maintenant que je sais que vous connaissez M. de Sain Mars, il faut que je vous éclaire sur le compte de ce mîi rable.

Je me laissai emmener par la duchesse, fort troui>fé, fr: incertain, et surtout fort curieux d'apprendre <îe qu'éli M. de Sainte-Mars, et de juger par moi-môme si Vidée de . machination qu'il avait prêtée à la duchesse n'était pas u ; invention de sa part, et conséquemment une calomnie.

LA PAIX ou LA GUERRE.

La duchesse me fit passer par d'assez vastes appartements, | et nous arrivâmes dans un grand salon où mademoiselle de . ' Frobental était fort oc<;upée à un métier de tapisserie, pen- 1^ dant que le ministre causait sur un divan avec madaine Oeo'- . laurières et d'un air qui annonçait que la rencontre d'une si r jolie femme ne lui était pas indifférente. .|

Avec une aisance dont les émotions précédentes semblaient ' devoir rendre madame de Frobental incapable, elle alla à ^ madame Deslaurières, l'accabla des politesses les plus em- j^ pressées, la félicita de sa beauté, de sa grâce, de son éle- ^ gance, lui demanda la permission de la quitter un bk/ûï^^^' .^ et, sans attendre la réponse de madame Deslaurières, elle |^ pria le ministre de vouloir bien la suivre. , ;^

Celui-ci s'inclina avec un respect qui me parut profoDO^' l ^f^ Monique, et madame de Frobental sortit après avoir ml a madame Deslaurières :

— Je vous laisse avec un de vos voisins et ma fille, qui voudra bien vous tenir compagnie.

Ces derniers mots furent aidressés à la jeune Clara avec un regard qui lui ordonnait de ne point quitter le salon. C'était sans doute une sentinelle posée pour m'empôcher de m*éloigoer et pour prévenir une explication entre moi et madame Deslaohères. La précaution était inutile de ce côté, je n'avais aucune envie de causer avec cette femme, pour laquelle j'éprouvais une répulsion inconcevable. Nous étions tous trois fort occupés probablement de nos propres pensées, car BOUS ne fîmes nulle attention les uns aux autres.

Cependant l'impatience me gagna bientôt, et après avoir examiné les dessins des meubles en gobelins et les tentures du salon, je me laissai aller à regarder madame Deslaurières. Elle était plongée dans une profonde rêverie; quelque chose d'amer et de douloureux contractait ses noirs sourcils, sa bouche avait une cruelle expression de dédain, et je vis ses doigts se crisper avec une sorte de colère : une larme vint à ses yeux et un soupir profond s'échappa de sa poitrine.

A ce moment elle releva la tête cl me vit devant elle : elle rougit et détourna les yeux.

Mais comme si cette femme eût été honteuse du remords qui l'agitait peut-être en ce moment, elle sembla repousser ia bonne pensée qui lui venait et se reprit à me regarder, le sourire aux lèvres et le regard assuré.

Elle était véritablement belle avec sa blonde et abondante chevelure encadrant d'un ton doux et doré le sombre éclat de ses yeux noirs.

— Eh bien, monsieur Meylan, me dit-elle, comment a fini votre soirée d'hier? ,

Mademoiselle Clara, qui jusque là avait tenu les yeux baissés sur son métier, les releva sur moi comme pour voir ce qu'on jeune homme assez bien tourné répondrait aux agaceries d'une johe femme.

Si madame Deslaurières avait mis de la vanité t me forcer à lui parler, j'en mis de mon côté à lui montrer que je ne me laissai^ point prendre à son assurance, et je lui répondis du Ion le plus froidet le plus dédaigneux :

— Cette soirée a fini comme elles finissent toutes : on s'est

crus comprendre que cette femme n'avait osé toucher âmes sentiments que parce qu^elle les assimilait à ceux qu'elle avait dans le cœur, mais qu'en même temps elle était capable de sentir et de respecter ceux qui avaient en eux-mêmes de la foi et de la sincérité.

Cependant, lui répondre aussi directement qu'elle m'avait parlé, c'eût été lui faire un aveu que je ne voulais faire à personne, et à elle moins qu'à tout autre, et je lui répondis, mais beaucoup plus gracieusement que je ne l'avais fait jusque là :

— En vérité, madame, je ne puis comprendre de qui vous voulez me parler et à qui vous faites allusion.

— Vous ne pouvez, me dit-elle, nier une passion que vous avez assez affichée pour que tout le monde en ait été le témoin et pour que tout le monde en parle.

— Cela veut dire, n'est-ce pas, madame, que je me suis montré ridicule aux yeux de bien des gens?

— Est-ce que vous trouvez par hasard, monsieur, qu'il y a du ridicule à être amoureux ?

— Je ne prétends point cela, madame; mais il y a du ridicule à poursuivre de sa passion une femme qui ne peut ni ne doit y répondre; et il y aurait plus que du ridicule à laisser croire qu'on a conçu quelque espoir, lorsqu'on a pour elle le respect le plus profond et le plus mérité.

Madame Deslaurières me regarda avec un nouvel étonnement, mais toute expression de raillerie s'était effacée, et elle se contenta de répéter mes dernières paroles.

— Le plus profond respect? me dit-elle.

J'étais en train de professer, vice qui, quoi qu'on en dise, appartient bien plus à la jeunesse qu'à l'âge mûr. Je répondis donc par un de ces petits axiomes amoureux qui ne répondait, nullement à la question de madame Deslaurières, mais qui répondait parfaitement à ma pensée.

Nous causions toujours à voix basse.

— Croyez- vous, madame, qu'on puisse aimer véritablement une femme qu'on ne respecte pas? Croyez-vous qu'il puisse y avoir une passion' durable et sincère, si elle ne considère pas comme un être sacré la.femme à qui elle s'adresse?

J'avais réussi au delà de ce que j'espérais; madanae Des-

laurières m'avait sans doute compris, car elle devint immédiatement assez triste et me répondit en baissant la tête :

— Vois avez probablement raison, monsieur; il doit être bon d'être aimé ainsi.

Nous en étions là de notre conversation, lorsque la duchesse reparut avec le ministre. Leur présence me rappela immédiatement dans .quel but et dans quel intérêt on avait fait Tenir madame Deslaurières, et je lui dis tout bas :

— Prenez garde, madame, à ce qu'on veut vous faire faire ici.

Cette parole fut encore plus puissante que tout ce que j'avais dit jusque là; et, malgré tout le dédain que je croyais avoir pour cette femme, ma vanité fut particulièrement flattée de l'effet que j'avais produit sur elle et de l'espèce d'ascendant de mes conseils.

Elle n'eut pas le temps de me répondre, car la duchesse s'avança vivement vers nous, en nous examinant tous les deux et en disant :

— Je suis charmée de voir que vous avez bien voulu réparer l'un envers l'autre l'impolitesse que j'ai faite en quittant mon salon; j'en suis d'autant plus charmée, ajouta madame de Frobental en s'adressant plus particulièrement à madame Deslaurières, qu'il faudra que je vous demande la permission d'être encore une fois impolie envers vous, madame. Mais, si je vous enlève un aimable causeur (et ce mot fut dit avec la plus parfaite impertinence), je vous laisse du moins avec Son Excellence, qui a à vous parler d'une affaire qui ne vous intéressera pas moins que ce qu'a pu. vous dire M. Meyl'an.— Quant à vous, ajouta-t-elle en se tournant de mou côté, je TOUS demanderai encore un moment d'entretien, après quoi je vous laisserai parfaitement libre de mes importunités.

Comme on a pu le voir, j'avais été fort peu disposé jusqu'à ce moment en faveur de la duchesse; l'arrogance de ces dernières paroles et de ses façons envers moi me fâcha tout à fait, et je la suivis avec l'intention bien formelle de lui montrer ce que je valais et ce que je pouvais.

Mais ce que je valais et ce que je pouvais vis-à-vis de madame de Frobental ne consistait qu'en ce que je savais, et je

me résolus à le lui dire, au risque de ce qui pourrait en arriver.

Du reste, elle me fitla partie très-facile, car à peime fûmesnous rentrés dans la bibliothèque, qu'elle s'écria très-yivement et d'un ton très-impérieux :

— U onsieur, il y a dans tout ceci une intrigue inl&me que yjom devez connaître, puisque vous c<^m^i3$eK M. ^ S^te- Nars ; il faut me la révéler, ou bieç^ il i^e sera pearaiifi (le poser que vous y prêtez les raaiçq.

Iç montai sur vcm grande cbçvau^, )e pris ma tenue la plus suffisante, et je répondis à la duchesse en laissant tomber mes paroles une à une :

— Et d'abord, madame, je vous prie d'observer que l'opinion que vous pouvez avoir de moi m'est fort indifférente, le vous prie d'observer encore, madame, cfa'il y a quarantehuit heures je ne connaissais ni M. de Sainte-Mars, ni monsieur votre fils, ni vous, madame, ni aucune des personnes qui s'agitent dans cette intrigue que vous qualifiez d'infâme et à laquelle, par conséquent, il doit m'étre souverainement déplaisant d'être mêlé.

lia duchesse voulut m'interrompre; mais je continuai avec une fatuité si imperturbable qu'elle arrêta l'élan de sa colère.

—Voulez-vous savoir mon histoire dans tout ceci, madame? J'étais fort tranquillement chez moi, lorsque j'entends pousser des cris aigus ;}e vois au-dessus de ma tété une femme qu'un portefaix ivre veut jeter par la fenêtre. Emporté par un sentiment de pitié et d'horreur, je monte chez cette femme, je l'^M^che à la mort; et voilà, parce que j'ai fait l'action assurément la plus simple du monde, voilà que je deviens le but des confidences des: uns, des menacés des autres, des prières et 4^s plaintes^ je ne sais qui; voilà, dis-je, que chacun se croit le droit de me prendre à partie pour me faire Tagent de ses intérêts... Mais, madame, ne pensez-vous pas qu'il peut arriver une heure où je répondrai à tout le monde que je ne veux point d'autre r6le dans cet événement que celui que m'y alignera l'avenir?... Si cette affaire va devant les tribunaux, je suis un d€|i& vingt témoins qui ont vu le crime de monsieur votre fils, et mon téoioignage m le compromettra pas plus qu'aucun de ceux quv seront probablem^t portés çontr» lui.

ai toire crédit parvient à étoidfer cette afl&e, âoye^ bien sûre d'une chose, madame, c'est que ce u'estpàs moi qui en parlerald*aucuiie façon. Agissez donc comme si je n'existais pas. Faites partir votre fils, quil è'engage...

r- Mais, monsieur, s'écria violëiïiment la duchesse enm'inlerrompant enfin, il refuse, il ne veut pas, il prétend qull n'aqu'à dire un mot, et que je serai la première à lui rendre sa liberté sans condition ; il a été plus loin encore, il a osé dire que cette femme elle-même se tairait devant là justice et ne popterail pas la moindre accusation contre lui.

— Vbuè avez donc vu monsieur votre fils, lui dis-je , madame? en devinant parfaitement la cause de Tassurànce du duc de Frobental.

— Eii non, monsieiur, r^artit la duchesse; mais telle est la réponse qu'il a faite au ministre lui-même, qui a été le Toir dans sa prison. Maintenant, monsieur, je n'ai plus qu'un mot à vous dire : vous savez ou vous ne savez pas ce qui fait la confiance de mon fils.

~ Je le sais, madame.

La duchesse, que sa colère avait emportée, se calma en reconnaissant que j'étais plus maître d'elle qu'elle ne le pensait, et elle reprit d'un ton qui touchait presque à la prière :

~ Et maintenant, monsieur, vous convient-il de me l'apprendre^

— Gela peut me convenir, répondis-je aussitôt, mais à certaines conditions.

— Des conditions à une mère qui veut sauver son fils?

— Oui, madame, des conditions à la mère qui en impose à son fils pour l'arracher à la honte d'une accusation infamante.

Madame de Frobental se contint, malgré la violente colère qu'elle éprouvait, et me^dit :

» Mais enfin, monsieur, quellesf sont ces conditions ? ^

— Que vous ne ferez rien contre madame Sainte-Mars.

— Qu'entendez-vous par là, monsieur?

. — iQue la petite combinaisoù dont je vous ai parlé séira abandonnée par vous.

— En vérité, monsieur, reprit la duchesse avec hauteur,

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avec qui donc avez-vous vécu jusqu'à ce jour, que vous avez pu croire à une pareille infamie, qui vient de M. de Sainte- Mars, j^en suis sûre?

— Vous avouerez, dis-je à madame de Frobenlal, que la rencontre probablement très-peu fortuite du ministre et de madame Deslaurières dans votre salon prête une grande vraisemblance aux suppositions de M. de Sainte-Mars?

La duchesse haussa les épaules avec dédain et repartit d'un ton ironique :

— Mais dites-moi donc, monsieur, puisque M. de Sainte- Mars vous a si bien informé, à ce que vous croyez, vous a-t-il dit dans quel intérêt il protégeait madame de Sainte-Mars?

— Je lui crois une vive amitié pour cette dame, et... La duchesse me rit au nez.

— Ahl monsieur, fît-elle, M, de Sainte-Mars a de l'amitié peur cette femme qui a déshonoré la fin de la vie de son père...

— Mais, madame ! . . . m'écriai-je.

— Mais au fait, reprit madame de Frobenlal avec un léger sourire, vous avez peut-être raison. Ils sont faits pour s'entendre... Tenez, ajouta-t-elle avec une brusquerie familière, voulez-vous savoir pourquoi M. de Sainte-Mars vous a raconté cette infamie? Voulez- vous savoir pourquoi cet homme s'est fait mon ennemi mortel? C'est parce que je lui ai refusé la main de ma fille.

— Gomjment L madame...

— Oui, monsieur. M. de Sainte-Mars a cru pouvoir prétendre à la main de Clara, et comme il ne me convenait pas de donner ma fille à un homnle qui a dû tromper beaucoup de gens par son hypocrisie, mais que les chagrins qu'il a causés à son père m'ont trop appris à connaître ; comme il ne me convenait pas de lui donner ma fille, il a juré qu'il arriverait à son but, et c'est pour cela, monsieur, qu'il a une si tendre amitié pour madame de Sainte-Mars.

Cette explication devenait fort plausible, et j'admis assez volontiers l'accusation de madame de Frobental; mais je n'en profitai pas moins pour lui montrer que si je ne voulais pas être la dupe de M. de Sainte-Mars, je ne voulais pas non plus être la sienne, et je lui dis :

^ Mais, madame, s'il est vrai que c'est ce motif qui felt agir M. de Sainte-Mars, il prouverait que madame de Sainte- Mars possède des papiers qu'il vous est important de ressaisir...

- Et dont il veut s'emparer pour s'en armer contre moi; est-ce là toute votre pensée, monsieur? dit la duchesse.

- Peut-être, madame.

-Eh bien, monsieur, reprit madame de Frobental, ne trouvez-vous pas juste que je fasse, dans un intérêt de légitime défense, ce que veut faire M. de Sainte-Mars dans un Jûlérôt honteux de vengeance, non point par les indignes moyens qu'il lui a plu de me supposer, mais en me servant du crédit de mes amis? Si vos conditions sont de m'empêcher lie poursuivre entre les mains de madame de Sainte-Mars des papiers qui peuvent intéresser le repos et l'honneur de ma famille, je n'accepte pas votre marché, monsieur, et je vous laisse vos secrets.

- Comme il vous plaira, madame, lui dis-je ; seulement, je crois devoir vous prévenir qu'alors môme que vous obtiendriez par des moyens violents cette correspondance qui imporle à voire repos et à votre honneur, vous n'auriez pas désarmé M. de Sainte-Mars.

•* Ohl je sais, de prétendues confidences, des inventions itroces... Oh! pour cela, je le laisse le maître de faire tous te romans qu'il voudra.

;- Qui sait, madame, si, à défaut de preuves écrites, M. de ^te-Mars n'appuierait pas la vraisemblance de son roman îur une preuve vivante ?

Évidemment la duchesse ne me comprit pas, car elle me regarda fort tranquillement, quoique avec surprise.

- Qu'appelez-vous une preuve vivante? reprit-elle.

- Supposez, lui dis-je, supposez que la personne dont cette '-orrespondance révèle la naissance...

La duchesse se prit à trembler.

'— Que voulez-vous dire?

- Supposez que celte personne existe et que M. de Saintete puisse la faire apparaître.

La duchesse recula devant moi comme devant un fantôme, st s'écria :

91f LA MAISON M* 8

— C'est impossible!..,

— Cela est, madame, lui dis-je.

Le coup était eâroyable; là duchesse parut près d'y succoitabéî ; elle tomba sur un fauteuil, cacha sa tête dans ses mains et resta pendant quelques minutes incapable de prononcer une parole et de se lever; enQn elle se prit à murmurer sourdement :

— Vivante! elle vit!..-

Puis elle se redressa et vint à moi : elle était elTrayante à voir.

.— Vous la connaissez peut-être?

— le la connais, madame, et puisqu'il faut tout vous dire, votre fils la connaît atissi.

La duchesse poussa un cri et retomba sur son siège en ^ànt :

— Oh ! je suis perdue !

— Sachez donc tout, lui dis-je : la femme contre laquelle il s'est porté hier à une si terrible violence... c'est elle.

— Elle! lit la duchesse dont les yeu^ égarés semblaient chercher un point d'appui où elle pût se soutenir, accablée qu'elle était sous cette suite de révélations qui la frappaieat coup sur coup. Elle! répéta-t-elle, et mon fils la connaît!... Oui, c'est vrai, vous m'avez dit qu'il avait voulu la tuer- Mais ils s'entendront ensemble...

Lé désordre des idées de madame de Frobental était tel, qu'elle oubliait que cette tentative de meurtre était la meilleure preuve que lustinene voulait pas sans doute seconder les mauvais desseins de M. de Frobental.

J'attendis qu'elle ce fût un peu calmée; je lui fis cette observation, et je l'assurai qu'autant qu'il m'était permis d'en juger, je croyais Justine fort disposée à ne tirer aucun avantage de sa position.

La ducheSsé ne paraissait plus m'entendre; elle réfléchissait profondément.

— Non! fit-elle enfin, ce n'est pas elle... ce ne peut pas être elle!... Ah! c'eût été une infâme trahison! elle est moirte; c'est quelque fille perdue qu'on a ramassée dans la rue pour lui faire jouer ce rôle.

Au milieu de ce chaos d'ignobles intrigues, celle-là n'était

pas plus invraisemblable que les autres, et M. de Sainte-Mars était homme à avoir essayé celte comédie.

Ce qui me faisait entrer volontiers dans la pensée de la duchesse, c'étaient les terreurs de Justine toutes les fois qu'il avait semblé possible qu'elle fût obligée de paraître devant les tribunaux.

— Vous avez peut-être raison, madame, lui dis-je, et...

~ Oui, oui, s'écria-t-elle, c'est la complice de mon fils, et il ose dire que cette femme ne l'accuserait pas, parce qu'il y a entre eux un contrat infâme qui la perdrait aussi bien que iui.

— Ceci me paraît probable, madame, dis-je à la duchesse, et autant j'aurais été éloigné de vous seconder dans des projets qui pourraient tourner contre cette infortunée, autant je me livre à vous pour vous arracher à une persécution qui, pour vous perdre, veut s'armer d'une faute...

La duchesse me regarda avec une hauteur indicible.

— D'une faute, reprit-elle... ah! vous croyez doue aux horribles suppositions de M. de Sainte-Mars?

Je fus atterré de cette assurance ; au milieu de ces accusations qui se croisaient en tous sens, au miheu de ces démentis que se donnaient tous les personnages de cette histoire, je ne savais plus que croire, que penser.

Je me laissai dominer par l'intrépide audace de la ducliesse, et je m'inclinai devant elle en lui disant:

— En vérité, madame, vous me voyez confus, et...

— 11 faut que je voie cette femme, reprit la duchesse en m'interrompant, il faut que je la voie aujourd'hui même... à Imslant:

Elle s'arrêta et reprit :

— Non... en plein jour... entrer dans cette maison... non, ce n'est pas possible ! Ce soir... je la verrai ce soir...

— Qui sait, madame, si avant ce"soir elle n'aura pas quitté Paris ?

— Pourquoi ?

— M. de Sainte-Mars en a le désir, et il en a peut-être le pouvoir.

— Mais quel est son but?

— il doit vous parsdtre étrange, madame, mais il est absolument le vôtre.

— Je ne vous comprends pas.

— Déterminer Justine à s'éloigner après avoir laissé dans mes mains une déclaration qui justifierait votre fils...

— Ah! c'est ainsi, fit la duchesse. Probablement M. de Sainte-Mars ne veut partager avec personne le parti qu'il veut tirer de cette femme, et il veut la soustraire aux influences du duc. La division se sera mise dans le camp de nos ennemis, et cela m'explique les fureurs de mon fils; il aura trouvé sa complice tout à fait passée du côté de M. de Sainte-Mars... c'est cela!... Mais ne devez-vous pas le voir? ne devez-vous pas recevoir de lui une réponse relative à votre affaire avec M. de Pavie ?

— C'est vrai, madame.

— Eh bien, dites- lui, monsieur, qu'il lui serait parfaitement inutile d espérer de faire disparaître cette femme. Dans cinq minutes, des hommes seront apostés à la porte de votre maison, et en quelque lieu qu'on prétendît ,1a cacher, je la retrouverais immédiatement.

— Je ne verrai M. de Sainte -Mars que vers cinq heures.Q Il en est trois, monsieur, et ce soir, à huit heures, je serai chez Justine. Veuillez le lui annoncer. Quant à présent, monsieur, je n'ai point d'autre service à vous demander. Mais veuillez m'écouter et ne vous irritez pas, je vous en supplie, de mes paroles. Vous avez du mérite, vous aurez de l'ambition, et dès à présent même vous devez avoir des désirs audessus de votre position... J'ai du pouvoir, monsieur; j'en ai pour faire du bien, j'en aurais, si je voulais, pour faire du mai, et au besoin je m'en servirai, si ..

— Je vous ferai observer, madame, que la vie d'un étudiant qui ne se mêle que de ses études est à l'abri de toute persécution.

— C'est ce qui n'est pas certain ; mais ce que vous devez comprendre, c'est que votre père occupe dans la diplomatie un poste élevé, un poste lucratif, et que la légèreté avec laquelle il a disposé de sa fortune lui rend cet emploi nécessaire. Ce poste peut devenir plus brillant, comme il peut lui être enlevé.

— Madame!... m'écriai-je.

— Plus bas, monsieur, me dit la duchesse; au point où le

liasard m'a placée vis-à-vis de vous, il est nécessaire qu'il n'y ait point d'équivoque sur vos intentions et sur les miennes. Vous m'avez comprise, j'espère.». Ce soir, sans doute, je pourrai vous en dire davantage.

J'avais le cœur gros et la bouche pleine de reproches sanglants; mais après ce qu'elle nii'avaitdit, la duchesse, jugeant que toute discussion ne ferait qu'affaiblir l'effet de ses dernières paroles, sonna; le vieux valet de chambre dont j'ai parlé parut aussitôt, et madame de Frobental m'ayant salué fon'cérémonieusement, lui dit d'une voix très-calme :

- Reconduisez monsieur.

La duchesse se retira, et je suivis mon conducteur, qui me fit passer par le chemin que j'avais pris pour entrer.

La voiture qui m'avait amené était à la petite porte par laquelle j'étais entré ; le valet de chambre m'en ouvrit la por- ^èreen disant:

- Où monsieur désire-t-il qu'on le conduise?

— C'est inutile, luidis-je en m'éloignant brusquement. Pendant que je traversais la cour, je remarquai une riche

voiture armoriée arrêtée devant le grand perron. Au manteau de pair et aux insignes militaires dont elle était ornée, je reœnnus la voiture du ministre, et je m'éloignai rapidement, ia hoDte et la colère dans le cœur, en pensant au motif de la visite d'un des premiers fonctionnaires de l'Etat.

— Sans doute, medisais-je, on traite en ce moment de l'avancement de ce bon M. Deslaurières et des moyens de persécuter cette charmante madame de Sainte-Mars!

Sous Tempire de cette idée, je pris rapidement le chemin île ma maison, sans savoir ce que j'y allais faire, mais comme si ma présence devait prévenir le danger qui menaçait Fanny .

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