‹ La maison no 3 de la rue de ProvenceChapitre 24 sur 51 · SÉDUCTIONS MINISTÉRIELLES · texte numérisé non relu

SÉDUCTIONS MINISTÉRIELLES

Emporté par cette idée, je marchais ou plutôt je courais dans la rue de la Pépinière, rue assez déserte à toutes les heures du jour, surtout à cette époque où elle ne faisait que traverser de vastes enclos et des chantiers de bois, lorsque j'aperçus devant moi madame Deslaurières, derrière laquelle marchait un homme que je reconnus pour être celui qui m'avait apporté la lettre de la duchesse. Ou madame Deslaurières était fort pressée d'arriver, ou bien elle cherchait à échapper à la poursuite de cet homme qui semblait vouloir l'aborder.

Je ralentis ma course pour les observer, et dans un çndroit où personne ne passait en ce moment, je vis cet honmie accélérer le pas et se placer en face de madame Deslaurières. Celle-ci poussa un cri et se retourna comme pour implorer le secours du premier passant. Elle me vit et s'élança vers moi... J'allai au-devant d'elle. Elle avait les yeux tout en larmes et paraissait profondément troublée.

— Monsieur , me dit-elle en prenant mon bras, monsieur, vous êtes, un homme, vous me connaissez, du moins par mon nom, vous ne laisseriez pas insulter et menacer dans la rue une femme, quelle qu'elle fût... Protégez-moi contre le misérable qui me poursuit depuis un quart d'heure.

Au heu de s'éloigner à mon aspect, le drôle contre qui madame Deslaurières demandait ma protection s'avança insolemment de mon côté , le chapeau sur le coin de l'oreille , se carrant dans ses larges épaules et faisant jouer

ses doigts de manière à montrer la vigueur de ses deux énormes pattes.

Dans la disposition d'esprit où j'étais, tout ee qui me smiiblait appartenir à madame de Frobental me déplaisait supérieurement, et les allures de ce monsieur ne firent qu'ajouter à mon vif d^sir de corriger un de ses agents. Je pris donc le l)ras çle m^ame Deslaurières., et j'attendis de pied ferme les propositions que cet individu avait sapa doute à meÊûre.

Il se posa insolemment en face de moi, et me dit en pin^ çant les lèvres let en âfllant d'abord un lietit bout d'air :

— Dites donc, jeune homme, est-ce que vous connaissez madame?

— Que je la connaisse ou non, Fami , je vous préviens d'une chose , c'est que je ne la laisserai pas insulter par un faquin dç votre espèce?

— Ne vous mêlez pas de ça, je vous le conseille, reprit^il, ça pourrait vo^s coûter cher... Laisses aller madame, j*ai à lui parler.

Je fis un pas pour poursuivre mon chemin , ce drôle se plaça insolemment devant nous et me barra le passage. Madame Deslaurières tremblait à mon bras.

— Qu'est-ce à dire ? m'écriai-je , voulea-vous me faire place, misérable !

— Filez 1... filez, et plus vite que ça, me répondit cet homme en se reculant et me menaçant du poing.

Il n'avait pas fait ce geste que je m'étais élancé sur lui avec une telle rapidité, qu'il tomba de toute $a hauteur au milieu du ruisseau.

Madame Deslaurières courut après moi et s'accrocha à mon bras pendant que le goujat se relevait en jurant sur tous les tons. Il s'avança de nouveau vers moi, mais il s'arrêta, malgré sa fureur, aux cris que poussa madame Deslaurières ea 66 précipitant entre nous.

— Laissez-moi! s'écriait-elle... laissez-le!..,

— Voulez- vous me suivre? dit-il à madame Deslaurièins avec une brutalité qui m'exaspéra.

Elle se tourna vers moi et m^ dit en éclatant en iannes :

— Mais je ne connais pas cet homme 1

Je me dégageai d'elle et j'allai droit à lui :

— Ecoute, drôle, lui dis-je, je sais qui lu es et qui t'envoie. Ne te fie pas à la protection de tes maîtres; si tu dis encore un mot à madame, je te fais arrêter.

— Moi ? dit-il en ricanant.

-— Toi !... et jusque là, jusqu'à ce qu'il arrive quelqu'un pour me prêter main-forte, je t'avertis que si tu bouges, je te rosse d'importance.

—Ah ! tu ne me prendras pas en traître cette fois, me ditil en se posant encore.

Une lutte allait s'engager entre nous, lorsque je fus trèssurpris de voir s'interposer un monsieur que je ne reconnus pas d'abord. 11 était plus que moi de taille à donner une leçon de coups de poing à ce manant , qui le reconnut sur-lechamp, car il lui dit :

— Ah ! c'est vous, Molinos, de quoi diable venez-vous vous mêler?

L'intervention de cet homme fit tomber tout à coup mon enthousiasme à défendre madame Deslaurières, et je lui dis, pendant que ce MoUnos entraînait l'inconnu à quelques pas:

— Vous n'avez plus besoin de moi, madame!

— Oh! s'écria-t-elle , ne m'abandonnez pas, je vous en supplie.

L'efiroi de madame Deslaurières était si vif , sa prière était si ardente, qu'elle me parut redouter la protection de M. Molinos encore plus que la persécution de l'inconnu.

Un fiacre passait. Je l'arrêtai et j'y fis monter madame Deslaurières, pendant que le Molinos et le laquais déguisé s'expliquaient vivement, mais à voix basse.

Quel que fût mon mépris pour l'un et pour l'autre, car la familiarité qui paraissait exister entre ces deux individus avait singulièrement déconsidéré le beau voisin à mes yeux, mon intention était de retourner près d'eux et de donner une leçon sévère à celui que je supposais être l'agent de la duchesse, lorsque madame Deslaurières, me prenant la main, me dit :

— Ohl ne me quittez pas ! montez avec moi; il me poursuivrait.

Je jetai un regard du côté des deux interlocuteurs qui me regardaient, et je leur criai de loin :

— Vous savez où l'on me retrouve, messieurs? Et je criai au cocher :

—Rue de Provence, n<> 3.

A peine fus-je assis près de madame Deslaurières, qu'elle baissa les stores de la voiture. Je la regardai d'un air fort étonné.

— Si l'on me voyait avec vous dans ce fiacre , que ne dinut-on pas?

La précaution était bonii(B; mais la présence d'esprit de madame Deslaurières me parut d'une femme qui en a l'habilude. D'ailleiu-s, il semblait que, grâce à la circonstance qui nous avait réunis, elle pouvait braver, des observations qui tomberaient devant le récit qu'elle aurait à faire de sa rencontre. Je ne fis cependant aucune observation, et je me tenais dans mon coin , fort embarrassé de ma position et de plus en plus mécontent de me trouver ainsi jeté dans un pêle-mêle d'événements, d'intrigues où chacun tirait de son côté, s'attachant à moi comme au centre commun de tous ses intérêts.

Madame Deslaurières me regardait à travers les larmes qui lui revenaient sans cesse aux yeux. Je crus de ma galanterie de lui adresser quelques paroles en guise de consolalion, et je lui dis :

—Calmez-vous, madame, vous n'avez plus rien à craindre, vous serez bientôt chez vous.

— Chez moi! me répondit-elle avec des sanglots... Oh! monsieur, monsieur, c'est de là qu'est parti tout mon malheur... Je ne trouverai pas de protection chez moi, et si j'osais y raconter ce qui m'est arrivé, on rirait de moi et l'on me dirait que je suis une folle.

Après ces paroles elle essuya ses yeux avec un mouve« ment de colère et reprit avec amertume :

— Oh ! peut-être ont-ils raison, et je voudrais trouver un homme qui pût me dire si je suis folle.

Elle me regarda fixement. On eût dit qu'elle voulait m'in-

lerroger, mais presque aussitôt elle secoua lentement la tête

en ajoutant tristement :

is.

— Vous êtes trop jeune, vous, et d'ailleurs vous êtes amoureux.

Elle garda encore un moment le silence, et elle reprit en levant les yeux au ciel:

— Et puis vous ne comprendriez pas ; c'est une si triste histoire que la mienne I

Dans ce moment, la figure de madame Peslaurières avait l'expression d'un souvenir véritable et d'un regret profondément senti ; mais cela ne suffisait point pour détruire l'opinion que j'avais d'elle, et je ne pus m'empêcher de sourire au contraste que me présentaient ces mots : « C'est une si triste histoire que la mienne ! » avec les allures habituelles de celte femme et l'expression ordinaire de ce visage rayonnant de santé. En effet, jamais je n'avais vu si parfaitement incamée l'idée que j'avais de ces femmes aux désirs passagers et insatiables, affranchies de tout respect du monde et d'elles-mêmes, sacrifiant à la passion du moment toute pudeur et toute retenue, et ayant à peine le temps d'éprouver un remords de leur conduite, emportées qu'elles sont par une passion sans cesse renaissante.

Gomme il m'arrive d'ordinaire, j'écoutai mes propres pensées plus que les paroles que je venais d'entendre, et je dis à madame Deslaurières :

— Le plaisir se paie quelquefois plus cher qu'on ne voudrait ; mais quand on est jeune et belle comme vous, madame, on a le droit d'attendre de l'avenir tant de compensations, qu'il ne faut pas se désoler d'une contrariété désagréable.

Je ne puis dire avec quelle curiosité madame Deslaurières m'examina, et sans doute elle faisait comme moi, elle répondait plus à ses propres réflexions qu'à mes paroles, car elle reprit tout à coup :

— Ainsi, monsieur, vous aimez madame de Sainte-Mars et vous la respectez?

Ceci me parut tellement tombé du ciel, à propos de noire entretien, que, malgré qion déplaisir à entendre madame Deslaurières prononcer le nom de madame de Sainte-Mars, je lui répondis :

— En vérité, madame, je ne comprends pas ce que vient

DE LA RUE P« PfiOVENGE. ffT

aire id ma prétendue passion et mon v^taUe reepfet pour cette dame.

— Un Téritable respect, répéta m9dame Deslauzièf es avec impatience. Oh ! c'est donc vrai, le mensonge, l'bypoedaie, voilà ce qu'on respecte I

— Madame ! m'ériai-je indigné d'entendre aceuser mcm idole par une femme qui avait si peu le droit d'être sévère, qu'osez-yous dire, et ayez-vous songé à la personne dont vous parlez ainsi?

Madame Deslaurières se tut, et reprit doucement :

— Je suppose, monsieur, que je suis maintenant liors de l'atteinte du misérable qui m'a insultée ; je ne veu pas tous imposer plus longtemps une compagnie qui vous est gaas dout^ fort peu agréable ; veuillez donc faire arri^ter cette voiture et me permettre de continuer ma route toute seule.

De la part de toute autre femme que madame Deslaurières, un congé si positif m'eût assez piqué pour que j'eusse obéi à l'instant même ; mais je ne pensai pas ma dignité en* gagée envers une femme qui en avait si peu, je lui répondis a£sez cavalièrement :

— Gomment pouvez-vous croire, madame, que la compagnie d'une femme charmante puisse m'étre désagréable, et me croyez-vous indigne d'apprécier une beauté qui a renccmtré tant d'adorateurs?

Je m'attendais à quelque réponse pleine de colère, et je ne puis dire quel désir j'éprouvais d'engager avec madame deslaurières un combat d'épigrammes, comme si elle avait dû supporter la mauvaise humeur que me causaient les aventures de la journée; m^ elle ne me rendit point la main ; elle resta dans la tristesse préoccupée qui semblait l'accabler, et au lieu de me répondre, elle murmura sourdement ces mots, en cachant dans son mouchoir ses yeux pleins de larmes:

— Mon Dieu! mon Dieu! voil^ donc où j'en suis rédmte! Que ce repentir dût être durable, c'est ce dont je n'étais

pas persuadé; mais qu'il fût sincère dans ce moment, je n'en pouvais douter.

Il eût été trop brutal de continuer sur le même ton, et

je lui dis en lui prenant la main qu'elle m'abanâonna sans difficulté:

— Allons, madame, veuillez m'excuser, je n'ai voulu faire qu'une plaisanterie.

— Une plaisanterie, dit-elle en me regardant fixement; mais pourquoi me la faites-vous? d'où vient que vous osez me la faire?... D'où vient, reprit-elle avec colère, qu'un homme ait pu me tenir le langage que le ministre ma tenu aujourd'hui chez la duchesse de Frobental?

Cette réflexion nous ramenait à un sujet fort sérieux, pour moi du moins, et je mis de côté toute prévention contre madame Deslaurières pour l'interroger sur ce qui s'était passé entre elle et le ministre. Cela devait se rattacher nécessairement aux projets de madame de Frobental et je désirais savoir où elle en était pour régler ma conduite d'après la sienne.

— Que vous a donc dit le ministre, madame? Madame Deslaurières rougit et me répondit :

— N'en avez-vous pas quelque soupçon, et le mot que vous m'avez dit chez la duchesse : « Prenez garde à ce que Ton va vous éen ander, » n'avait-il pas rapport aux projets de madame de Frobental, dont vous étiez probablement informé?

— Je dois vous dire franchement, madame, répondis-je aussitôt, que j'avais quelques soupçons d'une mauvaise action à laquelle on a voulu vous faire servir; mais il est possible que je me sois trompé, et vous seule pouvez m'éclairer à ce sujet.

— Dites-moi donc ce dont il s'agit, reprit madame Deslaurières, et je vous répondrai avec autant de franchise que vous pouvez en mettre à me parler.

C'est une chose à laquelle je ne comprends rien et dont vous êtes probablement mieux informé qu<j moi, puisque vous m'avez avertie assez à temps pour que j'aie pu comprendre les intentions du ministre sous les paroles doucereuses dont il a d'abord enveloppé ses propositions.

— Ses propositions, madame, lui dis-je, n'ont-elles pas eu trait à une mission secrète dont on désirait charger M. Deslaurières?

— C'est vrai, monsieur.

^ Ne vous a-t-on pas offert de récompenser le service

qu'on attendait de votre mari par un prochain avancement.

— C'est encore vrai, monsieur.

— El ne vous a-t-on pas dit aussi qu'il s'agissait d'une affaire où était engagé l'honneur d'une grande famille ?

— Oh ! monsieur, reprit madame Deslaurières avec un triste sourire, le ministre ne s'est pas donné la peine de justifier par un intérêt aussi grave le marché qu'il amis à l'avancement de mon mari.

— Quel marché, madame?

Madame Deslaurières pâht et rougit tour à tour; ses yeuic se remplirent de larmes, tandis que ses lèvres tremblaient de colère, et enfin je crus entendre qu'elle murmurait sourdement :

— Eh ! monsieur, le marché est assez facile à comprendre, et malgré les formes obséquieuses du ministre, cela peut se réduire à ceci : « Vous êtes jeune et belle, je suis riche et puissant; vous avez un mari qui est dans ma dépendance, vous convient-il qu'il végète dans mes bureaux, ou préférez-vous qu'il arrive à un poste plus élevé, et que je lui mette dans Les mains les moyens de faire une fortune rapide? Vous préférez sans doute le voir arriver. S'il en est ainsi, il ne tient qu'à vous» que cela soit, et bientôt. »

Le marché était infâme dans ma pensée ; mais il y avait une chose qui m'étonnait cependant, c'est que madame Deslaurières en fût si indignée.

Ce qui me semblait un outrage indigne pour toute autre, me semblait pour elle une fort heureuse aventure; et, malgré tout mon désir de ne pas l'offenser, je ne pus m'empêcher de lui dire :

— Je comprends qu'un pareil marché soit révoltant; mais entre nous, soyons francs, la fortune, le pouvoir qu'on partage avec son mari, ne valent-ils pas ce qu'on accorde quelquefois à une fantaisie, à un caprice?

A l'insinuation assez insolente que je venais de faire à madame Deslaurières, elle répondit :

~~ Je ne me vends pas, monsieur... Le prix était infâme pour moi, plus infâme pour lui, qui est puissant et qui tient la fortune de mon mari entre ses mains.

— Est-c« possible? lui dis-je.

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— Oh! s*écna*t««Ue avec des larmes, plutôt la misèieet les persécutions !

Dans les mœurs de madame Deslaurières, c'était un reste de probité et d'honneur dont je fus peu touché. Bn effet, madame Deslaurières me paraissait arrivée à cette extrême limite qui sépare le libertinage du trafic, et que beaucoup de femmes ne franchissent pas, parce qu'elles n'ont pas (ierrière elles le besoin qui les pousse, la misère qui les sollicite. Mais, à mon sens, la morahté de celles qui se donnent ne me semblait guère de meilleur aloi que la moralité de celles qui se vendent, et je ne suis pas encore conTaâucu qu'il spit plus coupable de céder au besoin de vivre, aux désirs même du luxe, que ,de céder aux désirs de sa passion.

Toutefois je ne voulus pas entamer une discussion à ce sujet, et je ne pensai qu'à m'instruire plus complètement des projets du ministre, qui ne devaient être, à mon sens, qu'une conséquence des projets de madame de Frobental.

~ Et comme vous avez refusé, dis-je, le ministre vous a menacée ?

— Oui, monsieur, reprit tristement madame Deslaurières, il m'a menacée.

— Ou plutôt, repris-je en me rappelant ce que madame de Frobental m'avait dit relativement à mon père, il vous a menacée dans la personne de M. Deslaurières?

— Oh! lui dis-je, c'est indigne!

— Oh! reprit-elle avec effort, ce n'est rien; mais si vous saviez de quel air et de quel ton il m'a parlé.. . Mais n'efit-<» pas, à la bru|alité près des expressions, la façon dont vous m'avez parlé vous-même ?

— Moi, madame ?

— Vous, monsieur; et quand je me répète tout ce que m'a dit le ministre, tout ce que vous-même m'avez dit, je me demande à quoi bon y mettre tant de façons. Ëh ! mon Dieu ! mon mari a raison, la vie nous a été donnée pour le plaisir...

Un rire amer et presque convulsif échappa alors à madame Deslaurières, et elle se mit à chantonner le joyeux refrain d'une chanson fort peu morale :

DE LA RCE DE PROVENGE. 991

Et nar£fae la morale, Et les époux Jaloux!

Il Y avait dans Texpressioa de cette femme quelque chose du désespoir qui touche à la foUe ou au suicide.

Je me demandais si c'était le résultat d*un malheur ou d'un remords, et pour la première fois j'hésitai sur le jugement que je devais porter d'elle.

— N'est-ce pas , reprit madame Deslaurières en regardant d'un air de dédain mon air étonné, vous ne comprenez pas ce que je fais, ce que je dis ? Ah 1 c'est une chose dont personne ne se doute au monde, ce qu'on peut faire de mal à une femme sans le vouloir.

— Croyez, lui dis-je, que mon intention n'a jamais été de vous blesser, et...

— Oh ! je ne parle pas de vous , monsieur... Je parle d'un homme qui a été cruellement coupable envers moi.

J'écoutais madame Deslaurières avec une curiosité toute nouvelle.

Elle reprit aussitôt :

— Oh! tenez, monsieur, je voudrais pouvoir me confier à un homme d'honneur, je voudrais lui raconter tout ce que j'ai senti, éprouvé... le lui raconter... non... mais je l'ai écrit, et si jamais cela tombe dans les mains d'un homme qui veuille y voir la vérité telle que je l'y ai mise, peut-être y trouvera-t-il la condamnation de tous ceux qui devaient me protéger, et la justification d'une vie qui aurait pu être... heureuse.

Madame Deslaurières se prit à pleurer. Puis, après un moment de silence, elle s'écria :

— Oh! tout ceci me rendra folle... Oui, le ministre m'a menacée, non pas de destituer mon mari, mais de me perdre, moi.

— Comment ?

— Oh ! il vaut mieux mourir en naissant, continua madame Deslaurières, il vaut mieux ne pas avoir vécu que d'être où j'en suis... Et ne pas avoir un ami, pas un soutien, pas un guide! Oh! j'en finirai... j'en finirai!

En prononçant ces paroles, elle releva brusquement les stores de la voiture, et me dit :

— Nous voici tout près de notre maison, il est temps de nous quitter. Je vous remercie de votre assistance, monsieur; et s'il arrive que jamais on vous parle de moi, je ne vous demande qu'une grâce, c'est de vous taire sur notre rencontre chez Ta duchesse et sur notre rencontre dans la rue de la Pépinière.

Ceci avait été dit d'un ton de commandement qui me parut peu admissible, et je repartis. /

— Je suis toujours heureux de me mettre aux ordres des dames, mais...

— Oh! monsieur, reprit-elle avec un accent de douleur, mon Dieu ! ne vous armez point de la vivacité de mes manières pour me refuser une chose si simple que votre silence. Je ne vous ai point fait de mal, monsieur; vous ne me connaissez pas, pourquoi vouloir me rendre plus malheureuse que je ne suis? Ayez pitié de moi, mon Dieu ! ayez pitié de moi ! vous ne pouvez ni savoir ni comprendre ce que je souffre.

J'assurai madame Deslaurières de mon silence, et je la laissai continuer sa route en voiture, pendant que je poursuivais la mienne à pied.

Le fiacre de madame Deslaurières était à la porte lorsque je rentrai, elle n'était pas encore descendue et elle causait avec quelqu'un dont la moitié du corps était cachée dans la voiture par la portière entr'ouverte.

Je passais et je reconnus nion ami Morinlaid, que je n'avais pas vu depuis quelque temps. J'aurais été charmé de l'éviter, mais comme s'il eût été question de moi entre madame Deslaurières et M. Morinlaid, j'entendis dire au moment où je passais :

— Précisément le voilà.

Mon ami se retourna, adressa un adieu plus que familier à madame Deslaurières, courut après moi sous la porte-cochère et m'atteignit au moment où je recevais des mains de ma portière la clef de mon appartement et un paquet de mon appartement et un paquet de lettres dont les écritures m'étaient parfaitement inconnues.

DE LA RUE DE PROVENCE. tSS

Je voulus me débarrasser de mon ami Matthieu, mais il meditavoir des révélations importantes à me faire, et je fus forcé de l'inviter à monter chez moi.

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