LES GENS BIEN ÉLEVÉS. — UN POLTRON
Aujourd'hui qu'après dix ans passés je rassemble en un récit suivi ces souvenirs que j'avais jetés indifféremment sur des papiers séparés portant la date du jour dont ils parlent, je reste stupéfait d'en trouver un si grand nombre se reportant au même quantième, et j'éprouve une fatigue cruelle à suivre ces événements dans leur rapidité.
Je me demande s'il n'y avait pas de quoi faire sauter un cerveau plus solide que le mien, sous ce choc incessant de sensations, d'idées, de découvertes qui me poursuivaient coup sur coup.
Probablement que j'avais ce jour-là la fièvre que donne le tumulte de l'action, et que cette lièvre me tenait lieu de force morale et physique, car tout ce que je viens de dire n'est que le commencement des scènes extraordinaires qui se succédèrent pour moi dans cette journée qui a tant marqué dans ma vie, non point à cause des événements qui l'occupèrent, mais pour le levain de haine, de dégoût et de crainte du monde qu'elle glissa dans mon cœur, et qui a tourné en amertume et en aigreur tous les sentiments qui font l'espérance et la joie des autres hommes.
J'étais donc monté chez moi avec mon ami Morinlaid, fort décidé à m'en débarrasser le plus tôt que je pourrais. Mais
avant que j'eusse pu lui représenter que je n'avaiB pas le temps de l'écouter, inon ami Morinlaid se posa ertoement dans mon propre fauteuil.
— Ah çà, mon cher, me dit-il, il faut que nous ayons une explication.
Avant d'aller plus loin, il faut que je dise ma pensée à ceux qui me lisent, sur certaines opinions qui me sont personnelles et auxquelles je tiens particulièrement, quoique je les croie de nature à heurter les opinions de beaucoup d'honnêtes gens. U s'agit de ce qu'on appelle, en général, un homme bien élevé.
11 y a des hommes qui parlent doux, des hommes obséquieux, pleins de circonvolutions pour arriver à jamais audessus d'un mezzo forte plein de retenue ; rien n'est brusque ni hardi dans la- forme de leurs discours, rien n'est pétulant dans leurs gestes, rien n'est grimace dans Texpression de leur visage, rien ne semble troubler leur admirable sang-froid; jamais on ne peut leur reprocher une saillie trop verte ou un mot trop cru; leur esprit est comme leur personne, enfermé dans les limites au delà desquelles il y a le mauvais goût pour les sots et le mauvais ton pour les bégueules.
U existe un monde où on nomme ces hommes-là des gens bien élevés.
Ces gens-là, je les exècre, et je ne sais ai je ne leur préférerais point ceux qui jettent à travers toutes les conversations et toutes les positions ou leur éternelle gaîté ou leur perpétuelle mauvaise humeur.
Mais il y a d'autres hommes qui ne passent point pour des modèles aussi accomplis que les premiers dont j ai parlé, mais qui cependant sont beaucoup plus rares : ce sont les hommes qui vivent, pour amsi dire, en vertu du milieu où ils se trouvent, qui savent prendre l'esprit du monde où ils sont, et surtout prendre cet esprit au point où il se trouve; qui restent retenus dans un salon où se trouvent des oreilles déhcates, mais lâchent la bride à leur verve quand ces oreilles savent s'ouvrir à une verte plaisanterie, qui comprennent qu'il y a des moments où la meilleure compagnie, ontralaée de mot en mot, d'anecdote en anecdote, de riie en
me, peut écouter Tlûstoire la plus grotesque ou la plus gri* voise; mais qui, le lendemain de cette débauche de plté, restent dans la tempérance ordinaire de ce monde, ne se croyant pas le droit de dire une équivoque le lendemain du jour où ils en ont débité mille avec un grand succès.
J'aime ces hommes qui ont un air, des paroles, une tenue pour chacun de ceux à qui ils parlent, et j'avoue que j'ai été vingt foi^ charmé de rencontrer quelques-uns de nos beaux jeunes gens, jurant avec fureur contre leurs cochers, tutoyant insolemment quelque fille de coulisses, le chapeau sur la tète et le poing sur la hanche, puis abordant tout à coup une femme élégante avec les façons les plus gracieuses et les plus soumises, et saluant une jeune fille avec un respect timide qu'on doit encore plus à l'innocence qu'à la vertu. Mais ce que j'ai toujours beaucoup plus détesté que les oisons du bon ton, que les bruyants casse-cous de la gaité, que les moroses hâbleurs de morale, ce sont] les professeurs, les donneurs de leçons, les gens qui ne peuvent laisser passer un fait inexact sans le rétablir, une date hasardée sans la préciser, une expression impropre sans invoper la grammaire, un principe équivoque sans le combattre, un paradoxe stupide sans se récrier ; animaux insupportables, qui sont assez pareils à l'ours de la fable, écrasant à coups de pavé les moucherons qui se posent sur la conversation.
Mais ce qui dépasse pour moi tous les mots de haine que je pourrais trouver, c'est l'impertinence des gens qui n'ont rien pour la soutenir, si ce n'est la couardise de ceux qui ne les connaissent pas, et qui poussent leur insolence en avant tant qu'on les laisse aller.
Or ce que je n'avais pas remarqué jusqu'à ce jour, c'est que mon ami Morinlaid était de cette nature.
Dans une situation ordinaire d'esprit, j'eusse pu supporter cette façon d'être pendant un temps donné, sous la réserve intérieure d'éviter un pareil être comme un homme qui sent mauvais ; mais dans l'état d'irritation où je me trouvais, je devais nécessairement manquer de patience, c'est ce qui arriva.
Si j'ai fait précéder le récit de ma conversation avec Mo-
rinlaid de Texposé de mes opinions et de Tappréciation de l'état peu normal dans lequel je me trouvais, c'est que je ne veux pas passer tout à fait pour un fou ou un butor.
Voici ce qui arriva.
Mon ami Morinlaid s'était donc crânement assis dans un fauteuil, et, le chapeau sur l'oreille, la mine retroussée, la voix cassante, il sétait permis de me dire:
— Ah'çà! mon cher, il faut que nous ayons une expUcation.
Je vous prie de remarquer que je venais d'être en passe de me couper la gorge avec le fils d'un maréchal de France; que je sortais de chez une duchesse de vieille roche à qui j'avais montré qu'on ne me menait point comme un enfant; que j'étais presque en droit de croire qu'un mot de moi adroitement lancé venait de faire avorter les plans de campagne amoureux d'un minisire de la guerre ; que je venais de rosser un drôle qui avait eu l'insolence de se mettre sur mon chemin, et que ce sont là des événements qui donnent à un homme une certaine idée de son importance ; on peut donc s'imaginer de quel air je reçus cette déclaration cavalière.
J'ouvrais une des lettres que j'avais recueillies chez ma portière; je me contentai de lever les yeux sur mon ami Morinlaid, tout en lisant ce qu'on venait de m'écrire.
Il continua sans regarder ma pantomime :
— Nous allons un peu vite en affaires, monsieur Michel, et surtout nous nous mêlons d'affaires qui ne nous regardent pas.
J'avais commencé ma lettre ; elle était de M. de Sainte-Mars, et ne contenait que ces quelques lignes :
« Le marquis de Pavie a parfaitement compris les explications queje lui ai données ; cependant il ne pourra dîner avec nous;. c'est un plaisir que nous avons remis d'un commun accord à demain, chez Balaine, au Rocher de Cancale.
» Je profite de ma liberté pour m' occuper de quelques affaires.
» Avez-vous vu Justine? 11 faut la décider à partir demain au plus tard.
» Le duc est toujours en prison, au secret. 11 n'a point été interrogé, quoiqu'un individu étranger à la magistrature ait pénétré jusqu'à lui sur un ordre exprès du garde des sceaux.
» Si jepuis vous aller voir ce soir, nous causeroDsde tou tcela.
Jane vis rien d'intéressant dans cette lettre ; mais, par un pressentiment singulier, je fus mécontent delà manière dont s'arrangeait mon affaire avec le marquis de Pavie-, je craignis que M. de Sainte-rMars ne m'eût sacrifié sans façon au besoin qu'il avait de prévenir une rencontre entre ce monsieur et moi^ et ma mauvaise humeur s'en augmenta de cent ! pour cent.
J'avais à peine écouté Morinlaid, et je prenais une seconde lettie, lorsqu'il éleva la voix et reprit en accentuant plus aigrement ses paroles :
— Eh! monsieur Meylan, vous plait-il de m'écouter ? -J'ai à vous dire, reprit mon ami, que je trouve fort
mauvais que vous vous mêliez d'affaires qui ne vous ref gardent pas.
' — Je ne sais pourquoi la scène du Joueur et du Marquis^ '. de Regnard, me revint alors en mémoire. Je pris un air I humble, et faisant de mon mieux le plongeon devant l'air
terriblement impertinent de mon ami Morinlaid, je lui dis :
— Je ne sais pas de qui vous voulez me parler.
— De quoi je veux vous parler , mon cher? le voici... Et
d'abord, ne vous êtes- vous pas permis d'écrire à madame Sainte-Mars?
— Comme elle ne m'a pas répondu, lui dis-je, cela ne peut alarmer personne.
— Ce n'en est pas moins une impertinence pour une persumie de ma famille.
— Ma lettre était fort respectueuse.
— Mais ce n'est pas là l'essentiel , reprit Morinlaid; vou9 avez la prétention de vous faire présenter chez elle.
— Je n'auiais pas osé avoir cette prétention, si on ne m'avait offert de me procurer cet honneur.
— Ah bah ! fit Morinlaid , et c'est M. de Sainte-Mars , à ce ^e j'ai appris, qui s'est fait fort de vous faire entrer chez ma cousine?
— C'est lui.
— M. de Sainte-Mars est un solde vous l'avoir proposé, et vous un sot de l'avoir accepté.
— Je commençais à trouver le rôle de / alère fort difficile
à jouer ; cependant je me contins , et ce fut probablement à la compression que j'imposais à ma colère que fut due l'explosion qui s'ensuivit.
— Je ne veux être désobligeant pour personne, et si cela vous contrarie que j'aille chez votre cousine... dis-je doucement.
— Cela me déplaît, voilà tout ; mais ce n'est que la moindre des choses sur lesquelles je veux avoir une explication avec vous.
— Qu'y a-t-il donc encore ? répondis-je en me faisant le plus petit que je pouvais.
— Il paraît qu'il y a une histoire de papiers dans laquelle on veut mêler madame Sainte-Mars, je ne sais quelle intrigue de bas étage à laquelle vous prenez part. Qu'est-ce que cela signifie? que veut-on? que prétend-on?
^— Je n'en sais rien en vérité, dis-je d'un ton craintif.
— M. de Sainte-Mars est venu aujourd'hui chez Fanny et a
voulu lui persuader de lui remettre certains papiers pour les
soustraire à une perquisition.
-— Ah ! fis-je d'un air surpris.
— Ne prenez pas ces airs-là , me dit Morinlaid ; vous
avez vu la duchesse de Frobental , qui est à la tête de cette intrigue, il faut que je sache ce que veut cette femme.
— Vraiment?
— Vous le savez, et je vous demande une réponse formelle.
J'étais à bout de toute patience; je m'inclinai, et je cherchai un moyen de faire quitter soii siège à mon ami Morinlaid.
— Veuillez regarder l'heure qu'il est, lui dis-je.
— Qu'est-ce quec'est?lui dis-je.
— Je vous en prie , regardez-la de près , ajoutai-je, pour ne pas vous tromper d'une seconde et bien vous rappeler à quelle heure vous avez reçu ma réponse.
— Au fait, dit Morinlaid en se levant et allant vers la cheminée, cela peut être important pour vous, mon cher, à qui l'on s'est amusé à confler des secrets qui doivent vous peser terriblement... Eh bien, ajouta-t-il, il est cinq heures moins un quart.
Mon ami Morinlaid n'avait pas le net sur la pendule que je le trouvai en position convenable pour lui répondre comme Je Tentendais; et, sans qu'il pût avoir la moindre idée de ce qui allait lui arriver , je lui flanquai le plus admirable coup de pied que jamais bomme ait reçu , en lui disant:
-- Eh bien , n'oubliez pas que c'est à cinq heures moins un quart que je vous ai répondu.
H est impossible de s'imaginer la figure de Morinlaid lorsqu'il se retourna de mon côté. La rage , la peur ^ le désir de m'étrangler, la stupéfaction, donnaient à son visage l'expression la plus comique, tandis que, la main appuyée à l'endroit blessé, il se tenait dans une attitude de Jocrisse d'un naturel auijuel Brunet lui-même n'a jamais atteint.
— Voilà, lui dis-je très-froidement en voyant qu'il ne trouvait pas un mot à me dire , voilà la réponse que je fais aux insolents de votre espèce , monsieur Morinlaid.
— C'est la mort de l'un de nous deux que tu viens de signer! s'écria-t-il en retrouvant la parole.
—Et si cela vous convient, lui dis-je, j'ajouterai une apostille à la signature.
— Qu'est-ce que ça veut dire? s'écria-t-il en reculant devant moi, c'est un guet-apens, un assassinat !
— C'est un avertissement d'être plus poli à l'avenir. —Vous n'êtes qu'un brutal, reprit-il d'un ton presque
larmoyant, et nous verrons quand vous aurez l'épée àla main.
Lb menace contrastait si fort avec le ton de l'individu que je me mis à rire.
A ce moment , Morinlaid, revenu de sa surprise, s'appuya à quelque souvenir qui le rassura, car il reprit son ton arrogant, et me dit en me montrant le poing :
— Ah ! maître capon , vous faites des excuses au marquis dePa,vie, et parce que je suis bon enfant, vous prenez avec moi des manières...
Hélas ! l'infortuné Morinlaid devait payer pour tout le monde ; il n'avait pas fini sa phrase que je lui sautai à la gorge et que je criai à tue-tête :
— J'ai fait des excuses à ce freluquet ! Qui est-ce qui a ditca?
Mais c'est M. de Saiotc-Mars qui les a apportées au marquis chez ma cousine.
J'étais furieux , et tous les noms qui me tombèrent sous la langue eurent leur épithète.
— M. de Sainte-Mars est un drôle , m'écriai-je , le marquis de Pavie un faquin, et votre cousine une aventurière ; et toi, tu n'es qu'un bélître qui n'est bon qu'à aller leur dire ce que je pense d'eux.
— Nous verrons , nous verrous, disait Morinlaid en se débattant entre mes mains.
— Oui, nous verrons , lui dis-je, et ce sera bientôt fait. Pendant ce temps, je m'apprêtais à s(<rtir, oubliant de lire
les autres billets qui m'avaient été remis.
De son côté, Morinlaid cherchait sa canne et son chapeau en murmurant des menaces dont je ne m'occupais poii t.
— Allons! lui dis-je en lui montrant la porte , et souvienstoi que situ la repasses jamais , c'est par la fenêtre que je te ferai sortir.
Morinlaid déguerpit et je sortis après lui, furieux, exaspéré, et n'ayant d'autre pensée que de rattraper M. de Sainte-Mars et le marquis de Pavie.