‹ La maison no 3 de la rue de ProvenceChapitre 26 sur 51 · GUILLOTIN. — ALISON. — CHEZ JUSTINE · texte numérisé non relu

GUILLOTIN. — ALISON. — CHEZ JUSTINE

A peine eus-fait trois pas dans la rue que je m'aperçus que je ne savais où j'allais. En effet, j'ignorais complètement J'adresse de M. de Sainte-Mars; je n'étais pas mieux instruit de celle du marquis de Pavie, que j'avais été chercher le matiu

méDie chez madame Sainte-Mars , et que je n'avais pas apprise, puisque ma lettre avait été remise au marquis luimême qui se trouvait chez elle. Je restai donc fort incertain de la direction que je devais prendre.

Un de ces braves gens qui ont toujours un admirable moyen de sortir de rembarras où ils n'ont jamais été , est capable de dire en lisant ceci : « Eh! monsieur, il fallait aller consulter YAlmanach des vingt-cinq mille adresses; on y trouve trouve tout le monde. »

Cette observation est digne de sortir ^e la bouche d'un patenté qui se donne souvent le plaisir de voir son nom imprimé dans V/ilmanach du commerce; c'est donc à lui que je réponds, à lui seul, entendons-nous.

L'époque dont je parle était horriblement barbare; les omnibus naissaient à peine et se ruinaient, les boulevards n'étaient ni dallés ni bitumés, et Y Almanach des vingt-cinq mille adresses n'existait pas.

En conséquence, je n'avais aucun moyen de savoir où demeuraient les deux hommes que j'aurais voulu le plus rencontrer. Je pouvais, en désespoir de cause, remonter chez madame de Sainte-Mars ; mais mon ami Morinlaid s'y était réfugié, et je me rappelai que, dans ma fureur, j'avais donné a cet ange le titre d'aventurière.

Pour dire toute la vérité, le charme qui entourait cette ravissante beauté commençait singulièrement à se dissiper. Non point que j'eusse appris d'elle rien de bien certain, non que j'ajoutasse une foi entière aux récits de Justine ni aux paroles injurieuses de la duchesse; mais la fange de tout ce monde auquel elle touchait jetait un triste rellet sur l'auréole lumineuse dont je l'avais entourée en imagination, et la robe blanche dont j'avais habillé d'abord cette vestale de mon ripur avait reçu déjà quelques éclaboussures.

Cependant la passion tenait bon, et j'en étais à rougir de l'emportement qui m'avait fait insulter madame de Sainte- Mars, lorsqu'à l'angle du faubourg Montmartre j'aperçus le vieux commissionnaire qui portait toutes les lettres de la maison.

Je Vabordai et je lui demandai l'adresse du marquis de

Vavie.

— Laquelle? me répondit-il d'un grand sang-froid.

— celle de la maison où il demeure.

— Oh 1 me dit-il alors très-ingénûment, c'est Thôtel de sa mère, rue du Faubourg-Saint-Honoré, n°...

— C'est bien... j'y vais...

Le vieux père Guillotin m'arrêta et me dit :

— Si c'est pour Je trouver, ce n'est pas à cette adresse-là qu'il faut aller.

— A laquelle donc?

— Mais, dame! là où il passe tout son temps, dans votre maison.

— Hein?...

— Eh bien, pardine, chez madame de Sainte-Mars.

Je regardai Guillotin démon plus mauvais œil, et je lui dis :

— Qu'est-ce que c'est que ces impertinences-là! et comment un butor de votre espèce se permet-il de parler ainsi d'une femme qu'il ne connaît pas?

— Avec ça que je ne la connais pas... non... que je ne la connais pas, me dit Guillotin... Ah! je ne la connais pas! Elle m'en a offert des gros sous pour me faire quitter la place ! Mais non, mais non, il faut qu'elle me voie là, j'y resterai, et toutes les fois qu'elle passera, je lui dirai, si ça me plaît, qu'elle n'est qu'une drôlesse.

Je ne sais pourquoi, mais les paroles de cet homme me frappèrent beaucoup plus que tout ce qu'on m'avait dit jusque là relativement à madame de Sainte-Mars.

Toutefois je n'avais aucune envie d'entrer en discussion avec un commissionnaire, et je repris :

— Ainsi le marquis de Pavie est maintenant chez madame de Sainte-Mars.

— Pour le moment ils sont à la promenade; ils viennent de sortir.

— Eh bien ! m'écriai-je avec impatience, puisque vous connaissez tout ce monde, vous devez savoir où demeure le comte de Sainte-Mars?

Un sourire de mépris cruel passa sur les lèvres du vieux Guillotin.

— Ah! me dit-il, est-ce que vous fréquentez ces espèces-là?

- U VOUS importe peu que vous sachiez quelles sont mes relations avec M. de Sainte-Mars; je ne vous demande pas vos avis, mais je veux savoir Tadresse du comte.

Le père Guillotin me regarda de travers, et après un moment de. réflexion :

~ Et si je ne voulais pas vous la dire?

J'étais en veine de colère, et malgré mes opinions libérales au sujet de Fégalité de tous les citoyens français, je trouvai de la dernière insolence qu'un drôle de commissionnaire se permît de me refuser un renseignement que je lui demandai péremptoirement, et je me sentais fort disposé à continuer l'explication par quelque bourrade vigoureuse, quand cet homme m'arrêta par un mot qui m'étonna encore plus que ce qu'il venait de me dire :

- Le comte vous a fait quelque infamie, j'en suis sûr.

- Pourquoi me dites-vous cela?

- Parce qu'on ne cherche pas un homme de l'air dont vous paraissez le chercher sans avoir envie de lui casser les reins.

~ Et quand j'aurais ce désir?

- Vous n'en tirerez rien, me dit-il; cet homme-là a du jus d'oignon dans les veines. Ça n'est bon qu'à faire pleurer les femmes.

- Mais d'où êtes-vous si bien instruit?

-Ah! dame! reprit Guillotin... c'est triste, bien triste... le fils d'un bon général, d'un brave; car il avait beau être un gueux... c'était un brave, voyez-vous.

- Que dites-vous?

- Ah! reprit le commissionnaire en serrant les poings, ah! c'est une infamie qu'il m'a faite!... Tromper un vieux sol- <lat!... un pauvre père!... Mais, après tout, cane vous regarde pas... Défiez-vous seulement du fils comme j'aurais dû nie défier du père ; et si vous n'avez pas quelque billet à échéance à retirer des gritîes de ce damné, ne le voyez pas... à moins que vous ne lui deviez quelque chose; auquel cas, payez-le.,.

le ne pus m'empêcher d'être troublé à cette phrase qui me rappelait mes engagements avec le comte de Sainte-Mars. Guillotin s'en aperçut et reprit :

— Oh! payez-le!... Si riche que vous soyez, il vous mettra sur le pavé.

Il regarda autour de lui d'un air triste et colère, et ajouta :

— Vous voyez, il m'y a mis, moi, j'y suis sur le pavé... C'est vrai que je n'étais pas riche, mais je ne lui devais pas grand'chose... c'est égal... Ah! comme il m'a entortillé... Allez... allez... c'est un blanc-bec, mais c'est plus retors qu'un vieux procureur... Du reste, ajouta le commissionnaire avec l'accent du plus profond mépris, c'est comme tous les jeunes gens d'à présent. Ah! quand on pense que ce sont là les fils du temps de l'Empire!...

Une certaine curiosité me poussait à interroger cet homme, et je Teusse fait si je Teusse osé, car il me semblait qu'il devait en savoir plus sur ce que j'avais à apprendre que tous ceux qui jusque là m'avaient pris pour confident.

Mais l'aristocratie de mes opinions libérales se refusa à aller chercher si bas des renseignements, et je recommençai ma première question : .

— Eh bien, mon brave, lui dis-je, dites-moi l'adresse de M. de Sainte-Mars, et je vous récompenserai généreusement.

■— Je ne me fais pas payer pour un service... M. de Sainte- Mars demeure là, ajouta-t-il en me montrant le n© 2 de la rue; mais vous ne le trouverez pas plus que le marquis de Pavie, car depuis que je l'ai vu partir à cheval, je n'ai pa^^ quitté la place et il n'est pas rentré.

Je me trouvai fort désappointé de ne pouvoir rencontrer aucun des ennemis* que je cherchais, mais je voulus montrer à M. de Sainte-Mars que du moment que j'avais appris la manière dont il avait présenté ma conduite à M. de Pavie, j'avais voulu avoir une explication. En conséquence, je me décidai à aller remettre une carte chez lui; j'en tirai une de mon portefeuille et j'écrivis au crayon : En personne et pour affaire pressée.

Guillotin me regardait faire, et comme si la pensée de son propre malheur lui eût paru applicable à tout homme qui avait affaire au comte de Sainte-Mars, il me répéta au moment même où je le quittais :

— Et à VOUS lui devez quelque chose, payez-le !.. payez-le î

Je ne fis pas semblant de Tentendre, mais j'avais déjà compris que Tobstacle qui m'avait forcé à accepter Tintervention de M. de Sainle-Mars vis-à-vis du marquis de Pavie se trouvait entre moi et M. de Sainte-Mars, et que je ne pourrais avoir raison de lui qu'après Tavoir payé.

Hélas ! il faut bien l'avouer, et d'ailleurs pourrait-on me comprendre si je ne jouais cartes sur table avec ceux à qui je m'adresse? Est-ce un défaut de nature, est-ce un défaut d'éducation? je ne sais; mais voici comment je suis fait : toute résolution à prendre m'est insupportable quand j'ai le temps de la réflexion.

Que dans un moment violent de colère ou de (iouleur je fasse quelque action vigoureuse, et qui souvent a été bonne et raisonnable, cela m'est arrivé vingt fois ; mais que j'aie jamais pris un parti mûrement réfléchi, et dont l'exécution demande de la persévérance, de la tenue, je ne l'ai jamais pu.

D'un autre côté, il y a en moi je ne sais quoi de rêveur, de déraisonnable, de bête, qui me fait voir dans le lendemain, dans l'heure qui va venir, une espérance que je ne pourrais définir, que je ne pourrais appuyer sur rien, et qui cependant m'amuse, me leurre et me suflit pour m'excuser de ne pas agir immédiatement comme je le devrais. Ce n'est pas que je ne songe à ce qu'il serait convenable de faire, que je n'en reconnaisse la sagesse, la prévoyance^ mais je recule au moment de l'action, je me raccroche à la première billevesée qui me passe par la tète pour rester coi.

Ainsi, dans la circonstance où je me trouvais, la seule bonne façon de me tirer d'aifaire était, au lieu d'aller chez M. de Sainte-Mars, au premier du n» 2 de ma rue, de monter au second, chez M. Bonsenne, le correspondant auquel mon père avait confié la direction de ma conduite; de lui avouer ma faute, mon embarras, mon malheur, et d'obtenir de lui de quoi payer mes dettes.

Mais avouer à mon quasi tuteur, qui avait à me remettre pour tous mes besoins une somme de deux cent cinquante francs par mois, que du premier coup je m'étais endetté de

six mille francs, sans compter les cinquante louis de madame de Frobental, recevoir le plus rude sermon que j^eussepu prévoir, et peut-être au bout de tout cela me voir refuser, je n'en avais ni le courage ni la force.

Et cependant ! cependant ! Dieu est juste, Dieu vous montre cent fois le bon chemin de la manière la plus manifeste ; il vous y pousse, vous l'aplanit sous les pieds; mais on eu détourne la vue, on s'en éloigne ; et quand on s'est engagé dans une voie déplorable, on accuse le sort, les hommes... On dit... que ne dit-on pas? On s'accuse de tout, même d'incapacité, même d'impuissance, plutôt que d'avouer la vérité.

Si je pousse aujourd'hui ces tardives exclamations sur mes fautes d'alors, c'est qu'on ne fut pas mieux servi par le hasard que je ne le fus ce jour-là pour prendre, presque malgré moi, le parti que j'aurais dû prendre de la meilleure volonté. •

A peine 'uvais-je remis au domestique de M. de Sainte- Mars la carte destinée à son maitre,'que je m'entendis interpeller sur l'escalier de la façon suivante :

— Eh ! voilà qui est aimable î voilà qui me raccommode un peu avec vous, jeune homme. Vous venez enfin nous voir, et vous venez nous voir à l'heure du dîner... C'est beau et c'est bon.

Ce n'était rien moins que M, Bonsenne en personne, le correspondant de mon père, qui me prit d'autorité sous le bras en me faisant monter l'escalier, et auquel je n'osai pas dire qu'il se trompait, tant j'avais été négligent envers lui et tant il y avait de cordialité dans son accueil.

— Eh! reprit-il pendant que je lui demandais de ses nouvelles, ça va bien, très-bien... et vous dînez avec nous?...

J'acceptai, faute d'oser refuser, et nous arrivâmes ainsi jusqu'à son étage. Il sonna, me fit entrer, et me conduisit à sa femme avant que j'iusse le temps d'opposer la moindre résistance à sou empressement amical, et tout aussitôt il tira de sa poche un gros paquet de billets de banque, en caressa doucement les deux joues de madame Bonsenne et lui dit en essayant de rire :

— Voilà! voilà î hein, qu'en dis-tu? C'est toujours de noire chère protectrice! Ce sera pour Alison. Je vais serrer ça

jusqu'à demain, puis je le porterai au Trésor... Cause avec ce garçon, je reviens.

Cette fgaîté me parut .triste, et fut peut-être encore plus tristement reçue.

Toutefois il parait que le regard que je jetai sur ce paquet \ de billets de banque fut significatif; car je vis madame Bonsenne m'observer d'un air surpris et peiné.

— Eh bien, Michel, me dit-elle d'un ton amical, comment allez-vous?

—jMoi, madame... répondis-je en étouffant un soupir, bien... très-bien.

L'image des billets de banque me dansa un moment devant les yeux, je la chassai, et je dis à madame Bonsenne :

— Eh bien, comment va votre fille, la belle Alison?

— Elle est toujours bonne et triste.

Je ne pensais pas à ce qu'on me disait, et je repris, sans trop penser à ce que je disais moi-môme :

— Victor, comment va-t-il?

Madame Bonsenne baissa les yeux, et ce fut son tour d'étouffer un gros soupir.

— Ah ! pardon, lui dis-je, je pensais qu'il se serait amendé, qu'il serait rentré en grâce.

Elle secoua lentement la tête et me serra les mains; puis, après un moment de silence, elle reprit :

— Oh 1 que cela vous serve de leçon, Michel ; on commence par de petites dettes, par ce qu'on appelle des folies, et on finit par de mauvaises actions.

N'avais-je pas raison de le dire? n'était-ce pas la meilleure leçon que Dieu pouvait me donner?

Je n'ai point à expliquer ici quelle était l'histoire du fils de monsieur Bonseime; cette histoire se retrouvera plus tard dans ce récit, car celle-là aussi se mêla fatalement à Ja mienne. Mais avant mon départ dé Paris,j'avais été le témoin de quelques-unes des scènes déplorables dont il avait été la cause; j'avais donc raison de dire tout à l'heure que, dans la position où je me trouvais, des avertissements semblaient me venir de tous côtés pour me déterminer à faire l'aveu de ma faute et à prendre un parti décisif contre les fâcheuses obligations où elle pourrait m'entrainer. La fausse honte et

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peut-être encore plus rindécision de mon caractère m'empêchèrent de parler.

Cependant, si nous étions restés seuls plus longtemps avec madame Bonsenne, elle m'eût peut^tre arraché mon secret, car elle me dit une fois encore en me prenant la main avecamitié.

— Vous avez quelque chagrin, Michel?^, contez-le-moi.

À ce moment sa fille entra.

Je parlerai plus tard de cette pauvre famille; mais, avant de continuer, il faut que je dise quelques mots d'Alison.

Elle avait alors vingt-quatre ans; elle était d'une beauté grave et modeste, d'une taille élancée, d'une démarche lente, mais ferme. Ce qu'il y avait de remarquable en cette belle fille, c'était l'immobilité passive de ses traits, c'était son regard qui semblait toujours aller au delà des objets visibles, c'était l'absence de toute émotion soudaine. Soit qu'elle vécût dans un souvenir ou dans une- espérance, elle semblait toujours absente de sa vie présente.

Elle m'accueillit comme elle m'avait quitté un mois auparavant, comme un passant à qui elle n'avait rien à dire qui pût sortir de son cœur. Et cependant, par un charme inexplicable et auquel j'étais soumis comme tout le monde, celle femme si froide, dégagée en apparence de toute affection, inspirait le respect et le dévouement à tous ceux qui l'approchaient.

Si par hasard elle eût daigné s'occuper de moi, et qu'il liii eût plu de me dire : •< Vous êtes triste, je veux savoir pourquoi? » je le lui aurais dit.

Si elle eût ajouté: « Il faut Tavouer à mon père ! » j'aurais obéi.

Mais Alison ne daigna pas voir la sombre préoccupation que je cherchais à déguiser sous une gaîté maladroite; d'e s'occupa de ses devoirs de fille de maison, allant et venant dans le salon, sans que son pas éveillât le moindre bruit, san> que les objets qu'elle posait sur un meuble résonnassent du moindre choc, sans que j'entendisse frémir les plis de s'd robe de soie. On eût dit d'un fantôme qui jouait à la vie: il me semblait que si j'avais été seul, la nuit, avec Alison, j'aurais eu peur.

Le dioer commença ; il ne s'y passa rien d'extraordinaire, si ce n'est un mot qui m'étonna.

Comme M. Bonsenne me demandait si je m'étais lié avec quelqu'un de mes voisins, je lui racontai, en faisant le joli cœur, mon entrée à la soirée de madame Smith; et; après avoir dit la réception que cette dame m'avait faite, je parlai de M. et madame Deslaurières, en qualitiant cette dernière d'assez jolie femme de très-mauvais renom.

Alison, qui jusque là ne s'était pas mêlée à la conversation t't qui avait écouté mes plaisanteries comme un son vide de sens ; Alison, dis-je, me regarda fixement et me dit : ~ Quel mal vous a donc fait madame Deslaurières? -- Ancun, lui répondis-je.

— Eh bien donc, pourquoi lui en faites-vous? J'allais répondre à Alison, mais un signe de M. Bonsenne m'avertit que c'était un sujet dont il désirait qu'il ne fût point parlé devant sa fille.

La conversation changea de tournure, et je m'aperçus enfin qu'il était près de huit heures. Je demandai la permission de me retirer, et je regagnai ma demeure.

Les heures de répit que j'avais prises chez M. Bonsenne m'avaient permis de mettre quelque ordre dans mes idées.

J avais promis à Justine de retourner chez elle, je l'avais promis également à M. de Sainte-Mars, et je devais y trouver madame de Frobental.

Je me rappelai en outre que Justine m'avait dit que j'étais personnellement intéressé à son salut. En conséquence, au lieu de rentrer chez moi, je montai immédiatement chez Justine.

Je ne raconterais pas toutes ces petites circonstances, si elles n'avaient donné naisssance à certains événements qui ne seraient point arrivés sans cela.

Lorsque je sonnai chez Justine, il parait qu'on hésita à m'ouvrir, car on me fît attendre assez longtemps.

Cependant, malgré ces mots: « N'ouvrez pas! n'ouvrez l'as! » prononcés d'une voix assez élevée pour qu'elle arrivât jusqu'à moi, j'ejatendis bientôt le pas pesant de la vieille femme traverser la petite salle à manger. Elle enlr'ouvrit à peine la petite porte, afin de pouvoir

sans doute la refermer plus aisément si le visage de celui qui se présentait ne lui eût pas convenu ; mais, en m'apercevant, elle me témoigna une vive satisfaction, et me dit en me faisant entrer rapidement :

— Enfin, c'est vous!

Je pénétrai dans la seconde chambre, pendant que la vieille refermait la porte.

A la clarté fumante d'une misérable chandelle posée sur une cheminée sans glace, j'aperçus Justine couchée : au pied du lit était madame de Frobental; le visage caché par un vaste chapeau enveloppé d*un long voile. Je ne vis point la duchesse, mais je fus assuré que c'était elle lorsque je l'entendis dire à Justine:

— Ne puis-je vous parler un moment à vous seule? Je suis ici de la part d'une femme fort riche qui vous veut du bien, mais qui désire que son nom ne soit pas prononcé à propos de cette affaire.

Quoique je ne fusse point un faiseur de scènes dramatiques, je ne pus m'empôcher de remarquer la bizarrerie de la situation qui mettait la fille et la mère en présence l'une de l'autre: la mère sortant de son hôtel ducal, la fille misérablement couché sur son grabat; la mère venant s'assurer qu'elle n'avait plus de fille et que celle qui était là n'était qu'une intrigante; la fifieignorant qu'elle répondaità sa mère.

Sous aucun prétexte je n'eusse voulu manquer d'être le témoin de cette explication, et, pour faire comprendre à la duchesse que je n'avais aucune envie de lui céder sa place, je lui dis aussitôt:

— Je crois connaître la dame au nom de laquelle vous venez près de Justine, et il est inutile de rien déguiser de ses intentions devant moi, d'autant plus que mademoiselle s'est mise sous ma protection et que je ne la laisserai pas à l'abandon.

— Mais, reprit Justine, il ne me convient peut-être pas de dire devant une inconnue ce que je voulais vous dire à vous seul, ce que vous sauriez déjà si vous étiez revenu comme vous me l'aviez promis, ou bien si vous étiez monté avant votre dîner, comme vous en priait le billet que j*ai fait remettre chez vous.

— Je ne l'ai point lu, dis-je à Justine, pressé que j'étais... Je fus interrompu par la rentrée de la vieille, qui alla regagner son coin en disant :

— Vous ne l'avez pas lu? eh bien, ça sera plus drôle...

;- Je pense qu'il n'y a rien de plaisant dans tout ceci, reprit la duchesse d une voix acre, et je prie mademoiselle de vouloir bien s'expliquer relativement à l'évéaement qui s'est passé ici hier matin.

—J'ai dit, repartit Justine, mes intentions à M. Meylan. Je ne demande qu'une chose, la possibiUté de quitter cette maison tout de suite si je le peux, et je réponds qu'on n'enten- , *Jra plus parler de moi.

— 11 faut, mademoiselle, reprit la duchesse, que la perf sonne qui m'envoie, et qui désire vous mettre à l'abri de la ! misère, sache les motifs de votre détermination.

\ — Ces motifs, c'est à M. Meylan seul que je veux les con- L fier, repartit Justine.

— Oh! tu peux parler devant cette dame, murmura la vieille femme ; il est bon que la personne dont elle parle sache les motifs qui te font agir.

— Cette femme a raison, dit madame de Frobental ; car on pourrait croire que vous ne consentez à vous éloigner maintenant que parce que vous n'êtes pas en position d'user ^e certains renseignements qui pourraient compromettre Que personne honorable, et que vous voulez remettre à un temps plus opportun le droit de vous en servii* contre elle.

— Va donc! va donc! fit la vieille avec le ricanement acre d'une sorcière qui accompUt une conjuration diabohque et ijui en prévoit le succès. Ce que tu as à dire rassurera complètement madame et les gens pour qui elle parle. Ne crains rien; d'ailleurs, M. Meylan n'est-il pas là pour te protéger?

Justûie hésitait toujours.

— Eh bien, mademoiselle, fit la duchesse, en finirez-vous'^

— Je te dis que tu peux être tranquille, reprit la vieille. Tu ne veux que le repos. Eh bien, au lieu d'un protecteur, tu en auras tout à l'heure deux pour te l'assurer.

— Eh bien, soit! fit Justine en parlant à la vieille, et et prends garde à toi si tu me fais quelque sottise.

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