‹ La maison no 3 de la rue de ProvenceChapitre 27 sur 51 · LA FILLE DE SA MÈRE · texte numérisé non relu

LA FILLE DE SA MÈRE

Justine se mit sur son séant et parut recueillir ses idées;

— Allons Yite au fait, reprit-elle en s'adressant à la duchesse. Vous ne voulez pas que j'accuse le fils de la duchesse de Frobental d'avoir voulu m'assassiner ; vous voulez que je dise que c'était moi qui me jetais à plaisir paria fenêtre, et vous voulez que je disparaisse et qu'on n'entende plus parler de moi... Eh bien, tout ce que vous voulez, je le veux ; et s'il n'y avait pas quelqu'un qui mé tient ici et qui est le maître de me faire arrêter demain matin si je ne pars pas cette nuit ou si je ne lui paie pas ce que je lui dois, j'aurais déjà quitté la maison sans tambour ni trompette... Mais que faire' quand on n'a pas de souliers aux pieds, quand demain matin il faudrait mendier pour manger un morceau de pain? 11 faut rester où l'on est, et se servir de tous les moyens qu'on a en son pouvoir pour se tirer d'un mauvais pas. C'est pour cela que je me suis adressée à vous, M. Meylan, pas pour autre chose, entendez-vous; car quoique j'eusse peut-être le droit de demander des secours au fils de votre père, je ne me fusse jamais adressée à vous ni à peisonne, si je n'en étais réduite à ce point... 11 faut que je soi:^ partie d'ici demain, ou bien que je sois perdue.

— Perdue! répéta ia duchesse avec un accent cruel. C'est donc un mensonge que l'histoire infâme que l'on a rapportt e à madame de Frobental, et c'est pour échapper au châtiment qu'attirerait sur votre indigne compUcité avec le fils de la

duchesse ou peut-être avec un autre, que vous voulez partir?

— Oh ! reprit Justine, vous connaissez madame de Frobental, et c'est de sa part que vous veuez? eh bien, dites-lui qu'il n'y a pas de mensonge- dans l'histoire qu'on a pu lui rappjrttr; que moi, Justine, je suis bien sa- fille et celle du comte de Sainte-Mars, que ce n'est ni par pitié ni par respect pour elle que je ne veux pas perdre sou lils et que je ne la déshonore pas. Ello le mériterait, pourtant! m'en tendez-vous bien! elle le mériterait! Mais je suis de son sang. J'ai aussi ma part de fautes dans ma vie, et c'est parce qu'il ne faut pas

\ que ces fautes ^e révèlent à la justice que je ne traîne pas le duc en cour d'assises et la duchesse dans la boue.

I — Mademoiselle ! s'écria madame de Frobenlal avec une

; violence mal contenue, prenez garde à ceux dont vous parlez

i aiasi 1

I -- Qui êtes-vous donc .-pour prendre si chaudement la défense de ma mère? reprit Justine; vous a-t-elle envoyée ici pour me sermonner? Eu ce cas, je vous préviens que c'est ÎDulile. Si c'est pom* me sauver, et si pour me sauver il vous faut savoir ce qui me détermine à garder le silence, écoutezmoi donc... Je ne vous dirai de mon histoire que ce qui vous est nécessaire, et puis vuus jugerez tous deux si ce n'est pas ^otre inlcrôt de me sauver.

- Commence où nous en sommes convenues, dit la vieille, et si quelqu'un n'en a pas assez, je me charge de lui raconter le reste.

I - Comme tu voudras, fil Justine; et, se tournant vers la i iuchesse et vers moi qui m'étais rapproché du lit tandis que ; ia vieille demeurait toujours dans son coin, la jeune fille I commença ainsi :

?M Ik VAISON W* 3

RÉeiT.

— A cette époque, je vivais dans une petite ville d'Espagne appelée Urgel.

J'étais, du moins je le croyais alors, chez mes parents : c'étaient des Français qui avaient quitté leur pays, et dont le nom de Moline avait été changé par les habitants du village d'Upgel en celui de Molinos. La maison se composait de celui que je croyais mon père, et qui s'appelait Jean Molinos; de Bernardine, sa femme ; du père et de la mère MoUdos, et de leur fils qui était à peu près du même âge que moi. J'avais été placée dans la maison de ces paysans par...

— Passe, passe, dit la vieille ; arrive au jour où tu les quittas, et dis avec qui et comment tu les quittas.

— J'y viens, reprit Justine. J'avais alors dix -sept ans, les Français étaient chassés d'Espagne, et notre armée repassait les Pyrénées. Notre village était sans cesse encombré de troupes (\m prenaient tout, et qui nous laissaient souvent sans avoii'de quoi manger. Quand je dis qu'ils prenaient Je me trompe; ailleurs que chez nous ils prenaient, dans la maison on leur donnait.

Jean eût tué comme un lièvre un soldat qui eût volé une poule; Jean... oh! quel homme! et comme celui-là savait ce que c'est que d'être le maître chez lui! c'a été la cause de mon malheur...

— Allons au fait, mademoiselle, dit la duchesse.

— Laissez-la conter à sa manière, dit rudement la vieille ; la tête a ses allures chez tout le monde, et quand on a eu le

DE LA RUE DE PROVENGE. 2h&

cerveau dérangé comme celle-là, il en reste toujours (quelque chose.

— Je vais au fait plus vite que vous ne pensez, reprit Justine avec humeur, et tu n'as pas besoin de dire que j'étais folle... Pourquoi donc ne dirais-je pas ce qu'était Jean Moli- D03? Est-ce que j'aurais fait ce. que j'ai fait, si je n'avais eu

i peur de lui?

I — Va donc ! reprit la vieille.

' — Je vous disais donc, fit la jeune fille, que Molinos donnait aux soldats tout ce qui était à la maison : volailles, bestiaux, farine, vin... tout.

. — Tant qu'il y en aura, ça sera pour eux, disait-il; c'est ' que voilà enfin le tour de la France de payer la guerre de son : avoir comme elle l'a fait jusqu'à ce jour de son sang, et par- I tout où il y a un Français, c'est la France. D'ailleurs les An- ■ îîlais seront bientôt ici, et je veux qu'ils n'y trouvent rien, j pas même de quoi se réchauffer s'ils avaient froid, car j'espère que la cendre de la maison sera refroidie quand ils arri- Tpront.

A ces choses-là, le père et la mère Moline poussaient des hurlements. Bernardine pleurait, et Jeannot Moline, mon frère (vous savez que je croyais que c'était mon frère), Jeannot se rencoignait près de sa mère en criant : « J'ai

peur! »

11 n'y avait que moi qui étais toujours de l'avis de mon

père... je criais comme lui; et quand il allait porter des se- ; fours et des vivres à quelques détachements postés aux i abords du village, je l'accompagnais.

— Ah! me disait-il alors, tu devrais être le garçon, Jus- ! tine, et Jeannot devrait être la fille ; vous en vaudriez peut- . être mieux l'un et l'autre.

— Mais puisque je fais comme vous et que je pense comme i Yoiis, lui disais-je, mon père !

Là-dessus, il me faisait des sermons que j'aurais dû écouter... mais, bah! au moment le .plus touchant, lorsqu'il me fToyait bien attentive à l'écouler... je me mettais à courir pour attraper un papillon, ou je me gUssais dans quelque buisson où j 'avais entendu gazouiller un nid. . .

Mais ce n'est pas de tout ça qu'il s'agit. J'étais ce que

j'étais, et vous n'avez besoin que de savoir ce que je suis devenue.

Ce que je vous ai dit là, c'était notre métier de tous les jours, car je ne quittais pas mon père; tout le monde, excepté lui, me détestait à la maison... Le père et la mère Moline m'eussent battue si Jean les eût laissés faire, et ma mère elle-même (je croyais que c'était ma mère) me traitait si durement, que c'eût été à faire mourir une autre que moi. Mais j'étais comme ça : le chagrin et moi nous n'avions jamais bien vécu ensemble, et je n'étais pas plutôt toute seule ou avec mon père, que je ne pensais plus à rien qu'à chanter et rire.

J'écoutais parfaitement Justine, d'abord parce que je savais par expérience et pour l'avoir déjà entendue que c'était là sa façon de raconter, ensuite parce que je voulais savoir comment s'engagerait cette histoire dont je croyais prévoir la fin.

Mais la duchesse laissa échapper quelques marques d'impatience et dit assez aigrement :

— Mais je ne peux pas rester ici toute la nuit '

— Bah 1 bah ! fit la vieille, on n'a pas trop d.'une nuit pour une bonne action; on en donne tant aux mauvaises...

— Qu'est-ce que c'est? fit la duchesse.

— Écoutez, écoutez... reprit la vieille, et peut-être il y aura un moment où vous aurez peur de n'avoii: pas assez entendu.

Le ton de la vieille femme devenait de plus en plu? ûcre et menaçant. Mais la duchesse n'était pas facile à effrayer. Elle haussa les épaules et dit à Justine :

— Continuez, mademoiselle.

Justine reprit :

Or, voilà qu'un jour la débandade se mit dans les troupes qui étaient aux environs du village. On croyait les Anglais à vingt lieues, et on entendait déjà leurs canons.

Tandis que les compagnies filaient les unes aprè? Ifj' autres, marchant plus vite qu'au pas, ne laissant guère de traînards que ceux qui n'avaient plus la force de fuir, voilà qu'à l'entrée du village, moi et mon père nous remarquons un monsieur à cheval planté au milieu de la route, laissant

passer tous les autres et ne bougeant pas plus qu'un roc au milieu d'un 5rflri;c(l).

On lui parlait, on lui criait de filer.

- Non, dit-il une fois; l'empereur m'a dit de remettre cet ordre au maréchal, et puisqu'il est resté tout à fait à l'arrière-garde, je l'attendrai.

On lui disait que le maréchal avait dû prendre une autre route, que ce n'était pas possible : il n'entendait pas raison.

Ce n'était pourtant pas un jeune homme, de ceux qui se (lisent qu'une épaulette ou une croix valent bien une jambe. Ah! dame, on est si prodigue quand on a toute sa vie devant soi, et qu'on peut y puiser à pleines mains comme dans un coffre dont on ne voit pas le fond ...

- Pardieu! dit mon père, voilà un brave homme!

Je regardai l'inconnu ; il était exténué de fatigue, et c'est tout au plus s'il avait la force de se tenir sur son cheval qui avait tout au plus la force de se tenir sous lui. Il attendit comme ça six heujes, tandis que l'on passait toujours, et 'iurant six heures nous restâmes à le regarder attendre.

Mais, dame ! voilà qu'à la lin du jour l'homme et le cheval tombèrent presque à la fois. On leur avait passé à côté tant qu'ils étaient restés debout, on leur eût passé alors sur le ventre... Mon père ne voulut pas de ça.

- Ah! se disait-il en jurant par son gros juron, je sauve- ^i celui-là, puisque les autres se sauvent si bien.

Il le famassa, le chargea sur son dos, et nous rentrâmes à Ja maison, où l'on faisait déjà les paquets.

- Voilà un vrai Français, dit mon père, à qui il faut fcnner à boire et à manger.

- Il n'y a plus rien ! dit la mère Moline avec rage.

Son fils la regarda à la faire rentrer dans un trou de vipère, et il se tourna vers sa mère qui répondit en pleurant :

- 11 n'y a plus rien ..

Mon père aperçut dans un coin un paquet sur lequel était assis le père Moline et le força de se lever. Il éventra le paquet avec son couteau et en tira un jambon, du pain et Un cruchon.

f) Ud torrent.

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— 11 devrait y ayoir rolre sang à boire et votre ctiair à manger, dit-il en regardant les deux vieux, si vous étiez bons à nourrir un brave homme !

Je me rappelle ces paroles-là, Voyez-vous, comme si je les entendais encore.

Jean ne parlait jamais à son père et à sa mère qu'avec des menaces de mort et des paroles à faire frémir... Pourquoi ça?... Je n'en savais rien alors, car il était bon et doux pour sa femme et pour moi, et pour mon frère, quoique celui-ci se fût mis du parti drs vieux.

On fit manger l'inconnu, et mon père voulut qu'on lui laissât le temps de se reposer, quoique tout le monde criât que les Anglais approchaient.

Mais ce n'étaien! pas les Anglais qui étaient notre plu^ grand danger, c'étaient les habitants du pays, tous Espagnols, qui nous détestaient, d'abord parce que nous étions FraDçais, et puis parce que mon père leur faisait peur.

— Les Anglais seraient à dix heures d'ici, disait toujours la grand'mère, que dès qu'il n'y aura plus uû soldat français dans le pays, nous serons égorgés.

Mon père ne répondait pas; mais il avait pris ses pistolets, sou fusil, son sabre, et il sortait à tout moment sur la route pour voir où en étaient les choses. L'étranger, qui s'était couché sur un mauvais matelas, dormait toujours comme s'il eût été à cent lieues dans la France, en sûreté dans sa maison.

Enfin mon père, qui devenait de plus en plus inquiet, rentra une dernière fois en disant:

— Allons, il faut partir.

Le cheval était attelé à la charrette, tout le monde y courut sans penser à l'étranger.

Mon père voulut l'éveiller, mais il dormait d'un sommeilj de plomb. Ilouvniit les yeux un moment, marmottait quelques paroles et retombait. Nous avions beau faire, c'était comme une masse engourdie.

— Allons, viens, nous le chargerons sur la voiture. .

— Nous l'emportâmes.

Les vieux avaient déjà emmené la charrette, ce qui ne me.surprit point; mais Bernardine les avait suivis, ça n'était pas naturel.

Mon père n'y prit pas garde et me dit :

- Âttends-moi là un moment, ils ne peuvent pas être loin, je vais revenir vous chercher tous deux.

Aussitôt il se mit à courir de toutes ses forces, en criant : «Bernardine! Bernardine! »

ie restai à côté de l'étranger. Il était assis par terre, le appuyé à la muraille, aussi endormi qu'un sac de blé qu'on aurait jeté là.

I Je m'étais as.^ise à côté de lui sur un banc, et j'attendais sans trop m'impatienter, bien sûre que mon père ne nous abandonnerait pas; mais bientôt, et lorsqu'une demi-heure fut passée sans que je visse mon père reparaître, je commençai à m'étonner; j'allai moi-même sur la route au-devant de lui, l'appelant de toutes mes forces; la nuit était venue. Comme je criais à tue-tête, j'entends une voix à quelque distance qui me répond en espagnol :

^ Qui est là ?

- C'est moi, c*est Justine Molinos.

Je n'avais pas achevé mon nom, qu'à cinquante pas de moi je vois jaillir une lumière, puis une balle me sifQe aux oreilles, puis le bruit d'un coup de fusil.

Je m'eofuis tout épouvantée du côté de la maison, et dans nia frayeur je veux entrer, mais je me sens arrêtée par une fliain solide, et j'entends une voix qui me dit:

- Rends-toi, gredin !

C'était l'inconnu, que ce coup de feu avait réveillé en sursaut. Il vit que j'étais une femme; mais il ne se rappelait rien; il ne comprenait pas où il était... Je voulus le lui expliquer, ce n'était pas possible... Ëntin j'entendis des voix.,. Je reconnus que c'étaient des Espagnols, et j'en- ^nai l'étranger derrière la maison, d'où nous gagnâmes un petit sentier-

n me suivait comme un imbécile ; nous marchâmes comme ça un bon quart d'heure ; il se rendormait pour ainsi dire tout debout, et il finit par retomber à quelques pas d'un petit carrefour où il y avait une sainte Vierge. Dans mon désespoir, je me jetai à genoux et je me mis à prier en pleurant.

Dans ce temps-là je priais, fit Justine en ricanant ; puis je û'aiplus prié et j'ai pleuré...

Maintenant je ne prie ni ne pleure. Et pourtant, bonne sainte Vierge, c'est vous qui m'avez donné l'idée qui me fit sauver cet homme..*, votre père, ajouta-t-elle en se tournant vers moi.

— Ou.oi!... m'écriai-je.

— Oui, oui, c'était votre père... oui...

Puis elle reprit en frappant du poing sur ses genoux :

— Et j'ai raison de ne plus prier, car si je n'avais pas cru recevoir cette pensée du ciel, je ne l'aurais pas sauvé, il serait morl là, égorgé par le premier laboureur qui l'aurait rencontré le matin... et je ne serais pas ici...

Justine poussa une sorte de rugissement sourd.

— Là, là, lit la vieille, tout doux! Tu en étais à dire qu'il te vint une idée pour sauver M. Moylan.

— Oui, reprit Justine, qui baissa la tête en se balançant sur son lit comme un enfant de mauvaise humeur. Je pris de l'eau dans la fontaine... (Il faut vous dire qu'il y a des fontaines dans la montagne dont l'eau est froide comme la glace et lourde comme du plomb : ça vous écrase Testomac quaud on en boit; mais ça vous saisit si fort quand on s'y plonge, qu'on y gagne la tièvrej; je pris donc de celte eau et j'en jetai sur le visage de M. Meyian; il se réveilla un peu, assez pour qu'il pût se traîner jusqu'à la fontaine. Alors je l'inondai si bien, qu'il se réveilla tout transi, et que toutes ses idées lui revinrent. Il se souvenait de tout jusqu'au moment de son entrée dans notre maison ; je lui expliquai le reste.

— Et vous ne m'avez pas abandonné 1 s'écria-t-il. Oh ! ce sera une reconnaissance qui ne tiuira qu'avec la vie que vous m'avez conservée.

Ça se dit ces choses-là, ça se dit à une pauvre fille de la campagne comme à une grande dame, surtout quand on entend venir des gens qui vous cherchent comme le chasseur cherche un lapin...

Ah ! vous voulez savoir en quoi mon hisloire vous intéresse, monsieur Michel, vous verrez, vous verrez...

Nous partîmes au galop jusqu'à une petite colline que je voulais gravir pour gagner une route qui nous eût racDcs tout de suite en France ; mais M. Meyian, qui se connaissait mieux que moi en certaines choses, me dit que le sommet de

cette colline était déjà occupé par les troupes anglaises; et il nous fallut marcher toute la nuit dans le creux de la vallée, et en suivant un méchant petit ruisseau qui nous servait, pour ainsi dire, de guide.

Quand le jour arriva, nous nous trouvâmes aux environs d'uD petit village appelé, je crois, les Faverols, dont presque toutes les maisons étaient en feu. Voici pourquoi : les habifautsdu village s'étaient révoltés, ils avaient égorgé dans la nuit uû petit détachement français qu'on avait laissé en observation. Deux ou trois hommes seulement avaient rejoint le gros du régiment, qui n'était qu'à une lieue de là ; i et quoiqu'il ne fit pas bon pour les Français de retourner i en arrière, une compagnie était revenue sur le village, l'a- I ^ait surpris à la pointe du jour, avait massacré tout ce qui i «tait vivant et mi^ le feu à tout ce qui était bâti.

Nous apprîmes tout cela d'un vieux bonhomme, blessé de

deux coups de baïonnette dans le ventre, et qui se mourait

<ur ia grand' route en poussant d'atroces hurlements. Je lui

''emandai s'il n'avait pas aperçu une charrette avec un

i homme, une femme et deux vieilles bonnes gens.

—La charrette à Molinos? me dit le mourant en me regar- "iint : oui, oui, il est passé ici ce matin, mais il a eu son ^'urapte, ou du moins sa femme l'a eu pour lui, et c'est bien 'i^eux, car ça lui a fait plus de mal que si ça lui était arrivé îJ lui-même ; les deux vieux marchaient derrière la voiture, l^'s mains attachées, et sa femme était, dessus, geignant et '■riant de toutes ses forces,'car elle a eu les deux jambes fracassées, probablement d'un boulet ou bien d'autre chose.

D'après ce que me disait cet homme, mon père et ma mère De devaient être qu'à deux ou trois heures de marche en avant de nous, et je voulus me remettre en route pour les rattraper tout de suite.

Mais ne voilà-t-il pas que votre père, pour remercier ce ïieux scélérat des renseignements qu'il lui avait donnés, se penche vers lui pour le relever, mais il n'était pas à sa portée lue voilà un coup de couteau qu'il attrape dans la cuisse.

— A propos de cela, reprit Justine en ricanant, votre père ^ été bien bon enfant dans cette circonstance : au heu de laisser ce vieux gueux mourir là en se tordant comme une

chauve-souris qu'on jette au feu, il l'acheva d'un coup de pistolet.

— Tout cela est une histoire fort intéressante, dit la duchesse en interrompant Justine, et je comprends que M.Meylan l'écoute avec patience; mais je ne vois pas en quoi elle peuj'îse rattacher au sujet qui m'a amenée ici.

— Tous les détails de cette histoire sont parfaitement vrais, dis-je à madame de Frobental ; je l'ai entendu raconter vingt fois à mon père, quoiqu'il ne m'ait jamais dit le nom de la jeune fille qui l'accompagnait.

— Oh ! lit Justine en ricanant, il y a bien autre chose qu'il ne vous a pas dit !

— Et qui m'intéresse fort peu, reprit madame de Frobental.

— Votre tour va bientôt venir, dit Justine.

"Et l'exactitude de son récit en ce qui concerne mon père, dis-je à la duchesse, vous garantit la vérité de ce qui vous regarde personnellement.

— Parlez donc, mademoiselle, fit madame de Frobental.

— J'aurais pu laisser là votre père, reprit Justine, pour courir après ma famille, et surtout après ma mère qui devait avoir besoia de moi; mais déjà M. Meylan m'avait parlé un langage que toutes les filles sont promptes à écouter, surtout quand elles n'ont pas beaucoup de sens et qu'elles n'ont pas eu beaucoup de bonheur, surtout encore quand elles ont vu toute leur vie un fils parler à son père du ton dont Moline parlait au sien.

Il m'avait dit que j'étais johe, il m'avait dit que j'avais des façons d'être qui sentaient la grande dame, et qu'il serait bien heureux de pouvoir me técompenser de lui avoir sauvej la vie, en me rendant riche et heureuse comme je méritais de l'être.

Justine s'arrêta, et sç laissant aller à une de ces soudaines exclamations par lesquelles elle interrompait de temps en temps son récit,- elle s'écria :

— Comprenez- vous qu'un homme à peine sorti de la mort. car si je l'avais laissé dans son sommeil c'eût été comme si je l'eusse laissé dans sa bière; comprenez-vous que là, surle-champ, sans que rien l'y pousse, il lui prenne une mau-

vaise idée contre la pauvre! fille] qui vient de le sauver?...

Oh! depuis six. aas que c'est arrivé, j*ai bien vieilli, j'ai passé par de bien vilaines maiQs;'niais, sur mon Dieu et sur mon àine! je ne crois pas avoir rencontré dans ma vie un homme si froidement scélérat que celui-1^

La duchesse se tourna légèrement vers moi, mais je m'abstins de répondre.

Si le récit de cette jeune fille était vrai, et je devais le croke, le jugement qu'elle portait de mon père n'était que trop juste. ,

Justine continua :

— Au lieu donc de courir après mon père et ma ùiète^ comme je l'aurais dû, je restai avec M. Meyian, et lui se traînant cooime il po|Livait, moi le soutenant de toutes mes ferces, nous arrivâmes jusqu'à la frontière française.

Les Anglais étaient toujours sur nos talons; mais du moment qu'on ne se battait pas dans le pays, nous n^avions plus d'autre crainte que celle d'être maltraités par les troupes régulières du duc de Wellington, mais du moins nous ne risquions pas d'être égorgés par les habitants de l'endroit, comme nous l'eussions été en Espagne.

Les blessures de M. Meyian s'étaient envenimées; nous nous arrêtâmes chez le curé du pays, où je restai avec votre J père pour le soigner, car dans ce moment-là personne ne 8'occupait guère des blessés. Nous restâmes là quinze jours, ^ quinze jours presque tout seuls, car le curé était toujours ' enroule, bien plus occupé de donner aux Anglais des nouvelles de la marche de notre armée que de veiller sur une : pauvre fille qu*il ne connaissait pas et dont il iie se souciait guère.

Et cependant, mon Dieu ! c'est vrai^ je suis allée trois oii .' quatre fois à lui, le soir quand il rentrait , et je lui deman- ' dais si une pauvre fille était sage d'écouter un homme riche j et haut placé qui lui disait qu'il voulait l'épouser , et qui s'offrait même à l'épouser devant le curé, en attendant d'al 1er chez le maire.

— Ah t fît la duchesse en me jetant un regard de côté.

— Comment vouliez- vous que je comprisse quelque chose à tout cela, moi? reprit Justine; comment est-ce que je pou-

vais m'imaginer qu'emporté par les rêves de ses haines politiques, UQ prêtre pouvait me mentir jusqu'à me dire : « Un maire ! à quoi bon un maire? Oh! l'heure est venue où toutes ces abominables inventions de la révolution vont être détruites, et quand le prêtre aura dit à un homme et à une femme : Soyez unis! ils le seront comme ils doivent l'être, non pas devant les hommes, mais devant Dieu.

Pouvais-je croire que c'étaient là les paroles d'un homme qu'enivrait l'idée de ressaisir le pouvoir qu'avaient eu les prêtres autrefois?

Pouvais-je savoir que votre père serait assez misérable pour proiiter de la stupidité de cet honune et pour me dire qu'avant que nous eussions quitté le Salvat, nous serions solennellement mariés?...

Et si l'un de nous deux doit compte à Dieu de la faute que j'ai commise, osez dire si c'est à moi ou à votre père que Dieu donnera le châtiment. . .

La question était cruelle, et je commençais à comprendre quel intérêt je pouvais avoir au récit de cette fille ; mais la duchesse, soit qu'elle persistât sincèrement dans la pensée que Justine était une intrigante qui avait appris son secret, soit chez Moline, soit par M. de Sainte-Mars, ai qui voulait le vendre, soit plutôt qu'elle ne voulût connaître de la vie de cette malheureuse que ce qui pouvait l'intéresser personnellement, la duchesse, dis-je, s'écria avec impatience :

— Mais qu'est-ce que tout cela a de commun avec ce qu'où vous demande? Que vous soyez ou non la fille de ce Moline, et vous Têtes sans doute, que m'importent les erreurs de votre jeunesse, à moi qui ne viens vous demander qu'à ne pas compromettre le nom du duc de Frobeutal dans toutes ces hideuses histoires ?

J'avais été fort peu du parti de la duchesse, alors même que j'ignorais la part que je pouvais avoir dans toutes ces horribles complications de crimes; mais à présent que je voyais poindre à l'horizon le commencement d'une action douteuse à laquelle le nom de mon père se trouvait mêlé, à l'insiaut où il m'était facile de prévoir, au train dont allaient les choses dans celle histoire , que cela pouvait tourner a» crime et à l'infamie , je trouvai les superbes dédains d'»

madame de Frobental siagulièrement déplacés, et je ,'liii diâ:

— Hé ! madame, écoutez, puisque vous êtes venue pour apprendre, et n*oubliez pas que le duc de Frobental, dont vous venez ici sauver la vie, est sous Taccusation d'un meurtre, et que sa mère peut s*y trouver sous une accusation peut-être encore plus terrible.

La duchesse se retourna vers moi à cette apostrophe ; la douteuse clarté qui éclairait la chambre où nous étions réunis ne me permit pas de voir Texpression complète de son visage, mais j'entendis la sourde exclamation qu'elle laissa <^happer :

— Ah ! dit-elle, c'est ainsi...

Elle se retourna vers le lit de Justine , et lui dit doucement :

— Continuez, mon enfant; monsieur a raison, je commence à croire que vous êtes la véritable victime de toutes les intrigues où on vous a mêlée, et c'est moi qui vous protégerai contre tous, si haut qu'ils soient placés et à quelque distance qu'ils se trouvent.

Celte dernière parenthèse n'avait pas le sens commun, mais j'y devinai la menace qu'on m'adressait relativement à mon père; et prenant alors mon parti comme avait fait la duchesse, je m'emparai de ses propres paroles, et je les ré- [Hîlai avec cette variante :

— Continuez, dis-je à Justine; madame a raison, je commence à croire que vous êtes la véritable victime, et c'est moi qui vous protégerai contre tous, si haut qu'ils soient placés et si près qu'ils soient de vous.

C'était une déclaration de guerre, et ceci posait la question d'une façon formelle entre la duchesse de Frobental et moi.

— A la bonne heure ! murmura la vieille en ricanant; va, ma fille, va.

Cette interruption avait permis à Justine de se remettre de l'espèce d'exaltation fébrile qui l'agitait ; elle continua donc :

— Du reste , il n'en fallait pas tant à votre père pour me pousser à mal faire, il n'eût pas eu besoin de jouer la comé-

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die jusqu'au bout... et de me faire croire à un prétendu mariage... devant un prêtre à moitié fou...

— Quoi! m'écriai-je...

— Continuez, fit vivement la duchesse.

Mais il était facile de voir que plus elle avançait dans son récit, plus Justine devenait embarrassée. Tout à coupelle se tourna vers nous et s'écria :

— Mais après tout, pourquoi donc hésiterais-je à parler? Mon père avait raison, ou plutôt Moline, il avait raison quand il disait que j'avais hérité des vices de ma famille et du sang féroce de ma mère.

La duchesse tressaillit; mais Justine reprit avant qu'elle eût eu le temps de l'interrompre :

— Et pour la faute qu'elle a commise, elle rfa pas eu pour excuse l'ignorance, la pauvreté; et pour le crime qu'elle a voulu faire, elle n'a pas été sous le couteau d'un homme implacable et qui était devenu comme une bé te fauve... Vous ne vous doutez pas de ces choses-là, vous autres. Vous n'avez pas d'idée de ces atrocités... Je vais tout vous dire, et puis vous verrez... vous verrez...

Nous quittâmes le Salvat, et nous nous mimes à la recherche de mon père et de ma mère.

Je croyais M. Meylan lorsqu'il me disait :

Dans les circonstances où nous sommes , il est nécessaire que j'aille à Paris : il faut que j'assure ma position vis-à-vis du nouveau gouvernement. Vous comprenez que je ne puis vous emmener; je vous laisserai chez votre père, auquel il faut tout cacher, sans quoi je serais très-grièvement compromis ; et puis je reviendrai vous chercher, et noua publierons notre mariage.

— Il est impossible, m'écriai-je, que mon père ait fait une telle lâcheté et un pareil crime?

— Ah bah ! lit Justine d'un ton brusque, laissez donc là vos grands mots et prenez cela du bon côlé... Asseyez-vous à une table où l'on boit et où l'on se grise, racontez ça comme une bonne plaisanterie, dites que vous avez rencontré une fille maritorne qui s'est éprise de vous et qui s'est imaginé que vous alliez l'épouser ; dites bien comment vous vous êtes moqué du même coup et de cette imbécile de fille et d'un

DE LA RUE DB PROVENCE. 26t

imbécile de prêtre qui a cru révolutionner les lois; assaisonnez le tout d'une peinture burlesque de la cérémonie ; et si vous avez de l'esprit, vous ferez rire à gorge déployée tous vos auditeurs... Votre père a de l'esprit et il l'ait rire souvent avec mon histoire , qui vous fait frémir et qui vous fait ïioiite... Allez, allez, croyez-moî, ne vous révoltez pas tant, il vous arrivera peut-être de faire plus de mal que ça et d'en rire; mais moi je n'ai pas eu àXaire des gorges chaudes de ffioa malheur. Ah! une pauvre femme, quand on l'a déshonorée et jetée là, toute chargée de sa faute... elle ne rit pas... elle.,.

Justine s'arrêta soudainement et reprit bientôt , en abordant son récit à un autre point :

— Savez-vous ce que je trouvai à la maison, lorsque nous eûmes appris que mon père s'était retiré dans une cabane qu'il possédait dans la montagne Saint-Bartjiélemy, où votre père me conduisit en me disant : « Attendez-moi , et soyez sûre que je ne vous abandonneraipas!... » savez-vous ce que je trouvai ? /

J'entre; mon père était assis dans un coin, ma mère gi^ v^ait sur son ht. Vous savez que mon père m'aimait mieux que les autres. Je m'attendais à ce qu'il me sauterait au cou; mais voilà qu'il me regarde d'un air hébété, et qu'il me dit :

— Que viens-tu faire ici?... il n'y a plus de quoi manger... Va- t'en... va- t'en...

Ma mère Bernardine, au contraire, qui avait été toujours froide pour moi , m'appela doucement et me dit tout bas :

— Reste, reste, Justme...

Et puis elle me dit, en me montrant son front et en regardant son mari :

— Le chagrin... la fureur... Je te dirai tout.

J'avais cru que mon père avait deviné ma faute, et qu'il me chassait comme coupable ; mais je vis bien que sa raison était dérangée.

Un moment après mon arrivée, il me parlait comme si nons n'eussions pas été séparés pendant près d'un mois; il ne pensait pas à me demander ce que j'étais devenue. 11 se promenait dans la chambre, préparant le souper et écoutant

HS LA MAISON N"» 3

au debors comme s'il attendait quelqu'un; puis il murniura tout bas :

— Pas encore... pas encore...

^ Mets ton couvert , me dit ma mère, comme si de rien n'était.

Je lui obéis; mon père ne parut pas s'apercevoir du changement, et il me dit :

— Allons, mets la table à sa place.

Ma -mère me fit signe de l'apporter près de son lit.

J'étais dans un profond étonnement, et je dis tout bas à ma mère:

- Et grand-père, et la grand'm^re?

Un cri effrayant se fit entendre, et je vis Moline qui avait saisi une hache et qui la tenait levée sur ma tête en criant :

■— Qu'est-ce qui a parlé de père et de mère?

— Personne ! personne ! s'écria Bernardine ; ce sont les oreilles qui te tintent:

Moline baissa son arme et la jeta dans un coin.

— Oui... oui... dit-il, il y a dans Pair des voix qui me parlent comme ça.

Il se prit à rire et ajouta :

— Elles disent que c'est mal; je dis que c'est juste. Oui, ajouta-t-il en s'animant et comme s'il répondait à des êtres invisibles qui l'obsédaient de tous côtés, c'est juste 1 c'est

• juste !

Puis il écouta encore et se reprit à dire en haussant les épaules :

— Je savais bien que c était juste, les voilà qui ne disent plus rien.

Puis il s'assit lentement près de la table.

— Allons, soupons, me lit-il.

Ce fut un triste repas; mon père ne mangeait pas, il avait ouvert devant lui son grand couteau catalan, et il le repassait sur le dos de son assiette de faïence en chantonnant le refrain d'une chanson du pays qu'il m'avait apprise quand j'étais toute petite, et qu'on chante dans la moisson; ça voulait dire en français :

Coupons, coupons, nous aurons Une bouchée pour une javelle,

Une miche pour une gerbe. Une oie grasse pour une meule ; Coupons, coupons, et mieux nous en souperous.

Je ne puis vous dire Texpression féroce dont mon père accompagnait son chant et son geste, tandis que ma mère pleurait silencieusement.

Je tremblais de tous mes membres, je ne savais si je révais.

Cependant la nuit vint, et ma mère me parut plus inquiète.

Tout à coup Jean se leva, et prit son chapeau et son fusil.

— Jean 1 Jean l lui dit sa ferpme, reste avec nous !

— Il faut que j'aille chercher le souper de demain, répondit-il brusquement.

Et il s'éioigna, tandis que ma mère, levant les mains au ciel, s'écriait douloureusement :

— Ah ! mon Dieu, mon Dieu, pourquoi ne m'avez- vous pas fait mourir sous la roue de notre charrette?

— Que voulez-vous dire? m'écriai-je.

r- Justine, me dit-elle, ne me quitte plus... nous sommes tous perdus.

— Qu'y a-t-il donc, mon Dieu? m'écriai-je, qu"y a-t-il donc ?

Elle pleurait tant, qu'elle ne put me répondre.

Je me rappelai alors tout ce que nous avait raconté le vieil Espagnol que nous avions trouvé gisant sur la route. , — Il vous est arrivé ma4heur dans votre fuite?

— Ecoute, me dit-elle, il faut que tu saches tout ; sans ça tu pourrais lui dire quelque chose qui le contrarierait; et dans l'état où il est, il te tuerait, vois-tu... il te tuerait... il ne connaît plus personne...

— Mais Jeaunot, qu 'est-il devenu?...

— Mais écoule-moi donc, reprit ma mère ; tout ça est si horrible que je ne sais par où commencer. Approche-toi... parlons bas... S'il rentrait par hasard et qu'il m'entendit, il entrerait en fureur, et qui sait?... Laisse la porte ouverte et fais attention si tu entends des pas.

J'obéis et je me rapprochai du lit de ma mère.

— Tu sais, me dit-elle, le moment où nous quittâmes la

^7ê LA HAISèN M« 3

maison. J'étais sur la charrette avec là mère Moline, tout à fait en haut de ia paille et du foin sous lequel nous avions caché tous nos bons effets. Le père Moline conduisait le cheval, et Jeannot élait devant, tremblant de tout son corps, et il pleurait. Tu le connais, il est né comme ça, il est poltron, il avait peur et c'est ce qui lui a fait perdre la tête; sans ça, il n'eût pas fait ce...

La mère s'arrêta suffoquée par un gros soupir, je devinai que Jeannot avait fait quelque mauvaise chose, car elle se reprit à pleurer.

J'attendis et elle recommença en disant :

— J'étais si occupée de Jeannot pour tâcher de le rassurer, que je ne m'étais pas aperçue que le père s'était jissis sur le brancard et avait mis le cheval au trot. Tout à coup, je m'aperçois de ça et je me mis à crier :^

— Et mon mari?... et Justine*^...

— Ne te mets pas en peine, ils nous rattraperont, me répond le père iMoUne.

— Au train dont nous allons?

— Eli bien! me dit la mère, ils courront.

— Arrêtez! dis-je aussitôt, arrêtez!

— Touche la bête, dit la mère MoUne à son mari.

Je me mis à crier, à supplier, à menacer pour que Ton s'arrêtât; mais la vieille criait plus fort que moi, et le père Moline fouettait si fort le inalheureux. cheval qu'il avait pris le galop.

Dans mon désespoir, je me mis à appeler Jean de toute ma force, et mes cris devenaient si perçants qu'ils commencèrent à épouvanter la mère, si bien que, furieuse de voir que je ne voulais pas me taire, elle profita d'un moment où je me soulevais, pour me pousser rudement en me crianfc :

— Eh bien, puisque tu ne peux pas te passer de lui, va le chercher!

Le coup fut si violent que je roulai du haut de la voiture en bas. Soit que le vieux Moline eût eu peur de mes cris, soit que le cheval se fût arrêté de lui-môme, je me trouvai les jambes devant la roue de la voiture, sans cependant pouvoir m'en retii'e^, parce que mes jupons étaient pris dessous.

— ArrôteK! arrêtez ! m'écriai-je en me débattant de toutes mes lorces.

Je n'entendis pour toute réponse que ces mots de la vieille : « Meurs là et que ça finisse!... » et ceux-ci de mon ftls: « Sauvon>nous^ grand-père! sauvons-nous!... »

Puis le cheval reprit sa marche. Je sentis craquer mes jambes et je perdis connaissance...

Je frémissais en écoutant ma mère, et je reconnaissais bien là la férocité implacable des deux vieillards, qui exécraient leur bru.

— Après, ma mère? après?... dis-je à Bernardine.

— Lorsque je revins à moi, continua-t-elle, je me trouvai sur le bord de la route, la charrette tout près de moi, les deux vieux attachés derrière ; quant à Jeannot, il avait disparu. V

Voici ce qui était arrivé : Moline avait entendu mes cris, et, courant de toutes ses forces, il était passé près de moi sans m'apercevoir; il avait bientôt rattrapé la voiture et m'avait demandée; les vieux avaient répondu que j'étais descendue, et que j'avais voulu retourner sur mes pas. Mais Jean les connaissait trop bien pour les croire ; il leur avait fait rebrousser chemin, et comme ils avaient essayé de s'échapper, il les avait attachés derrière la voiture : c'est de cette façon qu'il était revenu près de moi et qu'il m'avait trouvée gi:5ante sur la route.

Alors il avait fallu s'expliquer, et comme les vieux disaient toujours qu'ils ne savaient pas comment mon malheur était arrivé, ton père interrogea Jeannot. Le malheureux enfant lui raconta la vérité ; il n'y avait pas de sa faute, il avait perdu la tôte, il n'avait pas compris ce qui s'était passé. Que veux-tu ? c'est un enfant qui est fait ainsi, la peur le rend fou...

Mais quand ton père entendit ça, tu ne peux pas t'imaginer dans quelle fureur il entra. '

— Et tu as laissé assassiner ta mère! lui dit-il, et tu n'as pas sauté à la gorge de ces deux infâmes, et tu ne les as pas

étranglés! Ton affaire est jugée, à toi, en attendant la

leur...

Là-dessus Moline prit un pistolet de sa ceinture et fit feu

sur son fils. Mais la peur sauva Jeannot cette fois : il était tombé avant que le coup fût parti.

Heureusement pour lui que le bruit de cette arme me tira un peu de l'engourdissement où j'étais; je me remuai, je gémis, j'appelai, et Jean vint à moi. Il m'ôta du milieu de la route et me déposa sur le bord; il alla chercher de l'eau dans un fossé pour me faire revenir.

C'est pendant ce temps que Jeannot se releva et s'échappa. Nous n'en avons plus entendu parler.

Je n'ai pas appris ça tout de suite, ma pauvre Justine, car déjà la tête de Jean était sens dessus dessous ; ça n'a été qu'à la longue, pendant qu'il parle tout seul, que je l'ai deviné; mais ce qu'il y a de plus terrible, c'est que sa folie lui vient de ce qu'il croit avoir tué son fils; lorsque j'essaie de lui rappeler que Jeannot s'est relevé et qu'il s'est sauvé, alors Moline dit qu'il veut courir après lui, qu'il veut le tuer, et il reste des journées entières absent.

— Mais grand-père et grand'mère, qu'en a-t-il fait ? dis-je.

— Ecoute, me dit mystérieusement ma mère en tremblant, entends-tu ici dessous... là, à l'endroit de cette trappe?

— Oui, lui dis-je en remarquant en effet une trappe qui se levait avec un vieil anneau de fer.

— Eh bien ! reprit ma mère, il les a enfermés là. Tous les matins il leur jette un morceau de pain et il leur donne une bouteille d'eau, en attendant, dit-i!, qu'il les juge et qu'il les exécute.

Je frissonnais de tout mon corps en écoutant ma mère.

— Maintenant, comment se sont-ils laissé conduire jusqu'ici?

— Ils ont bien crié et bien imploré les passants; mais dans la bagarre où nous étions, chacun ne pensait guère qu'à se tirer lui-même d'affaire. D'ailleurs, une fois que nous eûmes passé les Faverols, MoUne, au lieu de suivre la route de l'armée, prit le chemiu de la montagne et nous mena jusqu'ici.

— Mais quelle est cette maison? lui dis-je.

— Ah ! reprit ma mère, ne m'en parle pas, c'est à liaire frémir. Je ne le sais pas bien, jamais Moline ne me Ta dit; je l'ai deviné à quelques paroles qu'il a laissées échapper e(

qui se rattachent à une histoire qui remonte à plus de vingt âQs. Mais, vois-tu, me dit ma mère en baissant la voix, c'est ici, j'en suis sûre, qu'a été commis un crime dont je n'ai jamais bien su les détails.

— Quel cirime?...

A ce moment. Bernardine, qui m'avait parlé jusque là avec coDliance et ami lié, se mit à me regarder d'une façon bien étrange et me dit :

— Tu me demandes ce crime, toi !... Oh ! reprit-elle, maudite soit ta famille, elle a été la cause de tous nos malheurs!

Ce n'était pas là le premier mot qui m'eût fait quelquefois penser que je n'étais pas la fille de Bernardine, mais celui-là n'était pas douteux, car il séparait ma famille de la sienne.

Cependant je me croyais toujours la fille de Moline. Je voulus hasarder une question; Bernardine me repoussa durement en me disant:

— Va, va, il est probable que tu en sauras bientôt plus que moi, car il a remis à un de ces jours le jugement qu'il s'obstine à vouloir prononcer, et c'est, dit-il, pour solder tout d'un coup leur compte du passé d'autrefois, et de ce qu'ils m'ont fait dernièrement.

— Mais, dis-je à Bernardine, est-ce que personne ne vient vous soigner?

— Tu sais bien, me répondit-elle, que ton père est rhabilleur (l). 11 m'a soignée lui-même, et je pense que deux mois ne se passeront pas sans que je puisse marcher; mais d'ici là il faut que je vive presque toujours seule, surtout la nuit, en entendant sortir de dessous terre des cris et des imprécations qui viennent comme d'une tombe; et puis c'est plus encore ce qui arrivera que ce qui est arrivé qui m'épouvante Ton père, vois-tu, jugera les vieux et les exécutera comme il l'a dit. J'ai bien eu la pensée de les faire échapper, non parce que je veux les sauver, mais parce que j'épargnerais un crime à Moline.

(1) Il y a dans le midi de la France, et il y avait surtout a cette époque uo grand nombre de paysans exerçant la chirurgie sons le nom de rhabilleurif et s^ occupant spécialement de la guérison des membres démis ou fiacturés.

— Mais, 4is-je à Bernardine, je pais les sauyer, moi.

— Et s'il le savait, me répondit-elle, il te tuerait.

Je ne dis plus rien à.ma mère... Vous comprenez, nous fit observer Justine, que je rappelle tantôt ma mère, tantôt Bernardine, selon que ça me vient à la bouche ; vous me comprenez tout de même, n'est-ce pas?

— Sans dotite, lui dis-je, captivé par la terreur que m'inspirait ce récit, me demandant avec effroi si le nom de mon père, mêlé à toutes ces horreurs, n'en sortirait pas flétri.

La duchesse, soit qu'elle eût cet espoir qui lui assu^tma complicité et mon silence, soit qu'elle fût dominée par cet assemblage de circonstances atroces, dit à Justine : ,

— Continuez, continuez.

Justine reprit :

— Ma mère me dit donc : « Et pourtant le crime serait moins abominable, car tu n'es rien pour lui, tandis que tuer son père et sa mère... »

Je me sentis glacée à cette pensée; mais je n'osais plus interroger Bernardine. Seulement je pensais que si M. Meylan m'avait emmenée, j'eusse été à l'abri de cette terrible alternative, ou de risquer ma vie en sauvant les vieux Moline, ou de les voir massacrer par leur propre fils.

Nous étions reiitrées, moi et Bernardine, dans le plus profond silence, et nous écoutions le vent qui criait à travers les pins de la montagne et qui se mêlait aux gémissements qui sortaient de dessous la trappe.

Dans cette terrible angoisse, je me mis à genoux, et je me tournai vers Dieu pour lui demander appui et conseil; lime semblait que la prière m'avait calmée et que de bonnes inspirations allaient me venir, lorsque je fus interrompue par le rire de quelqu'un qui s'était approché tout doucement de moi et qui me cria à l'oreille :

— Imbécile!... imbécile!...

C'était mon père.

— Allons, debout, me dit-il ; on ne prie que moi ici, ii n'y a ici de maître que moi... et le diable, ajouta-t-il en riant

Je tombai assise sur un vieux coffre, et mon père me dit en me regardant d'un air farouche :

— Quant à toi, fille de scélérats à la peau dorée, tu marclïeras droit dans la vie que je t'ai gardée, ou je t'enverrai à ton Dieu que tu pries, comme s'il écoulait les pauvres... Va, va, reprit-il plus tristement, il n'y a que les riches qui ont un Dieu, et la preuve, c'est qu'ils vivent dans le repos de leur fortune et de leur conscience. Ah! ah! reprit-il en riant avec fureur, c'est vrai, c'est un Dieu de pardon et de miséricorde peureux : on lui paie des messes et il protège...

Ma mère et moi 'nous nous taisions. La tête de mon malheureux père était tout à fuit tournée... Jamais, c'est vrai, il n'avait été très-dévot, mais jamais je n'avais entendu sortir de sa bouche un blasphème, et il imposait toujours silence aux deux vieux lorsqu'ils attaquaient la religion.

— Allons, dit-il après un moment de sileuce, il est temps de se coucher.

Nous n'étions ni des seigneurs ni des bourgeois, mais nous avions toujours eu nos aises dans la maison. Je regardai où je pourrais me coucher, car j'étais rompue à la fois de fatigue et de l'émotion de tout ce que j'avais appris. Je cherchai autour de moi, et il n'y avait rien. Le lit de Bernardine était assez large pour deux. Je m'imaginai que pour celte nuit au moins elle m'offrirait de coucher près d'elle; mais mon père ouvrit le coffre sur lequel j'étais assise, et en lira un matelas à moitié pourrL

— Couche là-dessus, me dit-il, et tant que ça durera, ça durera.

11 était dans un état à ue pas lui adresser une observation, car je ne sais pas ce qu'il aurait fait si on l'eût contrarié.

Je me mis sur le matelas. Quant à lui, il se coucha sur la trappe de la cave où étaient enfermés son père et sa mère...

Je passai une dure nuit sans sommeil, malgré ma fatigue extrême, et je n'eus qu'une pensée, celle de m'échapper et de retrouver votre père.

Aussi, dès que le matin fut venu et que le jour paraissait à peine, je me levai doucement, croyant mon père et ma mère profondément endormis. Gomme j'allais passer près de mon père, ij me prit par mon jupon-et me dit :

— As-tu envie de descendre là-b^s avec les autres ?

— Moi! lui dis-je, et pourquoi donc?

— Parce que tu veux t'en aller pour me dénoncer à la justice !

Je me défendis de cette odieuse accusation ; mais Moline se prit à me regarder avec des yeux qui me firent peur.

Ce n'était plus son regard ferme, clair et rapide; il y avait quelque chose de vague, d'éloigné, qui semblait voir ailleurs quand il regardait, comme le regard d*un somnambule; ça devait être vrai, car il me dit aussitôt :

— Oh! j'y vois clair maintenant, j'y vois dans vos pensées à toutes deux, dit-il en s'adres^sant aussi à sa femme qui s'était éveillée à notre première parole. Toi, Bernardine, tu as envie de sauver les vieux... et toi, ajouta-t-il en se tournant vers moi qui ne pus supporter la fascination de son regard, tu as fait quelque chose de mal !... Eh bien, reprit-il encore en se levant, chaque chose viendra à son tour... il y aura justice pour toi comme pour les vieux! Ah! je serai juste, ajouta-t-il en serrant les poings, juste pour tous!...

J'étais immobile et tremblante, et peut-être que si à ce moment il m*eût interrogée, je lui aurais avoué ma faute; mais il se mit à penser à autre chose.

C'était l'heure où il avait coutume de donner à manger aux vieux. Il leva la trappe, et tout aussitôt j'entendis sortir de ce gouffre des vociférations, des cris, des menaces.

Moline ne fit qu'en rire.

C'étaient bien certainement de grands scélérats que ces deux êtres, et je l'appris plus tard; mais c'était horrible de les entendre. 11 y avait un vieil escalier délabré qui descendait à la cave ; ils s'y précipitèrent, je les vis alors... 0 mon Dieu! penser que des créatures humaines puissent arriver jusque là ! c'est épouvantable. Les damnés doivent être ainsi... Ils avaient à peine la force de-grimper, et ils s'accrochaient des mains et des ongles aux marches de l'escalier. Le père Moline tira sa femme qui allait plus vite que lui. Il était effrayant, avec sa longue barbe, ses cheveux hérissés et sa pâleur de cadavre. . .

La mère Moline remonta aussitôt; ses cheveux gris pendaient le long de ses joues maigres, et ses yeux rouges lui" salent sur son visage comme des taches sanglantes.

Ils vinrent ainsi jusqu'au bord, se bousculant, se poussant... Moline ne se baissa même pas, il les repoussa du pied et les tit rouler jusqu'au bas, au milieu de leurs cris et de leurs hurlements; puis il posa sur Tune des dernières marches un pot d'eau et un morceau de pain, et leur dit en ricanant :

— Je vous promets que vous sortirez de là le 17 du mois prochain.

Ma mère me fit un signe, et pendant que Moline refermait la trappe, elle me dit tout bas :

— C'est le jour où il veut, dit-il, les juger et les exécuter. Nous avions plus d'un mois à passer avant d'arriver à ce

moment, et j'espérai que durant ce temps mon père changerait d'idée ou que je pourrais m'échapper. Mais il me semblait que depuis que la raison de Moline était partie, quelque chose de surnaturel en eût pris la place. Il se tourna vivement vers moi, comme si j'eusse dit tout haut ce que je pensais en moi-môme, et il reprit en me montrant son fusil :

— Tu ne t'en iras pas, entends-tu, toi! il faut que tu assistes à cette justice, et souviens-toi que si tu étais assez loin pour que je ne pusse pas te rattraper en courant après toi, il y a là-dedans une balle qui t'atteindra partout ..

Il ije crut pas ses menaces suffisantes sans doute, car il ajouta avec plus de violence :

— Partout, fusses- tu devant un tribunal, jurant Dieu et les saints que tu dis la vérité en racontant ce que tu sais.

— Je n'ai aucun désir de vous quitter, mon père, lui dis-je.

Il haussa les épaules et reprit :

— Prépare le déjeuner de ta mère, il y a là-dedans tout ce qu'il faut.

Je vis un sac qu'il avait rapporté la veille et jeté dans un coin : il y avait de la volaille, du pain, du lard, du vin, tout te qui était nécessaire pour plusieurs jours.

J'obéis, et Moline se mit à se promener devant la porte de la maison.

Quand j'eus fini, il s'assit à table avec nous, mangea à lieioe, ne but que de l'eau. Il ne lui restait plus qu'un bon sentiment au cœur, c'est Tamitié qu'il avait pour sa femme.

Il la soignait et lui coupait les bons morceaux ; il la retournait dans son lit avec la plus tendre sollicitude.

Quand le repas fut fini, Moline entra dans un hangar et en apporta un paquet : il était rempli de linge, mais ce n'était pas celui de la maison.

— Démarque ça, me dit-il, et raccommode-le.

Je n'avais ni fil, ni aiguilles, ni ciseaux... Je le lui fis observer.

— Tu en auras cette nuit, me dit-il.

La pauvre Bernardine semblait anéantie.

Lorsque nous fûmes seules, elle laissa éclater ses larmes et se mit a prier.

— Qu'avez-vous encore ? lui dis-je.

— Tu ne comprends donc pas, me dit-elle, que tout ca est volé?

— Volé! m'écriai-je; lui, mon père, il vole!...

Il faut vous dire, reprit Justine, que du caractère dont je connaissais mon père, voler était Se sa part une chose plus extraordinaire que tuer; il avait eu toute sa vie la main leste au couteau, et dans les querelles avec les Espagnols il avait souvent été accusé d'avoir versé le sang; mais voler était pour lui le crime d'un lâche, et, pour qu'il s'y fût décidé, il fallait que son esprit eût tout à fait changé.

Je me mis à pleurer aussi en pensant que je me trouvais emprisonnée dans ce repaire de crimes.

Jean rentra, nous cachâmes nos larmes, mais il les avait vues.

— Oh ! nous dit-il, vous pouvez pleurer, je ne vous en veux pas à vous autres : pleurez, pleurez, ça console.

Puis il resta jusqu'au soir à se promener autour de la maison, allant, venant, rentrant, parlant au hasard. Le soir arrivé, il s'éloigna comme il avait fait la veille; mais cette nuit-là il avait eu la précaution de fermer les portes en dehors, de façon que nous étions prisonnières moi et ma mère. Cependant, comme il n'avait pas la conscience de ce qu'il faisait, il ne s'était pas aperçu que la fenêtre pouvait facilement s'ouvrir.

Malgré ses menaces, je n'avais pas renoncé à l'idée de m'échapper; la curiosité de ma mère me seconda.

— Tâche donc, me dit-elle, de voir de quel côté il s'en va. Ah! si je pouvais marcher, je l'aurais déjà Suivi, je l'aurais déjà arrêté au moment où il a commis sa première mauvaise action...

J'ouvris doucement la fenêtre, je levai les crochets qui retenaient les volets et j'attendis pour voir si ce bruit était arrivé jusqu'à lui. Je n'entendis rien et je poussai les volets. A l'instant môme, un éclat de bois vint me frapper à la joue, et j'entendis le bruit d'un coup de fusil. L'épouvante me renversa sur le sol. Bernardine se mit à pousser des cris, mais elle ne pouvait venir à mon aide.

Je m'attendais à voir reparaître mon père, et je me tenais presque pour morte ; mais rien ne bougea au dehors, et je me relevai; je n'étais point blessée.

— Couche-toi. .. couche- toi... me dit Bernardine tremblante ; je lui dirai que c'est moi qui t'ai dit d'ouvrir la fenêtre.

Je me blottis sur mon matelas, attendant à chaque instant un malheur. Mais les heures se passèrent sans que mon père rentrât; et, la fatigue dominant enfin mes terreurs, je m'endormis profondément et ne m'éveillai que le lendemain matin. J'appris alors que mon père n'était rentré qu'au milieu de la nuit; sa femme n'avait pas soufflé mot. Alors il s'était approché de moi, m'avait remué du pied ; ce mouvement me fit pousser un gémissement sans cependant m'éveilïer tout à fait.

Lorsque j'ouvris les yeux le matin, Jean s'occupait à ranger sur la table des aiguilles, du fil, enfin tout ce qu'il m'avait promis ; il ne me fit aucune observation, ne m'adressa pas la parole ; mais il me montra du doigt l'ouvrage qu'il m'avait préparé, et la place où la balle de son fusil avait été se loger dans le mur.

A l'exception de cette circonstance, qui ne se renouvela point, puisque je n'essayai plus de m'échapper, toutes nos journées se passèrent, pendant plus d'un mois , comme celle que je viens de vous dire.

L'habitude est une mauvaise maîtresse : elle vous enseigne, malgré vous, des choses qu'il semblait qu'on ne pourrait jamais apprendre; elle vous fait accepter sans révolte des idées qui vous paraissent impossibles à excuser la première fois

qu'elles se présentent à vous. Ainsi, mon père sortait tous les soirs; tous les soirs il revenait avec un nouveau butin, et comme c'était là Taliment de notre vie, nous n'étions plus, moi et ma mère, à nous épbuvanter de le voir arriver chargé des fruits du vol; bien au contraire, nous l'attendions avec anxiété et souvent avec la crainte de manquer de nourriture.

Cependant rien ne diminuait la sombre mélancolie de Moline. La guérison de Bernardine avançait ; déjà elle pouvait se lever et se traîner jusqu'à la porte de la maison, appuyée sur mon bras.

Nous nous entretenions souvent ensemble du fatal projet que Jean avait conçu au sujet des deux vieillards. Gomme il n'en parlait presque plus, nous voyions approcher avec moins de crainte le jour qu'il avait désigné pour ce jugement.

Noijis nous étions persuadé que si nous pouvions, durant foute cette journée, le distraire de sa mauvaise pensée, il renoncerait à son dessein, parce qu'il n'aurait pas été accompli à l'heure fixée.

Quant à moi, je gardais mon secret dans mon cœur, nonseulement par terreur, mais comme une espérance. Pour rien au monde je n'aurais osé l'avouer à mon père, et j'attendais le retour de M. Meylan pour m'arracher à la vie de crime et de misère dans laquelle j'étais plongée.

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