UN LACHE
— Vous c^çyëz lire un conte de fées, n'est-c^ pas ? me dit M. (le Favreuse eu s'interrojnpant eflcore; cela dépasse toute vraisemblauce ; une pareille réunion, écoutant volontaireiîient, vous èemble un réVe de romàneier. Eh fiieô, monsieur, c*est l'exacte vérité ; et ce qui est aussi l'exacte vérité, c'est ce qu'elle nous révéla aux uns et atiix autres sur le compte de chacun.
— Parlez, ma sœur, dit le hussard, et hàtez-vous. Cet homme (et il parlait de moi) doit moOrir !
— Il ne mourra pas seul ! reprit le prince.
Je ne puis vous dire de quel sourire de mépris et de dédain la iille couvrit pour ainsi dire les menaces du père.
— C'est ce que je déciderai, dit-elle, mes jiiges; car vous allez enteadre votre condamnation.
Père, frère et mari se levèrent à ce moment; mais Cettrude, jouant avec un ruban de soie qui correspondait à une sonnette, se reprit à dire en souriant :
— 11 faut m 'assassiner ici, ou vous tésoudre à m'écouter.
— Nous pouvons vous laisser seule, dit M. de Belnunce.
ËQ ce cas, tous tes secrets du cb&teau de Morden seront bientôt connus de Temptreur.
— Vous oseriez! s'écria 1^ prince.
— Je vous ai déjà dit, fît sa fille avec une animation menaçante, que pour ma vie perdue vous me donniez une heure d'attention; cela vous semble-t-il trop cher?
— Écoutons-la, fit le jeune Morden avec plus de douceur.
H y avait .quelque chose de boni tirer de ce garçon, ne fût ce qu'un peu de sang jeune et pur, tandis que les deux autres étaient assurément ce qu'il y a de plus vicié au monde, vicié et carie jusqu'à la moelle du cœur.
Cependant GertriTde commença.
J'ai lu bien des descriptions dans ma vie; et quoique ce genre soit rangé, par les gens qui s'occupent de l'art d'écrire, dans les détails les moins précieux de leur état» je voudrais avoir le talent de peindre pour voiis faire voir d'abord l'attitude £ère et farouche du prince, la mine hautaine de son fils et la grossière impertinence de M. de Belnunce.
le me mettrais dans un coin du tableau, me serrant modestement contre le mur, observant curieusement la mine des autres; et, en face de ces autres, cette belle comtesse, pâle dans le cadre blond de ses cheveux en désordre, Tœil illuminé d'un feu bleu, magnifique d'expression, et parlant d'une voix qui entrait dans le cœur comme une musique surhumaine.
Et puis, monsieur, à mesure que parlait Gertrude^ je voudrais vous montrer les révoltes successives de tous ces hommes, soudainement dominés par sa parole, se débattant sous les accusations dont elle les souffletait; frémissant sous les noms dont elle les flétrissait, père, frère et
O^UN JBUNE CADET DE rAMiLLE. 369
mari, jusqu'à ce qu'ils restassent tous h tête basse et la rage au cœur, rage impuissante et contenue apus le pied de leur victime.
Dieu a dit à la femme qu'elle écraserait la lête du serpent, et lorsque les peintres ont reproduit la sainte Vierge, ce Messie des femmes accomplissant la prédiction du Seigneur, jamais ils ne Tout faite plus belle, plus imposante, plus calme que n'était Gertrude, debout sur son triomphe.
— Je vois parfaitement le tableau, dis-je à M. de Favreuse; mais que s'était-il donc passé qui pût donner un pareil avantage à la comtesse de Belnunce?
— Des choses inouïes, monsieur, et qui paraissent de l'autre monde.
Voici ce que c'est :
— Mon père, dit la comtesse en s'adressant au prince, mon père, lorsque vous avez voulu que, malgré l'infâme attentat dont j'avais été la victime, je devinsse l'épouse du comte de Belnunce, et que Thomme dont j'allais porter le nom ignorât ce malheur, j'ai refusé.
- La menace, la violence^ m'ont forcée de vous obéir, ou plutôt de feindre de vous obéir. Vous aviez pris vos précautions pour que je ne pusse parler à monsieur ; mais j'avais pris les miennes pour lui faire remettre une lettre où je lui disais tout.
Je le dis bien haut, oui, j'avais rêvé qu'il pourrait se trouver un amou^ assez éle^é pour me pardonna mon malheur ! et lorsque, ajprès ma lettre jeçue, je vis M. de Belnunce marcher à l'autel et recevoir ma main, je crus lui devoir une reconnaissance qui ne pourrait jamais égaler une si noble action.
Deux heures après la cérémonie, j'étais détrompée ; et,
par les mêmes mains qui s'(^taient chargées de ma lettre, j'en reçus une où cet homme, qui venait dcme donner son nom, avait 1 impudeur de me dire qu*il avait de moi tout ce qu'il en avait désiré, ma fortune et la position qu'il anabitionnstit. *
— Montrez cette lettre 1 s'écria le comte.
— Vous savez bien que je ne Tai pas, vous avî^z tout admirablement calculé; vous étiez sûr qu'à sa lecture je perdrais la tête, le sens, la raison, et qu'il serait facile à celui qui me l'avait remise de la reprendre ; vous avez été plus prudent que moi, vous avez gardé la mienne, comme un lâche que vous êtes.
{ Mon cher monsieur, c'était une arfreuse scène, je vous jure.)
Le comte se le?a, le bras du hussard le repoussa sur sa chaise ef l'y jeta pâle et tremblant; Gertrude continua :
— C'est alors que vous, mou p^e, vous m'avez enfermée conmie une prisonnière dans votre château, me laiissant à la surveillance d'une honteuse créature qui a tué ma mère, ^ •
Ce fut le tour du prince de se récrier.
— Ah! fit Gdrtrude, il ne faudrait pas réveiller ce souvenir au cœur de l'empereur; il ne faudrait pas le remettre sousies yeux de toute la noblesse; il ne faudrait pas qoé Magnus et moi nous vinssions confirtnet par notte témoignage les bruits qui ont eoura il y a diit ans, pour que le crime vous fût rejeté à la face.
—Ah! Vous l'avez voulu, vous ïn'^ avez forcée, eh bien, je vous dirai tout..* tout...
Nous ne sommes pas ici à Morden ; vous ne pouvez pas
d'un JB9NE CADET DE FAMILLE. lit
ici faire mouvir d& faim un prisonnier dans )a nuit d'un câcliot ; vlAs ne pouvez pas livrer votre fille à un médecin chargé de faire périr dans son sein Tenfant qui n'est pas ne; vous n'avez pas à vo& ordres Tinfâme Téhéta. nireanpoiscfnneur Morgos. 11 faut m^ tuer iei, dans cet hôtel, et être jugécôiûme meurtrier... oii il fdufc m'entendre.
Elle était superbe en parlant ainsi, et je voudrais retrouver l'éloquence de ses paroles pour vous dire toutes des choses, et je la retrouverais que je ne pourrais jamais reproduire i'éloqu^ce de son geste, de son regard, de son accefnt; car (out cela, monsieur, c*est l'éloquence.
Et si bien, que lorsqu'elle leur détailla leur dernière infamie, elle avait un rire sardonique qui faisait frémir, un mépris écrasant. '
. — Braves gentilshommes, leur disait-elle, vous êtes revenus pour tuer l'homme qui m'avait perdue, et voici votre calcul : Vous avez remarqué qu'il avait manqué de politesse avec If. de Belnunee, et comme M. de Belnunce vous fatigue autant que M. de Favreuse, vous avez poussé celuici contre celui-là.
Quel que soit le vainqueur, avez-vous dit, le vaincu sera un ennemi de moins.
Mais M. de Bifeunce n'a nullement envie de mourir; il a joué une trop belle partie pour cela. Aussi, lorsque vous lui avez prouvé qu'il importait à son honneur de se veri^er de M. de Favreuse, savez-vous ce qu'il a fait ?
Gertrude se mit à rire avec rage, et continua :
— Oh ! V(rti8 nCkvet fdt bien du ma!, mon père, et vous atlilsi, mon !rére;iijatis je ne vous fais ^s^ l'injure dé vous côdk^arer à cet lloftme. n m'a d'àbotd raconté comment
3T3 AVKMLHKS
TOUi aviez exigé de lui qu'il pttoU M. de Favreus^puis il a ajouté :
« Oh l je les ai devinés, ils veulent me faire venger leur insulte sous prétexte de la mienne; mais il ne me convient pas de me faire estropier ou tuer par ce méchant sabreur. 8r, comme vous me semblez avoir stir ce M. de Favreuse un empire complet, avertissez-le de ne pas se fâcher de ce qu'on me force à lui dire, ou bien tenez-vous pour avertie que, s'il s'en fâche, je me permettrai, avant de me couper la gorge aveo lui, de publier la charmanfè lettre que j'ai reçue de vous. »
Les deux Morden regardèrent M. de Belnunce, comme s'ils s'attendaient à une explosion detolève; mais le lâche ne bougea pas.
ARRANGEMENTS OTE .FAMILIPB.
Gertrude continua.
— Et puis, dit-elle en s'adressant à sfti pèse, je vous avilis vu tenter de tels crimes pour garder intact ce que vous appelez l'honneur de iK)tre nom, que j«ai'accepté cette horrible obligation, que j'ai été demander à «elui qui m'a-
D'UN iEt)ME GADEt DE FAtlll.LE. HZ
Vait perdue d'accepter à son tour Imsulte* Il m'a promis de le faire, et il Ta fait.
Et cet homme m'est devenu respectable au moment où vous Tawz souffleté, vous, monsieur de Belnunce, bien assuré de votre impunité; et voilà qu'après cette suprême lâcheté vous amenez ici mon père et mon frère pour me montrer, moi, donnant un rendez-vous à celui que vous appelez mon amant ! Voilà qu'il vous marchande mon bonneuf!
Combien vous a-t-il demandé pour se retirer eu France et vous épargner un scandale? Il vous a demandé de l'ar^ gent, j'en suis sûre,- je le connais... Eh bien, non! ni les uns ni les autres^ vous n'atteindrez au but que vous cher- *chi€Z.
Monsieur de Belnunce, vous allez demander pardon à genoux à M. de Favreuse de l'insulte que vous lui avez faite, ou je liii permets de vous rendre partout cette insulte, et monsieur de Belnunce publiera ma lettre s'il le veut.
— Jamais ! s'écria M. de Mordjen ; d'ailleurs cet homme oublie que cette lettre le déshonorerait encore plus que nous : car au^onoment où il vous a donné sa main il savait tout.
— Elle ment ! s'écria M. de Belnunce, je n'ai reçu cette lettre qu'après la cérémonie...
— Osez répéter cela, s'écria Gertrude, vos yeux sur les miens ! régardez-moi en face, et osez répéter cela ! il faut, mon Dieu ! il faut que je sache jusqu'où peuvent aller la bassesse et l'audace du mensonge.
te comte baissa la tête.
— Oh? lâche! lâche! s'écria la comtesse... A geuoux, et demandez pardon à celui que j'ai forcé de se laisser insulter par vous.
— Oui, s'écria le jeune prince, et j'espère que si M. de Favreuse veut raison de cette insulte, ce n'est pas à vous qu'il la demandera.
-^ Je ne veux point des excuses de pet hpmme, dis-je à mon tour, elles me seraient un outrage. Je ne veux pas non plus mesurer mon épée avec la vôtre, dis-je à M. de Morden-le fite ; pourquoi une querelle entre nous? le monde en chercherait le motif, et peut-étre le trouve-
rait-il.
Vous avez voulu cacher dans la mort 4e secret de votre fille ; il est mieux enfermé sous la parole d'un gentilhomme que sous la clef d'un cachot ou la pierre d'une tombe.
Voulez- vous m'en croire? maintenant que nous nouô sommes tous vus à visage découvert, reprenons notre masque devant le monde. Vous, monsieur de Belnunce,. soyez, puisqu'il le faut, l'époux trop honoré d'une fenune incompsffable; vous^ prince, et vous, jeune homme, faites qu'on oublie tout ce que vous avez tenté de crimes pour me £ake disparaître. ^
Quant à moi, je resterai le gentilhomme étranger auquel personne ne £ait attention. U y a prudente à vivre ainsi, il y a justice envers votre iille; le vouiez*VQUs?
— Je mets à tout cela, fit M. de Belnunce, une conditipn.
— Pas de coudition de votre part, m'écriai-je ; vous accepterez ce qui sera décidé, et ce qui sera décidé, yp^ l'accomplirez. Oh! il y a entre nouâ un lien qui nqus eo.* chaîne éternellement l'un à l'autre : c'est le soufflet que vous m'avez donné.
d'unJIjbune cadet de Famille* 275
Je deviens dès aujourd'hui votre ami le j^lus cher; je ne vous quitte plus, comte; et si jamais vous manquez au sarment que tous allez f^re, si vous prétend@i& 70us échapper ou dire un mot, je vous le jure par mon nom que je respecte, je vous tue comine une bête malfaisante. Taisezvousdonc et écoutez...
Prince, acceptez- vous?
r- Vy mettrai une condition, moi, g'écna le prince, et sms cett^ condition, monsieur, rien de ce que vous proposes n'est acceptable pour moi.
U avait un air plus sombre qu'à rordinaîre, et j*avoue que, sans savoir où il voulait en venir, j'avais peur dfi ce qu'il allait commander.
Enfin, après, un ipoment de siiepce, les yeus baissés comme s'il reculait lui-môme devant la proposition qu'il avait à faire, il se décida à parler.
—• Eh bien, dit-il, je veux croire que ce secret sera gardé paj tous ceux qui vont le jurer ici; mais peut-être existe-t-il quelqu'un qui le soupçonne...
11 s'arrêta et reprit :
— Quelqu'un qui le connaît.
— Qui donc? lui dis-je.
Le prince réfléchit.
— Ne fût-ce que Magnus, reprit-il lentement.
— J'ôse répondre de son silence! m'écriai-je.
— Àh 1 lit le prince , alors même qu'il voudrait êtrf indiscret, une pareille accusatipn ne trouverait aucune créance, s'il n'existait une preuve de tout ceci.
— Quelle preuve?
:i76 AVËNTUJkKS
Le phiice attacha sou œil de loup sur sa tille, et dit d'une voix brève et sèche :
— 11 y a une preuve vivante de votre faiblesse, il faut que cette preuve disparaisse.
Gertrude p&lit, et moi je me* sentis une envie démesurée d*étraDgler ce vieux tueur.
Je vous le dis, monsieur, comme il y a des animaux carnassiers, il y a des hommes qui ont un instiact de meurtre. Tuer est une sorte de point fixe où ils font aboutir toutes les combinaisons de leur esprit. Le prince de Horden était de ces bétes-là.
Gertrude fut sur le point de répondre; j*eus encore peur d'une lutte, je tâchai de Tëviter, et je dis au prince:
— Vous vous êtes trompé, il n'existe...
Le prince me regarda et me coupa la parole avec un seul mot :
— Oubliez-vous que Téhéta était là?
— Oh oui ! fit Gertrude, mais elle ne sait pas où est ma
mie.
— Elle Je savait hier, fit le prince.
— - Et se tournant vers moi, il ajouta :
— Et elle le saura demain, quelque précaution que vous ayez pu prendre pour le lui cacher.
— Encore un assassinat, s'écria Gertru^f qui, emportée par la connaissance qu'elle avait des Façons de son père, ne se trompa point sur le sens qu'il fallait leur prêter. Et voas avez osé me le proposer, à moi, à une mère !...
Assurément je partageais la sainte indignation et toute
D^UN JEtJNË CADET DE FAMILLE. 2fl
la col^ de Gertrude; mais de même qu'il y a des cboses sur lesquelles il est parfaitement inutile de discuter avec certains imbéciles entêtés, de même il y a des sentiments qui sont inintelligibles pour certains cœurs. Le prince eût vu sa fille se tordre de douleur et de désespoir à ses pieds^ qu'il n'en eût pas été plus touché qu'un sourd des cris d'un malheureux qui se noie derrière hii.
Je pris donc le parti de le ramener sur un terrain où j'étais sûr de le trouver pliis sensible et plus attentif; je lui dis :
— Cette enfant est dans dermains qui ne se la laisseront pas ravir impunément, et je puis vous affîrmer que sa disparition sera encore plus recherchée que sa naissance.
Le prince me survit de très-bonne grâce sur ce terrain, et me répondit :
— Je me charge de détourner les poursuites.
— Et moi, lui dis-je, je me charge de ramener ces poursuites à leur vrai but.
— Qu'est-ce à dire? fit le prince d'un air que n'eût pokit pris un Bouillon ou un Montmoreucy parlant à un échevin qui fait des remontrances.
Je suis bon homme de ma nature, et j'avais vécu dans un pays où l'on n'avait pas compté ma noblesse pour grand'chose ; mais, ma foi, à ce moment, la moutarde me monta au nez, d'autant que la bonne moitié de cette noblesse hongroise vient d'un ramas de Cosaques, de Bosniaques, de Dalmates, de sauvages enfin qui n'ont aucune racine de la vraie noblesse, et je réphquai :
— U y a à dire que moi je ne le veux pas.
9H AVSNTUhES
— Vouf ! 4^^k bWHSiixi haut d« ses û pûds «t «▼«€ W f»Gpçat 4e dôdaia.
— Moi", jeune Hercule, tuidis-je; moi, comte de Favreuse, d(mt les ancêtres suivaient Louis YD à la croisade^ quand les YÔtfes décrottaient les pieds de leurs chevaux dans les marais de la Gallicie; moi qui porte une potence et une corde dans mes armes/ parce qu'un de mes ancêtres a abattu de sa inain 1^ potence et çoiipi^ ^ spn ^gée \^. corde PU le roi Charles IV avait fait pendre i^ 4^ ^s vassaux *
Ah çà, -parce que j'y mets de la bonne grâce, vous tous Ipiagine^ avoir affaire à un Sel|iui)ce l A^^ d'^^ssa^sinats^ messieurs, assez de meurtres et de lâchetés ^ cett^ ^pèc», que ceci soit dit une fois pour toutes.
Il y avait là de quoi me faire étrangler sur place; mais le prince était de ces natures qui n ont guère de courage dans le mal que lorsqu'elles sont sîires de l'impunité.
Il ordonna d'un moi à son ills de se taire, et, feignant de d^igueir de me répondre, il dit à Gertrude ;
-— Qu'il n'en soit plus question; je me fie à vous du soin de ca(^er cette enfant à tous les yeux.
^ Ainsi, mon père, vous renoncez...
Le prince de Morden interrompit sa fille, et ajouta, en me désigoant du doigt :
— Ëntendez-vous de cela avec monsieur.
Tout aussitôt il fit signe à son fils de ae disposer à sortir, et il s'apprêta lui-ipême à le suivre.
M. é» BeUumce se leva d'un air arrogant, et voulut accompagner son ooblfi beau-père ; mais celui-ci s'arrêta et lui dit 8échemëi)( :
b*UN lEUNB CADET DE FAMILLE. StO
— Je ne pense pas fue nous allions tous deux du mémo côté.
Cela dit, il s'éloignji, et laissa M. de Belnunce seui avec sa femme et moi.
Un des arts les plus difficiles dans ce monde, c'est l'art des entrées et des sorties, celui des sorties surtout.
Nous en faisions jadis une étude particulière ; mais, en vérité, je doute que le plus grand maître eût pu surpasser M. de Belnunce dans celle qu'il fifc.
Il se tourna vers la comtesse et vers moi, nous salua fort
ironiquement, et dit :
— Je vais avertir vos gens de ne pas venin avant qu'on les sonne.
De bonne foi, monsieur, quand on se mêle d'être lâche, il faHt Têftrél ft te ffegré-lâ; cela prend l'importance d'un vice bien porté.
380 AVENTUftRS
UN GUET-ÀPENS.
A peine le Ëelnuace fut-il parti, que la comtesse se mit à fondre en larmes.
— Oh! mon Dieu, s'écria-t-elle, j'ai pu aimer un pareil bonmie, çt je me suis perdcie pour lui !
Elle avait raison de pleurer, monsieur, car c'est là un des plus grands désespoirs de la vie que d'avoir douné la fleur de son àme et de sa jeunesse à quelque chose de vil et de honteux. Une femme surtout ne se relève jamais de IMnflmité de son premier amour ; c'est une flétrissure qui lui reste au cœur.
Vous connaissez mon système : je méprise les paroles vides et les consolations inutiles; je ne dis pas un mot à Gertrude à ce sujet, j'étais de son avis. Je la laissai pleurer ; puis, «quand^ elle se fut calmée d'elle-même, je lui demandai ce qu'elle voulait que je fisse de sa fille; il fut décidé qu'elle resterait dans h maison où je l'avais placée. *
J'avais hten autre chose à demander à Gertrude, mais la question était diffîcile.
Enfin je trouivai le biais.
d'un jeune cadet de famille. 28(
— Et CQjnmeul, lui dis-je, pourrai-je vous donner des nouvelles de. notre Marie?
La comtesse se tut. Elle m'avait parfaitement compris.
— Non, me dit-elle; nous ne devons pas nous revoir.
Je voulus insister.
-— Non, jamais, reprit-elle, je ne le dois pas.
— Mais pourquoi ?
— Je suis trop malheureuse, dit-elle en se délourjjant.
— Mais c'est une raison pour que je ne vous quitte plus.
— Comte, me dit Gertrude avec une naïveté dont je ne croyais pas une femme capable, vous m'aimez Icop pour que nous risquions, vous de céder à votre amour, moi d'y croire. Oh ! quand on souffre, t)n est si faible ; ^^on, non; je ne veux plus vous voir.
Moins elle le voulait, plus je le désirais; mais je ne pus rien gagner 'Sur sa résolution.
Malgré mes prières les plus adentes, malgré ses hésitations, elle ne voulut accepter aucun moyen d'intelligence particulière, ni signes, ni correspondance. Je lui parlai vainement de sa fille.
— 11 me sufflt, me répondit-eBe, de savoir où elle est.
Il me fallut la quitter, car, à Tinst^t même, on amionça la princesse de Hatzfeld.
Je me retirai.
Ne soupçonnant pas que ma sortie de Thôtel'^ourat être
surveillée, et, autant pour ne pas manquer à une habitude
journalière que pour avoir des nouvelles d^ ma fille, je me
•rendis chez madame Smith.
Je n'avais pas fait vingt pas dans la rue, qu'il me sembla qu'on marchait Jerrière moi. Cela n'avait rien d'étonnaifty mais j'étais en position de m'alarmer de la moindre circonstant.
Je m'arrêtai^ on s'arrêta. Je repris ina marèle, dès pas se firent entendre de nouveau.
Décidément, j'étais suivi. '
Dans quel dessein? voilà ce que j'ignorais.
Voulait-on se défaire de moi, ou voulait-on seulem^it
m'esfHonner? Duns l'un et l'autre cas, il fallait éviter le danger.
Je tirai mon épée et je revins sur mes pas, jusqu'à la distancé où pouvait être le {)6rsonnage qpi m'avait suivi. Je n'aperçus- personne; je pensai avoir rêvé.
^. Je repris ma route : à peine avais-je fait trente pas, que j'entendis le même bruit; je m'arrêtai ettcOie, j'appelai, el je n'entendis plus rien. Cette fois je me retourne, et je me filets à cdurir de toutes mes forcés vers l'eùdroit où le bruit de pas avait cessé. Je ne trouve encore riéu.
Alors il me prit une horrible peur. J'eus peur d'avoir peur. Je crus que la crainte que j'afais d'être assommé me faisait entendre des bruits qui n'e^staient pas.
C'est conune ça qu'on devient fou ; et dans ce moment j'aurais préféré voir devant moi quatre grands gaillards bien artnés, que de me trouver seul, avec cet eiinemi que j'entendais, mais qui n'existait peut-être pas.
Je me mis à jurer ; aussitôt on se mit à rf^e à vingt pas de moi ; mats cette fois du côté que je venais de quitta... J*y courus encore, et ne vis rien.
11 fallait cependant éii fînif : je feé dèéidâi à côfitlnoer
d'un jeuve cadet de famille. ass
moa chemin \ mais, devenu plus raj^onuable, je me résolus â tenti^ chez moi, espéraint tromper Teâpion clargé de découvrir où j'allais; car ^e supposai qu'en me suivant on aurait trouver la trace de la maison où j'avais caché ma fille.
Cette fois éncote je vous ai raconté en détail cette petite circonstance pour votis prouver combien la vie d'un homme et celle é'une f^nfue^ et l'existence de tqjite une famille, peuvent dépendre d'un rien^ d'un^bruit indifférent, qiiel-^ quelois d'un rêve. ^
Mè suîvàît-dîi oti ne hië stiivait-dri pas? est-ce mon imagination qui, frapipée dés dàugefS romanesques parmi )es- (juels j'avais vëcu-ôi lohgtemps, créa dés bruits étranges qui me fîr^t tellement peur.
Je n'en ai jamais riéh èii, et je n'en sais encore Het; niais il fi'en est pas Inoiiiô certain que ce fat ce briiit de pas q»i. nâr'empéeha d'aller eHèz ihàdâme Smith, et cç fut moti absence de chez cette dame qui furla cause d'événemerifâ qui changèrent complètement ma position.
Cependant il est boii que je suive l'ordre dés événements.
Le lendemain, à ma gra&de surprise, je vécus une invitation pour un dîner qucdonnait la princesse pour célébrer fé retoùt de son nèveù. Celait accepter de la hiafftèrè la. plus fÈinùelIe la comédie que j'ftvais proposée, et je m'en réjouis de tout nion cœtir.
Cependant, monsieur, je n'étais pas coiflent; le coeur me Wûlait toujours à la jotlè, et qtlolqtiè je n'eusse auéune cràiûte au sujet de M. de Belnunce, que je savais trop lâêhe pour oser se vanter d'une action qu'il èlàit itM^pâble dé sotiti^mr, je ne sais ({nél mauvais pressentbnent mé di-
384 i^VBNTURfiii
aftit, malgré moi, que f ailtais à souifrir hotriblement de cette injure. ^
Je regrettai vivement de n'avoir pas été le soir môme chez madame Smith, et j'aurais pu juger, à la mine de ceux que j'y aurais rencontrés, si quelque chose avait été éventé •de la scène qui s'était passée chee moi.
Fort tourmenté de cette iAée^ je me d^idai à sortir dans la journée, ce qui ne n^rrivait js^ais, et je mè rendis au Prêter, sûr d'y rencontrer de ces causeurs qui savent ^tout, disent tout^ et qui, s'ils avaient qudque connaislance de mon histoi]^, ne manqueraient pas de me tourner le dos pour faire du courage aux dépens de m^ poltronnerie présumée.
En sortant de che? inoi, je remarquai une vieille femme q^i me demanda l'aumône. C'était chose asse^ commune à Vienne, où les mendtajats ne sont pas la partie la moins propre de la population. •
Cependant l'aspect de cette femme me frappa. J'atbibuai l'émotion que me causa sa voix à l'appréhension où j'étais de quelque événement imprévu, et je me rendis au Prajter.
Comme tous les gens qui cèdent à un mouvement d'irritation, J'étais arrivé à la promenade avant que. personne de ceux qui avaient l'habitude de s'y montrer eût pensera y mettre le pied.
Je n'avais pas fait un tour, que je retrouvai ma vieille mendiante à l'angle d'une allée. Je fis semblant de ne pas l'apereevoir, et j'espionnai mon espionne. Je quittai la promenade, et je vis qu'elle me suivait; je revins nu Prater, elle me suivit encore.
d'un jeune cadet ))C famille. M5
J'en ayalfl assez, j*al1ai droit à elle, et je lui demafidal la raison pour laquelle elle s'attachait ainsi à mes pas.
— Le chemin est ouvert à tout le monde.
~ Mais il ne me plaît pas à moi qu'il soit ouvert derrière mes talons.
— Obtenez, une ordonnance impériale qui défende de I>asser par oîr vous ayez passé.
C'était une femme qui me parlait ainsi, et toute vieille, toute mendiante qu'elle était, je ne pouvais la Corriger comme j'eusse fait d'un homme ; cependant, je luis dis assez vivement :
— Prenez garde, la vieille, que, s'il vous plaît de me suivre ainsi, je puis vous mener dans tel endroit où vous ne seriez peut-être pas aussi insolente.
— Oh ! fit-efte, vous auriez le courage de me battre ! Ça ne m'étonne pas ; quand or reçoit des soufflets d'un homme, on doit être capable de. les rendre à une femme.
Comprenez ma stupéfaction, mon étonnemont, ma fureur.
Cet horrible secret que je venais guetter sur le visage des gens les plus considérables de Vienne, pour savoir a*il en avait été dit quelque chose dans les salons, ce secret, je le trouve dU pre^nier coup au pouvoir d'une pauvresse inconnue ! Je restai dans une sorte d'anéantissement, ne sachant que dire, que faire, que penser.
La mendiante m'examinait d'un air curieux et moqueur, elle jouissait de ma peine ; ce n'était donc pas là une panvresse comme une autre; c'était indubitablement un émis« saire de M. de Belnunce ou du prince.
A mon tour, je la regardai plus attentiYei&eii&) mm €Ue détourna vivement le visage.
— Nous allons changer de rôle, lui dis-je; ce n'est plus toi qui me suivras, c'est moi qui ne te quitterai plus jusqu'au moment où Je saurai qui tu es et qui t'a envoyée sur mes pas.
' — A vot^e dise, mbnâeur lé comte, itië dif-elïe ; seulement, soyez assuré que je vous ferai faire peut-être plus de chemiç que vous ne voudriez en avoir fait.
— J'ai les jaiïfbes bonnes.
La fnetidiantë ne riiè répondit pas et Quitta' le Prater. Conime je le lui avais promis, je la suivis.
Elle me fit passer par un dédale de rues, dé cîieniins, âans que je m'aperçusse qu'elle jouait avec moi la malicieuse fuite de la Galatée dé Virgile, paraissant vouloir se cacher, et ayant grand soin que je ne la perdisse point de vue.
Enfin elle arriva à une xuelte bordée pa les murs élevés de deux jardins; elle précipita sa course, mais, malgré tous ses efforts, elle semblait ne plus pouvoir se traîner; si bien qu'arrivée à la porte du petit pavillon, elle perdit toute ratàircd qu'elle avait sur înoi.
Je l'atteignis juste au moment où elle allait feimér là porte; je là repoussai malgré ses eÔbrtô, et j'entrai éh môme temps qu'elle.
La porte se referma d^rière nous.
Je me trouvai dans une espèce d'antichambre sombre; là mehçiiante la traversa rapidement, et gagna l'étage supérieur par un petit escalier tournant et couvert de tapis épais sur lesquels on n'entendait plus le bruit de ses pas.
d'un jeonb cadit oc famille. ËH7
J'Eunis^ûm'apen^Toir qufi f avais été emmefiécpnyoa uir lûaiâ <iBi ^ Qiordu à ua baBOiâçon j^ian appâté, mais j'étais tout eatier à Fardeur de ma poursuite.
Je grimpai après i^a Gaiatée, et j'arrivai dao^ uq ^^doa d'uae, magnifique coquetterie. C'était un de ces appartements à la mode allemande, tout ornés de rocailles, de coquUiages, de petits tritons : prêtait du meilleur goût* '
A peine y eus-je mis le pied, que la mendiante rejeta en arriére sa coifte qui lui cachait le visage, et me dit : •
— Eh bien 1 me reconnais-tu maintenant ?
Elle avait parlé allemand, lequel allemand j'avais étudié par nécessité. Je ne reconnus point mon AtaiaiHe, et le coup de théâtre, s'il était préparé, manqua tout son Qfï&t.
Aussitôt elle prit un bassin d'or, s'y trempa le vi^ge et fit tomber une horrible purée de bistre, de noir, de vert, que sais-je? (ît, se relevant une seconde fois, elle me montra le visage net et propre de Téhéta.
Ce ne fut qu'à l'aspect de ma bohème qvtb je compri» avec quelle adresse periide j'avais été aUiré à la suivre.
L^ vipère avait compris qu^ je m^ tiendrçôs en garde contre tous les rendes- vous qu'oa me voulait (ionn^, §i attrapants qu'ils fussent , tandis que je ne résisterais pas ^ l'envie de punir une insolence.
D'une part, je ressentis une certaine satisfaction à voir que mon secret n'était pas tombé si bas que j'avais pu le croire, et qu'il était resté entre les' mains qui avaii»! trempé dans toute cette intrigue de crimes. D'une autre part, je compris qu'entre ces m^ il devenait contre moi une arme terrible.
Je n'eus pas grand'peine àr-m'expliquer comment Téhéta
têê ' . AVENTURES
4e savait; elle le devait à la conlSdencedu prince, et prolxh blemenl j'étais dans la petite maison où il logeait sa belle esclave.
— • Je suis ici chez vous, la belle? lui dis-je.
— Vous êtes ici, comme au cliÂteau, en mon pouvoir; ici, comme à Morden, je puis vous faire Jibre ou vous retenir prisonnier; je puis vous sauver ou vous faire périr.
Ceci pouvait être très-sérieux, maij je me donnai garde de le prendre sur ce ton, et je lui dis :
— Bon, bon, ma tpute belle, on ne se défait pas d'un honjjiae si aisément que ça.
Elle me regarda en haussant les épaules.
— Je n'aurais qu'à quitter ce pavillon, et vous ne sortiriez pas dç la chambre où vous êtes. Et une fois que j'en aurais fermé la porte pour ne plus la rouvrir, vo^ efforts seraient vains peur la briser, vos cris n^ sortiraient pas de cette enceinte. Je vous le dis, ici comme à Morden, vous êtes en mon pouvoir.
— Soit! mais vous me permettrez alors de m'opposer à votre départ, lui dis-je en la saisissant vivement dans mes bras.
Téhéta ne fit aucune résistance, et me dit :
— Essayez de sortir si vous le voulez; vous yerrezoù cela vous conduira d^ vouloir faire de la violence avec md.
J'essayai toutes les portes; elles étaient en glaces fort richement encadrées de cuivre, mais elles étaient inébran* labiés.
— Oh ! me dit T<1Tiéta, vous pouvez les briser comme
t)*UN JËONfi dADBt DE i^AMlLLË. U9
VOUS avez cassé mon miroir à Morden; vous trouverez robstacle inviacible qui vous arrêtera.
Jamais homme ne fut plu9 persécuté que moi d^une suc* cession d'impuissances que j'étais forcé de reconnaître et d'avouer.
Que pouvais-je en effet contre Téhéla? Me battre avec elle, jurer, tempêter, menacer; pourquoi? pour me mettre en définitive à sa merci ! Je réfléchis qu'il valait mieux commencer par là, et je lui dis tout doucement :
—r Vous m'avez sans doute fait venir ici pour quelque chose? voulez-vous me l'expliquer? Je n'ai pas oublié que je vous dois la vie, et c'est un devoir pour moi de le reconnaître par tous les bons offices que je pourrai vous rendre .
TéUéta reçut ma proposition de l'air d'une femme qui n'y croit point.
— Vos bons offices? me dit-elle avec dédain, c'est trop et ce n'est pas assez.
Que pouvez-vous, exilé, pauvre et abandonné comme vous Têtes, pour moi qui tiens dans mon obéissance un des hommes les plus riches et les plus puissants de l'empire?
— J'avoue mon impuissance, lui dis-je, et cependant ce n'est pas seulement pour le plaisir de me voir que vous m'avez entraîné ici; vous devez avoir un dessein que je serais ravi de connallre.
^ Je vous le dirai (ont à l'heure, me répondit Téhéla; vos bons offices me sont inutiles, mais vous pouvez beau* coup plus pour moi.
— Expliquez-vous.
lî
296 XVENTttifiS
NOOVELLE YEN6EANCE DE TÉHÊTA.
Je prévoyais quelque chose d'extraordinaire, d'étrange, de terrible, et l'air embarrassé de Téhéta me le montrait assez ; mais, à yrai dire, je ne m'attendais pas du tout à la proposition extravagante qui sortit comme un coup de pistolet de la bouche de Téhéta. Elle se mordait les lèvres, balançait sa tête d'un air incertain, ne sachant par où com* mencer, lorsque tout k coup elle se décida à tirer &i plein but, et me dit sans préambule, sans préparation :
— Je veux être comtesse de Favreuse !
— Hein? plait-il?... que voulez-vous dire ? de quoi s'agitil? J'ai mal entendu.
Toutes les exclamations j^ssibtes de surprise me vinrent l'âne fsptè» l'autre à l'espiit.
Téhéta, contente de m'avoir lâché sa bordée, me laissait épuiser la mousqueterie de mes questions smb eu paraître émue; elle s'y attendait. Mais lorsque, ennuyé du silence qu'elle gardait après cette farouche déclaration, ]e lui dis
d'un jeune CADEt 0B FAMILLE. J9t
qu'elle était folle, elle se remit à prendre un air de dédain et de mépris.
— Non, me dit-elle, je ne suis point folle; et ai je vous ai amené ici pour vous faire cette proposition, c'est qu'ici vous serez forcé d'écouter tout ce que j'ai à vous dire.
Je la saluai respectueusement^ et je lui répondis de ma plus douce voix :
— J'ai entendu hurler les tigres de Tlode, ce qui est effroyable; j'ai entendu pleurer les crocodiles et les caïmans, ce qui est louchant à fendre le cœur d'un nabab ; ainsi je vous entendrai menacer ou prier tant qu'il Vous plaira ; mais dussiez-vous me hacher eomflae chair à pâté , je vous jure que jamais...
— Ne jurez pas, reprit Téhéta en fronçant le sourcil; attendez âe savoir ce qui vous menace avanl de prendre une jésolution.
— Le pire de tout ce qui peut me menacer, c'est d'être tué, et pour le peu de cas que je fais de ma vie, vous pouvez être assurée...
^ Je le sais, me dil-elle, et si vous eussiez été un lâ,che comme M. de Belnunce, je ne vous aurais pas choisi.
-^ L'honneur m'est grand, lui dis-je.
Téhéta changea tout à coup d'expression, et me dit avee des larmes qui lui échappèrent malgré tous ses efforts :
— Je ne vous aurais pas aimé si vous eussiez été un lâche.
Personne ne méprise la passiûn qu'il iaspire, et, quané une femme est belle, on trouve toujours qu'elle a raison de vous trouver de son goût. Je ne me laissai point aller cepotdant ^ te douce tentation de répondre à cette déclarationi et je gardai le silence.
393 AVËNÎUtlËd
Téhéta se mordit les lèvres de rage.
— Mais cet amour vous est fort indifférent, n^est-K^e pas? et j'en suis si bien convaincue, que je Tai tout à fait oublié.
— En ce cas, vous devez avoir perdu en môme temps Tenvie de devenir comtesse de Favreuse?
— Oh! me dit-elle, ce n'est pas à mon amour que j'obéis, c'est ma vengeance que je veux.
— Et en quoi, s'il vous plsdt, puis-je être utile à votre vengeance par mon mariage avec vous?
Téhéta fut sur le point de me répondre; mais comme û elle n'eût pas voulu établir la discussion sur ce sujet avant de m'avoir bien persuadé de la nécessité de lui obéir, elle reprit :
— Je serai comtesse de Favreuse, ou tout ce que vous aimez périra dans le déshonneur et le désespoir.
Je compris enfm Téhéta.
— Oh! me dit-elle, si je n'avais été maîtresse que de vo tre existence, je ne vous aurais pas amené ici, bien sûre de vous voir préférer la mort à la honte d'épouser la fille esclave; mais à l'heure qu'il est je tiens dans mes mains Phonneur de madame de Belnunce , je tiens dans mes mains cette enfant que vous avez espéré soustraire à ma vengeance.
— C'est impossible! m'écriai-je.
— Si vous aviez été hier soir chez madame Smith, vous sauriez qu'on devait me la rendre ce matin.
— Hier, m'écriai-je... oh ! je l'en aurais empêchée !
— Vraiment, me dit Téhéta en ricanant ; c'était pourtant ce que j'espérais; mais vous n'êtes pas venu, et i
d'un jeune cadet de famille. 398
défaut du scaûdale que vous auriez fait, ou m'a remis Feufant.
Je De comprenais pas beaucoup comment Téhéta trouvait bon c[ue je ne fusse pas allé chez madame Smith, et comment elle eût trouvé meilleur que j'y fusse allé. Elle ayait cependant raison.
C'était une terrible combinaison, une combinaison de femme méchante, longuement méditée, bien couverte de tous côtés et presque impossible à éviter, comme les grandes manœuvres des grands capitaines.
Voici quelle avait été sa façon d'agir d'abord :
Elle s'était présentée elle-même cheg madame Smith, comme une mère éplorée à qui Ton a ravi son enfant; elle l'avait réclamée, et, en preuve de son droit à cette réclamation, elle avait amené la nourrice gagoée par elle, et qui déclara l'avoir reçue de sa main \ enfin elle avait fait valoir cette fatale marque imprimée sur le corps de l'enfant, et qui était un sigae de reconnaissance.
Gomme je vous l'ai dit, voilà l'action; maintenant voici le raisonnement ;
Ou j'apprendrais la prétention de Téhéta, et alors je la combattrais, alors je m'opposerais de toutes mes forces à la remise de l'enfant. Que j'eusse fait cela dans un premier mouvement de surprise, et c'était cent fois probable, quelles étaient les conséquences de cette résistance?
De quel droit m'occupai-je de cette enfant trouvée sur le. seuil d'une maison? C'était donc moi qui l'avais posée là, moi qui l'avais remise à madame Smith; cette enfant m'était donc quelque chose, je savais qui elle était, où elle était née. On eût poursuivi une enquête à ce sujet, et vous devez juger jusqu'où elle eût pu remonter.
KM iYENTDRES
G'^8t à ce moment que Tébét» ma produLnt aveo uns efihrayante logique la date du prétendu accideût arrivé à Gertrude, Tbistoire publiée par la princesse de la voiture brisée sur la grande route et retrouvée cependant à la porte de la cabane par les gens de la princesse. •
Alors elle me rappela que le lendemaiii matin même de celte nuit, j'avais paru chez moi avec cette enfant, que plus tard je Tavais portée moi-même chez la nourrice ; elle me rappela encore que c'était moi qui étais venu avertir la princesse de Taccident que. je devais n'avoir appris que par hasard.
— Oui, me dit-elle, j'aurais voulu que vous eussiez été là, et alors je vous aurais traité d'infâme, et pour vous défendre il eût fallu révéler toutes ces circonstances qui eussent toutes abouti à prouver la faute de Gertrude.
Alors, s'écria-t-elle, j'aurais parlé à mon tour, j'aurais raconté tout ce qui s'est fait au château de Mprdeq, et je me serais vengée de cet homme qui m'a achetée enfant pour me déshonorer jeune fille, pour me tenir prisonnière ; je me serais vengée de cette comtesse de Belnunce qui me méprise pour avoir appartenu à mon maître comme lui appartient le chien avec lequel il chasse; je me serais vengée de toi, comte, que j'ai sauvé et qui m'as trahie pour cette femme que tu ne connaissais que pour t'avoir dénoncé à son père; de toi, qui étais, j'en suis sûre, le complice de Nagy-Tcha, et qui l'as poussée à la mort de mon père.
Je vous traînais tous dans la boue et le déshonneur*, mais tu n'es pas venu, et l'on m'a remis cette enfant; elle est en mon pouvoir. Que je dise un mot, ou plu lot que je ne le dise pas, et elle meurt; car je ne suis pas si imprudente que
d'un jeune cadet ob famille. 2a5
toi, je n'ai pas seulement confié à ma vie le soin de nm vengeance, je l'ai encore légué à ma tombe.
Tu peux me tuer ici, comte de Pavreuse, et du même coup dont tu me tueras, tu tueras Gertrude , et ta fille Marie, et toi-même ; car sans mol vivante tu ne sortiras pa9 d'ici, tu y mourras de faim, et c'est un supplice que tu connais.
Après cette phrase, M. de Favreuse poussa un soupir, et reprit du ton le plus détaché :
— Quelle peste , monsieur, que les femmes enragées d*une passion quelconque !
Téhéta était enragée de trois ou quatre à la fois : elle était enragée de vengeance, enragée d'amour, enragée d^ambition, enragée de vanité, etc., etc.
Je la connaissais trop, non point pour croire très-exactement tout ce qu'elle me disait, mais pour être certain que je l'aurais pétrie avec une massue dans un mortier que je ne l'aurais pas fait reculer, et je n'avais pas contre elle les armes morales qu'elle avait contre moi : elle n'avait personne à l'honneur de qui elle s'intéress&t, pas même au fflen.
Elle se targuait d'être perdue, et me disait impudemment :
— Votre nom me servira à me relever de mon infamie ; oui, me disait-elle en s' exaltant, je serai l'égale de cette comtesse de Belnunce, et j'aurai sur elle cet avantage de porter un noble nom, noblement porté.
Tout cela était fort charmant, mais tout cela ne me tirait point d'embarras, et puis j'avais mille choses à penser, k prévoir ; ma fille et Gertrude m'occupaient avant tout ;
car, poor ce qui était du mariage, j'étais par foitement déterminé à tout promettre pour sortir d'abord des griffes de Téhéta, sauf à compter ensuite avec elle.
Cependant je ne pouvais pas céder trop vite, de peur que la jalouse Téhéta ne suspectât mon obéissance.
En conséquence, je pris un chemin détourné et qui devait me conduire à mon but.
— Téhéta, lui dis-je, je ne puis ni ne veux vous épouser; mais à supposer que la reconnaissance que je vous dois eût pu me faire oublier la distance qui nous sépare, et surtout ce que vous avez été, je me croirais le dernier des hommes d'obéir à une menace de mort.
J'avais espéré que Téhéta verrait dans cette manière de Drendre les choses un commencement de concession, puisque j'admettais comme possible l'idée d'un mariage entre elle et moi, s'il ne m'était pas imposé par la menace; mais soit que ma finesse fût trop fine pour cet esprit absolu, soit qu'elle ne le fût pas assez pour cette nature vipérine, elle me répondit :
— Vous ne le voulez pas, eh bien, comte, restons ici, et vienne la mort pour nous deux ; c'est une sorte tie mariage, c'est une destinée commune. Nous serons unis dans les tortures de la faim et de la mort.
Nous avons bien en France quelques caractères extravagants et qui se font remarquer par des actes d'une folie inouïe : nous avons des amants qui tuent leurs maîtresses et qui se tuent après ; il y en a qui se tuent ensemble parce que des parents barbares refusent de les marier ; mais il n'y a pas de femme, du moins que je sache, qui propose tranquillement à un homme qui ne veut pas d'eÛe, de foire
d'un jeune cadet de FilMlLI^E. 297
une partie de mourir de faim en téte-à-téte; c'est le cas ou jamais de se mauger mutuellement.
Cependant je n'étais pas du tout décidé à éprouver la . constance de Téliéta, et j'aimais autant ne pas faire un ma« riage in extremis. D'un autre côté, je voulais savoir conir ment elle entendait l'engagement qu'elle me demandait, afin de découvrir comment je pourrais y manquer.
Je me jetai sur un sofa et lui dis d'un ton nonchalant :
— Ecoutez, la belle, si c'est un nom que vous voulez, rien que mon nom^ c'est une chose dont je puis traiter avec vous, mais à lacondition que nous ne nous verrons jamais.
— Vous êtes donc assez lâche pour donner votre nom à la femme que vous mépnsez?
— Ah çà, voyons, lui dis-je, ma chère enfant, que diable voulez- vous que je fasse? Si je vous refuse, il faut que je meure de faim comme un chien, et moi qui ai goûté de cette cuisine, ou plutôt de cette absence de cuisine, j'avoue que je ne suis pas tenté de recommencer ; si, pour échapper à cette destinée, je consens à vous épouser, vous me traitez de lâche; vous conviendrez qu'il est difficile de vous contenter.
Téhéta ne me répondit point d'abord, elle se consultait ; enfin elle finit par me dire :
— Eh bien^ soit! si ce n'est pas le bonheur, ce sera du moins la vengeance.
— Eh bien, va pour votre vengeance, lui dis-je. Et comment entendez-vous que je vous la donne?
— Ne vous Tai-je pas dit?
— Vous m'avez dît votre projet, mais il faut arriver à l'exécution.
— Elle est plus simple que vous ne pensez : vous allez me (Ure un engagerait signé de votre nom, librement, signé, et vous pourrez sortir.
^ Et qui me répondra que vous me rendrez ma fille ? qui me répondra que vous laisserez la comtesse de Bel- Bunee en repos?
— Je vous le promets.
— Je me mis à rire au nez de Téhéta.
— Vous me demandez des écrits, lui dîs-je, et vous m'offrez pour toute garantie des serments : vous êtes folle!
Téhéta se mit dans un coin, frappant la «terre du pied avec colère, cherchant probablement un moyen de faire une transaction. La lutte était curieuse.
Elle avait une dose de sang bohème qui lui persuadait qu'on ne fait de bons marchés qu'en prenant tout et ne cédant rien; mais, d'un autre côté, une certaine justesse dHdéea lui démontrait la fausseté de cette prétention. Il y avait donc, comme je vous le disais, une lutte curieuse entre Tinslinct et le raisonnement.
Enfin une idée lumineuse sembla éclairer toutes les incertitudes de Téhéta : elle se leva soudainement, alla vers la porte, l'ouvrit et me dit :
— Vous pouvez sortir; je ne vous demande ni serment, ni écrit, ni promesse; mais n'oubliez pas une chose, c'est que votre fille est entre mes mains, et que si dans trote jours le mariage que je vous demande n'est pas fait, vous ne la reverrez jamais. N'oubliez pas que celle que voua aimez est tout à fait perdue.
Allez maintenant; j'aime mieux comme garantie de votre obéissance la terreur que vous emporterez d'ici, que tous les engagements que vous pourriez prendre.
D'DN jeune ÇA019T DE FAMILLE. 399
Gela me donnait trois jours de répit, je n*en demandais pas tant ; j'acceptai, en demandant toutefois à Téhéta où je pourrais lui donner ma réponse.
— Vous me trouverez tous les jours au Prater, à Theure qu'il vous plaira d'y venir.
Je lui indiquai une heure et je sortis.
Mais Téhéta m'avait donné une excellente leçon :au lieu de m'éloigner, je me résolus à l'attendre et à faire pour elle le rôle d'espion qu'elle avait joué pour moi.
Je cherchai un abri ; mais ce pavillon était situé, comme je vous l'ai dit, dans une rue bordée d'un bout à l'autre de deux murs plats sans le moindre enfoncement ; toutefois, je n'eus pas le temps de m'ennuyer à faire le guet, je vis Téhéta sortir sur mes pas.
Elle devina sans doute l'intention qui m'avait fait rester là et elle me dit :
— Oh! vous pouvez me suivre, je n'ai pas besoin de cacher l'endroit où est votre fille, elle y a été ouvertement placée par moi comme ma fille, et s'il vous plaisait de la réclamer, je crois vous avoir dit quelles seraient les conséquences de cette réclamation.
Elle s'éloigna aussitôt sans se presser le moins du monde, et comme pour me donner la facihté de la suivre.
Je crus plus utile de me rendre chez madanie Smith ; cette dame était absente.