‹ La maison no 3 de la rue de ProvenceChapitre 5 sur 51 · VUE GÉNÉRALE PRISE DE MA FENÊTRE · texte numérisé non relu

VUE GÉNÉRALE PRISE DE MA FENÊTRE

J'avais vingt et un ans, c'était en I82i.

Après six mois de séjour à Bordeaux, mon père, nommé consul dans une des grandes villes du Levant, me ramena à Paris et m'y laissa pour faire mon droit. Par une singulière précaution, il m'avait fait louer un petit appartement rue de Provence, n^ 3, à une bonne lieue de rEcole.Ënvoicila raison. Ce que mon père craignait pour moi avant toute chose, c'était la vie d'estaminet et de bals champêtres qu'on mène au quartier latin : il préférait un cours manqué à une séance de billard, bien persuadé qu'avec un peu d'intelligence on apprend en deux mois ce que l'Université étale en trois années de redevances et de fainéantises. D'un autre côté, mon père me laissait dans un quartier où demeuraient quelquesuns de ses amis, dont la maisoil m'était ouverte, et je me trouvais sous la surveillance immédiate de M. Bonsenne, qui demeurait au n*» 2 de la rue de Provence. Monsieur Bonsenne était le correspondant à qui mou père avait condé le soin de payer ma pension et de se faire présenter mes certificats d'examen; c'était de plus un des vieux amis de ma famille, et sa sévérité avait paru à mon père le plus sûr moyen de maintenir les écarts probables de ma nature facile. Monsieur Bonsenne avait cependant fait une triste expérience de sa sévérité envers son propre fils, comme vous

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le verrez dans le cours de ces souvenirs. Mais ces raisons de mon séjour à Paris et du choix de ma demeure importent fort peu au fond de ce récit, tandis qu'il serait difficile d'en comprendre certaines circonstances si je ne donnais une description exacte de la maison que j'habitais.

Le n® 3 de la rue de Provence occupe un carré long dont le côté étroit est parallèle à la rue. La façade se. compose d'un bâtiment double en profondeur et élevé de quatre étages. On entre dans la maison par une porte-cochère, et l'escaUer qui dessert ce principal corps de logis se trouve à droite, à l'extrémité de la voûte et au ras de la cour. Dans cette cour, et encore à droite, mais en retraite, s'élève un second corps de logis simple en profondeur et qui en occupe toute la longueur. L'escalier qui dessert ce second bâtiment également élevé de quatre étages est à son centre, de façon que chacun de ces étages est divisé en deux petits appartements assez mesquins. Cependant ceux de ces appartements qui sont du côté du bâtiment principal ont un immense avantage, c'est d'avoir à la fois une issue sur le grand escalier et une issue sur le petit escalier dont je viens de parler. Le fond de la cour qui fait face à la rue a aussi son petit corps de logis, haut seulement de deux étages, et pourvu de son petit escalier. Tout le côté gauche de la cour, à la considérer de l'entrée de la maison, est occupé en partie par une légère construction appliquée au bâtiment principal et enfermant les cuisines de tous les grands appartements. Une disposition remarquable de cette construction, c'est que, bien qu'elle soit appuyée au bâtiment dont elle dépend, elle ne communique avec les appartements que par de petits balbons extérieurs qui occupent Tangle de la cour et qui vont de la salle à manger à la cuisine. Ces balcons sont couverts les uns par les autres ; mais il a été impossible de les fermer, attendu qu'ils occupent le devant des croisées des salles à manger. Le reste de la cour, toujours du côté gauche, est clos par un mur de huit à dix pieds, mitoyen avec une cour immense où se groupent tous les nombreux bâtiments du no 33 du faubourg Montmartre, à l'extrémité desquels on aperçoit une file de maisons fuyant vers le boulevard.

Quant à moi, j'occupais l'appartement du second corps de logis de droite, du côté qui aboutit au fond de la cour. Si

rôn a bien compris la description que je yiens de faire, on doit voir que j'étais en face du mur mitoyen et que j'avais devant moi toute l'étendue de la cour voisine. J'avais à droite les deux petits appartements du fond de la cour ; à gauche, tout à fait sur le côté et beaucoup plus loin, les croisées des salles à manger des grands appartements, en retour celles des cuisines, et dans l'angle les petits balcons dont j'ai parlé. Mon regarà se glissait môme assez avant sous la porte-cochèré, et, quand je le voulais bien, en me penchant un peu, personne ne pouvait entrer dans la maison sans passer sous mon inspection. J'avais donc un excellent poste pour observer la plupart 'de mes voisins, poste moins bon cependant que celui qui était placé au fond de la cour et qui avait vue 'sur mon corps de logis comme sur tous les autres.

Tai pris possession de mon domicile, le 5 août 1821, dé la manière suivante :

Mon père, arrivé avec moi à Paris à dix heures du soir, fit déposer mes malles dans mon appartement. Sa chaise de poste nous conduisit à l'hôtel des Affaires étrangères, à la porte duquel j'attendis mon père pendant plus de deux heures que dura l'audience que lui accorda le ministre. Lorsqu'il sortit du ministère, il me parut à la fois soucieux et irrité. Je craignis que la réception qui lui avait été faite ne fût pas en raison de son mérite et de ses services, et je l'interrogeai.

— Il ne s'agit point de cela, ftie dit-il ; mais il y avait ce soir réception chez le ministre, et pendant qu'il était dans son cabinet et que j'attendais, il s'est passé dans le salon une chose qui, sans m'ôtre personnelle, m'a mis de fort mauvaise humeur.

-- Qu'est-ce donc, mon père? lui dls-je.

— Rien, peut-être... peut-être aussi beaucoup.

J'étais fort curieux de connaître cet événement, mais je n'osais interroger mon père. Entin, il se décida tout à coup à parler.

— Ecoutez, me dit-il, ce n'est qu'une niaiserie, et cependant c'est toute l'histoire du monde. Il y avait dans le salon du ministre une certaine duchesse de... — le nom n'y fait rien. — C'est, je vous lé garantis, la plus abominable fémnaë

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que je sache; seulement elle a couvert ses crimes d'audace, d'hypocrisie et de mépris affecté pour les autres. 0 a annoncé la comtesse de... — je n'ai pas besoin de vous la nommer plus que Tautre. — Après avoir salué la femme du ministre, la comtesse passe devant la duchesse : jugez du scandale qu'a dû produire ceci. La duchesse a vivement porté son flacon à son nez; on lui a demandé ce qu'elle avait, et elle a répondu assez haut pour que dix personnes l'aient entendue : « Cette femme pue l'enfant mort!... »

— C'est assez sale, dis-je alors à mon père.

— Oh! me dit-il, c'est surtout abominable... après les bruits qui ont couru... c'est sm^tout abominable dans la bouche de celle qui l'a dit, car... Mais il est inutile de vous salûr l'esprittle pareilles choses.

Je ne pressai point mon père : cette aventure et ce propos me semblèrent fort indifférents, et je les oubliai bientôt en écoutant ses conseils sur la conduite que je devais tenir. A minuit, il me disait adieu, et à une heure j'étais couché rue de Provence, n«3, sans avoir aucune idée ni de la maison que j'allais habiter, ni de l'appartement que j'y occupais.

Le lendemain, à mon réveil, je fis l'inspection de ma demeure; et lorsque j'eus reconnu que mon père n'avait rien oublié, ni le chevalet, ni la boite à couleurs, que je préférais de beaucoup à mes livres de droit ; ni même le mauvais vais piano sur lequel j'aimais à gratter des petits bouts d'opéra-comique, j'ouvris ma fenêtre pour examiner les environs. Le premier coup d'oeil me montra une multitude de têtes qui me firent croire qu'on attendait ma venue; mais lorsque j'abaissai mes regards sur le sol, je vis la cause de cette affiuence de curiosités. 11 y avait dans la cour trois chevaux, dont un avec une selle de femme.

Cependant j'avais fait événement, et tout le monde me lorgnait. Une nouvelle figure a toujours un attrait irrésistible pendant une minute au moins. 11 n'y a pas de femme qtii ne détourne ses yeux de l'amant qu'elle adore pour regarder le visage qui arrive ; et si le visage est beau, si quelque chose révèle en celui qui en est doté un peu d'esprit et beaucoup de passion, le regard se prolonge assez longtemps pour que l'amant le trouve mauvais.

Note de 1840.— J'aime à croire que je ne pensais pas à moi

en écrivant cela. Je me rappelle cependant qu'ayant eu l'an» dace de dire à une femme que j'étais mieux que son amant, qui était fort laid, elle me traita de fat. Gela ne me serait pas sans doute arrivé si je m'étais mis au-dessus de son mari, qui était fort beau.

J'allais examiner à mon tour ceux qui m^examinaieut si bien, lorsque je vis sortir de mon escalier un jeune homme à moustaches retroussées (et à cette époque les moustaches n'appartenaient qu'aux militantes) \ il était suivi d'une femme de vingt ans à peine, qui porta ses yeuv vers le balcon du premier étage, et qui, suivant probablement la direction des regards de la personne qui s'y trouvait, se tourna vivement vers moi. Elle poussa son cavaliej* du coude en me désignant du manche de sa cravache. Le jeune homme me regarda assez légèrement, échangea un sourire avec l'amazone, puis tous deux montèrent à cheval et quittèrent la cour après avoir honnêtement caracolé en reconnaisisance de la curiosité qu'ils avaient excitée.

Ce jour-là je n'en vis pas davantage, non point à cause de la retraite simultanée de mes voisins et de mes voisines, mais parce que je me reculai au fond de ma chambre, éhloui et presque suffoqué. C'est que jamais je n'avais vu, je n'avais rêvé une créature plus belle que celle qui venait de m'apparaître. Son aspect m'avait fasciné et eUe remporta du premier coup d'œil une immense victoire sur moi. Dans ma jeune vanité d'admirateur des fenunes, j'avais souvent déclaré le plus impertinemment du monde que je ne comprenais pas qu'on pût aimer une femme si elle n'avait le teint doré des jeunes Ândalouses, les cheveux d'un noir luisant comme le noir satin, l'œil sombre avec des reflets cuivrés qui passent comme des éclairs sous les longs cils des hrunes Provençales, et voilà que la femme qui m'avait si soudainement ravi'était blonde. Son front avait, pour ainsi dire, resplendi à mes yeux de la blancheur de l'ivoire, et quand elle avait tourné ses regards vers moi, il m'avait semblé voir deux joyaux avec de pâles saphirs jetés sur un fond de diamants. Puis, quand elle avait souri, une double rivière de perles, à l'émail humide et nacré, semblait s'être gracieusement déroulée sous ses lèvres de rose. L'effet de ce premier regard avait été éblouissant; et, le soir môme, comme je le racontais

à l'un de mes camarades, il me répondit froidement : « Voilà une femme à mettre dans un écrin. » Je trouvai la plaisanterie de mauvais goût et je ne parlai plus de cette femme à personne: J'avais déjà de l'amour au coeur, puisque je craignais de ùi'entendre railler.

Bien des jours se passèrent sans que je pusse la revoir, car elle logeait dans le même corps de logis que moi, du côté des appartements à double issue, et j'avais beau me peocher de ma croisée pour atteindre de l'œil, ne fût-ce que le bout de son doigt, qu'un pli de sa robe, que l'ombre de sa présence, jamais je n'y pus parvenir. Et cependant le souvenir de cette femme me brûlait. Une heure après l'avoir vue, je savais qu'elle se nommait la comtesse Fanny Samte-Mars ; quinze jours après, j'avais passé six heures par jour à essayer de la voir.

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