PORTRAITS
Ce manège, qui ne me servait à rien vis-à-vis de ma belle blonde, m'avait mis à môme d'observer les autres parties de la maison, attendu que je ne regardais pas toujours où je ne voyais personne. Voici donc ce que je découvris à ma droite, et dans le bâtiment situé au fond de la cour. L'appartement du premier était occupé par un vieux monsieur à ailes de pigeon, portant toujours des souliers à boucles. Les jours où il faisait beau, il mettait des bas de soie blancs avec un pantalon collant, de nankin, attaché à la cheville par des rubans nankin. Quand le temps était à la pluie, les bas de soie noirs et le pantalon collant, de casimir, toujours attaché à la cheville par des rubans, remplaçaient les bas blancs et le nankin.
Le resté de son costume consistait en un babit bleu à boutons jaunes, un gilet blanc, une cravate blanche et un chapeau qu'il posait à plat sur les bords lorsqu'il le quittait. Il en résultait que ces bords étaient toujours relevés par devant et par derrière, ce qui donnait à ce mqnsieur un air tout particulier où il y avait du niais et du satyre.
Au-dessus de lui logeait une énormément belle femme qui foisonnait en appas, sur lesquels elle appuyait gravement son triple ménlon lorsque, les bras croisés et accoudés sur l'appui de ses fenêtres, elle arrachait ses énormes beautés à leur direction naturelle. Cette femme, prépondérante en tous points, la face réjouie, la chevelure errante, le corps libre sous d'immenses peignoirs bjancs, passait les trois quarts de ses ioumées à rire à gorge déployée. De quoi riait-elle ? De son chat qui se prenait la queue dans une porte ; de sa perruche qui, perchée sur le buste de feu son époux, s'était oubliée du côté du nez du défunt; elle riait parce que quelqu'un entrait ou sortait, et surtout elle se tordait de rire si elle faisait sur sar personne la chasse à une puce. Alors elle appelait sa femme de chambre pour assister à l'expédition, et criait à tue-tête le nom des endroits où la puce cherchait un abri.
Cette femme était veuve d'un colonel anglais qu'elle avait fait mourir de désespoir de la voir rire ; elle se nommait madame Smith, et avait alors (quarante ans. Les épaisses couches de graisse dont elle était recouverte n'avaient pas cependant entièrement absorbé les formes d'une jolie main, l'élégance d'un beau pied, et sur l'incarnat pourpré de ses joues luisaient deux yeux d'un éclat plein de finesse et d'esprit.
A travers les croisées, trop souvent entr'ouvertes, j'avais remarqué que le monsieur du premier montait tous les ma^ tins prendre son café chez ladite dame. Il en sortait immédiatement après son déjeuner, revenait pour y dîner avec elle, et n'y passait presque jamais la soirée ; U rentrait exactement à minuit, mais chez lui, et je pouvais le voir se coucher solitairement et décemment; car, à moins d'un froid excessif, il couchait toujours les fenêtres ouvertes. Ce monsieur était un cadet de famille qui avait servi dans l'Indé, en Qualité de capitaine, jusqu'à la révolution de 89. Il avait^
disait-on, émigré en 92; et la Restauration lui ayant compté comme services éclatants les vingt-deux ans d'inactivité qu'il avait passés à jouer le trictrac chez un grand seigneur ailelemand, il était arrivé au grade de maréchal de camp, et jouissait de la pension de retraite attachée à ce grade. Il portait un des plus grands noms de France : c'était le comte Gorton de Favreuse. n avait soixante-huit ans, et il ne lui restait de la helle figure qu'il avait fait valoir autrefois à. Versailles qne des dents fraîches comme'celles d'un enfant ; et de toutes les habitudes de luxe qui l'avaient rendu célèbre, il n'avait gardé que celle de dépenser tous les matins deux voies d'eau à sa toilette. C'est la seule dépense excessive qu'il se permît de faire, et c'est probablement pour cela que madame Smith, à la fortune de laquelle il avait associé sa petite fortune, faisait des économies personnelles sur cet article du budget commun.
Indépendamment de ces deux personnages, j'avais remarqué deux autres habitants de la maison, qui tous deux me déplaisaient souverainement. L'un occupait le troisième de la maison sur la rue, l'autre le second. L'un était un monsieur d'uùe beauté commune, quoiqu'il eût la taille bien prise, les pieds et les mains charmants, de beaux yeux bleus, de beaux cheveux noirs, un nez grec, la bouche fine et les dfents luisantes. Tous ces avantages disparaissaient sous une énorme paire de favoris noirs, onctueusement frisés et plus régulièrement taillés que les ifs de l'évéché de Castres, qui sont une merveille en ce genre. Je ne puis <jdre comment cela se faisait, mais d'un bout de la cour à l'autre je sentais l'huile ^ antique dont cet homme était inondé, et je ne saurais mieux le comparer qu'à ces Apollons en perruque qui posent derrière les vitres des coiffeurs. Cet homme s'appelait M. le marquis de Ghabron ; il occupait à lui seul toutes les écuries et toutes les remises de la maison. Il n'avait pas moins de trois voitures et de six chevaux. Il avait aussi à l'écurie un danois et un griffon, et pour son appartement un lévrier de la plus haute taille Ce monsieur était de Perpignan, à ce que je crus deviner à son accent. A Paris, on appelle les naturels du Roussillon des Gascons. C'est un grand tort. Le Koussillonnais dépasse la naïveté menteuse du Gascon de toute la forfanterie espagnole, comme les Pyrénées sont au-dessus
des humbles collines de la pure Gascogne. Celui-ci ayait la ifianie des confidences, mais dans un autre genre que madame Smith. Quatre fois par jour, il campait sur son balcon — vous savez combien ce balcon est important, — et de là il dictait, à tue-tête, ses ordres à la valetaille qui grouillait dans la cour. De cette façon, toute la maison était informée des projets de ce monsieur, car il avait soin de dire :
— Ma calèche et un jockey!... je vais au bois. — Mon coupé!... je dîne chez le duc de... ou le comte de... — Ma berline!... je conduis madame de... à TOpéra.
En outre de ce système de conunandement publiquement confidentiel qui m'était insupportable, cet honmie portait des pantalons en cachemire rouge qui m'écorchait les yeux et des robes de chambre de soie vert-pomme qui m'agaçait * les dents. Et puis encore, il avait pour moi un défaut bien plus terrible que celui-là. Toutes les fois qu'il venait le matin sur son balcon, il envoyait un petit bonjour d'une familiarité cruelle à ma belle blonde, sans que je pusse voir de quel air elle lui rendait cette marque d'intimité. Pour quelque raison ' que ce fût, j'exécrais cet homme, et il arriva une petite circonstance qui me le fit exécrer encore plus et qui me fit connaître le second habitant de cette maison que je devais détester.
Un jour que M. le marquis me lorgnait assez imperlinemment et que je le regardais le plus insolemment que xe pouvais, il se pencha tout à coup en dehors de son balcon et regarda au balcon du second comme pour y suivre mon regard, de façon qu'en suivant, moi, le mouvement du marquis, j'aperçus une femme appuyée sur la rampe, les yeux attachés sur moi. Je trouvai fort mauvais que ce monsieur s'imaginât que je regardais cette fenune quand c'était lui que je bravais de tous mes yeux, et j'allais m'écrier lorsqu'une tête sortit des croisées qui étaient près des miennes, une tête blonde, un front d'ivoire, des yeux de saphir... des dents... Elle enfin ! .. . Fanny ! . . . Elle me regarda, regarda cette femme, jeta un sourire au marquis, tandis que celui-ci comptait sur ses doigts jusqu'à je ne sais quel nombre; puis, me désignant de l'œil, il sembla m'ajouter à la nombreuse liste qu'il avait parcourue. Un rire léger glissa jusqu'à moi, et tous deux, le marquis et Fanny, mon aimée, s'imaginait que je
jouais de la prunelle avec la dame du balcon, et je pris celleci eu haine. C'était une femme Monde aussi, rayonnante de jeunesse et de santé. Eu Texaminant mieux, je m'aperçus qu'elle ne me regardait pas ; les yeux fixés devant elle, elle ne voyait sans doute que Timage des pensées qui rai)sorbaient, car ses noirs sourcils, abaissés sur ses yeux profonds et noirs, étaient rudement contractés. Elle quitta tout à coup la position où elle était, frappa brusquement dans ses mains, et ouvrant avec violence la porte de sa cuisine, elle dit d'une voix qui arriva jusqu'à mon oreille :
— Vous direz à mon mari que je dine chez ma mère.
Un moment après, comme je sortais, je la rencontrai sous la porte cochère ; je ne regardai point si elle était belle, je remarquai seulement l'éclat inusité de sa toilette, et je la vis monter dans un iiacre dont elle baissa les stores. Cette femme me déplut absolument, et comme elle avait l'habitude de venir s'asseoir sur le balcon de sa salle à manger pour y lire ou y broder, et qu'elle gênait la guerre à l'œil que je faisais aux démarches de ma belle blonde, je la pris en exécration. Cette position de l'observateur qui ne voit rien de ce qu'il veut voir eût pu durer fort longtemps, si un hasard ne m'avait enlln servi, après plus de deux mois de vigilance. Du reste j'avais revu ma belle blonde une fois à cheval aux Champs-Elysées, une autrefois aux Tuileries, toujours avec te militaire aux moustaches retroussées, et ces deux rencontres m'avaient mis aux abois. J'étais décidé à une déclaration ou à un suicide, lorsqu'un jour je vis soudainement entrer dans ma maison et traverser ma cour un de mes camarades de collège, Matthieu Morinlaid. Il leva le nez en l'air, me reconnnut, me salua, prit mon escalier, je me préparai à sa Visite, mais au moment où j'allais lui ouvrir ma porte, je Tentendis sonner chez ma belle voisine, chez la blonde Fanny. Mon cœur se serra, et je failUs me trouver mal.