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« — Ah! charogne ! tu fais écrire des lettres anonymes et tu te mêles de troubler mon ménage! Ah! tu mets la puce à l'oreille à M"° Philibert! Ah! ; couche avec Myrille! Tiens pour la lettre! tiens pour la puce ! et tiens pour toi!
«< Je n’ me connaissais plus, monsieur Jacques.
« La fille gueulait comme une qu'on égorge, j' tapais toujours. Juliette était accourue. D'une baffre sur la joue }’ la collais sur un fauteuil; elle ne d'mandait pas son reste et gagnait la porte en gueulant :
ns,
« — Au secours! A l’aide! A l’aide! On surine ici!
«-En un clin d'œil toutes les femmes furent sur le palier, devant la porte de Rébecca. Arrachées de leur lit (c'était vers les dix heures du matin), elles avaient en hâte passé leurs peignoirs et, en chemise, montrant à chaque mouvement de la chair de cuisse et d'épaule, elles se taisaient, épeurées et ravies, car quand on cogne l'une d'elles — vous ne connaissez pas encore les femmes, monsieur Jacques — toutes les autres sont là.
« Rébecca n° soufflait plus mot. Tombée à plat ventre sur le parquet, elle faisait la morte.
« — T'en a assez, lui faisais-je en m’ penchant sur elle, eh bien ! moi aussi. Hors d'ici, j’ t'ai assez vue. Vide-moi |’ plancher. Tiens, j’ vais t'aider.
«< Et, attrapant sa malle, j la trainais hors de la chambre et l'envoyais dinguer à travers mon troupeau de dindes.
« — Gare les pattes!
« Et, sans m'occuper du désarroi du bataillon, j’ rentrais auprès de ma youpine et, vidant en un clin d'œil ses tiroirs, décrochant les peignoirs, les robes, les chapeaux et tout l” falbala, J’ les jetais au vol à travers l'escalier. L'instinct de la propriété ranimait Rébecca.
« — Si vous n'esquintiez pas mes nippes, faisaitelle en se r'levant, d'ailleurs on s’expliquera chez !/’ commissaire. Si vous croyez qu’ ça va se passer comme ça!
« — Parfaitement, chez |’ commissaire. Je t'y attends, ma fille. J'ai là une certaine lettre anonyme qui peut te mener loin. lu sais, on fait cinq ou six mois pour Ça. Je te laisse. Que dans une heuretes malles soient faites.
« — On se reverra, patron.
« — Et l'on rira. »
« Et j’ passais dans la chambre de Juliette. Elle
Une Exécution 419
se sentait morveuse. Un tremblement la secouait de la nuque aux talons.
«< — T'éluges pas. J’ai réglé ta copine. Ma mauvaise humeur est tombée sur elle. Elle a payé pour toi; mais prends ta malle et tes affaires, et que dans une heure tout soit bouclé. Je ne veux pas de casserole chez moi. Compris, n'est-ce pas ? »
« Et j passais chez ma femme.
« Eugénie et Angélina venaient de la mettre au lit, grelottante de fièvre. La scène l’avait tuée. Après il me fallut aller chez Myrille qui n’ valait guère mieux, la pauvre! J’ la trouvais penchée sur une cuvette vomissant le sang à flots. Eugénie lui soutenait la tête. Toute la maison changée en hôpital, et, cela, à cause de ces deux rosses de femmes. Aussi, quand, une heure après, Juliette et son amie Rébecca descendirent dans le salon rouge pour que je leur règle leur mois, l’entrevue fut courte. Elles ne firent ni chichi, ni réclamations. Je leur versais leur dû, recta, sans chercher à grapiller sur leur crédit. Rébecca avait un œil au bleu, une joue orangée et tout un arc-en-ciel à travers la gueule, marquée un peu partout au hasard de mes poings. Une épaisse voilette blanche la masquait comme une vraie Fatma. Les sommes réglées, comme de sa voix sifflante mon attigée me disait:
« — Au revoir, patron! chez |’ juge d'instruction probablement.
«— Mademoiselle ! que j” lui faisais, puisque vous allez porter plainte, je crois devoir vous donner lecture avant d’un p'tit article du Code, que vous n° possédez pas.
« Et, ouvrant mon Code civil au hasard :
« — Article 6517, cas de diffamation. Quiconque sera convaincu d'avoir écrit
ou inspiré une lettre anonyme, contenant des allégations et calomnies et même des vérités de nature à porter atteinte à la paix d’un ménage et de désunir deux conjoints, pourra être poursuivi devant le Tribunal correctionnel à la requête de l’un ou de l’autre offensé, et se verra condamné à une amende de 2,000 à 10,009 fr. et à une peine variant de six jours à six mois de prison. »
« Mademoiselle, terminais-je en lui montrant la porte, avant d’ vous laisser aller en justice, j’ t'nais à vous prévenir qu’ vous pourriez y demeurer pour votre compte et que j'ai pour cela tout ce qu'il faut entre les mains. »
« La charogne n'a pas soufflé mot. Elle est partie en emmenant Juliette.
«le n'ai jamais entendu parler d'elles.
« {nutile d’ vous dire que c’t article-là n'existe pas dans le Code. Il était tout d’ mon invention. J’avais fait semblant de le lire, histoire de la refroidir, et, comme les femmes ont toutes la frousse de la procédure et sont ignorantes comme des oies, Rébecca a coupé dans le pont. »
« — Vous êtes chez vous, mon prince ! »
Le fiacre venait de s'arrêter devant le Grand- Hôtel.
Le môme l'Affreux.
Je fus quelque temps sans revoir Philibert. Sa remonte l'entrainait dans des quartiers où je n'allais guère, et la vie de Paris veut qu’on y oublie les gens encore plus vite qu'ailleurs. Mais, un mois après cette rencontre, je croisais sur le boulevard
Le môme l'Affreux | 121
Bonne-Nouvelle Ernest Beaudarmon, le tenancier trouvé avec Philibert rue du Faubourg-Montmartre, le jour de notre reconnaissance, l’autre joyeux patron, que j'avais emmené diner à la Tour d'Argent en compagnie de l’ancien serrurier d'art.
Un des charmes de ce monde spécial est la franchise d'’allure et l'extraordinaire bonhomie qui règnent depuis le bas jusqu'au haut de l'échelle. Le Beaudarmon venait au-devant de moi et, vraiment affectueux, plein d’une rondeur expansive dont un sot eût pu s’offusquer, il me tapait simplement sur le ventre et d’une voix de stentor:
« Ah! c'est vous, monsieur Jacques ! y a-t-il longtemps qu'on ne s’est vu, hein! depuis l’ fameux diner que vous nous avez fait manger du canard au sang ! Et quel vin vous nous avez fait boire! Et ces écrevisses Tour d'Argent, j'en ai gardé le goût sur la langue !. Ah! ce fut un riche diner! Vous allez toujours bien, vous en avez une mine! Vous ne vous faites pas de bile, vous!
— Ni vous non plus, Beaudarmon.
— Vous vous rappelez même mon nom, ça c'est gentil. Ah! voyez-vous, moi, j'ai d’ la santé, la peau d' mes joues m'en pète. Tous comme ça dans l” métier.
— Oui, vous êtes tous des lurons. A propos, qu'est-ce que devient Philibert ? »
La figure joviale du tenancier s'était tout à coup assombrie. |
« Philibert! Mais n'êtes-vous pas allé dernièrement à Aubry ?
— Oui, fin mai et nous sommes en juillet, ça fait deux mois.
— Et vous ne l’avez pas revu depuis?
— Si fait, il y a un mois. Il était tout chose, il avait des ennuis.
— Ah! vous savez, vous êtes au courant, vous
aussi. Si qu'on prendrait un verre, on s’ rait mieux pour causer. »
Et quand nous fûmes assis à la terrasse d’un café : « Voyez-vous, monsieur Jacques, ça n’ va pas bien aux Aubry; y a comme un vent de malheur sur la maison. Un établissement si bien achalandé,un garçon si ouvert, si affable pour tout le monde, il n’y a pas d’justice. La maison s'en va!
— Qu'est-ce que vous me dites-là, Beaudarmon ? — Entre nous, voyez-vous, Philibert est à la fois trop vif et trop bon. Il a !’ cœur sur la main, mais il a la main trop prompte; et la tournée qu’il a administrée à ses deux carnes, qu'il a foutues après, à la porte, lui a fait du tort dans l’ monde des filles de maison. Elles ne s’ soucient pas d'aller dans un établissement où on les assomme. La Rébecca a quitté les Aubry dans un fichu état, elle a dû entrer à l’hôpital, j’ crois même qu’elle y est encore et qu'est-ce qui paie les frais? Mon Philibert, naturellement. Il a déjà dù cracher un sac, mille beaux francs et l’affaire n’en restera pas là. Pour moi, j'ai bien peur, monsieur Jacques, que cette sacrée carne le traîne en correctionnelle, et il sera salé, car en somme, il l’a rouée de coups, cette fille, et elle réclamera de l'incapacité de travail, sans compter qu’ la charogne arguera peut-être que l'œil qu'elle a à la manque a été attigé par Philibert. Si elle a un avocat un peu teigne, elle peut lui d’mander gros pour cet œil-là. J° sais bien qu’ la garce l’avait comme ça avant, mais qu'est-ce qui le prouvera? Les aut’ femmes ne vaudront rien en justice; elles sont ses employées, ses pensionnaires, c'est comme mon témoignage et l’ vôtre, au cas qu'il l'invoquerait. Moi, comme de la partie; vous, comme ami d’ la maison, l'avocat nous écarterait au Tribunal. Ah! pour une sale affaire, il s’en est mis une sale sur les bras! — Ïl ne faut jamais frapper une femme, même avec
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une fleur, a dit Mahomet, monsieur Beaudarmon.
— Ça, c’est des giries. Les femmes n'obéissent qu'aux coups, mais il ne faut pas qu’ les coups marquent. Tout est là. Les coups qui n’ font pas de bleus, c'est comme les paroles, ça n°’ compte pas; mais ceux qui laissent des traces, c'est comme les
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écrits. On est bon. Et puis, pour un homme du métier, c'est pas fort ce qu'il a fait là, de marquer cette fille. Une femme, c’est comme une jument. Ça s’ corrige au fouet et à la cravache, mais on n'éborgne ni une bête, ni une gonzesse. Ça nuit pour le travail. Ÿ s’est conduit comme un gâte-métier, comme un débutant. Ÿ a plus de deux cent barbes dans Paris, qui, chaque soir, administrent une purge à leurs femmes — y a pas moyen d'en venir à bout sans Ça, — mais Savez-vous à quoi on r connaît un
dos dessalé d’un demi-sel? C’est à la gueule de la gonzesse. Y a que les ballots dont les poings marquent. Après une raclée d’un vrai mac, madame peut redescendre au turbin, un peu d'eau fraîche sur la gargue et d’ la poudre de riz le long des joues, bien malin s'rait l’ client qui dépisterait la chose. Non, parole! j croyais Philibert plus malin!
— Ecoutez, Beaudarmon, faisais-je à ce captivant causeur, Philibert m’a conté la chose. On aurait vu rouge à moins. Ce chameau de Rébecca, comme il l'appelle, avait failli troubler son ménage.
— Ah! je sais tout ça ; des chichis de femmes. Estce qu'un vrai homme s'arrête à ça? Et puis, entre nous, il est trop l’esclave de la sienne, de femme. J” sais bien qu'elle lui a apporté la maison, mais lui, lui a apporté son savoir-faire, son entregent, sa corpulence d'homme. Et puis, entre nous, elle est canulante, Véronique. Elle n'a jamais |’ mot pour rire, elle s’offusque de tout, une vraie béguine. Elle est faite pour tenir un family-house pour vieilles misses anglaises, mais elle n’a pas l’ genre d'une maison. Les femmes s’y crèvent d'ennui chez Philibert. Quoi qu'il en dise, c’est trop popote, c’est trop famille, et quand y s’ serait passé un béguin pour cette Myrille, y avait-il là d’ quoi prendre une crise et de bouleverser toute une maison ?.. Quoique, entre nous, c'est compromettre son autorité d’ patron que de prendre son plaisir avec ses employées. Qu'onles essaie avant, c'est tout simple. Y faut bien s’renseigner sur leur savoir-faire: ce n’est que d’ la loyauté vis-à-vis le client. Mais batifoler après qu’ la fille est entrée chez vous, c'est pas sérieux ça. C'est comme qui dirait un épicier qui mangerait son fonds.
— Et vous, votre avis, monsieur Beaudarmon, croyez-vous qu'il y ait eu quelque chose entre Myrille et Philibert ?
— Oh! ça j n’en sais rien, la petite est gentille,
Le môme l'Affreux 125
et Philibert ne déteste pas ces petites maigrichonnes. C'est de la pomme verte. Mais la gosse est cariée jusqu'aux os, tuberculeuse, et c'est guère ragoûtant, ces maladies d’ poitrine, sans compter qu’ Philibert tient à sa peau. Il y tient même trop.
— Que voulez-vous dire?
— Rien, je m' comprends. C’est un homme qui était trop heureux. Tout lui avait réussi jusqu'alors. Ça l’a épaissi, rendu bourgeois. Il est devenu pire qu'un pante.
— Un pante qui assomme ses femmes! L'espèce en est rare, heureusement.
— À propos, monsieur Jacques, la dernière fois qu’ vous l'avez vu, c'était en juin?
— Oui.
— Alors, vous n'êtes pas au courant. Ÿ a encore eu du nouveau, un vrai drame, toujours à cause de Myrille. ŸY en a une qui s'est empoisonnée pour lui.
— Empoisonnée ?
— Oui, avec d’ l'eau d’ Javel. Elle en a réchappé, mais Ça en a fait un raffut dans |’ pays, en même temps qu’ du tort à l'établissement. En province, la clientèle n'aime pas le scandale, et puis un patron qui passionne à c’ point-là ses pensionnaires, ça refroidit un peu les gens. »
J'étais abasourdi.
< Mais qu'est-ce qui s’est empoisonné? Madame Philibert, Myrille ?
— Ah! vous n’y êtes pas et vous n° l’ devinerez jamais. Eugénie. Vous n’ l'avez peut-être pas remarquée, une grande fille sèche, l'air aimable comme une porte de prison, des cheveux noirs bien tirés, ni tétons n1 fesses ; elle faisait plutôt le factotum dans la maison.
— Mais j'y suis! Philibert l’appelait son chien de Terre-Neuve, il comptait absolument sur elle.
— J’ vous crois. Elle avait un sentiment pour lui,
elle étouffait ça dans son cœur, comme dansles romances. Aussi quand le scandale de Rébecca a éclaté et que les premières assignations sont venues à la boîte, Eugénie, qui les a reçues, a perdu la tête. Elle a vu Philibert arrêté, trainé en justice et mis en prison. Elle est montée dans sa chambre, lui a écrit une lettre comme on en lit dans les drames, s’est couchée sur son lit et a sifflé tout un flacon : un flacon d’alun d’abord et puis tout un verre d’eau de Javel par dessus. Les deux poisons se sont contrecarrés, ce qui a permis d'la sauver, mais quel scandale pour une maison |.
— Hé bonjour, monsieur Beaudarmon, ça va?»
Le tenancier levait la tête. L’interpellation partait d'un fiacre découvert, filant grand trot dans la direction de la Bastille. La voix reprenait :
« Nous allons à Nogent, chez Convert. V'nez-vous avec nous?
— Y a pus de place, criait une voix de femme.
— Bah! on se tassera! »
Mais le fiacre était déjà loin. Chargé comme un retour de Grand Prix — deux femmes et un homme dans le fond, deux hommes sur la banquette et une femme à côté du cocher — c'était un fiacre de joie populaire, les hommes en chapeau canotier, débraillés, le veston ouvert sur la chemise flottante, en pantalons de toile bleue, des souliers jaunes aux pieds, tous les trois imberbes, trois apprentis, on eût dit, en partie fine avec des gigolettes; les filles, elles, en cheveux, chemisette de satinette claire, ceinturonnées de cuir :
« L'embarquement pour Cythère, soulignais-je dans un sourire.
— Et pour Saint-Laze et pour Fresnes aussi, ronchonnait mon compagnon de table. Vous avez vu ces mômes! Ça n’a pas vingt ans, ou si ça les a, ça n’ les parait guère. Pas de poil au menton, des yeux
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de poupée et des cheveux de fille, tant c'est fin et blond. Eh bien ! ce sont trois Terreurs, oui, ces gringalets-là ! Et l’un d'eux est plus qu'une Terreur de quartier, il tient tout Paris à l'œil, le Paris des escarpes, des souteneurs et des filles publiques, c'est le plus teigne que j'aie encore vu dans la corporation. Ça n'a pas vingt-quatre ans et ça n'en est pas à son premier coup d'essai, ça a déjà dégringolé
plus de vingt pan-
tes et estourbi quel-
ques Terreurs et ça | a toujours filé entre
les doigts d'la poli- {
ce. La rousse n'a jamais pu mettre la main dessus ! Mieux! tout muscle et tout os, car ce gringalet est en fer, ça a trouvé l’ moyen d’ couper au service. Il a dressé des plans et il a réussi à se faire exempter : trois ans de bat’ d’'Af, le silo et le reste, qu'il a su éviter, le Môme, car c'est là qu'il allait de droit, tout malin qu'il est. Il a quatre condamnations à son actif pour batteries, coups et blessures... mais pour les grosses machines il s’est toujours débrouillé. Vous v'nez d’ voir passer un des rois de Paris, monsieur Jacques. C’est une puissance que l’môme l’Affreux! »
Le Môme l’Affreux ! Je connaissais ce nom et je le disais au tenancier :
« Comment, vous connaissez l’ Môme l’Affreux ? Vous connaissez donc tout ?
— Je le connais sans le connaître, c'est comme je l'ai vu sans le voir, à l'instant même, et Je serais bien embarrassé de vous dire lequel des trois est le môme, mais J'ai entendu parler de lui toute une soirée. »
Et je racontais à Beaudarmon mes pérégrinations avec Philibert du café de l’Eldorado au bar Cycliste du boulevard Sébastopol, la série à la noire de toute cette soirée et ses doléances au sujet du Môme.
Beaudarmon était devenu songeur :
« Ah! Philibert vous en a parlé? faisait-il après une pause, alors vous êtes au courant. Voyez-vous, monsieur Jacques, dans tous les embêtements qui lui pleuvent dessus, le plus grand malheur, pour Philibert, c'est d’ s'être mis à dos cette petite gale de Môme l’Affreux. L’ Môme l’a dans l” nez et lui crèvera la peau. C'est une mauvaise bête qui n’a peur de rien. Il en a démoli de plus gros et de plus costauds qu’ notre ami, et puis il a toute une bande à ses ordres et qu'il mène au doigt et à l'œil. J’ vous ai dit qu c'était une puissance dans Paris. Il est
dans tous les quartiers à la fois, il fait travailler cinq ou six femmes. Il est à huit heures à Grenelle, à minuit à Ménilmontant, à une heure aux Halles, à deux heures à Charonne, vous |’ retrouvez le matin aux Ternes et dans la journée à Saint-Ouen. Il est partout, vous dis-je, dans tous les bals et dans tous les guinches, au Sébasto comme à la Grande-Jatte, au Point-du-Jour comme aux Deux-Moulins. C'est monsieur Vif-Argent, et partout, bien estimé des copains, redouté de la pègre, la basse comme de la haute, admiré d’ toutes les filles, traduisez qu'elles en ont toutes la frousse, car il se fout de sa peau comme de la leur, et elles le savent capable de tout. Un vrai cœur d’Apache, qui se sait destiné à la
Le môme l'Affreur 129
Veuve et s’en bat le cristallin comme d'une guigne. Dès qu’une gônzesse est sans homme, il met l' grappin dessus. Pas d’ danger qu'une entre en maison sans l’assentiment d' l’Affreux; nous |” ménageons tous dans la corporation, mais il a pris Philibert en grippe. Ils ont eu des raisons ensemble et l’ Môme a juré que Philibert n° ferait plus un colis à Paris : et c'est que !” serment est presque tenu. Vous avez vu l’ mal qu'il avait l’aut’ mois à trouver des femmes : |’ Môme a donné la consigne. Tout ça
est bien mal-
heureux pour Philibert. A
l'heure d’à pré-
sent, ilest brûlé sur le marché :
«J”’ lui ferai baver sa rate, a
dit !l Môme, puis après, j lui mangerai les foies, aussi vrai que j bois mon sang. >» Et de la pointe de son eustache il s’est ouvert une veine du poignet et en a sucé une lapée; et ça, c'est un serment terrible parmi les mômes d'aujourd'hui. Oui, terrible, monsieur Jacques, et moi qui vous parle (et je n’ suis point poltron), j’ voudrais pas étre dans la peau de Philibert.
& — En effet, Beaudarmon, d’après ce que vous me
ites..
— Oh! y a pas d’ quoi rire et Philibert le sait bien. Vous avez vu vous-même, s’il est devenu prudent. Pas d’ danger qu'il aille se fourrer dans les pattes du Môme. A-t-il rendez-vous avèc une gerce, dans un guinche ou dans un bar? Avant d's’y ris-
quer, il prend ses informations. Lui aussi a ses pisteurs et sa contre-police, mais tout ça coûte, augmente d'autant les frais, sans compter qu’ ce monde-là mange à deux râteliers. Ça travaille avec Philibert pour la thuve, et avec le Môme pour l'amour, et c'est l Môme qui tient l’ manche.
— Vous m'épouvantez Beaudarmon.
— Ah! vous pouvez avoir la tremblotte ! J’sais qu’ vous affectionnez Philibert, et c'est pas pour des prunes blettes que s'estomaque maintenant Véronique, la pauv’ femme, quand elle pleure en voyant son homme partir à Paris. Elle n°’ s'émotionne qu'en vue des paillons. Si elle savait les dangers qu'il y court maintenant à Paris, son Philibert! Songez, un père de quatre enfants, ça serait-y pas malheureux !
«< Moi, j l’ai averti en douce, Jj'lui ai conseillé d’ rester quéque temps sans venir ici. L’ Môme peut être emballé d'un jour à l’autre, ça n°’ peut pas trainer, et la haine qu'il a pour Philibert est une haine personnelle, que n’épouseront pas les poteaux. D’abord, le jour où y s'ra cueilli, celui-là, tous les aminches respireront. Ÿ n’ crieront qu’ pour la frime. J’ m'étonne même qu'on ne l'ait pas encore donné. Faut qu'y soit bien craint, et quand j’ pense que c'est ce costaud-là qu’ Philibert a trouvé moyen de déchaîner contre lui!
— En effet, c'est un malheur, mais qu’y a-t-il donc eu entre eux ?
— Tout et rien. C’est les allures de Philibert qui ont exaspéré contre lui le Môme et tous les mômes. Y s’ croit toujours en 90, y n° veut pas se rendre compte que l’ temps a marché depuis dix ans. Faut compter avec ces crapauds-là, à l'heure d'aujord'hui. Moi j’ compte bien avec eux, mais voilà ! j” vous l'ai
déjà dit, Philibert était trop heureux, la fortune lui est venue trop vite, trop d’ confiance en lui, y crâne : trop, il a tourné au bourgeois et, sans s’ rendre
Le môme l’Affreux 131
compte, il a l’air d’un pante. C’est trop de chaînes de montre, trop d'argent montré, trop de pourboires donnés et trop de quant à soi en parlant aux gonzesses, comme aux gonces. Ce sont des riens et ça offusque. La jeunesse d’aujord'hui, voyez-vous, monsieur Jacques, ça a dans les os d”’ la moelle de panthère. Pas d’ raisonnement à tenir avec ces . gosses. Pour un mot, pour une gueule qui n’ leur convient pas, ça voit rouge, et pan ! un coup de sorlingue ou le grand jeu du rigolo. Ça tue pour tuer, histoire de s’ faire la main, en plein jour dans les Halles. Jugez un peu, quand ils en veulent à quelqu'un! Non, Paris n'est plus sûr pour lui. Autrefois, ces bandits-là s’ cantonnaient dans un quartier, on avait des rognes avec eux, on n'avait qu’à s’ tenir sur ses gardes et à ne pas s’fourrer 25 à la portée de leurs mains. Ça, c’est SK comme un quartier où on a des dettes, on n’y va pas, mais aujord'hui ils sont partout. L’ moyen de n’pasles rencontrer? Enfin |’ mal est fait et c’est bien ennuyeux, car c'est laruinede Philibert.
— Et ce Môme l’Affreux, comment est-il? Quel malheur que je n’aie pas su que c'était lui, je l’aurais regardé.
— L' Môme l’Afireux ?
Laid comme un pou. Désirez-vous |’ connaître ? »
Les Rendez-vous de noble Compagnie.
En effet, je désirais le connaïtre et faisais part à Beaudarmon de mon désir.
« Rien de plus facile, déclarait le tenancier, le tout est de mettre la main dessus. J”’ vous l’ai dit, c'est du vif argent. Le Môme est partout et nulle part. Naturellement, aujourd'hui il est chez Convert; on tomberait dessus. Mais c’est que j'n’ai pas ma journée libre, monsieur Jacques. Je vais même être forcé d’ vous quitter. »
Et Beaudarmon consultait sa montre.
« Vous m'excusez, n'est-ce pas? J’ savais pas avoir l'honneur d’ vous rencontrer. Parbleu ! il est tous les soirs au Latin, aux Gravilliers ou la salle Octobre. IL fait quatre ou cinq bals par soir; mais |’ tout est d'arriver quand il est là. Lui donner rendez-vous, y s’ méfierait, y n’ viendrait pas, quoique nous soyons pas mal ensemble. J” sais même pas où y perche. Ah! j comprends qu’ vous désiriez l’ voir, le Môme. C'est quelqu'un, un vrai type et qui fera un jour ou l’autre parler de lui. Mais voilà, où l trouver ? Nous sommes lundi. Ah! pour sûr qu’ nous |’ verrions jeudi, à l’Alcazar de la barrière d'Italie. Mais, jeudi, y faut que j’ rapplique au patelin. Je reviens à Paris dimanche soir et j” peux vous garder ma journée de lundi : l’ Môme a été aujourd’hui à Nogent, y s'ra lundi prochain à l'Alcazar. Mais pourrez-vous attendre jusque-là ? Vous êtes allumé sur le Môme, hein! Vous avez les yeux qui dansent. Les études de bas-fonds, les vraies, ça
Les Rendez-vous de noble Compagnie. 133
vous aguiche, vous autr’s journalistes, et c'est pas du chiqué, les guinches où l’on rencontre le Môme et sa soce. J’ sais des fourbis où les agents n'osent pas s’ risquer... »
J'avais réglé la consommation, le patron se levait :
« Ça s’'ra donc pour lundi prochain, si vous l’ voulez bien, dans huit jours. »
Et me dévisageant tout à coup face à face:
« Vous n'avez pas froid aux yeux, vous, monsieur Jacques? Vous n'étes pas taffeur ?
— Non, pourquoi ?
— Ÿ a Faubourg-du- Temple, dans un passage, un marchand d’ vin où tout Charonne et Ménilmontant rappliquent le mercredi.
C'est un rancart de grinches, de fricfracs et de barbes, ie Môme aussi s’y amène. Mais v'là, la société n’y est guère choisie, et il y pleut des coups. Oh!
rien à craindre pour vous, personnellement, qu'une bouteille lancée à un autre ou une balle perdue! C'est un endroit à bagarres.
Voulez-vous y venir?
Moi, j'suis connu, pas d’ danger qu'on vous r’garde même de travers, ] réponds de vous. Mais ne cherchez pas à battre comtois et à donner l’change; i’s ont l’œil fin, les marles.V'nez habillé comme vous êtes, mais sans bijoux, rien qu’
la montre et la chaîne pour pas avoir l'air d'être en défiance, et pas la peine de jouer au tenancier comme moi et d’argoter pour qu'on vous croit d'la partie, is éventeraient la mèche. Songez, c'est tous des criminels, des parigots dans l'âme; y ont vu cent fois vot’ binette dans les illustrés, sans compter qu'y a dans |’ nombre d’anciens typos qui vous auraient vite brûlé. Monsieur Jacques, j’ vous présenterai tel que vous êtes et sous vot’ vrai blaze; croyez qu'y l’ connaissent, y lisent tous le journal et tous cabots, assoiflés d’ réclame. Pour s’ voir imprimé vif dans une feuille, y s’assassineraient d'vant vous. Alors, ça va pour mercredi?
— Ça va, monsieur Beaudarmon, et c’est moi qui vous remercie. Nous dinerons ensemble. Faites-moi le plaisir d'accepter.
— Vous êtes trop bon, monsieur Jacques; j'accepte. Mais v'là, je n’ serai pas libre avant huit heures.
— Qu'est-ce que ça fait, il ne faut pas monter là avant dix heures, n'est-ce pas ?
— Oh! dix heures et demie. Avant nous ne trouverions personne.
— Eh bien, si vous voulez, chez Lecomte, à huit heures.
— C'est dit. »
Le tenancier me serrait la main, prenait la rue d'Hauteville et puis, revenant brusquement sur ses pas :
« Si vous voulez, monsieur Jacques, j’ peux donner rendez-vous là-haut à un brave garçon d' mes amis, un camelot qui fait aussi l’ pisteur, un gonce obligeant, sérieux, qui argote comme un voleur, et qui pourra vous être utile au cas où la fantaisie vous prendrait de périgrinations dans la pègre; toutes les soces le connaissent et avec lui pas de danger qui vous arrive malheur. Les pantes lui donnent de dix à quinze francs par soirée. Il a piloté un grand duc!
Les Rendez-vous de noble Compagnie... 135
— Et il s'appelle, votre pisteur ?
— Biscuit, Biscuit des Halles. C’est un ancien boulanger. |
— Ce n'est pas pour les quinze francs, Beaudarmon, mais j'aime autant aller seul avec vous.
— Et moi aussi, monsieur Jacques. Vous m’ faites bien de l'honneur, à mercredi! »
Nous nous quittions.…
« Atout et atout! c'est gagné! Hein! vous êtes rincés, mes potes |!
— Six parties de suite !.…
— T'as une vraie veine de cocu!
— De cocu? Savoir! Faudrait pas répéter ça, Frisé |!
— Oh!t'es dans la bonne passe; ne renaude pas, on rigole. Tu paies une tournée, La Volige ?
— Parce que j’ gagne? Tu n’ voudrais pas! T'en as un œil!
— T'es rien rat, tu remues les thunes à la pelle !
— Allons, tout d’ même, une tournée! Père Muron, quat champoraux ! »
Nous tombions sur une partie de manille entre quatre déménageurs, déménageurs ou garçons bouchers, car la tenue est la même. En longues blouses bleues aux plis tombants sur le pantalon de velours, quatre robustes gars manipulaient fièvreusement des cartes. Leur jeu passionnait tout un groupe d’aminches en gilet de chasse ou en veste de toile : vagues couvreurs, équivoques zingueurs, et plus sûrs marlous, appareillés par la même casquette et le même foulard noué coquettement autour du cou. La salle du marchand de vin, un peu en retrait sur l’alignement de la rue et surélevée de trois marches, à l’angle d’un passage, s'enfonçait en boyau jusqu’au comptoir du fond. C'était moins une salle qu'un étroit couloir étranglé entre deux grands murs blanchis à la chaux. Des tables flanquées de bancs s étageaient parallèlement dans la profondeur de la salle, trois becs de gaz y sifflaient haut. D'autres consommateurs traînassaient sur les bancs et, avachis, le mégot au bec, s'’accoudaient dans des poses esquintées, à l'angle des tables. Toute l’attention de l'assistance était sur les joueurs. Deux filles en cheveux causaient debout devant le comptoir; le patron, une espèce de colosse aux bras violacés et velus, leur versait une seconde absinthe.
« Nous y sommes, me disait Beaudarmon en me forçant à m'asseoir. Patron, deux champoraux, et bien versés. » |
Toutes les têtes s'étaient levées, tous les yeux nous examinaient en dessous.
« Deux marchands d’ viande! avait chuchoté une des filles, je connais le gros, c’est un patron de Meaux. »
Dans toute la salle des regards sournois nous
Les Rendez-vous de noble Compagnie. 4187
épiaient, des phrases rapides s'échangeaient à voix basse :
« Calme la soce, faisait Beaudarmon au troquet en train de nous servir. Monsieur n’est pas d’ la rousse, J mange pas d’ ce pain-là : M. Jacques Ménard, Journaliste. »
Mon nom courait sur toutes les lèvres: je le reconnaissais au mouvement des bouches. Deux gars imberbes, des apprentis barbeaux, selon l'expression de mon guide, se levaient et venaient serrer la main de Beaudarmon.
< Bonsoir, monsieur Darmon, vous êtes en tournée? YŸ a rien à faire pour vous c’soir, les gonzesses d'ici sont marles, c’ n’est pas du gibier d’ couvent. »
Et soulevant poliment le bord de leur casquette, ils sortaient de l'établissement. Tous deux m'avaient dévisagé.
« Fausse sortie, — ricanait le tenancier, — tout ça,
c'est pour vous, monsieur Jacques. Voulez-vous parier qu'ils vont rappliquer dans dix minutes en ramenant toute la pègre du quartier? »
Maintenant, Beaudarmon échangeait avec les habitués du lieu des petits clins d’yeux amicaux; nous étions acceptés :
« Comme ça pueici, — ronchonné par un mauvais plaisant, — qu'est-ce qui a donc chié de l'encre? »
— fut la seule allusion discordante à ma présence |
chez le père Muron.
Les joueurs entamaient une autre manille :
< Est-ce que le Môme l’Affreux vient ici ce soir, Frisé? » — interrogeait mon compagnon.
— Nous l’attendons, monsieur Darmon, mais pas avant onze heures et demie, minuit. Il a à faire à Charonne... neuf et atout... et atout.
— Ah! A-t-il quelque chose pour moi, savez-vous ?
— Ah! le Môme est jamais sans vert. Vous vous débrouillerez avec lui. »
La partie continuait; Beaudarmon me poussait le coude. Un long gaillard en veste d’ébéniste venait d'entrer. Une des deux femmes, debout au comptoir, se retournait brusquement, la face contractée .de colère.
«< Hé! Julot! Julot! t’ arrives rien tard, » s’écriait une partie de la salle.
Le gars, un grand maigre à la peau très blanche, les yeux très noirs et comme peints par l'épaisseur des cils dans une charmante figure faubourienne et vannée, s’avançait en se dandinant sur les hanches. Il distribuait nonchalamment des poignées de main à droite et à gauche, et, souriant, sûr de son beau physique, sans en avoir l'air, guettait d'un air sournois la femme à la face mauvaise. Elle regardait venir, les dents serrées, le joli homme à l’air esquinté et vicieux.
« D'où qu’ tu viens? apostrophait rudement la femme, c'est-y des heures pour s’amener!
— Et toi, quéque tu fous là, c'est-y ta place?
— J’ t'attends. Tu sais qu’ j'aime pas à travailler seule. |
— De quoi?
— De rien. Depuis sept heures que tu t'es cavalé de la taule et que j’ m’esquinte, moi, à faire les boules, qu'est-ce qu’ t’ as pu bien faire, toi?
— Pigez-moi cette scène de ménage, — me chuchotait Beaudarmon, — vous avez devant vous un des plus fins cambrioleurs de Belleville.
— La jambe! tu sais bien d'où que j’ viens, de Charonne. J'avais promis à la vieille d’aller lui souhaïter l’ bonsoir. C’est elle qui blanchit le linge, j’
Jui ai encore porté trois liquettes et deux phalzars.
— Bon, c'est bien la dernière fois, hein! je sais pas avec qui qu’ tu le salis, !’ linge que tu lui portes, mais je n' te connais qu'un grimpant sur les fesses.
— Ta bouche! j' t'ai assez vue, tu sais.
Les Rendez-vous de noble Compagnie. 139
— Et moi, j’ commence à en avoir marré de poirauter toute seule pendant qu’ monsieur va s’ coller des Margots ailleurs. J'entretiens pas un homme pour les autres.
— Tu dis? — et le gars se rapprochait menaçant.
— La purge! la purge! s’écriaient deux ou trois tables, colle-lui un pain, Julot, aies pas peur.
— Allons, sors d'ici, suis-moi, nous réglerons ça dehors. » |
Et le joli gars, secouant la fille parles épaules, essayait de l'entrainer hors de l'établissement, mais elle s'était cramponnée au comptoir.
< Salaud, maquereau, voleur, fumier, — et les injures fusaient de ses lèvres comme d’une bouche
d'égout, — j'en ai assez d'être avec un fric-frac, tu sais que tu n’ me fais pas peur.
— Toi, t’ en as trop dit,» — et une formidable gifle s’abattait retentissante sur la joue de la femme.
La pâleur de Julot était devenue verte; le coup avait été si rudement porté que la fille tombait sur un genou. Deux pièces de cent sous roulaient de ses jupes; l’homme se baissait et les cueillait, vif et preste.
« T'as ton compte.
— Bravo! Julot, » — applaudissait la salle amusée du bon tour.
L'homme, d’un brusque mouvement, avait remis debout la fille dépeignée et geignante.
« Et maintenant, au turbin, ma p'tite. Tiens, v’là vingt ronds, j suis bon zigue, pour te décrasser la gueule. À demain! J’ vais aux Halles. Si t’ as du pèze, vers deux heures, tu peux me r'trouver au Caveau. Allons, pleure pas, si t’ es belle, on t’offrira une fricassée de museau. »
La fille s'était écroulée, les coudes à une table, la figure dans les mains, sanglotante et pleurante; l’homme effleurait ses cheveux d'un baiser sonore; il sortait en se dandinant, recueillant au passage des félicitations.
« L'art de traiter les femmes comme elles le méritent, » et il fermait la porte sur un sourire.
La fille était restée, affalée dans ses larmes.
« Ça n'empêche pas qu'une autre fois vous irez vider vos querelles ailleurs, — disait le troquet en posant un demi-setier devant la femme, — j” veux pas de scandale chez moi.
— C'est à Julot qu'y fallait dire ça, ricanait le Frisé et il abattait cœur. »
« — Thomas n'est pus là ?
La porte venait de s'ouvrir et une belle fille s’en-
cadrait sur le seuil.
Les Rendez-vous de noble Compagnie... 141
— Non, il n’est pas là. Hé! Mélie, entre donc prendre un verre. » |
Et toute la salle faisait fête à la nouvelle venue. Lefait est que, rarement, j'avais vu aussi beau brin de femme.
« Une crâneuse et qui ferait de l'or en maison, mais y a eu jamais moyen de l'empaumer, me chuchotait Beaudarmon, c'est de la femme à cinq louis.
R’gardez-moi ces cheveux et cette chair. Mais elle a la boue d’ Paris dans l’ sang et elle est mordue jusqu'aux foies pour son homme. J’ vous raconterai son histoire; elle le cherche, reluquez-moi ses yeux.
— Alors, Thomas n'est pas là? » et la nouvelle arrivée fouillait du regard les coins dela salle; deux émeraudes liquides étincelaient sous ses paupières. Beaudarmon n'’exagérait point. Grande, souple, découplée dans un jersey de soie rouge, et le galbe des hanches accusé par une jupe à carreaux noirs et blancs avec, par devant, la soie noire d'un tablier, la Mélie avait dans sa démarche un bercement de chaloupe, et tout son corps rythme l'allure mouvante d'un fauve. D'un fauve elle avait aussi le profil brusque et court, la nuque violente et, dans l'avancée hardie des maxillaires, le coup de gueule à la fois menaçant et sensuel. Le vert translucide des prunelles, la dorure ardente et solide des cheveux, l'éclat des petites dents courtes, la férocité de la mâchoire, le front fuyant, tout était d’une panthère. Elle en avait aussi le pas velouté et rapide. On devinait en elle une terrible femelle et l'on comprenait sa puissance sur le sexe exaspéré des mâles. Elle avait
passé près de nous, sans même daigner nous regarder.
Elle était blanche et soignée, avec des dessous de petite bourgeoise et des souliers de peau de daim gris. « Oui, elle ferait de l’or en maison », et je répéteis inconsciemment la phrase du tenancier, évoquant moi aussi cette créature de luxe dans le cadre d'un landau, aux Acacias, ou d'une somptueuse villa d'Aix.
« Alors tu n’ prends rien, Mélie? l'interpellait le Frisé. |
— Si, tout d’ même, — et la fille s'asseyait à la table des joueurs. Alors vous n° pouvez pas m”’ dire où est Thomas ?
— Oh! est-elle amoureuse, hein? l'a-t-elle dans le sang! ricanait la Volige, il n'est pas loin, ton homme, il va venir.
— J'ai fait six mois pour lui, j'ai l’ droit d'en être jalouse. »
Les deux petits barbeaux, sortis tout à l'heure pour me dévisager, venaient de rentrer; l’un d'eux s’approchait du groupe :
« Madame Mélie, faisait le plus jeune, toujours trop poli, en soulevant le bord de sa casquette, Thomas est chez Malurot, ousqu'on fait des poids. Y a séance d'amateurs aujourd’hui, y sont là toute une bande.
— C'est bien vrai, au moins, ce que tu dis là, Fouinette?
— Oh! madame Mélie, j' voudrais point vous tromper.
— Et qu’ t'as raison, ça serait pas à faire. Allons, prends un verre avec nous, c’est moi qui paie. Père Muron, une menthe pour moi, et ce que voudront ces messieurs. Alors, c’est bien vrai, il est chez
Malurot ?
— Ah! y sont là, le Bicot de Belleville, la Char-
Une Femme! 443
pente de Montparnasse, le Zouave des Deux-Moulins, Nénesse des Ternes, le marchand de chevaux, rien que des moelleux, y s’amèneront tous ici à minuit. Thomas m'a dit d’ vous dire, si j vous voyais, qu’ vous l’attendiez.
— Et le Môme l’Affreux est pas avec eux?
— Non, le Môme est à Charonne, mais y vient aussi ce soir ici.
— C'est bon.
— Îl n'est pas facile de le voir, votre Môme, disais-je à Beaudarmon.
— Oh! vous avez à étudier là une femme qui, dans son genre, vaut l’ Môme l’Affreux et les autres. R'gardez bien cette Mélie et écoutez-la. C'est une sorte de Terreur à sa manière, que désirent et craignent à la fois tous les gars. Elle joue du couteau comme un homme, elle n’a peur de rien et n’ suit qu’ sa passion. C’est une femme à drame, à poison et à vitriol : une vraie nature. :
— Oui, une impulsive, une belle tigresse. »
Une Femme!
La fille battue geignait toujours. La Mélie s’avisait de sa présence :
« Qu'est-ce qu’elle a encore, celle-là? Ça ne va pas, Thérèse?
— Son homme l’a salée, ripostait le Frisé.
— Julot? ça ne m'étonne pas, un feignant, un grand propre à rien. »
Et la Mélie allait s’asseoir auprès de l’affligée.
La fille, se voyant plainte, redoublait de sanglots Un hoquet douloureux Ja .secouait toute. Elle avai posé son front dans ses mains, à plat sur la table.
« On s’entend plus, va chialer dehors », criait us
‘.chent.
Mélie s'était assise à côté de ce gros chagrin, avait passé un bras autour de la taille de la femme et la câlinait comme un enfant.
< Qu'est-ce qu'y t'ont fait? Conte-moi ça, Thérèse. Tous des salauds, ces hommes. C'est Julot qui t'a masquée comme. ça? »
Et, entre deux sanglots, la Thérèse consentait à raconter sa peine.
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Une Femme ! 445
La face violente de la belle blonde s'était crispée. Une eau verte brûlait dans ses prunelles.
« Y t'a fait ça, le cochon. Y te laisse travailler toute seule! Tous les soirs monsieur te plaque et s'en va. Tu ne sais pas où y va traîner ses fesses ? Ça, c'est trop d’astuce. Y te dit qu'y va chez sa vieille. Des boniments! »
Et après une pause :
< Ÿ n'irait pas chez une lope?
— Qui ça, une lope ?
— Mais une coquine, un pédé! Tu sais bien que tous en mangent ; et puis pour le pognon... y boufferaient de la m..…..!
— Tu dis ?
— Sans compter que ton Julot ne me revient guère, à moi, avec sa gueule de fille et sa longue mèche pommadée et plaquée sur la tempe. Je parierai qu'y marche!
— Ah! tais-toi, Mélie.
— Ÿ serait pas le premier.
— Non, Mélie, tu me retournes les foies! Bien sûr que Julot ne vaut pas Thomas. Ton homme est un autre homme, mais tout de même Julot donner dans ces saloperies-là !
— Ta bouche! Avec ça que Thomas s’en privait! Ouï, ma bonne. Avec sa belle gueule rose et blonde que tu dirais un lion, il en avait une.
— Une quoi?
— Une coquine, donc.
— Thomas!
— Oui, Thomas. T'es rien boule. Mais j'y ai mis bon ordre. Écoute et fais-en ton profit. Voilà. Y s'était mis à sortir deux fois, trois fois par semaine et toujours le soir. Il allait voir une de ses tantes à Saint-Mandé, qu'y me disait, une sœur de son dab de qui y pouvait hériter, Sa tante! y croyait pas si
bien dire.
« Comme y revenait toujours de |à empestant la gonzesse, mais la 'gonzesse rupine, des odeurs chères, et rasé de frais, bien coiffé, avec des thunes plein ses poches, ça m'avait flanquée en défiance. : J'observais le gars. Tu me suis? Le filer quand y sortirait, Je pouvais pas; c'était aux heures de travail. Mais les hommes sont si bêtes! Ça peut-y garder quéque chose! Ça laisse tout traîner derrière eux! Je visitais ses profondes. Une fois mon Thomas au pieu, tournée d'inspection dans la veste et le grimpant ! Je fouinais et trouvais des babillardes. Tout un lot : «< Mon Thomas par c1, mon chéri par là ». Pas des saloperies, mais des rancarts et des phrases passionnées comme dans les livres et c'était signé « Alonzo». Alonzo, ça veut dire Alphonse. Je l’ai su depuis; mais c'était pas un blaze de femme. Pas de doutance possible. C’est cette tante-là qu'il
allait voir.
— Non!
— Tu crois que je cassais les vitres? Bien trop fine.
. J’ voulais le prendre sur le tas, agir en père Peinard. Je le fis filer par un môme pour une thune. La vieille parente logeait boulevard Malesherbes. C’était un peintre, un peintre espagnol et un marquis, Thérèse! Alonzo José de Alcarazas. Tout ce qu'il y a de plus rupin, tout un appartement au troisième sur la rue et vivant là avec une maîtresse, une gonzesse de la haute, en ménage, quoi! |
« C'était le mardi et le vendredi que mon Thomas l’allait voir. Le vendredi s'’amène; mon Thomas se frusque et sort, je bouge pas, je le laisse aller, mais au retour, chez le troquet, vers les minuit (car y n’a jamais découché, je dois le reconnaître).
« — Dis donc, Thomas, que je lui jaspine, ta tante de Saint-Mandé ne demeure-t-elle pas boulevard
Malesherbes ? »
Une Femme ! 447
« V'là un homme qui devient bléme, qui serre les poings :
« — A la taule, qui me dit avec des yeux de bête, on s'expliquera chez nous. »
« Il était beau! J’ l'avais jamais vu si beau : un lion de Bidel dans sa cage. Une fois dans la carrée :
« — T'as fouillé dans mes poches, qui me dit, et tu m'as fait filer. Rends-moi les babillardes.
« — Trop tard Thomas, je les ai envoyées à la gonzesse de ton poteau (je les avais sur moi). On se doit bien ça entre femmes. Faut que cette gerce-là sache quel pain elle mange. J'aurais pas cru ça de toi, Thomas. J'espère que c'est toi qui le... »
« Quelle bafre, Thérèse! trente-six chandelles! Y m'a rouée de coups et pis il est sorti comme un louf:
< — Je ferai un malheur, je ferai un malheur; faut mieux que je parte! » comme ça, en pleine nuit.
« Alors de fureur, j'y ai écrit à l’ Alonzo José d’Alcarazas et de ma bonne encre : « Monsieur, tout l'argent que vous donnez à Thomas, c’est moi qui le mange, et on se fout de votre poire, sale fumier. Si vous n'êtes pas une fiote, vous viendrez me trouver, 6, passage Mereux, moi, sa femme, la Mélie. » Et pour que l’Alonzo l'ait plus vite, ma babillarde, dès le matin, je l'ai recopiée sur un petit bleu et je l'ai mis moi-même dans la boîte. Mais de toute la matinée pas de Thomas. A midi, j'allais chez son mastroquet, il y avait reçu une dépêche et venait de partir; c'était là qu'y se faisait adresser ses babillardes, la rosse ! Je cavalais après lui dans |” quartier, pas de Thomas. A deux heures j’ rentrais chez moi, j'avais le cœur chaviré, les jambes molles, car tu sais si Je le gobe, moi, mon homme. Chez nous, je trouvais un gosse, un petit aminche à Thomas : « Madame Mélie, qu'y me dit, Thomas vous attend au bar Cavoux, au rond-point de la Villette. Il y sera jusqu’à quatre heures. »
« — Et pis après ? |
« — YŸ se barrera et je vous donne l'avis d’y aller, car je crois qu’ vous l’allez voir pour la dernière fois.
« — La dernière fois !
« — Oui, y quitte le quartier ! »
« Quitter le quartier! Je ne fais ni une ni deux, je dégringole mes trois étages et je saute dans un sapin. Je le trouve dans l'arrière salle, assis tout seul devant trois absinthes, la figure mauvaise.
«< — Te v'là, qu'y me dit, c'est toi qui as écrit ça ?>» et il me tend mon bleu du matin.
« — Oui, c'est moi, mais je vais t'expliquer, Thomas. » Jamais je n'avais eu si envie de sa peau, de sa bouche, de la chatouille de ses moustaches, je l'aurais mangé de caresses !
« — Pas besoin, suffit. J'aime pas les casserolles. Vais-tu, Mélie, ma grande, c’est fini entre nous. Je quitte la Courtille, je monte aux Ternes.
« -- Rejoindre ta lope.
« — Ça, c’est mon affaire. Toi, je t'ai assez vue. Prépare mes nippes, je viendrai les chercher ce soir à la taule, à huit heures. A bas les pattes ! J’ai dit. Patron, payez-vous. » Et il jetait une thune sur le marbre.
« — Vous rendrez la monnaie à madame. Tu garderas ça pour tes frais, j” veux plus rien devoir à ta figure. »
« Et 1l se levait et gagnait la porte. Je l'aurais étranglé, griffé, étripé, mais les bras et les jambes me témbaient, je pouvais pas.
— Je connais ça, et alors ? faisait Thérèse ijntéressée. |
— Alors, j'ai perdu la tête. Y avait pas un mois, j'avais fait un vieux à la dure aux fortifs avec Fouinette et le môme Bouzard. On l'avait vidé, un peu estourbi et puis poussé dans le fossé, ça avait été de la belle ouvrage. Le pante, ramassé à moitié crevé,
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avait guéri, mais n'avait pas parlé. Thomas ne savait rien de la chose. Il n’est pas grinche, lui. Mac oh! ça dans l'âme, mais ni voleur ni fricfrac.. Eh bien, j'allais chez le chien du commissaire, je me nommais, je lui racontais l’affaire, je lui dégoisais la date et tout, l’endroit et les détails; seulement au lieu de donner les mômes Bouzard et Fouinette, Je chargeais Thomas... |
« On me gardait au poste et, quand mon homme s’'amenait à huit heures chez nous pour lever ses fringues, il était fait. |
— Toi, t'as fait ça ?
— Comme je m'appelle Amélie Bouquet.
— Et alors ?
— Alors... à l'instruction, chez le curieux, je l’ai déchargé, j'ai raconté que j'avais agi par jalousie, j'ai dit la vérité, mais sans donner les mômes. En correctionuelle, le vieux cité (un homme marié, père de famille, établi, et bien embété du scandale) a dit qu'il ne me reconnaissait pas, si bien que je n’en ai
eu que pour six mois. Thomas, lui, a étrenné d’un mois pour vagabondage spécial.
— Et t'as fait ton temps”?
— A Saint-Laze, Thomas m'a assistée tout le temps et à la décarrade, il est venu me chercher.
< — T'as fait ça par amour, c’est pardonné, ma femme. »
« On s'est embrassé jusqu'à l'amygdale, et maintenant c'est à la vie et à la mort.
— C'est beau l'amour ! soupirait Thérèse, Et la coquine ? le marquis espagnol ?
— Détalé. ma bonne. Dès la nouvelle dans les journaux de l'arrestation de Thomas, il avait donné congé. Esbigné du boulevard Malesherbes, lui et sa vrille, une nommée Aliette d'Yvermeuse qui joue à l'Olympia. Je lui ai envoyé à celle-là toutes les babillardes de son ordure de tante, elle n'a pas bronché. Paraît qu'ils font des fêtes à trois ensemble. Quelle saleté que le grand monde! Nous autres, nous sommes plus propres. Mais je vais faire un tour à Kolbus. Viens-tu, Thérèse? je paie une fraise.
— Tout de même. »
Les deux femmes sortaient, saluées par des œillades et des sourires discrets.
« T'entends ce que je te dis, Thérese, pour Julot. Sûr qu’y a de la lope là-dessous, c’est encore plus criminel que nous, cette espèce-là. Ouvre l'œil et ‘fouille les profondes. »
Ce fut le dernier conseil de la femme à Thomas.
— Hein ! c'est une femme, > me disait Beaudarmon.
Prétextant les courants d'air de la porte, nous nous étions rapprochés de la table où causaient Îes deux filles et nous avions surpris tout leur entretien.
« Une nature, répliquai-je.
— Oh! vous pouvez le dire, c'est une vraie femelle. Elle n’aime que son mâle et ne Jui a jamais fait d’ paillon. Vous savez que dans |’ monde des
Une Femme ! 451
souteneurs et des filles les michets n°’ comptent pas. Epatant tout de même, ce qu’elle a fait là, n’est-ce pas? de donner son homme par jalousie, et puis, à l'instruction, de se charger toute seule et d’écoper les six mois d’ prison. Le marquis et sa gonzesse ont bien fait de déguerpir, elle était femme à les vitrioler tous deux; d’ailleurs le Thomas ne l'a pas eue sans mal. Tous les moelleux du quartier guiguaient la Mélie. Songez, une femme qui brasse le pognon qu'elle veut, qui trouve toujours des clients, et qui fait des passes de quatre à cinq louis dans les maisons de rendez-vous. La Mélie avait beau avoir choisi Thomas, ça n’a pas été tout seul. Les barbeaux de Kolbus et ceux de Ménilmuche, les costeaux de l’Abattoir et des Quatre-Chemins, tout Belleville et toute La Viilette ont chèrement disputé la môme; y n'a pas reçu moins de neuf coups de couteau en deux ans, et tout ça pour elle, même qu'une fois il a été attigé salement : deux coups d’ sorlingue dans !’ poumon droit. Il est resté trois mois à l'hôpital, et la Mélie allait le voir régulièrement le jeudi et l’ dimanche avec la vieille de Thomas. La vieille depuis l'aime comme sa belle-fille, elle n'a que des attentions pour elle. Ça finira par un mariage, et pourquoi pas? y sont comme mari et femme.
— Et ce Thomas, qu’a-t-il donc pour lui?
— Ce qu'il a! la plus belle gueule du quartier. Ah! pour un costeau c’est un costeau, et dans son physique d'homme, le même genre que la Mélie, aussi blond qu'elle est blonde, l’ teint clair, un cou d’ taureau, et des mirettes, des vrais miroirs à gonzesses. Ah ! il en fait des béguins, celui-là! Et robuste, découplé, bien fait de tous ses membres; j' peux pas mieux |’ comparer qu'à Mélie elle-même. On dirait qu'y sont du même sang, sauf que lui est une crème à côté d'elle. C'est dévoué comme un
chien, courageux comme un lion, mais au fond doux comme un mouton. Ça jouera du couteau dans une rixe et ça a dù faire plus d'une boutonnière dans de la carne humaïne, mais à jeun, ça n’ tuerait pas une mouche, ça n’a jamais dégringolé ni monté en l'air. Pour cinq zigues vous n’ lui feriez pas sonner la tête d'un pante. Au fond il est resté boulot, c'est un demi-sel.
— C'est la Mélie qui l’a débauché?
— Presque. C'est pour elle qu’il a quitté l’ turbin. Avant d’ la connaître, il était débardeur au canal, mais il avait déjà fait d’ la prison, et ça d’une drôle de manière. C’est toute une histoire qui vous montrera l’homme qu'est Thomas. Il est d'origine lorraine, et, son service une fois fait aux cuirassiers dé Senlis, il est venu s'établir rue de Meaux avec sa mère, là, il s’est mis à décharger sur l” quai de La Villette. C'est une nature de travailleur; ça rapportait sa paie le samedi à la vieille, n’allait jamais chez l’ bistro, à peine au bal; enfin c'était ouvrier dans l’âme, mais beau, beau à faire retourner un peintre dans la rue, monsieur Jacques. Une rouleuse du bal Kolbus s’en toque, la môme Pétasse. Elle aguiche le gars, emmène dans son hôtel et l'y garde huit jours; parties à Robinson, à Nogent, au Point-du-Jour, la fille raque sans compter; elle en était folle et voulait qu’ Thomas se mette avec elle, mais c'était pas l’idée du gars. Après huit jours, le boulot lui manquait; il lâchait la môme et r'tournait au travail.
« Si vous croyez qu'on plaque comme ça une femme... La môme avait de l'obstination, elle avait Thomas dans l”’ sang, elle aussi; elle se met à lui courir après; elle le guettait dans sa rue, trainait sous ses fenêtres, le relançait jusqu'au chantier. Lui n’ voulait plus rien savoir, il avait soupé d’ sa fiole et n’ lui envoyait pas dire.
Une Femme ! 453
« Après l’avoir coursé comme ça pendant dix jours, v'là qu’elle s’amène une fois à midi chez l’ troquet où qu'y mangeait avec les camarades. Elle lui d'mande de revenir avec elle; comme il lui rit au nez, elle le traite de poisson pourri, d’ brochet à la mie de pain, de pante et toutes les ordures de la terre. Bref, la
patience échappe à Thomas. Il était en train d’ couper sa viande, il lui envoie son couteau dans la cuisse, la fille gueule et rentre toute ensanglantée chez elle. Elle s’ met au lit et fait dire au Thomas qu'elle n' portera pas plainte, s’y veut redevenir son homme. Thomas lui fait répondre m...., les pourparlers durent encore trois jours et, l’ quatrième, la Pétasse .exaspérée va faire sa déclaration au commissariat.
« Thomas prévenu quitte le quartier, mais il est
cueilli dix jours après à Grenelle. Chez l’ curieux, la môme le charge, et c'était pour le gars Six mois au moins de dur, si un député de son pays n° s’en était mélé. Relâché sur parole, il a passé trois mois après à la huitième, a eu des circonstances atténuantes et on l’a acquitté. Le danger de trop plaire aux femmes. »
« Nous avons brûlé Kolïlbus, j' viens d’ le rencontrer sur le boul. »
Un fiacre s'était arrêté à la porte du mastroquet, la belle tête violente de la Mélie venait d’apparaitre. Elle poussait devant elle un grand garçon blond emblousé de bleu: la Thérèse les suivait.
«< Bonsoir Mélie, bonsoir Thomas. t'as deux poules maintenant? »
— Qu'est-ce que j” vous disais, ricanait mon guide, quand on parle du loup, on en voit la queue. »
Un Coup du Môme.
Le gars valait la fille : Beaudarmon n'avait pas menti. L'homme de la Mélie affirmait de la nuque aux talons son origine lorraine. Charles le Téméraire aurait pu le revendiquer pour un de ses reiîtres à grègues bouffantes, à justaucorps de buftle et à toque crénelée. Blond du blond du seigle mûr, le teint clair, le profil aquilin et hardi, le nez droit aux ailes vibrantes, mais le menton un peu lourd, c'était aussi bien un Siegfried des Niebelungen qu’un jeune wiking de l'invasion northmande. Sous les plis amples de la blouse, l’avancée de la casquette et le foulard
Un Coup du Môme .: 155
professionnel, c'était un héros de légende, avec des espadrilles aux pieds. Stature, visage et robustesse souple, Thomas avait tout d'un Celte aux yeux bleus. À côté de lui la Mélie apparaissait comme une Valkure, une Valkure du ruisseau, moins pure de race et de type que son amant, mais d’un caractère autrement félin et dangereux. Toute cette salle de mastroquet s'était illuminée de leur beauté.
La Beauté! la tourbe des bas-fonds est bien plus sensible qu'on ne croit à son emprise. Rien qu’à l’attitude de ces déclassés, escarpes et filles, voleurs et même pis, on devinait la puissance exercée sur eux par la Jeunesse et l'Amour. Toute la salle rendait hommage au couple :
« Enfin, tu l’as trouvé, ton Thomas ! Te v'là heureuse, grasseyait la voix rouillée du Frisé.
— Oui, le v'là et pas sans mal. Y vient de tomber la Colonne de Javel et le Rempart de la Bastille chez Maluron. Bise-moi, Thomas, je suis fière de toi.
— C'est vrai, Thomas? Bravo, Thomas ! »
La salle applaudissait le vainqueur; la Mélie se cambrait, transfigurée; la joie éclatait dans ses yeux. Thomas, bon enfant, souriait, rougissait :
« Une tournée à la santé de Thomas, un ban pour les amoureux. C'est la Mélie qui nous offre ça, n'est-ce pas la belle? reprenait la voix grasse du Frisé.
— Versez, père Maluron, et sur le pouce, aquiesçait la fille, j'veux pas prendre racine ici. Où qu'est donc le Môme l’Affreux? Ÿ n'est pas encore arrivé?
— Le Môme l’'Affreux? Y viendra pas, hasardait un petit voyou chétif, un même malingre à la face plate et blême, les yeux à peine ouverts sous des paupières membraneuses de lézard.
— Y n’est pas fait au moins? demanda vivement la fille.
— Non, mais il a affaire au Grand Comptoir, une dette à régler, Irma la Vrille qu'y veut paumer. Ÿ vous invite à venir voir ça, ce sera drôle. C’est lui qui m'envoie vous le dire. Il y sera jusqu'à deux heures. Toute la soce est invitée.
— C'est bon, la Limace. Ferme et prends un glass. On y va, mon homme? interrogeait Mélie.
— On y va, répondait Thomas, bonasse.
— En route alors pour le Grand Comptoir. Tu
viens, Thérèse ?
— Oui, Julot qui est justement aux Halles, on va
se retrouver.
— Alors ça colle? Y a encore une place dans le
sapin. Tu viens, Frisé ?
— Si, que j'y vais?-Voir saler la Vrille, mais j'irais à genoux à Villejuif pour assister à ça. Une saleté qui ne peut pas souffrir les hommes ! Si j'y vas, j'y cours. Venez-vous, les autres, eh! la :Volige, eh! le Tatoué et toi, la Gaule, et toi Ninette, Beau Blond pour les dames, on y descend en bombe ? Ce qu ‘on
va rigoler !
— On y va.
— Grouille-toi, la Limace, hèle-nous un fiacre, tu monteras à côté du cocher.
— Et ouste pour les Halles! Ne collons pas ici. Payez-vous, père Muron, » et Mélie ouvrait la porte.
« Si vous voulez voir le Môme l’Affreux, c’est le cas ou jamais, me glissait Beaudarmon, ça va être intéressant. Voulez-vous y aller ?
— Ça ne va pas les gêner ?
— Eusses, y s'en foutent pas mal. J’vas vous pré-
senter :
, — Mélie! | — Ah! c'est vous, patron! Qué que vous vouez ?
— On peut descendre avec vous ?
— Descendez, mais inutile de me faire du plat pour
Un Coup du Môme - 197
vôtre sacrée boîte. Moi, j'aime mon homme et ma
liberté.
— On sait ça. J'suis curieux de voir régler le compte à la Vrille.
.— J’vous crois, une ordure pareille !
— On descend avec mon ami. Mélie, je te présente monsieur.
— Un marchand de viande?
— Non, un journaliste, M. Jacques Ménard. » .
La belle fille m'inspectait, la face hostile, l'œil aiguisé :
« C'est pas une lope, au moins. C'est que je suis payée pour être en gourance!
— Voyons, t'es folle, respecte monsieur, intervenait Thomas.
— Toi, tais-toi. Il a les mains bien blanches, ton ami, monsieur le Singe.
— C'est qu'il écrit.
— Sans toucher de l'encre. Excusez-moi, monsieur, faisait-elle en me dardant ses yeux dans les miens, c'est le métier. »
Puis me toisant de bas en haut :
« Non, vous n'êtes pas trop moche. Quand ça vous dira, pour vous ce sera un sigue parce c'est vous, mais si vous reluquez mon homme, ce sera la bolée de vitriol. Et maintenant en wagon! Aux Halles ! Fouette, cocher!
— C'est ce qu'on peut appeler une présentation en règle, > disais-je à Beaudarmon. |
Nous hélions un fiacre.
« Mais ce qu'elle a été très aimable.
— Ab!
— Oui! pour elle c'est de l'amabilité. Elle ne peut pas sentir les michets, elle abomine les gonces soignés. »
Ce fut dans un vacarme de cris et de chansons, une vraie descente de fiacres de conscrits, Place de
la République, le Frisé voulut offrir une tournée dans un petit bar tenu par un ami.
« Tu nous fait ch.…., » déclara la Mélie, pressée de retrouver le Môme l’Affreux.
Rue Turbigo, la Thérèse, qui voulait en suer une, proposa de faire halte aux Gravilliers, peut-être qu'elle y retrouverait son homme.
« Ton ancien, puisque le Frisé est aux Halles; tu sais, moi, je suis pas pour les paillons. Que ce soit le gonce ou la gonzesse qui les fasse, je ne marche pas dans la combinaison. » |
Et la femme à Thomas disait au cocher de continuer. Beaudarmon était dans l'admiration :
« Quelle typesse ! voilà ce qu’il me faudrait dans ma taule pour conduire la maison ; ah ! elle saurait se faire obéir, celle-là ! >»
Les toitures vitrées des pavillons, incendiées de lumières électriques,annonçaientles Halles ; des allées et venues de rôdeurs, trainant dans les travées du milieu, y guettaient l’arrivée des premières voitures de légumes.
Installées aux coins des rues, les marchandes de soupe groupaient déjà autour d'elles des silhouettes de miséreux. |
« Au Dépotoir! » hurlait à l'oreille du cocher la Mélie, soudain debout dans la voiture. Le fiacre avait fait mine de s’arrêter à l’Ange Gabriel, tout le défilé obliquait à droite. |
Au Dépotoir, nous trouvions toute une foule assemblée devant la devanture. Une véritable émeute
Un Coup du Môme 459
de déchargeurs et de femmes en marmotte se bousculaient au seuil. |
« C'est pas elle, que je te dis!
— Les vrais coupables se sont barrés !
— Avec ça que la Vrille a les mains dans ses poches!
— Non, que je te dis. Moi, je la connais, c’est pas une voleuse ! »
La Mélie, très excilée, était sautée à bas du fiacre:
«< Qu'est-ce qu'il y a, qu'est-ce qu'il y a? » et elle essayait de fendre les groupes; des sergents de ville s’activaient de ci de là, s’efforçant de faire circuler. À l'intérieur c'était bien pis. On ne voyait qu'une haie de dos et de têtes penchées :
< Tiens, Julot! criait la Thérèse. Hé, mon homme, nous voilà ! Par ici! »
Le souteneur se frayait vivement un passage vers nous :
« N'entrez pas, disait-il à voix basse à Mélie, ça sent mauvais, c’est plein de vaches et mince de renifle. La Vrille est faite!
— Veine! riposta Mélie, et le Môme?
— Le Môme l’Affreux est cavalé!
— C'est lui qui a maquillé la Vrille ?
— Alors, c'te charogne est emballée ?
— Non, on la cuisine. La renifle est là qui la fouille. Barrons-nous, que je vous dis, il n'y a rien de bon pour nous là-dedans?
— J'aurais pourtant voulu voir çà, » et la Mélie jubilait, la face haineuse.
< Nous, nous pouvons entrer, me chuchotait Beaudarmon, nous allons voir de la belle ouvrage, si le Môme l’Affreux y a travaillé!
— Et bien travaillé! surenchérissait Julot en serrant la main du tenancier.
— Alors, nous les enfants, où allons-nous ? demandait Mélie.
— Allez nous attendre au Caveau, indiquait Beaudarmon, nous vous rejoignons dans cinq minutes, le temps d'entrer et de sortir, et je paie à tout le monde à souper. »
Une violente poussée nous faisait pénétrer, Beaudarmon et moi, dans la grande salle du Dépotoir; une foule gouailleuse et pourtant menaçante y faisait cercle autour d'une fille maintenue sur un divan par deux agents de la Sûreté :
« C’ n'est pas moi, c’ n'est pas moi! » et hideuse dans la fermentation de ces fards délayés par la sueur, la Vrille (car c'était elle) se débattait entre les mains serrées en deux étaux sur ses poignets :
« Mon portefeuille, m’ n’ argent, clamait un vieux paysan à blouse bleue bien propre et à casquette neuve, assis à ses côtés. M'n'argent, mon pauvre argent! Je suis vôlé, je suis vôlé ! »’et avec un désespoir comique, le vieux birbe tapait son bâton de cornouiller contre le plancher. Un. sergent de ville, debout devant lui, essayait en vain de l'interroger, mais le bonhomme s’obstinait dans sa plainte :.
« Je suis vôlé, je suis vôlé, » revenaitcommeun re-
GRIMARD, SC.
Thomas.
+ Le G. BOTTINI.
PF
so.
Un Coup du Môme 461
frain sur ses lèvres; il ne voulait rien entendre, tout au regret de son portefeuille éclipsé. De guerre lasse, le brigadier s’adressait au marchand de vins: le mastroquet n'avait rien vu, Madame était venue avec monsieur, ils s'étaient assis au fond de la salle, d’autres consommateurs étaient venus et repartis, qu’ils n'avaient pas remarqués.
« Il bat comtois et ne veut pas parler, me glissait Beaudarmon à l'oreille, il ne veut pas se mettre à dos le Môme l’Affreux. »
Entre temps, la fille poussait des hurlements de bête qu'on égorge :
« C’est le Môme l’Affreux qui a fait le coup, il est venu s'asseoir à ma table, ah! la vache! j'aurais dû me méfier. D’abord, est-ce que je l’ai le portefeuille ? vous pouvez me fouiller.
— Et ce louis, où l’as-tu gagné ? »
Un des agents venait de dégraffer sournoisement la jarretière de la fille et de rabattre son bas jusque sur sa bottine ; la nudité subitement apparue d’une jambe assez fine amenait dans la foule un remous de curiosité. L'homme venait de cueillir un louis entre la soie du bas et la peau de la cheville.
« Et ce papier ?
— Ma quittance de loyer! criait tout à coup le vieux. Ah! la carne!
— Et l’autre bas, voyez le second. »
L'agent venait de déchausser la femme et c'était, cette fois, letintement de quatre louis surle plancher.
< Allons, ton compte est bon, la belle. Au poste, vite, rue des Prouvaires, et ensuite à la Tour. Mets tes bottines.
— Mais je suis innocente, je n'ai rien pris, pleurait la fille entre deux sanglots. Ma gosse ! qui est-ce qui soignera ma gosse ?
— Et vous, venez aussi au poste faire votre déposition. »
Et de sa forte poigne il mettait debout le vieux, navré. |
< Mais j'avais plus de cinq cents francs, gémissait le vieux paysan, et je ne retrouve que cinq napoléons!
— Oh! le reste est planqué, ricanait le premier agent; madame vous dira peut-être à qui elle l’a passé.
— Vaches, vaches, assassins, tas de gouapes! c’est le Môme qu'il fallait arrêter!
— Bon! voilà qu'elle tombe en convulsion, c'était prévu. Bonnafoux, vite un fiacre. »
La fille se tordait en proie à une crise, et battait à coups de talons les lames du plancher.
« Vous l'avez assez vue ? demandait Beaudarmon, elle en a pour six mois.
— Et elle est innocente?
— Naturellement, c'est le Môme qui a fait le coup, et bien moins pour les quatre cents balles que pour la faire emballer.
— Vengeance de femme ?
— Non, vengeance d'homme. Irma la Vrille avait la prétention de travailler seule. Voilà ce qu'on ne peut admettre dans le métier. »
Au Caveau, où nousallions rejoindre la bande, nous trouvions Mélie et ses amis envolés ; la Limace, laissée là pour nous renseigner, nous apprenait qu'on nous attendait à l’Ange Gabriel : une rencontre d’'Apaches était annoncée. Ceux de Belleville y attendaient ceux du Latin, et les deux femmes, la Mélie et la Thérèse n'avaient pas voulu manquer une occasion pareille.
« Si vous le voulez bien, nous leur fausserons parole, me confiait Beaudarmon, inutile d'aller nous fourrer au milieu de cette fusillade.
— Et nous avons encore manqué le Môme l'Affreux, je n’ai vraiment pas de chance, » et je ne pouvais étouffer un soupir de regret.
Une Puissance 463
— Que voulez-vous? c'est encore plus le Môme l'Anguille que le Môme l’Affreux ; il glisse entre les doigts. Si vous voulez venir lundi prochain à l’Alcazar, c’est le seul endroit où nous ayons vraiment la chance de le rencontrer.
— Soit, à lundi. Vous m'écrirez où je dois vous retrouver. »
Une Puissance.
« Cette fois nous l’avons dégotté! Tenez, le voilà quientre. Nous n'avons pas attendu longtemps, Je savais bien qu’en venant ici nous tomberions dessus. »
Dans la salle de bal saturée d’exhalaisons rousses, des couples de danseurs, les mains à la taille et les yeux dans les yeux, tournaient non sans une certaine grâce.
Installé au fond de la salle, un orchestre de banlieue sévissait. Une valse noyait les yeux des femmes abandonnées avec une langueur canaïille aux bras des mâles.
Les hommes, eux, goulüment penchés sur les valseuses, les maintenaient d’une étreinte solide et d’un regard vorace. Tous fignolaient leur danse, tous merveilleusement attentifs à la mesure et au rythme. A Paris, c'est le peu-
ple, peut-être, qui fournit les meilleurs danseurs.
Nous étions à l’Alcazar, le guinche de l'avenue de Choisy, quartier plutôt sinistre et de mauvaise renommée, où Beaudarmon m'avait assuré trouver sûrement le Môme l'Affreux. Nous y étions depuis dix minutes à peine, assis devant un saladier de vin chaud le long de la balustrade qui sépare les consommateurs des danses, qu’un remous se produisait dans ce public d'ouvriers endimanchés, d’apprentis de métiers vagues et de toutes les prostitutions.
Un groupe venait d'entrer qu’acclamaient les autres groupes. Les danses avaient cessé, on se levait des tables pour aller serrer les mains des nouveaux arrivants, du nouvel arrivant, plutôt, car c'est au même individu que s’adressaient les petits signes de mains des gigolettes en cheveux etles tapes amicales des hommes en cottes velours et en com-
Une Puissance 465
plets à carreaux. Les deux gardes de Paris de service s'étaient inconsciemment redressés; l'entrée de M. Loubet dans le bal en aurait moins remué l’assistance.
« C'est lui, c’est le Môme, me disait le tenancier à l'oreille. Est-il assez laid, regardez-le. »
C'était un gars de vingt-deux à vingt-trois ans au plus, petit, trapu, basisur pattes, avec de larges épaules et un buste trop long par rapport aux jambes, mais carrément assis sur des hanches énormes. Les genoux cagneux, les mollets en saillie sous la cote de toile bleue et des épaules houleuses en faisaient une sorte de Mayeux, mais :1l s’émanait de cet espèce de nain une impression de force qui s’imposait. Le Môme l'Affreux était blond, d’un blond roux qui lui tavelait la face de taches de son. C'était, sur un cou de taureau, une gueule camuse et prognate de chien bull. Il en avait le nez renifleur aux narines évasées, les dents offensives, les mâchoires pesantes et le mufle court. Les yeux ronds aux prunelles vides et noires, comme vernissées, le front étroit et les oreilles fuyantes très écar-
tées de la tête complétaient l’homme, et c’estce laideron dont s’affolaient les femmes et qui terrorisait les faubourgs.
« Hein! le mérite-t-il son surnom? L'est-il assez, affreux? » soulignait Beaudarmon.
J'acquiesçai d'un signe de tête. Le Môme était d’une laideur angoissante d’avorton et de monstre, mais dans son torse et tous ses membres disproportionnés s’affirmait une vigueur attirante.
Le Môme s'était assis à une table, immédiatement assiégée et entourée d’amis. Le Môme n'était pas entré seul. Une fille l'accompagnait, toute jeune encore, d'une maigreur ondulante sous les longs bandeaux plats à la Cléo de Mérode; toute jeune mais déjà fanée avec le rose fiévreux de ses lèvres et la cernure meurtrie de ses yeux, l'air teigne, mais aguichante d’un charme morbide et capiteux de vice faubourien. La fille, très fière d'accompagner le Môme, promenait autour d'elle un regard de défi et semblait braver les autres femmes.
« Sa maîtresse ? demandai-je à Beaudarmon.
— Une de ses maîtresses! Le Môme ne les compte plus et c'est la plus rosse de toutes, Marie Loutas, une fille qui a déjà fait tuer deux hommes et qui sait jouer, il faut voir comme, du rigolo et du surin. Ah! voyez si elle crâne d’être avec le Môme! Le roi n’est pas son cousin. »
Trois autres gardes du corps escortant le couple étaient entrés avec lui, deux voyous, deux aminches en cotte de velours et en tricot de chasse et un homme assez élégant, lui, d’allures. Le melon cape rabattu sur les yeux et le col du pardessus relevé trahissaient le désir de garder l’incognito ; la coupe des vêtements, la moustache longue et soignée, la délicatesse du teint et l’aisance des mouvements, d'une brusquerie voulue dans ce milieu, dénonçaient un homme d’un monde tout autre.
Une Puissance 167
< Et celui-là, vous le connaissez ? faisais-je en désignant l’homme.
— Non, c'est la première fois que je le vois.
— Un barbeau de la haute, sans doute?
— Je ne crois pas. c'est plutôt un curieux, un voyeur. Entre les pattes du Môme, il est en bonnes mains.
— Et là-bas, ce groupe d’hommes bien mis, l’air commun mais cossu, avec trois femmes assez élégantes.
— Des Marseillais. Ils sont toute une bande. De fins travailleurs. Ils font l’entôlage et aussi la traite des blanches: ils sont ici pour pêcher des mômes. A éviter.
— Des mômes ! Je ne vois guère que des fillasses. Ces gueules fardées, ces cheveux ramenés en oreilles de chien, tout cela pue la basse prostitution.
— Oui, tout ce qui danse là, c'est l'écume des boulevards extérieurs, mais il se glisse parfois dans cette tourbe des petites ouvrières en rupture d'atelier, et du jeune et du beau, de la chair fraîche en quête d'aventures et surtout en mal de curiosités.
Tenez, regardez-moi ces deux-là qui valsent ensemble! Est-ce assez jeune et mignon? Le Môme qui s'y connaît ne les a pas ratées. Voyez s’il zieute sur le couple, je suis sûr que ça n’a pas plus de trente ans à elles deux. »
Deux fort jolies filles, en effet, venaient de faire leur apparition dans le bal. Elles y révolutionnaient tous les mâles. Tous, à tour de rôle, venaient leur demander des danses. Doucement enlacées, les mains à la taille l’une de l’autre, les deux danseuses s'étaient appuyées le long de la balustrade et déclinaient l'offre des danseurs. Elles ne dansaient
qu'ensemble.
Merveilleusement appareillées, l’une brune, l'autre blonde, et toutes les deux éclatantes de fraicheur, les deux amies se sentaient le point de mire de toute la salle et jouissaient de l'effet produit. Toutes les deux, minces, avec des hanches et des jeunes poitrines déjà bien dessinées, mettaient au milieu de toutes ces faces vicieuses et flétries un vision de
Une Puissance 4169
jeunesse lumineuse, la blonde surtout dont la chevelure presque argentée casquait, on eût dit, d’or lunaire, un visage encore puéril, éclairé de deux yeux de candeur.
« Et voyez, le Môme ne les a pas manquées. Il les emmène presque de rife à sa table. »
En effet, le Môme l’Affreux venait de se lever et, traversant la salle, avait abordéles deux jeunes filles. Comme elles résistaient, il avait pris la blonde par le bras, et le couple maintenant le suivait. Il les conduisait à sa table. Les deux jeunes filles s’y installaient dévisagées par Marie Loutas et complimentées par tous les hommes. Le Môme d'un geste écartait les mains qui s’enhardissaient familières, et les deux jeunes filles s’apprivoisaient, rassurées maintenant par la présente de l’homme à longue moustache blonde et au pardessus de coupe anglaise.
« Parbleu! il raccroche pour le type. Quelque gonce à la hauteur, friand de viande fraîche. Ah! il en vient ici plus souvent qu’on ne croit, des rupins en quête de primeurs, et ça, c'est la pire concurrence, ça jette les sigues comme nous les thunes. Quand je vous le disais, les voilà amorcées. Le type saura ce que ça lui coûte, car le Môme ne travaille pas pour rien. »
En effet, les petites riaient aux éclats, attablées avec le Môme et sa société.
« Rien à faire ici. Quelle dèche, on nous y reprendra, hein, Marius! »
C'était le groupe des Marseillais qui se retirait. Eux aussi avaient jeté leur dévolu sur les deux nouvelles venues, mais le Môme leur avait coupé l’herbe sous le pied.
« Faut-il qu’on vous conduise à la gare? prenez le deuxième boulevard à droite», criait le Môme entre ses mains réunies en porte-voix devant sa bouche.
« Et ils ne rouspèêtent pas, me disait le tenancier., ils ne se sentent pas chez eux, et le Môme ici est chez lui. Il n’y a pas de danger que Philibert s’y risque. Allez, ce qu'il y serait débarqué. »
Mais un autre groupe de trois hommes venaient de s'installer non loin de nous et m'intriguait.
« Mais c'est le jour des gens chic! Regardez-moi ces trois-là. »
Et j'indiquai les nouveaux venus au tenancier, mais Beaudarmon après un rapide coup d'œil :
«< Mais je les connais, c'est Biscuit qui les mène. Biscuit, le pisteur dont je vous avais parlé; un brave gonce, une crème, oui, le plus petit des trois au teint clair, aux yeux si vifs. Ah! il est fringué, sa clientèle le soigne.
— Et les deux autres ?
— Chut! oh! ceux-là c'est toute une histoire, chut, ie vous conterai cela, quand ils seront dehors.
— Le grand brun est bien joli homrne.
— Je vous crois, il a du sang de roi dans les veines, un grand nom historique.
— Mâtin! Et l’autre!
— Très connu dans le monde des courses.
— Et que viennent-ils faire ici?
— Ah! Voilà. Ne cherchez pas la femme, ce ne sont pas précisément des petites que viennent chercher ces messieurs.
— Mais, Baudarmon, vous m'intriguez.
— Ah! si la Mélie était là, vous la verriez les engueuler. Elle a un flair pour les dégotter.
— Ah! le Môme les connaît. Voyez. Il leur fait des petits signes.
— Oui, et ils sont assez embêtés de nous rencontrer là. Ils nous connaissent. Ils sont venus faire un jour une fête chez moi et je les ai priés de ne pas revenir, je ne tiens pas à avoir le petit Parquet dans les jambes. Ils doivent vous connaître
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aussi, car, voyez, ils se font la paire, ils s’en vont... Non, tiens! ils vont rejoindre les autres, ils connaissent le type au Môme, j'aurais dû m'en douter. Oh! ma chère! tout ça, c’est de la même combinaison. Ils font des grâces aux deux petites; naturellement, paravent de famille, battons comtois, mesdames, à moins qu'ils ne lèvent pour quelques vrilles de leurs
amies. C'est assez le genre de la maison. À ce métier-là Biscuit doit se faire de bonnes journées, m'étonne plus qu'il soit si bien frusqué. Tiens, Julot et Thomas dans le fond. Saisissez les petits coups d'œil. Tout ce monde là se connaît. C'est un rancard d'amour. Tout s'explique. Ah! bien, si la Thérèse et la Mélie se doutaient de ça! Pour amarré, c'est bien amarré, et un demi-sel n’y verrait que du feu. Na-
turellement ils sortent. Tout ce monde-là va fusionner dehors et le Julot et le Thomas se cavalent derrière sans en avoir l'air. Allez, allez, mes potes, ramasser les sigues, c’est moins dur à gagner que de débarder au canal! »
Le tenancier, replongé dans son élément jusqu’au cou, jubilait et argotait à plaisir, ses yeux pétillaient d'une joie canaille. Le groupe du Môme, Marie Loutas et les deux petites, Biscuit et les deux inconnus qu'il pilotait venaient de quitter le bal. Julot et Thomas, eux, n'avaient fait que paraître et disparaître.
« Sortons aussi, me disait Beaudarmon, je suis curieux de savoir où ils vont. Ce qu'ils vont faire, je le devine, mais suivons-les en douce; le Môme est sur l'œil. »
La Traite des Blancs.
« Mince d'automobiles! Quand je vous disais que c'était du rupin. »
Beaudarmon me désignait deux Panhart arrêtées à l'angle de l'avenue de Choisy et de l'avenue d’Italie. Les deux chauffeurs, pareils à deux otaries dans leurs vestes caoutchoutées causaient d’un siège à l’autre. La lente remontée des ouvriers, rentrant du Centre par les larges avenues, s’essaimait en groupe de curieux autour des deux autos de luxe. Le Môme l'Affreux, les deux petites, Biscuit et les deux inconnus, les deux gars aussi du faubourg du Temple, venaient de s'engouffrer dans le restaurant d’angle:
« Et sûr qu’ils ont demandé le salon rouge, go-
La Traite des Blancs 473
guenardait le tenancier, mais n’y allons pas. Le Môme a dans le nez les patrons de taule. Moi, il me supporte encore parce que, dans les débuts, je lui en ai fait gagner, mais il serait trop heureux d’avoir un prétexte. Entrons dans ce bar, c’est un peu ouvrier, mais nous y serons mieux pour causer. Vous désiriez qué je vous renseigne, je suis votre homme d'autant plus que d'ici nous les verrons sortir et c'est la sortie qu'est vraiment marrante. On voit alors tout ce qu'ils ont dans le bide. »
Et quand nous nous fûmes assis dehors :
« Les deux types à la hauteur que pilotait Biscuit, tout ce qu'il y a de plus chic. fl y a pas besoin de ticquer dessus longtemps. Le pognon, ça se sent tout de suite. Celui qui a une belle gueule (mince! qu'il devait être giron à quinze ans, le môme), c'est le duc d’ M...; l’autre, son ami (ils font ensemble leurs frasques), c’est Trois-Etoiles, qui fait courir aux courses. »
Et le tenancier me glissait dans l'oreille deux noms très connus du monde parisien.
« Des goûts et des couleurs, vous savez, moi je trouve que chacun est libre. C’est pas dans le métier que je fais qu’on peut faire la petite bouche, mais je peux pourtant pas, pour les beaux yeux de ces mes- - sieurs, m'exposer à une descente chez moi. Aussi, quand le duc s'est amené, il y a treize mois, à ma taule avec toute une bande de galopins dont l'aîné n'avait pas plus de vingt ans et qu'ils ont demandé un sslon particulier, j'ai tout de suite vu de quoi il retournait. Comme ils ont demandé des dames, j'ai pas pu refuser la taule; et pour de la dépense, ils en ont fait: champagne et tout. Mais, au bout d’une heure, les gonzesses sont redescendues en se marrant et m'ont dit : |
« — Patron, pour ce qui se passe là-haut on n'a pas besoin de nous. »
« Et alors je me suis mordu les pouces et, si j’avais pu, je me serais mordu les coudes, parce que je tiens, moi, à l'honneur de ma maison, que ma taule est une taule bien tenue, et que c’est pas là mon genre de clientèle. Et puis, voyez-vous, monsieur Ménard, ce genre d'histoires-là, ça donne barre aux gonzesses sur vous. Un bon patron ne doit jamais être en état d'infériorité vis-à-vis de ses pensionnaires, Quand on prête sa taule à ces espèces de cérémonie, pour ces . sacrés chameaux de gonzesses, c'est kif-kif comme si l’on en mangeait.
« Aussi, vers les minuit, quand le duc a raqué les deux cents balles de la dépense, je l’ai prié en douce de ne pas revenir. Croyez bien que je m'en foutais, mais en province tout se sait et ça peut jeter un mauvais renom sur une maison. »
Il y eut un silence. Beaudarmon, songeur, remuait le barège de son absinthe. Il remuait aussi des souvenirs, car, tout à coup, en parlant à lui-même:
« C'est pourtant des combinaisons qui rapportent, et qu'on touche gros, surtout avec des rupins de ce tonneau; et même quand on leur serre un peu trop la vis, la plupart du temps ils ne portent pas plainte.
« Ainsi, moi, qui vous parle, monsieur Ménard, avant d'être patron, dans le temps j'ai été lutteur et un fin lutteur et même un beau lutteur. J'étais musclé, cambré avec des pectoraux et des biceps, je ne vous dis que ça, les cheveux frisés comme ceux des statues et pas un poil de barbe au menton.
« La moustache ne m'est venue que très tard.
« Nu, j'avais l'air d'un marbre et j'ai donné plus d'une séance aux Beaux-Arts. Je faisais Paris, la province, les fêtes d’un peu partout ; mais je tenais pas à m'éloigner de Pantruche. J'avais là deux mistonnes au pognon, une chanteuse de café-concert et une femme dans le commerce, une grosse épicière
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du faubourg du Roule qui s’occupait de moi, et je me souciais pas de les quitter.
« Parmi les copains de lutte, il y avait un nommé Zidore, un beau brun dans mon genre, mais plus
mignard, toujours bien frusqué, des cravates tirant l'œil et des grimpants battant neuf, qui, lui, n'avait pas de femmes et prenait son argent l’on ne sait d’où. Il avait du bien de chez lui, qu'il disait, et faisait la lutte pour sa rigolade.
« Un jour (nous étions en parade à la fête du Trône et, la veille au soir, il était venu un tas de
Cris
rupins à la représentation et même que trois d’entre eux avaient payé une tournée à toute l’équipe), Zidore me prend à part et me dit :
€< — Minoche, veux-tu gagner un sigue à presque rien faire ?
« — De quoi qu'y retourne ?
« — C'est pour venir poser chez un peintre. Tute déshabille:, tu te mets à poil et tu donnes la pose.
« — Une heure sans bouger, t'appelle ça ne rien faire ? N'y a rien de plus esquintant. |
« — C'est pas comme à l'Ecole des Beaux-Arts, c'est chez un peintre de la haute. Tu donnes la
- pose à peine dix minutes. Le reste de l'heure, tu pictes du vin sucré et tu croûtes des gâteaux en te roulant sur les divans.
« — Ton peintre, c'est-y pas le petit blond qu'était avec les deux autres riflots, qui nous ont rincés hier ? »
« Je venais de me rappeler qu’un des trois types m'avait mordu cher des châsses et du coude, et une gourance me venait :
« — Oui, c’est celui-là. Pourquoi tu me demandes ça ?
< — Pour rien. Tu poses chez lui, toi, Zidore ?
«< — Et souvent, et il casque bien.
..« — C'est ce que t'appelle avoir du bien de chez toi! Et il ne fait que peindre, ton peintre, et il ne palpe pas? Il a plutôt l’air d’un modeleur. Allons, parle franchement. Dis-moi ce qu'il en est.
« M.....! s’interrompait-il tout à coup. Voilà la Limace qui déboule d’un fiacre. Sûr que la Mélie n’est pas loin. Si elle chipe son homme où il est, il ne va pas y en avoir du pétard! »
Un fiacre fermé venait de s'arrêter presque visà-vis le restaurant. Le petit voyou, entrevu l’autre soir chez le bistro du faubourg, en avait refermé vivement la portière. On sentait dans l’intérieur de la
TRE T — a .- LR r
G. BOTTINI. SIMON, SC.
Le Môme l'Affreux.
AC
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voiture, derrière le store baissé, quelqu'un qui se cachait. | |
La Limace nous voyait et se dirigeait vers nous. Le petit gars touchait le coin de sa casquette :
«< Pardon, excuse, monsieur Beaudarmon, vous n’auriez pas vu le Thomas? La Mélie le cherche. Tout ce qu'il y a de plus pressé. Sa vieille vient de tomber d'un coup de sang.
Il est parti depuis midi avec Julot, l’homme à Thérèse. Vous les auriez pas vus par là ?
— Thomas? Si fait. Il a quitté le guinche, il y a près d’une heure, avec Julot et un autre. Ils étaient trois. Ils ont dû prendre le chemin de fer de Ceinture. »
Et se tournant vers moi :
« Est-ce qu'ils n'ont pas dit qu'ils allaient à Auteuil ?
— Ah! nous voilà frais! faisait la Limace. Merci bien, monsieur Beaudarmon. »
Et, sur une brève poignée de main, en trois enjambées, il regagnait le sapin. Une main de femme ouvrait précipitamment la portière, le gringalet s’engouffrait dans le fiacre et le cheval repartait au grand trot.
Le tenancier se frottait les mains :
« Là, cours, ma belle. Cherche ton homme. »
Et un gros rire secouait sa large face.
« Le Thomas m'en doit un cierge! La Mélie était fille à l’arranger. Moi, je trouve qu'entre hommes faut toujours se soutenir. Notre vraie ennemie à nous, voyez-vous, c'est la femme. Ah ! les femmes, faut être patron de taule comme moipourles bien connaître... Tiens! les autres qui sortent maintenant.
Ah! le Thomas l’a parée belle, Cinq minutes plus tôt, il y avait de l’abordage. »
La société du Môme sortait du restaurant. C'était des poignées de main et des protestations d'amitiés :
« À lundi prochain sans manque, on se retrouvera lundi. »
Le duc de M... et Trois-Etoiles remontaient dans leur auto. L'inconnu au melon cape venu avec le Môme prenait place auprès de son chauffeur. On mettait les deux petites en fiacre :
« À lundi, mes poules, et n'y manquez pas, Toute la fête et du beau pognon pour vous. »
C'était le Môme l'Affreux qui dirigeait les départs. Thomas et Julot, appelés par le duc de M..., écoutaient les dernières recommandations. Ils vien-
draient aussi.
Retiré un peu à
- l'écart, Biscuit assis-
tait à ces adieux, in-
différent et philosophe.
Et les autos s’é-
/ @) branlaient, le fiacre A { détalait. Les gars demeu-
raient en tas devant le restaurant, sur le bord du trottoir, en souverains maîtres de la place.
Beaudarmon les sifflait. Le groupe le.
vait la tête et se dirigeait vers nous :
< Bonjour, le Môme, bonjour les autres.
Eh! dis donc, Thomas, ta femme te cherche.
— La Mélie?
— La Mélie. Elle est venue en fiacre avec la Limace, je les ai envoyés à Auteuil. »
Toute la bande s’esclaffait :
« Hein! crois-tu qu’elle a de l'astuce? déclarait Julot. Venir nous ferrer jusqu'ici.
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— Ah! elle a du flair », opinait Thomas.
Et se tournant tout à coup du côté du Môme:
« Dis donc, toi, sois un poteau. Ne va pas lui bonnir la combinaison, elle casserait tout, tu sais. »
À quoi l’Affrèux avec un regard de coin :
« Pour qui me prends-tu? Pour un fumier ? Est-ce que je donne mes sociaux! »
Et les deux gars de Ménilmontant montaient sur le premier tramway. Le Môme l’Affreux daignait alors nous apercevoir.
« Ah! c'est vous, patron, et il secouait la main de Beaudarmon. Vous voilà du quartier? Vous êtes en remonte ? Il y a de la poule, hein! par ici. Vous avez vu les deux petites? Vous savez chasse réservée. Regardez-les, mais n’y touchez pas, c’est le blot à bibi, gibier interdit. Venez-vous, les autres. »
Et, pirouettant sur ses talons, il enfilait l’avenue de Choisy. Tout à coup il se ravisait et revenant sur ses pas :
« Dites donc, patron, quand vous verrez Philibert, dites-lui de ne pas se jeter dans mes pattes. Je l'ai assez vu. Tout gros qu'il est, je le mangerai! J'aurai sa peau ! vous m’entendez. J'aurai sa peau ! »
Biscuit était demeuré de l’autre côté du trottoir. D'un clignement de cils, le tenancier lui avait fait signe d'attendre. Les autres partis, l’homme venait s'asseoir à notre table :
< Bonjour, Biscuit, faisait le tenancier en tapant familièrement sur l'épaule du gars. Ça va les affaires ?»
Et se tournant vers moi :
« Je vous présente mon ami Biscuit, un brave garçon. Celui-là même que je vous avais parlé pour votre tournée des grands ducs. C’est franc comme l'or. Vous pouvez vous fier à lui, et il connaît son Paris dans les coins. Je vous recommande Biscuit, la crème du faubourg, et dans les prix doux pour les amis: trois thunes pour la soirée et cinq
pour la journée, et prend pas moins de deux sigues aux carafes. Dis donc, Biscuit, avec qui t'étais tout à l'heure? Des lopes, hein!
— Naturellement.
— Et le grand brun qu'était avec le Môme ?
— Ça marche aussi dans la combinaison; mais ça vient surtout pour les mistonnes. Il lève pour le compte d'une rupine, une qui est au théâtre et qu'en pince dure pour les mômes. On doit se retrouver tous au bal des Vaches, lundi, au Point-du-Jour. Il doit même y venir des mistonnes du grand monde, une marquise et une actrice du Français. Elles viennent en curieuses. Mais on doit finir la fête entre quatre murs dans une villa qu’a louée un de ces messieurs à Billancourt. Ah! ce sera une belle par- tie! Vous devriez venir voir ça. Il y aura, au moins,
quatre automobiles. C'est du vrai monde. »
Les deux Zidores.
Le Marché aux chevaux du boulevard de l'Hôpital, derrière la gare d'Orléans, sa grande cour pavée enclose de grilles dominant en terrasse le boulevard Saint-Marcel, son mouvement, ces allées perpétuelles de bêtes et de gens d'écuries, ces groupes de gros maquignons ventrus, membrus, cossus, le verbe haut et la mine colorée, leurs marchandages et leurs interminables pourparlers autour des boxes, la masse bleu sombre de cette foule en longues blouses des foires de Normandie, la promenade des curieux derrière les croupes moirées des bêtes à vendre, les
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bras nus des lads et la présentation au trot et au galop des hongres et des juments, la crinière tressée, la queue relevée par un gros nœud de pailleaux mains des seconds garçons, les acomptes donnés et les marchés conclus à l’ombre des buvettes et, dans le brouhaha des claquements de fouets, des boni-
ments et des jurons, le hennissement d’un demisang en gaieté ou la ruade imprévue d'un Jeune poulain, cette symphonie de bruits et de couleurs quiest le marché aux chevaux du boulevard de l'Hôpital.
Biscuit m'en faisait ce mercredi-là les honneurs. Beaudarmon, rappelé à Meaux, m'avait confié au pisteur :
« Puisque ces petites promenades-là vous intéressent et que vous avez la curiosité des filles de cla-
ques, Biscuit vous en fera voir de drôles. Il n’a pas son pareil dans Paris. C'est en sortie qu’il faut connaître ces dames. À la maison elles se ressemblent toutes ; il y a que la couleur des cheveux qui diffère; c'est toutes les mêmes vaches en peignoir. Mais, une fois dehors, ça fringue et ça se requinque, ça ne vit vraiment que les jours de ballade. C’est alors que vous les poissez sur le tas, rigolant comme matelots en bordée et satisfaisant, chacune, sa petite passion et son vice. Il y a les marchandes d'ail qui vont rejoindre leurs gousses, ça se carre à Montmartre; les sentimentales ont un petit homme et vont à la campagne filer le parfait amour; il ya les chahuteuses que vous trouverez au bal des Vaches ou à Nogent, chez Convert; les veuves, celles qui cherchent à se marier par besoin de tendresse; la groseille à maquereau, la mistonne à béguins. Celle-là sait où trouver les hommes, les gros et les beaux, et ce n’est pas loin d'ici; mais il y a les jours. Il faut les savoir. Biscuit vous y conduira.
— À toi, le pisteur ?
— C'est bien changé, monsieur Beaudarmon.
— Ah! parbleul! ce n'est plus comme de mon temps. Mais il y a encore de la sœur. C'est vrai qu'autrefois il y avait moins de vrilles. »
Et, là-dessus, le tenancier nous avait quittés pour aller prendre soù train.
On n'éveille pas impunément ma curiosité.
Le mercredi suivant, deux jours après, j'errais avec Biscuit sous les abris du Marché aux chevaux. Des blouses, des blouses, des hautes casquettes et encore des blouses, mais pas la moindre jupe de femme, rien que des robes pommelées, alezanes, bai cerise ou bai brun, de chevaux, d'étalons et de juments.
« Je vous le disais bien, monsieur Ménard, ce n'est plus ça. C'est bien changé. Autrefois c'était
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aussi le marché aux hommes et les mistonnes en mal d'amour venaient y faire leur remonte. Mais les femmes n'aiment plus l’homme, monsieur Ménard. Tous ces chameauxlà préfèrent se marier entre elles. Dans les maisons, ce sont tous des petits ménages. C'est qu'il y a des gonces aussi si rosses et si tapeurs! Comme ça, les femmes sont plus tranquilles :
elles mettent en commun les profits et les pertes, font des économies et, les jours de sortie, elles vont diner ensemble, comme des rupines, à Ville-d'Avray ou sur les bords de la Marne, à Nogent. Ça se fait servir en cabinet particulier et, au dessert, ça fume des vrais londrès, comme des marquises. Chacune paie sa part, de sorte qu'il n’y a pas de chipage, et, plus tard, si ça tient, si les caractères s’arrangent, on a l'espoir de se retirer un jour et de vieillir ensemble dans une petite villa, avec kiosque et jardin, soit à Asnières, soit à Colombes, en honnêtes femmes, comme des rentières, en ne voyant que des gens bien. Voilà ce qu’elles ont toutes dans l'idée, monsieur Ménard. Si c’est pas renaudant. Ah! la partie n’est plus belle pour les barbes. IL y a pourtant de beaux gars ici. Regardezmoi ces cous de taureaux, ces épaules et ces moustaches. Ah! ces dames peuvent s’en passer des béguins.
— En effet! »
Et avisant un grand gaiïllard de trente-cinq ans, déjà mûr, mais d'une telle régularité de profil, qu'il imposait l’idée d’un Apollon brun :
« Qu'est-ce que c’est que celui-là ?
— Celui-là, c'est toute une histoire. Un des plus forts marchands de chevaux de l’avenue de Saint-Ouen. Il a drôlement fait sa fortune, allez! On peut dire qu'il n’a eu qu'à se baisser pour en ramasser. Dans le temps'il marchait dur dans la combinaison.
— Vous dites ?
— Ah! aujourd'hui il est marié, père de famille, tout à fait rangé des voitures. Il a frisé la cour d'assises, mais une lope l'a paré. L'affaire a fait du bruit dans le temps. C'est un ancien lutteur. »
Je me rappelais vaguement l’histoire commencée l’avant-veille par Beaudarmon :
« Il ne s'appelle pas Zidore?
— Si. Comment que vous le savez? »
Je résumais à Biscuit mon entretien avec le tenancier.
« Parbleu! c'était lui! s'esclaffait le pisteur. Il voulait emmener Beaudarmon chez son type. C'était un peintre hongrois, tout à fait de la haute, et des millions, monsieur Ménard. Il peignait pour la frime, au fond, il se rinçait l'œil. On organisait des fêtes, chez lui; des gonces et mistonnes à poil, des orgies romaines, est-ce que je sais, des messes noires. C'était Zidore qui rabattait. Ça se passait à Passy dans un hôtel au milieu de grands jardins. Les voisins n’y voyaient que du feu. Zidore avait ses petites et grandes entrées dans la taule : il s’amenait là à toutes heures de jour et de nuit... Une nuit que le patron était absent, il y a amené des nettoyeurs de
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cambrousses, toute une bande de fins monte-en-l'air et, quand le singe a rappliqué, il a trouvé tout chambardé : les appartements du premier et du rez-dechaussée étaient rincés comme une bouteille. Les bibelots, les tableaux, un tas de vieilleries et de trucs à la manque qui valent des prix fous, vous savez, de ces brimborions dont on donnerait pas deux thunes et que les rupins se disputent à coups de talbins, tout ça avait été cueilli comme des fraises et. envoyé chez les grands fourgues de Londres.
« Pensez si le Hongrois a poussé des cris de putois ! Il a porté plainte, pensant pas à Zidore et, quand l'enquête a fait secouer le gonce, il était trop tard: l'instruction a suivi son cours. Zidore n'a pas donné les autres, mais il a jaspiné chez le curieux. Il a bonni quelles poses il donnait chez le Hongrois et ce qu'illui posait entre temps. Le Hongrois a été appelé chez le juge et d'autres aussi, car il n’y avait pas que lui à
ces fètes. Il y avait d'autres rupins d'invités et des gonzesses de la haute qui se marraient comme des folles devant tous ces types à poil. Bref, le Hongrois a retiré sa plainte. Il y a eu des influences, des démarches : il y aurait eu trop de gens de compromis et des grosses légumes. Il y a eu ordonnance de non-lieu et Zidore en a été quitte pour trois mois de prévention. Il y a que les fourgues qui ont trinqué Jà-dedans, on a retrouvé les deux tiers des objets fauchés dans leurs piaules : une vengeance de gonce tondu de trop près par ces messieurs. De temps en temps faut bien que les moutons mordent les loups.
Zidore a cueilli là-dedans deux cents sacs qui lui ont permis de s'établir marchand de chevaux et de deve-
nir honnête homme. »
« Qu'est-ce vous foutez là, monsieur Ménard.Vous faites donc les foires maintenant? »
Une large main venait de se poser sur mon épaule. Je me retournai, j'avais derrière moi la face rubiconde et joviale de maître Isidore Ledru, le tenancier de Saint-Valery.
« Mince de Zidores. Vous arrivez comme mars en carême, patron, nous parlions de l’autre.
— Zidore la luttance ?
— Ou la cambrousse, ne pouvais-je m'empêcher de sourire.
— Vous savez ça aussi? monsieur Ménard. Vous allez vous faire cornancher. Il n'aime pas qu’on lui rappelle ça, vous savez. Bah ! il a joué serré. Il avait les atouts en mains, il a bien fait. »
Je ne pouvais m "empêcher de rire. Cette moralité de patron de maison close approuvant la mise en coupe réglée des vices du capital au profit des filles et des aigrefins, a toujours flatté mes instincts d'anarchiste.
« Et Philibert, me demandait Zidore, il y a longtemps que vous l'avez vu?»
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Je le renseignais en quelques mots.
« Oui, ça tourne mal pour lui. Paris va lui devenir difficile, soupirait le gros tenancier, il s'est mis le Môme l’'Afireux à dos. Mauvaise affaire pour lui. Vous êtes donc de la soce maintenant, monsieur Ménard? Vous connaissez Biscuit ? Il n'y a pas plus fin que lui. » |
Je lui racontais comment Beaudarmon m'avait présenté le pisteur. Je lui disais aussi ce que je venais chercher boulevard de l’Hôpital.
« Ah ! je vois que notre bétail vous intéresse toujours.
Vous en pincez pour la ménesse de claque. Dans le temps il en venait des flottes ici. C’est bien changé. Maintenant elles vont toutes se marier au marché à l'ail.
— C'est ce que je disais à monsieur, appuyait Biscuit. »
Mais, Isidore, se tapant tout à coup la tète :
« Il y en a une à la buvette du fond, là, près de la sortie Saint-Marcel. Elle est un peutoc, mais c'est bien le genre que vous cherchez: Fanny Mirette du Joubert.
— fanny! s'exclamait Biscuit. Elle sait pourtant ce que ses béguins lui ont coûté. A-t-elle été assez grugée et chablée par les hommes! |
— Mais que veux-tu? C'est plus fort qu'elle. Elle a besoin d'aimer, de protéger quelqu'un. Elle est à la buvette en train de régaler Nénest Hameline et Gros-Nez de Montron. Allez-y en douce, je vous rejoins. »
Et le tenancier rejoignait un groupe de blouses bleues en grande discussion.
Nous nous dirigions, Biscuit et moi, vers la buvette indiquée. Là, dans le préau même des trotteurs, une fille était assise, sous une maigretonnelle, devant un litre de vin posé sur une table.
Sanglée dans une robe noire à garniture de jais, juponnée de blanc, un gros nœud mauve sur l'épaule et, sur ses cheveux gras, un chapeau de vingt-deux francs, Fanny Mirette taquinait un pavé du bout de son ombrelle et, très rouge, écoutait lui parler dans le nez un grand maquignon attablé devant elle.
Un genou coulé entre ses genoux, l'homme se rapprochait à chaque parole et s’expliquait avec de drûles d’yeux, des yeux chavirés vers la chaîne de montre de Fanny et ses pauvres bijoux. .
< Ah! je sais que tu es une bonne fille. C'était toi qui étais avec Bibi des deux Moulins! Il m'a souvent parlé de toi. Vous êtes restés deux ans ensemble, et puis il t'a fait des mistouffes ; je sais ça, il s'est conduit comme un muffe. Alors tu l'as quitté et t'as bien fait. »
Et comme elle se taisait toujours, les paupières baiïssées, l’homme maintenant se blotissant tout auprès d’elle, et le bout de sa moustache lui chatouillait l’ourlet de l’oreille.
« Ah! tu sais, moi, je suis pas un pétardier. Je sais vivre. Je ne mettrais jamais les pieds à la boîte... J'ai déjà eu une femme en maison. »
A quoi la fiancée d’une voix inquiète :
« Elle t'a quittée ?
— Non. Elle est morte. »
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Et l'homme esquissait le geste d'essuyer une larme au coin de son œil sec : |
« Je l'estimais bien, c'était une bonne fille... dans ton genre. Tu lui ressembles, vrai, mais en plus jeune... Parole, je suis veuf et libre comme l'air. Si tu veux, c'est fait. Et puis que je saisles dégoiser, les chansons... Demande plutôt à Narcisse. Eh! Narcisse! prends-tu un verre ? »
Et hélant une autre longue blouse bleue qui passait :
« Eh! viens donc! C'est madame qui régale. Viens que je te présente à madame. »
Et comme la fille intimidée levait un œil sondeur vers le nouveau venu :
« Un beau garçon aussi. Regardez-moi ce coffrelà! faisait le premier assis en frappant sur l'épaule de l'autre. Et à prendre, aussi !... Nous sommes tous veufs, aujourd’hui, au Marché aux chevaux... Si Narcisse te plaît, je lui passe la main, c'est mon poteau. Je ne suis jaloux qu’après. Oh ! je suis un bon fieu.
— Ne l'écoute pas, c'est un ancien louchebem. Il te mènerait à l’abattoir. »
C'était maître 1sidore Ledru qui faisait son entrée sous la tonnelle.
La fille épeurée esquissait le geste de se lever.
« C'est pas des vannes à envoyer, grognait l'homme à la blouse bleue. Quand on est marchand de viande comme toi, on ne chine pas la boucherie.
— Allons, ne ressaute pas, Chasseur, je vous donne à tous deux ma bénédiction. À quand le mariage ? C'est moi qui arrose les accordailles. Garçon! Deux litres de blanc! »
Mais la fille intimidée voulait partir. Elle trempait à peine ses lèvres par politesse et se levait suivie du maquignon :
« En v'là des magnes ! faisait maître Isidore. Il ya
vingt ans que ça roule de taule en taule. Moi, je l’ai connue sans liquette ; et le jonc qu’elle a, c'est celui que les barbeaux ont bièn voulu lui laisser; car madame est à passion. Elle n’a pas loin de quarante berges, et elle les paraït, la gerce, et bien sûr que ce n'est plus pour ses châsses que marchent les gars. »
Et se versant un troisième verre en manière de protestation :
«< Puisque vous avez la curiosité de ces chameauxlà, monsieur Jacques, faites-vous donc conduire chez Adèle, le petit bar de l’avenue Lowendal, derrière l'Ecole Militaire. Vous en verrez de drôles, Pour une fille pas ordinaire, en voilà une pas ordinaire. Une débrouillarde, et qui a trouvé le joint. Une ancienne fille de taule; je l’ai eue quatre ans chez moi. Elle tient une brasserie de femmes et fait la traite des blancs. Tu sais bien où c’est, Biscuit ?
— Si je connais la piaule! Mais je suis pas bien dans la maison.
— ÂAlors, c'est moi qui vous y conduirai. Adèle et mon gnasse, c'est comme père et fille. Vous serez reçu là-dedans comme thez moi. ».
Le tenancier consultait sa montre : |
« J'en ai encore pour une heure. Voulez-vous aller m'attendre au café à l'entrée du Jardin des Plantes, vous serez mieux qu'ici, En vingt minutes de sapin nous serons là-bas. Vous êtes un social, monsieur Jacques, je veux que vous. ayez vu gas »