‹ La maison PhilibertChapitre 9 sur 18 · SC · texte numérisé non relu

SC

GRIMARD,

BOTTINI.

L'Ortie rouge.

Les Ecrevisses 65

vues, pécores, déclarait le gros homme essayant de reprendre son sang-froid.

— Mais nous n'avons pas dîné, se lamentaient Géraldine et Totote.

— C'est bien, collez-vous là, on va vous servir du poulet et des asperges. Mais, nom de Dieu — et Philibert sacrait comme un Templier — qui est-ce qui est de service ce soir ? Qu'est-ce que vous foutez toutes là ? Allons en bas, Juliette, Angélina !

— On y va, on y va, — faisaient les deux femmes. Elles sortaient en traînant les pieds. Rébecca croyait aussi devoir se lever et faire une sortie sensationnelle.

« Bon voyage, ronchonnaït Philibert, j peux pas la voir, moi, cette grue-là.

— Monsieur veut-il que j” descende pour voir? interrogeait la fille à mine d'institutrice.

— Non, Eugénie, restez avec nous; vous êtes une bonne fille, vous. Maintenant que l’ clan de la sainte pose a déguerpi et que nous sommes tous entre bons enfants, n'est-ce pas, Myrille? oublions ça et fêtons les asperges. »

La cuisinière venait de les servir, monstrueuses et molles, sur un plat rond percé de trous.

< Faites pas attention, monsieur Jacques; ce sont les revers du métier. Pas facile à mener, un troupeau de femelles, faudrait mieux commander un équipage à bord d'un brick marchand. Vous avez vu quelles vipères ! et quelles instinations à propos de cette pauv’ gosse de Myrille, qui est malade et qui n°’ dit rien. Elles lui en veulent toutes, parce qu'elle est la plus jeune. Belle maladie qui ne passera que trop vite, ces vingt-trois ans! Allons, ma femme, n° fais pas ta tête de la semaine sainte; faites risette à votre homme — et il aguichait du sourire et du regard la bossue attristée. — Hein, quelles asperges ! Qu'est-ce qui a été les choisir ce matin au

marché? C'est Bibi. Vous, Eugénie, décoiffez une autre Saint-Marceau. Qu'on boive à la santé de M. Jacques! »

Et quand il eut vu les visages un peu rassérénés autour de lui :

« Ah! mon copain!»

Et il envoyait par plaisanterie sa serviette à la figure de maître Ledru :

« T'en as de riches idées, toi? T’ as failli faire massacrer mes femmes avec tes écrevisses! »

Les Superstitions de Maitre Isidore Ledru.

« Eh! tu nous cours avec tes écrevisses! Si ton bazar est en l'air, c'est pas pour quatre cruchetacées que j'ai apportés à tes brebis. C’est pas une maiïson, c'est un hôpital que tu tiens. Elles sont toutes à l’iodure, à t’entendre. »

Et, aggravant la plaisanterie, maître Isidore Ledru criait à tue-tête avec un accent auvergnat :

« V'Ià l’rétameur, v’là l’ rétameur, apportez-lui vos casseroles.

— Dis donc, toi, quand t’ auras fini de débiner l'établissement! Si t'en veux pas, n’en dégoûte pas les autres! On peut t'entendre d’en bas. »

M”° Philibert avait pris une mine pincée.

« Voyons, madame Véronique, faisait le Normand se rendant compte qu'il avait été trop loin, faut pas prendre mes boniments de traviole.

Les Superstitions de Maître Isidore Ledru 67

« Nous avons la plaisanterie un peu lourde en pays de Caux. »

Et, joignant le geste à la parole, la grande blouse bleue passait un bras autour de la taille déviée de la patronne et l'attirait vers sa bouche, toute grasse encore de sauce et de vin.

« Eh! bougre de bougre! fiche-nous donc la paix et laisse la bourgeoise tranquille, menaçait Philibert, tu m'entends, Isidore, à bas les pattes et essuie ta gueule. Tu vois donc pas qu’ tu la dégoûtes, ma femme !

— J’la dégoûte? j' suis un peu plus dégoûté qu’ toi, tu sais!

— Monsieur Isidore! Philibert! » intervenait la bossue, raidie dans une crispation de tout son petit être. Myrille, effarée, s'était levée et pesait de toutes ses forces sur l'épaule du patron. Une querelle, pis, une rixe était imminente; les deux hommes, congestionnés, se mesuraient des yeux et se défiaient du poing.

La brusque entrée d'Anatole suspendait les hostilités :

« Une lettre de M. l'abbé Gromare, faisait-il en remettant un pli cacheté à Philibert, c'est sûrement rapport à la serre. »

Philibert l’ouvrait précipitamment ; une grosse joie détendait sa large face encolérée :

« Il la prend, lançait-il à sa femme à travers la table. Seulement il n'en donne que cent écus. J’en voulais cent trente; trois cents francs sont toujours trois cents francs. C'est bien, Anatole. Il y a du monde en bas?

— Mais oui, le receveur des contributions est là, le percepteur aussi. Il y a encore le secrétaire de la mairie et le capitaine d'habillement du vingt-neuvième. Ces messieurs sont dans le salon rouge, ils offrent du champagne à ces dames,

— Et qu'est-ce qui fait la salle commune?

— Il y a moi, faisait le garçon avec une mine ré jouie, je leur apprends à jouer au cochonnet. Oh c'est des amis à moi, y sont pas venus pour l volaille, y sont entrés pour m’ dire bonsoir. Y a charron, Picot l’ menuisier, Bennetot le tailleur d pierres.

— Bon, bon, bon. Consomment-ils, au moins ?

— Naturellement, mais c’est pas des princes, ; m'ont offert l’ café et l’ gloria.

— C'est bien. Myrille, faisait Philibert en se tour nant vers sa voisine, faudrait y aller, ma fille.

— C'est bon, patron, disait la rousse en se levan: docile, on y va.

— Et vous autres, quand vous aurez fini d’ baf frer! s’'emportait le gros homme en prenant à par. tie Géraldine et Totote, il y a déjà une heure que vous êtes là. Vous C en empiffrez-vous de ces asperges!

Vrai, vous en avez un estomac!

Ça n°’ vous dégoûte pas d'en avaler tant que ça?

— Oh! la la, s'esclaffait Totote, secouée par une idée drôle, si les asperges nous dégoûtaient, qu'estce que nous ferions chez vous, patron ?

— Ça, c'est tapé, » et le gros rire d'Isidore Ledru le secouait du talon aux épaules pendant que la bossue prenait un air rogue.

« Totote, j' vous mets à l’amende, »

Et, tout gourmé par son acte d'autorité : |

« Allons, mesdames, ilest “sn huit heures et demie, votre

Les Superstitions de Maître Isidore Ledru 69

place est en bas. J’ vous ferai monter vos desserts dans vos chambres. Géraldine, tu feras bien de monter chez toi te mettre de la poudre, t'as vraiment une sale gueule ce soir.

— Gueule pour gueule, gueule de raie ou gueule de mac, c'est toujours de la gueule de poisson. »

Et, heureuse d’avoir rivé son clou au patron, Géraldine faisait boufler les plis de son peignoir et se retirait sur une révérence de cour à l'adresse de la compagnie :

« On n'est pas plus Régence, pouffait le tenancier cauchois. Tout de même, elles n’ont pas cet aplomblà à Saint-Valéry-sur-Caux. Mes compliments, Philibert, tu dresses bien ton bétail. Pour un personnel éduqué, tu l’as |” personnel. »

Philibert estomaqué ne soufflait mot. Les accords d'un piano mécanique montaient par bouffées jusqu'à la pièce où nous étions. Des valses moulues à la manivelle emplissaient la maison de réminiscences de Strauss et de Métra, une vague atmosphère de second Empire démodait élégamment l'établissement Philibert : on dansait en bas.

Dans la salle à manger un silence pénible pesait.

« Voyons, tu vas pas t'éluger pour deux ou trois mauvaises raisons de tes macaques, concluait la philosophie du gros Isidore, tu sais combien les femmes sont teignes ! Quand une commence, toutes s'y mettent. Tu n’ diras pas que c'est mes écrevisses qui leur ont monté!” bourrichon. Ça, c’est certain, y a du tintoin ce soir à la maison, mais j’ sais bien pourquoi, moi! T’ auras la guigne comme ça jusqu'à demain matin, — et le Normand prenaït un air mystérieux, — et tout ça par rapport à la visite du ratichon.

— Quel ratichon?

— Voyons, n’joue pas au plus fin avec moi, Philibert, la robe noire qu’ t'avais tantôt dans ton parc! Je n° l’ai pas rêvé. T” étais bien avec une soutane

dans l’ fond de ton potager, tu lui faisais visiter Je ne sais quoi, mais j’ n'avais pas la berlue. Un grand maigre tout noir et sec comme une trique, l'air d'un vieux corbeau empaillé.

— L'abbé Gromare? Mais il était venu pour acheter ma serre!

— Pouquoi qu'y soye venu, ça n’me regarde point. Y serait même venu pour ces dames...

— Ah! monsieur Ledru! s’indignait M"* Philibert qui avait de la religion, pouvez-vous dire ?.…

— Avec ça qu’ ça serait l’ premier! Vous croyez donc qu'y s’en passent parce qu'ils ont un goupillon?

— Monsieur Ledru!

— Isidore, intervenait Philibert, j’ te prie de modérer tes expressions, ma femme a été élevée chez les Dames bleues d'Orléans et mes deux filles sont au couvent. Tu nous froisses.

— Poire d'angoisse, ma paroisse, concluait d'un haussement d'épaules le Normand qui avait le goût des allitérations. C'est bien, on surveillera ses paroles pour vous complaire, Madame Véronique, mais un bon conseil. Si portée que vous soyez pour les curés, les bonnes sœurs, les scapulaires, les chapelets, les images et tous les brimborions, n’ recevez point d’soutanes chez vous, rien de plus préjudiciable à des maisons comme les nôtres. Pour de bons curés, y en a de bons, mais c'est indépendant de ces messieurs, un vent de malheur leur souffle entre les jambes. Rien de fameux à attendre de leurs soutanes, l'église n'est pas pour rien près du cimetière.

— Qu'est-ce que tu bredouilles là? interrompait Philibert qui était impressionnable et poltron.

— J'dis c’ que j'dis et j’ peux vous en parler sciemment, tout luron que je sois et diseur de gaudrioles. J'ai dû changer d'établissement, que dis-je? de pays pour en avoir un jour amené un.

Les Superstitions de Maître Isidore Ledru 71

— Un quoi? demandait Philibert.

— Mais un entroqué, une de ces sacrées soutanes.

— Monsieur Isidore!

La bossue avait joint les mains.

— Oh! je ne lui en veux pas et c'est bien d' ma faute. Y n'y est pas venu d’ lui-même chez moi et c'est moi qui l'ai bien conduit : une farce d’ Noël, dont J'ai payé les marrons en beau dindon que je suis.

— Ecoute-le donc, disait Philibert, intéressé cette fois au récit de Ledru.

— La pure vérité! reprenait le Normand. J'étais alors à Bolbec et j'y faisais d’ l'or à cause des filatures. Ÿ en a des richards et des ouvriers dans c’ patelin-là! Eh bien, j'ai dû céder mon établissement. J” n'y faisais plus un sou, une maison achalandée où y m'arrivait de r’fuser du monde, les soirs de quinzaine surtout. Ah! ces soirs de paie! J'ai dû parfois demander du renfort à Rouen, eh bien, n, i, ni, fini. Du jour au lendemain j'ai vu la clientèle émigrer chez les concurrents, des sales bouzins de quat’ sous, à cause de cette maudite aventure de ratichon. D'ailleurs la v'là, je serai bref. »

Et quand le Normand se fut versé un verre d’eaude-vie Martel (sur un signe de Philibert, Héloïse avait apporté la bouteille, dès ces dames sorties) :

« Voilà. C'était en quatre-vingt-douze, aux environs de la Noël, je revenais de Bargueville, une commune à quatre lieues de Bolbec où j'avais été voir un cheval à vendre. Dans notre pays on maquignonpe toujours un peu dans l’ métier ; que ça soit de la femme ou de la jument, on est toujours en remonte. Je r'venais donc de Bargueville. Il pouvait être sur les six heures du soir et il tombait une petite neige fine qu’on aurait dit d’ la fleur de farine, tant elle était molle et douce; elle floconnait comme de la ouate à travers les cavées, et le plateau des fermes en était tout blanc. C’te sacrée neige me mouillait la

figure, car le vent chassait justement dans mon cabriolet. Pas un piéton sur la route et j m’ faisais vieux sous le tablier de ma guimbarde avec une jolie onglée au bout des doigts, mais j’ n'étais pas trop grincheux tout d’ même, vu la bonne affaire que j’avais bâclée sur le cheval. J'avais mis dedans mon cultivateur, comme toi ton ratichon avec ta serre; et ces choses-là, ça vous dilate toujours un peu la rate, n'est-ce pas, Philibert ?.…

« V'là qu’un peu avant la descente de Bolbec, en sortant de la hêtrée de Saint-Barnabé, qu’ est un petit village à deux kilomètres au-dessus d’ la ville,

j'avise quéque chose de gros et d’ tout noir, qui petonnait et se hâtait à cent pas d’ vant moi sur la route.

« — Qué qu’ c'est que ça? que j’ me dis, une vieille femme en capuche ou une douillette de curé? »

« C'était un curé et un gros curé même et qui s’ démenait et se hâtait, coiffé qu’on eût dit d’un fromage à la pie, tant son feutre à larges bords était déjà blanc.

« — Hé! Monsieur l’ curé! que j’ lui dis, c'est pas un temps pour vous et vous allez prendre mal. J’ vais à Bolbec, y a déjà une place pour vous dans la voiture, si l’cœur vous en dit.

Ce mr

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« Et j'arrête mon cheval, J'avait dit ça, histoire de rire, sûr d'avance qu'y me refuserait. Ces sacrés ratichons ont beau vivre, le nez dans leur bréviaire, j'étais connu d'eux tous, à dix lieues à la ronde. Pour eux, j'étais l’homme qui débauche leurs paroissiens, un dégreneur, et les filles engrossées qu'on compte par centaines tous les ans dans les villages! Si ça n'vous donne pas chaud, des raisonnements pareils !

« Faut croire que c’ curé-là ne me connaissait pas, car v'là qu'y me remercie et qu'il accepte. J’ n’en revenais pas. Il se hisse dans mon cabriolet, je l’aide, car il pesait, l’homme, et y s’installe à côté d'moi. En route j' l’ confesse ; confesser un curé, j'en rigolais tout seul. Celui-là allait justement à Bolbec, il desservait Saint-Barnabé et y était installé depuis quinze jours en remplacement de M'sieur l'abbé Soudry, nommé vicaire à Saint-Maclou.

« 11 venait d’Oulchy-les-Ecluses avec une vieille sœur qui t'nait sa maison, et, depuis une quinzaine dans |!” pays, n’y connaissait encore personne. J’ m'expliquais tout, M. l'abbé Barascud, (il avait un drôle de nom !) allait à Bolbec acheter quéques petites friandises pour mamzelle sa sœur; la vieille fille était gourmande, quoique dévote, et il fallait bien fêter Noël.

« — Ça tombe bien, M'sieur l’ curé, j'connais justement le meilleur pâtissier de Bolbec, j'vous descendrai devant, » et en même temps une idée farce me châtouille les côtes. Y n'connaïît pas la maison, que j me dis, si je |” menais chez nous? Oh! la sale gueule du ratichon, quand y s’ verra avec mes bébés, et la tête de ces dames si j’ leur amène ce corbeau d’'sacristie !

< Et c'était un samedi soir.

« C'était trop drôle, je n'y résiste pas. J’amadoue mon curé, j lui fais du boniment comme quoi que

j'étais établi aubergiste à Bolbec, une auberge bien achalandée, tenue par ma femme et mes filles, que j vivais là en famille aidé dans l’service par trois nièces et qu'y fallait qu'y descende chez moi prendre le verre de l’amitié et se réchauffer un peu, qu'y pouvait pas me refuser cette politesse-là, qu’ ça ferait tant plaisir à ces dames, bref, qu'une complaisance en vaut une autre, qu'il avait accepté une place dans ma voiture, qu'y n’ pouvait pas maintenant refuser un verre de punch, qu'y n° ferait qu'entrer et sortir, qu’ ça n°’ l’engagerait à rien: bref, je l’embricole si bien qu’y consent.

«< Nous arrivons d'vant la maison, j’ claque du fouet pour avertir le garçon et j'’aide à descendre mon gros homme. J’pousse la porte.

« — V'là l'patron! »

« La salle étuit justement pleine, ces dames en chemise de gaze et en peignoir de couleur, dix ouvriers de filature au moins, affalés sur les tables :

« — Mesdemoiselles, que j’ leur dis en clignant d’ l'œil, un peu de tenue. J’ vous amène un nouveau client, le curé de Saint-Barnabé, M. l’abbé Barascud... »

« Non! quelle entrée et quel charivari! Y en avait deux qui, de joie, étaient montées sur une table. Mina, une grande bringue effrontée comme une truie, en avait retroussé son peignoir.

« — L'abbé Barascud, t'as bien un nom pour venirici!

«<-- Non, mon cochon, t'as pas la trouille de t’amener ici par la porte de devant!

« — Cierge flambant, c’est par devant qu'entre monsieur le desservant !

« — T'en as une trogne!

« — Et de la bidoche! »

« Et ces demoiselles lui tapaient sur le ventre.

« — Barascud, embrascud, t'es bien un curé pour ici! »

Les Superstitions de Maître Isidore Ledru 75

« Et le pauyre homme, houspillé, pincé, tiraillé par toutes ces folles, balbutiait et, devenu tout pâle avec une figure mauvaise, se dégageait d’un mouvement brusque. Une de ces dames manquait tomber.

«< — Salaud! » invectivait cette mal embouchée. T'es pas ici chez les bonnes sœurs. »

« Et sur un flot de salauderies, le pauvre homme gagnait la porte, s’enfonçait dans la nuit.

« Les clients excités avaient fait chorus. La plaisanterie avait été plus loin que je ne l'avais voulu. Elle faisait le tour de la ville.

« Le curé de Saint-Barnabé fut appelé à l’Archevéché et envoyé, dans les huit jours, dans un autre pays : les frais de déplacement obérèrent son budget et sa sœur en tomba malade.

— Pauvre saint homme ! murmurait d'une voix pénétrée M"° Philibert.

< Mon budget aussi en souffrit. On eut beau en rire en ville, je fus blâmé et vertement. Ah! les dévots ont le bras long. J’ perdis du coup ma clientèle des environs, les curés des autres villages mirent ma maison en quarantaine, j m'en aperçus les jours de marché. Ils vengèrent bien leur collègue! j’ fus consigné aux gars. Les gens bien pensants de la ville avaient aussi désappris le chemin d’ma maison, je n° conservais que la racaille, les socialistes des usines, tous ceux qui braillent et ne paient pas. Une de mes pensionnaires prit la petite vérole, elle en mourut à l'hôpital, cela m’ porta l’ dernier coup. On dit mes femmes contaminées. C'était la variole... mais dans not’ métier, c’est des noms malheureux et de fâcheuses maladies qui n’amorcent pas le client.

< Bref, ce fut la déconfiture et j’ fus trop heureux de céder à moitié prix ma maison, et tout ça pour avoir amené c’ maudit abbé Barascud dans mon établissement.

« Moralité : pas d’accointances avec les ratichons.

— Moralité: ne pas jouer avec les choses de la religion. »

M": Philibert avait le dernier mot de la soirée.

Les Clients partis.

M. le receveur des contributions venait de partir. Rébecca l'avait reconduit jusque sur le palier et l'avait éclairé, penchée sur la rampe, le peignoir glissé des épaules, le bougeoïir tenu haut au bout de son bras nu. Anatole, le garçon de salle lui avait ouvert la porte. M. le receveur avait, d’en bas, adressé

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un dernier sourire à sa chérie, puis Anatole avait remis la barre de fer, et dans la maison endormie l'horloge à poids avait sonné la demie d’une heure. Un grand silence pesait dans la demeure, un silence bourdonnant comme celui d'un couvent, où d’imperceptibles respirations et de vagues oraisons murmurées peuplent, la nuit, derrière chaque porte, Ja paix recueillie des couloirs.

Rébecca était rentrée dans sa chambre. Machinalement elle avait d'abord réparé le désordre du

re

lit dévasté, et, les oreillers remis en place, le traversin tapé et redevenu rond, elle s'était laissée tomber sur une chaise et s’y attardait, abominablement lasse. Ce cochon d'homme l'avait éreintée. Quelle ladrerie et quel amour vorace ! Par économie, par équilibre budgétaire surtout, M. le receveur des contributions espaçait ses visites de huit jours en huit jours; ses

crises étaient hebdomadaires. Il y apportait une ardeur exaspérée par les fringales de la semaine et le feu d’un tempérament de toulousain entretenu parun régime de poissons secs, de salades de poissons et d'anchois dont il était fort friand. Ses expansions amoureuses étaient une des plus dures corvées qu'eut jamais connues Rébecca dans sa vie de fille déjà mûre et rompue cependant à la prostitution des Marseille et des Toulon.

Rébecca était née à Alger, mais froide comme beaucoup de Juives d'Orient, elle ne s'animait qu’au contact des mâles de sa race et professait pour le giaour un mépris atavique qui la conservait impassible au milieu des plus violentes caresses, la préservait aussi de la fatigue nerveuse et des rides et des tares. Elle devait à ce sang de glace l'étonnante pureté de son profil et cette face immobile d'idole dont s’affolaient les lettrés de province, les hellénistes de sous-préfectures et les bureaucrates, grands liseurs de Pierre Loti et d’'Anatole France, qui croyaient retrouver dans cette Juive figée les Azyadés de l’un et les Thaïs de l’autre, tout le stock adorable et flou des héroïnes lointaines.

C'est par ces qualités qu'elle avait séduit M. Danglebert, receveur des contributions à Aubry-les- Épinettes, célibataire, quadragénaire, auteur d’un opuscule sur Thaïs de Corinthe et flirt avoué de Ms° Vantrinier, la femme du premier notaire de la ville.

Depuis six mois M. Danglebert était fidèle à Rébecca : c'était presqu'un ménage. Le receveur était ardent et ponctuel, tumultueux, économe et méthodique. Rébecca s'en plaignait. Quoiqu'elle eut horreur physiquement de son amant, M. Danglebert apportait dans son commerce une telle flamme que la tille parfois s’y échauffait, et c'étaient ces ‘abandons d'elle-même qui la brisaient ensuite d’une hor-

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rible fatigue; et le chantre de Thaïs soldait ses transports par une somme de dix francs. C’est une mensualité de quarante à cinquante francs que valait à Rébecca la faveur exclusive de M. Danglebert :

« Ïl ne se ruine pas, le pingre! »

Et elle regardait d'un œil morne la petite pièce d'or qu’elle avait gardée dans sa main, et puis, comme il faut toujours finir par dormir, elle se levait, baîllait de toutes ses forces en s’étirant les bras et défaisait lentement son peignoir; la chair de ses épaules et de ses bras, jaune et comme moirée par la graisse juive, contrastait avec le maquillage éclatant de sa face, une face de poupée comme enduite d'émail. |

L'Algérienne, debout devant une toilette, retirait d’abord avec précaution les crépés dont se bombaient ses bandeaux noirs. Ses cheveux lustrés tombaient à plat le long de ses joues. Elle s’épongeait maintenant à grande eau, dans la cuvette qui s’emplissait d'un étrange délayage de fards. Le temps de la vider dans le seau, de la remplir d’une eau nouvelle, l’AIgérienne, nettoyée et rincée, levait maintenant un visage de la nuance de sa gorge, une figure expressive de vieil ivoire.

Toute la mauvaiseté d’une race combative et longtemps opprimée s'affirmait dans ses traits au repos. La Juive avait ôté son masque. Elle regardait avec attention son œil gauche, celui que voilait une taie bleuâtre et pour cet examen elle avait approché la bougie du miroir.

L'œil trouble et globuleux roulait un regard mort, Ja Juive estimait le déchet de sa tare et l'évaluait au plus juste prix. Combien de temps aguicherait-elle encore les hommes ?

Elle avançait maintenant l'émail de son sourire contre la glace et dans la petite buée qu'y faisait son haleine, y contemplait la tache bleue de la dent au-

rifiée qui la déparait là aussi. Pauvre créature de luxe qu'elle eût été sans le stigmate de ses deux tares! |

Un léger grattement à la porte l’arrachait à ses occupations :

« Qui est-ce qui est là ?

— C'est moi, Juliette, ouvre-moi. Tu n'es pas malade, tu n'es pas encore couchée? »

Rébecca allait tirer le verrou. Juliette se glissait dans la chambre. |

< J'ai vu de la lumière chez toi, j'ai eu peur que tu n’aies eu quelque chose. Moi, mon dernier client vient de partir; trois passes depuis dix heures! Ah! on ne vole pas le pain qu'on mange? Cochon de métier! Et toi, ma vieille, t’ as l’air rien vannée.

— Ah! ne m'en parle pas! Moi, c'est encore pis, j'ai eu mon coucher du jeudi.

— Ton crampon des Contributions?

— Ah! ne m'en parle pas! j'aimerais mieux un retour d'escadre! Quel enragé! il en prend pour son argent celui-là! Il se paie sur la bête! Sale baraque tout de même!

— A qui le dis-tu? Couche-toi, ma gosse; metstoi au lit, tu ne tiens plus debout. Fais comme si je n'étais pas là. »

Et, quand Rébecca sortie de son peignoir se fut insinuée entre ses draps :

« Eh bien, trognon, qué’ que tu dis de la taule?

— Ah! vois-tu, les singes sont bien partout les mêmes, disait la Juive. »

Elle avait calé sa nuque au creux de ses deux mains, et dans la touffeur de l’oreiller, sa face cireuse faisait une tache jaunâtre, exaspérée par les rubans bleu pâle de sa chemisette; ses deux bras nus relevés laissaient voir les crins drus et luisants des aisselles; une violente odeur de brune stridait par la chambre,

Les Clients partis 81

Juliette un peu gênée se levait et ouvrait une fenêtre.

« Ça pue le mâle ici.

— Tu parles! »

Juliette était revenue s’asseoir au chevet de KRébecca.

< Avec tout Ça, tu ne me dis pas ce que t’ en penses ?

— De quoi, Julio?

— Mais, des manières du patron. T'avales ça comme du jujube, toi, cette façon de vous priver de dessert, d’ vous mettre à la ration : « Vous mangerez de ceci, vous ne mangerez pas d’ ça, » et son escamotage d'écrevisses! on n'est plus à la pension.

Que des oies de basse-cour, comme Totote, se laissent traiter comme ça... mais toi, Rébecca, qu’as un oncle établi rue d'la Lyre et des cousins notables commerçants dans les souks de Tunis, (c'est toimême qui m’l’as dit), que tu supportes ces manières ? Moi, ça me dépasse!

— Le fait est que...

— Moi, j'ai reçu de l'éducation. J’ suis la fille d’un capitaine de gendarmerie et, si J'ai mal tourné par rapport à un salaud de voyageur de commerce, j’ n’en ai pas moins d'la tenue et de la lecture, moi, et je n'accepterai jamais les grosses plaisanteries de M. Philibert.

— D'autant plus que ces manières-là, il ne les a pas pour tout le monde, — et l'œil morne de la Juive lançait un éclair noir.

— Ah! tu as remarqué, toi aussi?

— Faudrait être bouchée, alors! Ça vous crève les châsses, qu'il en tient pour Myrille.

— Et sa bossue qui n’y voit goutte !

— Ah! il lui monte bien le job à sa Véronique.

— La Mascotte, comme ils l’appellent entre eux tous. Elle tient une maison et elle est dévote; ça fait élever ses enfants au couvent, ça mange le bon Dieu et ça gagne son pain et salement sur notre

eau.

P — Moi, veux-tu que j'te dise ? Eh bien, le patron, y me dégoûte! D'abord, un homme assez feignant pour épouser une estropison vivante comme madame, ça m’ lève le cœur.

— Sûr qu'y ne l’a pas épousée pour ses beaux yeux, sa carabosse.

— D'abord, un homme qui se vend, moi, c’est plus fort que moi. V'’là pourquoi j'ai jamais pu supporter un amant d’ cœur, un homme assez plat pour ramasser son pain dans une cuvette. Ah! ma chère!

— Et {’ patron, c’est un peu plus qu’ son pain qu'y |

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ramasse dans les nôtres! Aussi je ne l'engagerai pas à venir se frotter à moi, y serait bien reçu; ah! quelle baffre lui tomberait sur son groin de porc! Y a que Myrille d'assez neuve pour supporter ça. Ça débute, ça n’a pas encore de vice.

— Elle n’en aura jamais. Je n° lui donne pas six mois pour être crevée ; elle a la phtisie dans le sang. Si elle pouvait lui coller ça, au gros Philibert! »

Juliette s'était assise sur le lit de Rébecca et, maintenant allongée auprès d'elle, sur la courte-pointe, lui causait presque dans le cou, la tête posée sur l'oreiller. |

« D'abord, veux-tu que j'te dise, — déclarait l’AIgérienne, — j'en ai assez d’ la maison et des patrons, et du personnel, et des manières de Philibert à la bonne franquette... A la bonne franquette. Grosse malice cousue de fil blanc. On est traitée soidisant en famille et on vous fait travailler comme des nègres : c'est pis qu'aux colonies. La table est bonne, oui, et abondante, mais c’est parce que monsieur est gourmand; y soigne sa gueule avant la nôtre, et la preuve c’est que, quand y a qué’que chose de bon, ça vous passe sous l’ nez. T’ as vu le coup des écrevisses, ce soir ?... Et puis y nous em... avec son hygiène. Qu'est-ce qui lui prend de nous droguer comme des juments? J'en ai assez de ses sirops et de ses tisanes; il ne nous les donne pas pour rien. C'est autant d’ marqué sur not’ compte, et tu penses s’il majore les prix! Si j’ suis malade, j'irai à l'hôpital; j'ai pas besoin de payer les lochs et les emplâtres de Myrille. Y en a qu’ pour elle dans la maison.

— Le fait qu'elle serait leur fille.

— Jusqu'à la bossue qui l'amignotte! Moi, ça m’ retourne les sangs d’ voir une femme si bête! J” me retiens à quatre pour pas l’avertir.

— Oh! la chose arrivera un jour ou l’autre.

— Et ce sera une bonne action. On n’a pas le droit

de se foutre d’une femme dans ces grandes largeurs. Et Eugénie, cette bonne sœur manquée, qui fait | jeu au patron et à Myrille. Pour moi, elle a un béguin rentré pour Philibert.

— Elles en sont folles ici. A dix lieues à la ronde c'est le patron modèle.

— Le père de famille, as-tu fini?

— Moi, vois-tu, Juliette, j'aime mieux les patrons rosses, les maisons où on est menée à la baguette, œil pour œil, dent pour dent : ah! tu m'embètes, eh bien! je t'emmerde. Les amendes pleuvent, mais ça vous excite, ça vous rend teigne pour les hommes, c'est comme l’odeur de poudre pour un cheval de sang. On s’aveulit, on devient vache dans cette laiterie. C'est pas un claque, c’est une étable, j deviens génisse, parole d'honneur. Regarde mes pis.»

Et d’une main complaisante la Juive soupesait et sortait hors de sa chemise la chair brune de ses seins.

« Y sont fermes encore, faisait Juliette en les caressant du doigt, regarde les miens. »

Et, quand elles eurent comparé l’avachissement de leur poitrine :

< Tu sais ce qu'on devrait faire, ricanait Juliette. On devrait prévenir la bossue, l’éclairer en douce, lui ouvrir l'œil petit à petit, et quand elle sera sur ses gardes, lui faire tâter des doigts le flagrant délit, car il doit être plus souvent chez elle que chez sa femme sous prétexte de ses rondes de nuit. Tu comprends, quand il s’enferme dans sa chambre pour lui poser des vésicatoires, qu'il lui pousse un autre rigolo, hein ! chérie.

— Tu penses, et c'est que la bossue jurera comme une lionne. Elle en est folle de son gros homme. Ah! le jour où M”* Philibert se verra cocue, il y en aura du branlebas sur le pont.

— Et du baroufle à fond de cale.

— Ah! Toulon! s'exclamaient dans un méme re-

Les Clients partis 85

gret les deux filles émues par leurs termes de marine.

— Si tu veux, moi, j pourrais un peu la déniaiser la patronne, souriait Juliette.

— Ne te mêle pas d’ ça. J” connais quéqu'un qui fera la chose et mieux que nous, que ça viendra d’ loin et que ça portera. La grande Rachel, celle qu'est partie d'ici par rapport à sa femme. Tu sais, elle était en ménage avec la p'tite Ida, Philibert la bourrait de coups pour l'avoir surprise pleurant et Jurant à la porte de sa gosse : l'histoire du commissaire central.

— L’ commissaire central, tu penses s’il filait doux, le lâche ! Il avait la police chez lui, il lui aurait fourni sa bossue au besoin.

«Rachel est partie le lendemain en emmenant la p'tite, mais elle a gardé une dent. Elle écrira tout ce qu’on voudra celle-là, et pas d’ l’anonyme, c'est un caractère d'homme.

« J’ suis pas pour ces saloperies-là, moi, mais Rachel est une bonne fille et j'suis restée en correspondance avec elle. Elle fera tout ce que j voudrai.

— Ah oui! l’affaire Rachel-Lionette. J'étais pas encore ici quand c'est arrivé, mais j'en ai entendu parler. Ÿ paraît qui n’peut pas supporter les ménages, le patron, et qu’il a c’ fourbi-là en horreur.

— Tais-toi donc! Parce qu’ ça ne lui rapporte rien et qu’en province y n’y a pas de femmes du monde et que s’il y en a, elles vont faire leurs frasques ailleurs. Ÿ n’aime pas c’ fourbi-là ! tu m’ fais rire. S'il était patron au Joubert ou rue de Londres, où y vient des duchesses et des actrices de la Comédie- Française, monsieur n’ ferait pas la p'tite bouche. C'est qu'il en tombe des sigues et des fafiots mâles, quand il prend à ces dames la fantaisie d'une orgie à la Tour ; et jen ai vu, moi, des femmes de la haute, quand J'étais à Toulon! J'en aï vu venir de Monte- Carlo, et des huppées avec des dessous de cinquante

louis qui venaient faire la bombe au Chapeau-Rouge. Ilen venait même de Cannes, et des altesses royales, qu'on disait, et qui ne donnaient pas leur langue aux chiens! Et le champagne coulait et les billets de banque s’entassaient sur les tables, les hommes payaient rubis sur l'ongle. Ce qu'ils rigolaient : c'étaient, paraît-il, des grands ducs. J'étais au Flam-

Lei, NET

boyant, j'avais un petit frégaton qui m'a dit avoir reconnu la fille d'un amiral.

« Non!

« Oh! j'ai vécu, moi. Crois bien que M. Philibert n'aurait pas refusé l’auber de ces dames. Philibert moral et scrupuleux!!! Non, tu me cours! Quand y reçoit M. Grumeaux le marguiller, qui vient touiours ici avec des jeunes soldats et qui monte avec

Philibert a des ennuis 87

eux et les femmes, crois-tu donc qui se passe quéque chose de propre? Que c’est Philibert qui choisit toujours des pochetées comme Angélina et Totote, et se garderait bien de nous désigner, nous qui sommes marlouses. Crois-tu que Philibert ne sait pas c’ qui s’ passe? Crois bien, va, qu'il majore le prix et lui fait payer double.

— Eh ! dites donc, qu'est-ce que vous faites à cette heure-ci ? grommelait derrière la porte la voix de Philibert. Parole, est-ce que vous couchez ensemble?»

Les deux femmes s'étaient tues de saisissement.

Juliette prenait sur elle d'aller ouvrir :

< Ma bougie s'était éteinte et je n°’ trouvais plus d’allumettes. J'étais entrée me rallumer chez Rébecca.

: — Ïl y a longtemps que tu te rallumes? Je vous entends jaspiner depuis une heure.

— J’ vous assure, patron.

— Allons, c'est bon, j’ la connais. Rentre chez toi et que j’ ne vous reprenne plus dans la chambre l'une de l’autre. J’ suis un vieux singe, vous savez, on n’ me |” met pas. »

Juliette filait doux et s’engouffrait dans la nuit du corridor, Philibert lui avait rallumé sa bougie. On entendait son pas pesant s'éloigner dans le couloir.

Philibert a des ennuis.

Telles furent ma journée et ma soirée passées à Aubry-les-Epinettes, dans la maison Philibert.

Ma curiosité satisfaite, je regagnais Paris et j'y oubliais presque l’ami retrouvé dans de si pittoresques circonstances ; mais cela, c'est La vie.

À Paris, elle n'est faite que de rencontres. Surchauffée et ardente, elle ne vous laisse pas le loisir de les faire naïtre. En dehors des rendez-vous d'’affaires et des obligations mondaines, qui sont devenues des affaires aujourd’hui, tout est laissé à l’imprévu. Une surabondance d’endroits dits de plaisir y fait la joie rare; on y vit dans la fièvre et jamais dans l’apaisement, ce familial et savoureux apaisement dégusté, toute une journée, chez ce bon Philibert, dans son grand jardin de province, au milieu de son personnel casanier et quasi-monastique, à la condition néanmoins de ne pas pousser trop avant.

Retrouver le tenancier dans Paris? Il n'y fallait pas songer. 1l n’y venait que pour ses <« remontes », comme il disait dans son langage imagé, et j'ignorais totalement, je l'avoue, les endroits où Philibert et ses pareils ont la chance « de faire des colis ».

Retourner à Aubry était peut-être indiscret. Il ne faut pas abuser des bonnes choses, et quelque envie que j'eusse de revoir l'émoustillée frimousse de la jeune Myrille et les bandeaux ondés de cette rosse de Rébecca, je n’osais prendre sur moi d'aller, sans invitation surtout, troubler la quiétude de M"° Véronique.

Je me résignais donc à attendre que le hasard, notre maitre à tous, remît sur mon chemin l'excellent Philibert.

Le hasard se montrait bon prince.

Un mois, jour pour jour, après ma visite à Aubry, c'est-à-dire le vingt juin, je me trouvais nez à nez avec l’ancien serrurier de l'avenue de la Grande- Armée. C'était vis-à-vis la Scala, sur le boulevard de Strasbourg, vers les onze heures du soir. Je sortais des coulisses où je venais de prendre des nouvelles d'une des plus jolies pensionnaires de l'établissement, la plus délicieuse créature peut-être de toute la galanterie cosmopolite, et qui, malgré le

Philibert a des ennuis 89

notoire insuccès de tous ses débuts, s’obstine depuis bientôt huit ans à s’exhiber sur toutes les scènes des music-halls, sans que ce galvaudage d'un physique, en vérité beancoup trop fragile et délicat pour le théâtre, ait en rien diminué la réputation de la femme; et c'est une chance, car toute autre s’y fût déclassée irrémédiablement. Le vol d’un collier de

perles de cinq cent mille francs subtilisé, l’avantveille, dans le cabinet de toilette de la jeune personne faisait d’Illyne Yis la lionne de la semaine. Toute la presse était pleine des détails de ce rapt; la police était sur les dents; le chet de la sûreté ne sortait pas de l'hôtel de l'artiste, Illyne Yls tenait, une fois de plus, le record du bluff.

La jeune femme n'avait pas de chance avec ses colliers. C'était le troisième qu'on lui volait depuis cinq ans. Illyne YIs avait décidément un extraordinaire entourage. Le premier collier dérobé avait été estimé cinquante mille francs; le second, cent vingt mille francs; celui de la semaine équivalait à une fortune, on le cotait un demi-million net. L’amie ou

l'ami, qui avait fait le coup, n’y avait pas été de main-morte : le larcin s'’aggravait de circonstances quasi-comiques.

C'est pendant un dîner donné par l'artiste dans son hôtel de la rue Bassano, que son collier avait été soustrait, et à ce diner il n’y avait que des femmes du monde, huit femmes titrées et du meilleur faubourg présidées par un grand couturier de la rue de la Paix. Au dessert étaient venus, il est vrai, quelques intimes : le fils d’un peintre à la mode, un musicien très apprécié dans les salons, un tragédien jamais indifférent, tantôt sublime et tantôt exécrable, et un modiste du boulevard des Capucines, grand familier de la maison. Et aucun de ceux-là, pas plus qu'aucune de ces femmes, ne pouvait être soupçonné. Les perquisitions dans les chambres des domestiques n'avaient rien amené. Toute cette histoire se compliquait de ce détail, que la jeune femme dévalisée possédait le fameux collier en faux. Elle en avait fait faire le double pour ses tournées en province; et les deux colliers, l’authentique et sa contrefaçon, reposaient dans la même coupe de jade, sur la cheminée d’'Illyne; et le voleur ne s'était pas trompé, lui. C’est bien sur les vraies perles qu’il avait fait main basse, laissant les fausses au désespoir de l'artiste.

« Cinq cent mille francs! la dot de mon fils; je réservais ce collier pour lui acheter une étude de notaire. A vec la hausse qui règne sur les perles et dont l'agio s'est emparé, cela eût fait au moins sept cent mille francs à la majorité d'André! J’y perds plus d'un demi-million. »

Ce cri d’un cœur de mère, recueilli par un interwiewer humoriste, avait fait la joie de tout Paris.

C'est ce désespoir de jolie femme et cette douleur maternelle que je venais de consoler dans les coulisses de la Scala. J'avais trouvé Illyne dans une

Philibert a des ennuis y

loge encombrée de fleurs. A tant d'azalées blancs la jeune femme eût peut-être préféré quelques perles, mais les amis font ce qu'ils peuvent. Le fils du peintre en voyue, le musicien apprécié des salons et le

tragédien jamais indifférent étaient là. Ils ne quittaient plus l'artiste depuis le vol dont elle avait été victime ; ils se devaient à eux-mêmes de la réconforter de leurs présences et de leurs conseils. Très touchée, Iilyne en était un peu énervée; tant de zèle l'obsédait et je l'avais trouvée saccageant avec une ardeur tout égyptienne les perles de l’autre collier, que n'eût certes pas bues Cléopâtre.

Oh ! l'empuantissement de ces coulisses ! L'air raréfié et saturé d'émanations délétères de cette loge aux murs tachés d'eau de savon et de fards! Dire qu'Illyne Y1is, ce coûteux bibelot d’alcôve princière, consentait à s'’enfermer là deux heures, tous les soirs, pour la mince satisfaction de voir son nom en vedette sur l'affiche de ce café-concert ! Et cette lilyne Yis était fine et intelligente, supérieure, que

dis-je? une créature d'exception dans le troupeau de ses pareilles.

O vanité des vanités! Je sortais de la Scala, écœuré, attristé surtout.

Dans le halo lumineux de l'entrée violemment éclairée à giorno, des badauds du quartier, apprentis et petits commis en tenue de travail, stationnaient, les yeux ronds, devant un grand cadre empli de photographies d’Illyne : photographies de Londres, photographies de Berlin, où l’ondoyante gracilité de la femme s’affirmait, élégantisée par les longues et souples robes de mousseline et de batiste empruntées aux tableaux de l'Ecole anglaise, juvénile sveltesse soulignée par les énormes chapeaux de rubans et de plumes, dont Illyne a le secret.

Des filles en cheveux roulaient sur le trottoir, des vendeurs de journaux criaient La Presse et, sous l'œil bienveillant de la police, des camelots, détenteurs de marchandises prohibées, fusionnaient avec les filles et les marchands de journaux.

Un bureau de tabac s’ouvrait porte à porte avec le music-hall, un bureau de tabac à la fois débit de boissons, à cette heure empli d’un public équivoque de rôdeurs du boulevard et de vestes de machinistes; des, tables débordaient sur le trottoir. À une de ces tables se carraient en grande conversation avec une veste de toile bleue toute luisante de taches, deux larges épaules que je reconnaissais aussitôt : c'était Philibert !

Je lui posai la main sur le bras :

« Eh bien! Que faites-vous ici? Comment va-t-on à Aubry-les-Epinettes? »

Le gros homme levait vers moi une face ennuyée.

« Eh bien! Ça n° va pas, monsieur Jacques. Excusez-moi, j suis en affaire, j'en ai encore pour une dizaine de minutes. Voulez-vous aller m'attendre en face, au café de l’Eldorado? C’est plus un endroit

Philibert a des ennuis 93

pour vous... Vous m'’excusez, n'est-ce pas? j' suis à vous dans un quart d'heure.

— C'est bon, Philibert, je vous attends à la terrasse en face. »

Le tenancier ne me fit attendre que cinq minutes de plus. Il m'arrivait, traînant la jambe,avec le léger dandinement professionnel des hommes, dont le physique entretient le bien-être; et, malgré sa moustache soigneusement frisée, je vis immédiatement que Philibert avait des ennuis. Non, les choses n'’allaient pas à son gréet, quand il m’eut tendu sa large main aux doigts spatulés, embarrassés de bagues :

« J” viens d’ rater encore cette affaire-là, j'ai la guigne à c’ voyage et quand la guigne vous prend..., vous savez, c’est comme la fièvre, ça n° vous lâche pas... Vous allez toujours bien, vous, monsieur Jacques ? Vous m'avez vu avec ce machiniste à la man- ‘ que; v'là trois soirs qu’y m’ fait v’nir à la Scala... et pour des nèfles et des nèfles pourries.. Rien d' fait. Ÿ voulait me vendre sa femme, une figurante avec qui il est en ménage depuis six mois : car tous ces feignants-là, entre nous, leur métier, c’est une couverture, c'est juste pour répondre au chien du commissaire et s’ débrouiller chez le curieux? Si on les appelle à la Préfecture, y sont parés, y turbinent, mais à la vérité, c'est madame qui travaille ; et leur travail à ces gonces-là, c’ n'est ni la répétition ni le spectacle. Leur vrai turbin commence à minuit et demi, à la sortie du théâtre, sous la protection d'Ugène. Ah ! sacrés macs à la mie de pain! En v'là des gâte-métier! Y faut passer par eux maintenant pour avoir des femmes; y z'accaparent tout; c’est eux qui règlent les marchés. Savez-vous c’ que celuilà me d’mandait pour sa femme ? Trois cents balles pour lui, deux cents pour madame, un demi-sac avant d’être entrée dans la maison, les frais de voyage et le trousseau à ma charge. YŸ fallait nipper l'enfant |

Après ça il n'y avait quà m'couper au couteau comme une poire! Mais j'ai t'nu bon, j'ai offert trois cents balles, net. Y prendrait là-dessus c” qu'y voudrait, y s’arrang'rait avec sa môme. Moi j’ voulais rien savoir d’ leur truc, et trois cents balles pour un colis, c'est bien payé. Pour c prix-là, on avait quat” femmes sous l’ maréchal de Mac-Mahon. Ah !c'sacré gouvernement d’ malheur, d’puis qu'y s’expulsent dans les couvents, parole! on n° trouve plus personne . Garçon un aut’ demi! Mais ça m’embête, vu que v'là trois soirées que j'perds et je suis Gros-Jean comme devant.

« Faut vous dire que j'ai flanqué dehors Rébecca et Juliette. Ah! j'en ai eu des histoires pour ces deux carnes... Ah! comme chameaux, vous pourriez aller loin pour trouver les deux pareils. Elles ont dû être fabriquées dans l”’ désert, elles ont foutu tout en l'air dans la maison. J’ vous conterai ça un aut” jour, monsieur Jacques, c’ soir j’ suis trop em...dé!

— Remettez-vous, Philibert. Voulez-vous un autre bock ?

— Mais oui, vous êtes bien honnête. Garçon, un demi ! J’la regrette tout d’même cette môme, faisait le patron en s'épongeant le front ; blonde, grassouillette, c'était bien l’ genre de la maison, et puis songez, vingt ans! un petit poulet de grain, un vrai nanan à s’ mettre sous la dent. Pendant un mois, j pouvais avoir toute la belle société de la ville, j” Paurais pas mise à la salle commune en arrivant, bien sûr. Chez nous, c'est comme chez les marchands de comestibles, c'est la bonne clientèle qu'a les primeurs.

Et puis en matière de consolation:

« Après tout, elle n’aurait peut-être pas donné en peignoir c’ qu’elle promettait comme ça en costume, car j'ai été dans les coulisses, son homme m’y a fait entrer hier.

Philibert a des ennuis 95

«< En maillot, son petit bedon sanglé, maquillée et le shako posé sur la perruque, l'enfant dégotait bien, mais toutes ces femmes de théàtre, comme ça dans la lumière électrique, autant de trompel'œil... Mais une qui ne m'a pas emballé, oh! ça non! c’est leur grande vedette, .et ils en font pourtant un foin pour elle. Vous la connaissez, vous, Mie Yls ?

Mais, c'est pas une femme, c'est une canne à pêche, ça n'a ni tétons, ni fesses. En v'là une qui n’ ferait pas un sou chez nous, et ça couche dans le lit des princes!

< Ah! on peut bien dire queles gens d’ la haute ont l'estomac fatigué! Y faut guère avoir d'appétit pour aimer une femme ainsi torchée, y a pas la place pour aimer ; mais si j'avais Ça chez moi, j la mettrais sur une étagère et encore j'aurais peur de l'épousseter. Ah! non, que je n’la gobe pas, vot’ demoiselle Plumeau.

— Comment, Plumeau ?

— Mais oui, c'est une femme pour plumeau.…. Et avec tout ça, monsieur Jacques, vous ne m' croirez pas si vous voulez. V’là cinq jours que j’ suis à Paris pour chercher à remplacer mes deux carnes, et v’là plus de cinq sigues que jÿ mange pour les beaux yeux d’ la reine d’ Madagascar, et si j’ vous avais pas rencontré, ça serait encore une soirée d’ perdue. Ÿ a plus moyen d’se remonter maintenant soi-même, faut avoir affaire aux courtiers. Y demandent des

prix exorbitants, y sont gâtés par l'étranger, y a plus de d'mandes que d'offres; faut voir les lettres qu'y reçoivent de Londres etde New-York ! La Française fait prime dans ces patelins-là, et Dieu sait qu'ils ont de la belle femme en Angleterre et en Amérique, mais v'là, ça n’a pas d’vice et ça se soûle la gueule. Toutes poivrotes!

« Ces Anglais et ces Américains, ça a des cerveaux de criminels. C’ qui les excite dans les Françaises et surtout dans les Parigotes, c'est qu'y croient tous avoir affaire à des Gabrielle Bompard et à des Casque-d'or. Ah! en voilà qui marchent, et les deux yeux fermés, dans la combinaison d’ Apaches. Tous les fileurs de comètes se sont faits maintenant guides pour Cooks. des grands hôtels aux Halles ou à la Maubert : ] ’en connais qui couchaient encore, il. y a six mois, sous les ponts, qui logent maintenant en garni à trente francs par mois et dînent au Pied d'Méuton, comme vous et moi, monsieur Jacques, et tout ça pour avoir piloté deux ou trois andouilles au pognon à la Belle de Nuit et à l’Ange Gabriel. -

« C'est comme leur Caveau des Halles, quel raffut !: et quelle taulé à pantes! Faut-y qu'il y ait dès gonces qui soient gnolles !.…

« Et en attendant les femmes nous. filent entre les pattes, toutes râtissées dans la nasse de‘ces messieurs comme des anguilles.

« Autrefois entre patrons et maquereaux on s'entendait, on était des copains, mais maintenant c’est la guerre au couteau. Ÿ tirent tout à eux, les canailles, y conseillent les gonzesses, y les dégraissent. C'est eux qui font les prix, et encore si les femmes étaient plus heureuses ! Mais ellés n'y gagnent rien, les pauv’ bêtes! Y les brutalisent, 7 les terrorisent, y les’ crèvent au besoin. Vous n'avez qu’à lire les faits‘ divers;:et c'est leur peau qui paie la

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Philibert a des ennuis 97

casse. On la leur troue, la peau, et plus souvent qu’à leur tour, et ce sont les mômes qui sont les pires, c'est des gosses de dix-huit ans qui font les plus sales coups, ça n’croit ni À Dieu ni à diable, qu'estce qui les retiendrait? Ÿ a plus de religion, ça ven-

drait sa mère! Ah! la génération de soixante-dix, monsieur Jacques! »

Et sans se douter qu'il rééditait là un mot célèbre, le tenancier d’Aubry-les-Epinettes continuait d’une voix dolente :

< Tous hystériques et criminels, les gosses conçus dans l’année d’ la guerre, parole! Ils prennent les pantes pour des Prussiens... »

Et les yeux arrondis d’une réelle épouvante, Philibert ajoutait :

« C'est l'anarchie! Not’ métier lui-même n'est

plus sûr, c'est d’venu dangereux d’racoler d’ la femme. Ah ! Paris n’est plus Paris, monsieur Jacques. Sans compter les sales histoires auxquelles on est mêlé quand on fraie avec c’ monde-là. Ainsi savez-vous où j'ai passé ma journée d'hier, moi, Philibert Audigeon, propriétaire d’un établissement patenté? Au p'tit parquet, chez l'yuge d'instruction ! Et tout ça pour une sale fille que j’ n'ai vue qu’une fois et dont la charogne doit, à l’heure qu'il est, naviguer entre Poissy et Meulan, si les filets d’ Saint- Cloud ne l'ont pas arrêtée en route. Oui..., oui, moi Philibert Audigeon, j'ai passé quatre heures, comme un vulgaire prévenu, chez M. de Mollenquai, et tout ça pour une sacrée lettre que j'avais écrite à cette fille. On l’a cueillie quand on a perquisitionné dans son garni. »

Le Marselllals.

« Mais vous n'avez vu que ça dans les jouraux. Cette fille qu'on a noyée au pont de l’Alma, un joli brin de fille, ma foi! l'affaire de Saint- Ouen. Un ouvrier électricien la fait à la rencontre, le jeudi soir, sur le boulevard de la Chapelle. Ils s” plaisent; y dinent chez |’ ’chand d’ vin ensemble; le soir, un tour au cirque Fernando, et, comme de iuste, il emmène la môme pagnoter chez lui, dans son hôtel. La nuit, y jaspinent sur l’oreiller; la gosse la fait à la travailleuse, à l’honnête ouvrière, si bien que le gars se monte le cou ; la p'tite était ragoûtante, bref, il lui propose de s’ mettre en ménage.

Le Marseillais 09

« Ah! ça n° traîne pas dans !’ populo : « Tu m’ « plais, j’ te gobe, marions-nous. » Et ça colle jusqu'à qu' ça se décolle, à la première pluie ou au premier soleil.

« La p'tite accepte; le temps d’ donner congé dans son hôtel, elle s’amène avec ses frusques chez son p'tit homme. C'était un samedi soir, y s’ donnent rancard pour le lundi, |’ temps d’ faire chacun leurs p'tites affaires; on croûtera ensemble chez un bistro d' la porte Maillot, et d'à, on ira faire un tour à la fête de Neneuille (vous saisissez, la fête de Neuilly); et puis vous avez lu ça tout au long dans l journal.

« Dans la fête, les deux amoureux tombent sur une bande d'amis.., c'est-à-dire que l’ gars retrouve une vieille connaissance, un ancien bataillon d’Afrique comme lui. Il présente sa poule, on fraternise, on monte sur les chevaux d’ bois, on s'offre des tournées. Quand tout à coup, y remarque qu'un des aminches de son poteau zieutait la gonzesse, qu’ la p'tite avait l'air tout chose. Ÿ avait du louche entre eusse deux ; l’ mécanicien ouvre l'œil et v'lan, v'là qu’une dispute éclate entre la gosse et le type.

« C'était un de ses anciens, à la môme, et pas des plus anciens puisqu’ y avait un mois qu’elle l'avait plaqué. L’ type veut chercher des raisons à son ancienne femme, l’ mécanicien s’interpose, son poteau des bat’ d’Af’ aussi : « Tout ça, c'est des bétises! Des hommes s’ massacrent pas pour une femme. Une de perdue, deux de retrouvées. » Bref, on fait la paix ; J’ mécanicien r'offre une tournée, on monte sur les cochons, sur les vaches, on fait tous les manèges, quoi, et l'on redevient amis. A minuit, l'ancien d’ Mélie propose une rigolade aux Halles... Ça va; on r'gagne l'Arc-de-Triomphe et on redescend vers la Seine, par l'avenue de l’Alma.

« Vous savez l’ reste, monsieur Jacques. Arrivés

près du pont |’ mécanicien croit remarquer que sa poule amarre son ancien, il lui fait des reproches, comme de juste, et v'là la fille qui tire un couteau d’ sa poche, un vrai surin d’assassineuse, et veut le lui coller dans |’ dos.

« Les autres gars s'emparent de la gonzesse, l'emballent, la descendent sur la berge et la jettent à l'eau. V'Ià madame dans l’ jus : c’est l'expression même du mécanicien chez |’ commissaire où il est allé s’ constituer prisonnier. Vous l’avez lu, bien sür, dans l’journal, comme moi. Il en était baba, l pauv’ gars! Une fille qui paraissait douce comme un agneau, pas plus de vingt ans, des yeux longs comme le doigt et fendus en amande; car j l'ai vue, la charogne, une menesse avec qui il voulait s’ coller et qui, pour un non, lui sort un sorlingue et veut l’assassiner. |

« Du coup, il en a donné les trois autres, c’ qui n’ se fait pas entre copains d’ la même soce, mais la rousse n’a pas encore mis la main dessus, et elle ne la mettra pas; car ce sont des gars d’arnac, et c'est lui qu’on a gardé, la gourde... Quant à la belle,

Le Marseillais 401

elle doit naviguer, comme j’ vous l’ai dit, entre Meulan et Triel, et dans tout ça, c'est moi qui ai payé!

« L’ juge d'instruction m'a gardé toute la journée d’hier, dans son cabinet, et tout ça pour une malheureuse lettre de moi qu'on a trouvée au domicile de la donzelle, dans son garni d’ la rue des Fabriques, à Saint-Ouen : Emilie Trabuc, hôtel des Deux-Mondes. J'étais en pourparlers avec elle; ell’ devait entrer chez nous en remplacement d’ Rébecca. C'est un des garçons d’ la rue Sainte-Apolline qui nous avait abouchés; nous étions à cent francs près. Elle voulait trois cents francs et moi j’ voulais pas abouler plus de deux cent cinquante; j'avais déjà cinquante balles de commission au garçon. J’ la regrette pas, car voyez-vous cette estourbisseuse à Aubry-les-Epinettes ! Une femme à sorlingue, dans ma maison à moi, une crâneuse qu’ aurait été capable de m’ démolir un client, vous voyez l'effet, en province! A l'heure d'aujord'hui, y à pus à s’ fier à personne.

« Vous l’auriez vue, monsieur Jacques, que vous lui auriez donné l’ bon Dieu sans confession. Elle avait les yeux d’un bleu, mais d'un bleu qui vous remuait l'âme, des yeux comme de l'eau de puits quand ciel se reflète dedans. Oh! ;” comprends |’ mécanicien! j vous crois qu’ y d’vait être content d’avoir mis la main là-dessus. Et cette astuce de raconter à c’ garçon qu'elle va s’ mettre en ménage avec lui, à la veille d'entrer en maison. Faut-y qu’ les femmes soient criminelles, monsieur Jacques! Plus j'avance en âge, plus j me convaincs d’une chose : La menterie, c’est l'essence même de la femme...

« N'empèche qu'il a fallu que j’ donne au juge l'emploi d’ ma soirée d’ lundi. Heureusement que j;’ l'avais passée au théâtre avec Beaudarmon, vous savez bien... l’ patron avec qui qu’ nous avons dîné l” premier jour de not’ rencontre à la Tour d'argent.

Nous étions retournés voir l'Aiglon de M. Rostand. Les pièces militaires, les drames surtout ousqu'on parle de Napoléon, moi, ça m' transporte; on est chauvin, monsieur Jacques. Heureusement que j'étais à l'Aiglon!.. Mettez, par hasard, que j'aurais été c’ soir-là à la fête de Neuilly! eh bien, j'étais propre : le curieux m' gardait, J'étais impliqué dans l'affaire, et moi, Philibert Audigeon, j' faisais d'la prévention... À quoi tient la réputation d'un homme! Ah! not’ métier n'est pas toujours drôle, surtout maintenant. »

Le gros homme consultait sa montre. Un remous de foule plus dense signalait la sortie des théâtres, des spectateurs s’essaimaient par groupes de la Scala et de l'Eldorado; les tables des cafés étaient envahies de consommateurs: la vie nocturne avait une recrudescence d'activité.

Philibert se levait :

« Va falloir que j vous quitte, monsieur Jacques! J'ai encore un rendez-vous d'affaires au Sébasto, tout près, dans un guinche des Halles, Ah! vous

Le Marseillais 103

voyez si je la mène belle! Chez nous y n'y a pas d'heure pour les braves. C'est vous qui réglez ça? Vous êtes bien honnête. »

Je serrais la large main qu'on me tendait; le gros homme se ravisait :

« Après tout, si vous n'avez rien de mieux à faire, accompagnez-moi jusque-là, monsieur Jacques, vous verrez comme on embauche une femme en maison. En a-t-on assez écrit sur cette traite des blanches ! Ah! les pisseurs d'encre n’ont pas le taf! J’ serais pas fâché qu’ vous voyiez de quel côté sont les exploités. Vous écrivez dans les feuilles, y serait temps que qué qu'un dise la vérité.

— La vérité en marche! » faisais-je en donnant une bourrade au large dos de Philibert, et j'emboitais le pas au patron. |

Nous descendions le boulevard Sébastopol. Aux brefs clins d'yeux, dont on y saluait mon compagnon, ] établissais vite la situation sociale de ces discrets amis de Philibert : c'étaient les seigneurs de la pègre, des protecteurs de ces dames, surveillant, au bord du trottoir, les opérations de leurs marmites.

Philibert recueillait au passage les clins d’yeux complices du Nabot de la Courtille, de Tintin la Bourrique et du Beau blond de la Chapelle,tous descendus de leurs quartiers respectifs contrôler la conduite de leurs femmes. Philibert était attendu aux Gravilliers, un bal d’escarpes et de rôdeurs ouvert toute la semaine dans l’arrière-boutique d’un marchand de vin de la rue du même nom. Toute l’écume des Halles, garçons bouchers sans travail, déchargeurs de légumes et fileurs de comètes, tout le parasitisme équivoque des quatre pavillons afflue entre les murs de cette salle de bal. Les racoleuses des tristes restaurants de nuit de la place des Innocents et de la rue François-Miron y viennent en suer une et faire le choix d’un béguin qu'elles retrouve-

ront à quatre heures du matin, une fois leur nuit faite à l’'Ange Gabriel.

C'était là que le patron des Epinettes avait rendez-vous. On devait lui présenter une petite.

En causant, nous étions arrivés à l’angle de la rue Turbigo.

Toute réflexion faite, Philibert préférait ne pas aller dans ce bal. Ce n'était pas un endroit pour moi, il n’y avait rien de bon à y gagner que des disputes et peut-être des coups, et puis cette fille y était-elle? Encore une loufoque qui l'avait fait déranger deux fois pour rien, et puis il se faisait tard. Bref, Philibert aimait mieux envoyer le garçon du bar demander après le Marseillais. C'était le courtier qui lui avait proposé l'affaire.

Nous entrions donc au Vélocipède, l’assommoir qui fait l’angle de la rue et du Sébasto. L'établissement était presque vide. Philibert commandait deux menthes et envoyait un des garçons jusqu aux Gravilliers : |

« C’est à deux pas. Si l’homme est là, il le ramènera. J’aime autant qu’on ne nous voit pas dans cette taule, on est toujours trop connoblé. »

Une pièce de vingt sous payait le dérangement du garçon. Philibert était devenu pensif, une grande ride barrait son front bas. Evidemment, le tenancier ne se soucjait pas d'aller aux Gravilliers.

Le garçon revenait. Il ramenait un grand type sanglé dans un de ces complets couleur canelle, qu'affectionne le Midi. Une cravate rouge et des bottines en étoffe claire à boutons de nacre complétaient la tenue de cet élégant de la Cannebière, mais l’homme avait des ongles sales et du linge douteux. Assez plaisant d’ailleurs avec des yeux vifs et la petite tête expressive et construite qu'ils ont tous dans la vallée du Rhône, surtout à partir d’Avignon:

« Eh bien, l’ Marseillais! disait Philibert, interpel-

Le Marseillais 405

Jant le nouveau venu. Est-ce que la p'tite est 1à?

— Oui, qu'elle est là, mais elle n’a pas voulu venir. Elle trouve que vous pouvez bien vous déranger.

— Alors j'y vais, faisait le gros homme en se levant. Qu'est-ce que tu prends, |’ Marseillais ?

— Monsieur Philibert, disait l’homme, je n° vous engage pas à y aller. Le Môme est là avec sa soce.

— Ah! le Môme est là, faisait Philibert, devenu soudain tout pâle. |

— Oui, |’ Môme est là et y n’y aurait rien d’ bon pour vous. Ÿ s’est amené vers les

onze heures, à croire qu'y se doute UT Y

de quéque chose. La gonzesse a dû ET

jaspiner. "2 — Alors on peut p'us faire un or

pas Sans tomber sur lui ?

— Oh !il est avisé, à croire que toutes les femmes le rancardent. ] ( — Îl est pourtant assez vilain. " — Ah! pour ça, y n'est pas beau. À] Ça n'empêche pas qu'y plait tout d’ / même, et puis il est si teigne' En é vlà un qui ne rate pas ceux qui lui ont manqué. Comme ostination, J' connais pas son pareil, y n° serait pas pire s’il était Corse. et les Corsicos, nous les connaissons à Marseille. L'eustache leur saute de Ë la poche, comme une reinette d’un pré. Ah! ils ont le couteau léger du côté de l’île Rousse, j les con- Dais, j peux vous en parler. Moi, j'ai navigué. »

Et brusquant tout à coup ses

souvenirs : P. e « Ah! monsieur Philibert, vous qui êtes si brave, quel jdommage

que vous ayez eu des rognes avec le Môme! Ça va rudement vous gêner dans vot' métier.

— Ah! tu sais, tu commences à m'échauffer les oreilles, toi, avec tes histoires, faisait Philibert, j'ai envie d'en finir une bonne fois pour toutes. Assez causé, j’ vais aux Gravilliers. »

La voix du tenancier s'était altérée, sa face s'était obscurcie, mauvaise.

« Faites pas ça, monsieur Philibert, et le Marseillais lui posait la main sur l'épaule. Vous, vous êtes établi, vous êtes un homme marié, vous n’ pouvez pas vous commettre avec un morveux qui n'a pas encore tiré au sort. Songez, un marchand de biffetons, un vendeur de riboules! Il arriverait quéque chose, qu’on vous donnerait tort; puis d’abord, maintenant la p'tite est décanillée et le Môme avec et toute sa soce. Ils parlaient d’aller souper à l’Ange Gabriel, vous n'allez pas aller dans c’ rendez-vous ‘d'Apaches. C’est qu'il en pleut des coups de couteau dans cet endroit-là, et que les revolvers y partent tout seuls! J’y ai vu saigner d’vant moi le Bicot de Montparnasse, et pour moins que rien, à propos d'un verre. Vous n'avez qu’ faire là, vous, monsieur Philibert, vous n'êtes point l’ chéri d’une Casque d'or. Le gros sac, vous l'avez chez vous, pas vrai, gros père ? »

Le tenancier écoutait, la figure rembrunie :

« Et la Gosse ? avec tout ça quand la verrai-je, la p'tite? J’ veux pas rentrer bredouille à Aubry.

— Vous tourmentez pas. La p'tite, j'en fais mon aftaire, j vous la mènerai d'main à cinq heures, au bar de la Lune, à côté des brioches.

— Est-ce sûr, au moins, Marseillais, j” rentre demain chez moi par l’ train de neuf heures.

— Par la bonne Mère, je vous l’amène, monsieur Philibert ! et dessalée, cuisinée dans les grands prix.

Elle n° demande qu’à quitter Paris, all’ a la frousse

Le Marseillais 107

ici. Al} était avec le grand Julot d’ Charonne, all’ l’a plaqué et Julot a juré qu'il aurait sa peau. All’ ne marche avec le Môme et sa soce que parce qu'elle claque de peur. All’ sera à l'abri chez vous. Vot’ maison, c'est comme qui dirait un asile, et qu’ vous l'aurez et pour pas cher. Ça vous coûtera dans les deux cents balles.

— À d’main donc, Marseillais! Tiens, v’là pour ton dérangement. »

Et le tenancier glissait une pièce de cinq francs dans la main de l’homme.

« Ah! vous pouvez bien vous fendre d’une aut’ thune, patron, j’ vous ai pas épargné les bons conseils. |

— Dieu qu’ t'es pilon, Marseillais! T'es jamais content de c’ qu'on t donne.

— Oh! patron, c'est-y pour vous ou pour moi que j vous ai prévenu que l’ Môme était là c’ soir?

— Allons, attrape.— Et Philibert glissait une autre pièce d'argent au quémandeur — mais tu lasserais le bon Dieu lui-même.

— N° faites donc pas l’méchant, faudra que j’ vous remette bien avec le Môme, laissez-moi faire. Un bon avis, n’ rentrez pas par les Halles ni par la place du Châtelet, c'est pas bon après une heure. »

Fa Et sur un

NTI grand coup de

* chapeau, le Marseillais

À pp

pinçait un entrechat et s'évanoulssait dans la nuit :

« Hein! qu’ est-ce que vous dites de ça ?

me disait mon compagnon, vous avez vu où nous en sommes. J’ serais d'la Sûreté que j’ serais pas forcé d’ prendre plus d° précautions.

Nous, des vieux de la partie, | leurs anciens et leurs aînés, nous sommes traités comme des pantes par toute cette jeune crapule..., des gosses, mais des gosses criminels, de la vraie graine d’échafaud! Ÿ nous saigneraient comme des poulets et nous tueraient comme père et mère, nous, des gros barbes, les doyens du métier. C'est ces brochets à la mie d’ pain qui nous font l'poil. C'est par rapport à la police que, moi, j'avale toutes ces couleuvres. J” peux pas être ramassé dans une ba-

ns” di

ne dé

Le Marseillais 409

garre, moi, Philibert Audigeon, tenancier d’une maison de premier ordre à Aubry, et puis Véronique en frait une maladie si j'avais |’ moindre accroc dans ce Satané pays. Elle ne m’ laisserait plus venir à Paris.

« Et voilà où en est le métier! monsieur Jacques. C'est un métier perdu, j’ vous l’ disais bien. A l'heure d’aujord’hui on ne peut plus faire d’affaires. Hein! que d’' précautions, d’ rendez-vous et de cachotteries pour embarquer un malheureux colis, et encore j’ suis gros Jean comme devant. Vous l'avez vue, ma soirée ! ah! j'ai des promesses et des paroles, mais j'tiens pas encore la gonzesse annoncée à la porte.., ah ! j'aurai eu du mal à la remplacer cet’ Rebecca !

« Chameau d’ malheur ! C’est vrai, j’ vous ai pas dit ce que m'a fait ce veau d'Afrique. Elle a failli brouiller mon ménage. Rien qu’ ça! Encore un peu, j'étais lâché par Véronique. C’ que j'ai secoué madame! Ça n'a pas traîné avec Rébecca, elle a vite appris le chemin d’ la porte. Quelle criminelle ! Monsieur Jacques, une vraie nature d’empoisonneuse comme on en voit dans les romans. la Brinvilliers ou la Voisin. On lit ça dans les feuilletons par livraisons. Mais avec tout ça, j’ vous ai pas dit c qu'a m'avait fait. Ça mérite d'être entendu, on en f'rait une comédie. T’nez, j’ vais prendre une voiture découverte et j vous r’conduirai chez vous. L’ grand air me fera du bien. J’ vous raconterai ça en route. »

Une Exécution.

Le fiacre détalait au trot le long des grands boulevards. L’heure avancée faisait le passant rare. Nous roulions, les tempes caressées par l'air plus pur de la nuit; la plupart des cafés fermaient, les garçons activés autour des devantures manœuvraient bruyamment la descente des volets.

« Oui, Monsieur, ces deux carnes, reprenait Philibert, n’ont-elles pas eu l'astuce de dire à ma pauvr’ femme que j'étais l’amant de Myrille! Vous savez bien, la rouquine qu'a l'air si chétif, et qui n’en a pas pour longtemps, la pauv’ gosse, à jouir de sa chienne de vie... La vérité, c'est que j'avais des attentions pour elle. Songez, faire ce métier-là quand on devrait être à l'hôpital !.… Faut avouer que c'est dur et que l'existence n'est point égale pour tous et qu’il y a des jours qu’on se sent anarchiste. Parole! elle me faisait pitié! J” lui réservais les bons morceaux, } lui évitais les sales corvées, bref, j’avais pour elle les bontés qu'on aurait eues pour un enfant, car pour autr’ chose, monsieur Jacques, faut pas avoir vu les fonds de cuvette d'une poitrinaire pour se monter |’ job sur la Dame aux Camélias. Allez, ça n'est guère ragoûtant ce que crachent le matin les phtisiques, et y a qu’au théâtre avec des beaux décors, des peignoirs, de la dentelle et d’ la musique qu'on peut se faire un peu d'illusions sur ces sales maladies-là! »

M. Philibert devenait philosophe.

« On est toujours puni d’ sa bonté, monsieur Jacques, et la preuve, c’est que c’ chameau de Ju-

Une Exécution 411

liette et cette teigne de Rébecca ont trouvé à y redire et ont failli en brouiller mon ménage... Oui, ma pauv’ Véronique, la crème des femmes, j’ vous ai-t-y assez fait son éloge! Y a pas besoin d'y r'venir. Elles me l'ont élugée, ont manqué la rendre folle, elles lui ont fourré tant de vilain en tête, qu’aujourd’hui qu’ les choses sont arrangées et non sans mal, ça n’reviendra jamais comme autrefois. La confiance n'y est plus et, toute douce que soit redevenue ma femme, y a comme quéque chose de fêlé à la maison. Ma vie est empoisonnée, celle de Véronique surtout. J’ vois ça à son air, quand j pars maintenant en remonte pour Paris. L’aut’ jour, ne parlaitt-elle pas de vendre la maison, et tout ça pour ces deux grues de malheur !

« Ah! d'abord, ces femmes qu’ ont travaillé en Algérie, ces roulures de Marseille et d’ la Méditerannée, oh ! voyez-vous, monsieur Jacques, si jamais vous preniez un établissement, gardez-vous bien de ces fournitures. C’est pis que la peste, c’est la vraie ruine d'une maison. »

Et, dans un élan d'expansion, M. Philibert me pas-

sait un bras autour du cou, m'associant en imagination à son malheur. Je ne l’interrompais pas ; une objection de ma part aurait été presque une offense. Le gros homme continuait :

« Elles y ont mis l’ temps, ces deux choléras, à travailler ma Véronique. J’ voyais bien qu’y avait quéque chose, elle n° parlait plus, elle n° riait plus ; quand j” voulais être aimable, elle s'écartait d’ ma caresse... Les femmes les meilleures ont des lubies, j me disais: ça lui passera. La Juliette et la Rébecca pouffaient bien dans les coins en se poussant le coude, quand j’ parlais à Myrille, mais c'étaient là des giries de pensionnaires. Dans des établissements, comme les nôtres, toutes ces petites intrigues, ça leur aide à passer l’ temps. Elle n’sortent que tous les quinze jours, et en province, leur existence n'est guère gaie. C’est toujours |’ même roulement de clients. |

« Un matin que Myrille nous avait empêéchés de dormir toute la nuit, tant elle avait toussé, la pauvre! j prends sur moi d' monter chez elle et d’ lui porter un nouveau médicament, une spécialité que j'avais lue à la quatrième page des journaux, et que J'avais achetée à mon dernier voyage à Paris. J’ passais faubourg Saint-Denis. Tout à coup, à la d'vanture d’une pharmacie j' vois le nom que j'avais lu dans les feuilles. En rentrant aux Aubrys j'avais mis la drogue en place, m' disant: « A la première rechute, on lui fera avaler ça, » et c’ matin-là, c'était l cas ou jamais, il me semble. Je monte donc chez Myrille.

« Dans l'escalier je m’ croise avec la patronne. Elle avait une figure toute drôle.

< — Où qu’tu vas ? qu'a m’ dit:

« — Mais chez la p'tite. Tu n° l’as donc pas entendue tousser toute cette nuit.

« — Et, qu'est-ce que tu vas lui faire ?

Une Exécution 443

< — Mais lui porter un médicament. Tiens, v'là le flacon. |

« — Oui, j'vois. Donne-le-moi. J” vais lui porter moi-même.

« — Qu'est-ce quit’ prend, Véronique !

« — Y m'’ prend que j'en ai assez, d’ Myrille, des médicaments et de toutes ces manières-là.

« — De quoi ? que j’ dis, sentant la moutarde qui me montait.

«< — De quoi ? c'est pas la peine de rouler d’ gros yeux. Tu ne m’ fais pas peur, Philibert! »

« Et tout d'un trait, d'une voix sifflante, les dents serrées et une figure têtue que je ne lui connaissais pas :

« — Ÿ a que j veux être respectée et qu’ dans un érablissement bien tenu !l’ patron n' passe pas la journée dans la chambre de ses pensionnaires. Tu n° sors pas de chez Myrille, tu n'es pas médecin que je sache.

«— Tu dis, tu dis ! Je sentais que la colère m'étranglait. |

«< — Je dis qu'il y a trop longtemps que ça dure et que j'en ai assez d’être la fable de la maison.

« — La fable de la maison! qu'est-ce que tu chantes.

« — Je ne chante pas, mon homme, je pleure et il faut que j'ai le cœur bien gros pour te faire du chagrin, mais c’est plus fort que moi, ça éclate. »

Véronique s'était assise sur une marche et, les coudes aux genoux, la tête dans les deux mains, elle sanglotait que j'en étais retourné jusqu'au ventre.

« — Mais, ma pauv’ femme! ma pauv’ femme!

qu'est-ce qui te prend ?

<— Il m prend que j’n’en peux plus, Philibert, y a trop longtemps que ça m'étouffe. Que tu m'aies trompée et que tu aies pris ton plaisir ailleurs, j

devais m'y attendre. Tu es beau gars, plein de santé, et moi J'suis contrefaite. Tu m'as prise presque par pitié, et aussi pour faire une fin; et c'est même ta bonté qui m’a remuée toute, quand Jj’ venais ici passer le dimanche, chez mon oncle. Toi si bien bâti, si gaillard, que toutes ces dames reluquaient, tu m’ parlais doucement, comme aux autres, même plus doucement qu’aux autres, t'avais des prévenances pour moi. Parmi les amis de mon oncle on ne s’occupait jamais d’ moi. Pour ces marchands de femmes, qu'est-ce qu'une infirme? Ça n'existe pas. Alors, j'ai compris qu’ t'étais bon, toi. C’est à cause de ta bonté que j' t'ai voulu, je t’ l’ai fait comprendre et alors, tu m’as demandée. Tu n'avais rien, j' t’apportais la maison, mais si pauvre que t'étais, t'étais plus riche que moi... Toutes les fois que tu venais ici, toutes ces dames te regardaient avec des yeux tendres. Je les voyais bien moi, tandis que moi, aucun homme ne m'avait regardée avant toi.

Philibert, tu vois bien, j’ n'ai plus de colère, écoute.

Tu m'as rendue bien heureuse. Grâce à toi j’ suis mère de quatre enfants et qui te ressemblent tous :

le bon Dieu a bien voulu ça pour moi... Et que tu

me trompes un peu par ci par là, quand tu vas en

remonte à Paris et ailleurs, ça fait presque partie

du métier et c'est une idée à laquelle je m'étais à

peu près faite. Je m’ disais: « Il est si bel homme et

moi j’ suis laide, c’est bien juste qu'y s'amuse, cet

homme... et tu ne m'as jamais entendu me plain-

dre, n'est-ce pas, mon homme? depuis seize ans

qu'on est ensemble. Mais que t'aies pris une

maitresse sous notre toit, que tu l’aies installée à not”

table, qu’elle mange avec nous et qu'elle couche porte

à porte et que tu m'aies rendue la risée de l'éta-

blissement, non, ça, vois-tu, Philibert, c’est une trop

grosse peine pour mon cœur de boscotte, et j’ n'au-

rais jamais cru ça de toi... »

Une Exécution 4145

<J’ l’écoutais sans y rien comprendre, les yeux m’ sortaient d’ la tête et à la voir pleurer comme ça, si doucement et si obstinément, je m’ sentais tout chaviré, et la sueur me coulait aux reins.

«< — Une maïtresse ici! mais, Véronique, t’es folle, d’ qui veux-tu parler ?

< — Mais de Myrille ! N° joue donc pas au plus fin. Ça saute aux yeux. Toutes ces dames en parlent, et dans la ville on en clabaude assez!

« — Myrille! cette gosse, mais tu n° l’as pas regardée. Elle s’en va d’ la poitrine, et tu m’ crois assez bête pour aller prendre son mal, mais c’est qu’ ça se gagne, ces histoires-là! Embrasser Myrille, coucher avec Myrille, autant avaler un flacon d’phénol!

« — Ne fais pas d’ boniment! Ça n° prend pas. Crois-tu qu’ si t’ étais poitrinaire avec toutes les saletés d’ la contagion dans la bouche, ça m'empêcherait de te baiser sur les lèvres? Mais rien n’ dégoûte en amour, Philibert, la passion ne raisonne pas.

« — Et la tienne déraisonne, Véronique. Non, parole d'honneur, quéqu’un t’a monté la tête, tu n'as pas trouvé ça toute seule.

« Des portes venaient de s’entrebâiller sur le palier, et j'avais deviné des oreilles aux aguets. J’ m'étais assis à côté d Véronique et j' l'avais prise entre mes bras; elle me laissait faire et, tout en la cajolant, je lui tirais les vers du nez. Je v'nais de me rappeler la conversation surprise, la nuit de vot’ visite, entre Juliette et Rébecca.

« — J'suis sûr que ce sont ces deux chameaux qui t'ont fourré martel en tête.

« Véronique se défend mollement. J” la câline, j’ la presse et, bref, je lui tire la vérité. Elles torturaient ma pauvre femme d'allusions et de sous-entendus depuis plus d'un mois, et des apitoiements et des indignations et des mines de femmes outrées! Elles

avaient parlé, parce que c'était leur devoir, que ma conduite les révoltait, puis elles avaient endoctriné les aut’ femmes de la maison. Par veulerie, par vacherie surtout les autres étaient entrées dans complot. En dehors de Myrille, Ia pauvre, et d'Eugénie, la grande maigre, qu'est un chien de Terre- Neuve, la fidélité même, tout l’ monde chez moi avait conspiré contre moi; et ma pauvre Véronique avait tout supporté sans se plaindre, quand une lettre anonyme arrivée du matin avait mis le feu aux poudres.

< — Une babillarde! montre-moi ça.

« Je suivais Véronique dans sa chambre. Elle fouillait dans sa commode et me remettait un papier. J” n'avais pas lu deux lignes que je r'connaissais l'écriture. Du reste, rien que les injures dont elle était pleine la signaient, cette lettre. Elle était de Rachel, une aut’ Juive, une grande vrille qui aurait dépravé l'établissement si j’ n’y avais mis ordre, une hystérique, vicieuse comme un cheval borgne, celle-là même qui m'avait fait une postiche à tout casser, le soir même d' la visite du commissaire général, à propos de sa femme, une petite blonde bien douce qu'elle avait débauchée chez moi, et même que j’ les avais mises toutes les deux dehors et que ça n’avait pas traîné! Et c’est cette ordure, qui s’ permettait de troubler mon ménage en écrivant des abominations à ma femme sur Myrille et moi! La patience m'échappait.

«— Ahça,tu n’es pas louf? faisais-je à Véronique en lui mettant l’ papier sous |” nez, de te remuer les sangs pour ce chiffon-là. Tu n’ reconnais donc pas l'écriture? Dire que te v'là chavirée pour une lettre de ce fumier !

< Mais, comment Rachel pouvait-elle savoir ?.… Quelqu'un l'avait mise au courant d’ la chose. Parbleu! c'était l’aut’ Juive. J’les savais toutes deux

Une Exécution 417

en correspondance. Ah! cette fausse arbicote de Rébecca! Ah! monsieur Jacques, le sang n°’ m'a fait qu'un tour. D'un bond j'étais dans la chambre de cette moricaude, et, si j'ai jamais dans ma vie bien botté de coups le cul d’une femme, j' peux vous dire que c'est c’ matin-là; et y n°’ pleuvait pas que des coups de pied, j peux vous Îl” dire, les coups de poings lui grélaient aussi, drus sur la gueule.

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