‹ La maison PhilibertChapitre 12 sur 18 · TT EN · texte numérisé non relu

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chambrée et de maison de tolérance. Les dames, au nombre de quatre, étaient, en vue de la clientèle, costumées en ribaudes. Des hennins et des béguins Renaissance alternaient leurs fausses perles sur les cheveux blondis à l’eau oxygénée, roussis au henné ou lustrés de pommade, de quatre Dulcinées du Toboso ; des corsages de velours de couleur, des manches à crevés, arrêtées net au coude et des collerettes défraîchies complétaient ce carnaval. |

Princesses jusqu'à la ceinture, mais servantes de brasserie à partir du nombril par la jupe courte au ras de la cheville, le tablier et la sacoche, ces quatre masques répondaient au nom d’Agnès, de Gisèle et de Yolande. Ainsi l'avait voulu ls maîtresse de céans. Maria, dite Fanfan la Violette, avait seule résisté. Entêtée comme une mûle, elle s’était insurgée contre le surnom d'Héloïse que lui avait imposé Me A dèle :

« Héloïse, qu'elle avait dit, j'aime mieux rendre mon tablier. Héloïse ! j'ai-t-y une gueule à faire des Abélard ! Il y a de quoi couper la chique aux michés! »

Et comme M°° Adèle insistait en lui proposant de choisir entre Rosemonde et Alizon :

« I] y a douze ans que je travaille sous le nom de Fanfan, avait répondu la fille, tout le monde me connaît sous ce blase-là, je ne vais pas en changer à mon âge. Ça dérouterait mes clients ! »

Et M"=° Adèle avait dû céder, car Fanfan la Violette était peut-être la seule de ses pensionnaires qui attirait vraiment quelques hommes, et les autres filles dans l'intimité reprenaient aussi leurs anciens noms.

« Fais-moi une place, Léa, » et Maria s’affalait sur la banquette. Les autres femmes se serraient un peu contre le sous-officier de dragons.

« Dis donc, Rodier, faisait la fille rousse répondant au nom de Yolande, est-ce que Coutant est de service ce soir ?

— De service? Il est parti en permission.

— Et m....! s’esclaffait la fille, son petit vieux décoré qui vient à sept heures. Il a encore écrit hier à madame.

— Il peut se fouiller! Cœur, cœur, trèfle, et pique, à moi le restant ! A l'heure qu'il est, Coutant est au moins à Avignon.

— En permission ! faisait la blonde affublée du nom d'Agnès, et ses huit jours de consigne ?

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— Du chiqué, Coutant s'en fout du vieux. l'u penses, un client de deux pièces.

— Eh bien! il va pas en faire de la musique, ce soir, riait Léa, dite Gisèle.

— Je l'entends bonnir d'ici avec sa voix pincée, ses gants gris perle, sa patte en pigeon-vole et ses talons Louis XV:

«— Madame Adèle, c’est inconcevable, c’est la troisième fois que je viens pour rien, j'irai ailleurs, je le regrette. On ne dérange pas un homme comme moi. »

Une grosse gaieté secouait le groupe.

« Dis donc, Rodier, insinuait Léa, pourquoi que tu marches pas ? Le vieux, toi, il te gobe, il irait jusqu'au sigue pour toi.

— Tu m'as pas regardé, grommelait le sous-off, j'ai des galons, je fais plus des corvées moi.

— Bats donc comtois, mon joli cœur, riochait la Yolande en poussant contre la tunique du jeune homme la gélatine de sa poitrine, tu en as mangé comme les autres, et ton Russe, c'est le chapelet qu'il disait avec toi?

— Mon Russe? d'abord c'était cent balles et puis il était giron. J'aimerais mieux dormir avec lui qu'avec toi!

— Tâche donc d’être poli, toi, espèce de lope !

— Salope toi-même, t'es rien dégueulasse, voyons, regarde-toi.

— Bon! voilà des couillards. »

L'entrée de deux cuirassiers interrompait la querelle. C’étaient deux gars plantureux de la campagne, rougeauds, patauds et presque imberbes, avec, au-dessus de la lèvre, le duvet pâle d’une petite moustache d'or. Deux bleus, et le maréchal des logis haussait les épaules :

« J'ai bien envie de les flanquer à la boîte!

— C'est la première fois qu'ils viennent ici, neleur fous pas le trac. »

Les deux nouveau venus s’asseyaient lourdement sur une banquette. Gauches et intimidés, ils roulaient des yeux ronds, tout ébaubis de l'endroit.

«< J'y vas, faisait Yolande, » et, s’installant à leur table : « Bonjour, les gros pères, qu'est-ce qu'il faut vous servir. C'est-il que vous venez chercher de l'amour, mes enfants ? »

Les deux bleus se taisaient.

« Je vois que vous avez laissé votre langue au quartier, riochait la fille. Voyons, n’ayez pas peur, vous attendez quelqu’un ?

— Oui, ch'est cha, nous attendons quelqu'un, s’enhardissait le plus âgé des deux.

— Ah! qui ça ? Une femme?

— Non, un monsieur.

— Vous le connaissez ?

— Non, je le connaichons pas, il nous a dit de veair ici pour faire connaichance.

— Racontez-moi cha, mes gars, faisait la fille amu-

. sée et patoisant comme eux, vous êtes normands au moins. Moi aussi, je suis normande.

— Ah! vous chêtes du pays? tant mieux!

— Et je vous servirai de mère, mes bons petits gars, en attendant que vous trouviez votre tante.

— J'avons pas de tante ici, madame.

— Ça ne fait rien. Ici l'on est tous en famille. Vous n'avez pas vu l'enseigne de la maison: Au Moulin Natal? je vais vous servir deux menthes. Le monsieur vous a dit de prendre de la menthe, hein!

— Comment que vous chavez cha ?

— Moi, je sais tout, je m'en sers une aussi, on va trinquer ensemble. Comment que tu t'appelles, toi, le gros frisé ?

— Germain.

— Eh bien! Germain, je serai ta Germaine. »

Et la fille embrassait à pleine bouche la bouche épaisse du gars.

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« Hé! Yolande, ne le dessale pas trop, criaient du fond de la salle Agnès et Gisèle, après toi s’il en reste. »

Les deux cuirassiers, rassurés, se laissaient maintenant confesser par la fille. Yolande leur avait Ôôté leur casque. Germain était valet de ferme, Maclou était forgeron. Ils étaient tous les deux du même village, et depuis deux mois à peine au régiment. La veille, comme ils rentraient pour l’appel, Maclou avait remarqué qu’un monsieur les suivait et cela depuis le pont de l'Alma.

Comme c'était un petit gros bedonnant avec des moustaches astiquées et un lorgnon, ils avaient cru que c'était un officier en civil et que quelque chose clochait dans leur tenue et, d'instinct, ils avaient rectifié leur position :

«Il va nous foutre à l’ombre, chuchotait Germain, je suis sûr que j'ai mis la crinière de mon casque à l’envers. »

Et Maclou, terrorisé :

« C'est-y pas plutôt pour mes éperons ? »

Et tous deux tremblaient de peur dans leur culotte, quand le monsieur les avait abordés, leur avait offert des cigarettes ens’informant s'ils étaient de la classe.

« D'la classe, j'venons d'arriver, » avait répondu Germain, sur quoi l'inconnu, tout à coup très aimable, leur avait déclaré qu'il s’intéressait aux jeunes soldats, le métier était si dur dans les commence-

ments surtout. Il se trouvait être normand comme eux et voulait les aider de ses conseils et de son expérience ; il connaissait des officiers de leur régiment et les recommanderait au besoin. Les deux bleus l'avaient écouté, ébaubis. Le monsieur au lorganon leur avait fait promettre de le revoir et leur avait donné rendez-vous au Moulin Natal. Comme ils ignoraient l'établissement, il leur avait remis par écrit le numéro et le nom de l'avenue, puis un offi-

cier en tenue les ayant dépassés, l'inconnu avait

brusquement filé et s'était évanoui dans l'ombre,

non sans leur avoir remis à chacun, avant, une pièce

de dix sous.

« Naturellement, s’esclaffait Yolande. Vous avez saisi, les autres ? une pièce de dix sous, hein ! c'est marrant !

— Un lorgnon, des moustaches noires et du ventre? criait Gisèle de sa place, est-ce qu'il ne boitait pas un peu ?

— Ma foi, est-ce qu'il boitait, Maclou ? je crois bien que oui!

— Ïl boitait! Alors c’est lui, reprenait Gisèle, je l'aurais parié, c'est Robert!

— Robert, ma chère, minaudait Yolande en renversant d’un coup sec la paume de sa main.

— En v'là un que j'ai bien envie de faire emballer, bougonnait le sous-off, il n’a pas la trouille de venir rôder dans le quartier. Il est signalé à la place. S'il s'arnène ici, nom de Dieu, je lui casse la gueule. Il saura comment je m'appelle. »

Et pris d'une colère peuple, le dragon assainait sur la table un coup de poing qui faisait tressauter tous les verres.

— Voyons, Rodier, pas de pétard, câlinait la ribaude affublée du nom d'Agnès, ici tu es pas chez toi, fais-lui tout ce que tu voudras dehors, mais respecte la maison.

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— Et ces deux ballots ? faisait le sous-officier sous la montée de ses absinthes, regardez-moi ces tronches. Ils sont à découper au couteau, ces deux poires. Quelles carafes! ils ne savent pas encore ce qu'on leur veut. Allons, oustel! faites-vous la paire, on vous a assez frimés : dehors! et à fond de train !»

Et Rodier, se levant, faisait mine de marcher sur les soldats.

« Rodier, Rodier, t'es pas loufl! » et les trois femmes se pendaient après lui; les deux cuirassiers s'étaient levés terrifiés. Ils coiïffaient maladroitement leur casque, empèêtrés dans leur fourreau de sabre et les bretelles du ceinturon.

Un fiacre s’arrêtait devant la brasserie, la petite porte s'entre-bâillait.

C'étaient nous trois, Isidore et Biscuit, qui débarquions. Notre entrée coupait court à la querelle.

« Des clients! des clients! >» chuchotaient les filles, et c'étaient des sourires, des mines et des œillades : le sous-officier avait instinctivement redressé son torse et frisait ses moustaches ; les deux cuirassiers s'étaient rassis, hébétés. |

« Qu'est-ce qu'il faut servir à ces messieurs? ces messieurs prennent ? » faisait Gisèle de sa voix la plus sucrée.

Appuyée de deux mains sur une table, le corsage en avant pour faire valoir sa gorge, elle nous regardait de bas en haut et passait sa langue sur le fard de ses lèvres d’un air malicieux et friand.

«< Tu nous serviras au salon japonais, ma fille, tu ne me connais donc pas ? Est-ce que j'ai la mine d'un client? Va prévenir ta patronne.

— Mais c'est le père Zidore, s’écriaient en battant des mains Agnès la Ribaude et Maria Fanfan. .

— Oui, c'est moi le père la Bidoche, le marchand de viande et de nerfs aussi, » et il pinçait le menton de Fanfan en esquissant un geste obscène.

« Ah! c’est toi, Rodier? faisait-il en passant devant Ja table du sous-officier, tu fais donc salon avec ces dames maintenant ?

— Monsieur Zidore!

— Ah!iln'y a pas de sot métier, pourvu que ça raque. Le tout est de palper.

— Toujours rigolo, ce Zidore. »

Le tenancier avait un vrai succès auprès des filles, elles étaient toutes à frotter leur gorge molle contre sa blouse et à lui souffler léur haleine dans sa nuque courte de maquignon :

« Il n'y en a que pour lui, grognait Rodier.

— Et la patronne, qu'est-ce qu'elle fout ? redemandait le gros homme, elle pionce encore à l'heure qu'il est. Elle ne va pas nous faire croire qu'elle ronfle encore à deux et fait la sieste pour rebecter ses nuits de turbin. Hé! Adèle, Adèle ! » et il mettait la main sur la poignée de la porte du fond:

« Madame Adèle, madame Adèle! » criaient en chœur Agnès et Maria Fanfan. La porte s’ouvrait et une grosse matrone s’encadrait dans l’embrasure étroite. |

« En v'là du potin! la maison ne brûle pas. Ah! c'est toi, Zidore ? Entre donc.

— Des amis, » faisait le maquignon en lui désignant Biscuit et moi.

«< Trop honoré, messieurs. Donnez-vous la peine d'entrer, » et tout à coup cérémonieuse, devenue femme du monde, M"° Adèle s'effaçait dans une

révérence de cour.

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Madame Adèle.

Mne Adèle était une brune quadragénaire à l'arrière-train énor- | me, une engorgée |, et massive commère dont les yeux capotes et le profil absent na-

geaient dans la graisse. Le rouge outrageant de ses joues n'en animait pas la pâleur. Ses sourcils peints, ses cheveux gras de pommade et les bajoues de sa face blafarde en faisaient un type accompli de matrone.

Ses bras trop courts émergeant en ailerons d’un peigvoir de surah mauve, elle avait installé sa croûlante personne parmi les coussins Liberty d'un divan et nous faisait maintenant les honneurs du boudoir.

« Le salon japonais » avait dit Isidore.

De vagues kakémonos et des éventails du Yeddo, toute la pacotille des bazars bon marché en décoraient les murs fatalement tendus d’andrinople. Au plafond, des poissons de laine rouge, retenus dans un filet, aggravaient d'une note sous-marine la décoration de la pièce. M=° Adèle en avait puisé l’inspiration au Musée Grévin; elle devait ces poissons et ce filet au box attribué à Mme Sarah-Bernhart. Elle avait été longtemps hantée par la poupée de cire de la tragédienne, nonchalamment couchée parmi des soies d'Orient dans un hallucinant tohu-bohu de cigognes de bronze, de touffes d’orchidées, de tapis de Smyrne, de rideaux de peluche, de tambours de basque, d’aigles empaillés, de verroteries hindoues et de poissons japonais nageant entre les mailles

d'un grand filet de pêche, alourdi d'algues et de nénuphars.

Le macabre de cette Jeanneton de cire, enroulée à la Clairin dans un flot de moire blanche et ouvrant sous une tignasse de soie jaune le vide effarant de deux yeux de verre, avait semblé à Mrne Adèle le comble de l’art. Cette grosse Macette avait des prétentions esthétiques. Elle avait longtemps habité Toulon, y avait sévi au Flamboyant. Un frégaton, mordu pour elle d'une vraie fringale de sens, l'avait même à un moment sortie de la maison; elle y était rentrée, du reste, après une fin d’idylle plutôt tragique. L'officier , abruti d’opium, s'était brûlé la cervelle pour une infidélité de la fille et, auréolée du

sang de son amant, Adèle (on l’appelait Adeline alors) avait été rengagée par la sous-maîtresse à des conditions flatteuses pour l’orgueil d’une femme.

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De ces fréquentations d’escadre, Adèle avait gardé un goût d’exotisme et l’amour du décor, puisé dans les sommaires installations d'’amants de la marine retour de l’Extrême-Orient. Comme toutes les filles de ports de guerre, Adèle avait formidablement roulé parmiles fumeries d’opium qu'enseignes et aspirants improvisent dans leurs chambres meublées de garçons. Nattes de Chine, menus bibelots de l’Annam, panoplies hindoues, idoles cambodgiennes et soieries du Japon, ont vite fait de transformer un misérable garni de Toulon et de Brest en vagues sanctuaires. Ce sont ces réminiscences réveillées devant la Sarah-Bernhart du Musée Grévin qui avaient doté le Moulin Natal du boudoir japonais, où nous nous trouvions. L

La grosse matrone nous en faisait les honneurs arrosés de liqueurs des îles. M"° Adèle n'aimait que le doux. C'était un mélange de marasquin et de crème de cacao qui faisait hausser les épaules à maître Isidore, mais le tenancier ne voulait pas contrarier son ancienne pensionnaire, tout à son idée de la faire parler et de nous amuser de ses confidences.

Attendrie par des libations précédentes (car Mr: Adèle cumulait le goût des amers et des apéritifs violents avec sa passion des liqueurs sucrées) la patronne ne se faisoit pas trop prier. C'était d’abord des doléances sur la dureté des temps et la difficulté du métier.

«< Toutes les maisons faisaient faillite. Peut-être qu'en province ça marchait encore, mais à Paris on faisait juste la croûte. Autant fermer. »

Et Adèle citait des établissements autrefois prospères, des maisons de premier ordre et de réputation établie, dont les immeubles, aujourd'hui vides de femmes, étaient à louer. D'abord les hommes d’aujourd'hui n'allaient plus au claque; le goût des sports avait tué l'amour :

« Qu'est-ce que vous voulez que fasse un homme après vingt lieues de bicyclette ou un record de vitesse de cent vingts à l'heure? Fourbus, vidés, les moelles dans les talons, tous ces bouffeurs de kilomètres. Une fois descendus de leurs machines, ça ne vaut que peau. Si ça a cent sous en poche, ça va les dépenser au bain de vapeur. Encore des établissements qu'on devrait bien fermer pour ce qui s'y passe ! »

Elle le savait bien, elle, avec sa clientèle spéciale. Les hippodromes et les garages avaient dépeuplé les bordels, tous ces coureurs et ces chauffeurs privés n'avaient qu'un souci, c’est de retaper leurs muscles. Ils aimaient mieux aller suer au Hammam que de venir caresser une petite femme, sans compter ceux qui donnent tout à leurs masseurs. Et M”° Adèle soulignait le mot d’une œillade équivoque.

« Et puis, voyez-vous », et la grosse femme s’animait, la pâleur de ses joues tout à coup enflammée, « tout ça, c'est la faute de la police.

Pourquoi qu’elle supporte sur le rad toutes ces bonniches qui racolent les hommes, et nous font concurrence à nous autres, femmes de taule, un tas de trousquines qui viennent de leurs pathelins chercher des places. Des places, je t'en casse, elles prient le bon Dieu de ne pas en trouver au bureau de placement et font la chasse à l’artiche:

les hommes sont si bêtes!

IÏs croient toujours dégros-

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sir une pucelle (pucelle de Belleville). Le miché sait ce que ça lui coûte chez le pharmacien, ces petites histoires-là! Pourquoi que les mœurs ne secouent pas tous ces poisons ambulants sur le tas, Elle ne nous rate pas, nous autres. Au quai de l’Horloge, tas de fumiers! Ça empoisonne tout un pays et ça vous retire le pain de la bouche, et tout ça nous vient de la province, monsieur: les soirs de rafle, sur cent femmes que l’on ramasse, il n’y en a pas vingt de Paris. Le voilà bien, le choléra pour nous autres, la vie au grand air, et les trousquines des terrasses de café. Ah! nos beaux jours sont passés! Autrefois, les jours de grand travail, c'étaient les jours de fêtes et les beaux dimanches. Maintenant tous les gonciers se font la paire à la campagne, et ceux qui restent à Paris, pas de danger qu'ils mettent les pieds chez nous! ils vont se faire aimer pour leurs poires par des niaises de Lourcine qui leur donnent quinte et quatorze... et le point.

« Ah! elles se chargent, ces sœurs-là, de garnir les lits du Midi. C'est comme autrefois, le Jour de l'An et le 14 Juillet, on faisait de l'or. Tu te rappelles bien Isidore, c'est à ce moment-là que tu m'as connue place du Trône. Nous mettions même, les trois jours que durait la fête, des jarretières tricolores, faveurs tricolores aussi à nos liquettes, un nœud bouffant à l'épaule et un autre au creux des rondins. On devait bien ça à la République et ce que ça plaisait alors au client, car alors on était patriote en France et ce que j'en ai vu d’excités par la couleur nationale nous retrousser le linge en criant : Vive l'armée! Et le jour de l'enterrement de Victor Hugo donc, jamais j'’ai-vu tant travailler; toute la ville était en l'air. Ce que ça rappliquait dans les taules. Nous avions toutes mis des nœuds de crêpes dans les boucles de nos jarretières. On devait bien ça à un génie comme Victor Hugo. Ah! c'est pas dans ce

temps-là que j'aurais eu l'idée d'ouvrir une brasserie à l’École Militaire, et pourtant c'est le seul quartier qui donne encore un peu. Moi je suis une cocardière, messieurs, j'en ai toujours pincé pour l'uniforme ; j'étais la sœur des matelots à Toulon; je suis maintenant la mère des cuirassiers. »

Ah! Toulon! et M" Adèle remuait maintenant des souvenirs d’escadre, Toulon, et la gaieté contagieuse de ses rues, une gaieté bruyante et puérile de collégiens lâchés hors des murs, Toulon et la joie énorme à gambades et à prunelles rieuses de ses matelots permissionnaires.

Les yeux redevenus presque jeunes sous ses paupières flétries, la fille évoquait le légendaire Chapeau Rouge et letohu-bohu de ces rues fameuses dans tout le Midi et l'Europe maritime. Le Chapeau Rouge! Ÿ avais-je assez de fois suivi la grande vague déferlante de rut et de liesse de l’escadre et des casernes et, tandis que Mre Adèle s’attardait dans des récits décousus et baroques aventures de rencontre, de débauches d’une nuit et d’idylles de bars, à desnoms de rues cités par elle, rues où elle avait roulé de maisons en maisons : rue Traverse-Lirette, rue Traverse-Champ-de-Mars, place du Pavé-d’'Amour et rue de la Visitation, je revoyais le dédale de ruelles et de culs-de-sacs infects, où les poches d'Yves Karamadec et de Baptistin le Gavot se vident dans les peignoirs de coton rose de la basse prostitution. Le Chapeau Rouge, sa file interrompue de maisons closes, ses ruisseaux gras en bordure, et dans le sombre des logis étroits et surplombants, la flambée de gaz, de glaces et de métals nickelés des bars, les bars ouverts comme des halles, les bars rouges comme des incendies, leurs grouillements d'uniformes et d’oripeaux de filles, leurs odeurs de musc et d’anisette, de vermoutb et de fards, les bars tonitruant de hurlements d’ivrognes, de cliquetis de sa-

Madame Adèle 207

bres, de cris de femmes hystériques et de fracas de verres qu'on brise, les bars, lupanars de matelots, salons d'amours de soldats, débraillés et braillants.

On dansait dans un de ces bars à l’accordéon. Entre deux clients les pensionnaires tournaient comme des toupies aux bras des consommateurs, une valse, une polka, payées dix centimes au musicien, et, la

danse soldée par le danseur, la fille revenait s’accouder à une table, et là, parmi les buveurs de bières et de limonades, guettait, par la grande baie ouverte sur la rue puante, l’hypothétique entrée d’un nouveau client. Elles dansaient comme elles buvaient, par devoir professionnel, pour satisfaire les goûts de la clientèle, ne décourager personne, pour achalander l'établissement. Des matelots dansaient entre eux, pour le plaisir, des Marseillais par couples, et c'était une joie physique que de suivre le roulis de leurs ébats, cette valse presque marchée, déjà admirée

dans les guinguettes de Nice et de Marseille, la valse moko, où les danseurs, étroitement liés l’un à l’autre, ont un si curieux pliement sur les jarrets, souligné d’un balancement de tout le torse. Les mains jointes, avec des yeux blancs d'hypnose, un matelot breton dansait seul comme en prière, fixant on ne sait quel rêve, riant aux anges, extatique et très soûl ; le visage était d’une gravité ardente, illuminée d’une merveilleuse pâleur; c'était l'ivresse d’une figure de retable... Plus loin, un soldat d'infanterie de marine s’immobilisait, les paupières closes, la face plongée dans le corsage d’une fille, les bras jetés autour de sa taille. La fille le berçait, maternelle, et, machinale, lui caressait de temps en ‘temps les tempes, attendant la montée du désir.

Comme un mouvant kaléidoscope, ces visions déjà lointaines, Mre Adèle les faisait défiler devant moi, et pourtant quels tristes et répugnants souvenirs ne remuait-elle pas cette énorme et veule matrulle échouée maintenant dans cette équivoque brasserie du quartier de l'Ecole, ce spécial et discret lupanar où les clients étaient peut-être plus à vendre que les filles de l’étal!

Navrantes idylles de maisons closes où le rêve et l'ennui de la vie d’escadre font parfois éclore la petite fleur bleue de l'idéal sur le fumier de la pire prostitution.

L'espèce d'existence monacale menée par le marin sur les bâtiments de guerre, ces vastes couvents flottants, développe à l’état aigu chez lui la soif, innée chez tous, de tendresse et d’'épanchement. En descendant à terre, ce cénobite forcé aspire au ménage, à la vie à deux, dont il est sevré depuis des mois, et pour l’indigent qui n’a que sa paye, comme pour le timide et le bleu de l’année, balourd et penaud, maladroit dans l’art d’aguicher une connaissance, le lupanar est là avec son étal de chair vive

G. BOTTINI. BERTIN, SC.

Qu'est-ce que celui-là ? demandait-il.…

Madame Adèle | 209

et parée, et le matelot y prend femme, le Breton surtout. Isolé et dépaysé dans ce Midi d'exil, il retrouve dans la maison fermée un foyer et une famille, adopte celle-ci plutôt que celle-là, à cause de l'accueil reçu ou du sourire d’une des pensionnaires, devient l'habitué du comptoir comme de la fille, et, par une étrange grâce d'état et de sens, se met en ménage avec la misérable créature, l’aime et la choie à l’exclusion des autres, sans la moindre jalousie pour la pauvre chair à plaisir.

Et dans la tristesse de ma songerie, à peine entendais-je M=° Adèle narrer avec des gros rires son étonnante aventure avec les grands ducs dans la maison de la rue de Berlin, sa dernière étape avant le Moulin Natal.

Souvenirs de passage.

« J'étais alors sous-maîtresse rue de Berlin, c'était bien plutôt une maison de spectacle qu'un établissement de plaisirs. La clientèle consommait peu, venait surtout pour voir consommer. Nous étions là une vingtaine de dames correspondant à tous les types de beauté : il y avait l'Espagnole, l’Italienne, la Grecque, la Chinoise, la Cosaque, la Tzigane, la Japonaise même et jusqu'à une négresse, chacune dans le costume de sa nationalité, des costumes plutôt légers. |

« C'était surtout une maison d'art.

« On y faisait des poses plastiques et l'on y donnait des spectacles de la nature. »

Me Adèle, pénétrée de la dignité de la maison dont elle parlait, avait pris tout à coup un langage distingué.

« Îl y avait quelques hommes attachés à l’établissement. Il y a des poses où les sexes gagnent à être mélés. Ce n'étaient pas des hommes du monde, mais c'étaient des messieurs mieux que vous n'’auriez pu supposer: des coiffeurs sans emploi, des lutteurs dans la débine, desacrobates sans engagement et des chauffeurs remerciés, car on exigeait d'eux un certain physique. Malheureusement, tous ces gens-là n'étaient pas brillants et, au bout de huit jours de travail, devenaient inaptes au métier. Fallait toujours les remercier. Un homme ce n'est pas bâti comme une femme, et aux professionnels, la clientèle préférait de beaucoup des inconnus, des banteë rencontrés

Souvenirs de passage 211

dans la rue, des gourdiflots, tu me comprends, Isidore ?

— Ji, faisait le gros homme.

— De braves nigauds ramenés là par des femmes

et montés par béguin et sans se douter qu'on allait les mirer. Tantôt c'était un étudiant, tantôt un ouvrier couvreur, tantôt un employé de la gare (il y en avait une tout près) aguiché là par une de nos dames. Quand on ne trouvait personne, le commissionnaire du coin ou bien un cocher; mais avec ceuxlà il fallait raquer, sans compter que les clients aimaient bien mieux les gens ramenés au flan et surtout le genre ouvrier. C’est si vicieux, ces gens de la haute! Une petite femme toute en soie et un ouvrier en cotte bleue, c'est ça qui les faisait le plus marrer. Ah! je peux vous dire que j'en ai vu de drôle dans cette maison de la rue de Londres! J'ai vu un prince russe qui faisait monter ses valets de pied et qui les faisait travailler. Un autre (on m'a depuis dit que c'était l'ambassadeur de Thuringe)exigeait que les dames soient en enfants de chœur et l'homme en arche-

vêque, aube de dentelles, chasuble de soie violette, crosse en main et mitré; c'était le même qui, des fois, voulait les petites femmes toutes nues avec un sabre battant sur les talons et sur la tête un casque de cuirassier. Faut-il qu'il y en ait qui aient de l’astuce ! D'abord dans les rupins, tous des détraqués ! Ils seraient trop heureux s'ils n'étaient pas loufs, et ilne venaifque du rupin chez nous : songez, deux sigues d'entrée par personne et un sigue pour les habitués, pas un linve de moins et l'escalier toujours plein ; jusqu’à des recettes de deux mille par soirée, au moment du Carnaval et du Grand Prix surtout. Ce qu'il en défilait là, des étrangers et des Anglais et des Russes et des Italiens; tout le personnel des ambassades ! Les plus belles recettes étaient pendant le passage des souverains à Paris. Je ne vous dirai pas qu’il nous venait des princes régnants; mais, si j'avais autant de sacs qu'il est venu de princes héritiers et de chambellans et des secrétaires et des feldmaréchaux, des archiducs et des magyars! D'abord la maison était inscrite dans la tournée des grands ducs, c’est tout vous dire, monsieur. »

Et M=° Adèle me prenait à parti :

« Demandez plutôt à Biscuit. Il y a assez mené de monde; il n'estjamais venu un étranger chic à Paris qu'il ne soit venu nous visiter. Et des femmes, ce qu'il y venait de femmes! Et des femmes du monde, croyez-moi, Car pour ce qui est des grues, nous avions tout le quartier Monceau et tout le Marbœuf ettoute l'avenue du Bois; mais moi, je parle de vraies rupines, de femmes de la haute, des duchesses, des marquises et des princesses aussi, et pas que des étrangères, des femmes du faubourg, comme ils disent entre eux, les unes avec leurs amants, et d’autres avec leurs légitimes, car il y en a qui amènent leurs femmes. ls rappliquent là, en bande, après le thé4tre, en sortant de souper, vers les deux heures du

Souvenirs de passage 213

matin, et j'en ai vu, des diamants et des épaules et des sorties de bal de deux cents louis, dans la taule au père la Tardre ! Mais aussi quelle maison, messieurs! C'était tenu : des plantes vertes dans l’escalier, des marches en verre lumineux éclairées en dessous et un tapis bleu Céladon, modèle du grand Triane, comme nous disait madame; pour les clients de marque la chambre de Marie-Arftoinette, oui, messieurs, la même qu’on peut voir à Fontainebleau. La première fois que j’airentré là-dedans, ça m'a fait un coup. Il y avait aussi la salle de l’Alhambra, une salle turque toute en mosaïques, qu’on appelait le Palais de Grenade: ça, j'ai jamais su pourquoi. Ah! on peut dire qu’on faisait de l'or chez le père la Tardre. C'est là que j'ai fait toutes mes économies, celles qui m'ont permis de m'établir ici, car bien sûr, c'est pas en roulant à Toulon, que j'ai ramassé du pèze. Zidore, tu connais la chanson :

Toulon, des gnons, De l'oignon, Mais pas de pognon.

— Si t’étais convenable, Adèle!

— Ah!Tais-toi. Ça me rajeunit de vingt ans. Enfin, monsieur, si dans ma carrière de bonne fille, j'ai traîné dans quelques endroits pas propres, je peux dire que, rue de Berlin, j'ai vécu dans l'atmosphère des cours. J’ai eu là maintes occasions d'approcher des têtes couronnées et, si je n'ai pas fait fortune, c'est par rapport à ma timidité, car un soir je l'ai eue dans la main, la bonne veine qui peut lancer une femme et assurer son avenir, mais voilà, j'ai pas osé.

— Non, vraiment, Adèle!

— V'là la chose!»

Et M=° Adèle se versait un petit verre de marasquin, qu’elle mouillait d’un peu de crème de café.

« Un soir, que j'étais de service, mon service de

A4 La Maison Philibert

sous-maitresse, v’Ià qu'un coupé de grande remise stoppe devant la taule et que le portier, tout effaré, vient nous annoncer les grands ducs.

— Les grands ducs de quoi?

— Quelle bûche! Mais les grands ducs, les seuls, les vrais, les frères du roi de Mongolie (le roi de Mongolie venait de mourir).

« — Ils sont au salon du premier dans le palais de Grenade, à côté de la chambre de la Reine. On les a mis là à cause de leurs costumes. Ils sont à moitié Turcs.

« — Oui, ce sont des Asiatiques, répondait le patron qui avait de l'instruction, je vais les recevoir. Qu'est-ce qu'ils demandent ?

« — Naturellement à voir ?

« — Rien de spécial, ils n’ont rien dit.

« — Bon, j'y vas, faisait le patron qu'était jamais pressé. Toi, ma fille, — et il s’adressait à moi, — va mettre ta robe de réception, celle en moire verte avec des dentelles. Tu as de la gorge, les Turcs aiment ça, et des bijoux, prends ceux de la patronne. Tu as la clef, n'est-ce pas?

« Faut vous dire que j'avais la confiance, j'avais les clefs de tout. Madame était à Lourdes pour un pèlerinage, je dirigeais la maison; je me cavale, je m'harnache vivement, je rapplique au palais de Grenade, je soigne mon entrée, turellement : salut, plongeon, révérences de cour. « Salut, messieurs, Maijestés, Altesses », je bafouille mon boniment. C'étaient deux géants en lévites de drap noir, des types youpins, très beaux, avec des yeux de gazelle et des cheveux frisés comme de l’astrakan, des diamants aux doigts, des crachats sur la poitrine et, dans leurs bonnets de fourrure, deux aigrettes qui étaient pas du tocquard, j'en étais éblouie. Ah! pour des marquants, ils marquaient dans le mille, et un air de « me touchez pas », comme j'en ai jamais vu à per-

Souvenirs de passage 215

sonne. Ils me font un sourire aimable, et l'interprète (car il y avait un pisteur avec eux) me glisse dans l'oreille :

« — Faites pas d'avance, ils n'aiment pas les femmes.

« — Quoi? que je lui dis.

« — Îls n'aiment pas les femmes ! Les femmes

faites! Ils n'aiment que les pucelles, tenez-vous le pour dit, ils viennent que pour voir.

« — C'est bien.

« Et, leur indiquant les petites lucarnes pratiquées dans le mur (dans le salon de Grenade, c'était dans les arabesques), je boucle l'électricité et nous v'ià tous les quatre dans le noir, moi entre Îles deux princes, mais sans les frôler. C'est la règle de la maison : dans les salons de spectacle on ne laisse

jamais les hommes ensemble; faut qu'il y ait toujours une dame qui soit là :

« Et alors v'là que le défilé commence. La Tardre avait soigné les groupes et c'était vraiment pas mal, mais j'avais si souvent vu Ça. Rien que des girondes et des mômes, il connaissait ses mongoliens.

« Les frères du roi s'étaient rapprochés de moi, je les entendais renacler dans le noir. L'œil braqué sur les spectacles, ils n’en perdaient pas une goutte, mais que leurs respirations étaient fortes! C'était comme des soufflets de forge. Le plus grand s'appuyait sur moi; ah! le spectacle les émotionnait. Tout frères de roi qu'ils étaient, la royauté était 'émue. L'interprète me poussait du coude :

< — Allez-y donc, — qu'il me disait, — je crois qu'ils sont mûrs! »

« Mais quelque chose me paralysait, des frères de roi, d’un roi qui venait de mourir! bref, je fis la gourde et, quand, le tableau terminé, l'électricité se ralluma toute seule, je me trouvais entre les deux princes congestionnés, le sang aux oreilles et les yeux tout drôles. J'avais pas pu prendre la chose sur moi.

« Ils redemandèrent leur voiture, réglèrent la dépense et se faisaient reconduire au d'Orsay, ousqu'ils étaient descendus avec leur harem, et J'avais manqué ma position.

« À quoi tient la fortune d’une femme! Une räleuse n'eût pas raté le coup, mais moi, j'ai le respect des institutions. La royauté, la monarchie, la religion, la justice, tout ça me coupe la chique; rien que les

mots, ça me remue comme le latin de ma première communion. Ah! je ne suis pas malfra pour deux sous, moi, je vénère le clergé, j'estime la magistrature et j'aime l’armée. Vive la France!

— Oui, tu es une brave fille, chacun sait ça, mais quel pétard dans ta tribu, on se massacre donc chez toi? »

Souvenirs de passage 217

Un fracas de verres et de vaisselle brisée... et la porte s’ouvrait brusquement. Une fille se précipitait :

« Madame, madame, M. Rodier casse tout, il est saoul comme une vache, il a presque assommé M. Robert. »

Des cris de femmes, des jurons d'homme saoul, tout un tumulte de rixe nous dressaient tous comme un ressort.

«< J'aurai ta peau, vieille catau! raclait une voix d’ivrogne.

— Au secours! à moi! allez chercher la police, hocquetai‘ une voix de fausset, étranglée dans un râle.

— C'est encore ce cochon de Rodier ! », et Mm: Adèle s’engouffrait d'un bond dans la salle, nous la suivions.

Yolande, Agnès et Gisèle, les trois ribaudes aux hennins de fausses perles, s’agrippaient de tous leurs ongles et pesaient de tout leur poids aux épaules du sous-officier de dragons, Rodier était avidement penché sur une table.

Un petit gros homme s’y débattait. Etendu sur le dos à même le marbre, il gambillait frénétiquement de ses deux petites jambes courtes et se débattait avec des spasmes d’agonie, une poigne solide le maintenait.

D'une main, Rodier le serrait à la gorge, l’autre main lui bourrait la face de coups de poings!

< Fumier, tante, charogne, voleur de santé, fais ta prière », hurlait le sous-officier hors de lui.

Dans la bagarre il avait cassé les belières de son ceinturon et son sabre lui battait dans les jambes. Les trois filles en se cramponnant à lui avaient fait céder les boutonnières de sa tunique... et débraillé, la chemise bouffante hors du pantalon presque glissé sur les reins, le dragon s’acharnait sur sa victime.

Atterrés, les deux cuirassiers assistaient à la scène; ils s'étaient rencognés dans un angle. Des débris de

soucoupes et des verres cassés jonchaient le sol.

Affalé sur la banquette, un petit jeune homme pâle, cravaté d'une lavallière de soie blanche et les yeux étrangement cernés dans un visage aux traits délicats, se trémoussait avec des gloussements de poule et s’efforçait à l’évanouissement.

« Voyons, Rodier, intervenait M"° Adèle, — et elle posait une main sur l’épaule du dragon — vous n'êtes pas ici au quartier. Lâchez monsieur et tâchez de respecter ma maison.

— Votre maison, une boîte à maladie! J'en ai soupé de votre Lourcine, pourquoi que cette tante-là me fait de l’œil, j'en ai marre de sa tête de cochon. tiens, vieille fiote — et son poing retombait sur la face tuméfiée du client.

Souvenirs de passage 219

— Madame Adèle, clamait le misérable, je me plaindrai à la police, je ferai fermer votre maison.

— Vous dites? grommelait la patronne menaçante !

— Chère-le, Rodier, vas-y ! renchérissaient deux ribaudes en lâächant leur étreinte ; le sous-officier, lui, resserrait Ja sienne, et l’infortuné monsieur Robert poussait un ah ! final et perdait tout à fait connaissance. Son gros petit corps s’allongeait sous le poids du sous-off, et le gousset de son gilet, baillant tout à coup, laissait glisser une poignée de louis sous la table.

Les filles se précipitaient et ramassaient l'argent.

« Il a raqué», et Rodier, se retournant vers nous, nous montrait une bonne face d'homme ivre:«Allons Yolande, ma fille, passe-moi la moitié du pognon. »

Madame voulait se fâcher, il l'avait mise dans de beaux draps! Elle avait maintenant sur les bras une sale affaire. Rodier voulait donc faire fermer la maïison ?

À quoi le sous-off :

« Ilse gardera bien de jaspiner, vous en savez trop long, vous le ferez boucler quand vous voudrez, le pante, et puis je sais qu'il aime ça, qu'on le chère. Les baffes, ça l'excite, c'est une vieille chatte à passion. Voyez, je suis bon fieu, je ne lui ai même pas cassé son lorgnon!

Et Rodiér ramassait sur le sol le pince-nez de la victime.

Maintenant madame activait son personnel autour de l'évanoui, frictionnait ses .joues tuméfiées avec de l'eau fraiche. Le petit jeune homme de la banquette, enfin revenu à lui, avait prêté son flacon.

Le sous-officier, lui, riait aux anges et, touten titubant, avait passé son bras autour du cou de l'’adolescent. Isidore Ledru s'intéressait aux yeux soulignés de kolh et aux joues poudrerisées du jeune homme.

« Qu'est-ce que celui-là ? » demandait-il à madame.

À quoi la grosse matrone :

< Monsieur le vicomte Gontran d'Osuldi, tireuse de cartes.

— Pour vous servir », flütait d’une voix de soprano le nouveau présenté, en esquissant une génuflexion.

Ludine de Neurflize.

< Pour la traite du comte de Barcourt, vous pouvez la renouveler, madame Cubernheim. Elle est de quarante mille, n'est-ce pas? mais pour les soixante mille du petit Barkichnoff, Ludine ne veut rien savoir. Elle est payable au Crédit Lyonnais! Tant pis, elle sera protestée ; nous ne voulons pas renouvellement sur Vienne et encore moins sur Moscou. Ces Russes, nous sommes payés pour les connaître. Une fois hors France, ça ne vaut rien.

— On fera gomme fous foudrez, ma ponne matame de la Faille, mais Ludine a beut être tort te mettre l’'ébée dans les reins du petit Barkichnoff.

— Vous croyez?

— Che crois. Les Barkichnoft ont une tes blus grosses fortunes de Russie; ils bairont douchours.

— À savoir. Ils ont mis deux ans à payer le collier de chien de 98 et la famille peut le débarquer.

— Che ferais ce que fous foudrez.

— Poursuivez!

— Che passerai chez maïdre Anfort, huissier, en sordant. Et pour le pendantif t'émerautes et de berles paroques. Latissen ne se técide bas ?

Ludine de Neurflize 221

— Un pendantif de cinquante mille. Comme vous y allez! Latissen sait le prix de l'argent, lui, il a commencé avec rien.

— Ah! bour ce que ça lui goûte. En drois gourses, il a cagné ça ; son écurie arrive douchours bremière.

— Oui, mais il sait qu'un louis vaut vingt francs et puis, il n’est pas assez allumé pour marcher dans ces prix-là. Faudra repasser, madame Cubernheim.

— Alors, che fous quitte. Fous tirez à Ludine que je suis pien tésolée te ne bas l'afoir fue. »

Et la grosse courtière en bijoux se levait péniblement de son siège.

C'était dans la luxueuse salle à manger de Ludine de Neurflize. Des panneaux de moire jonquille encadrés de délicates boiseries Louis XVI se réflétaient dans d’autres glaces savamment alternées pour prolonger les perpectives : trois grandes portes-fenêtres construites sur le modèle de celles du grand Trianon s’ouvraient sur le jardin de l'hôtel. |

Un cartel authentique et, au-dessus des portes, deux trumeaux d'après Lancret complétaient cette pièce de haut style. Les amis de Ludine de Neurflize avaient du goût.

Mr: dela Faille, la mère de la jeune personne, achevait de diner seule dans l’opulente salle à manger. Il y avait bien deux couverts sur la nappe de Frise, mais une serviette jetée en hâte sur un siège indiquait un départ précipité. Ludine avait dù être appelée au salon par une visite bien importante pour interrompre ainsi son déjeuner.

Le cartel marquait une heure. Un grand valet de pied, livrée marron et bas de soie blanche, se tenait immobile, cariatide animée, dans un coin de la salle.

Une atmosphère d'étiquette royale régnait dans tout l’hôtel de la courtisane.

Vétue de lourd satin noir et coifflée de dentelles, M": de la Faille prenait des allures de reine mère. En l'absence de sa fille occupée, elle y chapitrait, avec une bienveillance hautaine, l’obséquieuse filouterie de Mn Cubernheim, juive d'Amsterdam, préteuse sur gages et courtière en bijoux.

La vieille sémite revenait à la charge :

< Ch’ aurais bourtant pien foulu foir matame Lutine, ch’ ai là (et la courtière entr'ouvrait son cabas) une bièce unique à lui mondrer.

— Voyons, faisait indolemment Me Mère.

— Ah! c’est une fraie oquaçion et comme on en troufe bas peaucoup, un savhir de Sipérie et t’ une eau ! t’ une bureté! Voyez blutôt. »

Et Mr: Cubernheim avançait l’écrin.

« Je le reconnais, faisait M"e de la Faille en ajustant sa face à main, c’est celui de la Montero. il a été pendant deux mois chez Boucheron ; nous ne portons pas les bijoux des autres, madame Cubern-

heim. » | La juive se taisait;, ut peu confuse. Elle avait ra-

Ludine de Neurflize 223

battu ses paupières membraneuses sur ses prunelles éraillées de vieille poule, puis elle revenait à la charge.

« Che ne tis bas le condraire, mais sonchez, quelle occaçion, huit mille, une bierre qu’en a coudée quinze! c’est tonné. |

— J'en donne six, pas un radis de plus! »

C'était Ludine de Neurflize elle-même qui venait, à pas glissés, 'de faire son entrée. Grande et mince, d'une souplesse onduleuse de lévrier de race, Ludine de Neurflize, avec son profl délicat et précis et la transparence d’une chair qu’on aurait dit de nacre, donnait encore plus une impression de fragilité coùûteuse que de beauté vraie. Son cou frèle, l’'ovale allongé d’un délicieux visage de pairesse anglaise et les reflets marrons roux d'une chevelure savamment auburn, en faisaient moins une femme qu'unirréel objet d'art. Une longue robe de velours blanc martelé, ouverte sur des flots de dentelles rousses et or, achevait de lui donner un air chimérique. C'était le type accompli de la créature de luxe, car cette blancheur éciatante des mains et du visage, la courtisane ne les devait à aucun fard. Tout en elle semblaitune matière précieuse. Auprès d'elle on songeait, malgré soi, aux prismes des verreries de Venise ou à quelque licorne héraldique, mais le grand charme de la fille était dans l’inouïe chasteté

de sa physionomie. L\ candeur de ses yeux effarait.

Ludine de Neurflize avait des yeux de petite fille, des prunelles d’un gris d’agate à la fois effarouchées et-avides et si délicieusement, si sauvagement atténtives. La cernure mauve de ses invraisemblables yeux donnait à ce visage angélique un air de petite vierge violée et, seule, l'ironie de la bouche assez cruelle, quoique finement ciselée, avertissait.

« Oui, six mille. J'ai les six billets tout prêts, chère madame Cubernheim. N'hésitez pas; dans dix minutes je n’en voudrai plus. Et la jolie fille, reprenant sa serviette; se mettait à table.

« Et monsieur de Monthlaure ? » demandait Mme la Faille.

— Ah! maman, ne m’en n parles pas, quelle corvée ! Il n’en finissait pas, aussi quelle idée à son âge!

. . — Ah! tout n’est pas rose dans la vie, soupirait cette bonne mère. |

— Ah! passe-moi. du raisin, j'ai besoin de me faire la bouche. Il a le dentier tenace, monsieur le marquis ! Ernest, du soda et un peu de chartreuse. Ah! c'est comme un goût de plomb qu'il m'a laissé, - quel chameau ! »

Et quand Ludine eut avalé la mixture que venait lui préparer sa mère:

« Voyons, ma ponne matame Cupernheim, faisait. elle en parodiant l’accent de la courtière, est-ce foui ou non bour le savhir de matame Mondero: ?.

— Ah ! matame Lutine n’est bas raisonnaple.

. — Ah! je ne me laisse plus faire et vous ne me tondez plus jusqu’à l'os. Tiens, Henriot] faisait ba jeune femme à un grand jeune homme, sanglé dans une jaquette olive apparu dans l’embrasure de la porte. Pourquoi n'es-tu pas venu déjeuner l ça va?

— J'avais modèle, ce matin.

— D'hommes ou de femmes ?.

.— D'hommes.

‘250]2 UOSIDEN

es et

Ludine de Neurflise 225

— Ah ! tu m'en diras tant.

— Ludine!

— Ah! pour ce que ça me fait! Ça va bien les amours ? Viens m'embrasser, mon chéri, ça me changera la bouche. Le vieux de Monthlaure sort d'ici.

— Il va bien, l’académicien!

— Oui, pas mal, son gâtisme augmente, tu ne devinerais jamais ce qu'il m'a demandé aujourd'hui? Ah ! mon cher, lui ai-je répondu, vous ne vous êtes pas regardé, il vous faudrait un treuil !

— Tu en as de bonnes!

— Et de mauvaises aussi. Comment trouves-tu ce saphir, Henriot ?

— Beau, mais je le connais ! C’est celui de la Montero. Et pour toi ça vaut huit mille.

— Fous foyez pien, matame, moncieur Henriot c'y gonnait, 1l a raiçon.

— Henriot! C'est une gourde, tu fais bien de ne pas offrir de bijoux aux femmes, mon ami, tu te ferais rien empaumer. Tu n'as mis que deux mille de trop. Madame Cubernheim, j'ai dit six mille, le donnez-vous ? »

Ludine s'était levée, les plis droits de sa longue robe blanche la grandissaient encore.

— Sept mille! six mille cinq cents! implorait la courtière.

— Ah! ça, est-ce que vous me prenez pour une autre? — et la voix de la courtisane était devenue sifflante. — Est-ce que vous vous croyez encore au temps où vous me vendiez pour soixante-quinze mille francs un lézard de diamants que vous me repreniez un mois après pour sept, et les billets à ordre renouvelés? Ah! il est fini, ce temps-là! Je ne suis plus une poire, madame Cubernheim, et si vous ne voulez pas que votre petite histoire d'usure fasse le tour des journaux, mettez-y du vôtre. J'ai quelques chroniqueurs dans ma manche et des directeurs

aussi, maintenant, tenez-vous-le pour dit, et puis je suis trop bête! Je garde le saphir maintenant, et pour cinq mille, ou sans ça, l’histoire du lézard, vous la lisez demain, avec votre nom et votre adresse. J'ai gardé les factures. Et ne faites pas votre figure de vieille mère citrouille, ou je ne vous donne rien. Si vous ne me le laissez pas à quatre mille maintenant, emportez-le. Ça vous coûtera plus cher.

— Ah ! matame Lutine, fous m'’écorchez, fous ruinez mes envants; matame de la Faille, matame Lutine n’est pas raisonnable.

— Moi, ça ne me regarde pas, concluait cette bonne mère impassible, ma fille est chez elle, elle sait ce qu'elle fait.

— Allons, houste! Me laissez-vous le saphir? Je vous ai assez vue, maintenant.»

La grosse courtière laissait l’écrin sur la table et se retirait en levant deux petits bras au ciel.

« Je vois que tu sais leur parler maintenant.

— Oui, je me suis faite. La vie vous dresse, mon petit Henriot, il faut se défendre ».

Et se tournant du côté de M”° de la Faille :

< Si tu nous laissais un peu, maman? »

La vieille dame obéissait. Un salut de cour au jeune homme, un baiser sur le front de Ludine, elle se retirait d’un pas noble et discret de sociétaire de la Comédie-Française.

« Ernest, donnez le sherry-brandy et le kummel — et quand le valet de pied eut servi les liqueurs: laissez-nous et toi, chéri, fais ton mélange. »

Ludine de Neurflize avait allongé ses jambes fines sur une chaise. Leur galbe épousé par des bas de soie pâle en faisait deux longs fuseaux de perles et, la nuque renversée au dossier de sa chaise, Ludine allumait pne cigarette turque et, tout en bâillant :

. < Alors, cette petite fête, Henriot, ça tient toujours pour lundi, à Auteuil?

Ludine de Neurflire 227

— Toujours.

— Tu as vu ce Môme l’Affreux? Moi, il m'excite avec son nom, celui-là ! C’est un vrai assassin, hein ? une vraie terreur, il a tué du monde?

— Je pense.

— Et il est hideux et toutes les femmes l’adorent?

— Elles en sont folles.

— Comme c'est drôle, et très dangereux ?

— Très, mais aucun péril pour toi, rien à craindre pour nous, nous sommes des amis.

— Rien à craindre? je le regrette, j'aimerais à avoir peur

— Qu'à cela ne tienne, on te servira une petite frousse.

— Tu dis?

— Une petite frousse ; t’avais mal entendu?

— Tu es si insolent.

— À ton école, mais tu feras bien de ne pas emporter tes perles. Il ne faudrait pas les perdre pour la sixième fois.

— Sale rosse!

— Mais puisque tu les retrouves toujours; mais là-bas tu ne les retrouverais pas. »

La jolie fille souriait :

« Et ce sera amusant, ce bal?

— Épatant, songe donc : le bal des Vaches!

— Des Vaches! et c'est dans une île ? il faut traverser l’eau ?

— En bateau et ne pas chavirer. Autrement, on ne Vous retrouve que dans les filets de Saint-Cloud,

un macchabée dans le jus, comme dirait le Môme.

— Il parle argot?

— Il ne parle que ça.

— Comme ça m'amuse, et dans ce bal, rien que des assassins ?

— Ou des voleurs, des souteneurs, des poisses, comme ils disent.

— Et des jolies filles ?

— Des jolies et des laides, mais des gaminessurtout.

— Des gamines! — et les yeux de Ludine s’allumaient étrangement. — Quel âge!

— Mais seize ans, quinze ans, quatorze ans, des petites échappées de l'atelier, des gosses.

— Des apprenties avec le bout des doigts piqués de noir et des nattes dans le dos?

— Je ne te garantis pas la natte, mais je te garantis les doigts sales, oh! il y en a de charmantes.

— Et les deux que tu avais levées dans ce bal de la barrière d'Italie, elles y seront?

— Naturellement, c'est pour elles que j'ai organisé la chose; et tu sais, du nanan, celles-là ; la plus iolie ressemble à Blanche de Nevers.

— Non!

— Mais Blanche de Nevers à seize ans, comme tu ne l’as jamais connue!

— Ah! nous nous sommes bien aimées, nous deux, — et Ludine de Neurflize avait un long soupir.

— Pleure pas, tu recommenceras.

— Dieu t'entende! Et comme hommes?

— Ah! tous les amis du Môme, toute la soce des brigands comme lui.

— Et du bâtiment ?

— Le duc de M..., Trois-Etoiles du Jockey; tu ver- . ras leurs amis, d’Estienne, le vaudevilliste, a promis de-venir avec Odette Aymien de la Comédie-Française.

— Non?

Un engayage 229

— Si, et Lucy Verdeuil, la danseuse, et la princesse Vasciani. |

— Mais alors, ce sera une vraie fête !

— Et une vraie, et Trois-Etoiles, qui fait bien les choses, a loué tout près une villa.

— Tu dis?

— La vérité. A Billancourt, dans l’île, la villa du comte Ozor, celui que sa famille a fait enfermer dans une maison de santé. Il nous offre à goûter dans le jardin, qu'on dit admirable.

— Et c'est toi qui as organisé tout cela, mon Henriot.

— Non, mais j'en ai eu l’idée.

— Ah! mon Henriot, comme tu es gentil ! 11 faut que je t'embrasse, » et la courtisane, levée d’un bond de ses deux chaises, s'approchait du peintre et, lui prenant la tête entre les mains, la renversait en arrière et le baisait, longuement, sur les lèvres. A quoi le jeune homme lui mordant un peu la langue :

«< Voyons, Ludine, ne me prends pas pour Blanche de Nevers. »

Un engayage.

. « Les voyageurs pour Fresnes, la Santé, la petite Roquette, la grande, e ces dames pour Saint- Lagot! »

Et le Môme l'Affreux, courant le long de la voie, ouvrait et refermait violemment les portières au grand effroi des voyageurs tassés dans les compartiments ; tout un groupe de malfaisants (les Malfras de l'argot du faubourg) l'escortait. Il y avait là le

Julot, le petit homme aimé de la grande Thérèse, le Frisé, la Patte et quelques jeunes seigneurs de la marine de Courtille, toute la fine fleur de Belleville-. Villette. Pantalonnés de velours à côtes, sanglés dans des coltins neufs et coïffés de chapeaux à trois soixante, rasés de près et la mèche plaquée sur le front, ces messieurs faisaient une garde d'honneur au

Môme, dont la laideur massive se carrait, ce jour-là, dans un complet marron, acheté au carreau, (le carreau du Temple). Des souliers jaunes, une chemise sans col et une casquette de jockey exagéraient encore le côté agressif de son type de bouledogue humain.

La garde d'honneur valait son chef. Toute la société se bousculait et se ruait aux wagons du train, bourrant de coups de poings les dos épeurés des voyegeurs, invectivant les employés et claquant les portières, au risque de couper les doigts des gens rencognés dans les angles.

« Les voyageurs pour Fresnes, la Santé, la petite Roquette, la grande, et ces dames pour Saint-Lagot!»

Un engayage 231

Marie Loutas, la maîtresse du Môme, se tordait de rire, tombée, n’en pouvant plus, sur un banc.

« Non, ce qu’il est marrant! ce qu’il est marrant! »

Et la fille ouvrait jusqu'aux oreilles, sa grande bouche aux lèvres minces, telle une énorme plaie.

La ruée du Môme l'Affreux et de sa bande bouleversait cette paisible station de Belleville-Villette. Les hauts ombrages des Buttes-Chaumont en poétisaient les abords. On était à la fin juillet et les longs peupliers du parc tout proche immobilisaient leurs longues quenouilles vertes dans un ciel d’un bleu de porcelaine, à peine ouaté de quelques nuages de chaleur.

« Les voyageurs en voiture, clamait un employé en refermant les portières.

— Allons, nous sommes complet, montons, vienstu Marie, veux-tu que je te bourre le... ? »

Et le Môme s’élançait à l'escalade d’une impériale de wagon, les autres se précipitaient à sa suite, mais à moitié de l’escalier le Môme s’arrétait et, dévisageant son monde :

< Et le Thomas, qu'est-ce qu'il fout? ous qu'il est?

— Le Thomas ! »

Et le Julot avait un haussement d’épaules.

« Il nous a lAchés au coin de la rue.

— Lâché! Pourquoi?

— Par rapport à la Mélie, il se soucie pas de ve nir à Auteuil. |

— Bon sang de malheur, il a la trouille de c’te sœur-là. Il n’a pas de moelle alors, et sa parole? Il se fout de mon gnasse.

— C’est que madame est chiquandière.

— Je m'en flanque de madame. Il m'a promis qu'il rallècherait, je vais aller le démurger. »

Et d'un saut périlleux, il franchissait les têtes et se trouvait debout sur le quai.

< Et le dur qui se barre, t'es louf, le Môme. !

— Et vous êtes des gourdes! J'ai promis Thomas et je l’amènerai. Chiale pas, Marie. Frisé, je te confie la gosse, la noie pas dans la flotte. Je serai dans une plombe à Auteuil. Au bureau de tabac, hein! à côté du viaduc. »

Et le Môme tournait sur ses talons.

Alors le Frisé, le corps penché hors de la plateforme.

« Et les deux girondes qu'on doit cueillir aux Batignolles ?

— J'oubliais. Cré nom de Dieu, changement de front. Dégringolez là et attendez-moi dans la gare. Elles ne sont qu'à demi dessalées et elles ne marcheront pas sans moi.

— Pour sùr!

— Engayez-les le temps que j'arrive, il y a un bistro en face. »

Le train partait.

Le Môme l'Affreux, demeuré seul, se carrait sur ses jarrets massifs et se grattait la tête. Un peu perplexe, le souteneur cherchait un plan à la Napoléon.

« Où dénicher Thomas? »

Il ne réfléchissait pas longtemps; il se frappait le front d'un geste inspiré et partait comme un dard. Les deux mains dans ses poches, il enfilait une rue, puis une autre, puis une autre encore, tournait à droite, tournait à gauche, emporté dans un tel élan, qu'il en oubliait de balancer ses épaules. Il ne ralentissait le pas qu'arrivé rue d'Allemagne: là, il reprenait sa démarche en chaloupe et, l’œil sondeur, frôlait les boutiques de marchands de vins, qu'il inspectait d'un bref regard.

Il entrait dans deux ou trois bars, Thomas n'était dans aucun d'eux; alors le Môme remontait l’avenue Laumière et s’engageait dans la rue de Meaux.

Il s'arrétait devant une grande maison à cinq étages dont la façade lépreuse suait le vice et la misère : fenêtres aux vitres sales, aux rideaux en lo-

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ques, chambres garnies à la semaine ou à la nuit. Une lanterne en verre dépoli au-dessus d’une porte à claires-voies annonçait un meublé. Le Môme inspectait la façade; une fenêtre au troisième étage bâillait, entr'ouverte. C'était celle de la chambre occupée par Thomas et sa maîtresse. Il fut sur le point de siffler d’en bas, mais il se ravisait. La Mélie pouvait être là. Il se faufilait dans l’étroit couloir et s’y butait à une marmaille dépenaillée et braillante, en train de se bousculer sur des marches. Une dizaine de gosses morveux s’amusait à descendre à cheval la rampe de l'escalier. Sa venue ne les dérangeait pas.

« Allons, la graine de bois de lit, y a-t-il moyen de passer? »

Les plus âgés seulement se rangeaient et se mettaient au port d'armes, ayant reconnu la Terreur.

« C'est-y que vous cherchez Thomas? s'enhardissait l’un d'eux, il est là-haut avec sa femme.

— Ah! la Mélie est là! c'est justement elle que Je viens dégotter.

— Madame Mélie! Elle est au premier, chez l’Ita-

lienne. Je le sais bien, E

je viens de leur porter ES la goutte, hasardait une y -

fillette. Déjà vicieuse, elle croyait à une intrigue entre le Môme et la femme de Thomas.

— C'est bon, j'y monte. Merci la mignarde.»

Et, fouillant dans son gousset, il lui donnait deux sous.

< M": Mélie! allait crier la fillette.

— Inutile. Faut que je monte d’abord chez son homme. J'ai deux mots à lui dire. »

Et il montait doucement l'escalier.

Ce pas feutré de fauve aux aguets, le Môme l’étouffait encore davantage, une fois arrivé sur le palier. Une des portes bâillait; derrière, deux voix de femmes caquetaient :

« Valet de trèfle, argent. Sept de cœur, chagrin d’amour. Valet de cœur, un jeune homme blond. Tu vois bien qu’il t’a toujours à la bonne. Roi de trèfle; un homme rupin; dix de carreau, de la chance.

— Tu vois bien, Mélie, tes cartes sont bonnes!

— Oui; mais ce valet de pique, le jeune homme brun, disait la voix de Mélie subitement altérée. Voilà le chiendent. Avec Thomas et ses fréquentations, ce valet de pique-là ne me dit rien.

— Encore un peu de café? zézayait l’Italienne.

— Oui, mais sans alfa; ça me tape sur le ciboulot et ça me donne du noir.

— Allons, je continue : Carreau, carreau et carreau, tu le vois bien, t’ as de la chance.

— Ÿ a du bon, » pensait le Môme qui s'était arrêté contre la porte. Elles sont dans les brêmes, elles en ont pour une plombe; et puis, la Mélie me croit barré là-bas. »

Et, souple comme un chat, en trois bonds, il escaladait les deux autres étages.

La clef du ménage était sur la porte, le Môme tournait la clef sans frapper et s’introduisait sans bruit, preste et furtif, d’un pas léger de cambrioleur.

Le Thomas était vautré, tout habillé, sur le lit,

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un lit pas fait, aux draps douteux, et dont la courtepointe de cretonne à fleurs roses, balayait un plancher gras de taches. Le souteneur n'avait méme pas retiré ses souliers pour dormir. Il avait posé ses pieds sur le bois de lit, et, les jambes plus hautes que la tête, dormait d'un lourd sommeil de brute repue qui lui congestionnait la face; un râle lui soulevait la poitrine. Il avait seulement lâché la ceinture de sa cotte de velours et les boutons de son gilet. Une

cuvette pleine d'eau de savon, posée à terre, des reliefs de charcuterie sur la table et des mégots sur le coin de la cheminée complétaient le désarroi de la pièce. Un petit verre d'eau-de-vie à moitié vide et un paquet de tabac voisinaient sur la table de nuit. Une mouche gourmande s’attardait dans la moustache poisseuse du dormeur; la chambre puait l'alcool, le musc, la tabagie et une stridente odeur de fauves, agravée de relents de moisi.

Le Môme secouait le dormeur.

« Eh bien! qu'est-ce que tu fous là ? C’est moi, l’Aftreux.

— Ah! c'est toi!»

Et le Thomas s’étirait, la bouche pâteuse, et s’asseyait sur son séant.

« Eh bien! qu'est-ce qu'il y a?

— T'en as une santé! Pour qui me prends-tu? pas possible, tu me prends pour une tronche. Il y a une plombe que je fais le poireau à la gare. Tu sais bien qu'on a rancart là-bas. Ah! tu t'es bien défilé dans la rue. »

Le Thomas écoutait, tout en roulant une cigarette.

« Je vais te dire, l’Affreux. Moi, je suis peinard dans mon ménage et je veux pas avoir de rognes. La Mélie est jalouse, et c'eût été un chambard si j'avais été là-bas. Elle est roublarde et déjà, l’autre lundi, la fois de l'Alcazar, elle a eu des gourances. C'est une bonne fille, je suis tranquille, j'ai mon nécessaire, je serais bien poire, pour un sigue, d'aller risquer de perdre ça. »

Le Môme avait froncé le sourcil et croisé ses bras.

« Tu me donnes chaud, parole! Entendre un homme parler comme ça! Veux-tu que j'aille lui demander la permission? Je sais où la trouver. Elle est en train de se faire tirer les cartes chez l’Italienne, en bas.

— Tu l'as mordue?

— Ji; mais elle ne m'a pas frimé, je suis plus marle que ça. ‘Allons, viens, descendons, on s'expliquera en bas, chez le bistro. Je vois que tu as la frousse de la voir rabattre. Vrai, c’est épatant qu'elle ne t'ait pas bouclé et qu'elle n’ait pas le carouble en fouille! Non, parole, elle te garde à vue, maintenant. Faut-il qu'elle ait confiance en toi! V'Ià ce que c'est d'être trop beau, Thomas. Si t avais ma gueule, ta femme ne t'emboucanerait pas.

— Calte! calte! je viens. File devant et attendsmoi au coin de la rue de Meaux, et fais qu'elle ne te morde pas. »

Un engayage . 237

Le beau garçon se levait lourdement et changeait ses lourds souliers contre une paire de pantoufles. Le Môme l'Affreux sortait en haussant les épaules.

Et quandils furent assis devant un litre dansle clairobscur d’une arrière-boutique de marchand de vin :

« Non, t'es trop nature, reprenaïit le Môme, que tu te flanques des sigues, c’est ton affaire. Faut croire que t'en a plein les fouilles. »

Thomas haussait les épaules et le Môme reprenait :

« Et c'est pas un sigue qui aurait tombé aujourd'hui, c'est des sigues, tu m'entends, et des sigues qui seraient peut-être devenus des talbins de cent balles, car c’est du riflot, des vrais gentleman-rider qui dècheront sans dire ouf à cause des mistonnes, car il y aura aussi des sœurs de la haute, des marchandes d'ail, mais tout de même capables du béguin pour une belle gueule comme la tienne, et que ton gniasse peut faire aujourd’hui le beau chopin. Te vois-tu engraissé par une duchesse! En tout cas il y a la rigolade et du linge et que tu pourras te payer de la barbe de choix... Et d’un. Mais c'est pas tout, les deux mignardes de l’autre jour, à l’Alcazar, elles sont de la fête. Ça c'est tout neuf, pas dégrossi, et j'ai mon idée sur elles.

« Bien lancées, ces souris-là nous rapporteront tout ce qu’on voudra. Nous les embarquons au boniment, leur chiquons comte et les mettons sur le tas. Une fois sur le ruban, tu pourras laisser souffler la Mélie. C'est au moins une demi-livre par jour que rapporterait la blonde au Sébasto, j'ai songé à toi pour elle. Dis que je ne suis pas un social ? Je garde la brune pour moi, je te laisse la plus gironde. Ça me fait ressauter de te voir bouffer sur une seule marmite. Un gars comme toi devrait faire le coup de deux ; moi, j'ai bien quatre femmes, deux en taule, la Marie Loutas pour les besoins du ménage et Mistinguette pour la rigolade. Tu garderas Mélie comme

femme et prends la petite comme dessous. Ça te va?

Thomas écoutait ébranlé. Le Môme se rapprochait et, baissant la voix :

« Et puis il y a encore autre chose. Le rupin en auto, celui des courses, a loué une villa pour nous recevoir, à Billancourt, au bord de l’eau, la villa d'un riflot qu'est dans une maison de louftingues, et je me suis déjà rencardé dessus et c'est une cambuse dans le grand avec un mobilier qui n'est pas ordinaire et des objets qui en valent du pognon. Le Trois-Etoiles a loué ça rien que pour y rallécher, faire la bombe. Il n’y habite pas, c'est gardé par une vieille cuisinière. Suis-moi bien, Thomas. Le jardinier qui est jeunot, on peut le faire engayer par une môme et, la nuit qu’il découche, par le bord de l’eau c'est facile d'aborder. Moi, je connais trois ou quatre bateliers, des bons fieus qui feront l'affaire. Nous débarquons dans le jardin, nous ligottons la vieille et jusqu'au petit jour nous avons de quoi nous occuper. T'as turbiné dans la commode, tu retrouveras ton métier, et pour le fourgue, ça me regarde. Eh bien ! Thomas !

— Ah! pour engayer, à toi le pompon.

— Tu rabats?

— Eh bien! oui, je marche.

— Payez-vous, patron », et il jetait vingt sous sur le comptoir.

Les deux hommes sortaient, ils gagnaient la gare sans se douter qu'une silhouette malingre de petit rôdeur les suivait.

Blotti derrière un boxe de l’estaminet, la Limace avait écouté toute leur conversation. Le petit voyou filait le Môme depuis son entrée dans la maison de la rue de Meaux. 1l ne le quittait qu’à cent pas de la gare : une joie féroce dilatait ses yeux ternes.

Une idylle

Une idylle.

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D' la voir bien nippée Moi, la môm' fripée, Ça m'avait chipée, Ça m’ faisait d’ l'effet.

Car c’est un bath rôle

‘ En quittant la taule D’ laisser pour la piaule Un sigu’ sur l’ buffet.

« Bravo! la gosse, bien envoyé», et toute la société applaudissait la petite debout, les mains appuyées sur la table, en train de dégoiser sa chanson.

Comprenant qu’ ma mine De girond’ gamine Pouvait être un’ mine

De trésors précieux, Comm’ j'avais plus d’ père.

De notr’ vilain repaire

J” me suis fait la paire, Sûr’ de trouver mieux.

« Elle a de la voix, la môme », remarquait Julot de la Courtille, assis en face d'elle.

Je m’ suis dit : Niniche, Si tu veux un’ niche, Pour tâter tes miches Faudra mettr’ le prix.

Et le matin même

J’ suis allée, tout’ blême Me fair’ mettre en brême.

Que va dire Henri ?

Et tous les gars en chœur, la face dilatée d’une . énorme gaieté :

nl m’dit:c« T'es gentille:

Viens à la Courtille,

Je t'offr’ la croustille, Mais faut turbiner!

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