SIMON, SC
G. BOTTINI.
Toto et Nini.
Une idylle ol
Puis après la halte.
En montant l’asphalte.
Il’ m’ dit: « Maint’ nant, calte V'là ton atelier. »
C'était au Point-du-Jour, sous les hauts peupliers tout frissonnants de l'île, un peu à l'écart du bal des Vaches, dont les aigres quadrilles, sabrés par un orchestre de banlieue, arrivaient par bouffées jusqu'aux buveurs.
Ils étaient là, toute une tablée de filles et de garçons, descendus tant des hauteurs de la Courtille, de Montmartre, des Ternes, de la Maison-Blanche et de Montparnasse, que venus de Grenelle et d'Auteuil, tout proches. Les beaux lundis du Pointdu-Jour rabattaient encore toute la basse pègre et la prostitution cartée de Paris sous les saules de l'île et dans les guinguettes des berges ; l'armée du crime s'y donnait rendez-vous, toute heureuse d'étaler ses tares physiques et sa misère morale dans ce morne et lépreux paysage, enlaidi de fumées d'usines et de baraquements provisoires; taudis de planches et de cartons bitumés surgis, comme des champignons vénéneux, sur cet humus de tessons de bouteilles et de papiers gras.
Le coin d'ile, où souteneurs et gigolettes s'exténuent de danses et d’étreintes, les beaux dimanches et les beaux lundis du Point-du-Jour, est relativement pittoresque. Des ombrages séculaires et de très grands arbres poétisent de mystères et de clair-obscur la brutalité de ce bal de banlieue. L'auberge déjà vieille d’un siècle et de grandes prairies bordées de saules, des nénuphars et des lentilles d'eau, toute une floraison aquatique éclose de l'autre bras de Seine, appelé le bras mort, en font un cadre à souhait pour un drame de Decourcelle.
La figuration est digne du décor. Larges épaules et jarrets saillants du côté des hommes; du côté des
temmes, tailles souples et frêles, jambes fringantes et nuques anémiées sous des cheveux fins et rares, des nuques de chloroses prêtes pour le collier de perles ou la main de l'étrangleur.
Tout ce monde, dépenaillé dans des loques violentes, promène d'énormes maxillaires, de courts profils de dogues et des yeux flambants de vice dans des faces livides ou trop rouges, toutes également bestiales. Une odeur de sueur et de jeunesse, de misère et de luxure, une atmosphère d’audace et de force aussi et une sensation de dangers s'émanent de cette foule instinctive.
Ludine de Neurflize venait de s'en griser pendant une heure, nonchalamment appuyée au bras d'Henri Mareuil.
Déguisée (elle le croyait du moins) dans une robe de serge bleue, dont la simplicité soulignait davantage l'élégance de sa ligne et la dénonçait aux regards, voilà une heure qu’elle errait dans ce bal, humant avec délices le relent de toute cette canaille, chatouillée dans son intimité par les regards luisants des gars, le frôlement de leurs coudes et leurs sou-
Uné idylle 243
rires aguicheurs. Avec l’insouciance d'une femme sûre de sa beauté, elle ne voyait que les désirs allumés sur ses pas et ne soupçonnait pas quelles atroces convoitises éveillaient les émeraudes de ses oreilles et les perles de sa chaîne de cou. Elle ne voyait pas davantage l'hostilité des filles, et, toute à son vice, prenait pour des consentements la lueur fausse et cruelle de leurs regards sournois.
Heureusement le Môme et sa bande faisaient-ils une escorte au couple. L’Affreux tenait en respect tout ce bal sourdement irrité de l'intrusion des nouveaux venus. Toute la tourbe, réunie ce jour-là à l’île des Vaches, avait la crainte et l’admiration de Ja Terreur. Les deux jolies filles, levées l’autre jour au bal de l'Alcazar, accompagnaient le groupe, Léonie et Roberte : Roberte était la blonde aux yeux de bleuets qu’'Henri Mareuil comparaît à Blanche de Nevers.
C'était aussi l’avis de Ludine. Elle avait pris de suite la jeune fille en affection et déambulait par le bal, une main appuyée sur le bras de Mareuil, et une main posée sur l'épaule de Roberte. Le peintre à droite et la midinette à gauche encadraient les éclats de rire et les réflexions impertinentes de la courtisane. Le Môme heureusement les suivait, flanqué à droite de Marie Loutas et à gauche de Léonie, l’autre midinette. |
Le duc de M... et Trois-Étoiles plus avertis étaient demeurés à l’entrée du bal et, tout en fouillant d’un œil aigu les couples des valseurs, se tenaient prudemment derrière Julot et Thomas carrant au premier rang des curieux leurs larges épaules de gars trop beaux pour rien faire. Deux femmes engoncées dans de longs cache-poussières se dissimulaient aussi parmi les spectateurs, la danseuse Verdeuil et la princesse Vasciani, le couple inséparable sur tous les champs de courses, comme à toutes les premières.
Ludine les avait reconnues; des clins d’yeux complices avaient été échangés entre les trois femmes, la franc-maçonnerie du vice soulignée par un discret sourire de Mareuil, mais il était convenu qu'on ne se parlerait pas dans l'île. On se retrouverait à la villa du comte Ozor, au goûter qu'offrait Trois Etoiles et on fusionnerait, une fois à l'abri des grands murs de la propriété.
Fière de sa conquête, Ludine promenait insolemment la midinette à travers les tables et les quadrilles, et du coin de l'œil désignait les fins cheveux d'or et l’éblouissante carnation de Roberte à l’admi ration surexcitée des deux femmes. La courtisane triomphait, la bande du Môme s'était grossie d'un petit couple : une gosse de quinze ans et un petit souteneur de dix-sept, charmants tous deux, dans le cynisme deleuridylle, d'inconscience et de candeur.
« La petite en fait déjà, » avait soufflé Biscuit à mon oreille, car nous étions là, Biscuit, Beaudarmon et moi; et mes deux guides m’expliquaient en détail les mœurs de cette purulence et leur dessous complexes.
Une idylle 245
Ludine et Mareuil s'étaient immédiatement toqués de cette petite prostituée de quinze ans et de son jeune souteneur. D'autorité le Môme les avait invités à boire. |
« On sera mieux pour picter, loin du guinche, »avait déclaré l’Affreux.
Toute la bande s'était échouée autour de trois tables sous les peupliers de la berge, des amis et des amis des amis s'étaient joints aux amis; les litres et les absinthes s'étaient accumulés et, ravie, Ludine de Neurîlize présidait les tablées de gigolettes et de voyous, dont l'enthousiasme acclamait maintenant la gosseline à Toto, qui venait d’en pousser une :
IL m’ dit ; « T'es gentille; Viens à la Courtille,
Je t’offr’ la croustille,
Maïs faut turbiner !
Puis après la halte,
En montant l’asphalte
Il m’ dit : « Maintenant calte !
Vlà ton atelier. »
La petite se rasseyait, c'était un vrai succès. Tous les gars et Mareuil lui-même n'avaient pas assez d’'yeux pour ce petit bout de femme, mince et menue et blanche comme une hostie sous ses lourds cheveux noirs, et qui, toute fragile qu'elle était et si jeune, l'air de treize ans à peine, descendait sur le trottoir et nourrissait son homme.
Toute prise qu’elle fut, pour la jolie Roberte, Ludine ne pouvait s'empêcher de regarder cette enfant. Le couple se valait : Toto de la Villette, avec ses cheveux roux comme du cuivre et sa gueule de chien terrier aux dents offensives dépassant les lèvres, était un petit bout d'homme extraordinaire. Roulé et déjà rablé comme un costeau, il crânait dans un complet de velours gris cendre et prenait, vis à vis de la
petite, un air protecteur. Nini adorait Toto, elle le buvait des prunelles, tout son petit étre tendu vers lui. C’est pour lui qu’elle avait chanté et maintenant, quoique couvée de près par Ludine et Mareuil, elle ne regardait que lui : elle ne voyait que son petit homme, et l’Affreux lui-même était plein de déférence pour cet apprenti souteneur.
< Ilira loin, c'est un vrai barbe. Il a le métier dans le sang, » déclarait joyeusement la Terreur.
— Sont-ils gentils, deux amours, admirez-les, Mareuil. »
Et Ludine riait de toutes ses dents en serrant doucement la main de Roberte,
«< Garçon, une autre tournée! » commandait le peintre. Le duc de M... et Trois-Etoiles s'étaient assis à un bout de table. Julot et Thomas, qui avaient retrouvé là des amis, échangeaient des tuyaux de course et s'offraient des cigarettes.
La princesse et la danseuse s'étaient insensiblement rapprochées. Installées à une table, un peu à l'écart, elles avaient écouté la chanson, et couvaient d’un œil intéressé la petite.
« Elle est rien mignarde ! » soufflait dans le cou de Beaudarmon l’émotion de Biscuit.
À quoi le tenancier :
« Ce serait de l’or en barre dans une maison, mais voilà c'est trop jeune, arrangez ça. Si vous tenez cette marchandise-là, la justice vous boucle et, quand ces messieurs s'amènent chez vous, — et il en vient, chez nous, des légumes du barreau et des présidents de chambre, — ils trouvent que c'est jamais assez ieune. Ils demandent jamais que des primeurs. »
Dans l'éloignement, tout au bout de la pelouse, un autre couple venait de paraître : une grande jeune femme, moulée dans une robe couleur taupe, au grand chapeau ennuagé de gaze blanche, et un homme d'une quarantaine d'années, en complet d'homespun
Le Bal des Vaches 247
assez corpulent, mais l'air jeune et batailleur. Ils se tenaient à l’écart et arpentaient le pré tout en causant, la femme occupée, on eût dit, à faucher de l'herbe avec le bout de son ombrelle, mais de temps en temps leurs yeux se dirigeaient vers les tables et Mareuil réprimait vite un sourire railleur.
« Je les connais, me goguenardait Beaudarmon dans la nuque, c'est d’Estienne, le vaudevilliste et Odette Aymien de la Comédie-Française. Ils sont de la combinaison. Voulez-vous parier que tout cela va rabattre à la Villa de Billancourt !
— Amant et maîtresse ?
— Oui, mais ça ne les gêne guère, chacun marche pour son compte. Ils font la fête ensemble, je les connais de longue date. Madame a son château aux environs de Meaux, elle y vient passer les vacances; ils sont déjà venus, quelquefois, chez moi, faire des fêtes. Oh! la femme a du vice. Lui est surtout voyeur.
Le Bal des Vaches.
«.. À crai! à crai, Thomas ! ta femme rallèche, planque-toi! »
Ce fut un désarroi parmi les tables ; le souteneur s'était levé, tout pâle. D’autres rôdeurs entouraient le nouveau venu; Polyte était harcelé de questions.
« La Mélie, la Mélie est là?
— Oui; elle vient de débarquer. C'est la Pipe qui l’a passée. Elle est là qui fouine à travers le bal; elle te cherche ; elle est à cran, va! »
Le beau garçon s'était rassis, les jambes coupées d'émotion. Le duc de M. et Trois-Etoiles, très prudents, avaient déserté la table.
«< En v'là une déveine ! grommelait Thomas, j'aurais dû m'en gourrer. Qui est-ce qu'a bien pu la rancarder sur moi? Je donnerais bien une thune pour le savoir!
— La Limace est avec elle.
— Parbleu! c'est lui, la petite vache. Ah ! si je le pingle, celui-là!
— La vlà! la v'là! »
Les gars s'étaient levés tous à la fois.
« Planque-toi sous la table, — criait la voix du Môme, — vous, les aminches, asseyez-vous. Qu'est-ce qu'elle vient foutre ici, cette renaudeuse ? »
Thomas, se mettant à quatre pattes, suivait le conseil du Môme. Accroupi entre les deux rangs de buveurs, il retenait son haleine et laissait venir l'orage.
« Te v'là, Mélie, viens t’asseoir, t'es pas de trop, prends un glass. »
Et le Môme l’Affreux, la face fendue par un large sourire, invitait la fille à la table.
Ludine de Neurflize, très intéressée par la beauté de la nouvelle venue, la dévisageait curieusement. La Mélie, la face moite de sueur, une fièvre dans les yeux et les joues toutes roses, avait l'éclat insolent d’une grande fleur. L'admiration de la demi-mondaine exaspérait la fille.
< Quand vous aurez fini de me zieuter, vous! Vous savez, je ne marche pas, vous perdez votre temps, et toute fringuée que vous êtes, je me fous de votre gueule.
— Voyons, Mélie, intervenait l'Affreux, fais-nous le sourire et mets-toi là.
— Ne chique pas contre, toi. Je cherche Thomas, tu sais où il est, pas de boniments. C’est pas la peine, je suis aussi marle que toi.
Le Bal des Vaches 249
— Ton homme, tu ne me l'as pas donné à garder. Je garde pas les cochons, moi.
— Mais tu mènes les vaches. Il est joli ton bétail, l’Affreux, j'aurais jamais cru ça de toi.
— De quoi? » goguenardait le Môme décidé à prendre la chose en riant, d’ailleurs encouragé par
la galerie qui, mise en joie par la dispute, buvait toutes ses paroles et comptait les coups.
« De quoi? Tu fais un drôle de métier, tout de même, pour un homme. Tu ne fais pas le barbe seulement sur les gerces, tu le fais aussi sur les gonces, »
Et montrant le poing à Ludine :
« C'est pas pour madame que tu as amené Thomas. Je connais son numéro, à madame. Ÿ a pas besoin de la mirer longtemps dans les chasses. C'était pas la peine de faire enchtiber Fanny la Vrille aux Halles pour te faire le rabatteur de madame ici. Chameau, va!»
Et heureuse de déverser sa colère sur quelqu'un, elleavançait sa belle tête irritée au-dessus de la Neurflize. La demi-mondaine commençait à prendre peur. Le Môme l’'Afireux avait froncé le sourcil, le front barré d'une grande ride, et ses amis qui connaissaient cette ride et savaient ce qu’elle annonçait, tiraient Mélie par sa robe :
« Barre-toi, Mélie, ça va se gâter. Ferme-la et fais-toi la paire. »
A quoi la blonde de la Courtille :
« Non, je resterai; je veux voir ce que Thomas a dans les foies. Je suis sûre qu'il est là; quelque chose me dit qu'il est ici; je suis curieuse de voir s’il laissera insulter sa femme. »
Et la fille se campait devant le Môme en croisant ses bras.
Ludine, saisie par la beauté de femelle en furie qui s'émanait de Mélie, n’avait d'yeux que pour la pierreuse. Une sympathie montait dans les groupes pour l’amoureuse enfiévrée de son homme. Le Môme l’Affreux reprenait son sang-froid.
« Naturellement qu'il est ici. Nous sommes au bal des Vaches, et la preuve, c'est que tu y es bien! Dégotte-le, je ne l’ai pas dans mes fouilles.
— Mais il a rabattu avec toi. On vous a vu barrer ensemble.
— Je t'ai jamais dit le contraire. Il est dans le guinche. À toi de le démurger. Tu vois bien qu'il n'est pas là, et puis, c'est assez jacqueter, ma fille. Des ressauteuses et du scandale, il n’en faut pas. Si ton homme a marré de toi et cherche un autre jeton, c'est ton affaire et non la nôtre. Dégotte-le. Toi, nous t’avons assez vue, barre-toi. »
La fille était devenue verte, les dents serrées, les lèvres blémes. Un tremblement nerveux la secouait toute, et dans la clarté glauque des peupliers elle se dressait, pareille à un fantôme.
Le Bal des Vaches 251
« Nous nous retrouverons, le Môme!
— Quand tu auras bu un peu moins d’absinthe. Tu ne tiens pas debout.
— L'Affreux! |
— Et puis, un bon avis, si tu veux trouver ton homme, viens pas le chercher parmi les mistonnes. T'as plus de chances de le démurger parmi les lopes.
— Salaud!
— C'est toi-même qui nous as rancardé là-dessus, ma fille, tu es plus jalmince des hommes que des femmes, faut croire que tu as des raisons pour ça.
— Fumier!»
Les trois tables saluaient d’un immense éclat de rire la retraite de la Mélie. Elle s’en allait titubante, les yeux hagards, comme ivre, ivre de rage et d'impuissance, matée pour la première fois.
« Voyez, comme elle est mûre! Quelle veine pour un barbe d'être marida avec une sœur comme ça! »
Le Môme l’Affreux avait gagné la première manche.
Quand la silhouette falotte de la Mélie se fut effacée du côté du bal, le Môme l'Affreux fouillait d’un bref et profond coup d'œil tous les alentours et se levant brusquement :
« À crai, à crai, grouille-toi, Thomas! Elle est dropée et nous autres, mes enfants, va falloir organiser notre décarrade en douce. Elle est à renaud et ne faut pas qu'elle nous voie défiler. »
Le Thomas sortait péniblement de sa cachette. Il essuyait ses mains grasses de terre contre le velours de son pantalon.
< Môme, disait-il à l'Affreux, t'as bonni un peu de trop contre ma femme; faudrait voir à pas rebiffer. J'aurai l'air d'une andouille à ia fin.
— Nous reverrons ça plus tard, Thomas. Maintenant, faut pas faire poireauter ces dames, — et consultant sa montre, — c'est l'heure de démurger, l’équipe! »
Et le départ s’organisait.
Il fallait éventer les ruses de la Mélie et égarer ses soupçons. On allait se diviser en trois groupes. Le malheur était que les quatre automobiles étaient demeurées sur le quai d'Issy, de l'autre côté du bras mort, et c'est cette rive qu'allait surveiller la fille.
Impossible de gagner Billancourt par l’île, la zone militaire commençait à deux cents mètres du bal. Il fallait que les amis de Ludine et d'Henri Mareuil entrassent dans la combinaison. Ceux-là méme qui étaient demeurés le plus à l'écart, le duc de M... et Trois-Etoiles allaient se joindre à Lucy Verdeuil et à la princesse Vasciani ; deux ou trois souteneurs les escorteraient et formeraient groupe. Ils allaient, eux, s'embarquer vis-à-vis les peupliers et gagner le quai du Point-du-Jour. Le bateau, une fois sur la rive droite, les repasserait sur la rive gauche.
«< Thomas, donne ta dèfle au Frisé. Si nous avions la chance que ta femme morde dessus et s’embarque à la remorque, nous, nous serions parés. »
C'est surtout sur lui, le Môme et Ludine de Neurflize, que cette carne-là avait l'œil. Ah! pour M"° de Neurflize, elle l'avait dans le nez, la Mélie ne pouvait pas la souffrir. Il se constituait son guide et défenseur. La courtisane allait se séparer du peintre et allait demeurer avec lui le Môme et Julot; les deux petites femmes de l'Alcazar et le couple cynique et puéril de la gosseline et de son petit souteneur escorteraient la demi-mondaine. C'est sur eux que tiquerait certainement la femme à Thomas.
Entre temps, Thomas, lui, s’esquiverait à moitié caché par deux amis et gagnerait Issy et les usines de la berge. On se retrouverait tout le monde à la villa de Billancourt.
Odette Aymien, la comédienne, et d’Estienne, le vaudevilliste, avaient déjà prudemment disparu.
L’exode commençait. Toute l’équipe s’éloignait par groupes ; il fallait aussi éventer les stratagèmes de
Le Bal des Vaches 253
la Limace. Le petit voyou devait faire le guet dans quelque coin.
« C’est lui qui l’a rancardée, il est toujours à fouiner dans ses jupes comme un roquet, grommelait le beau souteneur à profil de héros scandinave. Parole, je crois qu'il est chipé. Faudra que je lui casse une patte, à cette petite saloperie-là.
— Oui, oui, nous réglerons ça au quartier, intervenait le Môme, paterne, tout à la réussite de son plan. Ne te fais pas de bile, et pour l'instant tâche d'éviter la baronne.
« On vous attend, eh! vous autres! faisait-il en interpellant le groupe de la Princesse et du duc de M... réunis, ne vous carapatez pas comme ça. Avant de gagner l'eau, faites un petit tour de bal. Je serais pas fâché qu'on vous voie un peu. Bien convenu, la rive droite d’abord, la rive gauche ensuite, à cause de l’auto. On se retrouve au pont de Billancourt. Nous, nous allons à la laiterie. »
Les groupes se séparaient. |
Et les trombones continuaient de ronfler, les pistons et les fifres trouaient de leurs cris aigus une abominable musique de bastringue. Étroitement collés les uns aux autres, danseurs et danseuses, filles et gars glissaient, tournaient, couraient sur le plancher établi à même la terre battue à l'abri d'un hangar. Le groupe du duc de M... et de la princesse y avait fait émoi :
« Ça mord, ça mord, faisait le Môme en débusquant à l'angle de la laiterie. Elle file les autres, allons, houste! vite faisons la paire. Hé! le Brochet, vite, passe-nous, tu auras le bon poursoif et toi, Thomas, vite passe avec nous. Ta femme est de l’autre côté engayée jusqu'au cou, la garcel! »
L’Affreux venait de voir la haute silhouette de la Mélie et son fichu de tricot rose traverser à grands pas la pelouse : la fille tournait le dos au bal. Les deux
groupes fusionnaient et descendaient vivement vers l'eau; un long bateau plat mené par le B#ehet glissait jusqu'aux promeneurs dans un froissement, d'herbes et de roseaux. La Seine étale, dans ce coin d’ile, une eau grasse et moirée de tous les déchets des usines du bord. Une énorme poussée végétale, lentilles d’eau, prêles et nénuphars, répand sur ce purin une verdure foisonnante. C’est comme un coin d'oasis ou de serre chaude, tant y pullulent, jaillies de la pourriture, de tiges et d'ombelles et de feuilles lancéolées. |
Nini et Totor, embarqués les premiers, étaient déjà assis sur le banc d’arrière, et s’y becquotaient. Roberte et Eugénie venaient de prendre place auprès d'eux et, soutenue par le Môme l'Affreux toujours galant (la main aux dames!) Ludine de Neurflize hasardait un pied menu sur le Bord de l’embarcation; Julot et le Thomas et les autres suivaient.
Tout à coup, les poings crispés et le regard noir, une femme débusquait de derrière un saule et, se plantant devant le beau Bellevillois :
« AhŸje te dégotte enfin! hurlait la Mélie. Je savais bien te démurger ici. Ah ! tu m'as bien charriée, tu t’entends à faire la paire, mais je t'ai agrafé. Je ne te lâche plus. »
Le Thomas s'était reculé, devenu tout pâle. Le Môme intervenait :
« De quoi, la belle, on t'avait bien dit qu'il était ici. Viens avec nous, tu n’es pas de trop, on va faire la fête.
— Toi, je ne te parle pas, le Môme, tu fais ton métier, fournis de la viande tant que tu voudras, mais ne vends pas la peau de mon homme.
— Tu dis?
— Je me comprends. Allons, viens, Thomas, rappliquons à la taule. »
Elle prenait le beau garçon par le bras.
Le Bal des Vaches 255
« Madame est jalouse, faisait Ludine en veine d’impertinence.
— En tous cas, ce n’est pas de votre gueule, on sait pourquoi vous êtes ici, vous, la grande, ce n'est pas les mâles qui vous tirent l’œil; je connais votre numéro, allez, je n’ai qu’à vous regarder.
— Mélie ! râlait la voix du Môme devenue subitement rauque.
— Il n’y a pas de Mélie, il n’y a que la femme à Thomas. Allons, Thomas, es-tu un homme? Vas-tu me laisser insulter plus longtemps ? T'es pas honteux de traîner avec cette bande de vrilles et de tantes !
— Ferme, ferme, Mélie! suppliait le beau gars.
— Ferme! Ah! si tu crois que je vais fermer! Hé! vous autres, criait-elle en se tournant vers une vingtaine de filles et de gars accourus au bruit de la discussion, venez voir le Môme l’Affreux opérer. Il s’est fait cornac pour lopes de la haute et gousses du grand monde et procureur à ses moments perdus; ouvrez l'œil, l'équipe! on vient vous lever vos femmes, et vous, les gonzesses, aiguisez vos ongles, c'est vos mâles qu'on vient vous souffler. »
Des cris et des injures répondaient à la sortie de la fille. Tout le bal descendu sur la berge huait le bateau et ses passagers : prostituées et voyous acclamaient la Mélie. Trois rôdeurs., entrés dans l’eau jusqu’à la cheville, s’accrochaient à la barque et faisaient mine de la retenir.
« Mort aux vaches! vociférait le fausset de la Limace. A l’eau les tantes! balancez-les dans le jus! »
La minute devenait critique, toute la haine sourde des bas-fonds contre le luxe et l’insolence des riches éclatait, exaspérée des rancunes des anciens maux soufferts. Ludine de Neurflize, devenue livide, chancelait sur ses jambes, tout à coup molles; des mains d'assassins se posaient sur les épaules d'Henri Ma-
reuil, Julot et ses amis le dégageaient. Le Môme comprenait le danger :
« Fais-la taire, soufflait-il dans le cou de Thomas, ça tourne au vilain, fais-la taire, nom de Dieu!
— Hou! les tantes, hou! les vaches, tuez-les, tuezles, hurlait la Mélie.
— Mais fais-la taire, fous-lui une bafre, t'as donc pas de sang, t’es donc pas un homme, qu'est-ce que tu as dans les veines? du jus de navet. Mure-la! Faut-il que ce soit moi qui m'en mêle?
— Ose donc, s’acharnait la belle fille en approchant ses ongles des joues du Môme l’Affreux.
— Alors quoil c'est une bataille de gonzesses, démurge ou je te crève.
— Kiss! kiss! faisait la foule ameutée, et les cris de mort montaient lugubres. Une immense clameur éveillait les échos de l'île; les agents, prudemment demeurés dans le bal, n’avaient garde de se montrer.
« Hardi, la Mélie! soufflait la Limace, hardi! >
Et la belle fille surexcitée s’avançait sur son homme.
« Saloperie, fumier ! » lui cria-t-elle en plein visage. Un lourd coup de poing s’abattait sur sa face et envoyait la fille toute étourdie s’étaler sur la berge.
« Vas-tu la boucher un peu! »
Thomas, défié, venait de faire acte d’ homme.
Henri Mareuil, poussé par Julot et les autres, venait de sauter dans le bateau. Sournoisement, le Môme l’Affreux avait appuyé le bout d'une rame sur le fond sablonneux du bord, et d'une brusque sécousse, envoyait l’embarcation au milieu du fleuve.
La barque chargée des fugitifs gagnait l'autre rive, poursuivie par des rires et des huées. Les hommes maintenant applaudissaient la conduite de Thomas: il avait bien fait de corriger sa femme. Des filles s'empressaient un moment autour de Mélie, puis rentraient dans le bal.
Appuyée du coude contre un saule, la Mélie lavait,
SLMON.
G. BDTTINI,
Le Bal des Vaches.
Le Bal des Vaches 257
en pleurant, sa face ensanglantée; la Limace, agenouillé sur la berge, trempait un mouchoir dans l’eau grasse et le lui tendait tout mouillé; la fille en tamponnait ses yeux meurtris, l’un, tuméfié, bleuissait déjà :
: Oh! la vache, la charogne, balbutiait-elle à travers ses larmes, j'aurai sa peau, j'aurai sa peau, qui m'en débarrassera ? »
Une petite main prenait sa main pendante, et la Limace, toujours à genoux devant elle, se haussait jusqu'à sa taille :
< Moi, si tu veux, Mélie, disait le petit voyou, mais tu m'aimeras, dis, tu m’aimeras? »
Le coin de l'ile était devenu désert. Le crépuscule tombait sur les hauts peupliers, et, couples par couples, les danseurs avaient quitté le bal; la Mélie, sanglotait silencieusement. Affalé sur une table, l’avorton avait gardé sa main dans la sienne. Ils étaient venus là s’échouer dans la solitude, tout le monde une fois parti. Plaintif et rouillé, un orgue de barbarie geignait de l'autre côté de l’eau, sur la berge et, à l'horizon obscurci de la fumée de tant d'usines, la colossale armature de la Tour Eiffel s’estompait, devenue fumée elle-même au-dessus du viaduc du Point-du-Jour.