XX VII
Une Maison qui tombe.
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Myrille se mourait. L'automne avait développé, chez la phtisique, la marche et les progrès du mal. Une toux déchirante la secouaït maintegant jour et nuit et, penchée sur sa cuvette de prostituée, la pensionnaire aimée de Philibert y crachaïit lehtement le sang de ses poumons. Novembre et ses pluies avaient achevé d’en gangrener la base et, couchée depuis le 15 octobre sur son lit de souffrance, la jolie rousse aux yeux verts s'éteignait, amaigrie et dolente, dans des attitudes, qu'on eût dit empruntées à la Dame aux Camélias.
La pitié de Madame avait épargné à la malade la salle commune de l’hôpital. Les règlements de police exigeaient bien le transport de toute pensionnaire sérieusement atteinte à l’hospice, mais, devant tant de misères, Mme Véronique s'était souvenue qu'elle avait injustement soupçonné la phtisique. Sur une dénonciation anonyme, elle avait prêté à la sollicitude et à la bonhommie attendries de Philibert des intentions concupiscentes, mais elle était revenue de son erreur. L'exécution des deux coupables, cette carne de Juliette et ce chameau de Rébecca, l'avait éclairée sur les plans machid@liques des deux créatures.
Comme Mre Véronique était bonne, elle avait senti grandir en elle un affectueux intérêt pour Myrille et, avec les progrès du mal, cet intérêt s'était changé en une angoisse attendrie et toujours frissonnante, et cette inquiétude quasi-maternelle pour la préférée
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de son mari, la”patronnela sentait ‘peser aujourd’hui de tout le poids de sonfancienne injustice pour une complicité présumée et qui n'existait plus.
Il y avait des trésors de bonté dans cette bossue, et puis M Véronique vivait loin de ses enfants. Ceux-ci ne venaient jamais à Aubry: il lui avait, en effet, paru plus convenable de faire élever ses deux filles aux Ursulines de Meaux et ses deux fils chez les jésuites d'Orléans. Ils devaient ignorer le métier de leur père, et la nature aimante, qu'était la patronne, sevrée de ses aflections familiales, se déversait enfin dans une sorte de tendresse exaltée sur Myrille agonisante. Il y a chez certaines femmes un tel besoin de dévouement, et puis, s’il n’y avait rien eu entre elle et Philibert, son gros adoré l'avait cependant aimée, cette fille, et c'était encore lui qu'elle aimait et chérissait à travers l’agonie de sa pensionnaire.
De connivence avec lui, elle avait presque caché l'état de Myrille à la commission sanitaire ; on avait déménagé la malade, on lui avait fait quitter sa chambre située au deuxième sur la petite rue des Haudraies... Elle était trop triste et trop froide et
Mre Véronique l'avait installée au premier, près de la chambre conjugale, dans l’ancienne chambre de ses filles, une pièce aérée et gaie donnant sur le jardin. Depuis l'entrée de ses deux filles au couvent, elle rangeait là les poires et les pommes du potager; des conserves et des confitures en encombraient aussi les armoires. On avait transporté le tout ailleurs; ces odeurs de fruitier auraient pu incommoder la malade. Myrille couchait maintenant dans le lit de Marthe, la fille ainée des patrons; des grands feux de bois flambaient nuit et jour dans la vaste pièce et le soleil y pénétrait dès dix heures du matin jusqu'au soir à quatre heures, mais c'était un rare soleil, car depuis plus d’un mois la pluie battait constamment les vitres et les cîimes des grands hêtres du parc, ébranlées par les bourrasques, emplissaient la demeure de bruissements lugubres; la nuit, pendant ses longues insommies, Myrille les écoutait désespérément frémir. Elle prétait aussi l'oreille aux pas lourds des clients descendant l'escalier et parfois aux sourds coups de poings des ivrognes ébranlant en bas la porte, surtout les nuits du samedi au dimanche, quand le jour du marché attardait les paysans dans les cafés de la ville; et, la poitrine déchirée et brûlante, Myrille se souvenait des fêtes de saints de son pays, quand elle était bonne d’auberge à Ploërmel, et que les soirs de pardon ameutaient marins et rouliers dans la salle commune des Trois Genèts, l'hôtellerie où elle promenait sa cornette blanche et ses cotillons courts. Des relents de phénol et de créosote traînaient par la chambre close et dans le silence plus vide de la nuit, le silence, on eût dit renforcé par le bruit de l’'averse, Myrille songeait à la détresse infinie des automnes de son pays... L'auberge où elle servait était tout au bout du village et donnait sur la grande route et, par les novembres pluvieux, les landes
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s’enfonçaient à l'infini, lamentables sous la trame tissée d’eau des ondées.
Par les vitres grises de la lavanderie,
J'ai vu tomber la nuit d'automne que voila... Quelqu'un marche le long des fossés pleins de pluie... Voyageur, voyageur de jadis qui t'en vas,
À l'heure où les bergers descendent des montagnes, Hâte-toi! Les foyers sont éteints où tu vas,
Closes les portes aux pays que tu regagnes.
La grande route est vide et le bruit des luzernes Vient de si loin qu'il ferait peur... Dépêche-toi :
Les vieilles carrioles ont soufflé leurs lanternes.… C’est l'automne : elle s’est assise et dort de froid Sur la chaise de paille au fond de la cuisine.
Et son passé de servante lui martelait les tempes, en même temps qu'il opprimait ses pauvres bronches sifflantes, et l’agonie de la petite bretonne angoissait toute la maison.
Pauvre maison Philibert, elle avait bien changé depuis quatre mois! Comme un vent de malheur s'était abattu sur l’ancien chapitre des dames nobles d'Aubry ! Le brusque renvoi de Juliette et de Rébecca avait porté la guigne à l'établissement. Philibert n'avait jamais pu remplacer ces deux rosses. Il avait eu beau battre Paris et les environs, toutes les femmes qu'il avait trouvées avaient passé rue des Haudraies, mais aucune n’y était demeurée. Là-dessus était arrivé la citation de Rébecca attaquant Philibert en dommages et intérêts pour coups et blessures et le traînant en correctionnelle. Ça avait été la stupeur et ie désarroi dans la maison, et la tentative de suicide d'Eugénie terrorisée, trahissant ainsi le secret de sa passion pour le patron. Ce dernier scandale avait achevé de décrier la maison Philibert ; la chose s’était sue dans les autres établissements (ces dames s’écrivent entre elles). Un procès pour coups et blessures et un suicide, c'est beaucoup
pour le même patron. Les femmes ne se souciaient plus d'aller dans une taule où Monsieur massacrait ses pensionnaires ou les influençait jusqu’à les faire se suicider pour lui; là-dessus Angélina, aguichée par les offres de maître Isidore Ledru, le tenancier de Saint-Valéry-en-Caux, avait lâché le ménage. Un beau matin elle était descendue avec ses frusques et avait déclaré qu'elle allait ailleurs, mais elle n'avait pas voulu dire où. Monsieur et Madame avaient tout fait pour la retenir, mais ils n'avaient pu venir à bout de son entêtement. Comme elle avait payé recta sa dette, on fut bien forcé d'en passer par sa volonté. Déjà madrée et tenace, la fille était bien conseillée; elle partit par le second train. Ce ne fut que quelques jours après qu'on apprit qu'elle était chez maître Isidore.
Philibert en garda rancune à son ami, mais entre temps, il ne parvenait pas à combler les trous et à remplacer les absentes. Il avait beau offrir des fortes commissions aux placiers et multiplier ses voyages à Paris, il ne ramenait que du menu fretin; du gibier de Saint-Lazare ou de la volaille de bassecour. À peine entré, il était obligé de liquider un personnel de pacotille qui ne faisait que nuire à son établissement.
Une légende s'était établie qui écartait les bonnes travailleuses de sa maison. À Paris, il avait à se heurter contre l’inimitié déclarée du môme l’Affreux, ses menaces de mort et le mauvais vouloir {de toute une armée de poteaux terrorisée par le Môme ou embrigadée pour servir ses intérêts, et, entre temps, il lui manquait toujours trois femmes, autant dire quatre, car Eugénie, depuis son suicide manqué, ne comptait plus... auprès de la clientèle. Elle avait l'estomac détruit, corrodé par le sel d'oseille qu'elle avait avalé. En dépit du lait et de l'huile absorbés le
jour même, à hautes doses, elle en avait gardé de
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constantes brûlures à l’épigastre. Elle avait encore maigri, ne digérait plus rien et, outre son teint cireux, ses oreilles décollées et la cernure des deux yeux, on eût dit pochés de noir au-dessus d’un nez pincé et blême, n'étaient guère engageants pour Ja clientèle. Elle était prise maintenant, à chaque moment, de subits vomissements, ce qui la rendait absolument impropre à faire le service.
Comme elle était fidèle et dévouée et qu'elle s'était en somme abimé la santé à cause du patron, on l'avait gardée, elle aussi, par pitié. On l'avait mise à la lingerie, on l’y supportait comme une vieille servante impotente subie dans les maisons par l'indifférence un peu lassée des familles. Le caractère d'Eugénie s'était aigri avec le malheur, et son dévouement, maintenant, pesait à tous. C’étaient donc quatre dames en somme qui manquaient. Sur sept pensionnaires qui formaient, en mai dernier, le personnel de la maison florissante, il n’en demeurait plus que trois : Géraldine, Myrille et Tototte.
C'est alors qu’au milieu des allées et venues des vagues suppléantes, à peine entrées sitôt parties, Myrille avait voulu faire plus que force. Pour obliger Monsieur et Madame elle ‘s'était multipliée, assumant les grosses besognes et ne répugnant plus aux corvées des foires et des hebdomadaires samedis. Sa nervosité de malade l'avait soutenue jusqu’à l'heure où elle l'avait abandonnée: et, brûlée de fièvre, la vaillante fille avait dû s’aliter, les bras dénoués, les jambes molles., Elle n'en pouvait plus, et le personnel de la maison Philibert s'était trouvé réduit à deux : Tototte et Géraldine, autant dire la ruine.
Depuis quinze jours pourtant, le personnel s'était augmenté de deux recrues. Philibert avait ramené de Paris une nommée Yolande, une des ribaudes du Moulin Natal, la brasserie de sous-officiers de l’École
Militaire, fermée par ordre de la Place; des scandales d’un ordre spécial avait attiré sur l’établissement de M"° Adèle l’attention de la police; des plaintes de voisins et peutêtre des clients plumés de trop près; et, dans le personnel dispersé, Philibert avait cueilli Yolande. Même dans la semi-liberté de servante de brasserie, elle avait gardé la nostalgie des maisons closes où elle avait A ] \& passé les meilleures années 0, pu A de son existence. Après
i avoir battu le pavé de Paris
endant huit jours, elle
avait hr la proposition de Philibert. Le tenancier ramenait aussi une autre fille, une roulure des maisons de Béziers, müûrie et recuite à toutes les pros- .titutions de la Bittere où les tempéraments sont chauds * et les pratiques amoureuses on nepeut plusfantaisistes.
C'était une brune sèche, au profil de bique, aux cuisses maigres, noueuses et velues comme celles d'un charretier. Quinze ans de métier à n'avaient pas éteint chezelle un tempérament de lave et, après avoir essuyé toutes les ardeurs des hommes du Midi, cette créature aux instincts et au profil de chèvre, avait voulu tâter des tendresses du Nord. Après une halte malheureuse à Paris où sa maigreur
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poilue avait eflaré les clients, elle avait accepté les propositions de Philibert et s'était rabattue sur les hommes du centre. Une pauvre fille chlorotique et larveuse, la nuque grêle et .
les cheveux rares d'un blond TS ï.
tirant sur le chanvre, une non .
valeur raccolée aux hasards TT des rencontres, à Orléans, dans es *ÿ \ un établissement de la rue ne ; \ | des Juits, complétait, rue des \ ) Haudraies, le nouveau personnel; mais la transparence de ses chairs fluentes rebutait les plus rudes appétits. Olga avait l’air d'une nèfle blête | avant maturité, d’un de ces pauvres fruits sans sève qui pourrissent même dans leurs fleurs .et Phi- . libert ne pouvait compter que sur ces deux premières recrues, Marine et Yolande. Aussi le tenancier s’était-il remis aussitôt en campagne. Les trois filles à peine installées, il était reparti pour Paris. Voilà déjà une semaine qu'il s'y éternisait et M®° Véronique se dévorait d'inquiétude dans cette grande demeure guettée par la faillite, avec les quintes de toux de Myrille emplissant jours et nuits la sonorité des couloirs. Tout allait par travers place des Haudraies, les créanciers montraient les dents. des mauvais bruits couraient sur le crédit de la maison et, la mine soucieuse de son mari n'était pas pour rassurer Mme Véronique. Son entrain d'autrefois l'avait quitté et, pendant les courts séjours qu'il faisait à Aubry, il ne décolérait pas, bousculant les filles et brusquant cette pauvre Madame. Apeurée et tremblante, elle ne reconnaissait pas son Philibert et puis il repartait en bourrasque, comme il était venu. Bien sûr qu'il ne lui disait pas tout!
Sans énergie, la pauvre femme avait perdu toute
autorité sur ces dames; elles se plaignaient maintenant de la table autrefois abondante et réputée dans le pays. L’œil du maître n’était plus là ; Madame maniait mal l'amende, elle irritait sans arriver à se faire craindre et, parmi le désarroi d'une imminente faillite, cette maison de femmes, abandonnée à des femmes, périclitait dans la détresse dé ce pluvieux novembre, encore attristée par l’agonie de Myrille.
Myrille se mourrait.
« Comment qu'elle va ce matin, la petite? pas mieux hein ? Je l'ai entendue tousser toute la nuit. Elle en a fait une vie!
— Oh! la maison, maintenant c'est un hôpital ».
Et Tototte reculait un peu sa chaise pour faire place à la nouvelle venue, la chlorotique Olga, qui venait d'entrer dans la salle. C'était l'heure du déjeuner, celle de la journée que les pensionnaires de maisons closes préfèrent à toutes les autres. Reposées par la grasse matinée et rincées à grande eau des travaux de la nuit, elles se savent quatre ou cinq heures devant elles et bien à elles avant l’arrivée des clients. La marée ne commence à monter qu'un peu avant le dîner.
Le déjeuner les réunit autour de la table. Elles aiment à s’y attarder dans de longues flâneries, la chair délassée dans d’amples peignoirs. Elles s’y racontent les incidents de la nuit et rédigent inconsciemment, dans un caquetage de poules, la chronique scandaleuse de la luxure locale... En province, en dehors des affaires de mœurs qui éclatent de temps à autre pour animer la monotonie des propos, tout aboutit à la maison hospitalière du pays.
J'ai rêvé de t'aimer parmi des fleurs étranges ; J'y cueillais en dormant des roses et des lis,
Des voix de chérubins et des harpes d’archanges Y rythmait notre extase et nos pas assouplis.
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Yolande venait d'entrer dans la salle. En long peignoir de flanelle rose, elle avait gardé sur ses cheveux teints son petit béguin de perles de ribaude et sur ses lèvres le refrain sentimental dont elle énervait les clients de l'Ecole militaire ; tel maître, tel valet. Comme son ancienne patronne Adèle, Yolande était intoxiquée du poison de la littérature, elle était moyenâgeuse, élégiaque et pleine d'indulgence pour les pratiques défendues entre personnes d'un sexe non différent.
« Qu'est-ce qu'il y a à bouffer, ce matin ? faisait-
elle en se penchant sur l’épaule de Tototte, un prétexte pour appuyer sa gorge molle entre les omoplates de la fille. Tiens, des huîtres, chouette des huîtres!
. — Ne t’emballes pas, c'est qu'elles sont pour rien aujourd'hui. Avec cette sale pluie, tu penses, elles pourrissent dans les bourriches. La bossue les aura eues au rabais ».
Et Géraldine, le bas bleu de la maison, la blonde langoureuse et sûrie au sourire déparé par des floraisons douteuses, piquait délicatement au plat et, prenant une huiître entre son pouce et son index, l'approchait avec précaution de ses narines.
« Qu'est-ce que je disais, elles sentent l’eau de pluie. Il y a de quoi nous foutre à toutes la typhoïde. Madame trouve qu'il n’y a pas assez de malades ici, malheur! — Et, s’asseyant dans un froissement soyeux de dessous (Géraldine les portaient particulièrement soignés). — Ah! ce n’est plus létablissement d’autrefois!
— Le coquillage, comment voulez-vous qu'il soit bon quand il a voyagé ? ça doit se manger sur le lieu même. Ah! parlez-moi des coquillages du Midi. Qu'est-ce que votre huître, même d'Arcachon, à côté de l'oursin, de la moule et de la praire; et l’'arapête doncques ! c'est si bon qu'on s'en ferait
mourir. Ah! j'en ai savouré de bons à Béziers!
À quoi Tototte :
— Toi tu nous cours avec ton Midi et ton Béziers. Pourquoi que tu n’y es pas restée puisque tu y étais si bien ?
— Madame aime voyager, ricanait Yolande.
— Et toi, tu n'as jamais roulé? tu es née ici, peutêtre, — répliquait Marine les points serrés, la tête en avant comme un bélier en défense.
— Moi, si, mais je ne regrette rien.
— Et les autres, ils te regrettent peut-être, Mignonne va !
— N'allez pas vous bouffer le nez pour des huitres ! nous avons la chance de manger seules, vous allez faire descendre Madame ou cette crevaison d'Eugénie. Si vous trouvez ça ragoûtant d'avoir ce flacon d'’ipéca à table!
— Celle qui va toujours au refile, ah malheur, alors!
— Pauvre fille! soupirait Tototte qui était bonne, elle ne fait que rendre depuis ce matin. Pas de danger que vous la voyiez aujourd'hui. Quant à la patronne, elle est là-haut auprès de la môme.
— Et quand elle est là-haut, elle ne démarre pas, soupirait Géraldine. Ah! elle l’a dans le sang, elle l'aime plus que ses filles. Faut-il qu'une femme soit bête. Après ce qui s’est passé entre elle et son mari.
— Elle n'aurait pas un béguin pour elle? insinuait Yolande qui était vicieuse, moi j'ai connu des patronnes qui marchaïent ferme.
— Oh! mais pas Véronique, tu ne connais pas Madame! Elle était née pour être bonne sœur.
__ — Seulement elle a pris Philibert pour Bon Dieu;
— et Tototte avec une philosophie professionnelle — je comprends pas, moi, qu'on se monte comme ça le ciboulot pour un homme.
— Moi si, faisait la Bitterroise d’une voix ardente, c'est qu'il y a des mâles dans mon pays!
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— Faut croire que tu ne leur chantais guère, ricanait Yolande agacée, puisque tu es venue chercher fortune par ici.
— Sans compter que tu ne feras guère tes frais chez nous, trainassait Olga d’une voix languissante, les femmes poilues, n’en faut pas ».
A quoi la méridionale outrée :
« J'aime encore mieux ce que j’ai que ce que tu as. Je ne tache pas mon linge.
— Qu'est-ce que tu veux dire par là, s’pèce de morue ?
— Morue, je ne suis pas marquée, moi. Tu ne t'es pas regardée, toi, avec ton tatouage! »
Et elle désignait, sous le peignoir de cachemire,
Na naissance de l'épaule tatouée de la fille. Olga ramen.ïit vivement un fichu de laine blanc sur les deux initiales A. M., tracées à l’encre de Chine sur le haut de son bras gauche.
« Et tu n’as même pas eu le courage de mettre en entier le nom de ton homme, ricanait Marine ».
A quoi Tototte secouée par un fou rire :
« Tu n'y es pas, fleur de safran, A. M., c'est pour à mort les vaches, mais elle n’a pas osé mettre le reste, par rapport au bureau central.
— Service anthropométrique, rigolait Marine.
— Veux-tu dire par là que je suis une voleuse ? Ah! vois-tu, ces lettres sont les premières du blaze du seul homme que j'ai aimé, — et toute la chlorose remuée d'Olga lui empourprait la face d’un flot de sang vif. D'un geste instinctif elle avait pris son couteau.
— C'est pour le coup que Madame va descendre, interrompait la voix calme de Géraldine, vous pouvez donc pas rester tranquilles. Il n'y a même pas moyen de lire ici son journal ».
Le bas bleu de l'établissement venait de poser sur la table le Petit Parisien qu'elle avait descendu
de sa chambre en dépit du règlement, mais les règlements allaient à vau-l’eau depuis les récents événements. Entre les absences du patron et les longues séances de la patronne au chevet de Myrille, ces dames en prenaient à leur aise.
Tous les matins Géraldine, qui était une liseuse enragée de livres et de journaux, descendait à table avec un tas de brochures et son Petit Parisien. Un sous-lieutenant du 1430°, féru de l’élégance de son maintien le lui apportait tous les soirs. Elle le lisait à table, un peu dédaigneuse des propos de ses compagnes, et exagérait encore la distinction de ses manières en affectant une certaine insouciance de tout ce qui les préoccupait. Parfois cependant, au café, sur la demande d’une de ces dames, il lui arrivait de lire les faits divers à voix haute. Elle soignait alors sa diction, nuançait ses phrases et triomphait de l'ignorance des autres, très fière de montrer qu'elle avait reçu de l'instruction. Tototte alors l’écoutait avec des yeux grands comme des tasses et le silence se faisait dans la salle.
« Moi, elle me remue, faisait alors la paysanne, cette Géraldine. Elle a une voix de maîtresse d’école, Ah! tu aurais réussi au théâtre! »
Et toutes se confondaient en admiration.
La menace de Madame rétablissait le calme.
« Qu'est-ce qu’il y a de neuf dans le journal? demandait Yolande.
— Ah! pas grand'chose répondait Géraldine, je viens de lire la chronique de fond, je n'ai pas encore regardé les faits divers.
— Et la disparition de ces deux brunisseuses? on ne les a pas retrouvées.
— | ÿ a bien sûr quelques marchands de viande là-dessous ». |
Et toutes les filles se pressaient, le cou tendu, vers Géraldine.
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Une affaire passionnait alors toute la maison Philibert et tous les établissements analogues, la disparition de deux petites ouvrières, deux apprenties réputées honnêtes et vivant encore, il y a quatre mois, dans leurs familles. Disparues depuis la fin
juillet, les recherches de la police avaient été jusqu'alors infructueuses. Les renseignements des bureaux de quartiers avaient établi que les deux ouvrières, deux ou trois semaines avant leurs disparitions, s'étaient un peu dérangées. On les avait vues deux ou trois fois au bal de l'Alcazar, barrière d'Italie, attablées avec des souteneurs. Enfin, le lundi 19 juillet, elles avaient été signalées au bal des Vaches, dans l'île de Robinson, au Point-du-Jour, un des endroits les plus mal famés de la banlieue, et cela, dans une société des plus bizarres ; une société de clubmen et de journalistes circulant là, pélemêle, avec des filles de barrière et des voyous.
Un repris de justice des plus dangereux, Adolphe Biguet, connu sous le nom du môme l’Affreux, pilotait ce jour-là, dans l’île, une bande de mondains
en mal de curiosité. Les deux ouvrières disparues faisaient-elles partie de cette pseudo-tournée des grands -ducs ? Mystère! Les deux brunisseuses avaient été vues, installées avec la bande en question, buvant, vers quatre heures, dans l’île même de Robinson. Depuis on ne les avaient pas revues. Cette disparition, après avoir intrigué tout Paris et surexcité les curiosités sous la rubrique de Traite des Blanches, n'intéressait plus maintenant qu’un certain monde spécial, celui des filles et surtout des filles des maisons closes.
Ce matin-là, la curiosité du personnel d'Aubryles-Epinettes était une fois de plus déçue : le Petit Parisien ne mentionnait même pas l'affaire des deux brunisseuses.