‹ La maison PhilibertChapitre 15 sur 18 · XX VIII · texte numérisé non relu

XX VIII

En lisant le journai.

« Ah! cette fois il y a du nouveau! »

Et Géraldine prenait place à la table en dépliant son journal. Elle avait préparé son entrée et attendu que toutes ces dames fussent installées pour apparaître au seuil de la salle. Géraldine avait produit son petit effet.

Tous les nez se levaient de dessus les assiettes; ces dames venaient d’achever les hors-d'œuvre.

« Qu'est-ce qu'il y a ? qu'est-ce qu'il y a?

— Il y a qu'une des petites est retrouvée. »

Et Géraldine, s'étant assise entre Tototte et Yolande, passait à celle-ci son journal.

« Lis-nous ça, ma petite Yo Yo. Moi, j'ai la dent

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et cethon mariné metire l'œil. Tiens, là, à la troisième page : Un mystère qui s’éclaire. »

Et Yolande s'étant mouchée et ayant toussé pour se faire la voix :

« Un mystère qui s’éclaire. — On se souvient de la disparition de deux jeunes ouvrières brunisseuses, Roberte Vidal et Léonie Gobin, dont les familles étaient dans la désolation et dont la police avait perdu la trace à partir du 19 juillet dernier. Ces deux jeunes filles avaient été vues, pour la dernière fois, au bal des Vaches, dans l'Ile de Robinson, entre Issy et le Point-du-Jour, en compagnie d’une bande de filles et de souteneurs avérés. Adolphe Biguet, dit le Môme l’Affreux, un repris de justice des plus dangereux de Belleville, les pilotait dans ce bal. Cet Adolphe Biguet, cambrioleur et chef de bande, est un des malfaiteurs les plus redoutables de l'armée du crime qui terrorise depuis un an Paris et la banlieue. Tout portait donc à supposer que les deux malheureuses jeunes filles avaient été embrigadées par ce misérable, vendues par lui et expédiées dans quelque lointaine maison de l'étranger, et c'est dans les établissements de Londres, de Rotterdam et de New-York qu’avaient été dirigées les recherches. Une lugubre

découverte faite hier dans la cale d'un chaland abandonné dans le bras mort de l'ile de Saint-Ger-

main, à Billancourt, vient de redonner à cette affaire, qu’on croyait classée, une passionnante actualité. Un trimardeur, pris avant-hier par la tombée du jour sur les berges d’Issy, s'était introduit, pour y passer la nuit, dans un de ces chalands hors d'usage, que l'incurie des riverains laisse pourrir dans le bras mort du fleuve. À peine entré, il en sortait en poussant des hurlements qui attiraient l'attention d’un pêcheur. Aux appels de ce dernier, les consommateurs d'un petit restaurant voisin se répandaient sur la rive et questionnaient l’homme. Celui-ci, claquant des dents de terreur, désignait le bateau du doigt et balbutiait qu'il y avait là un mort; les gens se transportaient à bord avec des lanternes et découvraient dans la cale, sous un tas de paille fétide, un cadavre en putréfaction. Le commissaire de police prévenu se transportait sur les lieux, accompagné d'un médecin qui déclarait que la mort devait au moins remonter à deux mois; on reconnaïissait néanmoins le cadavre pour celui d'une toute jeune femme, et d’une jeune femme blonde, car des cheveux d'un jaune brillant adhéraient encore au crâne tout fourmillant de vers. C’est sur cette décomposition que le trimardeur, en quête d'un abri pour la nuit, était allé s'étendre, dans cette putridité glacée et dans cette puanteur. Le leridemain matin, le corps a été transporté à la morgue. A midi, il était reconnu pour celui de Roberte Vidal, une des deux jeunes filles disparues le 19 juillet dernier, et supposées vendues par Adolphe Biguet, dit le Môme l’Affreux. Une amie de la victime, entrée là par hasard, a reconnu l’infortunée jeune fille à une bague en argent ornée d'une turquoise qu'elle avait au doigt et à un lambeau gd'étoffe de sa robe, en percale bleue à pois blancs. La famille aussitôt prévenue a également reconnu la robe et la bague. À la Sûreté, 1l n'y a pas un doute que

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la Roberte Vidal n'ait été entraînée dans ce chaland par quelque misérable, et là, dans la solitude des berges, n'ait été violée et assassinée par lui et plusieurs autres complices peut-être, car les berges de tous ces parages sont mal fréquentées la nuit. Quant à l'autre jeune fille, Léonie Gobin, on craint qu'elle n'ait subi le même sort, mais dans un autre endroit de l'ile.

« Adolphe Biguet et les souteneurs qui l'accompagnaïent le lundi 19 juillet sont activement recherchés; on écarte pourtant l'hypothèse du crime commis par eux.

« La police vient d'ordonner des sondages du fleuve dans toute la longueur de l'île. »

— Si l’on peut dire! s’exclamait Tototte, à quoi l'on est exposé quand l’on aime la rigolade.

— Moi,ça me donne la viande de poule, déclarait la : Bitterroise.» Elle s'était affalée sur ses deux coudes, le menton entre ses mains, pour mieux écouter. Ah! ces Parisiens!

À quoi Yolande, avec un haussement d'épaules :

« Ces Parisiens !.... avec ça qu'on ne tue pas les femmes en province! Si j'avais autant de mille francs de rentes qu'on a estourbi de gonzesses entre Avignon et Marseille, je vous donne mon billet que je serais rupine. Tout ce que vous voudrez, ma petite, mais l’on ne s’amuse bien qu'à Pantruche. » :

A quoi la Bitterroise :

« Alors, qu'est-ce que vous foutez ici ?

— Moi, je prends mes invalides comme vous, puisqu'ils ont soupé de votre fiole dans le Midi.

— Ah! toi, il y a trop longtemps que tu m'emboucanes…

— Et vous ne lisez pas le plus beau, interrompait Géraldine de sa voix calme; tenez, donnez-moi ça. »

Et après un regard circulaire sur l'assistance :

« Dernière heure.— Une piste. Les renseignements

de police veulent que le jour de leur disparition, Roberte Vidal et sa compagne Léonie aient été vues non seulement avec Adolphe Biguet et sa bande, mais en compagnie de deux clubmen et d’un peintre très connu, venu là avec une demi-mondaine des plus cotées de la galanterie parisienne. Une pensionnaire de la Comédie-Française, une danseuse de la Scala de Milan longtemps applaudie à l'Éden, et jusqu'à une princesse authentique auraient été remarquées le même jour dans l'Ile des Vaches, ainsi qu'un auteur dramatique acclamé à l'Ambigu. Tout ce beau monde, après une courte apparition dans l'île, aurait été finir la journée dans une propriété voisine appartenant au comte Ozor. Adolphe Biguet et les deux brunisseuses auraient été invités et emmenés avec d’autres filles et souteneurs dans la villa du comte, louée pour la circonstance par un des deux clubmen. »

— Quelle astuce, hein! ces rupins, interrompit Tototte.

€< Un goûter était offert à ces dames et se prolongeait très tard dans la nuit. C’est après cette petite fête que les malheureuses ouvrières brunisseuses ont été entraînées sur les berges et assassinées par leurs compagnons. Mademoiselle L. de N. et Monsieur H. M. sont convoqués pour demain chez Monsieur Barrat, juge d'instruction. Des arrestations sont imminentes. On parle de Mademoiselle O., de la Comédie-Française; mais cette artiste étant très protégée dans le monde gouvernemental, on se remue fort en haut lieu pour lui éviter les ennuis de l'instruction, et tout porte à croire qu’elle ne sera pas inquiétée. »

— Naturellement, toujours des injustices, grognait Tototte, si c'était une de nous autres, comme on se génerait pour la cueillir et l'envoyer à Saint- Lago.

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— Pour sûr! et Marine hochaïit la tête. J'ai fait de la prévention pour moins que cela.

— Ah! tu as mangé des vestos ? insinuait Olga cauteleuse.

— Oui, pour 'des coups de couteau que s'étaient donnés deux types, deux clients à moi, car d'aucun d'eux je n'avais fait mon cœur.

— Toi, si tu nous jaspines tes histoires d'amour, ah ! malheur! Si chacune de nous se met à bonnir les béguins de sa chienne de vie, nous en avons pour jusqu’à la Saint-Glin-Glin.

— Ferme, ferme, criaient toutes les filles, et Olga, particulièrement haineuse de Marine :

— Ah! oui, je t'en prie, boucle ton égout, les rats vont sortir. »

Un immense éclat de rire accueillait la boutade; la Bitterroise interloquée ne trouvait que ces mots:

« Ah! tout de même, ces rupins, quel vice ! Débaucher deux pauvres petites turbineuses et les faire estourbir par de sales nervis, et tout ça pour leur plaisir, si c'est pas terrible. Il n’y a qu'à Paris qu'on voit de ces choses-là.»

A quoi Géraldine un peu pincée et pour étaler son savoir :

« Ma fille, et elle s’adressait à Marine, tu n'es guère au courant des histoires de ton pays. Le marquis de Sade n'était pas de Paris, mais de Marseille.»

Toute la tablée ouvrait des yeux ronds; il y eut un silence.

« Le marquis de Sade, qu'est-ce que c’est que ça?

— Un type épatant pour les saloperies. On ne fera jamais rien de pire. Il en a fait, celui-là, des cruautés et des cochonneries, et des meurtres et des assassinats. Il aimait le sang en amour, il écorchait vif les gonzesses et y donnait chez lui des fêtes ; il bourrait avant ses invités de cantharides. Il y en a qui en sont morts.

— Il a été guillotiné au moins.

— Lui, il est mort louf à Bicêtre, louf d'amour: il mangeaït sa m..…..

— Ab! le cochon! s’écriaient en chœur toutes les femmes.

— Pas si cochon que ce qu'il avait fait avant d’être brac; mais pour du talent, il en avait. Je te préterai un de ses livres, à toi, Yolande, tu apprécieras : Justine ou les Malheurs de la vertu. Florence ou les Malheurs du vice.

— Ah! ça, c'est des beaux titres et justes, soupirait Olga.

— Je te ferai lire aussi La philosophie dans le boudoir ; mais tu ne les préteras à personne.

— Mais ce marquis de Sade-là, comment que ça se fait qu'il restait impuni? demandait Marine intriguée. »

À quoi Géraldine avec un mouvement d'épaules :

< C'était un noble. Cela se passait avant la Révo- Jution.

. — Et la Révolution ne lui a pas coupé le cou, à cette charogne-là! »

La Bitterroise ne démarrait pas de son idée.

— Bah! c'était une rosse, il aura passé au travers. Nous sommes en République. Est-ce que l'on fera quelque chose à toutes ces gonzesses de la haute compromises dans l'affaire de Billancourt? L'une est à l'étranger, l'autre danse à Vienne; c'est des princesses. L'autre couche avec le gouvernement. Quant à cette L. de N., encore quelque grande grue qui se tirera de là comme d'un bain de son, et que le juge reconduira jusqu'à sa voiture.

— L. de N., insinuait mystérieusement Yolande, moi je sais qui c'est.

— Non.

— Elle est assez souvent venue au Moulin-Natal, et que Madame Adèle, mon ancienne patronne, l'a

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vue des fois à la rue de Londres. Il y a un moment qu'elle y venait trois fois par semaine. Elle est vicieuse dans l'âme et friande des petites fêtes. Ah! celle-là, elle ne crache pas dessus.

— Tu sais qui c'est? demandaient curieusement toutes les femmes.

— Si je sais qui c'est! c'est Ludine de Neurflize, l'ancienne maïitresse du roi de Courlande. Ah! elle en a fait sauter des millions, celle-là! Les deux petites qu'on a estourbies, ça ne m'étonne qu'à moitié si la Neurflize était de l'affaire.

— Qu'est-ce que tu veux dire par là?

— Que la Neurflize est capable de tout. C'est une curieuse. On va loin avec ça, n'est-ce pas, Didine?»

Géraldine hochait gravement la tête. Héloïse, la grosse cuisinière, venait d'entrer apportant un ragout de mouton.

« Comment va-t-on là-haut ? demandait négligemment la bachelière de l'endroit.

— Là-haut, ah! ça ne va pas plus mal aujourd'hui. Si cette chienne de pluie pouvait seulement cesser. La petite a de l’appétit ce matin; j'ai dû monter une côtelette, Madame l’a fait manger et lui lit le journal.

— Lequel, demandait Géraldine, le mien?

— Non, le Journal; il faut bien la distraire.»

Et la grosse cuisinière se retirait. Ces dames attaquaient le navarin.

Tout à coup, Tototte repoussait son assiette.

< C'est beau tout de même l'instruction et c’est passionnant la lecture. C’est épatant tout de même ce que l'on apprend dans un journal. Etil n’y a rien d'autre dans celui d'aujourd'hui, Didine ?

— Ça ne te suftit donc pas, ce qu'on vient de te babillarder 1à? Ça t'a mis en goût, hein! gourmande! »

Et ouvrant négligemment la feuille :

« Je ne crois pas qu'il y ait autre chose; je vais voir. »

Elle parcourait d'un œil distrait les colonnes.

« Tiens! quelque chose pour nous, Un drame dans une maison publique. Ah! voyons ça. — Et Géraldine, en scandant les syllabes: Deux cogs vivaient en paix, une poule survint. Il faudrait retourner le proverbe pour expliquer la scène sanglante qui s’est déroulée hier matin au n° 83 de la rue Sainte-Appoline. Ce numéro est occupé, on le sait, par une maison publique. Deux pensionnaires de l'établissement, les nommées Irma Loriot et Noëmie Béjard, étaient liées par une camaraderie déjà ancienne; les deux filles s'étaient connues dans diverses matsons où elles avaient séjourné comme pensionnaires. Elles s'étaient retrouvées rue Sainte-Appoline avec un véritable plaisir. »

— Compris, susurrait Yolande avec un clignement d’'yeux canaille, un petit ménage, encore deux belles chéries.

— Laisse donc finir! — et Tototte, intéressée, lui bourraït les côtes d’un coup de poing.

« Les deux amies ne se quittaient pas, et parmi les autres pensionnaires on riait un peu de cette intimité. Rien de plus faux que les apparences. Hier malin, Irma Loriot, qui avait pour amant de cœur un nommé Joseph Audiffray, serrurier de son état, et en réalité son souteneur, croyait reconnaître, sur l'adresse d’une lettre remise à Noëmie Béjard, l’écriture déguisée de son amant. Pendant une récente sortie où le serrurier avait promené les deux femmes, la défiance d'Irma avait déjà été éveillée par mille et un petits riens observés entre Audiffray et son amie. Pendant le déjeuner de midi, Irma Loriot remontait sous un prétexte dans sa chambre, et en réalité faisait une perquisition dans celle de Noëmie Béjard. En fouillant dans les vêtements de

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celle-ci, elle y trouvait la lettre soupçonnée, et, malgré l'écriture contrefaite, y reconnaissait vite lamain d'Audiffray. Des locutions particulières à Joseph et des allusions à leur dernière sortie ne lui laissaient aucun doute. F'urieuse, elle descendait dans la salle à manger où le personnel était réuni et mettait la leitre sous le nez de Noëmie Béjard.

— Et puis après! répliquait celle-ci; si ça m'a fait plaisir ; c'est pas moi qui ai commencé.

— Tu dis?

— Je dis qu’il a soupé de ta fiole, tu le sais d'abord puisque tu as lu la babillarde. »

— Quelle crâneuse! interrompait Olga.

«< Bref, une altercation des plus violentes s'élevait entre les deux femmes, et Noëmie Béjard, qui était grande et forte de sa personne, se jetait sur sa rivale et lui bourrait la figure de coups de poing, quand tout à coup elle s'affaissa sur elle-même en poussant

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un grand cri. Irma Loriot, folle de rage, lui avait porté dans le bas-ventre deux coups de couteau.

« La victime, dont l'état est des plus graves, a éte transportée d'urgence à l'hôpital Saint-Louis.

« La fille Loriot, elle, a été dirigée sur le Dépôt. La préméditation de meurtre est déjà établie contre elle, car ce n'est pas avec un couteau de table, mais avec un couteau à virole, qu'elle était montée chercher dans sa chambre, que la fille Loriot a frappé son amie. »

— Et vous étes servies, mes petites chattes, du vrai nanan pour vous, hein! » Et Géraldine reposait le journal sur la table.

— Ah! malheur ! se massacrer pour un homme, faut-il être nature! et Yolande d’un geste vague résumait la situation.

— Oh! moi, je comprends qu'on fasse tout par amour, ripostait l’'ardente méridionale. Quand on a un homme dans le sang.

— Va, bonis, bonis, fille d'amour; n'empêche qu'il n’y a que les poires qu'on coupe au couteau. Ça les a bien avancées, ces deux têtes de pioche, de se monter le ciboulot pour un mac.

— V'là l’une dans le ballon et l’autre à l’hosto, acquiesçait sagement Olga.

— Moi, je trouve que rien ne vaut une petite femme. Ah! se chiper pour un homme dans le turbin que nous faisons. Vous en avez donc pas assez des corvées de la journaille et des emboucanements de la nuit. Ah! vous en avez du tempérament, vous ne vous en allez pas de la poitrine. »

L'ex-servante de brasserie parlait pour son saint.

« Du gigot à l'ail, une portion pour madame, criait à tue-tête la Bitterroise, qui avait parfois le mot. »

Toute la table éclatait de rire. Marine renversait négligemment sa nuque sur l'appui de ses deux mains entrelacées; le duvet de ses aisselles jaillissait en

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touffes de crins noirs de dessous ses bras nus.

« Ça pue rien le boucici! hasardait Yolande. »

Mais l’interpellée ne daignait même pas rabaisser les manches de son peignoir.

« Oh! la bergerie ou l'étable, le bouc vaut mieux que la vache, c’est moins fade, trouvez-vous pas, vous autres? »

Et d'un air compatissant :

« Tu perds ton temps ici, ma fille, nous ne marchons pas dans la combinaison. »

La Bitterroise restait maîtresse de la situation.

Héloïse entrait, apportant le café.

< Mais il y a encore un crime épatant dans le journal. Tu ne nous a pas tout lu, Géraldine. Et Tototte avait attiré à elle le Petit Parisien. Tiens, là, un exploit de souteneur.

” — Encore! alors, c'est le jour. Ces messieurs après ces dames. Allons, passe-moi ça, Tototte. »

Et Géraldine, s'emparant de la feuille, reprenait ses effets de diction.

« Un exploit de souteneurs. — Ces messieurs ne désarment pas. Un drame sanglant vient de jeter l’'épouvante dans le quartier de la Montagne-Sainte- Geneviève.

« Lundi soir, à la sortie d’un bal-musette situé près de la salle Octobre, un tenancièr de province, qui avait passé la soirée à courir les divers établissements du quartier à la recherche sans doute de recrues, s'est trouvé environné par une bande de souteneurs demeurés inconnus et a ëté frappé de neuf coups de couteau. La victime a été tellement défigurée par des coups de talon portés en plus sur la face, que son identité n'a pu être tout d’abord établie, les assassins ayant dépouillé le malheureux de ses papiers, ainsi que de l'argent et des bijoux qu'il avait sur lui. La victime respirait encore quand elle a été transportée à l'hôpital, mais,

malgré les soins prodigués, elle a rendu le dernier soupir une heure après, sans avoir repris connaissance. Une lettre retrouvée dans la doublure de son veston a permis d'établir que...»

— Je ne peux pas, je ne peux pas... Ah! quelle horreur! quelle abomination!.. Ah! quelle horreur!.. hocquetait Géraldine devenue toute pâle. La fille s'était renversée la nuque au-dessus de sa chaise et les yeux agrandis subitement fixes, blémissant encore, prête à défaillir.

— Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a? — Et toutes les femmes, levées du coup, se bousculaient autour d'elle.

— Lisez vous-mêmes! répondait l’autre d'une voix éteinte, et ses mains convulsées repoussaient le iournal. »

Toutes les pensionnaires s'étaient jetées sur le Petit Parisien comme une meute à la curée, mais presque aussitôt toutes les prunelles se dardaient arrondies, un même tremblement secouait toutes les tailles et, haletantes, les traits chavirés d'épouvante, toutes retenaient mal un même cri de stupeur : < Monsieur Philibert! Monsieur Philibert! le patron. Quel malheur ! »

Géraldine revenait lentement à elle. Tototte, abasourdie, s'était effondrée, la gorge sur la table. Marine et Yolande, plus maîtresses d'elles-mêmes, s'écarquillaient les yeux sur le journal :

« Une lettre retrouvée dans la doublure de son veston a permis d'établir que l’homme assassiné rue de la Montagne-Saïinte-Geneviève est un nommé Philibert Audigeon, tenancier d'une maison close à Aubry-les-Epinettes, près d'Orléans (Loiret)... »

« C'est bien monsieur, ça y est... »

Yolande avait épelé le fait divers d'une voix annonante. oo.

Un silence effarant pesait maintenant sur la cons-

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ternation des femmes: on entendait distinctement la pluie fouetter les vitres; elle était tombée toute la nuit et continuait encore depuis le matin. Une persienne, décrochée par le vent, battait au second étage.

« Et madame, pauvre madame! sanglotait la voix de Géraldine.

— Et nous, qu'est-ce que nous allons devenir? étouffait entre ses mains Tototte. »

Et le silence reprenait plus lourd dans la détresse de la maison publique.

Et tout à coup un grand cri déchirant, moins qu'un cri, un hurlement lugubre, la plainte effrayante et sinistre d'une femme qu'on assassine ou d’un chien aboyant à la mort, retentissait à travers la sonorité de la demeure, et toutes les femmes se levaient avec toutes la même angoisse au cœur, et puis le silence,

et de nouveau un autre cri, un hululement cette fois de chouette, s'élevait et se trainait si tragique par la vastitude des corridors, que toutes les femmes, sauf Géraldine demeurée affalée sur sa chaise, se précipitaient vers la porte et se bousculaient dans l'escalier, vers le palier du premier étage. C'était de là qu'était parti le cri.

Elles hésitaient maintenant devant la porte de la chambre de Myrille où elles pressentaient un malheur. Yolande se décidait enfin à l'ouvrir. Des sanglots continus s'égouttaient dans la pièce : deux femmes s'y tenaient étroitement embrassées, vautrées aux bras l’une de l’autre, sur le bord du même lit. Une de ces femmes était couchée, la chemise glissée sur la maigreur des épaules transparentes, la face enfouie sous les cheveux défaits. Elle pleurait avec de longs hoquets qui la secouaient toute, sur la poitrine d’une autre femme assise à son chevet et dont la tête avait glissé sur l’oreiller. La femme assise était évanouie, c'était la patronne, Madame Véronique. Celle, qui la soutenait entre ses bras, demi-nue et débile, et l’inondait de larmes et de baisers, était Myrille. Du sang rosâtre tachait sa chemise, des filets de sang montés de ses poumons à sa bouche et tombés sur ses seins de ses lèvres. Un numéro du journal s’étalait déplié sur le lit, un coup d'ongle avait crevé le papier à la rubrique des faits divers : Un exploit de souteneurs.

Elles aussi avaient lu.

La même douleur avait terrassé les deux femmes, et l’agonie de Myrille s’exténuait à ranimer l'évanouissement de la veuve en l’arrosant de larmes et de sang.

On leur avait tué à toutes les deux l’homme qu'elles aimaient. |

« Et Eugénie, pensait à haute voix Tototte, il va falloir aussi la prévenir, celle-là! »

Le point d'honneur 287

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