‹ La maison PhilibertChapitre 16 sur 18 · X XIX · texte numérisé non relu

X XIX

Le point d'honneur.

« Que faites-vous à Venise et quelle dentellière, quelle Comtessina échappée des mémoires de Casanova ou quel gondolier du Carpaccio avez-vous bien pu rencontrer dans la ville des doges pour vous y attarder encore dans les brumes de novembre ; mais vous devez y pourrir, dans cette Venise d’eau morte et de marbres moisis, détrempée par les pluies! Venise en novembre liln'y a que vous pour oser de pareilles villégiatures, le grand canal doit ressembler à la Tamise.

< Savez-vous qu'il y a plus de quatre mois que vous êtes parti. Vous avez quitté Paris, fin juillet pour Menton et ensuite la Corse, car vous êtes tellement l’homme qui fait tout à l'envers que vous allez en Rivièra pendant la canicule. Menton vous possède en juillet et Ajaccio en août : vous êtes l’homme des villes mortes, car vous ne ferez jamais croire que vous passez deux mois dans la montagne, je vous connais trop, et puis, ça a été tout un mois à Florence que je ne vous chicanerai pas, car la patrie du Dante est sublime en septembre.

« Vous avez flirté pendant cinq semaines avec les peintres de l’école d'Ombrie et, le 8 octobre, on vous croisait sur la place Saint-Marc. Je sais votre coupable amour pour les petites rues vénitiennes et les canalettis, mais vraiment trois semaines y sont plus

que suffisantes, on en a sa clacque; et que vous soyez encore dans la ville de Desdemone et de Bianca Capello le 25 novembre avec le 8 octobre comme date d'arrivée, cela dépasse toute imagipation.

« D'autant plus que vous y avez un automne pourri, cette année, à Venise, les bulletins météorologiques sont déplorables ; et des tempêtes, et des inondations! Vous avez eu deux fois l'Adriatique sur la place

Saint-Marc. On s'étonne beaucoup de votre absence à Paris. Ce séjour prolongé dans l'humidité des lagunes, intrigue et fait jaser vos amis et vos ennemis. Les gens bien informés prêtent à votre exil des motifs inavouables. Donc arrivez-nous vite et démentez par un prompt retour la légende courante que vous êtes captif sous les plombs de Venise... d'autant plus que vous manquez un beau scandale en vous éternisant en Italie. Tout Paris est en révolution; il vient d'éclater ces jours-ci une de ces affaires qui défraient pendant deux mois les chroniques et les propos de clubs et de salons: une de ces aventures de mœurs qui situent une époque et recommandent plus tard toute une société à l’indignation émoustillée des historiens.

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« C'est une histoire, très xx° siècle, en ce sens que les pires bas-fonds criminels s’y trouvent mélés à des éléments on ne peut plus mondains. Sauf qu'il n’y a pas été question de poisons, ni de philtres d'amour, pour envoûter un monarque régnant, cela nous promet autant de bruit que fit jadis, sous Louis XIV, l'affaire des poisons. Quelques belles dames y sont compromises, dont on cite couramment les noms.

« Elles appartiennent plutôt au monde de la galanterie et pourtant une princesse authentique, italienne il est vrai, est impliquée dans l'affaire et vous n'êtes pas là, mon cher Ménard, vous l’homme le mieux informé des potins de ruelles et d’alcôves.

« Tout Cythère est menacé et Lesbos lui-même n'est pas sans inquiétude, et quelques villes mortes aussi, au sens biblique du mot. Ce scandale tout parisien pourrait être intitulé : Paris qui marche. Vous y êtes maintenant et déjà je vous entends hennir. Je ne vous dirais pas que ces dames et ces messieurs ont été à la Messe noire, mais ils ont fait pis ou presque.

« Les clubs eux-mêmes sont compromis, car le duc de M... et Trois-Etoiles sont de l'affaire et, naturellement, il y a là-dedans de l’art et de la littérature. Henri Mareuil est forcément de la chose, il était le grand metteur en scène des petites fêtes. Si Henri Mareuil est là-dedans, vous pensez bien que M1: de Neurflize y est un peu mêlée.

« Ce couple unique ne se sépare jamais dans les pertes comme dans les bénéfices, et toutes les réclames lui sont bonnes pour la raison sociale de la maison. Jusqu'à ce pauvre d'Estienne qui a été appelé chez le juge d'instruction. 1l assistait, paraît-il, à la petite fête qui a déterminé les poursuites et sa belle amie, Odette Aymien, a été également invitée à se rendre au Palais. Elle a été signalée à la police dans

la bande joyeuse et quelque peu sinistre, dont on cherche aujourd'hui à rétablir l'identité.

« Mais que s'est-il passé, m'allez-vous dire ? Il est bon que je vous retourne un peu sur le gril, cela vous apprendra à lâcher pendant quatre mois vos amis.

Voilà : tout ce beau monde avait formé une association discrète et anonyme, dont la devise pouvait être: Tous les goûts sont dans la nature... tous les . dégoûts aussi. Ces dames cherchaient à s’y mirer dans les prunelles d’âmes frères, sous l’égide de ces messieurs, et ces messieurs dans les beaux yeux d'âmes sœurs, sous l’égide de ces dames.

« Pour la satisfaction de ces mutuelles fantaisies, le duc de M... et Trois Etoiles racolaient dans les faubourgs ; ils avaient plus de temps à eux, naturellement, que Mareuil, retenu par ses portraits ou d’Estienne à ses répétitions.

« Quand la chasse avait été fructueuse, M... et Trois Etoiles faisaient signe à leurs acolytes et on se réunissait dans une petite fête renouvelée des Grecs ou de la décadence latine, dont on changeait toujours soigneusement le local. Le malheur est que le duc de M... et Trois Etoiles se sont adjoints, pour leurs recherches, un des pires bandits de Paris, un de ces bons repris de justice qui infestent le faubourg et la banlieue, un véritable chef de bande, ce qui s'appelle une terreur, un nommé Adolphe Biguet, dit le Môme l’Affreux, que d'innombrables méfaits ont signalé depuis longtemps à l'attention de la police et qui a toujours su échapper à ses recherches. Ce Biguet, qui a des amis et des complices dans tous les quartiers de Paris, était d’un précieux secours ; il pilotait de M... et Trois Etoiles dans les bals les plus mal famés, les coupe-gorges et les bouges, y dirigeait leurs choix et leur rabattait, avec une sûreté de mains merveilleuse, tout le gibier désiré, plumes et poils.

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« Adolphe Biguet et ses amis prenaient part euxmêmes aux petites fêtes de nos mondains. Cet élément criminel donnait une saveur de plus à la chose et les belles dames n’y répugnaient pas. Malheureusement, la dernière fête, donnée par ces raffinés curieux de sensations neuves, a eu des suites fâcheuses.

« Deux petites ouvrières brunisseuses à peine majeures, l’une de dix-sept et l’autre de dix-huit ans, amenées [à par Adolphe Biguet, n’ont pas reparu. Voilà près de quatre mois qu'on avait perdu Jeurs traces et, comme cet Adolphe Biguet, cambrioleur, chef de bande et racoleur pour gens du monde, est de plus embaucheur de filles pour maisons publiques, ce qu'on appelle en argot un marchand de viandes, on supposait que les deux petites avaient été embrigadées par ce misérable et dirigées par lui sur quelque établissement de l'étranger. D'ailleurs, vous avez lu la Traite des blanches; mais une lugubre découverte vient d'éclairer tout ce mystère d'un jour tragique.

« Dans un cadavre en décomposition trouvé à fond de cale d’un chaland abandonné dans le bras mort de l’île Saint-Germain, on a reconnu une des petites ouvrières recherchées, la plus jeune et la plus jolie des deux, une nommée Roberte Vidal; et le parquet ne met pas en doute que la malheureuse enfant n'ait été entraînée là et assassinée par le Biguet ou un des siens. On est même persuadé, à l'heure qu'il est, que l’autre ouvrière a subi le mème sort.

« Or, saisissez, cher ami, combien la chose devient grave pour la bande de nos épicuriens : Les deux victimes d’Adolphe Biguet avaient été amenées par lui au bal des Vaches, dans l’ile de Robinson, au Point-du-Jour, où les attendaient le duc de M..., Trois Etoiles, Mile de Neurflize, Henri Mareuil et les autres. La police les y a vus et signalés, car le passage de

tant d'élégances avait révolutionné quelque peu ce bal de filles et de voyous, et le départ de nos clubmen ne s'était pas opéré sans encombre ; l’ Adolphe Biguet avait même dû mobiliser tous ses amis pour protéger ce départ.

« De là, tout ce beau monde était allé luncher dans l’île de Saint-Germain, dans la villa du comte Ozor, louée pour la journée par le duc de M... Vous connaissez la villa Ozor et son jardin admirable; on peut dire que la villa était prédestinée, car vous savez quel genre de fêtes y donnait le comte, et pourquoi sa famille l’a fait enfermer.

« Que se passa-t-il à ce lunch? mystère! Aucun des invités ne s’en est vanté. Les murailles de la propriété Ozor sont très hautes, toujours est-il que c’est à la suite de cette fête que les deux petites ouvrières ont disparu, jamais on ne les a revues depuis. Et voilà que ce cadavre retrouvé dans ce chaland hors de service, à proximité même de la villa, vient de jeter un jour sinistre sur toute cette affaire. C’est en sortant de la villa Ozor que les deux brunisseuses ont été violées, puis assassinées. Etaient-elles devenues, pendant ce lunch, des témoins gênants et a-t-on voulu s'assurer de leur silence, c’est ce que l'instruction cherche à élucider. Ont-elles été les victimes de brutes poussées par l’occasion à abuser d'elles? Le nommé Adolphe Biguet n’a pu encore étre retrouvé. En attendant, M!'° de Neurflize, le duc de M... et Trois Etoiles passent leurs journées au Palais ; Estienne, très ennuyé, s'attend à être cité d'une heure à l’autre. Au ministère des Beaux-Arts, on s'efforce de tirer de là la belle Odette À ymien, elle a beaucoup d'amis et peut y perdre son sociétariat, ce qui serait, avouez-le, dommage : les jolies femmes n’abondent pas chez Monsieur Claretie. Enfin, on chuchote d’autres noms. Lucie Verdeuil, la danseuse, a la chance d'être en ce moment à Vienne, elle y

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danse Coppélia, elle échappe ainsi à l’interrogatoire et se tirera de là par unelettre; la princesse Vaschiani

est aussi à étant engagée !

comme de juste.

< Les plus compromis dans tout ceci, sont le duc de M... et Trois Etoiles, qui ont organisé la fête, et Mie de Neurflize, pour laquelle la petite brunisseuse assassinée avait été, paraît-il, amenée.

« A défaut de renseignements précis, des lettres anonymes pleuvent, paraît-il, au Palais, précisant, dans les termes les plus clairs et les plus hardis, les rôles de chacun et les motifs du crime. C’est Adolphe Biguet et Mi: de Neurflize qui sont les plus chargés. On croit à une vengeance de femme, Ludine est si jolie, sa situation si enviée.

« Voilà, mon cher, le beau scandale que vous manquez. Il y a encore beaucoup de {détails, mais que je ne puis confier au papier. Ci-joint quelques coupures de journaux; le Journal et le Gil Blas sont les plus explicites, enfin, voici un article de vie parisienne qui révolutionne en ce moment les salons. »

l'étranger. Lucie Verdeuil à Vienne, la princesse y est

La lettre venait me surprendre dans une Venise ouatée et assourdie de neige, une Venise aux eaux plombées, devenues pareilles à celles d’un égout par le contraste de tant de blancheur. La façade des vieux palais, apparue lépreuse et sordide sous la dentelure éblouissante du givre, aggravait encore le côtéimmon-

dice de la cité pourrissante sous l’hermine éphémère d’une journée de gel. L'hiver est le grand ennemi des villes du soleil : la candeur éclatante de ses féeries en accuse horriblement les tares et les flétrissures, je quittai sans regret une Venise déshonorée par la neige et rentrai à Paris.

J'y manœuvrai avec une certaine prudence. Tout avide que j'y fus de renseignements, je n'oubliais pas que j'étais, moi aussi, dans l'île de Robinson le fameux lundi 19 juillet, où tant de personnes se trouvaient compromises. Je ne me souciai pas du tout d’être appelé chez le juge d'instruction en compagnie de Mi: de Neurflize et Henri Mareuil. Convaincu que les aboutissants du Môme l’Affreux (Adolphe Biguet) devaient en savoir là-dessus bien plus long que la iustice et que c’est dans le monde des souteneurs et des tenanciers que je découvrirais les dessous de l'affaire, je me mettais en quête de Beaudarmon et de Biscuit.

Celui-ci avait dû changer d'adresse ; deux lettres adressées chez son marchand de vins et demeurées sans réponses me firent présumer que l'ex-mitron avait quitté Paris; mais où trouver Beaudarmon? je n'avais guère l'envie de faire le voyage de Meaux, en plein décembre, et puis l’aurais-je joint dans sa maison ? Comme ses pareils, le tenancier était tou- Jours par voies et par chemins.

La Ceinture d'or faisait alors courir tout Paris aux Folies-Bergères. Je savais quel monde spécial attire rue Richer les séances de luttes : bookmakers, habitués de la pelouse, bonneteurs, faiseurs, tireurs, souteneurs, tous ceux qui vivent en marge de la société sont passionnés de sports athlétiques, et je ne parle pas des ouvriers des faubourgs qui trouvent le moyen de descendre des buttes les plus lointaines et de suivre assidûment les matchs de championnats du monde, dans quelque établissement que ces

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séances aient lieu. C'est un signe du temps. L’argent, la vitesse et la force : voilà les trois puissances souveraines de notre société.

Je me rendai donc aux Folies-Bergères avec la vague certitude de rencontrer quelqu'un qui me donnerait de sûrs renseignements. Je n'étais pas depuis

vingt minutes dans le promenoir, que j'avisai, accoudé à la porte d'une loge, Ernest Beaudarmon. Le tenancier était seul, quoique au centre d'un groupe dont la mise et l'allure ne laissaient aucun doute sur la position sociale de ses composants.

Beaudarmon ! j'étais sauvé. Je jouai des coudes en conséquence et atteignai le gros homme. La seconde reprise allait commencer, je le pinçai au gros du bras. Le tenancier se retournait d'un air rogue

« C’est moi, Beaudarmon, ne vous fâchéz pas.

— Vous, Monsieur Ménard, je vous croyais mort. Par quel hasard? Voilà plus de quatre mois qu'on ne vous a vu.

— J'étais à l'étranger, je suis rentré d'hier.

— Pour ce qui se passe ici, vous avez ‘aussi bien fait. Alors vous êtes venu voir les luttes ?

— Vous voyez, comme vous.

— La séance d'hier était intéressante, mais celle

de ce soir, jusqu'ici, c'est plutôt roupe. Ça fait tout de même plaisir de vous revoir, depuis le temps qu'on ne s’est vu.

— Depuis le 19 juillet, au bal des Vaches, au Point-du-Jour.

— Ça c'est vrai, ça fait plus de quatre mois.

— Ïlen a passé de l’eau sous le pont depuis, il en est arrivé des choses !

— Ah! vous êtes au courant, Monsieur Ménard, vous aussi ? »

Et la figure du tenancier était devenue sombre.

« Naturellement, je sais, je lis les journaux; hein ! quelle chose abominable, cette petite Roberte, la petite blonde qui était si jolie, l'avoir assassinée et cachée dans ce chaland, c'est sûrement le Môme l’Affreux qui a fait le coup.

— Oh! celui-là! » et toute la bonne face de Beaudarmon se contractait subitement, haineuse et puis, baissant tout à coup la voix:

« Parlons pas de ça ici, il y a trop d’esgourdes qui écoutent et tant que le Môme ne sera pas fabriqué, il faut se gourrer de tout le monde. On ne regarde jamais assez devant qui l’on jacte. »

Et il faisait un mouvement pour sortir de la foule.

« Vous lui en voulez donc bien, au Môme? faisais-je intrigué, vous n'étiez pas fâché, il y a quatre mois, avec lui!

— Le Môme, vous ne savez donc pas ce qu'il a fait, vous n'êtes donc au courant de rien?

— Il est soupçonné d’avoir tué cette fille, oui.

— La petite brunisseuse? ah! il a bien fait pis, mais vous ne savez donc rien, il a tué Philibert!

— Philibert ? |

— Mais oui, Philibert, le patron des Aubry, mais oui, votre ami, notre ami, celui avec qui.

— Philibert ! Philibert est mort!

— Et enterré. Nous l’avons conduit au cimetière,

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il y aura demain quinze jours; tous les amis étaient là, ah! il a eu un bel enterrement, mais ne restons pas là, Monsieur Ménard, j'étoufle, il faut que je vous cause. La lutte, on a toujours le temps de voir Ça, venez »

Et d'un coup d'épaule, il écartait le groupe.

Je le suivais abasourdi. Philibert ! on avait tué Philibert. Et sa veuve! j'avais le cœur étreint en songeant au désespoir de M"° Véronique et quand nous nous fûmes assis à une table dans le jardin déserté, vidé par le spectacle, comme par une cloche pneumatique — les luttes précipitant tout le public dans le promenoir — Beaudarmon commandait deux bocks et d'une voix un peu rauque.

€ Eh bien! il est arrivé ce qu'il devait arriver, depuis le temps que le Môme disait qu'il aurait la peau de Philibert, il l’a eue. Nous le savions tous que ça finirait mal entre eux deux, le Môme l'avait trop dans le blair, mais ces choses là, vous savez bien, on a beau s’y attendre, quand elles arrivent, ça vous fout tout de même un coup, et ça a été un rude coup pour moi, car Philibert était mon ami et je puis dire mon meilleur ami. Pauvre vieux, il y avait plus de vingt ans qu'on se connaissait... Ah! ces haines et ces amitiés de gonces, c'est à la vie comme à la mort. Ce pauvre Philibert, c'est pas faute de l'avoir prévenu.

< D'ailleurs, il se gourrait du Môme, il n’osait plus aller lui-même dans les bals, il se faisait amener les colis par les racoleurs, il prenait des précautions, ce qui ne l’a pas empêché d’être lardé de coups de surin, quatre dans le dos et trois dans le basventre, avec sa pauvre figure écrasée à coups de bottes, un lundi soir, en sortant d'un bal-musette de la montagne Sainte-Geneviève. On l’a attaqué en traître, naturellement, et ceux qui ont fait le coup se sont fait la paire. La renifle a été une

semaine sans pouvoir démurger qui l'avait arrangé; moi, rien qu'en lisant le fait le lendemain dans mon canard à Meaux, je savais qui est-ce qui avait tait le coup. Le Môme ! Il s'était assez vanté de le décoller : « Il ne crèvera que de ma main », disait-11. 11 a tenu parole, mais comme je ne suis pas une bour-rique, ce n’est pas moi qui en aurais jacté.

« Pauvre Philibert! c'est moi qui l'ai ramené à Aubry. Si vous aviez vu la figure de sa pauvre femme, une vraie tête de crucifiée! Je vivrais cent ans que je me rappellerai toujours, monsieur Ménard, le cri de M"=° Véronique à la levée du corps. Nous l'avons apporté à Aubry en bière, la chose avait été faite à la Morgue, cela fait que la pauvre femme n’a pas eu à voir la face escrabouillée de son homme, mais l’arrivée à la taule de ce corbillard, avec tout le patelin en l'air, toute la ville à la gare, car l'affaire avait fait du bruit, les journaux en étaient pleins. Ordinairement, dans les maisons les enterrements se font en cachette. L'idée de la mort, ça effraie toujours la clientèle et tous voulaient que la bière entrât et sortit par le jardin, mais M”° Véronique n'a rien voulu savoir. Philibert est parti de chez lui, les pieds en avant, par la grande porte d'entrée, comme un prince et dans un corbillard à panaches, un enterrement de première classe, monsieur Ménard, et toute la façade du bordel tendue en noir.

« Tout le personnel suivait en grand deuil, sauf sa Myrille, la petite rousse, vous vous souvenez bien, et Eugénie, celle qui avait l’air d'une institutrice, trop malades, bien trop malades pour sortir maintenant. La petite s'en va de la poitrine, elle doit être morte à l’heure qu’il est, et l’autre, la grande bringue qui a essayé de s’attiger pour Philibert, ne s'est jamais rebecquetée de la drogue qu'elle avait avalée. Ab ! pour avoir été aimé, Philibert peut dire qu'il l'a été aimé, il en a fait des béguins ! Et au cimetière,

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M°° Véronique qui se met tout à coup à aboyer comme un claps et avec des cris qui nous retournaient l'âme; nous en avions le cœur fendu, tous ceux qu'étions là, car il en était venu des patrons pour escorter ce pauvre ami! Tous les établissements étaient représentés à cinquante lieues à la ronde et de grands patrons qui ont fait le voyage de Paris,

et des couronnes, des couronnes! il y en avait de cinq zigues ! et des fleurs! Ah! il était bien estimé de tout le monde et il a fallu que c'’te saloperie de Môme... Tout de même il n’a pas la trouille, ce crapaud-là.

« C'est juste au moment où il est recherché par toute la rousse pour cet assassinat de Billancourt, qu'il réchaude Philibert en pleine rue de la Montagne- Sainte-Geneviève, et la renifle qui le laisse encore passer au travers ! Pauvre petite gosse! avait-elle de beaux mires, vous souvenez-vous, monsieur Ménard ? bleus comme du ciel dans une flaque d’eau et que M”: de Neurflize lui en faisait du boniment! On dit qu'elle est bien emmouscaillée dans tout cela, Mr: de Neurflize, et les journaux ne sont guère aimables pour elle, à croire que c'est la Mélie qui les rancarde. Vous rappelez-vous le pétard qu'elle a fait au bal des Vaches et qu’elle n'avait pas Me de Neurflize à la bonne. Qu'est-ce qu'elle lui a donc bonni? Mais à propos de la Mélie, vous ne savez pas non plus. ce qui est arrivé à Thomas, Thomas le grand blond aux yeux de bon chien, dont elle était si jalouse, ah! il s’en est passé des choses depuis ce

bal, Thomas aussi est mort, il a été arrangé une nuit au rond-point de la Villette auprès du canal, à la fin août. On l'a dégotté, le matin, avec huit coups de scion dans le bide. Porté à l’hosto, il a encore vécu deux jours et n'a voulu donner personne.

« Pour moi, c’est la Mélie qui l’a fait attiger pour le trèfle qu'il lui a foutu au guinche au Point-du- Jour. Depuis ce temps-là il paraît qu'elle était demeurée toute drôle. Elle n'a même pas été le voir à Saint-Louis, et ça a donné à réfléchir. La Limace, le petit voyou qui était toujours pendu à ses jupes, a été assommé dans la même semaine; et pour les

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