‹ La maison PhilibertChapitre 17 sur 18 · N — AZ · texte numérisé non relu

N — AZ

aminches ce coup de scionnage-là, ça a toujours été la suite de l’engueulade du bal des Vaches.

« La Limace était louf d'amour de la Mélie. Par vengeance (les mistonnes c'est si fumier, quand ça en veut à quelqu'un, et celle-là était encore plus charogne que les autres), elle aura fait décoller Thomas par le Môme, puis, son homme crevé, elle aura pris le Môme en horreur et l'aura fait buter par un autre. Bâtie comme elle est et travaillant comme elle travaille, elle n’a qu’un signe à faire, celle-là, pour faire arnaquer qui elle veut. Parmi tous ces mômes, il y en a qui tueraient père et mère pour une nuit d'amour, mais, frimez ce que c’est que ce monde-là, M'sieur Ménard. La Mélie n’a pas plus donné la Limace, que les poteaux n’ont donné la Mélie et que personne ne donnera l’Affreux. Réchaudeurs et

ps

Le point d'honneur 301

putains, mais pas bourriques. On a son point d’honneur et pourtant si J'étais Biguet, je ne me fierais qu'à moitié à la Mélie. Malgré qu’elle ne bonnisse rien, elle doit lui garder une de ces dents, car c’est lui qui a dégrené son homme, et avec les femmes faut toujours se gourrer d'un coup de flanc.

< Mais tout ça, c'est pas du beau monde et pas à plaindre comme cette pauvre Mx° Philibert. En v'là une qui a du deuil et des ennuis, elle en a plus que sa part. Ah ! oui, une si brave créature.

« La maison fout le camp, vous savez. Plus de pognon dans la taule, des dettes, ce foutu procès de Rébecca, des dommages et intérêts pour la tournée administrée par Philibert, qui revient en appel le 20 courant, et puis des emboucanements à côté qui l'ont bien froissée dans son amour-propre. Les maisons religieuses, où qu'on faisait leur éducation, lui ont renvoyé ses enfants à cause du scandale de la mort du père, cela a été dans tous les journaux.

« Sacrés ratichons ils savaient bien à quoi s’en tenir avant, mais à cause des familles des autres élèves, ils n’ont pas pu garder les gosses. Ils sont maïintenant à Aubry. L’ainé a dix-huit ans et ils savent maintenant le métier que faisait leur père, tout çà, c'est une grande peine pour M=° Véronique, j'y vais de temps en temps pour lui remonter le moral. Si C'était pas trop vous demander, vous devriez aller la voir un de ces jours, monsieur Ménard, ça serait une bonne action, ça lui débriderait un peu sa peine, Philibert vous aimait bien. »

Madame Véronique.

Et je me décidais à aller voir M®° Philibert à Aubry.

Les arguments de Beaudarmon m'avaient convaincu et puis, en bonne conscience, ne devais-je pas cette visite à la grande affliction de la veuve et à la mémoire du défunt !

Je pris jour avec le tenancier. Le trajet de Paris à Aubry nous paraïîtrait moins long à deux; nous y arriverions pour déjeuner et en repartirions le soir à la tombée de la nuit. À dix minutes près (car le service d'été avance toujours sur le service d'hiver), c'était le train qui, sept mois auparavant, m'avait conduit en Beauce à travers les seigles et les jeunes blés du pays, celui-là même qui m'avait débarqué dans une petite ville joyeuse et mise en fête par un beau ciel d'avril. Je revoyais les échoppes du marché et le tumulte amusant de ses allées et venues dans le décor moyen-âgeux de la petite place, je revoyais aussi la silhouette presque pantagruélique de Philibert, jovial et rubicond, alors si heureux de vivre au milieu des appels et des quolibets des étalières. Un Aubry-les-Epinettes, pimpant et gai, ce matin-là, sous les nuages soyeux de son ciel clair, le cadre amusant de tous ses vieux logis surplombant sur la place, grands toits d’ardoises ouvragés de petites lucarnes et la champignonnière des grands parapluies rouges du marché, fixée dans ma mémoire comme une aquarelle de Leloir pour quelques éditions de luxe des œuvres de Rabelais.

Madame Véronique 303

Et quelle journée, ce mardi-là dans la maison de la rue des Haudraies! Il y avait sept mois de cela et maintenant nous étions en plein hiver. Philibert était mort et d'une façon tragique, la campagne était couverte de neigeet, rencogné dans un vagon de seconde classe, j'allais porter mes condoléances à une veuve à travers la détresse d'interminables plaines durcies par le gel!

Affalé en face de moi, dans un autre angle du vagon, Ernest Beaudarmon se taisait. Je l'avais trouvé à la gare, exact au rendez-vous. Les mêmes pensées tristes devaient l'obséder, car il ne sonnait mot; sa loquacité, son entrain l'avaient quitté et, le nez contre la vitre, un œil au petit rond qu'il avait fait avec son haleine parmi les arborescences au givre, il regardait obstinément les fils télégraphiques monter et descendre pour remonter encore sur la plombagine d’un ciel bas.

J'en avais fait autant de mon côté, vaguement attentif aux grands vols noirs de bandes de corbeaux que le passage du train dérangeait. Ils s'enlevaient lourdement sur la blancheur gelée des labours, pour aller s’abattre un peu plus loin, et la marche du train continuait de déployer leurs vols comme des écharpes funèbres, sur la tristesse des campagnes et du ciel.

Une même angoisse nous oppressait. Pour la secouer j'atteignais un paquet de journaux achetés à la bibliothèque de la gare et déployais le Journal. Ce mouvement arrachait le tenancier de sa torpeur.

« À propos, j'oubliais de vous dire..…., on est si triste! le Môme est fait.

— Le Môme l’Affreux ?

— Oui, avant-hier dans la journée, c'était dans la Presse hier soir; ah! il y a tout de même une justice! Ça soulage et cela juste à la veille du jour où l'on va voir cette pauvre Mne Véronique, à

croire que c’est un fait exprès! mais Ça doit être dans les canards de ce matin! et, s'emparant du Gil Blas : ça y est. Il y a même une colonne à part. « Arrestation mouvementée ».

De mon côtéj'avais ouvert mon Journal. <Capture “d’un bandit », s'intitulait l'article. Au titre près qui différait, la rédaction du fait divers était la. même.

C'étaient, distillés en vue de passionner la curiosité du lecteur, les détails et les péripéties d’une descente de police dans un bäaraquement .en planches servant de buvette situé sur la zône militaire entre la porte de Montrouge et la porte d’Arcueil. C'est là que, sur une dénonciation anonyme, le chef de la ‘Sûreté, accompagné de huit agents, s s'était rendu l'avant-veille pour opérer la capture d’un nommé ‘Adolphe Biguet, dit le Môme l'Affreux, souténeur ‘des plus dangereux, impliqué dans plusieurs affaires ‘de meurtres dont la plus récente était l'assassinat . d’un tenancier, criblé de coups de couteau à la sortie

d’un bal-musette de la rue de la Montagne-Sainte- ‘Geneviève, dans les dérniers jours du mois précédent. Il y avait cinq mois que Adolphe Biguet était recherché à la suite dela disparition de deux jeunes filles, ‘les. nommées Roberte Vidal et Léonie Gobin, les -deux ouvrières brunisseuses classées dans l'affaire dite de Billancourt. Une description romantique des terrains vagues parmi lesquels la capture avait été faite par une nuit d’hiver sans lune, dramatisait à souhait la résistance du bandit et de ses. acolytes. ‘Le Môme et ses amis avaient défendu chèrèment

Jeur liberté. Ce n’était qu après une lutte de près. de dix minutes que l'on avait pu s'emparer de cet … énergumène, trois agents avaient été blessés, Adolphe Biguet était porteur d'un véritable arsenal : trois

couteaux et deux revolvers et d’une provision de ‘ balles mâchées ; “deux des corhplices de ce forban ‘avaient pu s échapper. | |

“HAUUd 2P 140W DT

°0S ‘NILUAG

LS

Madame Véronique 305

Enfin je lisais tout haut :

« La dénonciation du repaire où le Môme l'Affreux « et ses amis ont été arrêtés, serait l’œuvre dune < vengeance de femme ».

« Qu'est-ce que je vous disais ! s'exclamait Beaudarmon, il y a de la Mélie là-dessous ».

« Dernière heure. — Hier, dans la journée, à la « nouvelle de l'arrestation de Adolphe Biguet, une < nommée Amélie Bouquet, fille soumise, demeurant « rue de Meaux, à la Villette, a demandé à parler « au chef de la sûreté pour donner sur Adolphe « Biguet des détails intéressants. Introduite, elle a < déclaré être l'auteur de la dénonciation qui a amené « l'arrestation du Môme. La fille Bouquet, déjà impli- < quée dans une affaire de vol et d'attaque nocturne « et dont deux amants ont été tués dans l’espace de < quinze jours durant le mois de septembre, était « depuis longtemps surveillée par la police ; la fille < Bouquet a été maintenue en état d'arrestation ».

< Eh! bien le Môme est frais, pensait Beaudarmon à voix haute, la Mélie le mènera jusqu’au dur, il n'y coupera pas avec elle. Dût-elle y attraper cinq berges de récluse, elle jaspinera et bonira jusqu’à plus desalive. Nous allons en entendre au gerbement. Ça nous promet de belles séances, monsieur Jacques; si la Mélie se vide, le Môme est mûr pour la veuve.

— Et elle se videra, repliquais-je, en parlant argot inconsciemment, j'ai vu la fille, Avec ces yeux-là on ne pardonne pas.

— Et qu'elle aura raison, me disait Beaudarmon, nous avoir tué ce bon Philibert! J'aurais gagné trois sacs que je ne serais pas plus heureux que de ce que Je viens de lire dans les canards. Mais nous v'là à Aubry, m'sieur Jacques, nous arrivons. Le temps ne nous a pas paru long, Si vous m'en croyez, nous allons déjeuner au buffet.., nous la gênerions cette femme, si nous arrivions chez elle pour se mettre à table et puis, croûter en compagnie de toutes ces gerces en peignoirs, j'en ai fixé d'entendre leurs salades, surtout dans la maison d’un mort! Puis, si vous m'en croyez, je n’irai pas avec vous rue des Haudraies, je vous laisserai aller seul d’abord.

« Mne Véronique sera flattée de votre visite, je ne vous rejoindrai que vers quatre heures, elle doit en avoir à vous en raconter, la pauvre ! et puis vous verrez les mômes. Ah! ils sont bien gentils, bien convenables et bien amiteux pour leur mère, il n’y a que l'éducation religieuse, voyez-vous, m'sieur Jacques! >» Nous nous étions installés au buffet de la gare. « L'aîné, qui a dix-huit ans, a des manières épatantes ; il paraît qu'il veut se faire curé. Curé, l'aîné de Philibert! moi, ça m'en bouche un coin. Ah ! et puis, jene vous l'ai pas dit, Myrille est morte. Elle s’est laissée aller dix jours après l'enterrement de Philibert, j'ai pas pu assister à la cérémonie. Ça : a été une grosse peine pour Madame, elle f’aimait quasi comme son enfant... Moi, je vas vous dire, je viendrai vous reprendre vers quatre heures parce que j'ai affaire en ville, faut que je m'occupe un peu de leur établissement. Il y a des dettes, des créan- : lens à endormir, je peux bien faire ça pour ce pauvre

. M°° Véronique, elle, la tête n’y est plus. C'te maison-là, va falloir la fourguer, à moins que Mre Véronique ne se remarie car, dans notre métier ce n'est pas comme dans les vôtres, une femme seule ne peut

— æ Moucnre Tin: s.

pas EÉE LI PEL IR 5 DL £ A QU 2 ED DOES. IDE Li LE SUIS JAN LE #s I de maïzm

— Comme ss

— GE m0 2 & ZE LUTTE LE EE ro DE SUICIUPS JS ZE LL T6 Lu & SA IE et À rc Des ns er 5 & IE fa des 2aS0TE D Es 6 VS & 20:55 AS Ces SM

— APTE HIT LU LE CT LIL NES aS

— — D æ LA + æ VOSS 2 LT LE TT

— L'UUTE DEL IP PLIS LL LR VBA ILE

IDÉTET ZAR LOT Le LR ELA is 3 SISL CES IL DEL 5 pre

—— € pe EE RE > CS 7 “ ” 7 ue MAT ST A SE OO Es PA ON LEE SX: = 2 GE => CS L 152 # = ŒE si | #= mn .# he Cr. A be

fermes prier 5 4 So y Le à

ex Mer Ler CEE" Sy 1.2

— Æ SZ 1 ARC. CR £Lr:iss .— VeRI LS "3 2 +:

ef. me æ 7

montais vers elle. Vous avez su, vous avez sul!

— J'étais absent de France, madame Véronique, j'étais à l'étranger, sans cela je serais venu plus tôt.

— Ah! je me doutais bien que vous viendriez ».

Et deux larmes tièdes me tombaient sur la main.

Et quand nous fûmes installés dans la grande chambre du premier et que M”° Véronique m'eût présenté ses deux fils, Prosper et Philibert, timides et gènés, dans leurs vêtements noirs, et ses deux petites, Adélaïde et Jeanne, effarées et muettes, avec des grands yeux tristes, dans leurs robes sombres d’orphelines.

« Vous voyez, tout ce petit monde-là se porte bien, grâce à Dieu. Quand leurs couvents me les ont rendus, ça m'a fait un coup et puis après je ne l’ai pas regretté. Que serais-je devenue sans eux? Ce sont ces petits anges-là qui m'ont permis de vivre. Ah! ils sont bien gentils pour moi, je n'ai qu'à m'en louer. {ls ont tout à fait la nature de leur père. Le grand veut se faire prêtre, c'est une consolation pour moi, mais les vocations d'enfants, vous savez, ça dure ce que ça dure... Allez, mes chéris, vous reviendrez à trois heures me chercher. Tous les jours à trois heures, nous allons au cimetière ».

Et quand les enfants furent sortis avec des selutations écclésiastiques et des regards de coin à mon adresse :

« Ah! j'en ai vu de cruelles, monsieur Jacques, de plus cruelles que je n’en méritais! Ah! j'en ai eu ma part! »

Et la pauvre femme éclatait en sanglots.

Elle pleurait lourdement, lentement, des larmes continues qui lui mouillaient les joues comme une pluie. Je m'étais rapproché d'elle et lui avais pris les deux mains dans les miennes; ces pauvres mains déjà nouées d’arthritisme, que secouaient des sursauts nerveux. Elle haletait sanglotante, sans

Madame Véronique 309

pouvoir dire un mot, la respiration coupée, et toute sa douleur s’en allait à la dérive, transfigurant de larmes cette pauvre face torturée qui en devenait presque belle.

« Et c’est par les yeux, qu’est parti mon cœur. »

Je respectais son silence. Dans l'encadrement des fenêtres, c'était, attristés et assourdis, de neige, les allées désertes et les massifs rouillés du jardin. Un ciel sale en aggravait encore la détresse ; je jetais un regard circulaire autour de la pièce, c'était la chambre nuptiale de M"° Véronique et, sur la cheminée, son bouquet et sa fleur d'oranger sous un globe attestaient l'origine de son malheur; des photographies dans des cadres, étagées autour de la glace, y perpétuaient les images de la famille, un ruban de crêpe et une branche de buis décoraient l’une de ces photographies et vis celle du mort.

« J'ai rêvé de t'aimer parmi les fleurs étranges. »

Une voix de femme montait jusqu’à la chambre muette, trainassante etlasse.C'était l'ennui de Yolande qui chantait; puis, la voix s’éteignait, on avait refermé une porte. Dans la pièce voisine des chuchotements d'enfants susuraient et la bossue essuyant ses larmes :

« Et pourtant, monsieur Ménard, tout le monde a été bien bon pour moi! ça je peux le dire, je n'ai trouvé que des amis et des égards et de l'affection. Philibert était si aimé! tout le monde est venu des environs et même de Paris et personne n’y a regardé pour les couronnes et il y a eu autant de fleurs que pour l'enterrement de M. Rubert, chanoine. Faut dire que dans le métier l’on n'est pas regardant; j'en étais toute remuée de voir combien mon homme était estimé et, je peux vous le dire entre nous, M. Gromare a bien voulu venir donner l’absoute dans la

chambre à quatre heures du matin, sans que personne ne le sache, car vous savez, dans les petits pays il y a comme une réprobation sur nous. Oui, M. l'abbé Gromare a fait ça à cause de moi et de Philibert (y avait vendu une petite serre en mai dernier). Cette preuve d’amitié m'a été bien utile, car les Ursulines de Meaux et les pères Jésuites de Chartres m'ont renvoyé les enfants deux jours après les articles de Journaux. Ils ne pouvaient plus garder chez eux les fils et les filles d'un homme tué dans des conditions pareilles, car ça en a fait un scandale, cette affreuse mort! monsieur Jacques, et ça c’est su dans tous les départements d’alentour. Les supérieurs savaient bien à quoi s’en tenir avant, mais à cause des parents des autres élèves, ils ont dû me renvoyer les petits, et moi, qui avais déjà tant de peine, mon homme qu'on m'avait rapporté massacré, le cœur alors m'est tombé, quand j'ai vu qu’on me réexpédiait les miens comme des pestiférés, des enfants de parias, quoi, ou de lépreux, mes pauvres innocents chéris! C’est alors que M. Gromare, qui était venu me voir la veille, toujours en cachette, pour me remonter le moral, m'a vu si abattue et si triste, qu'il me dit comme ça :

« Madame Philibert, il y a des événements dans la vie contre lesquels on ne peut pas aller, iln'y a qu'à se soumettre. Après le retentissement énorme de la mort de votre mari, ces messieurs du Sacré- Cœur de Jésus, et ces dames de Sainte-Ursule ne pouvaient pas garder vos enfants. Vous faites un métier que la morale réprouve.

— Et que le Bon Dieu permet, ne pouvais-je m empêcher de lui dire. Voyez sainte Marie l'Egyptienne! car je connais les Ecritures.

— Oui, me faisait M. Gromare, mais les temps sont Changés et cela se passait dans le désert, mais la province d'aujourd'hui, si elie a le-cœur droit, a les

Den Re. nn =

Madame Véronique 311

vues étroites. Si vos enfants sont ici, c'est qué l’Eglise a cru devoir s’en séparer.

— Alors, mon aîné, qui veut se faire prêtre, le pauvre petit! il ne pourra pas suivre sa vocation?

— Ça, c'est autre chose, me fût-il répondu, il n'y a que le Dieu des juifs qui poursuit la faute jusqu'à la troisième génération. Nous respectons l'avenir, nous autres, si nous condamnons le passé, et votre fils sera bien accueilli partout où il se présentera au nom du Seigneur, et puis d’abord, s’il rentre dans les ordres, il quittera les. siens, son père, sa mère et le monde avec eux pour rentrer au service de Dieu. »

Et, là-dessus, pour me prouver son estime et le cas qu'il faisait de mon mari, il m'a offert de venir dire un bout de messe avant le lever du jour, dans la chambre mortuaire, mais sans que personne ne le sache, à cause des autres messieurs prêtres et du scandale dans le pays. Oui, pour nous, M. Jacques, il a fait une infraction à la règle et cette grande faveur-là, ça m'a été une rosée sur le cœur, et cette joie, monsieur Ménard, dire que c’est à cet enfant que je la dois! »

Mxe Véronique s'était levée, avait gagné la cheminée et en rapportait deux photographies.

« Regardez comme il lui ressemble, faisait-elle en rapprochant le portrait du père de celui du fils, c'est les mêmes yeux, le même nez, c'est tout craché le physique de mon pauvre homme! Philibert à dixhuit ans, comme Je ne l'ai jamais connu. Ah ! je sais bien ce que je lui dois à cet enfant! C'esttsa vocation de prêtre qu'a obtenu l’absoute pour son pauvre homme de père. M. Gromare me l’a bien dit, celui-ci sauvera celui-là ».

M"=° Véronique tenait les deux cadres sur ses genoux et les buvaient des yeux. Perdue dans une contemplation muette, elle n'était plus là, emportée par les images dans l’illusoire et douloureux domaine

du souvenir. Le bout de son nez mince tremblait dans l'humidité d’une larme.

« Et dire que je ne l’ai pas revu, soupirait la songerie de la veuve. Monsieur Beaudarmon qui l’a rapporté n’a pas voulu qu'on ouvrit la bière, ça m'aurait fait trop de mal de le voir arrangé comme il était. Ah ! mon pauvre mari, comme ils ont su le faire souffrir! Un homme si bon, qui n'aurait fait de mal à personne, comment a-t-il pu exciter une haine pareille, car on ne massacre pas un homme comme Ça, rien que pour le voler! J'avais toujours comme un pressentiment chaque fois qu'il partait

à Paris. Ah! ce Paris, ce Paris maudit qui nous prend tout et ne nous rend rien de ce que nous aimons ! »

Et, tout-à-coup tragique, elle montrait le poing à la Ville illusoire dans un geste que j'ai souvent vu à bien des mères et à bien des vieillards, puis le feu s'étant écroulé, elle se levait pour aller mettre une büûche.

Je croyais devoir rompre les chiens :

« Monsieur Beaudarmon vient souvent vous voir ?

— Oh! monsieur Beaudarmon est parfait pour nous... Ce qu'il a été bon dans toute cette circonstance, il s’en est donné un mal et sans lui... Oui, il vient souvent.

Madame Véronique 313

— C'est par lui que j'ai su les détails !

— Ça ne m'étonne pas, il est tout à fait dévoué au souvenir de Philibert, c'est lui qui s'occupe de mes affaires, car vous pensez bien que j'ai la pensée ailleurs et guère la tête aux règlements de la succes- SION. »

Et après une pause :

« Car vous savez, il va falloir que je vende. Le règlement s'oppose à ce que la maison soit tenue pars une femme seule, ou il faut que je me marie. Vous pensez si j'aile cœur à me remarier. Me voyezvous donnant un de ces hommes-là comme père à mes enfants? Oh! je vendrai, mais le moment est mauvais pour vendre et puis la maison ne va guère.

— Oui, je sais, madame Véronique, vous avez des ennuis. Et ces dames ne sont pas trop difficiles ?

— Oh! ces dames, elles sont gentilles, elles font ce qu'elles peuvent. Ce sont de bonnes créatures. »

Et tout à coup avec une crispation de tout son pauvre visage :

« Vous savez, Myrille est morte. »

Je la sentais prête à pleurer. Elle se tenait raidie, comme butée contre sa douleur :

< Oui, je sais, faisais-je à voix basse, devenu peureux du son de ma voix. Il y eut un silence.

— Je lui ai mis une photographie de Philibert entre les mains dans son cercueil et je lui ai acheté une concession pour cinq ans. Je n'ai pas voulu pour elle de la fosse commune. »

Et son tremblement l'avait reprise, ses yeux brillaient d’un éclat fébrille :

« Elle l'avait tant aimé!»

Instinctivement j'avais saisi la main de cette brave femme.

« Oh! je n'étais plus jalouse, — et l'infirme avait un sourire navré, — c'était si naturel qu’elle l’aimât ; j'avais tout pardonné, pauvre petite, elle a aussi

bien fait de mourir, pour ce qui l’attendait dans la vie. »

Et tout à coup avec un long sanglot :

« Voyez-vous, monsieur Jacques, l’on aime bien que ceux par qui l'on souffre. »

— Maman, c'est nous, il est trois heures. >» Une des petites avait ouvert la porte, les autres enfants étaient là, le chapeau sur la tête, prêts à sortir, gantés de noirs et engoncés de pardessus.

— Ah! c'est vrai, c’est l’heure d'aller au cimetière. Plus tard on aurait froid, permettez, monsieur Jacques, le temps de prendre mon châle et mon chapeau, vous ne venez pas avec nous ?

— Mais pourquoi pas, madame Véronique, au contraire je serais très heureux de vous accompagner et de faire une petite visite à ce pauvre ami.

— Ça, c'est bien et je reconnais [à votre cœur, monsieur Jacques. »

Et la veuve me serrait furtivement la main.

« Allons, Adelaïde, donne vite la canne et le chapeau de Monsieur. Monsieur va nous accompagner sur la tombe de ton père. »

Nous descendions à la queue leu-leu les marches de grès de l'escalier.

Deux heures après, nous filions sur Paris, Beaudarmon et moi, rencognés dans un vagon du train du soir. Nous avions rencontré le tenancier au tournant d'une ruelle, presque en sortant de la maison. Les enfants l'avaient reconnu, les petites avaient couru après lui, le brave homme était venu avec nous au cimetière. Madame Véronique avait deviné que c'était lui qui m'avait amené. Elle l'avait grondé tendrement, tandis que ses grands yeux mouillés lui disaient merci... Après une halte sur les deux tombes toutes pareilles sous la neige, nous étions revenus place des Haudraies et, là, il avait fallu collationner pour ne pas désobliger la veuve et boire du punch

Madame Véronique 345

avec le personnel pour faire plaisir à ces dames. Beaudarmon avait pris un moment madame Véronique à part pour l’entretenir d'affaires sérieuses pendant que Géraldine m'entretenait de Myrille; et. puis nous avions regagné la gare et repris le train de Paris.

Le vagon cahotait lourdement dans la nuit:

« Vous ne lui avez pas parlé du Môme l’Affreux ? Vous avez bien fait, M'sieur Jacques, elle aura assez d'émotions pendant les débats, car vous pensez si cette affaire va en faire un bruit, pauvre femme. On n'achète plus le Journal, à cause des gosses, pour qu'ils n’apprennent rien sur leur père, et j'ai bien défendu à Géraldine de rien bonnir de ce qu’elle démurge sur son Petit Parisien. Et ce procès de Rébecca qui va venir ces jours-ci au Palais, quel chiendent! nous n’avions pas besoin de ça... Ça ne va pas, mais ça ne va pas du tout. Personne ne se présente pour prendre la maison; j'ai fait un tour dans le pays, car moi, j'ose à peine lui parler de ça ». Et après une pause... « Avez-vous remarqué au cimetière, quand elle s’est écartée pour aller sur la tombe de Myrille; savez-vous ce qu'elle a été faire. Je suis passé exprès au retour : Il y avait un petit bouquet dans la neige qui n'y était pas avant, elle avait été lui porter ça en sourdine.Je vous le disais bien, monsieur Jacques, c'est une âme du Bon Dieu. »

Il faut vivre.

« Voyons, mademoiselle, pourriez-vous me dire ce que vous faisiez le 19 juillet dernier, au bal des Vaches, dans l'ile de Robinson, au Point-du-Jour ?

— Mais parfaitement, monsieur. M. le duc de M... nous avait invitées, moi et quelques femmes de théâtre, à un lunch dans la propriété du comte Ozor, à Billancourt. Le lunch était pour cinq heures et, avant de nous y rendre, j'ai eu la curiosité, et quelques invités avec moi, de nous arrêter à ce bal. Le duc de M... nous en avait parlé.

— Ce bal est un endroit très dangereux, exclusivement fréquenté par des filles de barrières et des souteneurs. Vous le saviez, mademoiselle ?

— Parfaitement. C'est même ce public spécial qui nous y attirait.

— Curiosité des bas-fonds, et vous n’aviez pas peur ?

— Je n'étais pas seule. M. Henri Mareuil m’accompagnait.

— Oui, je sais, le peintre.

— Puis nous étions en nombre.

-__ — Oui, je sais, Mike Lucie Verdeuil, la princesse

Vaschianni, Mlle Aymien, de la Comédie-Française et comme hommes, le duc de M..., Trois Etoiles et M. d’Estienne, le vaudevilliste.

— C'est bien cela.

— Mais n’y avait-il pas d'autres personnes avec vous ?

— De notre monde? Non.

Il faut vivre 947

— Alors, ce sont là les seuls hommes qui vous AU Sani et les seules femmes aussi?

— Oui.

— Mademoiselle, faites bien attention à vos réponses. Je me fais mal comprendre sans doute. Ainsi, vous et ces dames et ces messieurs, vous avez circulé seuls dans ce bal, malgré les repris de justice et les habituées du lieu. N’avez-vous pas eu quelque peine à quitter l’île? On avait parlé d’une scène violente, d'une algarade.

— En effet, une de ces filles a cherché querelle à son amant. Il était monté dans la même barque que nous, la chose a failli tourner mal.

— Ah! cet homme était monté dans la même barque que vous. Il est même allé luncher avec vous. Cet homme était un souteneur, vous ne pouviez l'ignorer et sa maîtresse une fille soumise. C'était un nommé Thomas Méringot. Il a été tué un mois après, dans le courant d'août et un peu à cause de la scène dont vous avez été témoin. Vous l’ignoriez, mademoiselle ?

— Je l’ignorais, monsieur.

= en |

— Mais un autre souteneur vous accompagnait dans l'île. Il n’y avait pas que ce Méringot avec vous?

— J'ignorais jusqu’au nom de ce Méringot, monsieur.

— Mais vous ne pouviez ignorer celui de l'autre, l’autre souteneur, un tout jeune et d’une laideur particulière qui a dû vous frapper. M. Henri Mareuil lui avait donné rendez-vous sur la berge même du Poînt-du-Jour. C'est lui qui vous a fait les honneurs du bal. Rassemblez bien vos souvenirs, mademoiselle. Un nommé le Môme l’Affreux. Il répondait à ce nom devant vous.

— Le Môme l’Affreux! En effet, maintenant Je crois me souvenir. oo

— Ah! vous croyez. C'est ce Môme l’Affreux qui a protégé votre départ de l’île, quand la foule du bal ameutée a voulu vous faire un mauvais parti, à vous et à vos amis. Sans ce garçon, vous ne ‘vous en seriez peut-être pas tirés à si bon compte. Le Thomas Méringot venait de frapper assez brutalement sa maîtresse et tout cela un peu à cause de vous. Vous vous souvenez maintenant. Vous voyez que je suis assez bien renseigné, vous n'avez rien à m'apprendre. C'est de la franchise de vos réponses que va dépendre votre situation, car vous êtes un peu plus qu'un témoin ici, et si j'en croyais certaines , insinuations, j'aurais pu lancer un mandat d'amener contre vous.

— Contre moi, monsieur ?

— Contre vous, mademoiselle. Encore une question. Il n’y avait pas que des souteneurs et des filles publiques dans ce bal, ce jour-là. Il y avait deux jeunes filles, deux toutes jeunes filles qui vous attendaient dans l’île et que le Môme l'Affreux avait amenées pour vous.

— Pour moi?

— Oui, pour vous, mademoiselle. Ne me forcez pas

Il faut vivre 319

à insister. Ces jeunes filles ne vous ont plus quittée. Elles ont été amenées par vous dans la propriété du comte Ozor -et ont assisté au lunch. L’une de ces jeunes filles était très jolie, la plus jeune. Toutes deux étaient jolies, mais l'une l'était particulièrement : une blonde aux yeux bleus. Tâchez de vous rappeler. Elle répondait au nom de Roberte. Vous marquiez pour elle une grande prédilection. Vous n'avez jamais revu cette jeune fille ?

— Jamais, monsieur.

— Naturellement. Vous ne savez pas ce qu’elle est devenue.

— Encore moins.

— Car vous ne lisez pas les journaux. Eh bien! je vais vous dire, moi, ce qu'elle est devenue. Ecoutezmoi bien. Les nommées Roberte Vidal et Léonie Gobin, ouvrières brunisseuses demeurant chez leurs parents, ont disparu depuis le 49 juillet dernier. Les dernières personnes avec qui elles ont été vues se trouvent être vous, mademoiselle, et un nommé Adolphe Biguet, repris de justice des plus dangereux, connu sous le nom du Môme l’Affreux. C’est entre Roberte Vidal et Adolphe Biguet que vous vous promeniez dans l'île, c'est avec eux que vous avez été vue entrant dans la propriété du comte Ozor, à la même date, le 19 juillet, vers cinq heures.

— Mais nous y sommes allés goûter en bande.

— Parfaitement, mais cette Roberte avait été amenée par Adolphe Biguet à votre intention. Vous désiriez la connaître. Pourquoi ?

— Mais, monsieur, je suis très sensible à la beauté.

— Parfaitement. Très curieuse aussi, nous sommes d'accord. Or, de ces deux jeunes filles disparues, l’une vient d’être retrouvée, l’une, c'est-à-dire son cadavre. Un corps en putréfaction découvert, il y a vingt jours, dans un chaland abandonné de l'ile Saint-Germain a été reconnu pour celui de Roberte

Vidal. Il a été établi que Roberte Vidal a été emmenée dans un guet-apens, assassinée et violée dans la soirée du 19 juillet, par Adolphe Bigvet, ou n quel- ‘-ques-uns de ses amis. . .

. — Mais c’est affreux, monsieur ! :

— Et très grave pour vous, mademoiselle:

— Pour moi?

— .Suivez-moi. ‘Vous êtes vüe,. Je. soir du, crime, en compagnie du présumé assassin et de la victime.

— Mais on ne m'implique pas, je suppose, dans.

. — On ne vous implique pas, mais la justice à besoin . d'être éclairée. Vous devez donner l'emploi de votre temps depuis cinq heures jusqu'à la sortie: de la propriété du comte Ozor, qui a eu lieu vers minuit. Que s'est-il. passé dans la propriété du' comte ?: C'est sur . vous que la justice compte pour être reriseignée.

.— Sur moi! mais il n y avait pas que moi, mon- - sieur, nous étions dix ou douze. |

— Je sais et c'est justement pour cela : que je” vous engage à dire la vérité, rien que. la vérité. Je vous avertis que j'ai là aussi quelques dépositions. Jecon- .trôle. Les moindres contradictions pourraient. être dangereuses | pour vous.

— Mais, monsieur, si j ‘ignore les’ témoignages des . autres, comment pourrais-je…

— Dites la vérité. La. vérité à un accent auquel, un juge ne se trompe pas. Préferez-vous une confrontation ? J'ai justement là la fille Amélie Bouquet, la maîtresse de ce Thomas Méringot. qui, a été tué depuis.

— Mais, monsieur, cette fille . me chargere, cette fille m'accusera, cette fille me haït.

— Cette fille! Avez-vous bien réfléchi, mademoiselle, au métier que vous faîtes.

— Mais, monsieur... je veux dire que cette femme est jalouse de moi.

— Amélie Bouquet n’est pas jalouse de vous, ma-

BERTIN, SC

G. BOTTINI.

Maison close.

ee

IT faut vivre 321

demoiselle, elle a même été très explicite sur les motifs de votre présence dans l'ile. Voilà pourquoi vous êtes invitée, mademoiselle, à donner l'emploi des sept heures passées par vous dans la propriété du comte Ozor en compagnie des nommées Roberte Vidal et Léonie Gobin. Remarquez que je vous ai laissée en liberté. C’est que je suis persuadé que vous pouvez vous disculper. »

Et c'était le ton des interrogatoires. L'instruction se poursuivait activement. Monsieur de Candé, le juge d'instruction chargé de l'affaire menait les témoins sans aucun ménagement. Ludine de Neurflize, appelée tous les jours au Palais, en sortait plus morte que vive: ces interrogatoires faisaient la joie de la presse et de la haute galanterie, ravie de voir aux prises avec un juge peu commode la plus somptueusement entretenue de ses ouailles. Au Palais, on trouvait Monsieur de Candé un peu féroce pour cette jolie personne, dont tout le crime, en somme, était d’avoir été aussi curieuse de la joliesse d'autrui que prodigue envers l'univers de sa propre beauté. M. de Candé passait à tort où à raison pour être malheureux en ménage, et sa dureté vis-à-vis mademoiselle de Neurflize avait tout l’air d’une personnelle rancune. La blonde courtisane, venue au Palais avec l'assurance de sa jeunesse, d'une légende de luxe et de beauté quasi-européenne, et le prestige d'un attelage de vingt mille francs, n’y arrivait plus maintenant qu'en toilette des plus simples et en coupé de remise. Henri Mareuil l’accompagnait jusqu’à la porte du cabinet du juge et l’y attendait dans le couloir avec les autres prévenus. Il avait été entendu une fois très brièvement, et ça avait été tout. De hautes influences avaient évité à Mademoiselle Aymienles ennuis d'un interrogatoire; la comédienne avait des amis. Le duc de M... avait prudemment gagné Londres. On le disait au Caire, Trois

Etoiles, lui, fréquentait hardiment le Palais. Dans le barreau, on le disait assez gravement compromis. Lucie Verdeuil et la princesse Vaschiani, à l'étranger, avaient témoigné par lettres ; la brebis expiatoire de l'affaire demeurait cette pauvre Ludine. Monsieur de Candé ne la lâchait pas. Dans le monde, on était convaincu de son innocence, mais il était de mode de feindre de croire à sa culpabilité et de s’amuser de cette erreur. Elle avait eu dans le cabinet de Monsieur de Candéune confrontation terrible avec la nommée Amélie Bouquet, dite la Mélie, une fille soumise de la Villette, capable, disait-on, des pires forfaits, qui l'avait agonisée d’horreurs. Cette Mélie avait chargé mademoiselle de Neurflize avec la dernière violence, l’accusant du meurtre de Roberte Vidal et la rendant même responsable de la mort de son amant, le nommé Thomas Méringot, assassiné dans le courant d'août. Toute la sympathie de l'opinion était pour cette Amélie Bouquet.

C'est elle qui avait dénoncé et fait prendre Adolphe Biguet, le bandit aujourd'hui reconnu pour l’auteur du crime. Une vieille haine animait l’un contre l’autre, la Mélie et le Môme l’Affreux. C'étaient les deux noms que dans leur milieu on donnait à ces deux êtres. Une mutuelle admiration pour leurs natures de criminels les avait longtemps associés l’un à l’autre dans une étrange solidarité; la fille et le souteneur n'avaient jamais eu d’autres rapports entre : eux qu'une espèce d'amitié insexuée faite des mêmes haïnes et des mêmes révoltes contre les lois, la police et la société. C’étaient, dans leur inconscience, deux âmes d’anarchie en lutte contre tout ce qui est établi. La Mélie et le Môme s'étaient arrogé le droit de rançonner et de dépouiller tout autour d'eux; c'étaient deux fauves lâchés en pleine civilisation, mais de ces deux natures forcenées, Mélie était la plus belle. Elle aimait d’un exclusif et sauvage

Il fau vivre 323

amour un homme de son quartier, un ancien débardeur du canal dont elle avait fait son souteneur. Ce Thomas Méringot était, lui, une nature d'ouvrier, loyal et honnête, mais de caractère faible. Doué d'une extraordinaire beauté physique, au retour du régiment il avait été en but à toutes les sollicitations des filles du boulevard.

Prise pour ce beau mâle d’une véritable passion de femelle, Amélie Bouquet l'avait asservi et domestiqué à son caprice et, par l’ascendant d’une nature impérieuse sur une plus faible, avait fait de ce travailleur un vulgaire entretenu. Thomas se laissait nourrir par sa maîtresse, incapable par lui-même de cambriolages ou d'attaques nocturnes, comme tous ses pareils. La Mélie l’aimait presque chastement, car, dans la vie de ces filles, les clients ne comptent pas et pour rien au monde elle n'eût trompé, avec un autre homme, son amant de cœur. Cette impulsive n’admettait ni fraude ni trahison en amour. Elle englobait dans la même haine et le même mépris les aberrations passionnelles et les infidélités sentimentales. Douée comme elle était physiquement, la Mélie eût pu devenir une des filles les plus cotées de la galanterie. Son indomptable amour de Thomas et de sa liberté l'avaient rivée au trottoir.

Le Môme l’Affreux n'avait pas cette franchise impétueuse. Sa férocité native, son besoin de dominer et de tyranniser se mâtinaient d’une roublardise de maquignon. Manégé comme une procureuse, il faisait argent de tout et eût vendu sa sœur et même sa mère au plus offrant. Seigneur et maître de quatre ou cinq femmes, tant en maisons que sur la voie publique qui, terrorisées par lui, l'entretenaient du produit de leurs prostitutions et lui obéissaient au doigt et à l'œil, il n’hésitait pas, au besoin, à tirer un bénéfice du physique de ses amis.

C'est ainsi qu'il avait entraîné, dans la fameuse partie du Point-du-Jour et cela, au mépris de son amitié pour la Mélie, les incertitudes de Méringot. Il avait amené les deux ridinettes Roberte Vidal et Léonie Gobin pour satisfaire la curiosité et amuser le caprice des Ludine de Neurflize et des Lucie Verdeuil. I1 s'était fait fort de fournir à la veulerie éréintée d’un clubman et d’un duc la robustesse naïve et la gaucherie faubourienne de Thomas Méringot.

Et c'est ce que ne lui pardonnaiït pas la Mélie. C'est cet embauchage de son amant que payait aujourd'hui le Môme. Giflée par Méringot qui n'avait jamais levé la main sur elle et cela à l'instigation du Môme en présence de tous les danseurs du bal des Vaches, la Mélie Bouquet s'était déjà cruellement vengée. Aimée et sollicitée déjà depuis des mois par un petit rôdeur de son quartier, connu sous le nom de la Limace, elle, cette belle fille de vingt-six ans, s'était promise et donnée à ce gamin chétif et laid, à la condition qu'iltuerait son amant et, le Méringot une fois expédié, arrangé à coups de scions, comme elle le disait dans son argot de barrière, cette Hermione de faubourg avait pris subitement en horreur son Oreste et, huit jours après, l'avait fait assommer par un autre souteneur, un de ses nombreux poursuivants affolés par sa beauté de gorge et ses gros gains de trottoir.

Il faut vivre 325

C'est cette furie que s'étaient mis à dos le Môme l’Affreux et Mike Ludine de Neurflize.

Ulcérée de haines, dévorée de regrets, pleurant nuit et jour l’homme qu'elle avait fait tuer, ne songeant plus qu’à ce Thomas, ne vivant plus que pour le venger entre une folle envie de meurtre et une constante tentation de suicide, soutenue seulement par cette idée d’assouvir effroyablement sa rancune, elle s'était terrée dans son faubourg et, là, maîtrisant la tempête intérieure qui la bouleversait, elle avait joué l'indifférence vis-à-vis du Adolphe Biguet, embusquée dans son ressentiment et guettant l'occasion qui lui livrerait le Môme. |

Si compromis que fût Adolphe Biguet dans l’affaire de Billancourt, il n'y avait que des préventions contre lui, et puis elle avait d'autres comptes à régler auparavant. Elle avait attendu le premier assassinat retentissant du Môme et, le lendemain de la mort de Philibert Audigeon, le tenancier d’Aubry, elle avait suivi l'assassin de repaires en repaires et, une fois sûre de sa retraite, l’avait livré.

Au cours de ses interrogatoires, elle mettait une joie sauvage à se charger elle-même. Elle avait raconté, avec des dates à l'appui et de frissonnants détails d'heures et de lieux, l'assassinat machiné de Thomas Méringot et puis celui de Charles Durand, dit la Limace, par Julot le Frisé, son amant actuel. C’est avec des rires de triomphe qu'elle avait donné Adolphe Biguet et toute sa bande, car c’est le Môme et ses amis qui lui avaient débauché son Thomas; et puis elle l'avait accusé du crime de Billancourt, non moins explicite sur les lieux, les heures et les dates, citant les noms des mondains compromis dans

l'affaire, dont elle s'était probablement informée et les englobant tous dans sa rancune de femelle trompée, avec une férocité particulière à l'adresse de Ludine de Neurflize. Ç'est la demi-mondaine qu’elle rendait

surtout responsable. Le juge d'instruction en demeurait stupéfait. Jamais il n'avait rencontré une pareille violence dans l’accusation. Ce qui transpirait des interrogatoires passionnait tout Paris. On s'attendait, avec la Mélie, à des révélations sensationnelles,. Cette fille avait des mots qui révolutionnaient les clubs et les salons. En parlant de son amant si délibérément voué par elle à la mort, elle avait eu un «il m'était tombé du cœur » qui avait ému toutes les belles âmes de Paris intellectuel. La pierreuse de la Villette avait toutesles sympathies, la Mélie aurait une bonne presse.

L’affaire s’annonçait comme essentiellement pari- ‘sienne.

Je n’en faisais pas moins une grimace le jour où je recevais une citation pour passer dans les quarantehuit heures au Palais. J'étais appelé, moi aussi, dans l'affaire de Billancourt. Comment donc cette diablesse de fille avait-elle pu savoir mon nom ou plutôt comment s'en était-elle souvenue? car je lui avais été présenté dans ce bbuge du faubourg du Temple et tout hors d'elle-même qu’elle fût, ce lundi de fin juillet dans l’île de Robinson, elle m'avait reconnu. J'allais donc, moi aussi, figurer parmi les témoins de cette déplorable affaire. Heureusement que le jour même de ma comparution à l'instruction, l’affaire s’éclairait-elle subitement par un fait nouveau!

Léonie Gobin, l’autre midinette disparue et présumée assassinée, comme Roberte Vidal, venait d'être retrouvée dans une maison publique de Philadelphie. Vendue et expédiée par Adolphe Biguet et, longtemps terrorisée dans l’établissement où on la tenait captive dans l'ignorance de la langue du pays, le hasard d’un client français venait de lui permettre, au bout de trois mois, de raconter la séquestration dont elle était victime et les affreux événements qui l'avait conduite où elle était. D’abord incrédule, le

1l faut vivre | 327

client s'était ému du désespoir de la malheureuse et, pressentant un drame atroce dans ces confidences d’alcôve, avait cru devoir faire une démarche auprès du Consul... Sur la prière du Consulat, la police était intervenue, les parents de la fille Gobin, prévenus, l’avaient réclamée et l’infortunée victime du Môme voguait maintenant vers la France, rapatriée par ordre de justice.

Attéré, l'ignoble bandit qu'était Adolphe Biguet avait tout avoué; mon témoignage n'avait plus d'importance. Aussi M. de Candé me retenait-il à peine dix minutes. Comme je traversais la salle des Pas- Perdus, je croisais un couple qui se retournait sur moi. Presque en même temps une main se posait sur mon épaule : :

< Monsieur Jacques Beaudarmon! vous ici, vous êtes pour cette maudite histoire de Billancourt ?

— Non. La Mélie m'a fait la grâce de ne pas me faire citer. J'aime autant ça, mais j'accompagne ici une amie; Vous ne nous avez pas reconnus en ;passant. M” Philibert, M®=° Véronique !

— Madame Véronique ?

— Oui, nous sommes Ià » !

La bossue venait de s’avancer, timide. En grand deuil, encore plus petite sous ses longs voiles de crêpe qui l'écrasaient, elle me tendait une main gantée de Suède noire et, d’une voix émue :

« Nous sommes venus pour notre appel, nous avons passé tout à l'heure.

— Quel appel ?

— Mais le procès en dommages et intérêts de Rébecca, ce chameau de Rébecca comme l’appelait ce brave Philibert. En voilà une qui nous en a créé du tintouin! deux procès pour un malheureux coup de poing. »

Et le tenancier levait ses grosses mains vers les voûtes pour attester le ciel. -

« Enfin, c’est terminé et comme vous le désiriez, faisais-je à madame Philibert. »

À quoi Beaudarmon :

« Comme on le désirait! non. La carne a obtenu cinq cents francs; elle en demandait dix mille, mais nous avons les frais et avec les mille francs pour les visites de médecins et les drogues, c'est une affaire qui nous revient bon.

— Hélas! soupirait la veuve ».

Et alors Beaudarmon :

« Mais croyez, madame Véronique, si c'était Philibert qui avait comparu, il aurait écopé cher. Ils ont eu égard à votre deuil, ces juges. Une veuve, des orphelins.. En bonne conscience ils ne pouvaient pas vous saler, c'est pas vous qui aviez estropié cette fille.

— Estropiéel estropiée! c'est pas lui qui lui avait arrangé son œil! »

Et Mn° Véronique levait le nez au ciel.

« Enfin, nous en sommes sortis... et vous aussi, monsieur Jacques! le juge n'a pas dû vous garder longtemps... Vous avez vu les journaux de ce matin! hein! quelle histoirel.. cette autre, la Léonie Gobin, qu’on retrouve dans une taule aux Etats- Unis. oh! le Môme est frais, son compte est réglé

d'avance. Mais ne restons pas là... madame Véro-

nique, vous savez qu'on nous attend à la buvette ».

Un remous de foule refluait dans la vaste salle, les petites portes des escaliers conduisant aux Chambres d’audience dégageaient des volées de témoins, de plaignants, de prévenus libres et des théories d’a-

vocats; c'était une bousculade de robes de stagiaires, :

de jaquettes, de complets et de toilettes de femme où se faufilaient des hâtes d'huissiers et des présences de gardes, plusieurs audiences venaient de se lever, il était près de cinq heures et, pareil à une ruche immense, tout le Palais bourdonnait.

Il faut vivre 329

« Oui, venez, madame Véronique, on va vous étouffer ici, et puis Prosper nous attend.

— Prosper ! »

La pâleur de la veuve s’empourprait d’un flot de sang sous ses crêpes.

Page 1