‹ La maison videChapitre 4 sur 9 · L* AMANT · texte numérisé non relu

L* AMANT

il avait vu tomber à ses pieds Blanche de Reynière, et ce jour — cruel comme une expiation — oQ, devant un tribunal, il avait été jeté en pâture à la curiosité avidement stupide de la foule et obligé de soutenir, devant tous, l'œil implacable du mari outragé, de cet homme pâle comme un mort, et plus terrible avec son regard muet sur ce banc de cour d'assises, que là-bas, dans la chambre du meurtre.

Robert de Salviac s'était réveillé de Tamour où Texaltation, la folie de la pauvre morte l'avaient entraîné, comme on s'éveillerait d'un rêve embaumé pour se heurter à un cauchemar vivant. Ce hideux cauchemar, d'une réalité sauvage, citait le revolver du mari et la parole de la loi.

Lorsque ces deux hommes s'étaient trouvés face à face devant les juges^ c'est l'époux qui, par Tinstinc tive attitude du droit, avait eu Tair de la victime et l'amant qui avait ressemblé au meurtrier.

Non pas que Salviac eût tremblé! Il était de ceux qui neconnaissèntpointla peur. Mais sa conscience lui tordait les entrailles et lui demandait si l'homme qui avait réellement tué Blanche, ce n'était pas lui, lui, l'amant.

Il s'était plongé à corps perdu, après cette épreuve pleine d'épouvante, dans des labeurs de géant qui tuaient, comme il disait, ses journées et ses nuits, et étouffaient ses remords. Il faisait de la chimie pour occuper son esprit, il pétrissait de la glaise, suant et peinant comme un sculpteur qui se coUète avec le marbre, pour fatiguer ses muscles, et trouver la paix avec le sommeil.

Il avait voyagé. Puis il était revenu dans ce Paris oîi il se sentait plus libre et plus occupé de toutes choses qu'en aucun lieu du monde. Cet hiver, il avait fait, çà et là,. de courtes apparitions en des salons nouveaux plutôt qu'en des maisons amies. Il éprouvait parfois, en se trouvant au milieu d'inconnus, la délicieuse sen-

sation d'un homme qui recommencerait son existence. Il respirait, il renaissait, il oubliait.

Décidé à lutter et à revivre, Robert de Salviac n'avait pas hésité lorsque Réville, son ami, l'avait engagé à se faire présenter à M°® Lehidec de Grandier que le marquis avait vue plus d'une fois au Bois, et avec qui il avait même valsé autrefois à un bal du ministère de la marine, du vivant du capitaine.

— Tu es un misanthrope, lui avait dit Albéric Réville. Mais ma cousine n'est pas Célimène. Elle veut pourtant avoir un salon politique, et si tu viens à te porter député, eh bien, c'est une occasion : — elle te recueillera des voix.

Albéric n'avait pas été longtemps effrayé par l'apparition de Salviac, qu'il croyait bien et dûment averti par un billet laissé au valet de chambre. Il en prenait bravement son parti. Et après tout, quand l'amiral rencontrerait le marquis chez M"® de Grandier ! Ce pouvait être « amusant » au contraire I

Il s'approcha de M. de Salviac et lui dit :

— Tu n'as donc pas lu mon petit mot?

— Quel petit mot?

— Un « poulet » laissé pour toi, entre les mains de Pierre.

— Je ne suis pas rentré chez moi.

— Tout s'explique. Je t'avais pourtant dit...

— Tu m'avais dit que tu m'attendrais au café Riche, et c'est moi qui t'y ai attendu. Ne te voyant pas venir, comme je tenais à me présenter à M™* de Grandier...

— Mais c'est vrai, c'est parfaitement vrai ! fit Albéric en se frappant le front. Quelle tête de linotte ! Je t'avais donné rendez-vous chez Riche ! Et je croyais fermement que c'était chez toi ! J'oublie tout; je suis léger, léger... Ah I je ferais un bon diplomate I

— Eh bien I demanda sérieusement Salviac, que me disais-tu dans ce billet ?

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— Rien.

— Mais encore ?

— Ou presque rien ! Je voulais te prévenir d'une chose à laquelle je n'avais point songé, c'est que ma cousine a invité — devine qui ? — l'amiral de Reynière, et qu'il viendra ce soir.

Le front de. Robert s'était légèrement rembruni, et ses yeux noirs brillaient d'un feu sombre. Il était devenu extrêmement pâle, les sourcils froncés.

— Après tout, dit Réville, ce qui est passé est passé. Vous êtes du même monde et vous devez certainement vous rencontrer plus d'une fois. Le meilleur est peutêtre de commencer ici, sur un terrain neutre, et de ne pas faire semblant de connaître l'amiral. Qu'en dis-tu?

Robert de Salviac ne répondit rien, et machinalement, mais sans affectation — et sans aucune crainte à coup sûr, — il cherchait du regard, à travers et par-dessus les groupes des invités , les habits noirs et les épaules blanches, la porte par laquelle il était entré. Albéric vit ce mouvement et essaya de retenir son ami, mais le jeune homme semblait résolu à ne pas demeurer plus longtemps dans un salon oti il pouvait se retrouver avec le mari de Blanche.

— Y penses-tu? Tu t'en vas? répétait Albéric. Que va penser ma cousine? Voyons, reste donc. La jolie M"* de Béharde récitera des vers. C'est la mode. Robert, Robert, on ne s'en va pas quand on arrive.

Salviac, n'écoutant point Réville, était au seuil de la porte oti les invités entraient, lorsqu'il s'arrêta net et comme foudroyé. Le laquais, de sa voix de stentor, venait de lancer ce nom qui produisit, dans tous les groupes, l'effet de l'acteur en vedette dans un drame :

— M. le comte de Reynièrel

Il y eut dans le salon étincelant de M""® de Grandier, dans ce nid de lumières et de fleurs, déjà rempli du murmure des propos divers, à demi as-

sourdis par un orchestre invisible jouant les valse à la mode, un silence immédiat, solennel et glacial Les conversations s'arrêtèrent, les yeux se tournèren à la fois vers le même but, et l'entrée de M. de Salviac tout à l'heure, eût pu sembler inaperçue à côté de cett angoisse soudaine. Les éventails féminins s'agitaien fébrilement au bout des mains gantées, Robert de Sal viac, arrivé tout juste au milieu du salon, à deux pa de la porte d'entrée, ne pouvait battre en retraite et i allait infailliblement se trouver sous le regard de Ta mirai.

— Diable, pensait Albéric, comme si cette situatioi de la vie eût été celle d'une pièce de théâtre, ça » corse!

Robert d'ailleurs avait compris qu^il devait, devan cette foule, faire ce qu'il regardait comme un devoir. I ne voulait point reculer devant l'amiral, pas plus qu( devant personne. Il attendit donc, le visage blême, mais impassible, la tête haute, son chapeau claque sous le bras, que M. de Reynière entrât, et, lorsque Tamiral parut, il le laissa venir à lui et le regarda toui d'abord bien en face.

M . de Reynière avait à ses côtés le docteur Vernier, que le laquais avait annoncé bruyamment, sans que nul eût même entendu le nom du médecin, — un comparse aux yeux de cette foule.

L'amiral, méconnaissable pour ceux qui l'avaient connu deux ans auparavant, toujours beau cependant, et la taille droite, un peu roide, ressemblait, en entrant dans ce salon, à un homme habitué à l'ombre, et que la grande lumière éblouit. Ses yeux creusés et fatigués supportaient difficilement l'éclat de tous ces lustres. Il laissa, en recevant en plein visage la bouffée parfumée de Pair chaud, échapper un sourire triste, furtif et bientôt effacé.

Maigre dans son habit noir, à la boutonnière la ro-

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sette d'officier, on n'eût pas deviné en lui l'intrépide marin d'autrefois : — un autre/ois qui datait de deux années à peine, deux ans de tortures muettes, profondes, capables de faire d'un homme un vieillard.

M. de Reynière était cependant plutôt miné et émacié que vieilli. Cet homme, si élégant jadis et si vraiment séduisant en son costume de contre-amiral, gardait peut-être dans ces noirs vêtements qui étaient l'uniforme de son deuil, une beauté mâle plus attirante et plus pénétrante. C'était un autre être, mais un être touché de la souffrance comme d'un sceau, un être tragique et inquiétant dont la puissance même semblait grandie et qui, avec ses cheveux blancs aux tempes, ses longs favoris blonds maintenant striés de fils d'argent, conservait un magique pouvoir sur les imaginations et devait, plus qu'un homme jeune et souriant, faire battre le cœur des femmes. L'effroi est aussi une attraction.

Le mari avait d'ailleurs le même charme romanesque que l'amant. Il semblait que la mort marchât derrière eux, invisible comme un fantôme.

Et le hasard — une fatalité inévitable devenue la banale rencontre dans une soirée — jetait ainsi, visage contre visage, ces deux hommes dont l'un avait pris l'honneur de l'autre, en lui donnant en même temps sur lui le droit de mort.

M. de Reynière n'avait évidemment pas aperçu tout d'abord Salviac et, en entrant dans le salon, il se dirigeait tout droit sur lui, lorsque le docteur Vernier, placé à sa droite, le poussa légèrement par le bras comme pour le faire instinctivement obliquer vers la gauche.

D'un mouvement machinal, l'amiral regarda celui qu'on cherchait ainsi à lui faire éviter, et une brusque contraction de sa face montra qu'il avait reconnu Robert. Sur le maigre visage de Reynière, devenu blanc

comme un suaire, une sorte d'électrique secousse passa, semblable à un de ces courants qui font tressaillir les cadavres. L'expression de cette face blafarde — calme et sérieuse d'ordinaire — maintenant convulsée et menaçante, fut terrible. Un instinctif éclair de colère courut dans les prunelles bleues du marin, et on put croire un moment à quelque effrayant éclat, pareil à un coup de foudre.

Robert avait supporté le feu de ce regard comme autrefois celui du pistolet, sans baisser la tête, puis, lentement, avec une expression de respect grave, il s'inclina devant l'amiral comme on se découvre devant un vieillard ou une gloire, et il y eut dans son silence, dans son geste, dans ce front cicatrice qui se courbait ainsi, quelque chose de grand comme de l'oubli, et de profond comme le remords.

Les hôtes de M"® de Grandier étaient nombreux, d'âges et de tempéraments capables d'impressions diverses, il n'y en eut cependant pas un qui se méprit sur le salut du marquis. La dignité la plus fière s'y alliait à la tristesse la plus mâle, et on devinait comme un sous-eniendu tragique, comme une publique confession, dans le pli des épaules, et dans Parc décrit par cette main gantée tenant un chapeau et saluant.

M"® de Grandier, dont l'angoisse allait croissant et qui voyait sa soirée compromise par un scandale, contemplait cette scène avec des battements de cœur, et jamais rien ne se vit de plus émouvant que cet échange silencieux de regards pendant que tant de gens émus retenaient leur respiration et qu'on entendait venir d'un autre salon, comme un accompagnement poétique, les notes mélancoliques de la Vague-

Cela ne dura qu'un moment, mais le choc fut rude. Évidemment, Tamiral de Reynière souffrit horriblement. Il eut d'ailleurs la force de dompter cette douleur qui lui entrait dans la poitrine comme quelque

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chose d'atroce et d'aigu et qui se trahissait par une convulsion de son visage. Il rendit à M. de Salviac une sorte de salut imperceptible et passa, tandis que Robert disparaissait, et que M°*® de Grandier s'avançait souriante, tendant les mains à l'amiral, et disant de sa plus douce voix :

— Quelle joie et quel honneur vous me faites, amiral! A ma première soirée votre première sortie!

— Ordonnance du docteur, répondit M. de Reynière d'un accent où il y avait quelque chose de brisé. Il paraît que je suis menacé de mort si je ne me distrais pas un peu, et, comme je tiens à souffrir un peu plus longtemps, j'ai pris le parti de me distraire!

Sans le ton de parfaite conviction et de tristesse virile dont elles étaient dites, ces paroles de M. de Reynière eussent pu sembler légèrement mélodramatiques, et, comme eût dit Albéric, poseuses. Sur les lèvres de cet homme, elles étaient à la fois naturelles, sincères et tragiques.

— Si c'est au docteur Vernierque je dois cette bonne fortune, dit M"^'' de Grandier, en affectant de n'avoir pas sai^i le sens légèrement lugubre du propos, je remercie le médecin, et je finirai par croire à la médecine !

— Vous n'y croyez donc pas? fit Vernier.

— Comment voulez-vous que j'y croie? Vous ne pouvez seulement pas me guérir de mes migraines. Les gouttes japonaises et les bagues électriques, qui ii'aboutissent à rien, en savent autant que vos ordonnances.

^ C'est qu'il y a, répondit assez étourdiment le docteur, des maladies que toute notre science ne peut P^s guérir.

M™«de Grandier fit, par-dessus son éventail, un signe de tête à Vernier et lui montra du regard M. de Reynière, qui écoutait et hochait la tête avec un étrange et presque effrayant sourire.

— Enfin, songeait-elle, après tout le plus gros danger est passé. Mais le tonnerre dans mon salon ne m'eût pas plus effrayée que ces deux hommes en présence. Où donc est passé M. de Salviac ?

A la même minute, Albéric Réville se faisait aussi la même question.

Salviac s'était dirigé tout droit à travers le premier salon, vers l'antichambre, réclamant son paletot et très-troublé de cette apparition soudaine du mari, lorsque, tout à coup, il recula comme ébloui, et, en mêm& temps, terrifié par une vision qu'il prit, cette fois, pour un spectre.

Une. femme, jeune, admirablement belle, grande et: brune, venait d'entrer au bras d'un petit homme asses étrange, l'air affairé et fureteur, que Robert ne remarqua d'ailleurs qu'à demi, car il venait d'être, en quel— que sorte, foudroyé par l'arrivée de cette jeune femmer Blanche de Reynière n'eût pas été morte, il n'eût pas vu son cadavre, retrouvé son nom sur un tombeau, que Robert eût juré que cette femme était Blanche.

Il resta, un moment, cloué au parquet, immobile, contemplant cette inconnue avec des yeux de foîi.

Matériellement, Salviac se demandait s'il perdait Isi tête, s'il ne rêvait pas, si ce qu'il voyait était bien vrai -

Elle ne le regardait point. Détachant sa mantille de dentelle blanche et dégrafant sa sortie de bal, elle ten^ — dait, de ses petites mains gantées, le manteau et la dentelle à une femme de chambre qui la saluait avec le sourire que prennent les domestiques en face des ami s de la maison :

— Bonsoir, mademoiselle !

Et, tandis que le petit homme, allant, venant, ôtant le foulard qui lui entourait le cou et le glissant dans une poche de son pardessus, déjà bourrée de paperasses et de brochures, répétait :

a Prends garde d'avoir froid, Valentine. Mets bien

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ta mantille avec ta chose de cachemire... ton mante- Iet...je ne sais pas,» elle répondait, comme au hasard, gentiment, mais en pensant visiblement à autre chose: a Oui, mon oncle, » et donnait un regard instinctif, sans coquetterie préméditée, au miroir, tandis qu'Élise, la femme de chambre, corrigeait délicatement les plis de la traîne de la robe blanche.

Rien de plus charmant que cette jeune fille : la taille serrée dans sa robe de faille unie, avec une simple ruche au corsage, des roses blanches piquées dans ses cheveux noirs, elle avait l'air d'une statue de marbre dontx^uelque coloration rose eût vivifié le visage.

M°'®de Reynière avait cette démarche un peu altière et ce port de tête résolu.

Celle que le petit homme appelait Valentinese tenait droite, l'air pourtant timide, baissant volontiers sur ses grands yeux noirs, d'une douceur infinie, malgré leurs sourcils larges, de longs cils qui projetaient leur ombre veloutée sur les prunelles. De noirs cheveux, ondulés sur le front que cachaient à demi des boucles légères, se relevaient, tordus derrière la tête en nattes puissantes, aux reflets d'encre, et découvraient, en s'aplatissant aux tempes, une oreille fine, d'un dessin exquis, doucement charnue et rosée, qui continuait la courbe savoureuse d'une joue d'enfant, jeune et d'une pureté charmante.

Robert la voyait de profil, et il y avait dans ce cou élégant, aux ondulations virginales, dans le dessin du nez attaché au front comme celui d'une statue grecque, dans l'énergie du menton corrigée par un sourire triste, d'une tendresse profonde, un peu vague, comme si cette enfant eût déjà souffert, quelque chose de doux et de résolu à la fois qui, dès l'abord, dès le premier regard étonné et ravi s'arrêtant sur elle, révélait une ^emme réellement supérieure et dont la séduction se doublait d'une valeur morale.

Une sorte de rayonnement chaste et grave Tentou rai t. C'était, descendu de son cadre, un de ces beau portraits aux regards tranquilles dont on dit, après e avoir sondé les prunelles : le bonheur était là I Ce lèvres étaient faites pour le baiser de l'enfant, ces yeu devaient s'allumer à quelque flamme honnête et pro fonde, cette voix même, cristalline et tendre, qui ve nait de réveiller tant de souvenirs dans le cœur de Rc bert — car c'était aussi la voix de Blanche — cette voi avait la douceur câline de la compagne qui vous berc en même temps qu'elle vous aime. On sentait, on dt vinait, dans une telle créature, tous les charmes de 1 femme : dévouement, affection, tendresse, et ce claire bon regard dont Robert surprenait un rayon ajouta aussi : loyauté !

Quelle vision I Salviac ne savait plus s'il devait fui ou rester. Il eût voulu tendre la main à cette enfant e lui dire: « Est-ce vous? »

Non! ce n'était pas elle! Ou plutôt c'était elle puri fiée, rajeunie, virginale, adorable. Était-ce donc po: sible qu'il y eût en ce monde de telles ressemblances

— Dépêchons-nous, dépêchons-nous, répétait fébr lement le petit homme. Tu sais que je ne veux p; rester longtemps. Je dois me lever matin, très-matii pour mes expériences!

— Est-ce moi qui vous retiens jamais au bal? n pondit Valentine de sa voix douce qui s'envolait comnr un soupir.

Elle reprit son éventail qu'elle avait déposé sur l manteaux entassés et ajouta en souriant :

— Allons !

En passant devant Robert, ses deux grands yei enveloppèrent le jeune homme d'un regard instincti banal, à vrai dire, et qui pourtant fit au marquis l'eff d'une caresse.

Il y avait, dans ce regard honnête, tout un monc

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de sentiments endormis et qu'on eût été fier d'éveiller. Robert en fut comme ébloui.

Il regardait encore cette jeune fille marchant du pas cadencé d'une fille de la Bible ou d'une Arlésienne, et, au moment où elle arriva dans l'encadrement illuminé du salon qui fit comme une auréole à cette beauté, il se sentit mordu du désir de rentrer et de la suivre.

Elle resta une seconde dans ce cadre lumineux, avec le petit homme sautillant à côté d'elle, puis le laquais annonça :

— Monsieur et Mademoiselle Trézel !

Et elle s'enfonça, au bras de son oncle, dans le flot des invités; elle disparut, les deux lignes d'habits noirs qui s'étaient ouverts devant elle se refermant comme un flot sombre.

— Valentine Trézel ! répéta instinctivement Robert qui restait là, immobile, comme écrasé, tandis qu'un valet de chambre lui répétait, en lui tendant son pardessus :

— Monsieur le marquis veut-il que je l'aide?

Robert jeta son paletot sur son bras et descendit l'escalier en songeant à tout ce qu'avait de fantastique cette vision qui lui montrait réellement Blanche sortie de sa tombe. Jamais deux sœurs ne s'étaient plus complètement ressemblées entre elles. Il y avait là comme un prodige. Robert avait lu bien des romans où cette situation, l'amour né d'une ressemblance, était exploitée comme une des causes déterminantes les plus mystérieuses ; mais cette fois, c'était la réalité même qu'il rencontrait et qui le troublait jusqu'à l'âme.

n se demandait s'il n'allait pas rentrer chez M"® de Grandier et étudier, interroger encore la beauté de cette inconnue, ou plutôt s'en enivrer. Mais il s'éloigna lentement et remonta à pied jusque chez lui.

Le grand air de la nuit ne le calmait qu'à demi. Robert se sentait énervé, pris d'une fièvre soudaine.

Il habitait, place Vintimille, un hôtel élégant, donnant sur le square, et qui avait naguère appartenu à un peintre en renom. M. de Salviac s^était arrangé là un nid artistiq.ue tout à fait choisi et charmant.

Du vaste atelier de Tartiste, il avait fait à la fois sa bibliothèque et son double cabinet de travail, dissimulant derrière un large paravent de laque le laboratoire où il continuait ses essais de chimie et les ébauchoirs, la glaise et le chevalet qui lui servaient lorsqu'il sculptait.

Machinalement, au lieu d'entrer dans sa chambre, Robert monta dans son atelier, s'étendit sur un divan de Caramanie, pendant que Pierre, son valet de chambre, déposait une lampe sur une table, et se mita penser, sa fièvre redoublant de façon à lui causer un véritable malaise.

Robert revoyait, avec un frisson, la terrible scène de la mort de Blanche. Il entendait encore le bruit de la chute de ce corps charmant tombant sur le tapis. En fermant les yeux, il lui semblait, dans une sorte de cauchemar éveillé, que la morte entrait dans le salon de M""* de Grandier au bras du petit homme sautillant, et il entendait distinctement l'éclatante voix du laquais annoncer: a M"® de Reynière! » Puis, tout à coup, il se trouvait dans l'hôtel tragique de l'avenue Montaigne, deux coups de feu retentissaient, et ce n'était plus Blanche, c'était M"® Trézel qui tombait là, toute sanglante.

— Valentinel Valeniine I répétait Salviac dans cette espèce de rêvasserie maladive.

Ahl çà, dit-il tout à coup, est ce que je deviens fou, moi? Est-ce que j'ai le délire?

11 se remit sur pied très-rapidement, et descendit à sa chambre, située au-dessous de son atelier.

Une fois couché, il ne put dormir. Les mêmes visions continuaient. Une obsession cruelle l'erapé-

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chait de trouver le repos. Il passa la nuit dans une angoisse malsaine, et prit enfin le parti de se lever et de sortir, le jour à peine venu. Le vent du matin chasserait toutes ces idées, fafraîchirait son sang.

Ces frileuses aurores de printemps ont parfois la douceur des matins d'été. Il y avait déjà dans l'air comme un souffle d'avril. Robert fut, en quelques pas, sur les boulevards extérieurs^ et il se sentit plus à Taise. Ses membres se détendaient dans la marche. Il regardait, en curieux peu habitué à ce spectacle, réveil de ces boutiques, la première palpitation de vie de ces quartiers -populeux. Des ouvriers passaient, se rendant à l'ouvrage, un journal à la main, lisant avant le labeur. Des fillettes sans bonnet, les joues fraîches, les yeux reposés, descendaient allègrement du côté de Paris, vers Tatelier. On eût dit que la colline de Montmartre était une fourmilière qui envoyait ses travailleurs à la cité. Des terrassiers, dans un terrain en construction, jetaient au tombereau des tas de pierres. Dans les premières lueurs du matin, les premiers bourgeons, d'un vert doux, s'éclairaient d'une lumière tendre comme un baiser de vierge.

Le jeune homme ressentait à chaque pas une impression de bien-être. Il n'était pas un oisif, mais il avait peu l'habitude d'être debout et dehors à ces heures matinales. La vue de cette activité populaire l'arracha à ses idées noires. Il ne pensa qu'à admirer ceux qui se lèvent avant le jour pour s'atteler à la machine immense qui nourrit, vêtit, fait vivre ceux qui ont, en s'éveillant, la journée assurée et l'existence facile.

Il songeait qu*à cette heure où les pauvres gens descendaient vers leur tâche quotidienne, les bougies et le gaz de plus d'un souper brillaient encore, éclairant autour des nappes fripées des visages livides et des yeux rougis. Et il se disait que, si tant d'êtres hu-

mains, habitués à ne vivre que dans les salons, étaient sourds à de certaines plaintes, c'esè- qu'ils n'avaient jamais été sans doute chassés de leur lit par Tinsomnie et jetés au milieu des champs à l'heure oti le paysan commence à se courber sur la terre dure, ou sur un boulevard populaire, lorsque Paris s'éveille et se met à Touvrage.

Robert sMtait assis sur un banc et regardait les crémeries s'ouvrir, les boucheries montrer leurs étals de chair rouge, les kiosques des vendeurs de journaux s'emplir de feuilles en tas que des gens apportaient par paquets, presque mouillées encore. Il se leva enfin, monta lentement vers Montmartre. Par les ruelles grimpantes, des hommes, des femmes, des- jeunes filles descendaient encore. Au haut des buttes, on travaillait à des remblais. Robert s'assit là-haut sur un peu d'herbe sèche, au-dessus d'un mamelon de terre jaune qui, entouré de gazon brûlé, ressemblait à un crâne chauve, et de là, il regarda Paris.

Les premiers plans seuls étaient visibles : des monuments, des clochers détachaient sur un fond indistinct leurs arêtes vives, mais une brume épaisse enveloppait encore l'horizon, se laissant trouer çà et là par quelques étincelles accrochées à des vitres ou à des dorures par le soleil levant. Il y avait sur la ville un voile qui se levait avec lenteur, comme si Paris se fût dévéti doucement en sortant du sommeil.

Robert rivait ses yeux sur cet autre Océan, essayant de percer du regard la brume prête à s'envoler et^ chose étrange, ne cherchant qu'un seul point dans ce vaste amas de maisons encore invisibles : là, vers la droite, essayant de deviner l'endroit où se trouvaient enveloppés le boulevard Malesherbes, le parc Monceaux, l'hôtel de M"* de Grandier, encore illuminé sans doute, mais déjà triste de l'absence de tous ses hôtes de la nuit. Et parmi tous ces passants, le logis

l'amant. y s

devait regretter surtout, se disait Robert, cette jeune fille, cette Valentine Trézel, chaste vision disparue...

— Valentine l disait encore M. de Salviac, répétant ce nom, comme s'il eût eu un sens.

Et n'en avait-il pas un ? Il signifiait Blanche de Clarens, tragique amour, bonheur enfui : — profonde, sinistre, éternelle douleur I

Robert s'arracha tout à coup à cette muette contemplation de la grande ville éclairée de lueurs d'aurore. Un léger froid l'avait saisi-, d'ailleurs. Et puis, il lui semblait voir, là-bas, derrière l'hôtel plein de bruit du parc Monceaux, le logis plein de sang de l'avenue Montaigne.

Il secoua, en quelque sorte, sa torpeur, passa avec un sentiment de volupté physique sa main sans fièvre sur son front rafraîchi, et, tout haut, songeant à quelque recherche savante ou à quelque labeur artistique :

— Allons, dit-il, en redescendant la butte, les rues déjà bruyantes, animées, turbulentes; je suis reposé. Rentrons travailler!

L*amiral de Reynière, qui n'était plus, depuis sa démission, que le comte Jean de Reynière, avait plus longtemps hésité que M"® de Grandier à reprendre, sinon sa vie d'habitude, au moins une existence qui ne fût pas lugubre. Son veuvage était d'ailleurs plus difficile à porter que celui de M"® Lehidec. Quel que fût le droit dont il s'était armé, l'amiral était, à ses propres yeux, le meurtre vivant. Un justicier sans doute, mais un bourreau. Cet homme se jugeait luimême ainsi, devant sa conscience. Ce qui l'excusait, c'était Tamour entier, profond et grave qu'il avait eu, qu'il avait pour Blanche ; c'était le châtiment quotidien de la plus atroce douleur que pût supporter un être humain.

Cette femme adorée, il l'avait tuée, lui qui eût versé avec passion tout son sang pour elle! Et cette créature en qui il avait foi comme en sa mère, elle Pavait trompé lâchement I Ces deux pensées, inséparables et sinistres, ne le quittaient pas.

Son avocat et son ami, M® Herblay, le seul homme, avec le docteur Vernier, que l'amiral fréquentât volontiers, essayait assez souvent de détourner M. de Reynière de ces pensées qui pouvaient, qui devaient, à la

longue, — le docteur l'affirmait et le redoutait — devenir meurtrières, mais tous les efforts de l'amitié ne réussissaient guère qu'à rejeter le comte dans un silence morne ou dans des accès de colère qui contrastaient cruellement avec son tempérament grave et sa froideur, cette froideur Jadis superbe et proverbiale, devant le danger.

Reynière, volontiers renfermé, enfonçant au plein de son cœur sa souffrance, laissait parfois échapper, mais devant Herblay seul, le secret de fureurs que le marin eût certainement autrefois regardées comme des faiblesses.

— L'impassibilité n'est point la force, disait-il volontiers, à son bord, mais la force véritable est toujours maîtresse d'elle-même.

Le malheur avait amèrement changé tout cela.

Reynière éprouvait comme un besoin de confier à son vieil ami toutes ses souffrances.

— Au moins, Herblay, toi, tu n'en riras pas, disaitil souvent. Comprends-tu mon état d'esprit, mon pauvre ami ? Je suis amoureux d'une morte. Voilà mon désespoir et mon remords, Herblay. Cette femme, cette Blanche que j'ai tuée, je la revois là, étendue, pâle, ses beaux cheveux noirs traînant dans son sang ; cette femme que j'ai surprise dans un rendez-vous d'amour, je me demande encore si elle était coupable ; il n'y a pas de doute possible, et je doute. Et quoi! coupable comme elle Tétait, je l'aime encore ! La nuit, chacun de mes rêves me montre Blanche vivante encore, me regardant avec ses grands yeux doux. Quel supplice ! Moi vivant, mon ami, mon pauvre Herblay, je suis comme attaché à cette morte par une chaîne que rien, rien ne peut briser. Et cette souffrance, je l'aime. Et ces heures de cauchemar sinistre qui me font me redresser debout sur mon lit, les yeux pleins de larmes qui brûlent, je les appelle, je les réclame.

comme les seules heures de ma vie oîi j'existe réellement. Q.ue me fait tout ce qui s'agite autour de moi? Rien. Ce qu'il y a de vrai pour moi, c'est ce fantôme, ce fantôme à qui je tends les bras et à qui je crie : Pardonne ! C'est qu'en vérité, vois-tu, je l'adore; oui, cette femme que j'ai tuée, tuée, tuée de ma main, ah I misérable ! je Taime! Je l'aime à finir dans un cabanon, en forcené, à Bicêtre ! Elle a menti, et je lui pardonne; elle m'a trompé, elle m'a. trahi, et je lui pardonne. Je donnerais tout, sur mon honneur il me semble que je commettrais l'action qu'on voudrait, pour pouvoir la faire revivre, ranimer ce cadavre, entendre cette voix et te savoir encore auprès de moi, Blanche, chère et bien-aimée Blanche!

L'amiral s'efforçait d'ailleurs de se maîtriser et de se remettre de tels élans qui le minaient et qui effrayaient vraiment le docteur Vernier, devenu, depuis deux années, profondément attaché à Reynière. C'était souvent avec préméditation que M. Herblay, dans leurs propos, ramenait la pensée du comte vers l'ennemi inconnu |qui avait si lâchement déterminé la catastrophe.

— Ce que je voudrais savoir, disait l'avocat, c^est le nom du misérable qui t'a fait remettre chez moi...

— La lettre ? disait alors Reynière avec des éclairs dans les prunelles. Quand je pense que je ne saurai peut-être jamais... Jamais I jamais! Il y a en ce monde un misérable qui a armé ma main, qui a fait de moi l'assassin de mon bonheur, et ce bandit je ne le connais pas! Et cette justice, cette police qui a cherché sans rien trouver! Personne. Au fait, qu'y a-t-il d'étonnant à cela ? Une écriture contrefaite, c'est un masque sur le visage. Ah ! celui qui a commis cette infamie, si le sort me le livrait jamais, il me semble, tiens, Herblay, que je le déchirerais avec mes ongles !

L'avocat était enchanté : cette juste haine d'un in-

connu était plus saine pour Tamiral que cet amour d'outre-tombe pour la pauvre Blanche.

Le temps, il est vrai, apaisait un peu Reynière. Ou plutôt l'amiral parvenait à dissimuler sa souflFrance; elle était aussi déchirante, mais moins apparente, si bien que plus d'un la croyait étouffée. On avait vu, l'été précédent, M. de Reynière à Vichy, et on l'avait trouvé presque aussi bien portant qu'autrefois. Les femmes particulièrement avaient été d'avis que la douleur seyait bien à son visage. L'amiral avait été, là-bas, le lion de la saison. Les femmes vaporeuses, avides de se sentir aimées, disaient assez volontiers à leurs maris, et d'un ton d'envie ennuyée : « Ah ! ce n'est pas vous qui me tueriez comme lui ! »

Herblay et le docteur Vernier seuls ne se trompaient, pas sur l'état réel de la santé de Reynière. Au point de vue physique et au point de vue moral, le comte était terriblement affecté. Le médecin redoutait une maladie de cœur, ou tout au moins une anémie. Il fallait, à tout prix, contraindre Reynière à se distraire, et c'était à la suite de véritables adjurations de Vernier que l'amiral avait consenti à réapparaître dans un salon de Paris.

— Lisez, marchez, montez à cheval, allez au spectacle, cherchez la distraction à tout prix, répétait le docteur. Si vous ne faites pas cela, vous vous suicidez.

— Docteur, répondait alors l'amiral, vous rappelezvous ce déjeuner de chasse chez Herblay, où je vous racontais qu'une paysanne du bourg de Batz m'avait prédit que je me tuerais deux fois? Eh bien. Victoire Tranchart pourrait avoir raison tout à fait. Elle a déjà deviné à moitié. Tuer ce qu'on aime le plus au monde, ^docteur, c'est bien un suicide, je pense, et cela je l'ai

fait.

— Raison déplus pour en rester là, disait le médecin, essayant de sourire. H

8o LA MAISON VIDE.

L'amiral, à la fin, céda. Il avait eu pour le commandant Lehidec de Grandier une affection très- réelle qu'il reportait en affectueuse estime sur sa veuve. Il répondit au docteur Vernier en lui disant qu'il acceptait l'invitation de celle qui gardait encore le nom d'un ancien compagnon d'armes.

— J'apprendrai peut-être là comment on oublie, fit-il avec une douceur mélancolique.

Il fut, comme de raison, fort entouré chez M"* de Grandier. C'était un héros de roman. Othello après le baisser du rideau, comme avait dit Albéric Réville. L'amiral portait bien son deuil sanglant, et sa voix mâle avait tout naturellement des notes si émues, brisées, que les sympathies féminines elles-mêmes s'écartaient du souvenir de la morte pour aller au mari vivant.

— Ce qui n'empêche pas que, moi, disait Albéric à l'oreille de sa cousine, à sa place j'eusse pardonné.

— Et avec le caractère que je vous connais, répondit M"* de Grandier, vous auriez été si ennuyeux à rabâcher votre grandeur d'âme, que vous auriez ensuite fait mourir votre femme de chagrin. Un coup de revolver vaut encore mieux que cent mille piqûres d'épingle.

Le docteur Vernier tenait à ne pas quitter M. de Reynière. Il avait constaté chez lui des symptômes de nervosisme, des palpitations de cœur, durant l'aprèsmidi et, malgré les sachets de bromure de potassium ordonnés, il voulait savoir si les symptômes douloureux reparaîtraient le soir. L'amiral et le médecin causaient dans un petit salon, lorsque Valentine Trézel et son oncle furent annoncés.

M. Trézel, qui portait aussi le titre de docteur, a docteur Urbain Trézel, membre correspondant de plusieurs académies de province^ » était quelque peu cousin de feu le commandant du Saint- Clément. Henriette de Grandier avait donc le droit d'appeler Valentine

« ma cousine, » mais cette parenté remontait à des degrés tels qu'elle ne valait guère que par le plus ou moins de sympathie inspirée. L'affection, c'est, après tout, la vraie parenté.

M"* de Grandier fit à Valentine un accueil cliarmant. La jeune fille d'ordinaire ne sortait guère. Elle était pauvre d'ailleurs et ne pouvait assidûment se montrer au bal ou dans les salons. Les moindres parures coûtent cher. M"* de Grandier savait donc un gré véritable à Valentine, qui avait bien voulu sortir pour elle de sa a tanière ».

— Ah ! ma tanière ! fit la jeune fille en souriant.

— J'aurais dû dire votre nid, ma chère enfant. C'est vrai, avec vos doigts de fée, vous vous êtes tissé et brodé un adorable petit appartement qui vaut tous les Aubussons de la terre. Rien n'est banal comme un ameublement qui sent le tapissier, rien n'est charmant comme ces coussins et ces guipures brodés par soimême, et qui contiennent tant de rêveries et tant de souvenirs.

Elle avait fait asseoir Valentine à ses côtés, tandis qu'Urbain Trézel se tenait debout, redressant sa petite taille et, de temps à autre, rejetant en arrière ses longs cheveux d'un blond jaune et passé, aux reflets grisonnants, et tenant son pouce sous le revers gauche de son habit pour mettre en relief le ruban rouge qu'il portait, avec une croix imperceptible au milieu : — la croix de Portugal^ ce spectre de la Légion d'honneur.

Visage en lame de couteau, nez fin, pointu et fureteur, des yeux bleus un peu hagards, la lèvre mince et pincée, les oreilles à demi décollées du crâne et presque diaphanes, il y avait, dans [la physionomie de ce petit homme maigre, un reflet quasi-fantastique, quelque chose de fébrile et de pressé, comme si le petit docteur eût été en route vers un but qu'il avait hâte d'atteindre.

D'ailleurs, une certaine naïveté dans ce regard bon enfant et tout à la fois, égaré.

Il écoutait M'^'de Grandier, sa cousine de Grandier, comme il disait souvent, tout en songeant évidemment à autre chose, et ses lèvres prononçant très-bas, avec vivacité, des paroles qu'on n'entendait point.

Valentine avait souri de son brave et bon sourire de fille honnête lorsque Henriette avait parlé de souvenirs et de rêveries :

— Oh I je ne rêve pas, dit-elle en hochant la tête. Je n*ai pas le temps de rêver. La maison, qui n'est pas bien lourde, repose tout entière sur moi, et mon oncle ne s'occupe guère des réalités de ce monde.

— Je sais que vous êtes un peu la maman de votre oncle, Valentine. Ah çà ! docteur, vous êtes donc toujours féru de votre idée de produire des monstres ?

— Qui ? moi ? fit Urbain Trézel qu'on semblait tirer par les pieds du fond de quelque nuage. Oui, ma cousine. Je suis en train de prouver que l'homme peut, à sa volonté, produire des poulets à deux têtes, ou à tête énorme , ou encore des poissons monstrueux. . . ^

— C'est horrible! dit Henriette. Et à quoi cela vous avance-t-il ?

Les yeux hagards de Trézel devinrent brusquement comme inspirés, et un sourire de supériorité parfaite glissa sur ses lèvres.

— Cela m'avance, ma cousine, à avoir déjà fait couver artificiellement neuf mille quatre cents œufs de poulets et à avoir produit, selon mon désir, à peu près trois mille deux cents monstres... Des poulets nains, des poulets géants, des poulets à deux becs...

— Q.ui ont vécu ?

— Q.ui sont morts. Mais la question n'était pas là I — '• Et vous appelez cela de la science ?...

— De la tératogénie. Ce sera la grande découverte de l'avenir.

— Mon cher Trézel, dites-moi, à quoi s'est donc ruiné votre frère ? demanda M"® de Grandier.

— Dans l'agriculture. Il inventait des machines économiques.

— Oui. Ça tient de famille. Et il a laissé Valentine sans dot !

— Je vous demande pardon, interrompit doucement la jeune tille, il m'a donné une bonne éducation ; il m'a légué, puisque vous parliez de souvenirs, une mémoire vénérée et il m'a beaucoup aimée. De l'affection qui vous console et une instruction qui vous permet de.gagner votre vie, vous n'appelez donc pas cela une dot ?

Elle avait dit ces derniers mots avec un sourire profond, sans affectation d'orgueil blessé ou de vanité hors de saison.

M"® de Grandier lui prit les mains.

— Je suis bien certaine que vous ressemblez à votre mère, ma chère petite, dit-elle.

— J'en suis certaine aussi, puisque mon père adoré m'aimait un peu pour cela l

— Vous ne l'avez pas beaucoup connue, votre pauvre mère ? Vous aviez cinq ans quand elle est morte. Vous vous la rappelez bien ?

— Assez pour ne jamais m'endormir sans revoir son cher visage.

— Mais vous êtes un ange, Valentine ! s'écria M"* de Grandier en surprenant comme des larmes dans les yeux humides de la jeune fille.

— Oh I fit naïvement Urbain Ttézel, elle n'est paâ «léchante î

A l'iiistaht mêmeoîi Henriette achevait de s'entretenir ainsi avec Valentine, M. de Reynière, qui avait quitté le petit salon, revenait, en compagnie du doc-

teur Vernier, auprès de la maîtresse du logis. En apercevant M"* Trézel, assise là, charmante dans sa robe- blanche, éventant doucement son visage au teint mat , et promenant autour d'elle ses regards profonds, Reynière laissa échapper une sorte de cri soudain étouffé, que le médecin prit pour de la souffrance.

— Qu'avez-vous ? dit le docteur en saisissant la main du comte.

Le regard de l'amiral ne quittait point Valentine. Plus vivement et plus cruellement encore que Salviac, M. de Reynière venait d'être frappé par cette étrange ressemblance qui faisait en quelque sorte revivre Blanche dans Valentine Trézel. Le docteur Vernier et M"* de Grandier avaient peu connu, k peine entrevu M""® de Reynière. Ils ne pouvaient donc se rendre compte de la surprise douloureuse de l'amiral et de Robert. Le plus étonnant d'ailleurs, dans cette ressemblance profonde, c'était le geste, la voix, l'allure métne des deux femmes, toutes choses saisissables seulement pour ceux qui avaient vécu de la vie de l'une d'elles, mais qui rendaient vraiment la présence de Valentine chez M"® de Grandier fantastique comme une apparition.

Le premier mot de l'amiral , sa parole presque instinctive fut :

— Quelle est donc cette jeune fille ?

Il s'adressait ainsi, machinalement, au docteur, comme si Vernier dût nécessairement tout savoir.

C'était, au contraire, par hasard que le docteur connaissait M"® Trézel. Les recherches pseudo-scientifiques d'Urbain Trézel avaient mis parfois le médecin en relations avec l'oncle de Valentine.

— C'est mademoiselle Trézel, répondit Vernier.

— Trézel !

— Oh ! une jeune fille charmante I Pas très-riche,

absolument. pauvre mêmCj mais une âme d'élite, une

vraie femme.

— Ah ! fit Tamiral en regardant toujours et avec une fixité émue la jeune fille qui ne le voyait pas.

— C'est la nièce de ce petit monsieur que vous voyez debout, là, décoré de Tordre du Christ. Un étoile, un toqué, comme eût dit Gavarni ? Il passe sa vie à fabriquer des animaux odieusement ridicules, affreux, épouvantables et à rédiger des Mémoires pour l'Institut. Ce faisant il croit naïvement marcher sur les traces d'Etienne et Isidore Geoffroy-Saint- H ilaire ou du savant M. Dareste. Il me paraît d'ailleurs avoir tout juste la science d'un officier de santé, mais il est bel et bien docteur. C'est un confrère.

— Ne trouvez-vous pas, murmura M. de Reynière, d'un ton lent et bas, avec un accent qui surprit Vernier et qui lui fit plaisir comme un peu d'espoir, dites, ne trouvez-vous pas que cette jeune fille est étrangement belle ?

— Non pas étrangement, mais extrêmement belle; je suis de votre avis, amiral. Elle ressemble à un de ces portraits aux yeux calmes et pensifs de J.-J. Henner, k peintre des honnêtes femmes !

•^ Oui, vraiment belle! répéta l'amiral qui ne détachait point ses regards de ce profil de jeune fille, de ce cou jeune et savoureux, de cette taille souple, virginale, attirante.

Ce sentiment de trouble douloureux à la fois et plein 4'une volupté funèbre qu'avait éprouvé l'amant, le ^^n le ressentait à son tour. Pour lui, comme pour Robert, c'était Blanche qui était là. Blanche ressuscîtée, Blanche rajeunie et purifiée.

■^ Tiens! tiens! tiens! pensait le docteur en suivant la direction des prunelles de M. de Reynière. Voilà qui est bizarre et qui serait plus souverain que mon bromure. Ah ! nature, nature, tu es, à toi seule,

une Faculté tout entière, nature, natura naturans!

Valentine, commesi elleeût ressenti magnétiquement l'impression des regards de Reynière, se retourna tout à coup et ses yeux rencontrèrent justement ceux de l'amiral.

Il tressaillit et ses paupières s'abaissèrent, tandis que les claires prunelles de cette enfant demeuraient levées vers lui, un peu étonnées.

— C'est l'amiral de Reynière, dit tout bas à sa cousine Henriette de Grandier.

Ce nom, pour Valentine, habituée à vivre loin du monde, n'évoquait aucun souvenir, mais au ton dont il était prononcé, la jeune fille devina qu'elle se trouvait en présence d'une individualité considérable. Valentine, sans s'inquiéter du titre, avait assez l'instinct de la véritable grandeur morale pour subir ce sentiment de respect, magnétique en quelque sorte, que Jean de Reynière imposait à ceux qui l'approchaient. Elle regardait l'amiral, tandis que le docteur Trézel, se penchant rapidement vers M"*® de Grandier, demandait tout bas :

— N'est-ce point M. de Reynière ?

— C'est lui !

Le petit homme se redressa aussitôt d^un seul coup, absolument mû comme par un ressort. Et se tournant du côté de l'amiral^ il salua et resalua, commençant avec un léger bredauillement, causé par un flux de pa rôles, un compliment qui n'en finissait pas.

— J'ai eu l'honneur, amiral, de vous rçncontrei chez M. Maréchal (de Tlnstitut), votre ami... et qui daigne s'intéresser à mes expériences... Ah ! que je suis heureux, amiral, de me retrouver devant un homme de votre valeur, de votre renommée; de...

— Monsieur le docteur Urbain Trézel, interrompit M"*** de Grandier en présentant le petit homme pour couper court à son bavardage. Elle ajouta ensuite, en

prenant par la main Valeniine, qui se leva : — Mademoiselle Trézel.

Très-pâle, la lèvre agitée par un frémissement qu'il s'efforçait de maîtriser, l'amiral s'inclina devant la jeune fille, et il y eut tant de simplicité gracieuse et de séduction modeste dans le geste de Valentine saluant le comte, que Reynière demeura un moment immobile devant elle, la regardant en silence, avec une sorte d'admiration et de respect.

Ce silence même, l'expression de ce regard, étaient faits pour rendre bientôt la situation de Valentine difficile. La jeune fille rougit légèrement et regarda son oncle comme pour lui denvander, par un coup d'œil, delà tirer d'un embarras qui s'aggravait en se prolongeant. Mais Trézel n'avait pas l'air de se douter de cette muette prière, et l'œil ardent, il contemplait l'amiral avec la secrète pensée du postulant qui songe au protecteur : a — Voilà cependant un homme qui pourrait me donner un fameux coup d'épaule I »

Valentine ne savait plus d'ailleurs quelle contenance tenir, et il fallut que M"*® de Grandier rompît le charme et ramenât l'amiral au sentiment de la réalité.

— Vouis ne valsez plus, amiral, sans cela ma cousine eût été une danseuse idéale !

— Ah ! fit Reynière, comme brusquement réveillé, mademoiselle est votre cousine ?

— Elle est la petite cousine de Raoul, ce pauvre Raoul, dit Henriette en se tournant languissamment vers le portrait de M. de Grandier souriant toujours, les pieds dans les fleurs.

— Je vous fais compliment de votre parente, madame, dit Tamiral d'un accent profond.

-- Félicitez-moi plutôt, monsieur, répondit Valentine, d'une amitié aussi bienveillante que celle de M"""^ de Grandier.

Cette fois, le cœur de Reynière se tordit comme

pressé par quelque main invisible. C'était jusqu'à 1 voix de Blanche ! En fermant les yeux et en écoutan il eût pu croire la morte debout à ses côtés. Et méra en cherchant des traits différents sur le visage d M"' Trézel, c'était encore, c'était toujours Blanch qu'il retrouvait et qu'il revoyait, qui se dressait là, de vaut lui.

Peut-être y avait-il une expression de gravité pré coce dans le regard de Valentine et qui contrastait ave le regard plus passionné de Blanche. Séduction plu; prestigieuse encore et plus déchirante : ce n'était pai tt l'adultère, » c'était « la jeune fille » que Jean d( Reynière écoutait avec une sorte de ravissement pleir d'angoisses. C'était Blanche, telle qu'il l'avait rencontrée et aimée. Ce n'était pas M"»* de Reynière. C'étaii M"* de Clarens, cette pureté vivante. Et si pourtant h trahison, la douleur, le crime, la mort, tout cela n'étaii qu'un horrible rêve ! Si c'était vraiment Blanche ! Si lie la lettre maudite, des rouges souvenirs de la nuit du meurtre, de cette scène épouvantable de l'avenue Montaigne, rien n'existait, rien qu'un songe de malade! Si cela était vrai que l'amiral n'avait pas tué, ei qu'il aimait et qu'il était aimé... Ah! quelle impression de salut, de fraîcheur, de pur réveil ! La même pensée et le même rêve torturaient, à la même heure, l'amiral et Salviac.

La voix d'Albéric Réville venant tout à coup invitei M"' Trézel pour la valse prochaine ramena brutalement le CQmte à la réalité farouche.

Il rétomba du haut de sa vision comme dans ur gouffre.

Valentine accepta le bras du jeune homme, et Famiral, immobile, vit disparaître, dans un tournoie ment d'étoffes, de soieries et de fleurs, cette enfant que ses yeux, pleins d'une fixité bizarre, n'avaient paf quittée depuis un moment.

Il lui sembla qu'on lui arrachait un peu de sa chair, qu'on lui volait une nouvelle fois sa Blanche adorée. Ce jeune homme qui entraînait sa valseuse, c'était — eût-on dit — celui qui, là, tout à l'heure, avait devant lui incliné un front brisé. Et pendant que la valse continuait, tendre, amoureuse, faisant défiler dans ses enlacements de mélodies comme des tournoiements de couples heureux aux regards perdus, aux lèvres soupirantes, il semblait à ce malheureux homme, dont la douleur mâle et fière se réveillait plus lancinante, que c^était le chœur de ses souvenirs, de ses espérances, de ses illusions, qui tournait, passait, repassait et s'envolait ironiquement au vent de l'infini.

L'amiral demeura assez longtemps ainsi, comme

perdu dans cette contemplation, et le docteur Vernier,

à qui rien n'échappait, se sentait quelque peu satisfait.

Il fredonnait machinalement, tout en suivant aussi

du regard les valseurs, un accompagnement de fantaisie.

— Mais vous êtes bien gai, docteur? lui dit la belle M"«Gobert.

— Est-ce un reproche ?

— Au contraire. Et pourtant, quand Je vois un médecin sourire, je me dis : Bon Dieu ! serions-nous menacés d'une épidémie?

— Oh ! il n'est pas question de maladie. Je vous répondrai comme vous : Au contraire. Je viens de m'apercevoir qu'un malade que j'étais prêt à déclarer incurable peut parfaitement être guéri.

— A la bonne heure, fit M™* Gobert, vous acquittez quelques-uns de vos clients, vous I

La grosse dame avait, en riant, prononcé assez haut ce mot <r acquittement. Il arriva comme une balle au ^jKeu de la rêverie de l'amiral, et Reynière, qui tressaillit, sortit de son immobilité en même temps que finissait la valse.

Valentine, souriante, un peu étourdie, sa poitrine se

soulevant légèrement, (les boucles noires de ses cheveux se collant à son front, revenait vers Tamiral, reconduite jusqu'au canapé par Albéric, son valseur.

— Je vous remercie, mademoiselle.

La jeune fille s'inclina, s'assit, et fut aussitôt rejointe par Urbain Trézel qui lui dit rapidement :

— 11 se fait tard, très-tard. Et mes expériences?

— C'est juste, dit Valentine en se relevant.

Elle ressentait une espèce de trouble qui n'était ni sans charme ni sans inquiétude à voir que M. de Reynière ne la quittait décidément pas des yeux.

Lorsqu'elle passa devant lui, il la salua avec une expression de respect où il y avait comme une effusion instinctive, et elle lui rendit ce salut avec son regard loyal, tandis que le petit docteur répétait :

— Que je suis heureux, amiral, d'avoir pu... d'avoir eu l'honneur... la bonne fortune... Si jamais vous daigniez vous intéresser à mes essais de tératologie... un homme de votre science, de votre valeur!... Et si vous vouliez bien... un jour... avec M. Maréchal, visiter... en passant... mon humble laboratoire...

Mais au moment où l'amiral répondait par un sourire bienveillant, Valentine, comme si le ton suppliant de son oncle l'eût blessée , entraînait doucement le petit homme vers la porte du salon et disparut avec lui, laissant l'amiral sous l'impression d'une fin de rêve.

Elle partie, ce salon lui semblait désert, ces lumières lui paraissaient mornes : l'ombre était partout. L'illumination disparaissait. Il semblait à M. de Reynière qu'il retombait brusquement en pleine nuit.

— Je me retire, docteur, dit-il à Vernier au bout d'un moment; je suis un peu las.

— Pardieu! songeait le médecin, je gagerais bien qu'il serait resté si elle était encore là. Eh bien ! répondit-il, je vous accompagne. Partons à l'anglaise.

Ils remontèrent dans le coupé du docteur qui déposa d'abord l'amiral rue de La Rochefoucauld, dans cette partie basse et quasi déserte qui donne dans bi rue Saint- Lazare. M. de Reynière y habitait le rez-dechaussée d'un hôtel assez vaste au fond d'un jardin.

Au moment où le comte descendait du coupé et tirait devant sa porte le bouton de cuivre du timbre :

— Eh ! bien, amiral, fit le docteur Vernier, regrettez-vous votre soirée?

— Non> répondit Reynière d'un ton bizarre.

— Se fouetter le sang, aller, venir, cela vaut bien le bromure dje potassium. Je vous condamne à deux cachets par jour et à une soirée en ville tous les deux jours.

— C'est beaucoup, fit l'amiral.

— Bah ! quand le bromure n'a pas de goût et quand les soirées sont bien choisies I

Reynière ne répondit pas, mais il envoya delà main un salut au docteur, poussa la porte et entra.

— Allons ! murmura le médecin en s'enfonçant dans son coupé, pendant que le cocher touchait ses chevaux et que la porte de l'hôtel se refermait lourdement sur l'amiral; — si je le sauve, j'aurai bien prouvé qu'il y a des revenants en ce monde, et cette enfant m'y aura vrai^blablement aidé. M"* Trézel tient pourtant la guérison de ce héros dans sa petite main I Et il y a encore des gens qui refuseraient le diplôme de docteur ^ux femmes !

Depuis la terrible nuit où le sang avait coulé dans Phôtel de l'avenue Montaigne, le logis coquet et élégant où Blanche de Reynière était, un soir, entrée frissonnante et peureuse dans sa robe de mariée, avait étrangement changé d'aspect. Le malheur semble marquer aussi, comme d'un coup d'ongle, les choses et les hommes. Certaines demeures semblent hantées et suent le crime.

A travers la grille dont les portes immobiles, pareilles à celles d'un tombeau abandonné, ne s'ouvraient jBus, et que rongeait déjà et rougissait la rouille, la Ifcison apparaissait attristée et funèbre, ses fenêtres closes comme des yeux morts aux paupières baissées. Il y avait^ dans cette espèce de masque posé sur la façade du logis par ces persiennes éternellement tirées, quelque chose de farouche et de sépulcral. Les marques des contrevents, poussés jadis contre la muraille, lorsqu'on les ouvrait tout grands pour laisser entrer à flots le soleil, cette joie vivante, étaient encore visibles sur la pierre, des deux côtés de chaque fenêtre, en zébrures parallèles, régulières comme des raies d'insectes. Mais on sentait que nulle main, depuis longtemps, n'avait

touché ce bois couvert d'une poussière où la pluie avait tracé des sillons, gouttes d'eau pareilles à des larmes sur une joue humaine.

Un verdâtre reflet, quelque chose comme des mousses indécises, contournait les appuis de pierre qui soutenaient, au centre du logis, un balcon de fer forgé, historié et d'un style exquis, dominant, du fond de la cour d'entrée, Télégante avenue, et où bien souvent, parles soirs d'été jadis, on avait pu entrevoir, dans la demi-lumière d'une nuit pleine d'étoiles, deux formes humaines accoudées, l'amiral disant tout bas à l'oreille de Blanche : M'aimez-vous, mon enfant? M'aimes-tu, ma bien-aimée?

Maintenant, la moisissure envahissait le balcon désert. Entre les rinceaux de fer, plus d'une araignée avait tissé sa toile, et l'impondérable amasr des poussières qui tombent sur les choses abandonnées comme l'herbe pousse sur les morts oubliés, emplissait les brindilles, se logeait dans les calices des fleurs forgées, s'incrustait dans les trous de la pierre et étendait sur la trace invisible des pas de ceux qui avaient posé là leurs pieds un manteau, linceul grisâtre chaque jour plus épais.

L^maison vide, autrefois si charmante, attirait invincAlement les regards des passants. On voyait souvent quelque coupé s'arrêter devant, quelque couple furtif regarder curieusement à travers la grille, examiner rapidement ces toits d'ardoises, cette porte close, ce logis muet, cette cour déserte où l'herbe verdissait entre les pavés, ces arbres dont on apercevait, au delà du bâtiment, les plus hautes branches, et qui laissaient se détacher et tourbillonner leurs feuilles à chaque automne, sans qu'on balayât ce fumier amassé autour d'eux comme une chevelure tombée.

Parfois; poussés par le mystérieux attrait de l'in- :onnu, par le magnétisme effrayant de la mort, quel-

94 ^A MAISOhï VIDE.

ques gens avaient bien essayé de porter leurs investi gâtions plus avant. Simple curiosité ou réel dés! d'acheter l'hôtel, plus d'un avait tenté de dépasser 1 seuil du logis. Mais, après avoir tiré une sonnette qu rendait un tintement aussi douloureux que le signa du viatique promené dans la campagne, on se trouvai — la petite porte qui s'ouvrait à gauche de la grill immobile, une fois franchie — en présence d'ui homme aux cheveux blancs, la barbe en collier, l'œi gris de fer, de petites boucles d'or aux oreilles, qui fu mait sa pipe dans un pavillon d'entrée, et dont Ta bord, tout à la fois cordial et triste, devenait bien vit implacable dès qu'on essayait de pousser plus loin l visite.

C'était Gauthier, qui veillait là aussi assidûmen que pendaîit un quart de nuit, et qui ne laissait ap procher personne. Ni supplications ni ruses, rien n'; faisait. Il avait, un jour, pris par la ceinture et tou simplement porté dehors, dans l'avenue, un Anglai qui, pour entrer, faisait reluire devant lui des louis oi des guinées.

Le vieux marin était comme le chien de garde de o logis désert. Il vivait seul dans le pavillon, à deux pa de la maison vide. De Thôtel où les coups dj fei avaient retenti, il avait la clef, confiée par l'arflral mais il ne pénétrait janiais dans ces salles pleines d( nuit et de silence. L'amiral seul y entrait quelquefoii et s'y enfermait comme dans un mausolée.

M. de Reynière avait congédié tous les serviteur; d'autrefois : cette misérable Antoinette, qui savait 1» secret de Blanche; François le portier, leur complice Il ne voulait rien autour de lui qui lui rappelât 1 passé, excepté cette maison même où s'était jouée s; vie, accomplie sa destinée. Pour rien au monde i n'eût vendu la maison vide. C'était le tombeau de soi amour. Il avait mis là Gauthier, le plus humble et 1

plus fidèle des amis de son existence entière. Puis, fuyant Tavenue Montaigne, où il venait comme retremper sa douleur, rouvrir sa blessure, s*enivrer d'amertume, mais oii son cœur se fût rompu en y vivant longtemps, il avait choisi un endroit de Paris silencieux et à demi désert où, entre un valet de chambre et un cuisinier qui ne savaient rien de sa vie -^ ou du moins qu'il n'avait jamais vus avant de se réfugier dans le rez-de-chaussée de la rue de La Rochefoucauld - il laissait les Jours s'écouler, triste et le regard voilé comme celui d'un malade, et n'ayant plus désormais d'autres joies — et quelles joies ! — que ces pèlerinages, cruellement longs et déchirants, à la maison vide, mais peuplée de souvenirs.

Gauthier n'aimait pas trop ces visites de l'amiral à l'hôtel de l'avenue Montaigne. M. de Reynière en sortait plus pâle, les joues marbrées commç de traces de doigts, les yeux affreusement rougis, la gorge serrée et étouffant. Il semblait au marin que, sortant d'un sépulcre, c'était le spectre de l'amiral qui passait.

Mais il n'osait pas, le matelot, dire ce qu'il pensait à son amiral. Et puis il sentait bien qu'il y avait comme une consolation dans cette souffrance.

— Qui sait? Sans ça, il ne serait déjà plus là peutêtre!

Et il songeait à ces compagnons de bord, épris de boissons mortelles et dont quelques gouttes, en brûlant leurs entrailles, prolongent pourtant l'existence.

— Ah! mille millions de tonnerres de chien I ajoutait le marin en se promenant dans les allées solitaires du jardin, quand je pense que c'est des femelles qui vous tordent comme un bout de fil un être trempé comme ça, c'est à se demander si on ne devrait pas les étouffer toutes petites. Tout de même, mon vieux Gauthier, hein ? si on aurait jamais cru pareille chose d'une femme comme celle-là I

Il se parlait ainsi à lui-même, allant et venant, tout seul dans le morne logis, dans le jardin plus touffu, mais sauvage, envahi par les ronces. Le sable criait sous ses pas en été, ses talons s'imprimaient dans la neige en hiver, et Gauthier ne sortait pas plus de ce coin de terre que d'un bâtiment en pleine mer. On lui apportait ses repas d'un cabaret voisin achalandé de cochers et de grooms.

— Je comprends, se disait le brave homme, si un autre que moi habitait ici, il semblerait à Tamiral qu^on souille cette espèce de cimetière. Mais moi... C'est comme qui dirait quelqu'un de la famille. Pauvre homme ! ça prouve qu'il m'aime, voilà!

Et le vieux marin solitaire se redressait fièrement, — non devant ces témoins muets, les arbres, les murailles, — mais devant sa propre conscience, comme si M. de Reynière, après une belle manœuvre, eût félicité le brave gabier devant l'équipage.

Cet homme, qui avait quitté le service après la catastrophe pour suivre son amiral, se regardait toujours comme militairement soumis à la volonté de M. de Reynière : la maison vide, c'était son poste, et, ajoutait-il, un poste d'honneur.

Il ne regrettait qu'une chose. Lorsqu'il avait quitté la mer, il était question de le décorer. La croix! 11 l'avait cent fois gagnée; d'autres l'avaient attachée à leur poitrine qui la méritaient moins que lui. Encore quelques mois, un an peut-être, et Gauthier pouvait, allait certainement porter le ruban rouge.

— Reste, lui avait dit l'amiral.

— Pour ça, mon amiral? Ni pour ça, ni pour rien! Où vous irez, j'irai ! Et puis, quoi ! il y a des poignées de main — la vôtre — qui valent des décorations. D'ailleurs, ces choses-là, c'est pour les autres qu'on les porte. Ça aurait fait plaisir aux vieux, c'est sûr. Leur garçon décoré, ah I dame ! Mais ils ne sont plus là, les pau-

vres ! . .. Alors, qu'est-ce que vous voulez que ça me dise ? Bah ! je me passerai de croix, et je vous aurai, mon amiral, et quand vous verrez votre vieux Gauthier, eh bien ! vous croirez peut-être que nous sommes toujours comme autrefois, et vous serez peut-être un peu moins triste.

Le ferme dévouement de cet humble était, en effet, de ceux qui pouvaient réconcilier Reynière avec le sort. Quand le matelot parlait de voir son amiral « un peu moins triste », il savait bien d'ailleurs que c'était là souhaiter l'impossible. La douleur qui accablait M. de Reynière n'était pas de celles qui s'effacent. La Hessure saignait toujours. Il y aurait toujours une plaie. .

Gauthier avait, un soir d'hiver, en temps de neige, surpris l'amiral ouvrant la petite porte du jardin, du côté de la rue Jean-Goujon, entrant doucement par là, suivant l'allée qui menait à l'escalier extérieur donnant sur sa chambre, et, — très-pâle, ce jour-là, — M. de Reynière passant roide et comme mû par une volonté supérieure devant le marin, lui avait produit l'effet d'un somnambule.

— Que diable fait-il là? se demandait Gauthier.

En suivant les pas de Reynière marqués sur la neige et en se rappelant certaines lignes rouges tracées en pointillé sur le plan du logis soumis autrefois au jury de la cour d'assises, Gauthier devina le secret de cette entrée presque furtive.

Ce qu'avait fait l'époux, c'était avec une précision effrayante la répétition même du chemin par lui suivi, la nuit du meurtre; c'était l'itinéraire tragique du mari outragé devenu justicier. Avec un âpre besoin de souffrance plus atroce et plus lancinante, M. de Reynière voulait se représenter cette épouvantable scène, revivre cette minute affreuse, se punir effroyablement par l'ombre même de la tuerie, et —qui sait? — il espérait

peut-être que tiré brusquement d'un lugubre cauche niar, au moment où il allait pénétrer dans la chambr de Blanche, une voix lui crierait :

— Ce n*est qu'un rêve. Eveille-toî !

Cette fois, Tamiral s'éloigna du logis plus pâle qu jamais.

Le pauvre Gauthier hochait la tête :

— Ce n'est pas sa femme seulement qu'il a tué, mur mura-t-il, c'est lui, c'est son repos! Ah ! pouvoir étran gler le scélérat qui a écrit la gredine de lettre...

Gauthier espérait pourtant, contre tout espoir, qui le temps calmerait cette souffrance. Et les longs moi écoulés n'avaient fait que la rendre plus terrible. Jadi les hirondelles nichaient sous le toit du logis. On aper cevait encore, à l'angle droit de la maison, un gros ni( gris et solide bâti par les oiseaux fugitifs. Mais Gau thier, un peu superstitieux comme bien des marins avait remarqué que, depuis le meurtre, le pauvre nid comme la maison, demeurait vide. Les hirondelle n'étaient pas revenues.

Un jour, au printemps, le matelot eut pourtant ui espoir. Il ramassa, sur la table de son pavillon, un hirondelle à la première sortie du nid, et qui, fatiguée lasse de voler, inhabile, était venue, à travers la fe nêtre ouverte, tomber là où elle était entrée par hasard

Gauthier prit, dans sa grosse main noueuse, 1 pauvre oiseau effaré. Il regarda un moment cett soyeuse tête nacrée, ce petit bec effilé, ces yeux peu reux, ce ventre blanc qu'un souffle de terreur soûle vait et qui donnait à la paume de sa main une chaleu douce.

-^ Est-ce que tu serais notre hôte ? lui dit-il. Est-c qu'il y aurait, là-haut, nichées comme aux années d de joie, des hirondelles que je n'aurais pas vues ?

Il monta par les degrés d'une échelle, comme autre fois aux huniers, et regarda.

Le nid poudreux était vide. Point de duvet, couche des petits, tressée et étendue par la mère qui couve. Ce n'était rien qu'un nid déserté.

Gauthier ouvrit sa main et laissa partir la petite hirondellereposée.

— Elle est tombée d'un nid voisin, se disait-il, et s'est trompée de route. Les oiseaux qui portent bonheur ne viennent plus dans la maison vide !

Pourtant, la seule présence de l'hirondelle entrée dans son logis avait suffi pour donner confiance au marin, et il pensait plus d'une fois superstitieusement à cette messagère de joie qui peut-être était venue lui dire : « Espère ! »

— Ahl si, comme les arbres, les hommes aussi pouvaient rajeunir au printemps I

Gauthier s'était justement rappelé cette hirondelle de l'an dernier, en fumant sa pipe et en regardant toujours le nid sans hôtes, le lendemain du jour, où, chez M"" de Grandier, Tamiral avait rencontré Valentine Trézel. Si le matelot eût appris une telle rencontre et l'effet produit sur Reynière par la jeune fille, sans nul doute il se fût écrié :

— Tout est possible, et l'hirondelle avait raison !

. Mais ne sachant rien, il contemplait le pauvre nid gris, poussiéreux, triste, abandonné, et il hochait la tête tout en jetant au grand air une bouffée de tabac.

Gauthier rentra ensuite dans son petit pavillon bien meublé et tapissé de petits trophées qu'il s'était composés lui-même avec deux sabres d'abordage, des pistolets, son chapeau de cuir, quelques idoles de bois et des ceintures rapportées du Cambodge. Il s'assit, ouvrit la fenêtre assez étroite et grillée qui donnait sur l'avelïue Montaigne, et regarda machinalement devant lui, comme, à travers un sabord et par-dessus le dos d'un canon, il eût regardé la mer.

L'avenue Montaigne, à cette heure encore matinale.

était à peu près déserte. On n'apercevait, entre les arbres aux bourgeons naissants, que des cochers en veste d'écurie et en chemise de flanelle qui, une toque écossaisse sur la tête, causaient en regardant filer quelque cavalier isolé dont ils discutaient la science, et des chevaux dont ils analysaient les mérites. Parfois une amazone, suivie d*un groom, apparaissait, se dirigeant vers la grande avenue des Champs-Elysées et passait au galop de sa monture. Des chevaux tenus par la bride et qu'on promenait sans selle, une couverture à carreaux sanglée sur eux, hennissaient comme s'ils eussent senti dans Pair les premières chaudes effluves. Le ciel était d'un bleu déjà profond et l'éveil des petits logis, des restaurants, des maisons de l'avenue, avait quelque chose de gai et de printanier qui rendait plus triste encore et plus morne l'aspect de cette grande demeure close et muette dans ce quartier de haute vie.

— Ce qu'il y a de bon dans leur Paris, songeait Gauthier, c'est qu'on peut y vivre à sa guise, y crever de bombance et même de faim, sans que les voisins s'inquiètent de vous ! Comme tout ça va, vient, paraît et disparaît sans, se soucier de ce que ça coudoie ! Des crabes sur la plage, quoi! et tout prêts à se renfoncer, dans leur coquille au premier appel du prochain !

Il eut cependant presque envie de sourire lui-même avec ironie de cette observation en voyant deux curieux — un homme et une femme — passer et repasser, avec une évidente préoccupation, devant la maison vide.

Gauthier, accoudé à sa fenêtre, se pencha vers la droite autant que le grillage le lui permettait, afin d'apercevoir encore ces deux personnages qui, maintenant, s'éloignaient.

Ils étaient très-élégants l'un et l'autre. La femme avait fait au marin Peffet d'être charmante : une toi-

lette bleu foncé, du chapeau aux bottines ; et, derrière une voilette noire tendue sur le visage, des yeux trèsbleus et des cheveux très-blonds. L'homme qui la suivait — son mari sans doute — était grand, bien découplé, la moustache en croc et la barbiche bien fournie. Il portait un pardessus gris clair militairement serré à la taille.

Gauthier croyait qu'ils allaient disparaître et il fut tout maussade de les voir revenir sur leurs pas, du côté de la maison. Le marin devina qu'il allait se voir encore soumis à quelque inquisition indiscrète et, sa bouche se fronçant aussitôt d'un air de mauvaise humeur, il se mit à étudier de plus près, de ses yeux gris perçants et comme à travers ses sourcils en broussaille, ce jeune homme et cette jeune femme.

Il apercevait, à quelques pas de là, contre la chaussée, un coupé arrêté, lé cocher tenant majestueusement son fouet, comme au port d'armes, la poignée sur sa cuisse droite.

— Ce doit être leur voiture, pensait le marin, tandis qu'avec lenteur ces deux inconnus — des importuns à coup sûr — venaient vers lui à petits pas.

Dans sa toilette bleu-marine, la jeune femme, mince, souple, son mantelet collant à son corsage et faisant ressortir l'élégance séduisante de sa taille, marchait droite, la tête fièrement tournée vers le jeune homme et les mains dans un manchon minuscule de martre zibeline. Gauthier apercevait le bout de ses bottines, apparaissante chaque pas, régulièrement, comme si elle eût rhythmé sa marche, et chacun de ces mouvements collait en même temps la jupe sur les hanches et les jambes, fines et hautes.

A mesure qu'elle approchait, Gauthier la regardait, l'étudiait avec cette sorte de curiosité admirative et sévère, pourtant, qu'ont les pauvres gens de son espèce pour ces élégances à peine entrevues. Autant qu'il en

pouvait juger sous le voile, le visage était charmant, et ces cheveux blonds donnaient un éclat singulier à des * yeux d*un bleu sombre, pleins d'éclairs.

Mais il y avait, dans cette démarche lente, souple, séduisante, étudiée, quelque chose de douteux, de capiteux et de félin. Le nez, le bout du nez, rose comme le museau mignon d'une chatte, apparaissait sous la dentelle de la voilette.

L'œil perçant de Gauthier passa rapidement de cette femme à cet homme, et si elle lui parut exquise, il lui sembla redoutable. C'était un homme d'une trentaine d'années, d'un blond tirant sur le roux, l'air plutôt soldatesque que martial, d'une élégance correcte et afifectée, le chapeaijjrès-brillant, légèrement planté sur l'oreille, tenant de la main gauche un magnifique jonc à pomme d'écaillé chiffrée en or, et de l'autre relevant volontiers ses mous taches, caressant son impériale, ou se donnant quelque peine pour faire apparaître ses manchettes éblouissantes. Ses mains étaient gantées de gants anglais, brodés de rouge, à larges boutons d'acier.

f!n passant devant la fenêtre où se tenait le marin, ce jeune homme laissa tomber comme instinctivement un regard dans l'intérieur du pavillon, et ce regard, le marin le saisit au passage.

Gauthier, qui n'était point l'homme des petits frissons, en éprouva pourtant une impression désagréable: celle qu'on subit lorsqu'on fixe brusquement un miroir d'acier.

Ce regard était vif et froid ; un œil bleu, une prunelle allumée comme une flamme.

— Drôle de chose, pensa le marin. J'ai baissé les yeux, moi !

L'homme avait passé.

Le marin attendit qu'il revînt encore avec cette femme devant la fenêtre.

Lorsqu'ils furent en face du pavillon, Gauthier en-

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tendit la jeune femme qui disait d'une voix charmante, pleine de caresses, avec un certain éclat métallique pourtant :

— Je donnerais je ne sais quoi pour entrer là !

— Allons, allons, j'avais bien deviné, se dit le matelot. Des curieux !

Mais, lui, qui se montrait simplement sévère pour tous les autres, pourquoi se sentait-il tout disposé à être, non-seulement brusque, bourru, mais agressif avec ceux-là ?

Us ne s'arrêtaient pas, ils ne sonnaient pas, ils continuaient leur marche. Ils faisaient bien.

Gauthier les eût reçus « comme il faut ! » Il avait encore sur les yeux l'impression acérée de ce regard.

— C'est curieux, ça ! Lorsque le soleil donne d'aplomb sur la mer, il y a des lames qui ont ce refletlà!

Cet homme et cette femme venaient de repasser encore devant la fenêtre, n'apercevant point Gauthier sans doute, ou feignant de ne point le voir, lorsque le marin entendit brusquement la jeune femme le s'écrier :

— Justement, voici l'amiral I L'amiral I Elle connaissait donc M. de Reynière ?

Et l'amiral venait donc, ce matin, à l'hôtel ?

Gauthier aperçut, en effet, Reynière qui, à pied, traversait l'avenue et, les yeux levés sur la maison vide, se dirigeait droit vers la petite porte, à côté du pavillon habité par le marin.

La jeune femme avait fait très-rapidement à son compagnon un petit geste bref comme pour lui dire de sMloigner, et le jeune homme se recula de quelques pfts, laissant cette inconnue s'avancer vers l'amiral.

Gauthier étudiait, tout étonné, ce manège inaccoutumé.

te

— Qu'est-ce que c'est donc que cette femme ? Apr ça, quoi ! mon amiral me le dira.

Et il regardait.

La jeune femme s'arrêta, se campa en quelque soi à deux pas de Reynière, qui, absorbé, ne Tavait p vue, et tout d'un coup, de sa voix harmonieuse nette :

— Bonjour, amiral, lui dit-elle.

M. de Reynière sembla tout d'abord plus surp que charmé en regardant cette femme, mais il la sal avec cette bonne grâce exquise qui corrigeait toujoi en lui ou sa tristesse ou sa froideur.

— Vous, mademoiselle? Ici?

Il y avait, dans cette question étonnée, un se auquel on ne pouvait se méprendre. L'amiral vouL dire évidemment que la curiosité seule attirait sa nul doute ces passants vers la maison vide.

La jeune femme le comprit et, d'un ton très-si ncè et que M. de Reynière crut parfaitement vrai :

— Le hasard d'une promenade, amiral. Vous sa\ combien j'aime à respirer Tair du matin, A Vich nous luttions, vous et moi, à qui serait le premi descendu dans le parc, un livre à la main. Vous souvenez-vous depuis l'an dernier?

Un signe de tête de M. de Reynière répondit.

— Je fais donc à Paris comme à Vichy, mon cher air rai, je sors de bonne heure et vaisoîi le vent me pousî M. Monteclair (elle désigna d'un petit geste bref jeune homme blond que l'amiral regarda instinctiv ment, et qui salua), M. Monteclair a bien voulu mi compagner. Nous avons mis pied à terre en causai et voilà comme vous me rencontrez ici, amiral, sa autre but que de voir verdoyer les premiers bourgeor

La jeune femme accompagnait d'un joli sour:

cette petite confidence, où il y avait un sous-enten d'excuses, et elle tenait évidemment à ne point p

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raître venue là pour examiner, après si longtemps, un endroit tragiquement célèbre.

— Bonne promenade, répondit alors Reynière, trèspressé d'entrer dans le logis et en saluant d*un geste cordial la Jeune femme.

Il fit deux pas pour s'éloigner, mais elle se rapprocha de lui très-vite, et, d'un mouvement charmant, se glissant entre lui et la maison, lui coupant en quelque sorte le chemin :

— Ainsi, mon cher amiral, dit-elle, c'est bien décidé, vous ne voulez point me venir voir?

-Moi?

— Nous sommes fâchés? Que vous ai- je fait?

— Rien, dit l'amiral. Mais je ne sors pas. Je vis chez moi, seul.

— Et vous oubliez ceux qui vous aiment.

Reynière s'inclina avec un sourire triste.

— A Vichy, nous étions les meilleurs amis du monde, dit la jeune femme. A Paris, vous n'êtes jamais venu me donner le plus petit bonsoir dans ma loge. Décidément, je le vois bien, vous trouvez que je joue très-mal la comédie.

— Le public vous répond mieux que moi et plus éloquemment!

— Le public? Quel public ? La claque. Mais on sait ce que coûtent les bravos de cette sorte. C'est tarifé. De l'émotion, tant, de l'enthousiasme, tant. Ce que j'aimerais mieux, c'est la poignée de mains sincère et l'approbation d'un ami. Venez donc, un soir, me dire franchement si je fais des progrès et si je suis mauvaise, oui ou non !

— Eh bien ! oui, j'irai, fit l'amiral, à qui cette conversation devant la maison où Blanche était morte semblait atrocement douloureuse et comme sacrilège.

Sa réponse était brève comme celle d'un homme qui veut en rester là.

La jeune femme le comprit.

Elle se décida alors à aborder très-nettement un sujet auquel elle voulait arriver avec plus de lenteur et une habileté mieux calculée :

— Amiral, dit-elle, en donnant à sa voix une sorte de tremblement ému qui en doublait Tharmonie, ce que je viens de vous demander, la faveur d'une visite, c'est un caprice égoïste, mais voulez-vous me permetre, maintenant, de vous adresser une prière?

— Une prière ?

— Oui, amiral, et la plus fervente des prières. Angèle Ferrand n*est certainement pas habituée à supplier ; mais c'est aussi qu'elle n'a point autour d'elle, parmi ceux qui l'adulent et la flattent, la courtisent et l'ennuient, un seul homme comme vous.

Elle avait adorablement, et en actrice consommée, nuancé les divers mots qui peignaient l'effet produit sur elle par la foule de ses courtisans : le mépris et la lassitude.

Celui que la jeune femme avait appelé Monteclair s'était éloigné de quelques pas et n'entendait point. Tout en marchant et d'un mouvement machinal, en homme passionné pour l'escrime, il décrivait dans Tair des contre-de-quarte du bout de sa canne de jonc.

*- J'écoute la prière, répondit l'amiral, avec un assez pâle sourire.

— Eh bien, amiral, cet hôtel où personne que vous ne pénètre, cette maison close où vous allez chercher des souvenirs passés et des amertumes nouvelles, je voudrais — ce serait mon rêve — je souhaiterais ardemment...

Elle s'interrompit, en voyant l'expression presque dure et la lividité du visage de Reynière.

Dès les premiers mots d'Angèle Ferrand, l'amiral était devenu blême comme si on eût touché à une

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plaie toujours ouverte. Un éclair terrible avait rapidement passé dans ses yeux clairs. Il s'était senti atteint au profond de son âme. Il regarda Tactrice avec une fixité telle et une sévérité si soudaine qu'elle se troubla et s'arrêta, et, tout à coup, soumise et balbutiante, d^une voix qui suppliait :

— Pardonnez-moi, amiral! Je ne croyais pas... je ne pensais pas que ce que j'allais vous demander...

M. de Reynière, cruellement déchiré maintenant par cette harmonieuse voix de la comédienne, regardait avec une expression apaisée Angèle Ferrand confuse et comme tremblante. Il y avait vraiment sur le visage de la jeune femme une émotion très-poignante, et dans ses yeux bleus, Tamiral crut apercevoir des larmes.

On eût dit que, comprenant l'immense et brutale indiscrétion qu'elle allait conjmettre, elle avait reculé tout à coup.

L'amiral lui sut gré d'une telle émotion. 11 avait bien deviné quelle prière la comédienne allait lui adresser, et son premier mouvement avait été une colère indignée. Il se calmait, trouvant cependant encore qu'une telle supplication était une insulte farte à la morte. Céder à cette prière, laisser pénétrer une indifférente dans ce cimetière de son amour, c'était impossible. Il lui eût semblé qu'une main étrangère venait brutalement soulever la pierre de ce tombeau, le linceul de ce cadavre.

Le silence de M, de Reynière avait arrêté, en les glaçant, les paroles sur les lèvres tremblantes d'Angèle.

Le comte salua la jeune femme, la laissant interdite, et mai-cha rapidement vers la petite porte que Gauthier, en le voyant s'élancer, avait déjà ouverte, et qui se referma brusquement sur lui.

L'amiral avait d'ailleurs corrigé par un regard d'une mélancolie résignée cette rupture nette et sou-

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daine, ce silence attristé qui était aussi une réponse - Angèle sentait qu'elle venait de blesser profondé — ment cet homme et qu'il avait cependant pardonna comme à une main étourdi ment cruelle.

Elle demeura un moment immobile, les yeux fixés sur cette porte à peine entr'ouverte et close aussitôt, sur ces fenêtres fermées, sur cette grille rouillée, sur ce logis muet, morne et abandonné ; puis, avec u n mouvement bref des épaules et de la tête, elle chercha du regard Monteclair qui s'avançait justement vers elle en frappant maintenant de sa canne, machinalement, le talon de sa bottine droite.

— Eh bien ? dit alors le jeune homme, avec un sourire narquois sous sa moustache blonde, il n'a pas voulu?

— Non, fit Angèle d'une voix maintenant acérée et où vibrait un peu de dépit, et je n*ai même pas osé lui demander... Je voulais lui dire, pour le convaincre et aussi parce que c'est vrai, — qui sait? — « Laissezmoi pénétrer là; j'y entrerai avec la ferveur et le respect et j'irai m'agenouiller, comme dans une église, dans la chambre de la [morte; » eh bien! je n'ai pas osé. Son regard m'a rendue muette! Il est effrayant, ce regard !

— Si tu n'es pas plus à la réplique que cela.,. Une comédienne! Allons! Le mieux est de donner deux ou trois louis au matelot qui sert de portier. Mais après tout, entrer ou ne pas entrer, qu'est-ce que ça te fait? dit Monteclair.

— Si ça ne me faisait rien, je ne serais pas venue avenue Montaigne. Je voudrais la voir, moi, cette chambre ! Ça m'attire !

— Et pourquoi aujourd'hui plutôt qu'hier? Il y a déjà beaux jours que c'est passé. Histoire ancienne!

— Pas tant que ça, dit Angèle d'un ton étrange. J'en ai encore rêvé celte nuit!

— Un cauchemar, alors? fit Monteclair en riant.

Mauvaise digestion, voilà tout. Et puis, tu as bien besoin de te bourrer la tête de ces souvenirs. Visiter la chambre ! Et après ? Un tour au Bois, cela vaut mieux. Ça calme les ^nerfs. Allons !

Il avait pris le bras d'Angèle Ferrand, et la menant à la voiture qui attendait, il s'effaça légèrement pour laisser passer la jeune femme, puis, montant à son tour, le pied posé sur le marchepied :

— Au Bois! dit-il au cocher. Jusqu'à la cascade! Et, s'asseyant à côté de la comédienne :

— Nous déjeunerons là, si tu veux, et, au retour, il n'y aura pas plus de diables bleus dans ta cervelle que de verrues sur ta jolie main.

— Tu as toujours des comparaisons, toi !.. . dit Angèle en haussant les épaules. Enfin, soit, allons au Bois.

Elle se pencha pour regarder encore la maison vide, pleine de silence, devant laquelle la voiture passait au galop. Puis, haussant rapidement les épaules, comme tout à rhéure, elle s'enfonça sur les coussins et posa sa tête charmante sur la robuste épaule de Monteclair.

— Voyons, dit-elle, raconte-moi quelque chose, toi, des cancans, des scandales, ce que tu voudras; mais désennuie-moi. Je m^ennuie, je m'ennuie, ah! je m'ennuie! C'est comme un cancer, cet ennui-là!...

Et ses yeux profonds, ses yeux bleus un peu hagards semblaient chercher à l'horizon quelque chose d'invisible et de nouveau.

— Veux-tu que je te dise? répondit Monteclair d'une voix un peu dure, tu aimes toujours M. de Salviac, toi !

— Robert I... cette bêtise 1 répondit Angèle.

— Alors qui aimes-tu?

— Toi!

— Et tu me dis que Pennui te ronge ?

— Aussi c'est pour ça que je vais avec toi pour le chasser, l'ennui.

— Vraiment?

— Vraiment.

— Tant mieux, répondit Monteclair, car il me semblait que tu n'étais plus la même avec moi, et que tu pensais à quelqu'un...

— A qui cela?*

— Le sais-Je?

— A Famiral, peut-être?

— Peut-être à l'amiral!

Angèle continuait de fixer ses prunelles bleues sur quelque invisible horizon.

— L'amiral est en effet très-digne d'être aimé, ditelle lentement et d'une voix profonde. Je suis une fille perdue, une baladine, une saltimbanque sans talent, comme dit Thibouville quand je ne répète pas bien ses leçons; c'est vrai, je suis déclassée et tombée, mais il me semble que, moi, si je m'étais appelée la comtesse de Reynièreet si l'amiral m'avait aimée...

— Eh bien ?

— Eh bien I je serais encore vivante, parce que je ne l'aurais pas trahi et que je l'aurais adoré ! Voilà !

Monteclair eut un rire nerveux, railleur et mécontent*

-^ Si j'étais jaloux pourtant? dit-il.

— Quoil jaloux? Comment! jaloux?

— Tu parles de M. de Reynière comme tu ne parles pas d'Armand Duval quand tu joues la Dame aux Camélias.

— C'est que ça m'est si égal. Armand Duval!... Tandis que...

— Tandis que lui !... Ah î Angèle ! dit Monteclair furieux.

Elle posa ses petites mains gantées sur l'épaule du jeune homme et, approchant des oreilles de Monteclair ses lèvres minces, délicieusement arquées, et ter* ribles :

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— Tu es bête, va, Henry, dit-elle, as-tu donc è^ craindre que quelqu'un m'enlève à toi? Pas plus que je ne redoute qu'une femme ne t'arrache à moi ! Tu irais à une autre, que tu me reviendrais comme le chien' à sa niche. Et moi, je puis admirer un autre, me dire, comme en songeant à l'amiral : Celui-là est un homme ! Mais à toi, je suis rivée, attachée mieux qu'avec un bracelet de fer. Ma vie t'appartient et je te tiens dans cette petite main-là I... C'est fini, nous sommes cadenassés l'un à l'autre, car il y a entre nous plus que de l'affection, il y a l'habitude, la peur et le mépris! Ne te fâche pas, tu sais comment je dis ça. C'est bon de pouvoir se livrer l'un à l'autre sans fausse pudeur et de se déshabiller moralement sans crainte de rougir de ses verrues, qu'on n'a pas toujours sur les mains, comme tu disais, mais qui parfois poussent au cœur, en pleine chair^^ il paraît... Va, va! voilà ce qui fait que je t'aime et t'aimerai toujours ! Tu es plus que mon amant, tu es ii\on complément. Tope là ! Ne t'inquiète ni de l'amiral, ni de personne. Entre nous, c'est à la vie, à la mort!

Elle changea de ton brusquement.

— Tiens ! dit-elle tout à coup, en apercevant Thibouville, son professeur de déclamation, qui se promenait, gesticulant, devant l'Arc de l'Étoile. Qu'est-ce qu'il fait ici> celui-là?... Toujours est-il que le hasard est excellent. Comme tu n'es pas bien en train ce matin, et que tu t'essayes à jouer les broyeurs de noir, Thibouville me distraira, lui. Emmenons-le déjeuner avec nous.

Et, se penchant vers le professeur, la voiture une fois arrêtée, Angèle Ferrand se mit à crier en forçant un peu la voix :

— - Thibouville ! Thibouville ! Venez I venez donc, Thibouville !

SiX>S

ANGELE FERRAND

Tout Paris connaissait le vieux Thibouville. An cien acteur de second ordre à la Comédie-Française après avoir quitté le théâtre un pçu par hasard, un pe par dégoût, il donnait depuis des années, comme Del sarte et Ricourt, — des leçons de récitation et d'ar dramatique. C'était un singulier homme, vivant d peu, content de tout, excepté de la pénurie d'artiste véritables et de ce qu'il appelait la décadence d théâtre. Sa vie matérielle, c'était sa vie intellectuelle J son existence, c'était son art. Fort indulgent en toute:^ ^ choses, très-peu porté à se poser en puritain dans 1^: ^ mondes divers et souvent frelatés qu'il était bien fore: ^ de traverser, Thibouville ne devenait implacable qii. ^ lorsqu'il s'agissait de ce qu'il nommait le beau. Il 3" avait un peu du neveu de Rameau chez ce bohème dt c l'art dramatique, insoucieux de sa propre existence; profondément préoccupé, au contraire, de l'avenir A ^ théâtre, cherchant à faire jaillir la moindre étincelle cie talent chez ses élèves, et suivant avec anxiété, pixîs avec désespoir, les concours du Conservatoire pour }' découvrir une étoile qu'il ne trouvait jamais.

Thibouville était surtout le professeur des femmes

ANGÈLE FERRAND. Il3

qui désiraient monter sur les planches. A côté de renseignement officiel du faubourg Poissonnière, il pronenait à travers Paris et logeait dans un petit appartenent fort modeste un enseignement officieux qui, ivec une place de lecteur remplie, le matin, chez un îrince de la finance, lui donnait de quoi vivre discrètement. Mais Thibouville ne tenait pas à vivre en labab. Il eût volontiers déjeuné — et de bon appétit — d'une tirade de Corneille avec la perspective de îouper d'une scène de Molière.

Depuis assez longtemps déjà, Angèle Ferrand prenait des leçons de Thibouville. Il trouvait en elle une nature distinguée et une intelligence rare, mais il se leurtait, en même temps, à il ne savait quelle froideur Strange qui, sur la scène, paralysait complètement la comédienne et lui donnait l'aspect admirable et glacial J'une belle statue.

— Anime-toi donc, Galathée! lui criait souvent, en frappant du pied, Thibouville, qui pendant'seTs leçons et durant les répétitions, tutoyait généralement ses élèves, quitte à oublier le tutoiement en rentrant dans la vie réelle.

Angèle l'aimait d'ailleurs beaucoup, cet homme, qui savait lui dire quelquefois, avec une fureur de prophète indigné, des vérités dures, tandis que tous les autres ne l'entouraient et ne l'accablaient que de protestations banales et de. fadeurs déjà entendues. L'artiste, le grand prêtre d'un art que Thibouville avait, disait-on, assez médiocrement pratiqué jadis, mais qu'il honorait avec une foi de martyr, et qu'il voulait qu'on respectât comme ce qu'il y a de plus sacré au monde, s'imposait avec le professeur d'une façon puissante. Quelquefois, lorsque Angèle Ferrand répétait avec une insouciance trop grande et frappait de glace quelque tirade cornélienne , Thibouville , emporté , outragé dans son culte, la saisissait par le poignet et

lui disait de sa voix de basse un peu enrouée oîi les r vibraient admirablement par habitude :

— Mais, qu'est-ce que c'est qu'une meringue à la crème comme ça? Est-ce que tu es aussi froide avec un amant? Et pourtant, vive Dieu! tu peux chercher, tu n*en trouveras pas des amants qui vaillent Corneille î

Lorsqu'il eut entendu et reconnu la voix d'Angèle, l'appelant par la portière du coupé, Thibouville s'avança vers la voiture et monta, sans plus de cérémonie, s'asseoir sur le strapontin, en face de la jeune femme et de Monteclair.

-r- Et d'oîi venez-vous, mon maître? lui demanda son élève en souriant.

— Ne m'en parlez pas, je sors de chez Sîchel Oppermann. Vous savez que je suis son lecteur attitré. Je lui récite tous les journaux chaque matin. Les feuilletons surtout, les nouvelles de théâtres. Quand Gautier vivait, c'était un plaisir de traduire ce feu d'artifice I Maintenant, sauf trois ou quatre exceptions, il n'y a plus que des reporters. Mais encore me parlent-ils de ce que j'aime. Ce matin, il paraît qu'il y a des points noirs, comme disait l'autre, du côté de l'Orient, et Oppermanrl, au lieu d'écouter le feuilleton dramatique, m'a réclamé : « Non ! non! iQpulletin vinancier! » Comprenez- vous ça, le bulletin financier ?... Avoir joué le vieil Horace, Burrhus, Alceste, Othello, donné la réplique à Beauvallet dans les Bur graves, et finir par déclamer des poésies comme celle-ci : « La petite Bourse a été fort agitée. Le courant est pessimiste. Les recettes générales continuent à vendre du 3 o/o, etc..» Et l'Italien, et les Consolidés anglais, et la Banque Ottomane I Un tas de valeurs que je ne connais pasi Je lisais ça comme j'aurais joué Shakspeare, moi I Et- Sichel Oppermann de répondre : « Très-indéressant, trèS'indéressant I » Ah I si ce n'était le morceau de^

ANGÈLE FERRAND. Il5

pain que je trouve là tout cuit, comme j'enverrais promener le financier pour m'en tenir à mes poètes! •

— Bah ! ils se comprennent entre eux ! fit Monteclair.

Thibouville, encore énervé, s'agitait sur son strapontin comme tout à l'heure devant l'Arc de Triomphe.

— Etes-vous bien là, Thibouville? dit Angèle.

— Fort bien. D'ailleurs je ne suis pas gros!

Thibouville, en effet, le visage en lame de couteau,

le dos voûté, très-maigre et très-grand, les joues blêmes, ridées, la lèvre inférieure pendante, à la fois mélancolique et railleuse, les membres osseux, ce Thibouville, agité, fiévreux, se dépensant en gestes télégraphiques et en tirades irritées, avait dans toute sa personne quelque chose de décharné et presque de maladif. Vêtu proprement, mais d'une redingote et d'un pantalon coupés à la vieille mode, il posait sur ses cheveux longs et grisonnants un chapeau légèrement roussi et dont les coups de fer ne dissimulaient pas tout à fait les cassures, un de ces chapeaux bossues et sacrifiés qui ne craignent ni les averses ni les horions. Oh eût volontiers pris ce pâle Thibouville pour un convalescent aspirant l'air frais, n'eût été l'énergie qui flambait clans ses yeux noirs et cette étonnante rapidité de mouvements, cette volubilité de paroles qui, dès qu'il s'agissait de théâtre et d'art, éclataient, s'échappaient «ivec des écumes de torrent débordé, de toute sa personne émaciée et blafarde.

Thibouville connaissait fort bien Monteclair qu'il ^vait, plus d'une fois, rencontré chez Angèle Ferrand ^t qui avait même conduit Angèle au quatrième étage iiabitépar le professeur de déclamation, rue des Petites- 3Ecuries. Sur Monteclair, pas plus que sur tout autre i ndividu dont il pouvait faire la connaissance chez ses élèves, Thibouville n'avait d'opinion arrêtée. Il se heurtait volontiers à ces personnages divers sans se

1 l6 LA MAISON VIDE.

donner la peine de les étudier. Il connaissait à fond Hamlet, Oreste, Ruy-Blas, Hernani — ses amis immortels — • mais il ignorait les passants. Ce qui lui importait encore, c'était d'analyser le caractère et le tempérament des élèves qui lui demandaient ses conseils. Monteclair eût voulu se destiner au théâtre que Thibouville eût aussitôt classé le jeune homme dans une catégorie toute faite — parmi les jeunes premiers ou les raisonneurs; — mais Monteclair n'étant pour lui qu'un a accessoire » vivant, une manière de figurant^ un choriste de la vie, le professeur lui souriait, le saluait, échangeait avec lui, de temps à autre, quelques banalités, et ne s'en inquiétait guère.

— Vous déjeunez avec nous, Thibouville? dit Angèle, quand le professeur eut donné libre cours à sa bile et maudit le bulletin financier de Sichel Oppermann...

— Très-volontiers. Et c'est au Bois que vous déjeunez?

— A la ^Cascade. Par ces premiers beaux temps, c'est charmant; on y est seul et Ton peut causer.

— Nous pourrons même y répéter le songe d^Athalie, fit Thibouville en riant, et s'il n'y a personne, nous nous croirons à l'Odéon, du temps de Lireux. Voyons, le tenons-nous bien^ ce songe-là?

— Pas trop, dit Angèle en hochant la tête.

— Piochez, piochez ferme ! Ah ! si j'avais seulement parmi mes élèves *^troîs filles douées comme vous, je répondrais du salut de l'art dramatique. Mais je n'en connais qu'une, c'est vous, et, au lieu de plonger en plein répertoire; ahl ouichel vous faites du théâtre un passe-temps ; vous n'y mettez ni votre cœur, ni vos nerfs. Vous jouez comme une savate. On dirait que ça vous ennuie!

— Ça ne m'amuse pas toujours, répondit lentement Angèle en fronçant ses jolies lèvres

ANdÈLE FERRAND. llj

Thibouville tressauta sur son strapontin et ses maigres épaules semblèrent vouloir trouer sa redingote et saillir jusqu'à ses oreilles :

— Est-il possible d'entendre des choses comme ça ? dit-il. Ça a ne m'amuse pas toujours! » Alors, pourquoi montez- vous*sur les planches, dites? Les planches, mais c'est plus qu'amusant, sarpejeu! c'est vivant, c'est brûlant, c'est grisant! Ça ne vous amuse pas toujours?... Moi, ça me plaisait toujours et tant et si bien que j'ai dû les quitter comme on quitterait un pays torride ; littéralement, ça me tuait; je me brûlais le sang et me cassais les nerfs à ce métier-là ! Et ça m'amusait! ah ! ça m'amusait! Si ça ne t'amuse pas, ma fille, dit-il en reprenant, avec une certaine brusquerie, le tutoiement d'usage, alors^ inutile de continuer; résilie ton engagement, congédie Thibouville et va aux eaux faire la sieste. T'as pas l'allumette sacrée qui fait tout flamber. Ah! Dieu de Dieu, est-il possible! Être au théâtre et ne pas sentir tout ce qu'il y a là d'enivrement, de passion et de plaisir ! Ça ne te réchauffe donc pas les doigts, le rôle que tu tiens et que tu étudies?... Ça ne te monte pas à la tête, l'odeur de ta loge et des coulisses? Tout ce monde, toutes ces lumières, tout ce bruit, ça ne te fait pas quelquefois te demander si ce n'est pas la vie ordinaire qui est le rêve (et un vilain rêve !) et le théâtre qui est la vraie vie?

— Non, dit Angèle.

— Ah 1 figurantes que vous êtes ! Vous êtes toutes les mêmes, tenez! s'écria Thibouville, que Monteclair regardait en souriant, et que la jeune femme écoulait avec une volupté étrange, comme si elle eût été avide de reproches, affamée d'injures. Des comédiennes, vous! allons donc! Des femmes qui promènent leurs toilettes sur les planches, qui posent devant le public comme les modèles devant les peintres! Des figures de cire! des poupées! tout ce que vous voudrez! Mais des

artistes! mais des comédiennes ! Ahl bien oui !... J'en ai connu, moi, des comédiennes, et des vraies. Une Dorval, qui se crevait pour rendre la douleur d'une malheureuse à qui l'on prend son enfant. Elle comprenait, celle-là, elle sentait, elle palpitait. Et se tuer chaque soir, tu crois que ça lui semblait pénible? Je vais te dire une chose : ça l'amusait. Car tout ce qu'on aime, tout ce qui vous attire, tout ce qui est vraiment votre vie, celle pour laquelle on est né, ça amuse, voistu, ma. fille, et ça vous fait tout oublier ; les amourettes et les ennuis, tout, tu entends, tout! Mais, si tu bâilles à l'idée d'entrer en scène, si tu ne sens pas dans tes veines le frémissement de la bataille avec le lustre pour soleil, bonsoir! tu peux jeter par la fenêtre tes rôles de tragédie. Tu peux renoncer au drame, ma petite Angèle. Tu as de la voix, tu chantes bien : — joue Topérette. Débute aux Bouffes. Il n'y faut ni cœur, ni âme. En ce cas, c'est ton affaire! Q.ui sait? tu seras peut-être une grande artiste du petit art. Mais le grand, mais le vrai, mais le seul, si tu ne lui donnes pas tout ton cerveau et la chair de ta chair, alors, good morning! fini, ma fille, ça t'est défendu !

Angèle Ferrand éprouvait à s'entendre fustiger ainsi des frissons de cavale rétive sous la main de fer d'un maître écuyer. Elle souriait aux colères de Thibouville, à ses catilinaires où se mêlait à une certaine phraséologie classique l'argot des coulisses et du boulevard. Altérée de franchise brutale, elle trouvait un plaisir bizarre à recevoir en plein visage les insolents reproches de ce bohème convaincu, comme pendant un orage elle eût présenté son front et ses lèvres assoiffées aux gouttes d'eau chargées de soufre.

Monteclair, au contraire, fronçait le sourcil et semblait mordiller d'un air de méchante humeur la pomme d'écaillé de sa canne.

— Je m'étonne, dit-il d*un ton sec, lorsque Thibou-

ville eut fini, que vous n'ayez pas, en votre temps, fait fureur à la Comédie-Française! Quand on a de si belles théories, on les met en pratique.

— Pas toujours facile, dit Thibou ville, en s'accompagnant d'un petit sifflement railleur. Et puis, j'ai une santé stupide, une voix que la laryngite accroche à toute, sortie de théâtre et à chaque coin de rue. Écoutez ça : heu ! heu I Pas de physique. Rien. Une lame solide et un fourreau ridicule. Alors, quoi, j'ai choisi le professorat et je me suis dit : ^ Puisque -tu ne peux être un grand artiste, mon petit Thibou ville, apprends aux autres comment on grandit !» Et voilà. J'oublie un peu qu'on ne m'applaudit plus quand j'entends applaudir mes élèves par hasard... Chacun son goût, je suppose !

— Et combien avez-vous formé de grands artistes? dit Monteclair en imitant les vibrations de Thibouville.

— Pas un ! pas un !

Monteclair souriait.

— Oh ! si vous croyez que c'est aussi commun que les petits pois, les vrais artistes ! Il y en a trois ou quatre par siècle, et c'est beaucoup. On ne vend par les phénix à la douzaine, comme les alouettes, et vous n'avez jamais vu, je suppose, ramasser des diamants â Ja pelle !

Le coupé filait rapidement vers la porte du Bois, suivant la grande avenue où quelques rares cavaliers, à droite^ au milieu de l'allée sablée, faisaient envoler en galopant les moineaux qui jouaient, comme en juillet, dans le sable lentement réchauffé par un soleil déjà tiède. Cette journée de printemps, à peine éveillée, s'annonçait peu à peu comme un beau temps d'été. Paris a de ces capricieuses erreurs de saison.

Thibouville regardait les blanches maisons entre les arbres sans feuilles, mais déjà estompés de vert ; et Ces liôtels coquets, ces tourelles, ces toits d'ardoises, les af-

fiches gigantesques qui couvraient parfois les palissades de planches ou des murs entiers, l'amusaient. En approchant des fortifications, dont l'herbe jaune et pelée ressemblait, sur les pentes géométriques, à du velours usé, le pauvre homme dit naïvement, avec l'impression ravie d'un voyageur qui revoit un coin de terre autrefois visité :

— : Tiens ! c'est drôle, je ne suis pas venu là depuis six ans bientôt. Le Bois, c^est Je quartier de mes élèves, ce n'est pas le mieni J'aime mieux Vincennes ou Nogent, les canotiers de la Marne ! Voilà pourtant où j'ai passé déguisé en guerrier, dit-il à Angèle Ferrand pendant que le coupé franchissait la grille. Oui, en janvier 7 1 . Le sac sur le dos et trois livres de boue à chaque semelle. Je pouvais figurer parmi \ts pantouflards , j'avais cinquante ans moins deux mois. Mais, ma foi non, je n'ai jamais aimé jouer les doublures. Je m'étais donc mis dans les premiers rôles : — les compagnies de marche. En vedette^ quoi ! Vous rappelez-vous que nous nous sommes vus à Champigny, monsieur Monteclair?

— Non.

— Moi, je m'en souviens bien. Vous étiez à cheval, avec un uniforme un peu chic, il fallait voir ! Beau cavalier, messeigneurs! Votre escadron d'éclaireurs a d'ailleurs crânement donné. Je regrette que tu n'aies pas vu Monteclair le sabre au côté, Angèle, tu l'aurais adoré!

— Oh ! dit-elle avec un sourire profond, bizarre et inquiétant, en regardant Monteclair, je l'adore sans ça! Mais ce que je regrette plus que cela, moi, c'est de n'avoir pu m'enfermer à temps derrière ces talus et d'avoir passé ce triste hiver au bord de la mer, à lire les journaux, puis à les déchirer avec colère et à me dire : — Il a peut-être été tué aujourd'hui!

— //? qui il? fit Thibouville.

Monteclair fronça de nouveau les sourcils et fit cla-

quer sa langue contre son palais avec une expression de dépit qui amena un sourire nouveau sur les lèvres d'Angèle, et cette réponse accompagnée d*un petit soupir: '

— Quelqu'un pour qui je me serais peut-être parfaitement tuée alors, et que J'ai complètement oublié aujourd'hui. Ainsi va le monde!

— Il ne fait pas bon tomber dans ce sac aux oublis, ditMonteclair sèchement.

— Dans tous les cas, ce n'est pas à vous de m'adresser un tel reproche. S'il n'était pas oublié, vous ne seriez pas là !

— Très-bien dit, pensa Thibouville, en écoutant la . riposte nettement et fermement accentuée. Voilà le ton.

Ah! si elÏQ prononçait c8mme ça à la scène!

Il y eut un silence dans' le coupé, et Angèle regardait je paysage. A travers les troncs d'une teinte presque violacée des pins, elle apercevait le miroitement du Lac. Les arbres disparaissaient des deux côtés de la voiture, de robustes troncs de chêne que la ligne grêle d'un bouleau rayait, çà et là, d'un trait blanc. Le Bois était charmant, par ce temps attiédi. Près de la Cascade, les coteaux de Suresnes, les Tribunes des Courses, ks ailes du Moulin apparurent un moment, comme dans un panorama plein de lumière et d'air, puis le coupé s'arrêta devant le restaurant, et, tandis qu'un garçon en casquette de cuir galonnée d'or ouvrait la portière et tendait son bras à Angèle Ferrand, Monteclair descendait en se caressant la moustache et Thibouville secouait ses jambes engourdies durant le trajet.

La comédienne — Thibouville, plus sévère, ne lui eût certainement pas donné ce nom — se sentait aise ^^ respirer un peu, loin de son boudoir, de sa loge de théâtre, de ses cabarets d'habitude. Il n'y avait personne dans le Bois, personne dans ce restaurant. C'é-

tait comme une fuite loin de Paris, quelques heures de liberté en compagnie de ce Thibouville, dont le franc parler la divertissait en la fouaillant.

Elle entra, en fredonnant entre ses- dents un air à la mode, dans l'espèce de rotonde vitrée où les nappes blanches attendaient les convives, rares en cette saison, et tandis que Thibouville regardait le plancher de marqueterie, les dessins des murailles et le plafond de verre dépoli par où tombait la lumière, Angèle approcha ses petits pieds d'une bouche de fonte, ouverte dans le parquet, et les présenta à la chaleur du calorifère, coquettement, comme si elle eût voulu montrer à Thibouville l'exiguïté de ses bottines. Elle n'en était point cependant à jouer les couettes avec son professeur. C'eût été peine perdue. En fait de marivaudage, Thibouville ne connaissait que Marivaux.

Thibouville éprouvait d'ailleurs une sensation de bien-être à s'asseoir devant une table bien servie et à étaler sur ses genoux une serviette aux plissures franches, un linge blanc qui donnait sous les doigts une impression de fraîcheur. Et puis il se sentait à l'aise avec Angèle Ferrand. Cette jolie fille était de son monde et Monteclair aussi. Il pouvait se livrer et déblatérer avec eux tout à son gré. Il regardait Angèle rompant le pain de ses jolis doigts, cassant gracieusement une patte d'écreyisse et tournant autour d'elle ses yeux bleus. Monteclair parlait peu et semblait légèrement sombre. Angèle, au contraire, s'efforçait de s'égayer, et comme si elle avait quelque pensée triste à oublier, de s'exciter à des plaisanteries qui finissaient par un petit rire nerveux et qui sonnait faux.

— C'est charmant ici, disait-elle. On se croirait à cent lieues de Paris!

-^ A Vichy, peut-être I fit Monteclair d'un ton ««^ et un peu narquois.

— Pourquoi à Vichy ? Il n'y a rien qui ressemble à Vichy, rien qui le rappelle, dit-elle.

— Il y aurait Tamiral, s'il était là.

Angèle haussa les épaules et regarda Monteclair sans répondre. Est-ce que Monteclair qui, depuis l'avenue Montaigne, n'avait pas prononcé le nom de M. de Reynière, allait tout à coup, comme cela, s'aviser d'être jaloux ?

Elle ne répondit même pas à cette allusion ou à cette attaque du jeune homme et elle continua à regarder les arbres du dehors, la pelouse, le bout de rocher factice qu'on apercevait sous les chênes, les vases blancs entre les troncs d'arbres et les verres de bec de gaz en forme de boules, éclairant, les soirs d'été, les bosquets désertés maintenant. Sur le sable gris des allées apparaissait parfois quelque voiture, le gilet rouge d'un cocher, la silhouette d'un passant et l'on n'entendait rien que le sourd murmure de la Cascade qu'on ne voyait pas ou le bruit du sabot d'un cheval sur la terre durcie de l'avenue.

Ce coin de paysage parisien, aperçu à travers la rotonde vitrée, se reflétait dans les glaces, où Angèle regardait les branches encore nues, les troncs goudronnés, comme si l'eau noire de quelque inondation eût laissé là sa trace, les ombres portées sur le sable jaune des allées, et il y avait une poésie de renouveau dans ces verts tendres déjà visibles et dans ce lambeau de ciel bleu qui souriait entre les branchages des acacias encore noircis par les pluies d'hiver.

Depuis que Monte.ciair avait parlé de l'amiral, Angèle ne riait plus, n'essayait plus même de feindre une gaieté qu'elle n'avait pas, et fronçait maintenant ses beau^c sourcils noirs.

L'expression assombrie de ce visage frappa Thibouville, qui, tout en versant de l'eau de Saint-Galmier dans uii verre de Saint-Julieti, sMcria :

— Ah! bravo! Ah! si f avais ces sourcils-là pour jouer Phèdre!

— Je ne jouerai jamais Phèdre, répondit Angèle avec humeur, et je suis destinée à remplir, comme je le fais, des rôles à toilettes dans les comédies du Gymnase ou du Vaudeville! Je joue pour les lorgnettes, voilà !

— Parce que lu joues pour les autres. Joue pour toi, tu verras! Quand je te dis que tu es douée, ce qu'on appelle douée...

— Ah ! bah! le théâtre s'en va, vous le dites vousmême, Thibou ville!

— Raison de plus pour essayer de le retenir ! Tiens, il m'arrive une chose curieuse... Vous savez, dit Thibouville en s'adressant tantôt à Monteclair et tantôt à Angèlç, qi^e « le chic » pour les femmes du monde est aujouïjd'huf de réciter des vers. La plupart sont faites pour ça comme moi pour être pape, mais c'est la mode, rien à dire! On est dans un salon, on ouvre le bec, oa récite le Vase brisé, et le public applaudit. Il applaudit tout, le public. Eh bien ! l'autre jour, j'ai été mandé chez une dame qui veut prendre des leçons de Thibouville (il parlait volontiers de lui-même, mais sans infatuation, tout naturellement, à la troisième personne). C'est M"* Lehidec de Grandier. Jolie, intelligente, une vraie Parisienne. Mais pas plus comédienne que cette fourchette, tenez! Je vais lui donner des leçons. Autant vaut semer du blé sur du marbre. Seulement, il y avait là, chez elle, une jeune fille... Ahl si celle-là voulait monter sur les planches!... Des yeux grands comme ça, une tête tragique, une voix superbe, un physique de grand premier rôle. Pauvre avec ça! En voilà une qui est née, de pied en cap. artiste et jusqu'aux ongles.

— Le sait-elle?

— Elle ne s'en doute pas. C'est une bourgeoise, voilà le malheur. Je lui dirais : « Voulez-vous que je

fasse de vous, en deux ans, la première actrice de Paris? » Elle me prendrait pour le diable, — Thibouville-Méphisto : Vade rétro !

— Elle est donc bête ? fit Angèle.

— Non pas. Tout ça dépend de l'éducation. Cest la nièce d'un savant qui m'a même l'air d'un drôle de savant. Un homme qui, paraît-il, passe son temps à fabriquer dts poulets à deux têtes, le docteur Urbain Trézel.

Dans les yeux bleus d'Angèle Ferrand, un rapide éclair passa comme une traînée de lumière livide, et ses lèvres laissèrent lentement tomber ces mots, d'un ton bizarre :

— C'est fort étrange ! Mais je la connais votre grande artiste ignorée !

— Je n'ai pas dit que ce fût une grande artiste, reprit Thibouville, j'ai dit qu'elle a l'étoffe et le physique d'une véritable...

— Est-ce qu'elle ne s'appelle pas Valentine? interrompit Angèle Ferrand.

— Si fait, Valentine Trézel,

■^ Eh bien, comme on se rencontre ! C'est une camarade de pension à moi I ^ A vous ? demanda Monteclair.

— Parfaitement.

— Mais elle est charmante cette demoiselle Trézel ! s'écria Monteclair dont la voix prit une singulière expression d'admiration très-vive.

— Vous dites cela comme si ça vous étonnait ! fit Angèle. Est-ce parce que Valentine Trézel a grandi à côté de moi que ce charme vous surprend?

— Vous me prêtez là. une pensée mauvaise et bête, répondit Monteclair. Jie veux simplement dire que j'ai vu par hasard M"® Trézel, spectatrice comme moi, dans un concert de charité, où je m'ennuyais profon- ^lément. Son oncle, le docteur, qui est fort bavard.

m'a adressé la parole. Nous avons causé, et, oubliant les romances chantées et les morceaux de piano exécutés — comme si les auditeurs eussent été les condamnés, — j'ai trouvé M"* Trézel tout à fait exquise. Jolie d*abord, intelligente ensuite, quoiqu'elle ait fort peu parlé. Une vraie femme.

— Une Pauline, une Emilie, une dofia Sol ! s'écria Thibouville.

— Il sera dit, fit Angèle, la lèvre arquée par un étrange rictus, que cette Valentine et moi, nous nous rencontrerons toujours sur le même chemin. Est-ce qu'il n'y a pas une fable de La Fontaine où il est question de deux chèvres qui se heurtent sur un pont?...

— Et qui ne veulent, ni l'une ni l'autre, céder le passage.

— Livre XII, fable IV, répondit Thibouville, récitant en prenant le ton du professeîir de diction :

Faute de reculer, leur chute fut commune :

Toutes deux tombèrent dans Teau.

— Cet accident n'est pas nouveau Dans le chemin de la fortune !

— La fable n'a pas toujours raison, dit Angèle Ferrand avec une certaine amertume. En fait de chute, je n'en connais qu'une, la mienne ! Bah ! tant pis pour moi! A qui la faute?

— Je croyais, dit Monteclair, railleur, que nous étions venus ici pour nous divertir !

— Et vous dites que Valentine Trézel ferait une artiste, Thibouville? demanda la comédienne, comme si elle n'avait pas entendu ce que venait de dire son amant.

— Une artiste de premier ordre. Elle a la ligne.

— Seulement, fit Monteclair, elle préfère être une honnête femme.

— Elle n'est pas dégoûtée ! dit Angèle. Pourtant, je vous remercie, Henry, de me rappeler, de temps à autre, la différence qu'il y a entre une femme honnête et moi. Ça me flatte. Et c'est bien à vous, qui êtes de principes si sévères, de me rappeler cela I • — Je ne suis pas sévère, répondit Monteclair, légèrement pâle et qui sentait que ses derniers mots, un peu trop irréfléchis, avaient en efifet dû blesser la comédienne. Vous savez, au contraire, quelle est ma règle de conduite : Vivre gaiement et mourir proprement !

— Vivre gaiement, c'est facile à dire! s'écria en riant Thibou ville, un peu égayé par la Chartreuse, jaune comme la fleur bouton d'or, qu'il dégustait à petites gorgées.

— Mourir proprement, c'est parfois plus difficile à faire, ajouta Angèle, dont l'œil devenait profond comme certains ciels d'été, chargés d'électricité et étouffants.

Monteclair, à son tour, feignit de n'avoir pas entendu; il regardait, du côté de l'allée qui mène au terrain des courses, deux cavaliers débouchant du Bois au trot de leurs chevaux et qui se rapprochaient du restaurant, un petit chapeau de feutre sur la tête, des gants anglais aux mains et des bottes aux mollets.

— Tiens, c'est Boispréaux, dit-il, peut-être pour détourner la conversation ou la laisser tomber là. Boispréaux et Rongère !

■^J'espère que vous n'allez pas les amener là? fit Angèle. .

^ Qu'est-ce que c'est que Boispréaux? demanda it*^T Thibouville. Est-ce Gauvain de Boispréaux, le démtoi puté?

^^■| -^ Oui, Léon de Rongère et lui représentent l'ordre ^Versailles. C'est pour cela qu'ils s'y agitent si éper- S^ 1 dûment, poussent des clameurs si fortes et ont rendu ^ I à peu près sourd le vieux Clérambourg, qui est bien

forcé de les avoir pour voisins, puisqu'il les a pour collègues et qu'il est de leur parti.

— Allons! dit Monteclair, je vois, chère amie, que vous allez encore parler politique!

— Dieu m'en garde. Mais j'ai bien le droit, je pense, de trouver vos amis un peu bruyants et de vou's prier de ne pas les inviter.

— A s'asseoir à vos côtés ? C'est cruel. D'ailleurs, voyez. Ils n'entrent pas. Boispréaux a tout simplement décroché son éperon, et il demande un bout de fil à un garçon pour le rattacher. Et Rongère ne descend même pas de cheval. Je vais leur serrer la main. Vous permettez?

— Comment donc !

Monteclair se leva et Angèle le suivit des yeux en hochant la tête, tandis que le jeune homme s'avançait au dehors vers M. de Rongère, qui poussait en l'apercevant un cri joyeux, — un cri de viveur découvrant un boute-en-train, — et faisait redresser Boispréaux courbé sur son éperon, le haut du pied sur une chaise.

Une conversation, dont Angèle et Thibouville n'apercevaient que la pantomime, s'engagea entre ces trois hommes, et bientôt Monteclair, Boispréaux et Rongère, devisant et riant, se mirent à aller et venir devant la rotonde en causant, tandis que le valet à casquette galonnée tenait leurs chevaux par la bride.

Machinalement, Thibouville suivait le regard vaguement rêveur et comme lassé qu'Angèle Ferrand fixait sur Monteclair, et il cherchait à deviner, par l'attitude de la jeune femme accoudée et par l'expression de ses yeux songeurs, les pensées qui s'agitaient sous ces cheveux blonds et soyeux, à reflets d'épis mûrs.

— Sais-tu, dit-il, qu'à un lever du rideau où l'on te verrait comme ça accoudée, ça ferait un rude effet, m^ petite?

AN6ÈLE FfiRRAND. I29

— Pourquoi ? demanda Angèle comme si la question venait de la réveiller brusquement.

— Parce que, posée comme tu Tes, tu as l'air d'attendre quelqu'un ou de pleurer sur quelque chose. La main, le coude, les yeux, c'est superbe. Ça intéresserait tout de suite.

^ Ah ! bah ?. . . fit Angèle.

— Il n'y a pas de : ah! bah! je te le dis et te le redis, ma fille. Mets donc un peu de tes douleurs — si tu en as, — de ta vie, de tes amours, de toi-même, en un mot, dans tes rôles, et tu m'en donneras des nouvelles. T'as un crâne avenir, si tu veux !

— Un aussi bel avenir que M"* Valentine Trézel ? demanda la comédienne avec l'éclair de tout à l'heure dans les prunelles.

— Certainement, dit Thibouville. Mais tu ne veux pas, voilà le hic!.,. T'as donc jamais éprouvé quoi que ce soit au monde que tu puisses exprimer comme tu l'as senti?

-Moi?

— Oui, toi.

Angèle Ferrand jeta à son professeur un regard de pitié, accompagné de ce terrible et inquiétant sourire qui relevait parfois sa lèvre mince, et elle dit, en tenant entre ses doigts un couteau à lame d'argent et en frappant à petit coups la nappe, otielle dessinait des croix :

— Vous ne connaissez pas ma vie, Thibouville. On en ferait un drame, vulgaire peut-être, banal, ressemblant à beaucoup d'autres, c'est possible, mais douloureux, ce qui est certain, pour la principale béroïne : — M"® Angèle Ferrand, fille majeure, ici présente !

Elle prenait à Thibouville lui-même ses façons de plaisanter, l'accent un peu amer de ses railleries, le ton boulevardier de sa causerie et de ses leçons.

l3o LA MAISON VIDE.

— Vous savez le refrain éternel des femmes tombées? a Je n'étais pas née pour une telle existence! » Vieille chanson, romance usée. J'aurais pourtant le droit de la chanter, moi ! Ce Monteclair, qui me faisait reluire tout à l'heure devant les yeux, comme une neige à laquelle il m'est défendu de toucher, la vertu des honnêtes femmes! Eh bien! quoi, j'ai été honnête aussi, très-honnête, ma foi, et, telle que je suis, j'ai peut-être encore des honnêtetés que d'autres n'ont pas. Ça me regarde.

— Est-ce que tu l'aimes, ton Monteclair ? demanda Thibouville, pour dire quelque chose, et en voyant que lu jeune femme, poursuivant comme en ellemême quelque idée, se taisait.

Elle releva la tête.

— Monteclair? Oui. Je Taime. Par habitude. Je ne l'aurais plus là, il me manquerait. Nous sommes bien accouplés. Une jolie paire! Seulement, ah I seulement, ce n'est pas avec lui que je rêvais de couler mes jours quand j'étais jeune fille et que dans ce cerveau-là il y avait tout un monde d'ambitions et d'espoirs. J'étais née riche, il paraît. Mon père était l'honneur même, avec une confiance bête dans l'honnêteté des autres. Il s'était associé, pour Pexploitation de je ne sais quelle fabrique de cristalleries ou de faïences, à un homme à la fois incapable et coquin. Et il se fiait à lui, si bien qu'il dut abandonner toute sa fortune pour éviter la faillite et payer même les dettes particulières de Pautre qui avait apporté ça dans le fonds social. On m'a raconté cela bien souvent. Mon père, donc, mourut sans un sou, moi toute petite. Maman... — je ne sais pas dire ce nom-là, je n'ose pas, c'est drôle I — ma mère, désolée de se voir sans fortune, n'avait pas survécu, et c'était sa mère à elle, maman Grivet, presque ruinée elle-même par son gendre, qui m'a élevée. Pauvre femme! Elle mangeait son mince capital, an-

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née par année, pour donner ce qu'on appelle une brillante éducation à sa petite-fille.

« Elle se répétait qu'avec une intelligence comme la mienne on pouvait devenir — c'est votre mot, Thibouville — une artiste. Ce qu'est une artiste, la chère et honnête maman Grivet l'ignorait; mais quoi! elle se disait que les métiers féminins ne donnent que des salaires insuffisants, et qu'on paye des prix fous les chanteuses et les comédiennes lorsqu'elles ont du talent. Et quanta avoir du talent, j'en aurais certainement! Il paraît que j'étais déjà jolie. Brune — vous javez que ces cheveux blonds ne sont pas à moi, Thitx)uville, oui, c'est une perruque — brune avec .des yeux bleus. Ma parole, je crois que les premiers mots que j'ai entendus de ma vie, c'est : « Mais voyez donc :omme elle est jolie, cette petite ! » On ne sait pas ce jue des banalités comme ça enfoncent de mauvaises pensées précoces dans une cervelle d'enfant. Mais, olieou non, je me rappelle fort bien, moi, que j'étais irascible, capricieuse, alternativement bonne et méchante. Pauvre bonne maman Grivet!. Que j'ai dû la torturer I Mais non, elle me trouvait parfaite. Elle se lisait : « Ce caractère se refera; c'est si jeune! »

« Nous habitions je ne sais trop où, du côté de la banlieue, au pied de la colline de Montmartre, une grande maison neuve, pleine de petits logements, et nos fenêtres donnaient à la fois sur un lambeau de rue et sur un tas de derrières de constructions nouvelles, avec des grands murs nus et des linges aux fenêtres. Je m'y Vois encore, tenez, Thibouville! Au bas de ma fe* nétre, à moi, un petit jardin, un de ces jardinets tristes et grands comme la main où les fleurs sont phthisiques et où, lorsqu'un papillon y vient, il s'en échappe bien vite, comme nous sortirions d'un cimetière. Puis, à gauche> un morceau de rue que j'ai si Souvent regardé en rêvant. Il y avait là, et sous mes

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yeux, la porte d'entrée d'une pension de jeunes gens, des petits, avec une inscription sur la muraille, que la grille d'entrée coupait en deux, et dont je n'ai jamais pu déchiffrer que cts mots tracés en grandes lettres noires... ion de jeunes gens. Ah! que j'ai passé de longues heures à regarder cela, ces lettres, cette grille, ce mur, et ces enfants de mon* âge qui entraient là et dont j'entendais les cris et les rires, moi prisonnière, aux heures de récréation! J'avais une raison et une tristesse, hélas! au-dessus de mon âge. Je me disais : « Il y a, parmi ces jeunes gens, des êtres qui seront des maris pour des jeunes filles comme toi, mais plus riches que toi , car tu es pauvre, et pas un -de ces enfants ne voudrait de toi, Angèle, quand l'âge d'homme sera venu. Ils seront les maris d'autres jeunes filles, de celles que tu rencontres à la pension, quand bonne maman Grivet t'y conduit. Ils épouseront Laure Guérin, Pauline Hardouin, Valentine Trézel, qui sont jolies et riches sans doute ; mais toi, non, pas toi! toi, tu es pauvre! »

« Et dans tous les romans que je lisais malgré bonne maman, il y avait des jeunes filles pauvres qui pleuraient, qu'on n'aimait pas et qui me ressemblaient. Et je songea'is : « C'est ton histoire. » Il faut vous dire qu'on m'avaitretiréede pension de bonne heure. Affaire d'économie. Et je regardais toujours ce mur blanc, cette grille et ces lettres fatidiques, épelées tant de fois : ...ion de jeunes gens. Le pan coupé de notre maison, faisant façade, m'empêchait de voir le commencement du mot institution. 11 y avait, dans un coin du jardin de cette institution, sous les marronniers, une espèce de kiosque recouvert de zinc avec un balcon extérieur comme un chalet suisse, et Dieu sait combien je l'ai regardé. Il était pour moi comme un prétexte à rêveries. L'été, il avait l'air de quelque petite mosquée comme j'en voyais sur les images, et, en le contem-

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plant, je me croyais transportée je ne savais où, au Caire, à Constantinople, loin de ce coin poudreux et tr'ste de banlieue parisienne. L'hiver, la neige, en le couvrant, lui donnait l'aspect d'une construction russe, et je voyageais par la pensée, là-bas, à travers les plaines blanches.

tt J^étais romanesque, je le sais bien. Mais je m'ennuyais tant ! Oh I les atroces bâillements, les lentes journées! Des après-midi d'été étouffantes, avec des ciels bêtement bleus, des murs atrocement blancs, et ce jardin aux feuilles jaunes, là-dessous I J'en étais réduite à considérer comme une joie la fête du maître de /pension, les soirs où l'on allumait huit à dix lanternes vénitiennes dans les arbres et où l'on tirait un feu d'artifice de douze francs, dont je ne voyais pas toujours les fusées. Je tuais mes journées à compter les omnibus qui passaient sur le morceau de rue qui se découpait là, entre deux maisons, à regarder la silhouette des buttes, là-haut, ou plutôt à me redire, à me répéter : « Institution de jeunes gens! .../ow de jeunes gens! Ils grandissent là, les maris que les autres auront et que tu n'auras pas, Angèle ! » Me voyant triste, inquiète de l'avenir, maman Grivet me disait : « Tu es pauvre, deviens artiste, l'art justifie tout et mène à tout. » Q.ui diable lui avait dit cela à la sainte femme? « Eh bien, quoi ! ajoutais-je alors, bonne maman a raison! Je m'affranchirai par moi-même, je me ferai mon existence moi-même! Je serai artiste! J'entrerai au Conservatoire, et bientôt... » Mais voilà, je m'ennuyais à travailler. Tout m'ennuyait. J'avais seize ans. On n'entre au Conservatoire qu'après un concours. — Je suis béte, c'est à vous que j'apprends ça! — Je ne £us pas même admise à faire partie des élèves, à m'asseoir dans une classe. Alors, dégoûtée, je ne savais à quelle folie me vouer ; bref, dans cette disposition d'esprit, lasse, amère et accablée, voilà que je rencontre un jeune

i^. LA MAISON VIDE.

homme venu à Paris pour étudier la médecine et qui, je ne sais pourquoi, — pour éviter les tentations du quartier latin, peut-être, — s'était établi là-haut, du côté de Montmartre. Vous me demandiez tout à l'heure si j'aime Monteclair, Thibouville? Je vous ai répondu oui, je ne sais trop pourquoi. Mais celui-là, ah! celuilà, je Tai adoré! Robert Weldon... oui, il s'appelait Robert, comme l'autre...

— L'autre? fit Thibouville.

— M. de Salviac, vous savez bien !

La comédienne reprit :

— C'est drôle, hein ? — Robert Weldon était né à la Louisiane, d'une mère française et qui était morte poitrinaire. Le père, d'ailleurs peu riche, s'était remarié là-bas. Robert était venu à Paris, le pays de sa mère, après avoir juré à la pauvre femme de se faire médecin. Elle redoutait, la malheureuse, de lui léguer le mal dont elle mourait, la phthisie, et Robert, brun, joli garçon, semblait taillé pour vivre cent ans. Il y avait pourtant ses yeux, de grands yeux noirs, doux et ardents, qui brûlaient parfois d'une flamme étrange. Mais ce n'était rien. Robert avait une petite somme d'argent à lui, nécessaire pour atteindre l'époque où il aurait du talent. Le talent ! Ça a de longues jambes, et on court parfois longtemps après, n'est-ce pas, Thibouville?

— Je rabâche, dit le professeur, mais encore une fois si tu jouais comme tu parles là, tu verrais Veffet!

— Ça vous intéresse donc, mon racontar?

— Beaucoup.

— C'est vrai, au fait, vous ne méconnaissez pas. Eh bien ! si Monteclair m'en laisse le temps, vous saurez le fond et le tréfond d'Angèle Ferrand. Une confession, quoi I... Et je ne vous demande pas de m'absoudre à la fin, ô mon père !

Elle riait, mais il y avait quelque chose de brisé et de tragique dans ce rire aux vibrations d'acier.

ANGÈLE FERRAND. l35

— Monteclair a l'air très-occupé avec ses députés, dit Thibouville en regardant au dehors.

— Eh bien ! me voilà donc rencontrant Robert Weldon. Et éprise!... Et affolée! Lui, songeant à m'épouser, moi, ne pensant qu'à Taimer, et à. être aimée! Une femme à la mer. Je ne songeais déjà plus à travailler mon art, — je parle comme vous, — et lui, Robert, oubliait étrangement sa médecine. Passionné, ne pensant qu'à moi, brûlant sa vie, la terrible maladie se développait sans qu'il s'en aperçût et sans que moi-même je visse autre chose dans ses yeux agrandis que son amour et son sourire. Ah ! les beaux rêves! les rêves fous! Il m'épouserait. Nous partirions. Nous irions dans son beau pays ensoleillé, là-bas. Et il me semblait que le kiosque environné de marronniers de la pension de jeunes gens se retrouverait dans la Louisiane, et que nous y vivrions tous deux, et y mourrions le même jour, dans longtemps, bien longtemps. Ma folie, — comment appeler autrement cet amour-là? — ma folie avait frappé au cœur bonne maman Grivet. Elle hochait la tête, médisant, sans autres reproches que ses larmes, pauvre vieille femme : — « Tu manqueras ta vie, Angèle ! Il n'y avait que le talent, les succès, le triomphe, qui pussent fournir un aliment à ton terrible caractère, si ardent. Que deviendras-tu, malheureuse fille ? Ah ! les enfants sans père ni mère, comme ça tourne! J'étais pourtant une bonne conseillère, Angèle, et je t'aimais bien! » Aujourd'hui, Thibouville, quand je songe que j^ai fait, moi, couler des larmes sur ces pauvres joues ridées, je me dis que tout ce qui m'arrivera de dur dans le monde, je l'aurai mérité!

— Voyons, voyons, dit Thibouville, n'exagérons rien...

— Oh! ce n'est pas que je cherche à vous attendrir, vous savez. Parce que je me repens de ça, ce n'est point une raison pour que je sois parfaite. Tudieu !

l36 LA MAISON VIDE.

monseigneur, ajouta-t-elle sur un ton de tragédie poussé au comique, je vous jure que j'ai fait pis !

— Ne pose donc pas à la Lucrèce Borgîa, répondit Thibouville. Joue les Desclée, et non les mam\elle Georges ? .

— Bref, ce Robert Weldon, je Talmais, reprit-elle. Et, comme il faut que je porte malheur à tous ceux que j'aime...

— Vrai? Alors déteste-moi un peu, fit Thibouville en repoussant la chartreuse et en se versant du kûmmel.

— ... Après quelques mois, Robert mourut. Ah ! Dieu! ce que j'ai pleuré ! J'étais insensée de désespoir. Je voulais me tuer. J'aurais dû me tuer. Ça serait fini, et bien fini. Mais à dix-huit ans, on a comme un ressaut instinctif et stupide devant la mort. Je n'avais pas un sou. Tout ce que possédait Robert était mangé. Il ne me restait que le peu de bijoux qu'il m'avait donnés. Je ba:{ardai tout ça, et quelques meubles avec, et j'achetai à Robert* un terrain à Montmartre, tout près de la petite chambre où nous avions vécu si heureux. Puis je fis placer là une pierre où je vais encore quelquefois m'agenouiller quand le passé revient me trotter par la tête. Ça vous étonne? Si Robert avait vécu, pourtant, je serais une honnête femme, moi aussi, comme votre Valentine Trézel!... Madame Weldon! Et ni vous, ni Monteclair, ni personne n'auriez connu Angèle Ferrand. Et personne n'y perdrait rien.

— Ah çà, mais...

— Laissez-moi continuer, Thibouville, puisque aussi bien ça me distrait, ces confidences ! Voyezvous ce médaillon? Oui, à mon coul II ne me quitte jamais. Je dis jamais ! Il y a là des cheveux de Robert Weldon, coupés sur sa tête refroidie et qui s'en iront en terre avec moi ! Quand il est mort : « Allons, me suis-

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je dit, avec lui ta jeunesse est morte et ta vie peutêtre? » Il me semblait que c'était une autre femme qui commençait à naître en moi. Aussitôt me voilà prise d'une véritable rage de travail, lisant, étudiant, dévorant tout. J'ai appris le grec, Th ibou ville. -4 A/ ;?Oî/r Vamourdu grec. Du grec, quelle douceur lYdÀ voulu apprendre l'hébreu. Je voulais m'assourdir, et, puisque j'étais une fille perdue, être du moins une fille différente des autres et supérieure aux autres! Et alors, à moi Paris! J'entrai au théâtre hardiment, ne sachant rien de ce qui est l'art ou le métier, mais ayant Paplomb de ma toilette et de ce qu'on appelle ma beauté ! Elle n'était plus là, la pauvre vieille grand'mère! Tant mieux. Mon luxe lui eût crevé le cœur et l'eût navrée ! Il me navre bien, moi, quelquefois! Rarement. Quand je redeviens bêtasse. De quoi me plaindrais-je? Tout me réussit à en pouffer de rire, au point de vue de l'argent.

— Le vil 'métal est quelque chose, dit Thibouville en riant. *

— Quand on a autre chose avec.

— Et quoi donc, gourmande?

— L'amour. Oui, oui, je sais, un mot bête! Mais le souvenir même de Robert Weldon ne m'empêche pas d'aimer encore et d'aimer en croyant toujours que, cette fois, le bonheur est là, et en me raccrochant à l'affection rencontrée comme un être qui se noie se cramponne à un arbre de la rive. Ah ! bien oui, la branche casse ! A l'eau, l'espoir! Dans cette vie de baladine et de fille qui est mon existence, si je joue à la Bourse, je gagne; si je mets, aux Courses, sur un cheval quelconque, il arrive premier et bat les autres de toute sa longueur. Un jour de Derby me rapporte de quoi nourrir pendant un an vingt familles. Bêtises du sort! Si je prends des actions, elles montent. Je trouverais, je parie, le moyen de jgagner à une loterie où il n'y

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aurait aucun lot» et Je dois être Téton nement et l'admiration de mon agent de change.

— C'est déjà quelque chose, diable ! fit le professeur.

— . Oh ! quand vous voudrez faire fortune, vous savez, mettez dans mon jeu, Thibouville!

— Dans votre jeu d*actrice, oui. L'autre ne me regarde pas, dit le pauvre homme.

— Eh bieni heureux au jeu... Le proverbe a raison. Je ne veux pas poser à la jettature, mais on jurerait, ma parole, que je porte malheur à mes amants. Cantenac me demande de souper avec lui la veille de son départ pour Wissembourg, en 70?... Accordé. Il part. A peine descendu du chemin de fer, une balle retend raide au coin d'un bois, dans les vignes. J'ai eu un caprice pour de Rivailles : il s'est pendu.

— T'avais pas serré la corde toi-même, n'est-il point vrai ?

— Non. Mais écoutez... Avant la guerre, Sabourey, l'acteur de l'Odéon, m'avait engagée pour donner à Rouen, et sur la côte normande, quelques représentalions. Une tournée d'été. Je devais jouer une ou deux comédies de notre répertoire de genre.

— Pacotille, petite bière, art de bibelot, du théâtre pour étagère, dit Thibouville avec dédain.

— Je pars avant la troupe, avec ma femme de chambre; et voilà que, tout près de Vernon, le train déraille. Je suis légèrement atteinte par un éclat de vitre au-dessus de l'œil, et un jeune homme, très-charmant garçon qui avait fait route avec nous, dans le même wagon, et dont l'air sombre et triste m'avait frappée, est, lui^ tout à fait blessé, presque grièvement.

— La jettature!

— On m'amène à l'hôtel, on le transporte en même temps à deux pas de moi, dans une chambre, et nous voilà installés, tnoi à peu près quitte pour la peur, lui

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presque en danger de mort. Ma foi, je télégraphie à Sabourey, je romps mon engagement pour cause majeure et je m'installe à Vernon, à la fois blessée et sœur de charité.

— Il y a là une situation, lui dit Thibouville, toujours un peu railleur. Mais, vois donc, je crois que Monteclair reconduit ses amis. Enchaînons, enchaînons, dit-il encore en se servant du mot d'argot théâtral, qui éperonne les acteurs trop lents.

— Je parle sérieusement, mon maître, fît Angèle en suivant vaguement du regard quelque image invisible. N'ayant pas pu être la femme de Robert Weldon, que la mort devait me prendre, j'aurais pu être heureuse en vivant de la vie de Robert de Salviac, dont je devins la maîtresse !

— Le marquis de Salviac? Ce voyageur était le marquis de Salviac ?

— Oui.

— Le Salviac de l'amiral de Reynière ?

— Oui, répéta Angèle Ferrand, d'une voix qui tremblait un peu.

— J'ai assisté au procès, dit Thibouville. Trèsbien! oh! très-bien! ce M. de Salviac. Bonne attitude. Une voix vibrante. Une tenue superbe, ei devant l'amiral, ce n'était pas chose facile. Ah! la belle cause célèbre! Il n'y a pas de première qui m'ait autant ému et retourné que ça!

— Eh bien! Thibouville, reprit la comédienne en hachant ses phrases par de petits rictus amers, ce Salviac-là, je l'ai aimé, vraiment aimé, comme je ne croyais pas pouvoir aimer, et...

— Et tu ne lui as pas porté un malheur si grand, puisque l'amiral a tiré dessus et ne l'a pas tué!

— Non, mais cette femme me l'a pris, fit Angèle, en jetant son petit couteau d'argent avec un geste de

rage. Et lorsque je le soignais, à Vernon, lorsque je l'avais rencontré, c'était de l'amour qu'il avait pour elle qu'il souffrait, plus encore que de sa blessure.

— De quelle femme parles-tu donc ? demanda le professeur de déclamation, qui devinait fort bien et craignait de trop comprendre.

— Je parle, dit Angèle, de M""® de Reynière. Oui, la morte. Il paraît qu'ils étaient compagnons d'enfance; que Salviac l'avait toujours aimée, qu'il n'avait pas osé se déclarer^ et quand le hasard me jeta dans sa vie et le jeta dans la mienne, Robert avait encore cette plaie au cœur! Je ne sais pas trop dans quelles dispositions d'esprit j'étais alors, moi ! Mais je m'attachai à lui tout d'un coup, comme une bête. Ce nom de Robert qu'il portait comme l'autre m'avait paru une sorte de rapprochement. A quoi me sert d'avoir étudié assez pour être une Bélise ? je suis superstitieuse comme une paysanne italienne. Et puis, à Vernon, dans cet hôtel, il m'avait semblé que je rencontrais vraiment le rôle de ma vie — je ne parle pas de théâtre — un rôle de dévouement et d'attachement. Je me revoyais, comme jadis, au chevet de l'autre lorsque je prenais dans mes mains ses pauvres mains brûlantes dont je sentais sous la peau les os décharnés, comme si j'eusse déjà touché un squelette. Il me semblait que c'était mon premier amant, mon premier amour, que je disputaisà l'agonie. Ma téie se montait. Je me donnai tout entière à ce Robert de Salviac, et je puis dire que les deux mois qui suivirent, passés à Sain te- Adresse, dans une maison que je revois encore, je fus heureuse comme si jamais je n'avais connu ni d'autres peines, ni d'autres bonheurs. Ah ! les bonnes, longues et chères journées ! Quelquefois, couchée là-haut sur la falaise, les yeux en l'air, plongeant dans l'inhni, j'avais des joies si profondes et si intenses, que, redoutant de les voir finir, je lui demandais s'il ne serait pas heureux, bien heureux de

descendre avec moi dans cette mer qui bruissait à nos pieds et d'y marcher jusqu'à ce que les vagues eussent effacé même notre trace. Il souriait tristement et me répondait que j'étais folle.

a Je sentais bien qu'il n'éprouvait pas pour moi l'immense amour que je lui avais voué, et je devinais bien qu'il y avait une autre image entre nous; mais je comptais sur le temps et sur mon amour pour effacer tout cela et me livrer Robert tout entier. La guerre éclata. Il part pour Paris, me promet de revenir, et, lorsqu'il m'écrit d'aller le rejoindre, impossible. Les trains coupés, le blocus. Comme elle m'a paru lugubre alors, pendant ce sombre hiver, la petite maison de Sainte-Adresse ! Comme j'y ai revécu, si je puis dire, toute ma vie, une vie remplie, à vingt ans, de déceptions et de misères ! Vous avez raison, Thibouville, si jamais je mets un peu de moi-même dans mes rôles, on sentira la femme sous l'actrice. Mais, je vous le répète, ça m'ennuie! Il serait temps d'y songer, cependant; je vais avoir vingt-six ans! Mais le théâtre, c'est faux, c'est vide, à côté de cette réalité qui vous tord le cœur. Je tremblais, après le siège, de ne plus retrouver Robert. De lui, je n'avais reçu qu'une lettre, quelques mots, et depuis décembre rien, pas une ligne. C'est étonnant comme chacun a oublié les angoisses de ces heures-là. Moi, pas. Elles me serrent encore à la gorge quelquefois. Enfin, je revis Robert. Nous quittons Paris, nous partons pour Arcachon, et là, sur cette terre de sable, à l'ombre des pins, je retrouve mon paradis de Sainte- Adresse.

« Les années passèrent. Nous étions revenus à Paris. Je jouais tant bien que mal, plutôt mal que bien, au Vaudeville. Je m'inquiétais d'ailleurs fort peu de mes rôles. Je ne m'inquiétais que de lui. Je sentais que l'habitude attachait à moi mon amant, et je me prenais à espérer que c'était pour sa vie entière qu'il était lié à

ma vie. Un jour, je le trouvai sombre, très-nerveux, livide. Je devinai une souffrance aiguë, mais quelle souffrance? J'interrogeai. Il était muet. Un journal,' par hasard, me donna le mot de l'énigme : on annonçait, parmi les nouvelles parisiennes, le mariage du contre-amiral Jean de Reynière .avec M"' Blanche de Clarens. Le secret de l'amour de Robert pour Blanche, je le connaissais, mais je ne savais pas que cette affection fût encore si profonde. Je sentis commeun coapde ciseau dans le cœur.. Il l'aimait encore! Il l'aimait toujours!... Et moi, qu'étais-je donc? J'ai dit tout à l'heure le mot : une habitude. Il ne soupçonna toujours pas que ma fierté en souffrait. Je ne lui parlais jamais de .cette femme. Mariée d'ailleurs, elle était perdue pour lui. Robert me restait à moi, à moi qui ne trahissais personne pour me donner à lui, qui n'étais infidèle qu'au souvenir de Weldon; car les autres, ah I les autres, je ne sais plus même leurs noms, et leur souvenir me dégoûte.

tt Mais voilà, s'écria tout à coup Angèle Ferrand en changeant de ton et en parlant si haut que Thibouville, instinctivement, fit à un garçon, qui entrait, signe de s'éloigner, il paraît que les femmes du monde, les honnêtes femmes, se mêlent d'enlever leurs amants aux filles de théâtre! Elle se donna à Robert cette M"' de Reynière. Et moi?... Allons donc, toi! Passe- temps inutile ! Rentre dans ton boudoir. Cours à tes amours vulgaires. Tu es le pis-aller et la consolation banale des amours déçus ! Ce qu'il faut au marquis de Salviac, ce n'est pas une cabotine. Fi donc ! C'est une comtesse, et il paraît que, de la fille tombée ou de la femme qui tombe, c'est celle-ci qui a le plus de saveur, parce qu'elle sait le mieux tromper et masquer d'un sourire un mensonge. Je ne mentais pas, moi! Je ne trompais pas! Je me donnais tout entière ! Je me serais fait tuer pour Salviac! J'aurais

expié par des années de cilice mon passé, s*il m'avait dit: a Je le veux!... » Saut celui qui dort à Montmartre, j'aurais craché sur le nom de tous ceux dont j'ai subi l'amour. Ah ! l'imbécile, il ne savait pas ce que vaut l'amour d'une femme comme moi quand elle aime, et il ne sait pas non plus ce que pèse une petite main comme celle-ci lorsqu'elle tient dans ses ongles...

Angèle s'arrêta brusquement, nettement, comme effarée elle-même de ce qu'elle allait dire, et regarda en riant Thibouville qui, dans toute cette confidence, ne cherchait et n'étudiait que les effets de théâtre et les moyens de son élève.

— Voyons, dit le professeur de déclamation, s'il t'a trompée pour une autre, il a été assez puni, ton Salviac, et quant à la femme du monde...

Les prunelles de la comédienne s'illuminèrent d'une lueur furtive.

— Tu lui as pardonné, à celle-là? démanda Thibouville.

— Oui, dit Angèle.

— Et le marquis •? tu lui en veux toujours?

— Ma foi, non !

— Tu ne l'aimes donc plus ?

— Je n'en sais rien, je ne crois pas.

— Tu le reverrais, là, tu le rencontrerais, que lui dirais-tu? i

— Je ne sais pas. Peut-être rien du tout.

— Toi, qui l'adorais ! ,

— Bahl 1870 est loin! D'ailleurs, si je ne Faime plus (ce que je ne sais pas), à qui la faute?

— Allons, allons, fit Thibouville, je vois que Monteclair a pris toute la place.

— Monteclair?

Angèle haussa les épaules.

— Un associé, un ami, une habitiule, dit-elle en appuyant ironiquement sur le mot de tout à l'heure.

Mais entre lui et Salviac, il y a, à mes yeux, toute la distance d'Angèle Ferrand à M"® Rachel.

— Bah I Alors, tu n'aimes plus personne?

— Qui sait ?

— Un nouveau roman ?

— C'est le cœur d'une femme qui a inventé la suite au prochain numéro. On n'aime peut-être qu'une fois, mais, quand on a perdu cqxîq fois-là, on cherche à la retrouver et voilà peut-être pourquoi on recommence.

— Et qui aimes-tu ?

— Qui ?

— Oui.

La comédienne se mit à rire, et tendant ses deux jolies mains à son professeur :

— Toi, tiens, mon bon Thibouville!

— T'es bête I Qui aimes-tu?

— Cherchez, mon maître, dit Angèle en redevenant sérieuse. Mais vous serez bien habile si vous trouvez, car je ne sais pas moi-même si vraiment ce que j'éprouve est de l'amour ou de la peur. Seulement, il y a une telle volupté à se sentir doucement frissonner devant quelqu'un, qu'on est toute prête, je parle de moi, à adorer qui vous effraye. Un homme intrépide et froid, impassible, pâle, un homme de marbre, c'est terrible, et ça vous charma^. J aimerais parfaitement la statue du Commandeur,\'moi! A côté d'elle, don Juan luimême n'est qu'un petit criquet. Et ne pensez-vous pas comme moi, Thibouville?

— Dis donc, répondit lentement le professeur, je connais, moi, quelqu'un qui ressemble étrangement à la statue du Commandeur.

— Ah bah !

— Et veux-tu que je te le nomme?

— A quoi bon ?

— A savoir si j'ai deviné.

— Peu impdrté. Je vous tiens pour devin excellent^

ThibouvilU. Eh bien, dit-elle brusquement, après tout, voyons. Q.ui est-ce qui ressemble à cette statue?

— Le contre-amiral Jean de Reynière !

— Tais-toi ! répondit rapidement Angèle. Laissons cela. Voici Monieclair !

Souriant, caressant sa barbiche d'une main et faisant, de l'autre, saillir sa manchçtte, Monteclair s'arrêtait, en effet, devant la porte vitrée de la rotonde, et, avant de la franchir, donnait un dernier regard à Boispréaux et à Rongère, qui s'éloignaient par l'allée de la cascade au petit trot de leurs chevaux.

Il rentra, l'air enchante, tout guilleret, comme un homme à qui l'on vient d'apporter une bonne nouvelle.

— Vous ne savez pas ?... dit-il à Angèle, Rabasse est mort !

— Vous nous annoncez cela d'un ton joyeux. Que vous fait la mort de Rabasse ?

— Comment ! Mais Rabasse était député d'un arrondissement qui nous est tout acquis. Ces populations picardes sont excellentes ! Et Rongère vient de me dire qu'il se chargeait, lui, de faire agréer ma candidature par un comité lorsqu'il s'agira de remplacer Rabasse.

— Alors?

— Alors, je suis aux anges. Je vous répète que l'arrondissement est sûr. Je cherchais ma voie, voilà ma voie !

— Et les voix de vos concitoyens vous la traceront, dit Thibouville en riant.

— Vous n'avez pas étudié beaucoup, que je sache, dit Angèle, les traités d'économie politique.

— Aussi n'en ai-je pas besoin. Je n'entrerai pas à la Chambre pour gouverner, mais pour empêcher qu'on gouverne. Il faut à ce jeu de bons poumons. Eh ! parbleu, maître Thibouville, vous compterez désormais

un élève de plus : vous m'apprendrez à interrompre ! Le déjeuner était fini. Angèle rentra à Paris, un peu soucieuse et, regardant de tefnps à autre Thibouville, assis en face d'elle sur le strapontin, elle se demandait comment le nom de M. de Reyni'ère s'était trouvé si vite sur les lèvres du brave homme. Monteclair faisait, tout en riant, l'éloge de Rabasse : un champion de l'ordre qui ne laissait que des dettes, un défenseur de la famille qui vivait, dépuis trente ans, avec l'ancienne femme de chambre de M""® Rabasse, dont il était judiciairement séparé, et un des plus fervents avocats de la religion qui se vantait, au dessert, d'être doujzement athée.

— Mais alors, qu'est-ce que c'était donc que votre Rabasse? demanda enfin Thibouville un peu étonné.

— Un homme d'esprit, répondit Monteclair.

— Un malin, pensa Thibouville. Je aaime pas beaucoup ces malins-là I

Près du boulevard, Monteclair descendit. Il voulait passer un moment à son Cercle.

— Nous prendrons jour pour votre première leçon, dit-il en riant au professeur. Ma chère Angèle !

Et il serra vivement, à l'anglaise, la main que la comédienne lui tendait.

— Voulez-vous que je vous reconduise chez vous ? demanda Angèle à son maître.

Thibouville remercia et refusa, il n'était point fâché de marcher un peu. Les confidences d*Angèle Ferrand lui trottaient par la tête, où fermentait peut-être aus3i le kûmmel. Habitué à déjeuner de deux œufs à la coque, il sentait qu'après cette petite débauche, le grand air lui ferait du bien.

— Faut-il que j'aille chez vous, Thibouville, ou viendrez-vous chez moi pour la prochaine répétition ?

— J'irai chez toi, répondit le professeur accoudé à la portière du coupé. Mais une dernière fois, écoute^

ANGELE FERRAND. " i^^

ma fille. Si tu avais sur les planches le chien que tu as montré lout à l'heure en contant- ton histoire, tu n'aurais pas besoin de Thibouville et c'est Thibouville qui te demanderait des leçons.

Et répétant son mot habituel :

— Anime-toi donc, Galathée !

— Bah! Galathée s'anime pour elle, ça suffit, répondit Angèle. Qu'est-ce que le public, après tout ?

— Le public ? Petite malheureuse! C'est ton maître ! Notre maître à tous ! Songes-y ! Et à bientôt.

— A bientôt. Et, dites-moi, Thibouville, l'amiral de Reynière, — puisque vous en avez parlé, — qu'estce que ça peut être, à votre avis ?

— L'amiral? Eh! eh! fit Thibouville, ce peut être Pygnialion ! Adieu.

Angèle, un peu pâle, se renfonça dans le coupé, les bras croisés, les jambes l'une sur l'autre, regardant sans les voir les fiacres qui se croisaient, le3 omnibus, les passants, les kiosques du boulevard, et se demandant s'il est possible à un être humain de retrouver dans un cœur brisé assez de chair encore pour y sentir les blessures d'un nouvel amour.

— On aime donc deux fois, trois fois?... Allons donc ! on n'aime qu'une fois !

Et, abaissant la glace du coupé, derrière le cocher :

— Félix, au cimetière Montmartre, vous savez, dit-elle.

— Oui, madame, je sais.

Thibouville regardait filer le coupé d'Angèle parmi les équipages. Il le perdit bientôt de vue, et lentement^ en sifflotant, en s'arrétant aux devantures des magasins, aux boutiques de libraires, aux charges et aux gravures des journaux illustrés, il regagna sa rue des Petites-Écuries, monta à son quatrième étage, poussa la petite porte où, sur une carte de bristol glacé, clouée par quatre pointes, on lisait : Adrien Thibouville^ pro-

fesseur de déclamation. Comédie, tragédie^ drame ; traversa une antichambre tapissée de portraits-cartes avec des ex-dono : A Thibouville, mon maître ; A r excellent Thibouville; A mon vieil ami Thibouville; A Thibouville aimé comme un père^ une salle à manger où des aquarelles d'Eustache Lorsay,' représentant Thibouville dans les costumes de ses rôles d'autrefois, alternaient avec des caricatures eh plâtre de Dantan, posées sur de petits socles et montrant Déjazet, Bouffé, Bocage, Frederick, Duprez, Levassor, grimaçants, amusants, terribles ou comiques, — puis il alla s'étendre sur un divan, dans son salon de déclamation, au mobilier fané, usé, pauvre, avec une table chargée de brochures, de volumes dépareillés de Molière, de Corneille, et, portant les mains à sa tête qui lui faisait un peu mal, comme aux approches d'une migraine naissante : — Ah çà ! mais, dit-il, — ses idées s'embrouillant déjà dansun demi-sommeil, —quand j'ai assisté à l'affaire Reynière, il a été question d'une l«itre anonyme qui a tout amené, les péripéties et le dénoûment? Et personne n'avait pu savoir d'où venait celte lettre.et qui l'avait écrite ? Est-ce que par hasard?... C'est qu'elle avait vraiment l'air d'une Hermione, cette Angèle, en parlant de M""^ de Reynière I...

Conduisez ou suivez une fureur si belle; Revenez tout couvert du sang de l'infidèle!

Une Hermione visant Andromaque au lieu de Pyrrhus... Mais à quoi vais-je songer? Quelle bêtise! Allons, allons, Thibouville, tu n'es qu'un imbécile! C'est une honnête fille, après tout, Angèle Ferrand; c'est, en tous cas, une honnête femme. Serait-elle capable d'une telle infamie? Donner up coup de couteau, oui ; envoyer une lettre comme ça, non ! Ne pense plus à ça, Thibouville. — Il était très-bon, ce kùmmel!

Les êtres nerveux ont des moments d'irritation profonde, où. leur pensée déborde pour ainsi dire, et des besoins ardents, impatients de confidence. Il semble qu'étouffée, endiguée, leur douleur ait hâte de jaillir, toute chaude, comme un jet de sang.

Angèle Ferrand se trouvait dans une de ces heures de crise, et Thibouville s'était rencontré là, tout à point, pour lui servir de confident. Elle disait vrai, d'ailleurs : elle l'aimait, ce Thibouville. C'était, pour elle, comme une part de sa conscience, une conscience artistique dont elle n'écoutait point la voix. Revenue du cimetière, la comédienne se sentait toujours poursuivie par cette question : ce Comment Thibouville at-il deviné que je songeais à l'amiral? » Etait-elle donc vraiment si préoccupée de M. de Reynière qu'un étranger le pût deviner, à la seule façon dont elle en parlait? Angèle se croyait réellement plus ybr^e que cela.

Rentrée chez elle, rue Prony, et condamnant sa porte pour s'enfermer dans son boudoir, au coin du feu, elle se rappelait alors, silencieusement, toute pelotonnée dans son fauteuil, les souvenirs de Vichy, sa

l50 LA MAISON VIDE.

rencontre avec l'amiral, au Casino, oîi elle jouait Dalila, ses causeries avec lui, aux Sources, à l'heure où, autour de la margelle, les buveurs tendent leurs verres numérotés aux donneurs d'eau, et combien l'air de dignité douloureuse.de cet homme l'avait impressionnée et émue. Il y avait,, là-bas, autour de Reynière, pâle comme s'il eût été frappé à mort, une atmosphère de tristesse respectueuse qui avait d'abord étonné Angèle Ferrand, puis s'était invinciblement emparée d'elle. Le monde — cet immense public des drames de la vie, public sévère qui paye sa place en ricanements et en calomnies — semblait, par extraordinaire, désarmer devant le héros. Il ne voyait et ne voulait voir chez le contre-amiral que le martyr^ oubliant volontairement le bourreau. Le meurtre de l'avenue Montaigne, le châtiment de l'adultère assuraijent décidément un prestige un peu terrible à ce mari trompé et sans merci.

La comédienne s'était sentie attirée vers lui par un respect instinctif et par l'effrayant attrait du danger. C'était elle qui, poussée par un avide désir de lire au fond de cette âme, s'était, après de savants manèges, rapprochée de l'amiral. Reynière était à la fois trop triste et trop réservé, ne semblant plus, dans la vie, rechercher que l'ombre, pour entrer en relations avec une comédienne, fort adulée et très-brillante, qu'il rencontrait assez souvent à son hôtel, mais, en même temps, il était de trop bonne compagnie pour répondre par de brusques retraites à des attentions féminines. Angèle sut donner, uue fois de plus, raison au proverbe : Ce que femme veut,,. Elle se glissa, en quelque sorte peu ù peu, dans l'intimité de l'amiral, c'est-à-dire qu'elle prit ses mesures pour le rencontrer, soit aux Sources, soit au Parc, et pour qu'il ne l'évitât point. Il la trouvait d'ailleurs fort aimable, intelligente, et il n'affectait pas une misanthropie condamnée à la solitude.

Quant à Angèle, on eût dit qu'elle souhaitai t ardemment se rapprocher de lui et qu'il y avait pour elle cl>ez le comte un magnétisme étrange. Était-ce une perversion de sens moral, ou une simple mais ardente curiosité féminine, qui poussait la comédienne vers un meurtrier? Il était clair, à Vichy, pour les camarades de théâtre d'Angèle, à qui elle parlait assez souvent de M. de Reynière, il était évident que le drame de l'année précédente donnait à l'amiral un singulier relief aux yeux de M"® Ferrand.

Monteclair, qui -accompagnait la comédienne, s'en montra irrité plus d'une fois, et on l'avait entendu dire, assurait-on, un soir, en sortant du Casino :

— Ce serait à vous moins qu'à toute autre de chercher à vous lier avec l'amiral !

A quoi Angèle avait répondu :

— Je me lie avec qui je veux et avec qui me plaît !

Les relations — toujours un peu orageuses, mais solides, puisqu'elles duraient — de Monteclair avec Angèle remontaient à plus d'une année avant cette saison de Vichy. C'était vers le mois de septembre 1874 qu'on avait vu Angèle Ferrand, qui, depuis sa rupture avec Robert de Salviac, ne s'affichait plus avec personne, se montrer au théâtre, au Bois, aux Courses, partout, avec Henry Monteclair. Cette bonne fortune, on l'enviait profondément à Monteclair, Angèle n'étant point une fille banale. On se demandait seulement parfois comment le jeune homme, assez endetté, disait la chronique, et « battu de l'oiseau » pouvait subvenir aux dépenses de la comédienne. Le petit hôtel qu'elle occupait rue Prony et qu'elle louait en attendant qu'elle l'achetât, était meublé comme un palais. Elle avait les plus jolis chevaux de Paris, des chevaux noirs, à mors et à gourmettes d'argent , très-célèbres. ^Lorsqu'elle créait, dans quelque comédie nouvelle, un rôle defigurantCj comme elle disait elle-même en s^en moquant,

l52 ' LA MAISON VIDE.

les reporters usaient des flacons d'encre à décrire, ruban par Aiban et bout de dentelle par bout de dentelle, les toilettes dont elle illustrait la prose des écrivains. Ce n'était évidemment pas Monteclair qui pouvait payer ces chefs-d'œuvre. Angèle, il est vrai, était riche. Le vieux baron Garrickel, qui avait autrefois voyagé avec elle à Bade, en 1869, lui avait laissé une fortune considérable, affirmaient ces gens bien informés qui savent, à cinq francs près, ce que contient la poche des autres.

D'ailleurs, Monteclair avait des ressources, d'autant plus étendues qu'elles étaient plus mystérieuses. Il avait le jeu. Un homme qui joue est, à Paris, un homme difficile à classer. Comme il peut aussi bien être décavé que millionnaire, on lui fait toujours souriant accueil. Il ne faut pas. se brouiller avec quelqu'un qu'une carte peut faire tout-puissant. Des gens ont vécu respectés et redoutés, toute leur vie, parla seule vertu de cet aléa. Ils ont parfois le grabat pour dernière couche, mais ils ont eu l'avenir et l'espoir pour bans compagnons pendant des années. Ce sont ceux-là que souvent Paris a pour maîtres.

Bon tireur, très-répandu, fort élégant, connu de tout le monde, brave sans doute, joli garçon très-certainement, Henry Monteclair promenait donc fièrement ses moustaches blondes à côté des cheveux dorés d'Angèle. Ils passaient pour s'aimer beaucoup. Monteclair seulement s'ennuyait parfois de n'avoir point dans la vie un but plus déterminé que celui de sa maxime favoi'ite: a Vivre gaiement et mourir proprement. » La plupart de ses amis étaient entrés à la Chambre ou dans l'administration , ou figuraient, à un bon rang, sur une page de V Annuaire militaire. D'au|res s'étaient mariés, vivaient en province d'une vie de châtelains à l'engrais. Lui se disait qu'il avait dépassé ses trente-cinq ans et qu'il-n'était rien.

VALENTINE. l53

Une non-valeur. La politique le tentait. Le tapage, d'une Assemblée le grisait. Il eût aimé montrer à la tribune sa large carrure et ses pectoraux.

Laissant à quelques-uns de ses anciens compagnons de collège le soin de défendre la liberté — cette sauteuse, comme il disait en soupant — il trouvait d'excellent ton de proclamer les bons principes : l'ordre, la famille, l'horreur de la discussion, la religion, tout ce que feu Rabasse avait si bien défendu. Il méprisait tout ce qui pense, tout ce qui travaille, tout ce qui halète et monte. Il divisait volontiers l'humanité en deux classes d'individus : ceux qui ont des gants et ceux qui n'en ont pas, ne se demandant nullement ^i les pauvres hères, qui d'ailleurs les fabriquent, ont de quoi en acheter. Son idéal était net et simple : c'était la force. Une cravache, un fleuret, un revolver, au besoin, étaient ses arguments. Il lisait peu, le roman à la mode quelquefois, et encore lorsque le livre passait pour être un peu gras, les échos de théâtre et les bruits de coulisses, l'annonce des premières représentations. Après cela, rien. Les journalistes lui semblaient, il est vrai, d'insolents gazetiers, quand ils n'étaient pas de bons compagnons qui racontent des mots de la fin au dessert. En somme, il les méprisait, ce qui ne l'empêchait point de leur envoyer sa carte lorsque quelqu'un d'entre eux citait une de ses passes d'armes dans le compte rendu de quelque assaut. Mais il y avait en lui un vieux fond de gentilhomme haïssant les plumitifs. Cent ans avant, il eût volontiers bâtonné Voltaire.

Monteclair était donc noble? Point du tout. Le père Monteclair faisait fonction de notaire à Pithiviers, et il était mort là en laissant à Henry une fortune bientôt dévorée. Mais Monteclair s'était dit qu'après tout on n'a pas besoin d'être un Rohan ou un Xaintrailles pour afficher les préjugés de la race, et il n'hésita pas entre les souvenirs du père Monteclair, vieux libéral de i83o,

l54 ^^ MAISON VIDE.

et même, disait-on tout bas à Pithiviers, —parfois en se signant, — décoré de juillet, et ses propres aspirations et ses appétits. Il fut, comme il disait, du parti le a mieux porté, » assurant que dans ce parti seul « on se lave les mains. »

Indifférent à la forme même du pouvoir, c'était un lambeau saignant de ce pouvoir que Monteclair eût souhaité tenir entre ses dents. Il avait vu Rongère, Boispréaux, tant d'autres de ses compagnons de Club solliciter et recevoir le mandat de député^ pariant euxmêmes, en riant et par habitude, qu'ils seraient ou ne seraient pas élus, comme s'il s'agissait d'une poule ou d'un^steeple-chase; il avait assisté à l'étonnante transformation de tant de clients nocturnes du café Anglais en législateurs patentés, qu'il éprouvait la tentation de faire, à son tour, sa tapageuse entrée au théâtre de Versailles, et de prendre position pour se jeter, la griffe tendue, sur la première situation que lui livrerait le hasard.

Les camarades de Monteclair ne prenaient pas très au sérieux ses opinions politiques. « Toi, Henry, lui disait un jour Léon de Rongère, tu te ferais radical le jour 011 ce serait chic d'être radical. » Mais ils respectaient volontiers — car eux aussi adoraient la force — l'audace et l'énergie de cet homme, et Boispréaux, très-influent dans l'arrondissement de feu Rabasse, venait de promettre de très-bonne foi de pousser hardiment-à la candidature de Monteclair.

Angèle songeait à cet Henry et le comparait instinctivement à Jean de Reynièie, tout en regardant, son feu se consumer doucement dans l'âtre. Elle mêlait aussi à ces images de l'amiral et de Monteclair la figure brune et sérieuse de Valentine Trézel, sa cama- • rade d'enfance. Une amie, non; une rivale de la pension Renard, où elles avaient été élevées. Et Angèle revoyait une fillette, de trois ou quatre ans plus jeune

VALENTINE. l55

qu'elle, laborieuse, aimée des sous-maîtresses, chargée de couronnes à la fin de Tannée, elle, la plus petite de la classe. — « Du papier, ces couronnes!... Rien que du papier!... Mais je les enviais! murmurait Angèle. Je n'aurais eu qu'à travailler pour les lui arracher, seulement ça m'ennuyait. De l'ennui?... Sitôt?... L'ennui, ma maladie, à moi ! » Et cette enfant, c'était Valentine. De grands yeux noirs et bons. Un front soucieux. Pourquoi déjà, à quatorze ans, Angèle, poussée par l'instinct, se prenait-elle à détester celte enfant de dix ans?

Elle la haïssait, comme elle les haïssait toutes, ses camarades plus heureuses et plus riches qui avaient, se disait-elle, des petits maris grandissant dans V Institution de jeunes gens,

— Et il serait cur-ieux, songeait Angèle, qu'après ni'avoir enlevé mes couronnes de papier, elle vînt m*enlever les bravos du théâtre. Thibouville ne m'at-il pas dit... Drôle d'idée!... Ce serait capable de me donner du talent!

Angèle avait de la jalousie à perdre, en pensant que Valentine Trézel pouvait ainsi devenir une rivale. C'était là une idée folle de Thibouville, aussi fugitive qu'une bulle de savon. Valentine ne pensait qu'à tenir correctement le logis de son oncle, et à le rendre propre et gai -comme une maison hollandaise.

Elle était l'âme de Tappartement occupé par le docteur Trézel, rue de Fleurus, dans une de ces demeures dont les fenêtres donnent sur le Luxembourg, poudré à blanc aux mois printaniers, d'un vert puissant, puis d'un jaune roux quand viennent l'été et l'automne, pittoresque encore et charmant aux jours d'hiver, avec ses blanches statues aperçues à travers les arbres gris. Les croisées du docteur Trézel s'ouvraient toutes larges sur le grand jardin. La lumière emplissait la chambre de Valentine: un nid virginal fait de mousseline blanche

l56 LA. MAISON VIDE.

avec des rubans roses, un réduit où la grâce juvénile, un goût pur, quelque chose de tendre et de calme,ffaisaient coquette une chambre sans coquetterie. Des livres sur une étagère. Des portraits chaque soir regardés avec la ferveur éternelle de ceux qui n'oublient pas les morts bien-aimés. Cette chambre de Jeune fille faisait un étonnant contraste avec le cabinet de travail oîi le docteur Urbain poursuivait ses expériences. C'était la cuisine, une cuisine vaste et aérée, large comme une officine flamande. Ledocteurs'en était emparé bien vite, reléguant la cuisinière Adèle, toujours grognant, dans une sorte de cabinet obscur, au fond de l'appartement, et prenant possession avec ivresse de ce grand fourneau de brique oîi il installait ses appareils, ses éprouvettes, ses cornues. Et l'intérieur de Chardin était devenu quelque chose comme un tableau de Rembrandt.

— Si on ne dirait pas un calïinet d''ar chimiste ou de sorcier! s'écriait la vieille Adèle avec désespoir. Il y a de tout là dedans, comme dans un pende:{ mon homme!

— Pandémonium,. rectifiait le petit homme. Et ne dites pas de mal des alchimistes; ce sont les aïeux des chimistes, comme les astrologues furent les précurseurs des astronomes. Vous ne comprenez pas ? Tant pis. Allez à vos fourneaux et laissez-moi aux miens.

Le docteur ne permettait guère à personne qu'à Valentine de pénétrer — et rarement -^ dans cette cuisine transformée en laboratoire. Valentine alors levait les bras au ciel et souriait. Il y avait autour d'Urbain Trézeldes œufs de toutes sortes, les uns recouverts de vernis, les autres déposés auprès d'un tuyau que If docteur contemplait avec des sourires attendris. Des coquilles d'œufs criaient, en se cassant, sous les pieds, lorsqu'on marchait. Dans des bocaux, de malheureux petits fœtus de poulets se dandinaient, avec des formes bizarres et des attitudes fantastiques, dans des liquides jaunes.

VALENTINE. iSy

— Encore des victimes! disait Valentine en joignant les mains. Pauvres poulets ! Mais que leur voulez-vous donc, mon oncle?

— Je veux... Mais tu ne peu^ pas t*en rendre compte... Je veux... Réaumur a déjà entrevu cette découverte... L'abbé Raynal en parle dans sa Correspondance.,. Je veux... Tu ne serais donc pas très-fière, Valentine,. d'avoir un oncle qui produisît à volonté, en les faisant couver artificiellement et sejon le degré de calorique, des poulets géants et des poulets nains?

— Je suis enchantée d'avoir un oncle que j'aime; mais j'avoue que je me passerais fort «bien d'une telle découverte.

— Tais-toi, tu blasphèmes! Pense donc, modifier la création, c'est créer, tout simplement.

— Mais, mon pauvre oncle, vous n'avez jusqu'ici abouti qu'à créer, quoi? des monstres!

— Justement. Voilà ce que je cherche : des monstres ! Je vernis un œuf à un certain endroit, le vernis empêche le passage de l'air à travers la coquille qui cesse d'être poreuse, l'embryon de poulet ne se développe pas à cet endroit-là, et...

— Et vous dépensez tout votre argent à fabriquer d'affreux petits poulets qui ressemblent à des gnohies et qui seraient si gentils pourtant si vous les laissiez éclore librement!

— Où serait le mérite si l'incubation était naturelle ?

— Mais vous vous ruinez...

— En attendant que je m'illustre !

— C'était ridée de mon pauvre père !

— Ton père ? S'il existait, ton père, ilserait là, avec moi^ l'œil sur le thermoniètre ou sur le point de chauffe^ et m'aidant, et m'approuvant, et m'applaudissant. C'était un savant, ton père !

— Enfin, mon oncle, faites à votre gré, répondait

l58 LA MAISON VIDE.

Valentine, ce n'est pas moi qui vous contrarierai jamais !

Avec l'égoïsme absolu et l'aveuglement de tous les chasseurs de chimères, le docteur Urbain ne se rendait point compte des miracles d'économie que réalisait, au logis, la pauvre Valentine. Les « merveilles » de ses monstres étaient choses simples à côté du quotidien souci qu'avait la jeune fille de ne point dépasser le médiocre budget que de petites rentes viagères et les quelques profits de visites assez rares à des clients intermittents assuraient au docteur et à sa nièce.

Urbain Trézel ne voyait rien, ne se doutait de rien, s'occupait à peine de Valentine et passait ses journées l'œil rivé à ses œufs. Le petit homme était assez habile cependant et même fort adroit, lorsqu'il s'agissait de sa marotte. Son ambition, c'était d'obtenir de l'Institut une récompense officielle, et, qui sait ? plus tard de s'aller reposer, habillé de vert, sous la coupole jaune ! Aussi bien accablait-il de visites tous les savants de sa connaissance, ceux qu'il appelait tout bas, bien bas, « ses futurs collègues. »

11 rentrait quelquefois tout joyeux, se frottant les mains et donnant un tour conquérant aux longues mèches de ses cheveux jaunes :

-»- Valentine, disait-il fièrement, j'ai fait quatre visites aujourd'hui î

— Ah ! tant mieux ! Vous devriez, mon bon oncle, vous reconstituer ainsi, peu à peu, une clientèle.

— Quelle clientèle ? Je ne te parle pas de malades. J'ai rendu visite à quatre membres de l'Académie des sciences. Nous avons causé tératogénie. Un jour ou Tautre ça peut servir !

Peu à peu Valentine avait ainsi appris à savoir ce que le docteur entendait par ses visites.

Le lendemain du bal donné par M™*' de Grandier, Urbain Trézel s'était levé de belle et bonne humeur. Il

VALENTINE. iSq

y avait des teintes couleur d'espérance dans son ciel ; sa causerie avec Tamiral de Reynière lui ouvrait des horizons inattendus.

— Sais-tu qu'il est charmant, cet amiral? dit-il à sa nièce.

— Il est fort bien, répondit Valentine.

— Poli, affable. On se sent tout de suite à Taise avec lui.

— Je ne trouve pas.

— Qu'est-ce que tu lui reproches ?

— Rien. Au contraire, c'est évidemment un homme remarquable, mais c'est précisément parce qu'on se sent comme troublée devant lui qu'on devine qu'il est queîquun,

— Tiens ! je ne vois pas comme ça, moi. Après tout, à chacun son impression. Toujours est-il qu'il connaît un membre de l'Institut, et qu'il a promis, mais promis, tu entends, de parler de moi, de mes recherches.

— Ah ! fit Valentine.

— J'aurais dû l'inviter à venir juger par lui-même... Il doit aimer les sciences, l'amiral! Mais, au fait, s'écria le petit bonhomme vif, actif, et saisissant toute balle au bond, si je lui écrivais?...

— Vous, à M. de Reynière?

— Pourquoi pas !

— Y pensez-vous, mon oncle .'^dit doucement Valentine, mais avec une expression un peu sévère.

— Comment, si j'y pense? C'est une idée excellente qui me pousse là. Et pourquoi n'y penserais-je pas ?

— L'amiral ici?... Chez nous ?

— .Oh ! je sais bien, ce n'est pas un Louvre! Mais d'autres qui valaient bien l'amiral n'ont pas dédaigné de venir voir — et admirer, j'ose le dire, — mes fours à poulets... Ainsi...

Le petit docteur ne pouvait deviner quel sentiment vaguement inquiet s'emparait de Valentine à cette

l60 LA MAISON VIDE.

idée de voir M. de Reynière dans le petit appartement de la rue de Fleurus. Et certes, Urbain Trézel eût été bien embarrassé d'analyser, s'il l'eût connu, ce sentiment que la jeune fille ne s'expliquait pas elle-même. Il y avait dans cette inquiétude mal caractérisée un peu de crainte et, en même temps, un secret désir de revoir cet homme, si différent des autres hommes.

Valent! ne n'était pas une fille romanesque. Elle ne connaissait de la vie que les devoirs les plus sérieux et les plus simples, et non-seulement elle les acceptait en souriant, mais elle les aimait, elle les eût sollicités de la destinée. Elle était de celles qui éprouvent à se dévouer comme une volupté sévère. Elle entourait de soins tendres et d'affection profonde le docteur Trézel, si doucement égoïste, comme elle eût bercé contre sa poitrine un enfant, ou loyalement appuyé son bras, prêt à la lutte^sur le bras plus fort d'un époux. Jamais, jusqu'à présent, dans ce cœur fait pour les émotions les plus ardemment honnêtes, l'amour ne s'était glissé. Quand il faut songer à la tâche de chaque journée, on n'a point le temps de rêver à l'avenir. Les pensées de Valentine] ressemblaient à un pur miroir qui, tourné vers un ciel printanier, ne réfléchirait qu'un lambeau de la profondeur bleue.

Et pour la première fois, — en pensant à l'amiral, — elle se sentait, non point attirée, mais troublée. Charmée? Non pas. Inquiète plutôt. Cette froideur douloureuse lui causait une impression de gêne. et de pitié. Cet homme devait évidemment avoir subi bien des tortures. Valentine ignorait tout du drame des années précédentes, mais elle avait la certitude qu'un malheur proportionné à la grande âme de cet homme avait frappé M. de Reynière. Cette bonté devinait cette souffrance.

La jeune fille eût d'ailleurs revu l'amiral chez M"® de

VALENTINE. ï 6 I

Grandier, par exemple, avec une curiosité sympathique. Il n*est point de femme^ même la plus raisonnable, qui n'éprouve la tentation de se pencher sur un gouffre quand elle passe à côié. Mais se trouver en face de M. de Reynière, là, dans son logis, voir Toncle Urbain attirer chez lui un homme si supérieur sans doute, mais si inquiétant, c'était là pour Valentine une frayeur instinctive, sans nulle cause, mais non sans un trouble absolu.

Ce trouble même, lorsque l'amiral eut, quelques jours après, accepté l'invitation d'Urbain Trézel, ne devait pas échapper au petit Tiomme, tout absorbe qu'il était par ses œufs de poulets, et allait même faire naître et germer dans cette cervelle ambitieuse une idée qui valait bien, comme résultat possible, tous ses essais de tératogénie.

Le docteur Urbain avait facilement remarqué, dès la première visite de M. de Reynière à son laboratoire, la façon toute particulièrement aimable, gracieuse et un peu émue, dont Tamiral avait parlé à Valentine. La jeune fille s'était sentie plus troublée encore par ce « je ne sais quoi » de prévenant, d'attendri et de voilé qu'il y avait dans les paroles de Reynière, dans ses regards, dans ses moindres gestes. L'amiral paraissait évidemment aussi intimidé qu'elle-même, et cela si profondément, que Valentine, après cette première visite, aussi courte qu'une apparition, se demanda pourquoi M. de Reynière, si calme, si grave chez^ M™® de Grandier, avait presque balbutié là, devant elle.

Après avoir hésité à se rendre à l'invitation pressante du docteur Trézel, l'amiral s'était enfin décidé à se rendre au laboratoire de la rue de Fleurus; mais les expériences et^ les monstruosités d'Urbain l'y attiraient certainement beaucoup moins que la perspective et l'espérance de revoir Valentine. L'image de cette enfant ne lui sortait pas de la pensée. Pour lui.

l62 LA MAISON VIDE.

c'était Blanche vivante, c'était Blanche elle-même, et, le lendemain du bal de chez M°*® de Grandier, l'amiral était allé, en sortant de cette espèce de tombe qui s'appelait la tt maison vide, » se courber le front, lourd de pensées, sur la pierre de la comtesse de Reynière.

.11 avait voulu, après avoir rencontré, pour ainsi dire. Blanche debout et ressuscitée, demander au tom-' beau : a Me Tas-tu donc rendue? »

Cette visite au cimetière lui avait même laissé un souvenir plus poignant que ses autres entrevues avec celle qui n'était plus.

A la même heure et au mêr^e jour, comme s'il y avait eu là un double magnétisme funèbre, Angèle Ferrand, tout émue de ses propres confidences faites à Thibouville, quittait ce champ de repos où elle était allée songer, auprès de la tombe de Robert Weldon. Elle eût pu y rencontrer l'amiral de Reynière, revenant, la joue pâle et les yeux creux et rouges, de sa visite à l'avenue Montaigne, et entrant lentement par cette porte sombre du cimetière de Montmartre qui, à deux pas du bruyant boulevard où passent les vivants, s'ouvre, muette, sur la ville des morts.

Et Reynière s'était avancé, marchant à pas alourdis, parmi les tombes, cherchant, dans les allées funèbres, la place où, dormait Blanche.

Il le connaissait bien ce coin de terre où il avait, un jour., enseveli son amour et sa vie.

L'endroit était désert. Point de monument orgueilleux, de longues phrases de regrets gravées dans le marbre et effacées du cœur des survivants. Non. Une simple pierre étendue sur le terrain froid avec ce seul nom au milieu : Blanche.

— Elle serait abandonnée, se disajt l'amiral, cette tombe, si je ne venais la revoir. Plus de parents. Et sans moi — sans moi qui l'ai tuée — qui se soucierait de la pauvre morte?

VALENTINE. l63

Ce Jour-là pourtant, Reynière avait aperçu — et cette vue l'avait frappé au cœur, — il avait ramassé sur la tombe, à Tangle de la pierre, un bouquet de violettes, enveloppé de lierre vert, et qu'une main inconnue avait, — peu d'instants auparavant, à coup sûr, car les fleurs étaient toutes fraîches, — laissé tomber là ! Un bouquet, des violettes pâjes ! Qui donc avait apporté ces fleurs , comme un hommage à la morte? Q.ui donc savait quelle femme, quelle martyre, quels lugubres souvenirs gisaient là sous ce nom de Blanche ?

Alors une pensée terrible avait traversé le cerveau de l'amiral.

Si c'était M. de Salviac?

Si cet homme!...

Reynière n'avait point pour le niarquis la haine basse d'un être trompé et qui ne se regarde point conime assez vengé par une blessure et par un cadavre, mais il gardait à Blanche un amour assez profond, assez entier pour que tout son sang lui affluât au cœur lorsqu'il pensait à Robert, à ce Robert qui lui avait volé tout ce qui était non pas son honneur, — rhonneur était vengé, — mais sa joie, — et cette joie était morte.

Et si Robert de Salviac avait encore l'audace, de venir demander à la pierre de celte tombe place pour y appuyer ses deux genoux ? S'il disputait encore au mari le droit de parler seul, à travers le sépulcre, à celle qui n'était plus ?

Cette pensée torturait l'amiral qui avait tout d'abord pétri entre ses doigts et broyé le bouquet de violettes ; puis qui avait laissé sur la pierre tomber les fleurs, une à une, comme des larmes, en se disant :

— Si pourtant ce n'était pas lui?

Et sa main égrenait dpucement les derniers pétales.

Le souvenir de ce bouquet rencontré là ne lui sor-

tit point cependant de la pensée. Troublé parla rencontre de Valentine, agité par cette jalouse souffrance, pris entre ces deux sentiments comme entre les coins de la torture, Reynière souffrit cruellement.

Deux jours après, au moment oti il remontait la petite pente de la rue de la Rochefoucauld 011 se trouvait, en face de la 4)aisible rue La Tour-des-Dames, l'hôtel ombragé d'acacias et presque enfoui dans les arbres, dont il habitait le rez-de-chaussée, l'amiral s'entendit appeler par une voix de femme et, se retournant, il aperçut Angèle Ferrand qui marchait derrière lui, rapidement.

— Ah î dit-iî, c'est vous?

— Je passais. J'ai fait arrêter mon coupé. Voyons, amiral, il est donc dit que vous ne viendrez pas me donner le bonsoir, une fois, dans ma loge, et que nous serons toujours forcés de converser au grand air? Quoi! malgré ma prière de l'autre jour?... Vou^ me fuyez, décidément.

— Je ne fuis personne, et je voudrais, vous le savez bien, pouvoir au contraire me fuir moi-même.

— Vous êtes très-malheureux ? fit la comédienne avec un accent plein d'une pitié qui, certes, n'était point jouée. '

Reynière eût répondu à tout autre par un silence un peu hautain, étant de. ces êtres qui veulent garder jusqu'à la pudeur de leur souffrance. Mais cette femme avait un certain chariiie que l'amiral reconnaissait sans le subir. .Elle était évidemment sincère. A Vichy, dans des causeries assez fréquentes, elle avait laissé maintes fois échapper des confidences un peu amères, dans le genre de celles qu'avait reçues Thibouville, et Reynière s'était laissé aller à une espèce d'intimité née du hasard, et surtout d'une certaine communauté de douleurs.

Au lieu de laisser la question d'Angèle sans réponse •

VALENTINE. l65

et d'en rester là, il appuya doucement sa main sur la main gantée de Suède de la comédienne, et, sous la fièvre qui brûlait les doigts du comte, Angèle F',errand se sentit comme secouée par un frisson bizarre, fait de volupté et de terreur.

Elle n'avait jamais eu un tel frisson devant personne. Lres grands yeux au regard tendrement morbide de Robert Weldon n'avaient pas remué en elle des fibres aussi profondes ; les baisers même de Robert de Salviac l'avaient moins émue, lui semblait-t-il,que cette simple pression de la main de Reynière sur sa main.

C'est que le regard profond du comte s'enfonçait en même temps dans son regard, et la comédienne ressentait quelque chose de l'effroi doublé d'amour de la panthère pour le dompteur qui la magnétise, et qui la couche à ses pieds, mollement étendue, peureuse, les prunelles noyées de menaçantes caresses.

— Je suis si malheureux, ma chère enfant, dit Jean de Reynière, que je regarde la vie comme une expiation et la mort comme une récompense. Quand je l'aurai bien méritée et bien attendue, le sort me la donnera peut-être I

— Allons donc ! fit Angèle en essayant de sourire, est-ce que c'est à votre âge que la vie est finie?...

— Elle est finie à tout âge quand un homme a fait ce que j'ai fait.

Angèle, très-pâle, et la lèvre un peu tremblante, voulut d'abord répondre à ces paroles de Reynière, mais elle crut sans doute plus prudent et ptus habile délaisser tomber ce propos tragique.

— Voyons, dit-elle, il y a souvent pour les êtres ainsi frappés une vie nouvelle.

. — Oh! je sais, la Vita nuova! fit l'amiral avec amertume; vous avez lu les poètes, ma chère ?

— Oui, dit-elle avec une voix d'acier; mais ils ne m'ont pas consolée. Seulement, ce que les poëtes ne

i66 La xMaisôn Vidé.

peuvent faire, c'est-à-dire un miracle, il y a quelque chose qui l'amène en ce monde !

— Et cela, c'est?

— L'affection.

— Ou Tamour ? dit lentement Reynière.

— Ou l'amour, répéta Angèle dont la voix tremblait tout à fait, cette fois.

— Je suis certain qu'on n'aime pas deux fois, répondit l'amiral très-simplement, et comme s'il n'eût pas été frappé par l'émotion de la comédienne.

Angèle, comme traversée d'un élancement intérieur, baissa involontairement les paupières sur ses yeux ardents, à cette nette réponse de Reynière, qui répondait si bien à sa propre pensée, puis les relevant et reprenant son expression d'habitude assez railleuse :

— Ah! vous croyez, monsieur le comte? dit-elle. Eh bien! That is the question. Ah! ah! où irait le monde si Ton n'aimait qu'une fois? Il périrait vite! Bref, si vous pensez, ce qui est possible, qu'on ne puisse avoir deux amours, on peut certainement avoir deux et dix amis, si on les trouve. Et je vous jure, mon cher amiral, qu'en fait d'amitié, je suis une petite barre de fer. Appuyez- vous sur moi, vous me rendrez très-heureuse. Est-ce drôle tout de même? fit la comédienne, nous philosophons là, en pleine rue, en marchant. Les péripatéticiens du sentiment!

Et elle se mit à rire.

— Au lieu de cela, je vous le répète, que ne venezvous donc un soir au théâtre, dans ma loge I Vous me direz que je rabâche, mais j'en serais si contente! Et vous me l'avez promis? Tenez> je ne suis pas du troisième acte. Entre dix et onze, nous aurions le temps d'ergoter et nous serions mieux qu'ici. Mais je suis pressée, je répète. Roblot va même me mettre à l'amende. C'est mon régisseur, Roblot ! Mais bah ! mériter des amendes pour vous, amiral...

VALENTIKË. 167

Et elle se mit à fredonner, en' souriant d'un air à la fois ironique et triste :

— C'est encore du bonheur!

Elle lui tendit la main en ajoutant :

— Au théâtre, n'est-ce pas? Ou rue Prony, chez moi! Je vous jure que j'ai beaucoup de choses à vous dire.

— Tant mieux, fit M. de Reynière^ je vous verrai plus souvent.

Les paroles étaient charmantes, mais le ton dont elles étaient dites avait cette banalité polie qui ne pouvait laisser aucun doute à Angèle. M. de Reynière ne viendrait pas. <

— J'ai, en outre, dit-elle alors d'une voix très-grave, un pardon à vous demander.

— Je ne suis pas habitué à en donner^ fit l'amiral. Il est accordé d'avance, mon pardon !

— Eh bien, je suis superstitieuse, mon cher comte. Et l'autre jour... Maiâ non, je n'ose pas...

Elle s'interrompit, devenue très-pâle.

— Pourquoi n'osez-vous pas ? demanda Reynière.

— Ce n'était pas à moi de m'agenouiller sur cette tombe... et vous allez trouver mon action sacrilège. I)e qliel droit priais-je ?... Est-ce que j'avais le droit d'adresser à la morte des paroles que je n'eusse osé murmurer à la vivante?

Angèle parlait, comme à elle-même, d'une voix saccadée et d'un air étrange. Elle était livide maintenant, et l'amiral devina, avec cette prescience des souffrants, qu'il s'agissait de Blanche.

— C'est vous?.,, c'était vous?... s'écria-t-il. Ce bouquet?

— Nous sommes un peu folles, nous autres, dit Angèle de sçs lèvres blêmes. C'était pour prier sur un autre tombeau quô j'étais entrée au cimetière. J'ai

l68 LA. MAISON VIDE.

rencontré celui-là, que je connais. Je me suis arrêtée, j'ai déposé là ces fleurs, et j'ai prié, et avec ferveur, je vous jure, pour quelqu'un... pour... pour vous, fir-elle brusquement en apercevant un éclair dans les yeux de Tamiral.

Reynière interrompit brusquement, presque brutalement, la comédienne, et, la saluant avec ce geste irrité qu'il avait eu devant la maison vide :

— Merci, dit-il, mais voilà les prières les plus inutiles que je sache. Si elle pouvait pardonner encore, il y a quelqu'un qui ne m'absoudrait pas, qui ne m'absoudrait jatnais. Et celui-là,' c'est moi !

Il poussa la grille de l'hôtel et laissa Angèle, pâle comme une morte, sur le trottoir de la rue déserte.

— Il l'aime encore ! Et comme il l'aime ! dit la comédienne écrasée.

Elle regagna son coupé et donna au cocher, non pas l'adresse du théâtre, mais celle de son hôtel :

— Rue Prony. Roblot doublera l'amende s'il veut. Ça m'assomme, le théâtre! — Comme il l'aime!

Comme il l'aime! Il n'y a qu'un nom dans ce cœur, et c'est Blanche !

Et cette pensée ne la quittait plus. Reynière, blessé que ces deux noms : Blanche et Angèle, pussent être même furtivement accolés l'un à l'autre, et que la comédienne eût osé prier pour, la victime, avait éprouvé pourtant un soulagement profoifd à apprendre que le bouquet trouvé sur la tombe de la comtesse, c'était Angèle Ferrand qui lavait apporté. Etrange femme cette Angèle ! L'amiral, après tout, se sentait pour elle une certaine faiblesse. Elle était de ces créatures supérieures à leur destinée, et qu'on ne peut s'empêcher, après réflexion, ou de plaindre ou d'estimer.

— Je suis un bon garçon! disait parfois, en parlant d'elle-même, Angèle, dont le rictus amer et le regard

aux flammes bleuâtres semblaient un peu démentir les paroles.

Jean de Reynière, sans se donner la peine d'étudier ce contraste, croyait Angèle de bonne foi. Il devinait et sentait d'ailleurs en elle une affection réelle et une profonde pitié, et, après ces mouvements de brusquerie hautaine, pareils à ceux qu'il avait laissés échapper et devant son hôtel et devant la maison vide, il se disait :

— La pitié et l'affection sont bénies, -quel que soit le cœur d'où elles tombent !

Ces deux sentiments attiraient son cœur blessé, comme le soleil attire les malades. Et puis la comédienne était une femme ! Faible et tombée, elle méritait, elle aussi, de cette pitié qu'elle gardait aux autres. L'amiral ne soupçonnait guère ce qui s'agitait au fond de l'âme d'Angèle Ferrand.

Il ne put, au surplus, s'empêcher de penser à ce que lui avait dit la comédienne : « L'affection ou l'amour peut amener l'oubli, » lorsqu'il eut revu Valentine Trézel. Ce fut justement une huitaine de jours après cette rencontre avec Angèle et, par conséquent, dix jours après la soirée chez M"*® de Grandier, que l'amiral, l'çsprit toujours hanté de la vision de Valentine, accepta l'invitation pressante et intéressée du [petit docteur. Jamais, depuis la mort de Blanche, Reynière ne §e sentit aussi profondément ému que lorsqu'il se retrouva auprès de M"® Trézel, chez elle, lui parlant, s'enivrant de sa beauté, de ses paroles, de cette candeur profonde et grave qui était le charme de cette jeune tille et qui rayonnait autour d'elle. Et, dans cette émotion, dans le trouble qui agitait Reynière, il y avait à la fois de la douleur et de la joie. Par une sorte d'étonnant mirage, les murailles de l'appartement d'Urbain Trézel disparaissaient, les arbres du Luxembourg devenaient ceux du jardin de l'avenue Montaigne, et ce n'était pas Valentine, c'était Blanche qu'il con-

t^o LA Maison Vide.

templait, qu'il écoutait et que le sort lui avait rendue. Quelques semaines passèrent, durant lesquelles le malin docteur, fort préoccupé des récompenses académiques et Tesprit féru de cette idée que M. de Reynière, véritablement empressé auprès de Valentine, pourrait devenir son mari, multiplia les invitations, redoubla d'obsessions auprès de l'amiral, malgré la réserve de Reynière et malgré les observations de Valentine elle-même. Le matelot Gauthier, lorsque M. de Reynière venait, selon son habitude, visiter la maison vide, remarquait — chose extraordinaire — que son a amiral » reprenait plus de vie dans Texpression du visage, que sa voix perdait quelque chose de son accent mélancolique, et qu'il y avait un peu de la flamme d'autrefois dans ses yeux bleus et impératifs.

— Que diable ! se demandait le vieux marin. Qu'estce qui se passe donc?

L'amiral, un Jour, lui ayant parlé plus longuement que de coutume, lui avait dit :

— Toi, l'esprit fort, Gauthier, tu ne crois point, n'est-ce pas, aux revenants et aux fantômes ?

— Ni vous, mon amiral, je suppose. On a bien son petit lot de crédulité, vous concevez, mais ça... .non ! ma foi, non !

Et Gauthier se grattait bien souvent la tête ou se demandait, tout en fumant sa pipe et en regardant paçser dans l'avenue les équipages, ce que l'amiral pouvait bien avoir voulu dire avec ses revenants.

— Le vent debout m'emporte ! songeait le matelot, s'z7 n'avait pas la tête aussi solide , je dirais que tous ces tremblements de tonnerre de Dieu de malheurs la lui ont un peu fêlée.

M"® Lehidec de Grandier aimait beaucoup Valen* tiné. Elle la protégeait et l'admirait sincèrement. Elle s^était même mis en tête de la marier.

— Vous êtes libérée^ ma cousine, disait Albéric Ré

ville, lorsque la jeune femme laissait tomber une allusion à ces projets, soyez donc un peu indulgente à ceux qui n*ont pas Jait leur temps. Donnez-leur au moins dir répit.

Henriette se contentait de répondre :

— L*épouseriez-vou5, vous qui parlez ?

— Non, ma cousinç.

— Pourquoi ?

— C'est bien simple. Parce que je ne l'aime point et parce que je vous aime, vous !

— Ne vous croyez pas obligé à me dire des banalités, parce que vous êtes mon cousin et parce que je suis veuve. Vous ne voulez pas épouser ma jolie Valentihe, — puisque nous jouons aux parce que, — parce que vous préférez gâcher votre temps avec ces horreurs d'abominables et charmantes femmes qui vous grugent, mon pauvre Albéric, et qui se moquent de vous et qui...

— Et qui ne se moqueront jamais autant de ma candeur que moi de leur maquillage. Parole d'honneur, ma cousine, je vous répète que vous seule...

— Merci. Depuis que Désorbiers m'a fait sentir toutes les grâces du Code, il me semble que tout homme qui se mettrait avec moi en frais de galanterie me demanderait, non la bourse, mais : « La main ou la vie ! » Article 324. Brr !

. — Et alors, ne voulant pas risquer votre adorable petite existence, vous ne craignez pas de mettre en péril la vie de M"^ Valentine Trézelî

— Oh! ce n'est pas la même chose !

— Comment?

— Valentine est un ange. Elle n'aura jamais de sa vie, fût-ce pendant une minute, la tentation du mal; ce n'est certainement pas pour elle que ce maudit Code a été fait. Tandis que moi, depuis que je sais que

le capitaine avait le droit de me tordre le cou... eh ! ma foi!... Pauvre Raoul, va !

— Ne dites donc pas cela, ma cousine, vous êtes la plus honnête des femmes !

— Oui, mais j*en suis peut-être la plus curieuse!

— Eh bien ! ma chère Eve, quand vous voudrez, je risquerai tout, bien certain que vous serez aussi charmante, aussi accomplie, aussi peu tentée que votre admirable M"® Valentine, dontvous parlez toujours.

— Laissez-moi donc tranquille et ne me comparez pas à cette enfant-là ! Elle est parfaite.

— Elle a toutes les vertus de la fourmi de la fable î

— Avec tous les charmes de la cigale, monsieur. N'avez-vous pas entendu, l'autre jour, mon professeur Thi bou ville s'écrier : « Voilà une Andromaque! »

— Eh bien! qu'Andromaque entre donc au théâtre. Nous verrons à lui faire un succès, disait Albéric en souriant, et si bien que M""* de Grandier devenait furieuse, appelait son cousin « mécréant, » et lui intimait l'ordre de ne plus remettre les pieds chez elle puisqu'il n'admirait pas sa charmante protégée.

— Alors, vous me chassez ?

— Parfaitement.

— Jusqu'à demain?

— Jusqu'à ce soir. Allez faire pénitence.,.

— Et méditer sur les vertus de M"®Trézel.

— En compagnie de vos danseuses d'Opéra ou de vos chanteuses d'opérette. Jolie retraite!

Albéric raillait, s'amusant volontiers à courroucer M"*® de Grandier, intraitable lorsqu'il s'agissait de ce a phénix » de Valentine. La veuve du commandant du Saint-Clément était à la fois très-évaporée et trèsbonne. Affairée, allant, venant, mêlant à la fois mille occupations, répétant avec Thibouville, courant chez Wadmann surveiller la construction du monument élevé à ce a pauvre Raoul, » de là à l'atelier du sculp-

teur chargé des statues, montant chez Trézel, criant à la peste et à l'horreur en apercevant par la porte entre-bâillée le laboratoire du petit homme; embrassant Valentine^ causant, redescendant,«Jetant à son cocher l'adresse de quelque ministère, de sa couturière, de sa modiste, de son marchand de musique, de la Librairie nouvelle, où elle achetait tous les recueils nouveaux de poésie pour y trouver une poésie de salon ; connaissant tout le monde, à l'afFût de toute réputation nouvelle, sollicitant les ministres — pour les autres, il est vrai — ne manquant pas une séance importante de la Chambre^ désolée depuis son ùcaû de n'avoir plus sa loge aux premières, mais se promettant bien de la retrouver l'hiver venu; se montrant partout, furetant, bavardant, hurluberlue^ et plus d'une fois, en route, arrêtant son coupé pour vider sa bourse dans le tablier d'une pauvre femme, accroupie contre un mur, avec un petit enfant pâle dans les bras, ou escaladant, essoufflée, un cinquième étage pour soulager quelque misère cachée ; rentrant enfin dans son hôtel harassée, fatiguée, lassée, « moulue, » comme elle disait, mais enchantée et toute prête à recommencer le lendemain.

Il fallait à Henriette le mouvement, le bruit, mille propos, mille entreprises. Elle avait — c'était une expression d'Albéric — le veuvage turbulent. C'était une de ces femmes dont le plaisir est de présider des œuvres de bienfaisance, d'organiser des loteries, de quêter à domicile, de bombarder leurs amis de billets de concerts, et de faire des mariages. Elles ont toujours dans leur poche un pianiste de génie qui a quelque symphonie à faire entendre, un peintre inconnu qu'il faut sauver, et une jeune fille pauvre, toute chargée d'affection, très-disposée à faire le bonheur d'un honnête homme. N'en rions pas trop : leur charitable turbulence est, après tout, une des formes de la bonté.

M"® de Grandier s'était imaginé, et peut-être avec

lO.

174 ^^ JtfAISON VIDE.

raison, que la nièce du docteur Trézel devenait un peu pâle et semblait, non point malade, mais souffrante.

— C'est TefFet de vos sottes expériences ! disait-elle, Est-ce qu'une jjeune fille est faite pour vivre dans une atmosphère pareille ?

— Attendez, attendez, madame, répondait le docteur d'un air profond, et vous verrez quelle gloire rejaillira sur Valentine, grâce à mes poulets monstres...

— Des monstres ? Vous avez besoin d'en fabriquer, vous ? Regardez simplement autour de vous : il n'en manque pas 1

— Réaumur, lorsqu'il inventa son four à poulets... Henriette interrompait Urbain «Trézel ou le laissait

chevaucher sur ce que Sterne eût appelé son dada. Mais elle finit par le faire consentir à quitter, pour un ou deux mois, son logis de la rue de Fleurus et à habiter, avec Valentine, un très-joli pavillon, très-bien situé, dans la propriété qu'elle possédait à Saint-Germain, rue du Château-Neuf, et où elle passait tous les ans une partie de l'été, avant de se rendre aux bains de mer.

— La maison a été bien triste jusqu'ici, mais ce pauvre Raoul me pardonnera peut-être de lui donner un petir air de fête maintenant qu'il aura un des plus beaux monuments — oh! mais des plus beaux ! — du Père-Lachaise. Wadmann a fait là un chef-d'œuvre. D'ailleurs, c^est pour ma chère petite Valentine... Vous serez comme chez vous, et le jardin est un paradis...

— Et mes poulets?...

— Oh! le terrible homme! Eh bien, vous ne manquerez ni de poulets ni d'œufs, car nous avons un verger, s'il vous plaît! Et si la basse-cour ne suffit pas, vous pillerez toutes les fermes du voisinage, du Pecq à Marly et de Marly à Versailles. Etes-vous content, cousin ?

C'est ainsi qu'aux premiers jours de juin, Urbain

VALENTINE. lyS

Trézel et Valentine se trouvaient installés, avtc la vieille Adèle, dans un nid de verdure au fond du jardin, M"*® de Grandier habitant un étage du principal corps de logis : — un hôtel Louis XVI, élégant et gai, souriant, avenant, un des plus charmants de cette rue coquette et blanehe qui, d'un côté s'ouvre sur l'horizon immense et, de l'autre, a pour perspective le bâtiment rouge et blanc du Château.

• Cet hôtel, avec sa grille ouvragée, dans le genre italien, ses plantes grasses dans des vases Médicis, sa serre et ses grands acacias, était un paradis silencieux et embaumé. Le pauvre capitaine Lehidec aimait à s'y reposer autrefois de ses traversées.

Henriette avait résolu de recevoir encore fort peu de gens cet été-là, mais de les choisir. Des amies^ M"? Gobert, quelques députés, un ou deux sénateurs, et l'amiral de Reynière, qui lui avait plu infiniment.

Avecces rares intimes, et Thibouville, son professeur qui, tout en lui donnant des leçons, apporterait les nouvelles, les échos de Paris et Pair des boulevards, le séjour de Saint-Germain ne serait pas ennuyeux. Valentine avait la forêt pour se distraire et reprendre un peu de couleur aux joues. Puis tant d'excursions ! Le pays est charmant. Albéric n'était pas banal. Parmi ces députés, il y aurait peut-être un fiancé pour M"® Trézel. Henriette de Grandier était persuadée qu'elle allait passer une saison fort agréable, d'autant plus qu'elle retrouvait là des souvenirs de Raoul, ses armes, -des panoplies de lances, de coutelas et de boucliers exotiques, et un portrait du commandant, mais un portrait en habit de ville, sans porte-voix. Henriette regrettait le Raoul de l'hôtel du parc Monceau. Raoul sans épaulettes, Raoul sans porte-voix, ce n'était pas Haoul.

— Fort heureusement, disait-elle, je n'ai pas besoin d'avoir un de ses portraits sous les yeux pour le revoir. Son image est là.

Et sa petite main touchait sa robe à l'endroit de son petit cœur.

Valentine était vraiment heureuse que son oncle eût consenti à quitter Paris. Elle que M"*® de Grandier trouvait un peu pâlie, se sentait un peu inquiète sur la santé d'Urbain Trézel. Le petit homm^ se desséchait à se pencher éternellement sur ses appareils. Il y avait comme une fièvre intense dans ses yeux bleus un peu ^ égarés. Ses couveuses artificielles l'absorbaient et l'amaigrissaient. A force de produire des monstres, le docteur, avec ses pommettes saillantes, ses oreilles décollées, ses doigts osseux, son dos de squelette oîi les vertèbres, marquées sur son habit, apparaissaient comme une rangée de boutons, en arrivait à devenir luimême un phénomène de consomption. Le grand air lui ferait du bien évidemment. Et puis, à Saint-Germain, peut-être apporterait-il moins de passion à ses expériences.

Hélas! A Saint-Germain comme à Paris, Urbain Trézel poursuivait avec une vivacité âpre ses essais mille fois infructueux. Ses monstres naissaient pour expirer. Il produisait des embryons hydropiques, gonflés, énormes, des embryons cyclopes, des poulets proencépha- . liques avec une tumeur au front, des monstres aux corps unis par le côté; il se grisait de ces mots de grimoire savant : exencéphalie, célosomie, symélie, triocéphalie. Il les répétait avec joie; il en avait plein la bouche. Il en arrivait à trouver que la nature était trop simple dans ses productions et que la vérité, c'était la monstruosité. Son rêve le plus cher était de produire un poulet à trois têtes! '

— Je le répétais l'autre jour à M. Maréchal (de l'Académie des sciences), l'ami de M. de Reynière... Je lui répétais : Quand je serai parvenu à cela, l'Institut me rendra peut-être justice.

Valentine laissait dire et laissait faire. Elle eût

trouvé méchant, égoïste et cruel dé réveiller son oncle de ces songes en lui disant : — Tout cela nous mène à la ruine!

Elle oubliait d'ailleurs et Paris et la réalité un peu sombre, dans ce pavillon entouré d'arbres, de fleurs, comme d'une mer verdoyante, et le matin, à son réveil, elle avait une impression de fraîcheur et de joie, toute ravie par le gai concert des oispaux dans les branches. C'était son Luxembourg, mais plus silencieux, plus calme et plus doux.'

M. de Reynière était déjà venu à Saint-Germain. Chez M""® de Grandier, comme chez Urbain Trézel, chaque fois que Valentine le revoyait, elle éprouvait cette même impression de respect craintif et pourtant de sympathie qu'elle avait ressentie lors de la première entrevuç. Lui en emportait^ au contraire, un sentiment qu'il subissait sans l'analyser et qui lui rendait comme un prétexte pour vivre. La jeune tille etl'amiral se parlaient fort peu, cependant. Elle, timide; lui, pensif, recueilli et songeant.

Henriettene s'en était pas moins demandé si le comte, par hasard, ne pouvait pas devenir le mari de Valentine.

— C'est, en vérité, la seule femme qui puisse consoler un tel homme !

Le projet était tentant. Mais, quoi ! l'amiral consentirait-il jamais?... Et Valentine, elle-même, pourraitelle oublier, lorsqu'elle saurait tout, qu'il y avait du sang sur les mains de ce héros? Ah ! si toutes les femmes avaient l'appétit du romanesque comme la belle , M"* Gobert !

H.enriette se réservait, au reste, de parler de Reynière et de le peindre sous les couleurs voulues, au jour et à l'heure convenables. Il fallait s'assurer auparavant que le comte n'avait pas complètement dit adieu à la vie. Mais allez donc aborder un semblable sujet de conversation avec un tel homme!

M"*® de Grandier ne s'imaginait guère qu'avec son humeur de marieuse, elle allait précisément dans le. sens des projets de son cousin, le petit docteur. Entre deux expériences et entre deux poulets hydropiques, Urbain Trézel soupirait :

— Au besoin, Valentine ferait pourtant une jolie comtesse! Ah! quelle jolie comtesse! Et à quoi n'arriverais-je pas avec un protecteur tel que M. de Reynière?

Toutes ces pensées, ces rêvés, ces projets n'étaient encore qu'à l'état latent, et Valentine ne se doutait pas de l'intérêt spécial que lui portait la veuve de « Raoul. » Elle ignorait la tragique histoire de l'amiral et les ambitions d'Urbain, et cependant le docteur, en parlant habilement de temps à autre, à sa nièce, de la grandeur d'âme d'un homme tel que Reynière, essayait déjà de faire partager peu à peu à Valentine ses beaux et séduisants espoirs.

Urbain, il est vrai, se désolait. On eût dit que la jeune fille ne comprenait point. Elle traitait toujours Reynière avec la même condescendance intimidée. Elle éprouvait même un certain sentiment de gêne lorsque l'amiral était là, et si le docteur en eût marqué de la tristesse, Henriette de Grandier n'eût pas manqué de dire : — Allons, bravo, au contraire! Qui sait? Voilà peut-être le commencement de l'amour !

Il était bien évident que le comte n'était pas indifférent à Valentine; elle songeait beaucoup à lui, dans ses heures de solitude. Dans une promenade faite en forêt avec lui et Henriette, sous les beaux arbres de la Croix de Noailles et de l'Etoile de Houx, assise en face de Reynière, elle s'était sentie comme enveloppée de caresses par le regard paternel et triste de cet homme, et elle avait longtemps gardé le souvenir de cette après-midi poétique et charmante.

Valentine aimait cette forêt immense, et lorsque

M"* de Grandier ne pouvait sortir, le plaisir de la jeune fille était de se promener seule sous les chênaies, emportant un livre et ne le lisant pas devant l'éternel livre ouvert. Elle se plaisait, ta-ndis que l'oncle Urbain poursuivait ses expériences et qu'Henriette faisait des visites, à explorer tous les environs si pleins de souvenirs : Mesnil-le-Roi, Carrières, Louveciennes, et tes jardins déserts de Marly, où il reste moins de traces du caprice fastueux du « grand roi » qu'il ne subsiste de Ninive. Elle savait tout et retrouvait le passé tapi sous l'herbe ou les moissons. Elle savait qu'André Chénier s'était caché là, elle retrouvait la place du tombeau de a Tenfant mort » que saluait de ses vers le poëte qui allait mourir, et le soir, quand elle rentrait chez Hen^ riette, ses beaux grands yeux noirs rayonnaient, et ce bouquet de souvenirs lui semblait embaumé comme une brassée de fleurs cueillies en chemin.

— Et vous, ma cousine, disait-elle à M™® de Gran* dier^ qu'avez-vous fait?

— Moi ? J'ai vu notre sous-préfète. Charmante. Nous ne sommes pas très-d'accord. Je suis centre gauche, et elle penche vers la droite... mais bonne personne. Puis Tabbé Polard, un abbé qui traduit Horace, s'il vous plaît! Ensuite, visite chez la générale de Mérague* Grand événement, chère enfant. On organise un car-^ rousel, une cavalcade, je ne sais quoi. Enfin quelque chose de ravissant. Ces messieurs de la garnison veulent représenter l'entrée de François I®"" dans sa bonn« ville de Saint-Germain-en-Laye, avec des costumes. Vous voyez que, moi aussi, je m'occupe d'histoire !

— Et vous, mon oncle?

— Eh bien, je vais vous étonner, mais, de mon côté j'ai fait une découverte...

^ Ah ! bah !

— Oui, ma cousine. Oui. J'ai remarqué — vous allez voir comme c'est éurieux ! — j'ai remarqué quei

l80 LA MAISON VIDE.

les kings'charles de Saint-Gerrxjain, tous ces petits chiens que vous apercevez courant par les rues/ sont de pure race anglaise. Mais de race exquise, de race introuvable. Eh bien ! savez- vous pourquoi ?*

— Non.

— Non! Voilà, après la révolution de 1688, Jacques II d'Angleterre, vous ne l'ignorez pas, reçut au château de Saint-Germain l'hospitalité de Louis XIV. Or, il avait amené des chiens anglais avec lui, Jacques II. Ils ont fait des petits, et la race anglaise sans mélange né se retrouve peut-être qu'ici^ ici, vous entendez. Ah! Et trouvez-vous maintenant que mes études et mes observations sont inutiles ?

— Pas du tout. Seulement, mon cousin, vous ajouterez, s'il vous plaît, à l'histoire naturelle un chapitre spécial : a De Vinfluence de Vexil des rois sur la race des kings Charles, »

— Tenez, cousine, vous ne croyez à rien, mais à rien ! répondait alors le petit homme, plus piqué qu'il ne le laissait voir.

Valentine, ainsi libre parfois de ses rêveries et de ses promenades^ ressentait une impression d'affranchissement qu'elle n'avait Jamais éprouvée. Son existence était si uniforme et si mélancolique! C'était peut-être là le premier congé qu'elle eût pris de sa vie. Aussi, comme elle se grisait d'air, de verdure, comme elle se perdait, du haut de la Terrasse, dans l'immensité de ce vaste horizon qui avait pour point extrême, là-bas, le grand Paris ! Elle préférait cependant les coins plus discrets, les contre-allées pleines d'ombres, les sentiers au bord de l'eau.

Le docteur la laissait volontiers à sa solitude, se demandant pourtant s'il était « convenable » qu'une jeune fille... Mais Henriette l'interrompait bien vite :

— Valentine a'est pas une enfant, et croyez-vous que Saint-Germain soit peuplé de sauvages ?

VALENTINE. l8l

La jeune fille, une après-midi, suivait ainsi, aspirant à pleins poumons le vent frais qui caressait ses cheveux, agitait les petites mèches folles autour de ses oreilles, la rive de la Seine, l'imagination partie vers le pays des songes, sa tête brune lumineusement enveloppée par les rayons de soleil qui traversaient son ombrelle écrue, et cheminant en rie voyant rien que le sentier où elle posait ses petits pieds.

Elle était descendue vers le Pecq par ces escaliers qui, du haut de la Terrasse, mènent le long de sentiers frais, par une déclivité douce, jusqu'au bord de la Seine, et, après avoir marché jusqu'au pont du chemin de fer par le quai des Champs, elle revenait, l'œil sur le chemin, ou relevant la tête pour contempler au loin, au-dessus du pont du Pecq, les coteaux de Marly, d'un vert déjà profond, avec leur aqueduc se découpant là-haut, superbe comme une ruine dans la campagne romaine.

L'eau du fleuve miroitait au soleil. Un saule au tronc gris penchait sur le courant, comme pour les baigner, ses branches vertes ; le reflet des masses d'arbres de l'île Corbière donnait à la Seine une couleur d'un vert sombre.

Valentine ne regardait que l'horizon de Marly ou l'herbe du chemin. Le ciel bleu piqué de nuages, les maisons blanches de l'autre côté de la rive, les fils du télégraphe tendus au-dessus de sa tête et où des hirondelles nombreuses s'étaient posées, comme des notes noires sur une portée musicale, elle ne voyait point tout cela. Elle allait lentement, sa pensée ne s'arrétant sur aucun sujet; mais, heureuse de ce grand calme qui la berçait, elle regagnait la montée qui, en face du pont, conduit à la ville, à pas très-doux, comme quelqu'un qui n'a point hâte de voir finir le moment qu'il savoure; — lorsque, tout à coup, au moment où elle arrivait sous les allées de petits ormes, un grand cri,

l82 LA MAISON VIDE.

un terrible appel, quelque chose de strident et d'effrayant, tira brusquement Vaientine de cette sorte de torpeur délicieuse, de ce rêve vague, mais charmé, fait en marchant.

Elle tourna rapidement la tête à gauche, vers l'endroit d'où était parti ce cri. Un cri d'enfant ou de femme, un cri tragique, déchirant, auquel d'autres cris répondaient.

Alors Valepitine aperçut là, sur cette rive, à une trentaine de pas de l'endroit où elle avait passé sans apercevoir personne; elle vit^ sur la langue de terre couverte d'herbe qui conduit au fleuve, une petite fille de cinq ou six ans qui frappait du pied avec un désespoir sinistre, levait les bras, puis les tendait en criant vers un endroit de la Seine où il y avait, auprès d'un bouquet de plantes d'herbes lancéolées, une barque amarrée et, à côté de cette barque, quelque chose qui s'agitait dans les herbes, une forme humaine, une tête d'enfant. C'était cet enfant qui venait de pousser l'affreux cri, le cri d'angoisse et de mort. Cet enfant se noyait.

Vaientine sentit tout son sang se glacer et, pendant une seconde, elle demeura immobile, pétrifiée et clouée sur le chemin, puis, instinctivement, elle s'élança, jetant son ombrelle à terre et criant :

— Au secours I au secours !

Sur le chemin, personne. Une noire usine à gaz, qui dressait tout près ses tuyaux de brique rouge audessus de ses murailles noires, demeurait muette, étant déserte et à louer. Des petites villes du quai, sans doute inhabitées, aucun secours ne sortait. Fenêtres et portes étaient closes.

— Seule I songeait Vaientine avec effroi, seule ! Et elle répétait :

— Au secours !

Vàlentîné. 1 83

La petite fille, dans les herbes, se tondait les mains, trépignait et répétait avec une terreur impuissante :

— Mon frère! /:'est mon frère! André! André!

André !

Et chaque cri de la pauvre petite enfonçait un coup de couteau dans le cœur de Valentine qui regardait si, d'un bond, elle pourrait sauter de la rive dans la barque et saisir l'enfant. Mais cette barque était trop éloignée. Il fallait, pour l'atteindre, se jeter dans le fleuve.

— Ahl mon Dieu! pensait Valentine. Mais il est perdu, ce malheureux !

Il venait de reparaître, agitant au-dessus de l'eau une main crispée, les yeux hors de l'orbite, hagards, et elle le vit s'enfoncer, des globules d'air et des cercles effrayants indiquant seuls l'endroit où il venait d'être englouti. Et pendant ce temps les hirondelles, effrayées par la voix de Valentine, s'envolaient avec de petits appels aigus, quittant les fils télégraphiques et tournoyant, effarées, au-dessus de l'eau qui étouffait le noyé. En haut, dans Tair^ des cris d'oiseaux et des battements d'ailes en pleine lumière; en bas, dans le gouffre, la mort silencieuse et invisible...

Valentine détourna les yeux avec horreur. Instinctivement, descendant le talus, elle s'était précipitée^ la pressant contre elle comme pour la protéger ou lui cacher la vue du fleuve, sur la petite fille, qui hurlait maintenant :

— André! André! Mon frère 1 Tout à coup, un homme, à l'angle de la petite ruelle noire contournant l'usine à gaz et débouchant sur le quai, un homme élégant et jeune apparut, qui sans doute, de loin, avait tout vu ou tout entendu^ tout deviné, et qui se précipitait, tête nue, vers le bord du fleuve; il bondit sur le chemin^ se laissa glisser le long du talus, à travers les chardons vio-

lets, les fleurettes jaunes et les orties, regarda fixement l'endroit où Tenfant avait disparu, le trou refermé oîi, sous Teau glauque, le petit noyé luttait contre Tagonie, et lançant sur l'herbe, au hasard, sa redingote et son gilet arrachés à son corps, il plongea dans le fleuve et Valentine, qui le suivait des yeux, eut à peine le temps de le voir accourir, paraître et disparaître.

Au loin, des gens venaient, attirés sans doute par les cris.

Il y eut, pour la jeune fille, quelques secondes d'angoisse suprême. Le plongeur ne se montrait plus hors de l'eau. 11 n'y avait à la surface que le glauque remous d'une lutte cachée. Si les herbes avaient enlacé, comme des serpents, cet homme, et si le sauveur, lui aussi, mourait étouffé là?

Mais Valentine jeta bientôt un cri de joie, et ses larmes jaillirent avec ses sanglots. Elle était pâle comme une morte et ses dents claquaient comme dans une crise nerveuse : Thomme sortait du fleuve, secouant la tête, les cheveux collés au front, d'une main se cramponnant à la barque qu'il poussait vers la rive, et serrant de son bras droit, contre sa poitrine, l'enfant évanoui qu'il tenait par le milieu du corps.

— André! André I répétait sur le même ton aigre, stupide et effaré, la petite fille qui mêlait. des pleurs à ses appels .épouvantés.

Par un effort robuste, l'homme se souleva jusqu'à la ceinture contre la barque et y laissa glisser l'enfant, puis, de ses deux bras roidis appuyés au bord gluant du bateau, il se dressa hors de l'eau, entra dans la barque, y saisit une gaffe, et l'enfonçant dans le fleuve il approcha le bateau au ras de la rive et lorsqu'il fut à peu de distance du rivage, reprenant l'enfant entre ses bras,, il bondit nerveusement sur l'herbe, les jarrets régulièrement détendus comme dans une leçon de

VALENTINE. l85

gymnastique. Puis, vivement, il se pencha sur le petit, — un garçon de dix à douze ans vêtu d'une veste d'alpaga et d'un pantalon de velours à cotes taillé sans doute dans quelque vieux vêtement du père, — et lui enleva à demi ses vêtements, découvrant son torse chétif et ses épaules maigres, le couchant sur le côté droit, la tête un peu élevée, appuyée sur un tertre de gazon et exposée au soleil.

— Est-il mort, monsieur, est-il mort? demanda Valentine, dont la voix tremblait et qui fixa, pour y deviner la réponse, ses grands yeux interrogateurs sur les ptunellesde cet homme.

Sous ce regard, l'homme à genoux se releva brusquement, comme s'il eût tremblé soudain.

La jeune fille, se méprenant sur ce mouvement où ' elle crut voir de l'effroi, balbutia alors :

— Pauvre enfant ! Le pauvre petit ! Cest donc fini ?

— André, c'est moi, André, André!... répétait la petite fille qui s'était mise à genoux devant le corps de son frère et qui lui parlait à l'oreille. C'est ta petite sœur^ c'est Berthe !

Il y avait tant de douleur, d'instinctive pitié dans les beaux yeux noirs de Valentine que celui qu'interrogeait la jeune fille se hâta de répondre :

— Non, mademoiselle, ne craignez rien. Il est sauvé !

Et sa voix profonde, malgré l'émotion qui l'étranglait, sa voix au timbre mâle et caressant, fit à Vai lentine l'effet d'une musique.

Cet homme, les cheveux plaqués sur le crâne, la barbe mouillée, les vêtements collés aux janîbes, la chemise en eau dessinant ses bras nerveux et une poitrine élégante, n'avait certes rien de ridicule aux yeux de la jeune fille. L'eau et la boue qui mouillent un sauveteur sortant d'un fleuve sont comme la pou-

l86 LA MAISON VIDE.

dre et la poussière sur le visage du soldat victorieux : quelque chose de glorieux et de sympathique.

Le soleil éclairait cette physionomie mâle et jeune, et Valentine, au miheu du front de cet inconnu qu'elle croyait pourtant avoir vaguement entrevu elle ne savait où, aperçut une cicatrice aux lignes blanches. Cet homme avait évidemment l'habitude du danger, et ce n'était pas la première fois qu'il voyait de près la mort.

Il semblait cependant intimidé, troublé, et comme écrasé d'émotion. Ce n'était plus le même homme que tout à l'heure. Il contemplait Valentihe avec une. telle expression étonnée, ravie et inquiète à la fois, qu'elle se sentit légèrement rougir.

— Ah! monsieur, dit-elle, sans trop savoir ce qu'elle balbutiait à son tour, sans vous !...

Il fit un geste qui répondait : « Ce que j'ai fait est tout simple, » ramassa ses vêtements et les jeta sur ses épaules, ne boutonnant que la redingote.

Puis, revenant à l'enfant :

— Des briques chaudes aux pieds, des frictions, et dans une heure il courra au soleil. Mais je suis arrivé à temps.

— Ainsi, ce n'est rien?

— Rien. Où demeures-tu? demandale jeune homme à la petite Berthe.

— Là-bas, monsieur. Oui, dans la cité Monceau... cette maison que vous voyez... C'est encore loin... Maman y est,

— Eh bien! mène-nous chez ta maman.

^ Il ramassa le petit André, le coucha sur ses bras, la tête haute et appuyée sur son épaule, et, tout en marchant, il dégageait parfois son bras droit et frictionnait la poitrine de l'enfant.

— Mais vous allez prendre froid, monsieur^ dit Valentine.

— Ne craignez rien/ Le soleil est très-ardent, et la maison n'est éloignée que pour les petites jambes de cette enfant.

Dans la course, le jeune homme avait perdu son chapeau, il ne savait où, là-bas, au loin, près de quelque buisson.

Un des hommes accourus, des mariniers, tendait justement à Valentine l'ombrelle de toile qu'elle avait jetée sur la route. Elle le remercia en souriant et, tandis que le jeune homme marchait assez rapidement, portant, avec des soins de mère pour un nouveau-né^ l'enfant dont la petite bouche et les narines rendaient l'eau absorbée , la jeune fille levait, de son bras au galbe exquis, l'ombrelle et garantissait à là fois contre le soleil le visage du petit et le front étoile du jeune homme. Et parfois, sous le regard profond, ravi, pensif que lui jetait cet inconnu, elle baissait les yeux.

Ils arrivèrent ainsi, suivant le quai, vers le viaduc, jusqu'au logis qu'avait désigné la petite Berthe. C'était dans un assemblage d'humbles, mais proprettes maisons de blanchisseurs, de marchands de sable de rivière, et de vendeurs de vers de vase, accotées l'une à l'autre, une pauvre demeure dont la porte, précédée d'un petit jardinet entouré de palissades, s'ouvrait sur le quai des Champs. La petite Berthe la poussa et, entrant dans la chambre du rez-de-chaussée en courant, dit tout haut, bien vite, avec sa voix grêle, pour rassurer quelqu'un que Valentine n'apercevait pas encore :

— N'aie pas peur, maman ! Cest rien!

— Quoi, rien ? répondit une voix bien faible, une voix de malade, il y a donc quelque chose?

Le jeune homme était entré, portant André, et Valentine, se tournant vers un angle assez obscur du pauvre logis, vit alors, étendue sur la méchante pail-

l88 LA MAISON VIDE.

lasse d'un lit très-plat, une femme jeune encore, mais très-maigre, très-pâle, phthisîque sans doute, et dont les yeux brillaient, la tête enfoncée dans un oreiller.

La malheureuse poussa un cri en apercevant son petit, et elle se mit avec peine sur son séant, sortant déjà de dessous ses couvertures une jambe osseuse et jaune, mais d'un signe Valentine la rassura, et instinctivement, devant un homme, la malade se rejeta dans le lit, demeurant assise et répétant :

— Mon petit ! mon André ! mon pauvre petit !

— Il est tombé à Teau, mais rassurez- vous, grâce à monsieur, il n'y a aucun danger...

— C'est rien! c'est rien, maman! répétait Berthe en prenant la main de la malade, une main d'une pâleur de cire, et en la caressant de ses petits doigts potelés.

Le jeune homme avait assis l'enfant sur une chaise, et, demandant du vinaigre, un peu de flanelle, — ce qu'on pouvait trouver, — il continuait ses frictions, tandis que, devant ce pâle visage du petit André, machinalement Valentine songeait à ce tombeau des bois de Louveciennes qu'avait chanté Chénier et qu'elle avait cherché dans les bois :

Adieu, dans la maison d'où Ton ne revient pas !

Cette fois, ce n'était même plus le petit mort oublié depuis si longtemps, c'était un enfant en danger, un pauvre être menacé d'asphyxie, qui lui faisait monter aux yeux des larmes.

André rouvrit les paupières assez vite, sourit, regarda autour de lui d'un air hagard, et son premier mouvement, lorsqu'il put se mouvoir, fut de se précipiter vers sa mère. Mais il chancela. La tête lui tournait et il fallut que Valentine et le jeune homme prissent le

petit chacun par un bras, pour le guider vers le lit de la malade.

Etrangement troublée, à son tour, et violemment émue, Valentine remarqua encore ce regard fixe, profond, que tout à l'heure cet inconnu attachait sur elle.

Valentine essayait de sourire.

La malade prit entre ses mains exsangues la tête de Penfant et y posa, avec une sorte de fureur, ses lèvres blêmes. Elle sanglotait en embrassant son fils et le couvrait de baisers,

— Méchant petit ! dit-elle ensuite, tu as encore été près de Teau I Tu ne sais pas nager !...

— Si fait, maman. Oh I si, je sais un peu, un peu. Mais c'est les herbes... vois-tu !... les lianes... C'est mauvais, ça! Si tu savais. Le père Blicard, le pêcheur, m'avait permis de jeter deux coups d'épervier... deux ! Le premier, ça va bien. Je me disais : « Si maman a faim, ce soir, puisque le médecin a dit qu'elle pouvait manger, eh ben, comme ça, elle aura une friture aussi bonne qu'elle en mangeait à Y Ancien-Poisson-Rouge. » Pense donc, j'amène huit goujons, et pas des petits, des gros! Huit goujons et unchevenne I... Berthe tapait des mains et disait : « Encore! Encore! » Je rejette î'épervier,' je me penche trop, le pied me manque... et voilà! C'est pas ma faute !

— Et voilà! Et voilà!,.. Et si tu étais mort, petit malheureux?... Mort! Qu'est-ce que ta mère deviendrait! hein ? Oh ! tu n'iras plus dans ce bateau, dis ? Je me moque bien des poissons du père Blicard ! Tu n'iras plus? Jure-le-moi.

— Je le jure, maman.

— C'est que, voyez-vous, dit la malade en se tournant vers Valentine, je tremble toujours, moi, qu'il ne lui arrive ce qui est arrivé à son père... Mon pauvre Louis!.-.. Oh! il ne s'est pas noyé, non!... Mais il

igO LA MAISON VIDE.

s'est ouvert la tête en tombant d'un échafaudage... Oui... à Saint-Germain... Il était maçon... et un bon compagnon même ! Il travaillait aux réparations du Château... Vous avez peut-être visité ça?... Vous avez vu... Il y a encore des planches... Il est tombé de trèshaut sur le pavé, dans le fossé, en face le théâtre... le théâtre oU nous étions allés la veille... nous amuser... Nous amuser I On Ta porté à l'hôpital, il y est mort une heure après, et je n'ai même pas eu le plaisir de le soigner là, dans cette petite maison que je lui avais apportée en dot. C'est tout ce qui nous reste I

Il y avait une douleur si profondément sincère dans ces paroles navrées que Valentine ne fit même pas attention à ce naïf mot de plaisir dont se servait la pauvre femme regrettant Tamère joie de cette vision d'une agonie qu'elle eût consolée.

Valentine ne songea qu'à une seule chose :

— Elle est pauvre!...

Et, comme si le jeune homme eût en même temps la même pensée, il demanda à la malade :

— Alors, vous êtes chez vous, ici ?

— Oh !• pas pour longtemps !... On parle de tout vendre... Des créanciers... Nous n'étions pas trèsriches... Les économies faites ont passé ou en frais d'enterrement (Oh I le pauvre homme a son petit coin, là-haut j sur le coteau, au cimetière, dans les vignes), ou en notes de* pharmaciens ou de médecins, car, depuis la mort de leur père, à ces petits, je suis toujours malade. On dirait que ça m'a tourné les sangs.

— Et vous n'avez pas de ressources ?... Des parents? des amis ?

— Des amis, oh ! si. Les voisins. Des parents aussi, j'en ai. Mon père a laissé onze enfants. Il était maraîcher et à son aise, mais partager quelque chose en onze, dame ! chacun n'en a pas beaucoup. J'ai eu cette maison, moi.

— Mais alors ?

— Oui, je comprends ce que vous voulez dire... Mes frères, mes sœurs, tout ça est ou parti loin d'ici ou marié. Et, quand on est marié, quand, Tun et l'autre de son côté, on a des enfants, des besoins... on songe aux siens d'abord et ensuite on oublie les autres... C'est tout naturel... Il n'y a de vrais parents, je crois, que le père et la mère... Je me trompe. J'ai eu mon frère plus jeune, celui de Tracy-le-Val, qui m'a souvent obligée... Il est mort à la Noël, l'an passé...

— Pauvre malheureuse femme! songeait Valentine, dont le cœur s'emplissait de pitié.

La malade secoua la tête comme pour chasser toutes ces pensées, sourit doucement et tendit la main au jeune homme, en disant de sa voix brisée, qu'elle essayait de rendre joyeuse :

— Je suis bête avec mes jérémiades ! Taî pas besoin de vous conter tout ça, moi ! Mais ce que je tiens à vous dire, c'est que je vous remercie du fond de mon âme, vous, monsieur, qui m'avez conservé mon petit ! Remercie-le , Andréa Remercie le monsieur, Berthe I

— Merci, monsieur! dit le garçon.

— Merci, monsieur ! répéta la jeune fille en se dressant sur la pointe des pieds pour tendre son front au baiser.

— Et madame?.., remercie donc aussi madame!.,. Ah ! je vous souhaite de n'être jamais séparés l'un de l'autre comme moi de mon pauvre Louis ! C'est dur, quand on s'aime tant I

Elle prenait la jeune fille et le jeune homme pour deux époux, deux époux heureux, adorés; et tandis que la joue de Valentine se couvrait d'une subite rougeur, le visage du jeune homme devenait blême comme sous la torsion de quelque souffrance.

ig2 LA MAISON VIDE.

Il y avait du trouble chez elle; chez lui, il y avait de la douleur.

— Madame, dit-il rapidement en s'avançant vers le lit de la malade, permettez-moi, puisque le hasard a voulu que je vous fusse utile, de compléter ce que j'ai fait. Votre enfant — mon protégé maintenant — a besoin de cordiaux et de soins... quoiqu'il en soit quitte pour la peur ! Eh bien ! tenez, voici pour lui acheter ce qu'il lui faudra.

Il tendit à la pauvre femme une petite bourse de cuir noir à fermoir d'argent.

— Oh ! prenez ( prenez I dit-il.

— La charité ! fit-elle avec une sorte de douleur. Ce n'est pas la charité que je demandais et que Louis...

— Aussi n'est-ce pas la charité que je vous fais. C'est un prêt, si vous voulez. Mais gardez cela, je vous en prie !

— Le garder? Un prêt? Comment vous rendre?

Combien y a-t-il là dedans ?

— Je n'en sais rien.

— Mais c'est de l'or, dit la malade qui avait ouvert la bourse. De l'or ! Mais jamais...

— A votre tour, un service? Je ne puis rentrer à Saint-Germain ainsi. Avez-vous des vêtements à me donner ?

— Des vêtements?... Si j'en ai ! Là, dans la pièce à côté a le bahut. » Il y a ce qui me reste de mon pauvre vieux I... Il y a aussi l'autre veste du petit...

— Je l'habillerai avec moi. Viens, André.

Il prit l'enfant par la main, disparut dans l'autre pièce, et pendant qu'il changeait de vêtechent, Valentine essayait de consoler la mère, lui parlait, l'encourageait, lui promettait des dévouements à venir, lui demandait son nom :

— Céleste François.

VALENTINE. igS

— Eh bien, madame François, permettez-moi de joindre mon souvenir à celui de monsieur... Tenez, Berthe, voici pour vous ! dit Valentine en mettant dans la petite main de l'enfant une pièce d'or — qui valait, à elle seule, toutes les autres, car la jeune fille la prenait sur ses minces économies.

— Pour acheter des gâteaux alors? dit la petite fille. Merci, madame !

— Non, pas madame, mademoiselle !

— Ce n'est donc pas votre mari ? dit Céleste.

— Non.

— C'est votre frère alors ?

— Je ne connais même pas son nom.

— Ah ! bah ! fit la malade. Et c'est le danger de mon pauvre André qui...

— Qui nous a réunis, oui, répondit Valentine. Et s'il vous a causé une grande joie, il m'a délivrée d'une grande terreur.

— Le voici I dit M"* François.

L'inconnu rentrait, en effet, avec André qui avait changé de vêtements, des pieds à la tête. Le jeune homme avait chaussé d'épais souliers, passé un pantalon de coutil et, sous son paletot et son gilet qui n'étaient point mouillés, il avait revêtu une chemise de grosse toile bise, dont le grand col de paysan ne se boutonnait point, mais s'attachait avec un cordonnet. Cette chemise grossière n'en dégageait que mieux le cou élégant, brun, élancé et robuste du jeune homme, qui ressemblait ainsi à quelque hardi et franc campagnard. Il tenait à la main un chapeau de feutre mou.

Valentine lui trouvait grand air, même ainsi transformé.

— Madame , dit-il en souriant à la malade , je viendrai certainement vous revoir avant deux jours, mais si vous voulez bien me renvoyer ce que je laisse

ici et faire reprendre ce que j'emporte, voici mon adresse...

Il lui tendait une petite carte.

— Merci, monsieur, merci bien...

Céleste épela tout haut le nom gravé et l'adresse :

— Monsieur... Robert de Salviac.

Céleste continua d'épeler la carte :

— Place... Vint... Vinti...

— Non, c'est mon adresse à Paris. Je l'ai effacée et, au-dessus, j'ai écrit au crayon...

— Ah ! oui !... Hôtel du pavillon Henri IV.

— C'est cela.

— Je connais î Merci, merci, monsieur!

Robert de Salviac! Ce nom qui n'évoquait pour Valentine aucun souvenir, la jeune fille le répétait tout bas, en lui trouvant elle ne savait quelle sonorité vaillante. Robert de Salviac! Elle avait pourtant entendu prononcer ce nom. Oui, par Henriette de Grandier ou par M. Réville. Salviac! Robert! Le nom et le prénom étaient nets et hardis comme celui qui les portait.

Le marquis s'inclina devant la jeune fille, après avoir salué la malade, et lui dit avec une sorte de tremblement dans la voix :

— Je n'ose, mademoiselle, vous demander d'avoir l'honneur de vous accompagner...

Il s'arrêta, et son geste et son sourire ajoutèrent : ainsi accoutré.

— Oh I fit-elle en souriant à son tour comme pour dire : « ce n'est point votre costume qui m'arrête... » Je vous remercie, monsieur, je connais la route, et...

Elle n'osait accepter. Une sorte de crainte la retenait.

— Eh bien, mademoiselle, veuillez, je vous prie, présenter. mes respects à M""® de Grandier... Si vous la voyez, ce soir, comme je suppose...

VALENTINE. IqS

— Ma cousine? J'habite chez elle ! Mais comment savez- vous ?

— J'ai eu rhonneur de me trouver avec vous chez M"* de Grandier à son dernier bal et le malheur d'en sortir quand vous y entriez.

Valentine se sentait maintenant plus troublée encore.

— Soyez assez bonne aussi, mademoiselle, pour dire à M. Urbain Trézel que j'ai lu son récent Mémoire. Je ne suis qu'un profane en ces matières, quoique la science m'attire et me fascine. Mais un de mes parents, M. Loreau, médecin, m'a dit le plus grand bien du travail du docteur.

— Vraiment ? fit naïvement Valentine, un peu surprise, presque incrédule.

— Vraiment.

— Ah ! qu'il en sera content, mon pauvre oncle !

— Vous n'y manquerez pas ?

— Non, certes. Et si vous voulez lui faire grand plaisir, monsieur, c'est...

— C'est...

— C'est de venir, un de ces soirs, lui répéter cela vous-même !

Robert, très-pâle, remercia et regarda Valentine.

— Nous avions déjà, dit-elle, une bonne action en commun; mais cette bonne parole vaudra plus que tout pour le docteur Trézel !

— Eh bien ! mademoiselle, j'aurai l'honneur de vous prier de me présenter à lui.. . après avoir demandé à M™* de Grandier de me présenter à vous I

— Oh ! vous êtes tout présenté, monsieur ! Et il n'y a pas beaucoup de présentations qui vaillent celle-là î

D'un geste gracieux, elle indiquait, avec un bon sourire, le petit André qui jouait, avec sa sœur, sous le geste caressant de M^^ François.

Puis la jeune fille tendit la main à Robert, et, quand

le marquis lui donna la sienne, elle sentit qu'il tremblait, mais instinctivement elle n'osa pas lui demander si c'était de fièvre ou de froid.

Elle regretta un peu de n'avoir pas accepté l'offre faite par le jeune homme de la reconduire à Saint-Germain. Il la connaissait. Elle eût voulu le connaître. Elle embrassa comme il l'avait fait lui-même, avant de partir, les deux petits ; elle dit « au revoir » à la pauvre femme qui lui répétait, comme à Robert, des paroles de reconnaissance, et elle reprit, mais non plus lentement, au contraire comme pressée d'arriver et de parler de Robert, le chemin de la maison d'Henriette^

En montant les marches qui conduisent à la rue du Château-Neuf, elle regarda instinctivement le pavillon où M. de Salviac habitait. Quoi ! si près d'elle? L'hôtel s'ouvre, en effet, d'un côté sur la terrasse, de l'autre sur la rue du Château-Neuf. Elle reverrait sans doute ce jeune homme.

— Eh ! d'oîi venez-vous, cousine ? s'écria la jeune veuve lorsqu'elle aperçut Valentine. Nous commencions à nous inquiéter.

— C'est vrai, dit Urbain Trézel, on me demandait oîi tu étais. J'ai redouté un malheur... J'en ai chauffé de trois degrés de trop deux œufs de canards qui...

— Laissez donc vos canards, Trézel ! Voyons, cousine, qu'y a-t-il ?

— Il y a que j'ai cru voir mourir un enfant et que j'ai rencontré un héros de roman, dit en souriant Valentine.

Et elle conta l'aventure du petit André avec une telle verve et un tel enthousiasme que M™* Lehidec murmura doucement : « Tiens ! tiens, tiens ! la petite tête ! »

— Et il se nomme, ce Galaor, qui après tout n'est qu'un paladin de l'école de natation?

— Robert de Salviac, dit Valentine.

— Le marquis! Oh! alors, réparation d'honneur.

Oui, Valeniine, vous avez raison ! C'est un véritable héros de roman ! Mais qui m'expliquera pourquoi le marquis esta Saint-Germain et ne m'a pas fait visite ?... Il est au Pavillon sans doute ?

— Un héros de roman ! pensait Valentine. Quel roman? demanda-t-elle aussitôt.

— Comment ! vous ne savez pas ? Mais, ma chère enfant, c'est Robert de Salviac, c'est lui qui...

Henriette allait parler, lorsque le petit docteur la ^ tira doucement par un plissé de sa robe et lui dit à Toreille :

— Chut ! chut ! elle ne sait point l'histoire de Reynière! Pas un mot, si nous voulons qu'elle ne le prenne pas pour un croquemitaine !

— Tiens, c'est vrai ! pensa M"* de Grandier. J'oubliais !

— Eh bien? demanda Valentine. C'est M; de Salviac qui?...

— Rien, dit la jeune femme, je vous conterai ça plus tard.

— Madame est servie, annonça une voix retentissante.

— Ah ! tant mieux ! Je meurs de faim, dit vivement Urbain Trézel. Et, en offrant le bras à M'"^ Lehidec, il ajouta :

— Voilà, cousine, un : Madame est servie! qui, par ma foi, arrive à point pour couper court aux confidences.

Et Valentine songeait encore et se répétait :

— ^ Un héros de roman ! Je vous conterai cela plus tarfl. » Qu'est-ce qu'il y a donc de caché dans l'existence de M. de Salviac?

SAISON d'Été

Robert de Salviac était rentré dans sa chambre plus troublé cent fois et plus songeur que Valentine. Le hasard, qui remettait sur son chemin cette jeune fille, voulait -il donc l'éprouver? Il n'avait pas oublié, M"® Trézel depuis cette nuit de mars où elle lui était comme apparue, et cette apparition même, ce bal, cette vision, cette nuit d'insomnie, tout cela ne lui avait laissé que l'impression d'un rêve, mais d'un rêve exquis. Comme Reynière, Salviac se demandait, en songeant à Valentine, si vraiment Blanche était morte.

Il fut sur le point de quitter Saint-Germain, tout à coup, dès le soir même, lorsqu'il eut revu M"® Trézel. Une sorte d'instinctif avertissement lui conseillait de s'éloigner. Il était venu s'établir là parce que cette ville silencieuse, aux grands horizons, lui plaisait. Il retrouvait à la fois tant de calme et d'oubli dans cette forêt qui étend comme un couronnement superbe sa ligne d'arbres au-dessus de la vallée et tant de souvenirs dans ce vieux château planté et découpé comme celui de Lucrèce Borgia à Ferrare c^ tout plein des re- Ixquiœ du vieux temps, armes romaines, dolmens

SAISON DETE. TQQ

druidiques, vestiges de l'âge de pierre! Salviac se trouvait à la fois ainsi à Paris et à cent lieues de Paris.

Il avait apporté à l'hôtel son outillage de sculpteur; il passait souvent de longues heures à sa fenêtre, pétrissant la glaise et s*interrompant pour s'accouder au balcon et plonger dans ce paysage immense et beau, seulement comparable à la vue du haut de la terrasse de Richmond et plus imposant peut-être. Robert avait à ses pieds le vide attirant caché par les branches des arbres, puis la Seine se déroulant comme un ruban nacré, des villas enfoncées comme dans du velours vert ; çà et là quelques cheminées d'usine, la route de Sartrouville coupant d'un trait net, d'une ligne blanche, les bois, avec leurs maisons essaimées; un clocher d'église sortant, droit, de ces masses vertes ; la silhouette du Mont-Valérien, hautain comme un dogue géant veillant sur Paris inaperçu, là-bas, mais deviné, dans la brume.

De Maisons à Marly, Robert dominait ainsi un des plus beaux paysages de ce monde^et il s'enivrait de cette immensité rencontrée dans cette solitude.

Il n'y avait guères, d'ailleurs, que quelques jours qu'il venait de s'établir à Saint-Germain, et il ignorait absolument, quand il y était venu, que M"** Lehidec de Grandier possédât une maison d'été dans la rue du Château-Neuf. La veille seulement du jour oîi il devait rencontrer Valentine, sur le bord du fleuve, il avait appris, par une conversation au Pavillon, que la jeune veuve avait un hôtel situé tout près de là, entre la rue de Médicis et l'avenue du Boulingrin.

— J'irai demain saluer M"** de Grandier, s'était-il dit^ tout en regrettant que la jeune femme fût si près de lui, car elle venait un peu ronger, en quelque sorte, de l'isolement qu'il recherchait.

Mais Robert se demanda, après avoir revu Valentine, s'il irait vraiment chez M"® de Grandier. Il en

mourait d'envie, et pourtant il semblait intérieurement redouter une telle visite.

Ce n'était pas qu'il pensât y retrouver l'amiral. Il aurait soin de se faire annoncer, de prévenir M"** de Grandier de sa venue. Non, c'était la présence de Valentine qui le faisait hésiter ainsi.

Tout le trouble profond que Robert éprouvait auprès de Blanche de Clarens, il le ressentait comme à nouveau lorsqu'il pensait à M"® Trézel. L'étonnante ressemblance qu'avaient entre elles ces deux femmes, ressemblance qui causait à Reynière une sorte de joie cruellement saignante, fascinait moins Robert qu'elle ne l'effrayait. L'amiral croyait retrouver dans Valentine celle qu'il avait adorée; le marquis redoutait de se sentir le cœur conquis par un amour nouveau qui lui ferait oublier celle qui n'était plus.

Il l'aimait, ce souvenir sinistre d'un tragique amour.

Il n'avait eu, dans sa vie, d'autre affection vraie que Blanche. Amour d'adolescent, amour de l'homme fait. L'idylle de la jeunesse était devenue le drame de l'âge mûr. Toute l'existence de Salviac tenait entre ces deux souvenirs. Un jour, en ouvrant au hasard un volume de Chateaubriand, ses yeux tombèrent sur une page de la Vie de Rancé, il avait lu ces lignes : « Rompre avec les choses réelles^ ce rCest rien; mais avec les souvenirs ! Le cœur se brise à la séparation des songes, tant il y a peu de réalité dans r homme! » Et il avait senti en lui remonter et gronder l'amer sanglot de la souvenance. Non, certes, il ne voulait pas rompre avec ces fantômes. Ils lui étaient chers. Il vivait avec eux et ils le faisaient vivre. A trente ans passés, Robert portait déjà, comme Reynière, le poids de la plus lourde peine, le remords d'avoir causé la mort d'une créature humaine et le regret cuisant de ne plus la revoir et de l'avoir perdue.

SAISON D*éTé. 201

Et voilà bien pourquoi la vue de Valentine, qui le charmait, lui avait causé en même temps un certain effroi. La vivante venait-elle donc chasser Timage de la morte? Était-ce le glas du passé qui sonnait en même temps que se levait une nouvelle aurore? « J'ai envie de ne pas me montrer chez M"* de Grandier, se disait Robert, et de ne jamais revoir cette jeune fille. A la fin, son nom, son visage, tout cela me hante et me fait souffrir. Tu as perdu ta vie, Salviac, tant pis pour toi I tu n'as pas le droit de la recommencer. »

Il avait fait sa malle, mais pour la défaire bientôt, et, après avoir voulu partir, il restait.

— Après tout, ce n'est point parce que je trouverai charmante M"* Trézel que j'oublierai la pauvre Blan* che. Non, jamais je n'oublierai. Est-ce qu'on oublie?

Elle était profondément touchante, d'ailleurs, cette fidélité de pensée gardée à la morte, et de sa vie d'autrefois, Robert ne conservait que ce souvenir. Le sourire d'Angèle Ferrand était pour lui comme une de ces vapeurs des ruisseaux au fond des prairies, et que chasse un rayon de soleil. Il avait aimé la comédienne, mais d'un amour nerveux, moins profond que violçnt. Et maintenant il n'avait pas même la mémoire de cette passion fugitive comme un caprice. Quels êtres sommes-nous donc, que des songes parfois nous laissent une sensation plus vive de réalité que des sentiments jadis éprouvés en toute vérité et des peines qui nous ont quelquefois coûté des larmes sincères ? — Ce qui a été vécu se fond en brouillard. Ce qui a été un rêve se grave dans la mémoire, et tandis qu'on se demande si l'on a réellement ressenti telle émotion absolument profonde pourtant à son heure, on se dit, en retrouvant au fond de la mémoire le rêve tapi : — Est-ce que vraiment cela ne m'est pas arrivé ?

L'amour de Robert pour Angèle était un songe

évanoui. Comme il faut qu'en toute afifection humaine, il y ait un des deux êtres qui donne plus que Tautre à cet amour englouti demaia peut-être dans l'oubli, c'était Angèle qui avait aimé* Robert plus que Robert ne l'aimait. Angèle s'était donnée à Salviac tout entière, l'adorant vraiment, prête à sacrifier sa vie si son amant l'eût exigé. Il lui plaisait. Elle le trouvait beau, hardi, loyal, avec cela triste, de cette tristesse un peu amère qui était la sienne propre.

— Sais-tu pourquoi nous sommes faits Tun pour l'autre? lui avait-elJe dit bien souvent, jadis. C'est que nous sommes deux blessés et que nous nous consolons l'un par l'autre. L'amour qui rit, c'est un enfant. L'amour qui pleure, c'est l'amour solide. Tu te rappelles ce que Byron dit du pouvoir des larmes. Eh bien ! toi et moi nous en trouvons l'odeur sur nos Joues et voilà pourquoi nous ne nous quitterons jamais. — Jamais. — N'est-ce pas? — Ou très-tard...

Et elle essayait de rire à ces derniers mots, que Salviac laissait tomber silencieusement comme des pelletées de terre sur un mort.

La présence de Robert de Salviac à Saint-Germain encîiantait M"® de Grandier* C'était un visiteur de plus, et un visiteur charmant. Elle était seulement préoccupée du soin d'éviter qu'il se rencontrât avec Reynière.

— A votre place> lui disait Albéric, moi, je choisirais, ma cousine I

— Vous voulez dire qu'on ne peut recevoir à la fois U mati et...

— C'est un peu mon avis.

— Eh bien, je vous demande pardon. Ils me plaisent l'un et l'autre. Ils sont charmants l'un et l'autre. L'un et l'autre sont gens de cœur. Je suis enchantée de les fêter et de les aimer l'un et l'autre.

Et elle appuyait sur ces l'un et Vautre avec une

te de bravade, comme si elle eût voulu montrer, s malice aucune, avec son ha bi^fjell^ bonne humeur, elle se souciait peu du monde et encore moins du isin Réville.

Le contre-amiral ne venait, au surplus, à Saint-Gerlin que rarement; mais Henriette remarqua fort :n que la présence de Valentine attirait cependant

de Reynière. Il était évident pour elle que le aeux projet d'union, le rêve du docteur Trézel, iirrait se réaliser. Quel triomphe pour Henriette hidec si elle parvenait à rendre à « l'existence de it le monde » un blessé de la vie, un homme tel 2 l'amiral.

— Quel succès ! M""" de Vergny, qui a marié le capine Ribard, avec ses deux poignets en? portés à Saintvat, n'aura point, pensait M"® de Grandier, fait tainement un plus grand miracle !

it Toncle Trézel se voyait déjà entrant à l'Institut ' représentant l'incubation artificielle, M. Maréchal >renant par une main et M. de Reynière par l'autre, lenriette et le docteur Urbain comptaient ainsi s Valentine. Ce cœur paisible et chaste, doucement iché au devoir et qui n'avait jamais battu pour :un autre amour que pour les affections de la lille, ce cerveau sans rêves de passion, cette exquise !entine se sentait en quelque sorte pénétrée d'une ipathie grandissante pour Robert de Salviac. Elle revoyait rue du Château-Neuf, elle le rencontrait si au chevet de la pauvre Céleste François. Il y it déjà une communauté de sentiments dans cet rain de charité qui les réunissait dans la petite ison du quai des Champs.

Tétait d'abord pour Céleste, pour le petit André, ir Berthe, que Valentine allait, chaque jour, savoir

nouvelles de l'enfant et de la malade. Puis, la ceride qu'elle y rencontrerait M. de Salviac semblait

entrer pour quelque chose dans son empressement à^se rendre là.

Elle se disait :

— Je verrai bien s'il a bon cœur, s'il manquera un seul jour à aller visiter notre malade.

Notre malade! Il y avait déjà dans ce seul mot tout un monde de pensées communes.

Robert n'eût eu certainement garde de faillir à ces visites quotidiennes. Lui aussi savait bien qu'auprès du lit de la malade il rencontrerait M"' Trézel. Cette apparition de chaque jour, cette rencontre, ces causeries lui faisaient l'effet d'un baume.

Il laissa échapper, un jour, sans le vouloir et comme s'il se fût parlé à lui-même, cette parole triste, avec un accent de reconnaissance et d'espoir :

— Savez-vous bien, mademoiselle, que vous avez deux malades à la fois dont vous calmez la souffrance?

Valentine devint rouge et ne répondit pas, ne questionna point. A quoi bon ? Elle avait compris, et Robert se reprochait déjà intérieurement d'en avoir trop dit.

Cet homme eût été un séducteur habile qu'il n'eût pu d'ailleurs tenter avec plus d'adresse de s'emparer du cceur et de la pensée de Valentine. M"« Trézel était de ces femmes que toute douleur attire. Il y en a beaucoup, de ces créatures d'élite, qu'un sanglot touche plus qu'un sourire et qui, nées pour le dévouement, vont droit à une douleur comme d'autres à un caprice. Il y a les affolées de pitié comme il y a les affolées de plaisir, et les unes rachètent les autres. La femme a beau trahir et tromper et promener, comme la faux dans l'herbe, son meurtrier amour à travers le monde, la somme des vertus qu'elle fait éclore, des héroïsmes qu'elle suscite, des consolations qu'elle répand, est plus forte cent fois que celle des maux qu'elle sème.

SAISON d'Été. 20 5

Les larmes qu'elle verse sont plus nombreuses que I celles qu'elle fait verser.

^ Sentir, deviner, voir que Robert de Salviac souf- ' frait, c'était l'attrait suprême pour cette Valentine, dont l'héroïsme de tous les jours s'appelait la tendresse courageuse, éternelle et profonde. Robert n'avait pas besoin de lui dire qu'elle avait deux malades à la fois à consoler. Le cœur de Salviac eût saigné devant elle, qu'elle n'eût pas mieux vu la douleur empreinte sur les traits pensifs du jeune homme.

— Quelle épreuve l'a donc atteint? se disait-elle. Comme son clair regard est mélancolique parfois ! Et cette cicatrice au mjlieu du front, de quel drame estelle la trace?

Une fois sur cette pente, les réflexions, les songeries, les questions de Valentine devaient nécessairement aboutir à Tamour. Pitié, amour, il y a une fraternité dans ces deux sentiments. Il arrivait pourtant ce fait singulier que la jeune fille, par un entraînement inconscient et comme un instinctifbesoin d'analyse, pensait au contre-amiral Jean de Reynière chaque fois qu'elle songeait au marquis de Salviac.

Pourquoi? Il lui semblait que ces deux hommes, tous deux si tristes, tous deux comme frappés et minés par une mâle souffrance, représentaient deux caractères distincts et cependant dignes l'un de l'autre. L'amiral, plus roide mais plus imposant; le marquis, plus sympathique mais moins sculptural, pour ainsi dire. Le premier tenait du soldat, le second de l'artiste. Celuici charmait peut-être, celui-là s'imposait. Quelle noble tâche pour un cœur tel que celui de Valentine : consoler un de ces deux hommes, lui faire oublier tout ce que la vie pouvait lui avoir apporté de misères morales, de déceptions tragiques, et lui rendre le sourire et l'espoir !

2o6 La maison vide.

Et lequel des deux méritait vraiment qu'une femme se donnât à lui tout entière ?

Robert avait le rayonnement de la jeunesse et le magnétisme d'un esprit d'élite, mais le plus vieux des deux gardait le prestige superbe d'une existence de héros, et, étant à l'âge où l'on ne recommence point sa vie, peut-être méritait-il un dévouement plus complet, tenant du respect et du sacrifice.

Pour Valentine, ce n'était là que des pensées fugitives. L'oncle Trézel et M""® de Grandier continuaient, il est vrai, fort habilement, à louer l'amiral devant la jeune fille, à conter ses hauts faits, à vanter son courage et sa bonté. El Valentine ne trouvait à écouter cela que du plaisir, d'abord pacce que M. de Reynière lui plaisait, avec cette éternelle nuance de légère contrainte, et ensuite parce qu'elle ne se doutait guère du but que poursuivaient la jeune veuve et le petit docteur.

Un jour qu'elle demanda, sans y attacher une importance bien grave, comment l'amiral avait perdu la comtesse, elle remarqua avec un certain étonnement la gêne où se trouvèrent Henriette et Trézel avant de répondre* Encore lui répondit-^on par une histoire dont elle devina instinctivement le peu de vérité : M™'' de Reynière était morte d'une maladie subite un soir. Quelque congestion.

-^ Où cela? demanda Valentine.

— A Paris.

— Avenue Montaigne, ajouta M"** de Grandier.

C'est depuis ce temps que l'amiral laisse là-bas sa maison vide. On assure qu'il n'a pas touché à un seul des objets sur lesquels s'était arrêtée la main de Blanche de Reynière.

— Ah ! dit Valentine.

Et, quoique les romans et le romanesque fussent le contraire de ce qu'elle aimait, sa tête de jeune fille se

prit à travailler singulièrement. Décidément M. de Reynière était, comme le marquis deSalviac, un héros de roman. Une telle douleur ! une maison vide ! le culte profond et pieux de «la morte ! C'était bien cela, c'était réellement bien.

Il y avait cependant là, pour Valentine, un coin de mystérieux et d'inexpliqué qu'elle désirait connaître.

Le lendemain, vers le soir, elle revenait de chez Céleste François, qui peu à peu reprenait des forces, et, ignorant le mal et sans redouter que la malignité des gens pût inventer quelque calomnie, à propos de ces visites quotidiennes à la maison du Pecq, elle remontait vers Saint-Germain, avec M. de Salviac, en suivant la rue des Vignes, qui grimpe du côté de la terrasse.

Ils marchaient lentement. Robert, machinalement, et comme s'il voulait se contraindre à ne point regarder Valentine^ à n'y point songer, promenait ses yeux sur les murailles rouges du vieux Château qui se dressaient, haiijtes et menaçantes, comme les fossés d'un château fort, avec des paquets d'herbes parasites logées dans les pierres vermiculées et des liserons qui couraient sur le grès effrité. Ces murailles avaient pourtant vu passer l'Histoire ! Qui sait si le roi de Marignan, et Henri II, et Jarnac, et La Châtaigneraie n'avaient point projeté leur ombre sur ce pan de mur; Guy Chabot de Jarnac prêt à crier à François Vivonne : a Rendez-moi mon honneur ! »

Et Robert , montrant à Valentine, sur une vieille porte verrouillée et fermée à jamais, une affiche électorale encore collée et toujours lisible, quoique déchirée à demi, lui disait en souriant — évidemment pour dire quelque chose et détourner sa propre pensée de cette adorable jeune fille qui marchait à ses côtés :

— Voyez, il y a tout un enseignement dans ce reste d'affiche sur cette ruine de vieux château. .. Le suffrage

universel succédant au passé et le marquant de son estampille!

Valentine regarda, sourit, et sa pensée la reportant à la conversation qu'elle avait eue à propos de Blanche de Reynière, elle songeait, — cédant à une curiosité toute simple et bien naturelle, — que le marquis de Salviac devait évidemment être au courant des petits événements parisiens, et connaître ce que M°"deGrandier cachait, si Henriette cachait quelque chose.

— Monsieur de Salviac, dit-elle, vous pouvez peutêtre m'expliquer un je ne sais quoi de mystérieux qui me poursuit... Oh ! rassurez- vous, ce n'est rien de bien terrible ! C'est tout simplement le désir, très-féminin, je le reconnais, de savoir ce qu'on semble vouloir me cacher.

— Et quoi donc, mademoiselle ?

— Un de ces mille secrets du monde qui sont banals pour les initiés et qui semblent étonnants à tous les autres. Vous connaissez l'amiral de Reynière ?

— Oui, répondit Salviac dont la voix s'assourdit et qui regarda Valentine avec une expression oU il y avait de l'effroi.

La question avait été très-simplement faite, et Robert était bien certain que Valentine, dont les grands yeux limpides étaient calmes et francs, rie lui tendait aucun piège. Il sentit pourtant comme un frisson lui courir sur l'épiderme. Ce nom de Reynière sur les lèvres de cette jeune fille lui semblait plein de reproches ou de menaces.

— Eh bien, continua Valentine, si vous le connaissez, vous devez savoir comment est morte la comtesse de Reynière. Comment est-elle morte, dites ?

Robert, cette fois, devint livide. Il s'arrêta net sur le chemin montant comme si ses pieds eussent refusé d'avancer, comme si une force brutale l'eût pétrifié ou cloué là.

SAISON d'Été. 209

— Vous ne le savez pas? fit la jeune fille en n'entendant pas de réponse.

Et^ pour interroger Robert^ elle s'arrêta à son tour et tourna la tête vers lui.

Alors, en apercevant ce visage d'une pâleur sinistre, ces lèvres devenues presque violacées sous la barbe fine et noire qui les couvrait à demi, ce regard triste et profond d'ordinaire, maintenant presque égaré, Valenline eut peur. •

Mais, au lieu de reculer, elle s'élança instinctivement vers Salviac, et, avec un grand cri inquiet et profond :

— Ah ! mon Dieu I dit-elle, qu'avez- vous? Qu'avezvous, monsieur ?

— Rien, ce n'est rien, répondit le marquis, la voix étranglée, mais en s'efForçant de dominer une des émotions les plus cruelles qu'il eût ressenties de sa vie et en reprenant peu à peu son sang-froid. Une douleur nerveuse ! Je ne sais... quelque étourdissement...

— Mais....

— Ce n'est rien^ encore une fois. Merci, mademoiselle !... Et pardon !...

Et, tout en reprenant sa marche :

— Ah ! main innocente, songeait Robert qui regardait Valentine continuer son chemin pensive et toute pâle. Elle aussi! Ignorante main qui vient touchera la plaie vive de mon cœur, et la rouvrir, et la faire saigner!

Silencieuse, Valentine se demandait maintenant si c'était le hasard seul qui avait causé au marquis de Salviac une telle souffrance, et si le nom de M"*' de Reynière et la question de tout à l'heure n'avaient point provoqué ce terrible changement sur le visage et dans la voix de Robert. C'était improbable, sans doute, et cependant, instinctivement, la jeune fille n'interrogeait plus et laissait tomber une demande à laquelle on ne répondait pas.

Mais décidément, n'y avait-il pas un drame sur la mort de la comtesse de Reynière ? Que signifiait ce trouble de Salviac après le silence d'Henriette et du docteur Trézel?

Robert ne dit plus un mot jusqu'à Tescalier entouré de tilleuls qui conduit à la rue du Château-Neuf, et Valentine éprouvait la sensation singulière de certains rêves oti Ton se voit au bord d'un trou avec le vertige qui vous pousse.

Ce cœur, jusque-là comme baigné de paix, se sentait pénétré d'angoisses vagues, étranges, inexplicables. Elle comprenait qu'il y avait autour d'elle un inconnu terrible qu'on ne voulait pas lui révéler. Et ces mystères, ces inquiétudes, ces tristesses, devinés plutôt qu'éprouvés, était-ce donc le monde, cela ?

Robert allait, devant le pavillon Henri IV, se séparer de M"* Trézel, lorsque Valentine, chassant toutes ces pensées, reprît son sourire habituel pour rappeler à M. de Salviac qu'il dînait, ce soir-là, chez M"*® de Grandier. On l'attendait.

— C'est vrai, dit Robert en s'excusant. J'allais l'oublier f

— Et ma cousine certainement ne vous l'eût jamais pardonné !

Salviac rentra donc avec Valentine, et Henriette, après leur avoir demandé des nouvelles de leur malade, — de cette M"® François qu'elle-même allait voir de temps à autre, — présenta le marquis à l'abbé Polard, au sous-préfet et au colonel de chasseurs qui dînaient, ce soir-là, rue du Château-Neuf. Albéric Réville et le substitut Désorbiers, celui-ci toujours correct, empesé comme sa cravate, faisaient partie des invités. On allait se mettre à table, le docteur Trézel était descendu de son laboratoire, lorsque, sur le perron du jardin, un homme maigre et souriant apparut qui fit jeter à

SAISON d'Été. 211

M"« de Grand ier cette exclamation : « Ah ! nous allons donc avoir des nouvelles de Paris ! »

C'était Thibouville, Thibouville vêtu de blanc des pieds à la tête, veste et gilet de coutil blanc, pantalon blanc, guêtres blanches, sans façon, à la campagnarde, un grand panama à la main, à la mode de iSSg.

— Madame, dit le sous-préfet d'un ton aimable, mais administratif, vous aspirez aux nouvelles de Paris comme si Saint-Germain en Laye était Q uimper-Corentin ou Brives-la-Gaillarde et comme si nous étions en province !

— Pardon, oh ! pardon ! répondit Henriette. Mon intention n'était pas d'outrager votre sous-préfecture, mon cher préfet. Seulement, quand on passe l'eau à Paris, on est déjà au bout du monde. Eh bien, quoi de nouveau, Thibouville, mon cher maître ?

— Pas grand'chose. Des théâtres fermés. Un concours du Conservatoire pitoyable. Corneille mis à la torture, Molière écorché vif... Ces petits bonshommes et ces fillettes n'ont, à peu près, bien récité qu'une chose, le Verre d'eau... Et c'est du Scribe !

On se mit à table. Valentine se trouvait placée en face de Salviac. Elle pouvait se rendre compte de Tassombrissement très-visible qui s'était emparé de lui depuis que le nom de M"® de Reynière avait été prononcé tout à l'heure, rue des Vignes. 'L'oncle Trézel expliquait au colonel de chasseurs, son voisin, la façon dont Geoffroy Saint-Hilaire, en 1820, s'était arrangé pour gêner le développement des germes dans l'œuf, et le malheureux . colonel, placé entre le petit docteur et l'abbé Polard, le traducteur d'Horace, lorsqu'il n'entendait pas à sa droite parler embryon, couveuse artificielle ou poulets géants, était à gauche bombardé par des questions comme celle-ci :

— On me dit que vous êtes latiniste, colonel. Je vous en félicite. Eh bien, comment traduiriez- vous la fin de

Tode XIII, livre II : « Contre un arbr€ qui, dans sa chute, avait failli écraser Horace,,» T> « Ce fut dans un jour bien néfaste quon te planta , ô arbre fatal! » Voilà le début. Mais la fin ?

f Quin et Prometheus et Pelopis parens a Dulci laborum dccipittir sono... »

Et Tabbé Polard récitait ce latin avec l'onction qu'il eût apportée à dire la messe :

— Vous traduiriez, n'est-ce pas, colonel ? « Prométhée et le père de Pélops trouvent dans^ ces doux accents.., »

— Je traduirais : le père Pélops, répondait le colonel impatienté dont le cou très-gras se congestionnait visiblement.

— Oh ! /e père Pélops! ce serait bien vulgaire !

— Ce serait nature ! répliquait le soldat profondément agacé.

Les conversations particulières s'étaient ainsi engagées, jusqu'au moment du dessert oîi, lorsqu'un causeur plus alerte prend la corde comme un cheval de course, on se tait et on l'écoute. Ce causeur, c'était Thibouville, moins académique cent fois que M. Désorbiers, mais alerte, la bride sur le cou, et parisien jusqu'aux ongles, sachant d'ailleurs, en si bonne compagnie, ne montrer que le bout de la griffe du boulevardier et ne lâchant de son argot que ce qu'il en fallait pour donner du sel à ses propos.

Henriette avait pour Thibouville le respect curieux de la femme du monde pour tout ce qui est théâtre et coulisses. Le professeur rudoyait, au besoin, la veuve de <c ce pauvre Raoul » tout aussi fortement que si M"* de Grandier eût été une fillette de la salle Molière ou du petit théâtre de la Tour-d'Auvergne. Et cette franchise de l'artiste plaisait à Henriette. Quand elle

SAISON d'Été. 2i3

parlait de Thibouvillé, elle disait : « C'est un excentrique, mais il est charmant. »

— Tiens ! fit Thibouvillé, au fait, je vous disais qu'il n'y a rien de nouveau à Paris. J'ai, au contraire, un joli trait à vous conter ! Un trait de générosité !

— De Sichel Oppermann ? demanda Henriette.

— Non. D'une comédienne que vous connaissez tous.

Thibouvillé, étourdi et oublieux, ne songeait pas que Robert de Salviac était là.

— De qui donc?

— D'une élève à moi ! Angèle Ferrand !

— Angèle Ferrand ! fit M"*® de Grandier, je l'aime beaucoup !

— Jolie personne ! dit le colonel.

Et l'abbé Polard lui murmura à l'oreille :

— Les personnes vouées au théâtre ne me regardent guère, mais on doit pouvoir dire de celle-ci, comme de Chloé « que la Thrace a vue naître : — Savante à mêler à son luth les doux accords de sa voix! — Dulces docta modos et citharœ sciens,.. »

— Dorénavant, pensait le colonel, que l'abbé menait visiblement à l'apoplexie, on devrait tordre le cou à tous les traducteurs d'Horace !

— Ah! çà, mais, demandât M. Désorbiers, est-ce que... l'ami de M"* Ferrand, monsieur Monteclair, ne se porte pointa la députation ?

— Pour remplacer Rabasse ? Parfaitement!

— C'est même à ce propos que le fait en question a eu lieu, dit Thibouvillé. Oh! rien de bien saillant, mais quelque chose d'assez gentil!

— Voyons !

— Contez-nous cela, Thibouvillé.

Valentine, ses beaux yeux fixés sur Robert, éprouvait maintenant une crainte réelle. Salviac était si pâle, avec un air si gêné, que la jeune fille se demandait si

quelque douleur physique ne le torturait point. Immobile, impassible, froid et se contraignant à ne faire ni un signe, ni un geste, à ne laisser transparaître aucune émotion dans son regard, le marquis, le teint très-blanc avec sa barbe très-noire, ressemblait à une statue de cire.

— Il souffre! Il doit souffrir! pensait Valentine pleine de pitié.

Et pour l'interroger, pour lui dire : « Je suis là, si quelque douleur vous accable, » elle cherchait les yeux de Robert. Mais ces yeux, fixés sur quelque point invisible, dans l'espace, Valentine ni personne n'eût pu en saisir le rayon.

Pendant que Thibouville parlait, la pensée de Robert était ailleurs.

' Et pourtant, tout à l'heure, il avait frémi d*une émotion heureuse en se trouvant en face de cette jeune fille si belle, si charmante, d'une beauté faite de séduction et de bonté. Mais ce nom d'Angèle semblait avoir ouvert pour lui la porte des songes lugubres. Il rêvait.

-- Vous avez la parole, Thibouville, avait dit Albéric.

Et le professeur avait alors, avec la profusion de gestes et de petits détails que donne l'habitude du théâtre, des décors et des planches, conté et mimé une scène à laquelle il avait assisté, la veille. Une scène qui peignait curieusement Angèle Ferrand, son élève.

Voici ce qui était arrivé et ce que résuma Thibouville :

Angèle dînait au Moulin-Rouge avec des amis de Monteclair, demeurés à Paris malgré le bon ton qui veut qu'en juillet et août on soit à la mer. Dîner politique. Il s'agissait de régler la formation du Comité conservateur qui devait, en Picardie, soutenir la candidature de Monteclair, et l'on arrosait de Champagne les futurs lauriers du futur député. Aussi bien le repas

s'était-il prolongé fort avant dans la soirée et, commencé au jour, s'achevait-il la nuit. Par la fenêtre ouverte, les vagues murmures des Champs-Elysées, le sourd roulement des voitures, les échos lointains des cafés- concerts et des jardins publics, entraient dans le cabinet bruyant et étouffant, où les lumières des bougies demeuraienfimmobiles dans l'atmosphère épaissie. Tout à coup, un grincement de violon plus rapproché, et plaintif comme un triste soupir, se fît entendre dans le jardin, sous la fenêtre du cabinet où Gauvain de Boispréaux, Rongère etleurs amisbuvaiegt entre deux cigares au triomphe d'Henry Monteclair.

Il y avait dans ce frôlement de l'archet suries cordes quelque chose de si profondément navré et douloureux qu'Angèle Ferrand, instinctivement, frissonna et se sentit impressionnée d'une manière étrange. La comédienne était seule au milieu de ces six ou sept personnages, qui faisaient bruyamment de la politique gaie. Elle se leva et alla regarder par la fenêtre, ses beaux coudes nus appuyés sur la barre de bois. Et elle vit alors, dans ce jardin où, sous les charmilles, des nappes blanches, chargées de fruits, s'éclairaient de la rouge lumière du gaz, aux verres dépolis, entre des candélabres, sur le sable, un groupe attristant et sinistre : une enfant de treize ou quatorze ans, effrayante de maigreur, raclant du violon, tandis qu'une vieille femme jetait, de temps à autre, entre deux mesures criardes, une note gutturale qui implorait d'unie façon lugubre.

Cette vieille — l'aïeule sans doute — affreuse comme un Goya, enveloppait son buste d'une guenille déchirée dont les couleurs avaient disparu avec le temps. Elle portait aux pieds des bottines découvertes, qui laissaient voir des bas mal rapiécés, et l'une d'elles avait conservé une boucle d'acier venue on ne sait d'où, et qui brillait ironiquement. Cette femme était

2l6 LA MAISON VIDE.

coiffée d'un chapeau déformé qui tombait sur le front avec quelques mèches de cheveux blonds semés de fils gris.

De physionomie, cette face de brute n*en avait plus; toute flamme humaine y était éteinte; l'œil glauque, vitreux, comme il le devient chez les noyés, se voilait d'une paupière alourdie, frangée d'une chair vive, sanguinolente; la lèvre inférieure pendtiit presque inerte, creusant aux deux coins de la bouche deux plis perpendiculaires tordus par le rictus de l'abêtissement. Un épais réseau de rides se croisait sur ce masque plSqué de taches violacées; les principaux sillons convergeaient encore vers le bas du visage, les joues pendaient comme si les chairs flasques, inconsistantes, eussent perdu la force de se soutenir.

Et l'horrible sorcière encourageait, par des coups de coude, la maigre fillette à chanter. Et elle chantait, la pauvre enfant! Son visage émacié, ses grands yeux noirs profonds, brillants, admirables comme ceux des tziganes, s'éclairaient. Une flamme bizarre animait cette figure d'enfant phthisique. La voix, grêle et argentine, passait, entre deux lèvres pâles et presque extatiques, avec des vibrations de cristal que toucherait une pointe de fer. Et, comme chantant un cantique, la petite laissait envoler, sous les fenêtres de ces cabinets de restaurants, chauds de griseries d'amour et de vin, une vieille chanson de son pays natal sans doute, une chansoa naïve et triste qui prit Angèle au cœur et la serra dans une étreinte, lui faisant revenir, à travers le passé, tous les mélancoliques souvenirs d'autrefois.

La fillette chantait, la mégère lui disait : Va donc! et le violon, avec ses accents brisés, accompagnait la chanson de ses grincements pareils à des sanglots :

A Paris, à la Rochelle, Âh! sous les bois!

Sous la feuille nouvelle, •

On a vu trois demoiselles,

Ah ! sous les bois !

La plus jeune est la plus belle,

Ah ! sous les bois!

Sa mèr' la coiffa à la chandelle,

Ah ! sous les bois, Sous la feuille nouvelle!. .

Et la pauvre enfant chantait, comme si c'eût été sa propre histoire, l'aventure de « la plus jeune et la plus belle» qui soupire à sa mère : — Je nen s'rai pas plus tôt mariée, et qui lorsqu'on lui dit : — Vous le sere:^ une autre année^ répond : — Une autre année je s rai morte...

Alors, la voix cristalline s'élevait dans la nuit, et Angèle, les nerfs au vif, se sentait prête à pleurer :

Si je meurs, que l'on m'enterre,

Ah! sous les bois!

Sous la feuille nouvelle, Que l*on m'enterre dans mon coffre;

Ah! sous les bois!

Que le couvercle en soit de roses,

Ah! sous les bois !

Et ceux qui cueilleront ces roses.

Ah! sous les bois!

Ils prieront Dieu pour la belle,

Ah! sous les bois!

Sous la feuille nouvelle!

— Jolie voix, tout de même! avait dit Thîbouville.

Rien n'était plus touchant, plus pénétrant, plus amèrement exquis que cette chanson, et Angèle songeait, en fermant les yeux, à un vieux refrain, oublié depuis si longtemps et qui lui revenait maintenant comme dans un écho : — un refrain de maman Grivet, la mère-grand, et oti il y avait comme du vert des prés et du bleu du ciel :

Emmenons la bergère aux champs Où il y a de l'herbe tant !

Tout à coup, la voix grêle de la petite s'arrêta net, interrompue par quelqu'un qui parlait haut. C'était un garçon du restaurant, assez brusque, et qui défendait à la malheureuse de chanter plus longtemps. L'enfant ne répondit pas, regardant le garçon avec ses grands yeux tristes, mais la vieille suppliait, gémissait, et sa voix éraillée essayait de se faire attendrissante.

— Qu'est-ce qui se passe donc? demanda Monieclair à Angèle. Je vous vois là, penchée. C'est donc intéressant?

— Très-intéressant.

— Et qu'est-ce que c'est?

— Une chanteuse qu'on renvoie I

— Tant mieux I Son violon nous cassait la tête et sa voix nous entrait dans l'oreille comme une vrille !

— Avec ça, des chansons à porter le diable en terre! dit Boispréaux.

— Vous trouvez ? fît Angèle ironiquement.

— Imbéciles I pensait le professeur de déclamation. Angèle se pencha, le corps plus en avant, à la fenêtre, et appelant à haute voix :

— Mon enfant, dit-elle, attendez-moi. Et vous, garçon, laissez, laissez... J'ai à parler à cette petite !

Elle quitta la fenêtre, traversa rapidement le cabinet plein de lumière et de fumée, et descendit en hâte l'escalier qui menait au jardin. Une idée folle et généreuse lui avait traversé le cerveau. Elle s'avança vers le garçon et lui demanda, d'un ton bref, pourquoi il renvoyait ces deux femmes.

Le geste qui lui répondit signifiait clairement :

— Mais voyez ces haillons. Ce sont des mendiantes.

— Ah ! oui ! je sais î... répondit à haute voix Angèle, d'un ton ironique. Il faut à ceux qui s'amusent des bouquetières qui aient des titres au grand-livre et des chanteuses des nues qui ne sentent pas la misère I Eh bien, si vous chassez cette petite de votre établisse-

ment, il y a des musiciens et des musiciennes que vous y admettez volontiecs. Et en voici une I Accompagnez-moi comme vous voudrez, mon enfant! ditelle à Tenfant stupéfaite.

Et elle se mit à chanter.

Une sorte de frisson passa dans ce jardin, dans ce cabaret aux fenêtres rouges de lumières, lorsqu'après la voix grêle de l'enfant murmurant une poétique chanson campagnarde, la voix chaude, hardie, vaillante de la comédienne jeta sous les étoiles les premières notes d'un évohé qui fut si longtemps comme la Marseillaise du Paris assoiffé de plaisir :

J'ai vu le dieu Bacchus sur sa roche fertile... Le faune au pied léger et la nymphe docile Répétaient ses chan-sons.

Elle laissait tomber ce dernier vers d'une voix grave, comme accablée. Puis, superbe, s'exaltant elle-même, autant pour s'étourdir que pour contenter son caprice djune minute, Angèle Ferrand donnait ses beaux accents de contralto à ce refrain de bacchanale :

Évohé! Bacchus m'inspire!

Évohc! Bacchus est roi!

Tous les étages dé la maison s'étaient garnis de curieux et de curieuses. Des ombres apparaissaient, se détachant en noir dans l'encadrement des fenêtres. On applaudissait, on accompagnait, au refrain, en frappant sur des verres* Angèle, avec une ardeur nerveuse, reprenait le couplet et, quand elle eut fini, de sa voix splendide^ elle jeta à tous, dans un grand cri d'ironie^ cet appel cruellement railleur :

— Pour une chanteuse qui meurt de faim, s'il vous plaît?

Et, s'adressant aux amis de Monteclair, accoudés à la fenêtre qu'elle venait de quitter :

— Mais, vous savez, vous,' on ne reçoit que les louis ! Elle s'était fait comme un tablier de sa jupe, prise

dans ses mains et tendue, et les pièces d'or tombaient là, tandis que, riant toujours avec une certaine amertume, elle disait, de son accent des coulisses :

— Une pluie d'or! Tableau ! Je me fais l'effet de la maîtresse de Jupiter! La Danaé du Moulin-Rouge, opérette... — Tiens ! Il y a une idée ! Je donnerai le titre à Halévy !..,

La vieille femme hideuse et la pauvre enfant, de ses yeux un peu hagards, regardaient cette scène, et, tandis que la prunelle de la mégère s'allumait, la petite se demandait si elle ne rêvait point.

Le nom d'Angèle Ferrand, prononcé de tous côtés, montrait bien que la comédienne avait été reconnue, et il y avait, parmi les dîneurs du Moulin-Rouge, cette émulation de charité ou d'engouement qui grossit la quête de toute femme à la mode. Les louis, ainsi jetés ou tombés sur le sable et ramassés par les garçons, brillaient à la lumière du gaz dans la jupe d'Angèle, comme ces tas d'or insolemment exposés dans les sébiles des changeurs.

Angèle, les faisant sauter avec dels éclats de rire, s'avança vers la pauvre enfant et lui dit ;

— Tendez-moi vos mains .

. — Moi, madame?

— Oui, vous!

La petite fit de ses deux pauvres mains maigres et élégantes une sorte de conque, et Angèle y versa les pièces d'or.

La face échauffée de l'aïeule devenait, dt plaisir, rouge comme une framboise.

— Et voici ma part, à moi*! dit la comédienne en vidant sa bourse dans les mains de l'enfant.

SAISON d'Été. 221

— Ah I madame! madame! murmurait la vieille.

Comment vous remercier?... Noémie, comment remercier madame ?

— Comment? dit Angèle. En plaçant cette petite somme, — une misère, mais quelque chose, après tout, — et en la donnant à celte enfant quand elle sera en âge d'épouser un brave garçon qui en fasse une honnête femme.

La vieille regarda Angèle avec une expression d'écrasement complet.

— Vous êtes bonne, oh ! bien bonne! dit la petite en s'approchant de la comédienne. Comme ça, grand'mère pourra avoir tant qu'elle voudra du bouillon !

— Et du kirsch, pensa la mégère.

GrancTmère ! Angèle ferma les yeux. Elle revoyait « bonne niaman Grivet » telle qu'autrefois et répétant : « Prends garde, mon enfant, ton avenir me fait peur ! »

— Adieu, et bonne chance! dit-elle aux deux femmes ; et, pendant que, du fond des bosquets et du haut des fenêtres, les applaudissements éclataient encore, elle remonta dans le cabinet où Monteclair et ses amis l'accueillirent par un ban et des bravos.

— A Angèle de Monthyon, dite Angèle Ferrand ! s'écria Rongère en remplissant de nouveau sa coupe de Champagne rosé.

— A la bienfaitrice des chanteuses errantes !

— Au petit mantelet bleu de nos théâtres de genre ! Angèle se mit à rire, et, debout, croisant ses bras et

regardant en face les convives :

— Si c'est une 5ae, dit-elle, en retrouvant ses accents de cabotine, elle n'est pas très-bonne, vous savez?... Mais, après tout, vous vous êtes montrés généreux, c'est bien : je suis contente de vous, messeigneurs ! Seulement il a fallu que je vous chante Orphée aux En/ers pour que vous donniez à celte petite un peu de

bouillon pour grand'mère, comme elle dit ! Elle vous ennuyait avec ses chansons ! C'est pourtant comme ça que Rachel a commencé ! Mais il vous faut la fleur épanouie, et les sauvageons vous importent peu. Blasés que vous êtes, allez ! Dans quatre ou cinq ans, il y en aurj^plus d'un parmi vous qui fera toutes les folies et commettra toutes les bassesses — mais oui, des bassesses — pour détacher les cordons des bottines de cette pauvre maigrichonne dédaignée... si elle vit et si elle a l'esprit de vous traiter comme il faut qu'on vous traite I

— C'est vrai, dit Boispré.aux. Elle a de jolis yeux, après tout. Nous la retrouverons peut-être dans un demi-monde meilleur !

— Ce qui est certain, ajouta Rongère, c'est qu'en dépit de ses boutades, Angèle vient de nous dévoiler le fond même de son caractère.

— Et ce fond, dit la comédienne, c'est ?...

— La bonté, mauvaise que vous êtes.

Angèle regarda Rongère et se mit à rire :

— La bonté?... Vous croyez ça, vous ?... Eh bien ! demandez à Monteclair !

— Monteclair serait mauvais juge. On ne connaît jamais bien les femmes qu'on aime, et il vous aime...

— Comme un fou, dit Angèle froidement.

Monteclair ne répliquait rien. Il était devenu trèspâle.

— Eh bien ! dit la' comédienne brusquement, si vous me croyez aussi bonne que ça, vous vous trompez, Rongère! La bonté est trop souvent le pseudonyme d'un autre mot qui commence aussi par un b : la bêtise!... Ah! vous m'attribuez des vertus de sœur de charité parce que j'ai chanté deux couplets au bénéfice de cette pauvrette et de la vieille?... Le beau sacrifice! Qui vous dit que je n'ai pas fait ça pour poser et pour

SAISON d'Été. 223

que demain les courriéristes de théâtre m'allongent une réclame dans leurs colonnes ?

— Angèle ! Angèle ! dirent-ils tous, vous vous calomniez.

— Moi ? pas du tout. Seulement j'ai la prétention de me connaître moi-même mieux que vous ne me connaissez, je suppose I Éh bien, ma foi, quand je vois quelqu'un qui est extrêmement bon ou qui fait quelque folie de charité, je suis toujours tentée de me dire : — « Il y a là-dessous quelque expiation, quelque malaise moral et quelque remords ! »

— Un remords? fitGauvain de Boispréaux.

— Qu'est-ce que vous dites donc là, Angèle ? s'écria Rongère.

Ils ne regardaient point Monteclair, et Monteclair, silencieux^ était livide.

— Ah ! bah ! s'écria Angèle. Thibouville me disait avec raison que je n'ai pas l'encolure de jouer lady Macbeth. N'est-ce pas, Thibouville? Parlons d'autre chose !

— Non! non! dit Rongère en riant. Vous avez parlé de remords ! Voyons le remords ! Je veux savoir où est le cadavre !

Angèle ne répondit pas et regarda le jeune homme qui l'interrogeait ainsi assez indiscrètement et venait de prononcer de telles paroles.

Les prunelles de la comédienne brillaient et étaient presque effrayantes.

— Le cadavre ? dit Angèle en appuyant lentement sur ce mot sinistre qui, dans l'argot du boulevard, signifie simplement : un secret. Le cadavre? Il est là.

Et elle se frappa brusquement le cœur, d'un geste bref et sans pose.

— Un magnifique geste de théâtre! dit Thibouville.

— Quoi! mon? Le cœur? Allons donc! Ça ne meurt pas, ça ! fit Boispréaux.

— Demandez plutôt à Lazarille, fit Angèle en se servant encore d'une phrase de théâtre, et en désignant Monieclair.

Et avant que son amant eût répondu, elle s'approcha de la table, y prît une coupe de cristal, la tendit à Rongère, et, riant brusquement :

-T Allons ! ne jouons pas le drame ! C'est usé ! Merci ! Il n'en faut plus!

El de sa voix un peu étranglée, mais dont elle domina l'émoiion, comme elle eût déchiré un voile, le busie en avant, le torse cambré, les yeux noyés, la coupe levée, elle lança au plafond du cabinet" le re- Irain qu'elle jetait tout à l'heure aux étoiles :

Evohé! Bacchusm*inspire!

Évohé! Bacchus est roi!

Thibouville avait raconté et mimé toute cette histoire comme il eût mis en scène une comédie. Il avait tour à tour été Monieclair, Rongère, Angèle et les deux chanteuses, imitant les voix, pliant le dos, toussant, geignant, puis relevant la tête et lançant un -Évo/ie comme avait dû réellement le jeter M"® Ferrand. Le récit avait d'ailleurs amusé et, dans l'argot de Thibouville, empoigné toute la salle. M^'de Grandier trouvait décidément Angèle Ferrand absolument charmante : a Une vraie femme ! » s'écriait Albéric.

— Est-ce que vous connaissez la saltatrice dont on parle? demandait l'abbé Polard au colonel qui ne répondait pas.

Valentine tenait toujours son regard fixement attaché sur Robert de Salviac, qui semblait n'avoir rien entendu etqu'une émotion intérieure, courageusement étouffée, remuait visiblement.

Le nom d'Angèle avait fait passer sur son visage un rapide éclair, comparable à celui qu'y avait amené, une heure auparavant, le nom de M"® de Reynière. Était-ce donc, se disait Valentine , que ces deux femmes avaient été mêlées à l'existence du marquis ?

Décidément, la tête, si peu romanesque qu'elle fût, de la Jeune tille s'emplissait d'un certain chaos, et M"® Trézel se demandait ce qu'il y avait derrière les réticences de sa cousine Henriette, de son oncle Urbain, ce que cachaient la tristesse de Jean de Heynière et le trouble de Robert de Salviac, et instinctivement, en les comparant, elle unissait ces deux hommes dans sa pensée. Il lui semblait que Timage de l'un appelait pour elle l'image de l'autre. On eût dit que la mélancolie de Reynière se reflétait pour elle sur Salviac.

— Il y a des frères d'arnjes dans l'armée, songeeaitelle; pourquoi ces deux hommes, qui ne se connaissent point, me font-ils l'effet, en quelque sorte, de deux frères de douleur ?

Et, pendant qu'à travers la table, elle regardait Robert pensif et silencieux, elle revoyait Reynière absent, et elle se répétait, avec cette intuition étrange qui ferait croire aux miracles du magnétisme :

— Pourquoi, mais pourquoi tous deux arrivent-ils ainsi en même temps à ma pensée ?

L'oncle Trézel et M""® de Grandier ne se doutaient guère de ce qui se passait dans le cœur de Valentine. Ils étaient même persuadés que la Jeune fille aimait absolument M. de Reynière, et l'amiral ayant répondu par des silences polis à certaines vagues ouvertures de M"® Lehidec, Henriette en avait conclu que ce « sympathique Othello » pouvait fort bien, à un moment donné, oublier Desdémona.

— • Quel joli, mais quel joli dénoûment ! disait-elle avec joie. C'est tout simplement le bonheur pour ma chère Valentine !

— Et c'est rinstitut pour moi ! songeait Trézel.

Ils ne s'affranchissaient ni l'un ni l'autre de cette double préoccupation, ce qui n'empêchait ni la jolie veuve de mener de front quatre cents menues affaires ni le maniaque de continuer méthodiquement à dépeupler le poulailler.

Disposer du cœur d'une femme sans l'avoir interrogé est toujours imprudent. Valentine eût, d'un seul mot, renversé brusquement tous ces projets. Ce n'était décidément pas, lorsqu'elle s'interrogeait elle-même dans le silence de ses rêves, ce n'était pas vers l'amiral que se

portaient ses préoccupations les plus chères, ses inquiétudes et cette sorte d'angoisse que lui faisait éprouver le mystère dont elle se sentait entourée. Il y avait en elle pour Tamiral plus de respect que d'affection, et cette affection même, très-réelle et qui grandissait chaque jour, s'alliait à une sorte de trouble craintif. Tout au contraire, lorsqu'elle pensait à Robert, c'était avec élan qu'elle laissait sa pensée aller vers ce Jeune homme au profond regard et au bon sourire, si doux, si rêveur, si mâle avec la pâleur d'un visage étoile d'une blessure au front.

Devant Reynière, elle se sentait intimidée et demeurait silencieuse, parce que cet homme, d'une valeur morale évidemment supérieure, lui imposait par cette froideur qu'il s'efforçait pourtant de rendre souriante lorsqu'il se trouvait en face de Valentine; devant Robert, la jeune fille se taisait aussi, mais émue et ne trouvant à dire à Salviac que des mots qu'elle étouffait, redoutant qu'ils n'eussent trahi tout ce qu'elle pensait, tout ce qu'elle ressentait de sympathie charmée.

Elle grandissait ainsi, cette sympathie, d'une tendresse grave ; et, poursuivant leur petit complot, se croyant fort habiles, Henriette et le petit docteur se déclaraient d'étonnants politiques, lorsqu'ils avaient dit à l'amiral :

— N'est-ce pas que M"® Trézel est ravissante ? C'est l'idéal de la jeune fille !

Et lorsqu'ils avaient murmuré à l'oreille de Valentine :

— Homme admirable que M. de Reynière ! C'est, à mon avis, l'idéal de Pépoux !

Reynière, lui, laissait tout dire, n'écoutant point peut-être, et se reprenant à croire que les songes les plus fous se peuvent réaliser un jour. Blanche n'étaitelle pas sortie de la tombe?

Et, tandis que Salviac, que le comte ne savait pas installé à Saint-Germain, s'enfermait, durant de longues heures, dans la chambre louée au pavillon Henri IV, Tamiral se disposait à aller passer trois ou quatre jours, sur l'invitation de M"" de Grandier, dans l'hôtel de la rue du Château-Neuf.

Il y avait plusieurs jours déjà que le marquis n'avait point reparu chez M"* de Grandier. Albéric Réville affirmait l'avoir rencontré à Paris. Au Pavillon, quoique M. de Salviac eût laissé sa malle et demeurât installé là, on ne l'avait plus revu. Il était parti sans nul doute. Il enverrait son valet de chambre reprendre sa garde-robe, ses instruments de travail, et les transporter à Paris.

— Je ne le reverrai que l'hiver prochain, ce bel émigrant, disait Henriette. On peut donc inviter Pamiral sans crainte. Ils ne se heurteront pas. Inutile d'ailleurs de laisser devinera M. de Reynièreque le marquis s'était installé à Saint-Germain. Ça vous regarde, Albéric.

— Mystère et discrétion, fît Réville.

M. de Reynière ne se fit point prier pour accepter l'invitation. Mais il tint à ne pas descendre chez M^^dc Grandier, et tout naturellement il prit une chambre au pavillon Henri IV.

Henriette devint anxieuse lorsqu'elle apprit cela.

— D'abord, je suis désolée, dit-elle. L'amiral chez moi ! Un marin ! II m'eût semblé que l'âme de Raoul en eût été heureuse !... Mais ce qui est bien plus terrible, c'est que si, par hasard. M, de Salviac n'eût pas quitté le Pavillon... bon Dieu I c'eût été bien autre chose que lors de mon bal ! Mais, vraiment, on dirait que ces deux hommes s'attirent comme le paratonnerre et la foudre ! Il y aura quelque jour une catastrophe. Pourvu que ce ne soit ni en ma présence, ni chez moi I

Puis, réfléchissant, elle reprit bien vite :

— Après tout, si le malheur voulait qu'il y eût un choc, autant vaudrait que ce fût chez une personne qui s'efforcerait de le rendre moins tragique I Et quelle affaire ! Quel bruit dans Paris ! On ne parlerait que de cela ! On ne parlerait que de moi I Ce serait fort ennuyeux, sans doute, mais je serais curieuse de savoir ce qu'en diraient les chroniqueurs !...

M. de Reynière était donc descendu au Pavillon. Gauthier, son matelot, avait ouvert de grands yeux, la veille, lorsque l'amiral lui avait dit :

— Tu ne me verras pas durant quelques jours : je quitte Paris.

— Ah bah I Un voyage ?

Et le marin imaginait déjà une traversée. Est-ce que l'amiral reprenait la mer ? Sans lui ?...

— Oh ! dit Reynière, un voyage qui ne ressemble guère à nos vieux souvenirs, mon pauvre Gauthier. Je vais à Saint-Germain.

Cette fois encore, très-étonné, et heureux, le matelot avait remarqué comme une nuance de satisfaction dans les paroles de Reynière.

— On dirait un cadavre qui se remet à vivre, pensait Gauthier. Son œil reprend les rayons d'autrefois!... Qu'est-ce qu'il y a là-dessous ? Une femme, parbleu ! Il n'y a que les femelles qui fassent oublier les femelles. Une tache de mûre s'enlève avec une autre mûre, comme disait le Catalan.

Henriette de Grandier réservait une réception superbe à .l'amiral qui consentait enfin à devenir son hôte autrement qu'en passant. Maintenant le siège était fait : durant ce sé|bur, Reynière devait, de toute nécessité, avoir consenti au mariage projeté, et Trézel se chargeait d'avertir Valentine de tout ce qu'on avait tramé pour son bonheur.

— Elle sera enchantée, disait le petit homme. Et lui se frottait les mains.

A dîner, le soir, l'amiral se montra d'une humeur, non pas joyeuse, mais vivace qu'on ne lui soupçonnait pas. C'était peut-être la seule heure de complet oubli depuis la çiort de Blanche. Il parlait éloquemment, s'échauffait — la conversation ayant été mise par Henriette sur la vie du marin, ses devoirs, ses dévouements, son héroïsme, — et le comte trouvait dans son passé tant de visages pâlis de vaillants compagnons, tant de traits superbes et inconnus, tant de récits poignants, et se laissait si bien aller à les conter que Valentine écoutait, enthousiasmée, émue, et que, d'un coup d'œil, Henriette disait à l'oncle Urbain, grisé de joie :

— Voyez comme elle est attentive! Elle l'aime ! Certainement elle l'aime ! On le voit bien à la flamme de ses beaux grands yeux noirs I

Il y avait, en effet, une altière poésie chez cet homme dont la froideur semblait, cette fois, tomber comme une armure que dépouillerait un chevalier. Il mettsfit tant de feu à conter les belles actions des autres que l'on sentait en lui, à chaque parole, le plus fier des héros.

Valentine admirait, se suspendait à ses lèvres, mais elle pensait :

— Robert aussi parlerait comme Reynière ! Robert est de la taille d'un tel homme et il a le cœur aussi haut placé que lui !'

On en était venu à parler — Henriette voulant montrer qu'elle était la digne veuve d'un marin et se trompant à chaque mot sur les termes de marirfe — des navires nouveaux et du rôle de nos vaisseaux dans les futurs combats.

— Hélas I dit l'amiral, j'avoue que, moi qui crois fermement au progrès en toutes choses, en politique et

en science, je ne suis pas fanatique du progrès en pareille matière. Ces fameux navires blindés, cuirassés, suppriment le courage. Qu'est-ce que ces éperons qu'en manœuvrant on peut enfoncer dans un navire ami ? Jadis, le commandant, l'amiral, se tenait hardiment, droit sur sa dunette, exposé à tous les coups de feu. C'est sur sa dunette que Nelson tomba. Aujourd'hui, le chef presque invisible est à l'abri des balles. L'âme du navire est cachée, l'exemple n'est plus là, vivant et debout. C'est le progrès. Il en est de la marine comme de l'armée. Cette artillerie qui tue à distance fait bon marché de l'impétuosité de notre sang gaulois, de nos élans à la baïonnette, de notre vieille furie française ! Qui nous rendra, sur ce point, le bon vieux temps de Suffren, le grand bailli, et les hardis combats à l'abordage ?... Mais, pardon, madame... pardon^ mademoiselle, dit l'amiral, je vous fais Teffet ou de Jérémie avec mes hélas, ou d'un sauvage avec mes regrets batailleurs. Parlons d'autre chose, n'est-ce pas ?

— Au contraire, amiral, vous nous intéressez vivement, répondit Henriette. N'est-ce pas, Valentine ?

— Certes, dit la jeune fille de sa voix profonde, qu'un léger tremblement rendait plus caressante encore dans son harmonieuse gravité.

C'était en songeant à cette émotion de Valentine que M"® de Grandier répétait au docteur, enchanté :.

— L'affaire est en bon chemin ! Il faut seulement ne pas brusquer les choses I

L'amiral emporta de cette première soirée chez Henriette un souvenir charmé. Seul, dans sa chambre du Pavillon, il songea, et bien des fois le nom de Blanche lui revint aui lèvres. Chaque journée devait ajouter à l'instinctif et consolant apaisement qu'il éprouvait. Il voulait demeurer à Saint-Germain un ou deux jours, et il y était installé depuis tantôt une se-

maine; les heures lui semblaient passer avec une rapidité étonnante, lorsqu'un soir, un des garçons de l'hôtel lui remit une carte, celle de M. Bernard Herblay, député.

Il s'agissait, sans nul doute, de quelque signature à donner pour la vente d'une forêt de chasse que Reynière se décidait à céder à un voisin, près de Nantes. Herblay , n'ayant pas rencontré son ami rue de Larochefoucauld, venait le trouver à Saint-Germain, ne fût-ce que pour avoir le plaisir de lui serrer la main.

— La visite d'Herblay ne peut avoir d'autre but, pensait Reynière.

Il aimait profondément son vieil ami, mais ce n'était jamais sans émotion qu'il le revoyait, se rappelant que c'était de chez lui qu'il ét^it parti, ce terrible soir de septembre.

C'était bien, en effet, pour cette signature que M® Herblay venait trouver son ami. Reynière le rencontra, à l'heure du dîner, se promenant dans le jardin de l'hôtel, en attendant l'arrivée de l'amiral.

— Et pourquoi n'es-tu pas venu chez M"® de Grandier ? J'y étais !

— Pouvais-je le deviner? dit le bâtonnier.

— Tu dînes avec moi, au moins ?

— Volontiers.

Ils entrèrent dans le pavillon, oU de jeunes Anglais . en voyage de noce buvaient du Champagne, leur guide Bradshaw, à reliure de percale rouge, posé sur la nappe blanche. •

— Tout d'abord, dit Herblay, mes compliments, mon cher Jean...

— Pourquoi?

— Parce que je te trouve' ranimé et comme rajeuni. Tu as bon pied bon œil et tu comprends enfin qu'on

doit réagir contre toute épreuve et avoir des épaules de la force de tout fardeau.

— Sans doute. Mais cette belle philosophie est surtout de mise pour ceux que rien n*accable. Je ne dis pas cela pour toi. Ah çà, tu as dû t'ennuyer passablement en m*attendant?

— Je t*ai cherché un peu partout. On m'avait mal indiqué le numéro de ta chambre. J*ai erré dans les couloirs privés de garçons, car il paraît qu'on répète, je ne sais où, une cavalcade. Tous ou presque tous étaient allés sans doute voir ça. Bref, j'ai appelé, cherché... Dans le numéro qu'on m'avait indiqué comme étant le numéro de ta chambre, j'ai trouvé quatre vieilles misses anglaises déjà respectables et leur gouvernante tout à fait respectée. J'ai battu en retraite avec force excuses et, n'ayant sous la main ni garçon ni guide, je me suis dirigé au hasard. Quand j'ai eu trouvé ta chambre, dont la porte était ouverte, j'y suis entré, mais tu n^y étais pas. A propos, quel est le nom du sculpteur qui te fait ce buste ? II. est très-beau !

— Un buste ? quel buste ? demanda Reynière.

— Le buste... le buste... de ta malheureuse femme, que j'ai aperçu derrière un paravent... Si c'est un secret, je te demande pardon de l'avoir pénétré sans le vouloir.

— Un buste? Le buste de Blanche? répéta l'amiral en devenant très-pâle.

— Ouï... Et il est superbe ! La pauvre créature revit là réellement avec son mélancolique sourire ! Pauvre femme !..• et pauvre ami 1

Reynière maintenant regardait l'avocat avec une expression de véritable égarement, et ses yeux bleus ressemblaient à ceux d'un fou.

— Le buste de Blanche ? dit-il encore en scandant ces mots et en appuyant d'une façon interrogative sur

chaque syllabe. Tu as vu un buste de Blanche, ici, dans ce pavillon ?

— Oui.

— Qu'est-ce que cela veut dire ? Voyons, voyons, Bernard ! Ce buste ! comment est-il?

— Comme tous les bustes inachevés pétris par les doigts du sculpteur. Un buste de terre glaise façonné de main de maître. C'est Blanche vivante !... Ah çà, mais, à mon tour, je te demanderai ce que cela signifie... Ne savais-tu pas" que ce buste existât ?

— Non, répondit sourdement l'amiral.

— Ce n'est donc pas dans ta chambre ?...

— Ce n'est pas dans ma chambre que tu es entré. Un buste d'elle ! Ici!... Allons donc! tu as mal vu, Bernard ! Tu t'es trompé !

— Probablement, fit Herblay. Quoique, cependant...

— Cependant?

— Non, non, j'aurai mal vu... tu sais... un coup d'œil rapide... Allons, mon ami, calme-toi!... Ce n'est point parce que j'ai dit une sottise ou pris une étrangère pour... elle... que tu dois être aussi troublé ! Ah ! maladroit! que le diable soit de moi! Te voilà plus pâle et plus effrayant que jamais !

— Ce n'est rien, absolument rien, dit Reynière, mais tu dois comprendre mon émotion... le saisissement... Un buste d'elle ! Moi qui donnerais je ne sais quoi pour avoir là son image!... Moi qui n'ai gardé de la morte que des photographies sans art... Baudry devait faire son portrait lorsque...

— Mon Dieu ! mon Dieu ! interrompit encore M* Herblay, devinant vers quels funèbres souvenirs allait maintenant la pensée du comte. Je t'en prie, Jean, laisse-moi croire que mon étourderie ne t'a pas causé une douleur... je ne m'en consolerais pas...

— Tu peux te consoler, dit l'amiral avec effort. C'est fini, c'est passé !

Et jusqu'à la fin du dîner, ils parlèrent d'autre chose.

Mais il y avait sur leurs propos comme un froid de glace. Tout y était banal, écourté, inutile. Reynière songeait évidemment à cette rencontre singulière. Herblay, désolé, le sentait bien, et lui-même, trèsétonné, se demandait comment ce buste, qu'il avait fort bien vu et absolument reconnu, était là, et si ce n'était pas une surprise ménagée à Reynière. En vérité, si ce n'était pas cela, qu'était-ce donc ?

Le nom d'Angèle Ferrand vint, durant ce triste repas, à être prononcé par hasard.

— Voilà, dit l'avocat à Reynière, une de tes grandes admiratrices !

— Vraiment? fit Reynière indifféremment.

-— Et cette admiration va jusqu'à rendre jaloux Monteclair, tu sais, qui se porte à la députation pour remplacer Rabasse... Ce sont cependant là les hommes qu'on nous oppose !

— Quel homme est-ce donc, ce Monteclair?

— Je n'en sais trop rien, mais je l'apprendrai.

— Comment?

— Sais-tu ce que c'est qu'un dossier, mon cher Jean? Eh bien, rien n'est plus curieux, et j'aime à étudier par là ceux qui me coudoient un peu trop bruyamment. Désorbiers appelle cette collection, le Dictionnaire secret des Contemporains,

M® Herblay quitta d'ailleurs l'amiral avec un vif sentiment de regret. Cet homme, qu'il avait trouvé presque métamorphosé à son arrivée, était redevenu peu à peu soucieux et morne. Lorsqu'il s'était agi de mettre la signature au bas de l'acte de vente :

— A quoi bon ? avait dit le comte. Tout cela s'en ira bientôt, avec tout le reste I

Et dans cette parole lassée et amère, Herblay avait retrouvé le malade, le blessé de la vie que le docteur Vernier essayait de faire revivre.

Le lendemain, Herblay rencontra justement le docteur à rOpéra :

— Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu Tamiral ? demanda Vernier.

— Je Tai vu hier.

— Ah I et comment se porte-t-il ?

Herblay raconta alors, sans parler du buste, le changement qui s'était fait en quelques minutes, chez Reynière, au seul souvenir de Blanche.

— C'est au cœur qu'il est frappé, dit Tavocat.

— Certes, fit le docteur, et tous mes cachets de bromure de potassium n'y feraient rien. Mais vous a-t-il dit qui il rencontrait à Saint-Germain, chez M™' de Grandier ?•

— Non.

— Eh bien ! il y a là-bas une jeune fille tout simplement exquise, et qui pourrait fort bien en savoir plus long que tous mes collègues et moi, sur Tart de guérir une maladie de l'âme !

— En vérité?... fit Herblay tout joyeux.

Le docteur répondit :

— Vous verrez I

C'était, en effet, la présence et le charme de Valentine qui rendaient à l'amiral un peu d'énergie et d'espoir. M« Herblay en avait été frappé. Mais ce changement dans le regard et sur le visage du comte n'était qu'apparent. Le souvenir de Blanche lui rongeait toujours le cœur et il avait suffi d'un mot pour réveiller toute la douleur passée.

Un buste de Blanche! Comment était-il possible que, dans ce pavillon, quelqu'un possédât un buste de Blanche? Certainement, le bâtonnier s'était trompé. Et pourtant Herblay n'était pas un étourdi et con-

naissait bien M"® de Reynière. L'amiral s'informa donc le soir même, lorsque son ami fut parti, du nom des divers hôtes du pavillon. Des étrangers, pour la plupart des Anglais. Puis tout à coup les yeux de Reynière étincelèrent et sa lèvre frémit lorsqu'on lui nomma le marquis de Salviac.

— Vous avez dit Sajviac? demanda-t-'l au gérant qu^il interroge^ût.

— Robert de Salviac, répondit l'homme en relisant le nom qu'il avait, sous la dictée du marquis, écrit sur le livre de l'hôtel.

— Merci !

Reynière sortît dans le jardin comme un homme poussé par un afflux de sang au cerveau et qui a besoin d*aspirer un peu d'air. Il étouffait et chancelait. Ce seul nom lui expliquait tout. Robert ici ! Robert à quelques pas de lui ! Et dans cette chambre où respirait cet homme, le buste de Blanche ! Car comment douter maintenant de ce qu'avait dit et vu Bernard Herblay ? L'amant de la comtesse conservait encore auprès de lui, gardait comme une relique d'amour, l'image de la morte.

— Ah I mis.érable ! dit tout haut Tamiral.

Et le terrible nuage de sang qui, dans le wagon, lorsque le train de Rambouillet le menait à Paris, où il allait se venger et tuer, lui montait aux yeux, cette même colère affolée, ces bouffées rouges s'emparaient de son cerveau.

Il eut l'énergie de se contraindre.

— Deviens-tu fou? se dit-il. Tu ne serais plus un Justicier, cette fois, tu serais un assassin ! Ah ! /«/, pourtant, c'est lui qui eût dû mourir, ce n'est pas elle !

Il se promena assez longtemps sur la terrasse, le vent frais de la nuit lui passant sur les tempes, et, dans ces demi-ténèbres, sous les grands marronniers où ne se montraient que des ombres furtives, regardant

machinalement les lumières essaimées, les lignes brillantes tracées comme au cordeau, dans la grande vallée qui formait, sous la terrasse, comme un immense gouffre noir, il sentait le calme souverain, qui était la force et la grandeur de son âme, rentrer à la fois dans ses veines et dans sa conscience, pénétrer tout son être, et mettre des larmes dans ses yeux d'un bleu glauque où, tout à l'heure, il n'y avait que de la fureur.

Il rentra fort tard au Pavillon, lassé et apaisé, ne se coucha point et songea. Son regard était fixe, et, sous la lumière des bougies qui éclairaient d'un reflet d'ivoire son front aux cheveux blonds devenus presque gris, il lui semblait qu'il veillait silencieusement auprès d'un mort.

Il rêvait.

La vie, le hasard, l'ironique destin mettaient ainsi sous le même toit, à quelques pas l'un de l'autre, sur le même palier peut-être, ces deux hommes, dont l'amour d'une femme avait fait : de l'un comme un martyr, de l'autre un meurtrier.

Et maintenant, celui qui, de par la Loi, avah tenu naguère l'existence de l'autre au bout de son pistolet, ne pouvait rien contre l'homme qui lui avait arraj^é son bonheur comme s'il eût déchiré son cœur avec ses ongles* La Loi avait reconnu que Rey nière s'était vengé en toute justice. Mais la vengeance devait se borner à ce coup de feu légal qui avait troué le crâne de l'amant. Tout nouveau châtiment s'appellerait le crime.

Salviac, il est vrai, était de ceux qui ne se sentent point quittes envers un homme d'honneur parce que les gens de loi ont prononcé. Le marquis se regardait comme appartenant à l'amiral. Les années même n'y faisaient rien. Il est, pour un homme de cœur^ de ces dettes qui n'admettent point de prescription. L'absolu est toujours le présent. Reynière était donc bien cer-

tâin que s'il voulait jouer sa vie contre celle de Robert, le marquis ne s'y refuserait pas. Mais à quoi bon ? Ce n'était pas un nouveau meurtre que souhaitait le mari comme un içipossible rêve, c'était la résurrection d'une morte. Le sang de Robert ranimerait-il le cadavre de Blanche ?

Cette idée, que le jeune homme conservait ainsi l'image de celle qui avait été sa maîtresse, — sa maU tresse! le mot entrait dans la chair de Reynière, comme une lame de couteau — cette vision du marquis s'enivrant de cette image faisait cependant frissonner encore l'amiral. Il y avait là, pour lui, comme une profanation sinistre, quelque chose comme un adultère posthume qui, de rage, lui faisait bondir le cœur. Point de meurtre, certes. Mais il arracherait ce buste à cet homme ! Ce portrait delà morte appartenait à celui dont elle portait le nom I Robert de Salviac faisait à Reynière l'effet de ces voleurs de nuit qui s'en vont, sacrilèges, dépouiller les caveaux. Il lui semblait que c'était à la tombe même de Blanche que le marquis avait dérobé cette image funèbre.

Robert de Salviac revenait justement à Saint-Germain, cette nuit même où, haletant^ le sang brûlé par la fièvr», l'amiral demeurait assis au pied de son lit, se demandant ce qu'il ferait demain contre l'homme déjà frappé par lui une fois.

Robert avait quitté Saint-Germain par un effort violent, se sentant chaque jour plus intimement envahi par l'amour éprouvé pour Valentine. Il avait peur de cet amour et, loin de se reprendre à l'espoir, il ressentait une atroce douleur en sentant son cœur battre comme autrefois et sa jeunesse revivre. Il lui semblait que, pâle, au fond de son tombeau. Blanche lui disait, avec un triste sourire : — « On donne sa vie avec ivresse et vous jetez la vôtre à des amours nouvelles ! On meurt pour vous et vous oubliez les morts ! *

Et d'ailleurs s'il aimait, s'il tremblait d'aimer, M"** Trézel l'aimerait-elle jamais, lui? Ne portait-il pas au front comme le sceau d'un affreux malheur? N'y avait- il pas, entre lui. et tout pur amour, tout amour souriant, toute affection qui fût le bonheur et l'oubli, le cadavre d'une femme? De quel droit, lui, Salviac, osait-il espérer qu'une jeune tille unirait la virginité de son âme à une existence oti il y avait une tache de sang? Le meurtrier, aux yeux de Salviac, était plus excusable que l'ayant. Il eût compris qu'on aimât, consolât^ rachetât ïleynière. Mais luimême, non!

Et que Valentine était séduisante, pourtant! Ah! châtiment d'une vie mal dépensée! C'était là le bonheur. C'était là la joie, la consolation, le calme, le travail. L'heureuse vie du labeur doucement partagé, l'existence de l'époux qui lutte pour l'enfant qui naît, pour Pépouse qui aime, la paix, le devoir, la véritable, saine et sainte vie, tout cela était là, à portée de la main, tout cela tenait dans un seul nom : Valentine. Et Robert se disait qu'il n'avait pas le droit, nonseulement de saisir, mais d'espérer cette joie et ce pardon vivants, et qu'entre le bonheur et lui il y avait un fantôme.

Il avait vu bien souvent M"' Trézel chez M"* de Grandier comme au chevet de M"® François, et il l'avait trouvée adorable. Elle semblait faite pour la maternité, lorsque la petite Berthe et André couraient tout joyeux vers elle et tendaient leurs fronts à ses caresses, leurs joues à ses baisers. Elle avait, en parlant à Robert, des accents d'une tendresse et d'une douceur où le marquis eût pu deviner et lire bien<ies choses. Elle n'avait ni assez de coquetterie ni assez de diplomatie pour dissimuler l'espèce d'affection grave et profonde qui l'entraînait, de jour en jour un peu plus, vers Salviac ; et lui, n'osant même pas se demander si elle pourrait

raimer, se répétant, au contraire, que c'était impossible, n'analysait rien, ne scrutait rien, ne voulait rien deviner et rien savoir.

Il voulait fuir. Oui, fuir devant cet amour honnête comme il eût dû fuir devant l'amour coupable; fuir devant la chasteté de Valentine, comme il eût dû reculer devant la passion éperdue de Blanche. Il quitta Saint-Germain pour Paris, Paris pour un coin de la Suisse, qu'il brûla, comme on dit, en quelques jours, s'arrétant à peine dans les coins superbes du Jura bernois, au pied du Varbourg ou dans le val de Saint- Imier, songeant à la terrasse de Saint-Germain du haut de la montée d'où il contemplait le saut du Doubs,aux Brenets, s'arrêtant à peine à Berne, trouvant fade un admirable leVer de soleil du haut du Righi-Kulm, et comparant instinctivement, sur le lac de Lucerne, toutes les passagères du bateau à Valentine Trézel. A la fin, il revint de Bâle à Paris et, décidément poussé par l'invincible désir de revoir la jeune fille, il retourna à Saint-Gerhiain, dans cette chambre que Pierre, son valet de chambre, croyait bien quitter pour la place Vintimille.

Robert éprouva une joie réelle, quoique profondément troublée, en se retrouvant, le lendemain, à son réveil, dans ce pavillon si rapproché de l'hôtel où était Valentine.

La fugue qu'il venait de faire n'avaitpas, durant un seul moment, dissipé ses pensées. Partout, M"° Trézel était demeurée présente. Robert en éprouvait un sentiment délicieux de terreur. Aimait-il donc la jeune fille plus profondément encore qu'il ne le croyait ? C'était folie. Mais, après tout, s'il gardait sa folie pour luimême, si cet amour était son secret, s'il le savourait mystérieusement dans sa solitude, nul ne le saurait : ni le monde ni Valentine. Blanche seule...

Et cette pensée étreignait douloureusement le cœur

de Salviac. Ce n'est pas à ceux dont on a pris la vie qu'il est permis, même en pensée, d'être infidèle.

Mais, en dépit de ce spectre, c'était un contentement pénétrant qui s'emparait de Robert retrouvant, après quelques jours à peine d'absence, cette chambre, ces livres, ces instruments de travail, ces éprouvettes pour ses expériences de chimie, ces outils de sculpteur, sa consolation et sa vie.

Robert avait fait transporter à Saint-Germain, par son valet de chambre, quelques objets qui donnaient une apparence un peu artistique à cette chambre d'hôtel. Derrière un paravent de laque rouge, à chimères d'or en relief, et sur l'établi tournant du sculpteur, avec tout autour des ébauchoirs, des chiffons, une éponge pour s'essuyer les doigts, les blocs de terre glaise desséchée maintenant, un buste de femme apparaissait, charmant et poétique, légèrement penché, avec un mélancolique sourire.

Robert l'avait laissé, quoique presque achevé, tout enveloppé de ces linges mouillés que les sculpteurs collent sur leurs figures de terre comme un suaire glacé sur la fade d'un cadavre. Et il retrouvait le linge à terre, presque sec, et son premier mouvement fut de regarder si le buste n'était point fendillé. La terre, en se desséchant, pouvait l'avoir brisé. Il n'en était rien.

Le buste, d un dessin adorable, avec des méplats d'une grâce infinie, les cheveux artistiquement relevés et traités, n'avait subi aucune atteinte. Robert n'en fit pas moins à Pierre des reproches assez nerveux. Le valet s'excusait. Ce n'était pas lui. Pendant l'absence du marquis, il avait pris soin' de mouiller la glaise comme la recommandation lui dn avait été faite. La veille seulement,' il avait négligé peut-être de s^acquitter dé sa tâche. Et encore le matin avait-il tâté le buste, qui lui avait semblé humide. C'était sans doute quelque garçon de l'hôtel qui, par

curiosité, avait enlevé le linge recouvrant le morceau de sculpture et, par négligence, — ou sonné, appelé par quelque voyageur, — avait oublié de remettre toute chose en état.

— Mais je garantis à monsieur le marquis que ce n'est pas moi... Le buste, heureusement, n'a rien... J'aurais été désolé...

— C'est bien; interrompit Robert.

Tout à l'heure enchanté, il paraissait mécontent et soucieux. Il étendit sur le buste de terre le linge ramassé et que Pierre venait de tremper dûns l'eau, et sous cette toile mouillée les traits féminins que Robert, presque tremblant, semblait ne pas oser toucher, apparaissaient avec la netteté sinistre du drap qui recouvre un mort. *

Le marquis n'avait pas encore achevé, qu'il entendit, sur le seuil delà porte, une voix qu'il lui semblait reconnaître demander :

— Monsieur de Salviac ?

— C'est ici, répondit la voix de Pierre.

Salviac ramena, d'un geste instinctif et rapide, les branches du paravent autour de ce buste maintenant caché et qu'il semblait vouloir dérober mieux encore à tout regard; puis il fit un pas vers le visiteur qui entrait et, après avoir levé les .yeux sur lui, s'arrêta net, immobile et muet.

C'était l'amiral de Reynière.

Il y eut un moment de silence tellement profond, un de ces silences d'avant le premier coup de feu, un jour de bataille, silence où la mort se prépare ; il passa soudain, dans les regards échangés, une telle électricité, un sous-entendu si redoutable; il y avait entre ces deux hommes, dans ce mutisme solennel, une telle atmosphère emplie de souffles farouches — de la glace qui eût recouvert un volcan — que Pierre, le valet de chambre^ se retira sans dire un mot, sans attendre un

ordre, inquiet, ému, retenant son haleine, marchant sur la pointe des pieds et refermant la porte comme s'il eût mis un doigt sur ses lèvres pour y sceller un secret.

Ainsi, Robert et l'amiral se retrouvaient encore une fois l'un devant l'autre, non plus dans un salon, sous le regard d'une foule, comme le soir oti l'étourderie d'Albéric Réville les avait réunis, mais seuls, la lèvre blême, les yeux pleins d'une sourde flamme, et le marquis attendant, immobile et muet, que Jean de Reynière lui* expliquât la cause de cette visite, terrible comme une apparition.

L'amiral, la gorge sèche et serrée comme par des doigts noueux, resta lâ,un moment avant de parler, puis sa voix étranglée laissa, une à une, lentement, tomber ces paroles :

— Vous devez être profondément surpris, monsieur, de me voir devant vous, et vous comprenez déjà qu'il faut un motif puissant pour que j'aie franchi le seuil de cette porte. Ce motif, le voici : vous avez ici, chez vous, vous gardez, vous osez conserver un objet qui, pour moi, serait un triste, mais pieux souvenir, et qui m'appartient.

— Je ne vous comprends pas, monsieur, dit Robert avec la froideur la plus rrette mais l'attitude la plus respectueuse.

L'amiral regarda le jeune homme bien en face et plongea son oçil bleu dans les limpides prunelles du marquis demeuré impassible.

Dans ce même coup d'œil, Reynière apercevait la blanche cicatrice que Robert portait au front, et le frémissement intérieur d'une colère, non faite de haine mais de douleur, s'emparait de lui.

— Monsieur, dit-il, d'un ton plus brusque; — que vous ne puissiez effacer le passé et réveiller la mort, je le comprends, mais ce que je ne saurais ni excuser ni

supporter, c'est que de ce passé, de ce naufrage, où a sombré ma vie, vous ayez recueilli une épave que je viens vous réclamer, au nom de mon droit et de ma volonté.

Robert, décidément, sentait qu*il y avait dans les paroles de Reynière quelque chose qui lui échappait, à lui, et il se ht mentalement cette question : — « Qui pousse donc l'amiral? Est-ce une main cachée? Est-ce la haine réveillée ? Est-ce l'égarement ? »

Quoi qu'il en fût, Salviac ajoutait :

— Je lui appartiens !

— Je n*ai rien qui soit à vous, monsieur, réponditil d'une voix. ferme, avec un accent mâle et un air de pitié qui contrastait avec ses paroles ; — rien que ma vie, si vous voulez la prendre.

Ûamiral, malgré la rigidité à laquelle il se contraignait, laissa échapper un geste instinctif où il y avait une expression qui voulait dire : « Eh! que ferais-je de votre existence ? » avec une amertume où se lisait clairement l'horreur du sang autrefois versé.

— Si vous ne me comprenez point, dit-il, c'est que vous ne voulez pas me comprendre. Le hasard a voulu que quelqu'un entrât ici, dans cette chambre, et aperçût l'image d'une femme que vous y cachez !

— L'image d'une femme?...

— Le portrait d'une morte.

— Je vous jure, monsieur, et sur l'honneur, que le renseignement qu'on vous a fourni est faux, absolument faux..;.

— Sur l'honneur?... dit l'amiral, à la fols étonné et ironique. Il n'y a pas ici, — tenez, là, derrière ce paravent sans doute, — le buste de celle dont je ne veux pas prononcer le nom ?

Le marquis, livide, mais l'œil hardiment levé sur le regard de Reynière, répondit lentement :

— Le buste qui est là n'est pas le portrait de...

Il s'arrêta, glacé par ce nom qui lui montait aux lèvres, et qu'il ne devait, qu'il ne pouvait pas prononcer devant l'amiral.

Un silence de mort se fit alors entre ces deux êtres, qui semblaient n'avoir plus rien à se dire, et qui se regardaient avec une froideur concentrée où grondait tout bas, du moins chez Reynière, une rage domptée par le plus terrible effort.

L'amiral portait son regard du front de Robert aux branches du paravent qu'il eût voulu transpercer; — comme, dans la nuit du meurtre, il eût souhaité trouer la porte derrière laquelle il devinait Blanche et son amant.

Malgré l'affirmation formelle du marquis, Jean de Reynière était certain que ce buste dont lui avait parlé Bernard Herblay était là. Oui, là, à deux pas de lui! Il n'avait, pour le voir, qu'à écarter cette laque et à renverser ce paravent. Ah! l'horrible pensée 1 Salviac gardait ainsi le Souvenir visible et tangible de son amour! L'amant conservait ce que ne possédait point le mari : l'image de la femme adultère !

Une de ces bouffées de fureur qui succédaient à sa concentration ordinaire, lui monta aux tempes et, les oreilles rouges tranchant sur ses joues pâles, l'œil fulgurant, il dit à Robert :

— Vous avouez cependant qu'il y a, là derrière, le portrait d'une femme !

— Je n'avoue pas; je vous le dis.

— Eh bien ! ce portrait, je veux le voir!

— Vous, monsieur. Et de quel droit?

— Je suis venu pour voir si ce buste est celui d'une malheureuse qui a teroyé ma vie, rnais que, vous et moi, nous devons laisser en paix dans sa tombe !

— Je vous ai déjà répondu, monsieur, dit Salviac, que ce buste n'est pas celui dont on vous a parlé...

— Osez donc me prouver qu'on m'a trompé?

— Moi !

— Oui, vous!

— Et si la possession de ce buste est un secret ? Si je me refuse à vous laisser reconnaître les traits de la femme dont le portrait est là ?

— Vous refusez de me prouver que ce n'est pas votre maîtresse I

Reynière avgfit mis toute sa rage dans ce mot qui lui fit à lui-même l'effet d'une brûlure.

— Ne suis-je point, dit Robert frémissant, fondé à vous répondre que je suis chez moi ici, et à vous répéter de quel droit vous pouvez, je ne dis pas même exiger, mais demander que je vous montre le buste d'une femme qui n'a rien de commun avec nos souvenirs et nos haines ?

— S'il en était ainsi, dit Reynière, vous auriez déjà poussé ce paravent, car en supposant même que ce buste ne soit pas celui que je pense, vous compromettez alors singulièrement cette femme, étrangère à nos souffrances, dont vous me parlez ici !

— La compromettre ? s'écria Robert.

Il resta un moment pensif et l'esprit traversé, comme d'une lame d'épée, par une idée soudaine.

Compromettre celle dont le buste était là? Oui, peut-être, puisqu'il cachair ainsi son image, puisque l'amiral, renseigné par un propos quelconque, avait pu croire...

— Monsieur, dit-il avec un élan soudain et comme éperdu, la femme dont le buste est ici est la plus pure et la plus noble des jeunes filles! Nul regard ne devait se fixer sur ce portrait, et celle dont j'ai essayé de rendre les traits et la beauté ignore elle-même que j'ai là son image... Je pourrais vous répondre que le secret que vous voulez pénétrer ne m'appartient pas! Mais, vous le voulez, eh bien...

Il fit un pas vers le paravent, puis s'arrêta, regar-

dant' l'amiral dont le beau visage livide était contracté par une atroce souffrance, et dont le cœur battait effroyablement , traversé de douleurs lancinantes , comme percé de mille pointes d'épingles.

Robert, lui-même, la gorge sèche et serrée par l'angoisse, hésitait à ouvrir les branches du paravent. Il le fit pourtant, et brusquement, découvrant le buste enveloppé du linge mouillé qui en dessinait les traits, puis, avec des précautions instinctives, il enleva cette sorte de voile, et se recula pour laisser au comte la liberté de mieux contempler cette terre pétrie.

L'amiral alors ne put retenir un cri étouffé, pareil à un sanglot ; et ce nom, tout à l'heure arrêté sur ses lèvres, ce nom qui causa à Robert un tressaillement presque sinistre, jaillit en quelque sorte de sa bouche : il le prononça comme s'il eût été seul en face de ce buste, comme si Salviac n'eût pas été là :

— Blanche!

Certes, c'était Blanche elle-même. Blanche telle qu'autrefois, souriante et mélancolique à la fois, demipenchée, avec le froncement sévère ou souffrant de ses beaux sourcils sur ses yeux profonds. Il vivait, ce buste de terre, il palpitait. Il avait l'expression attirante que donne la réalité même. C'était un chef-d'œuvre de vérité et de grâce, une œuvre d'art et d'idéal, et pourtant une femme, une femme séduisante, adorable, irrésistible. Le grain même de l'épiderme semblait courir sur les méplats de ces joues, sur la rondeur exquise de ce cou, où l'on eût pourtant aperçu encore la trace des coups de pouce du sculpteur.

— Blanche ! Blanche ! songeait l'amiral.

Et il retrouvait là le port de tête, l'expression un peu alanguie, les ondulations de cheveux de la comtesse. Une longue boucle lui tombait sur l'épaule. C'était ainsi que se coiffait Blanche.

Robert interrompit, trancha, pour ainsi dire, les

réflexions de Tamiral. Maintenant, il lui tardait de nommer celle dont il achevait le portrait. Ce nom de Blanche Tavait déchiré en pleine chair, et il apercevait tant d'amour pour cette morte dans le regard fixe, attendri et navré de Reynière, qu'il en était, — chose étrange, — comme jaloux.

— Ce buste, dit-il vivement en étendant la main vers la terre pétrie, — ne le voyez-vous donc pas? — est celui de M"® Valentîne Trézell

L'amiral tourna la tête vers Salviac très-lentement.

— M"® Trézel a-t-elle donc posé pour ce portrait ?

— Non, répondit Salviac, en allant prendre sur la cheminée un portrait-carte, mais le docteur Trézel, son oncle, m'a donné cette photographie en m'autorisant à m'en servir. Voyez !

L'amiral comparait le portrait au buste : c'était bien la même pose, le même arrangement charmant de la chevelure, la même attitude inclinée, presque le même sourire. C'était bien d'après cette photographie que la sculpture avait été faite. Mais instinctivement, inconsciemment, Robert de Salviac s'était souvenu de Blanche en regardant l'image de Valentine et — obéissant à l'obsession de ses souvenirs — il avait donné à M"® Trézel le regard, le port de tête, la mélancolie de la comtesse. Il avait lentement sculpté Blanche dans Valentine, comme; à ce moment même, l'amiral retrouvait la morte elle-même dans le portrait de la vivante.

Et tous deux se tenaient, muets, non pas dans un silence menaçant comme tout à l'heure, mais dans une sorte de recueillement religieux.

Tout disparaissait pour Reynière : cette chambre d'hôtellerie, ces outils de sculpteur, cet homme même — l'amant de celle qu'il avait tuée; — il ne restait plus sous ses yeux que cette vision. Blanche, son amour, sa vie. Blanche de Clarens, son bonheur vivant frappé au cœur de sa propre main.

Le marquis, retenant son souffle, respectait la contemplation muette de cet homme écrasé par une apparition. Pour lui, et quoiqu'il eût involontairement reflété le sourire de la comtesse sur les lèvres de M"* Trézel, c'était bien Valentine qui était là, et ce n'était qu'elle. Lié avec l'oncle Urbain, visitant avec lui les vestiges préhistoriques ou gallo-romains du Château, faisant volontiers avec le docteur des expériences de chimie et écoutant patiemment les confidences du petit maniaque, Robert avait facilement obtenu ce portrait-carte que Trézel lui avait remis sans y attacher grande importance. Alors, tout seul, avec une âpre joie, le jeune homme s'était mis à l'œuvre, et ce buste, digne d'un maître, était né sous ses doigts, donnant au sculpteur l'ivresse d'un téte-àtéte silencieux et charmant avec celle dont il évoquait les traits, réguliers comme ceux d'une statue grecque.

Mais, résultat bizarre et frappant, c'était à Valentine que l'esprit de Robert songeait et encore une fois c'était Blanche que son ébauchoir faisait revivre. L'amiral de Reynière ne pouvait douter, en comparant le portrait-carte au buste, que ce ne fût là le portrait de M"' Trézel, et cependant c'était la comtesse surtout qu'il reconnaissait. Il s'expliquait maintenant la surprise émue de Bernard Herblay.

— Oui, c'est Blanche ! C'est elle! c'est bien ellel se disait-il. Ma Blanche I ma pauvre Blanche !

Il sentit tout à coup de grosses larmes lui monter aux yeux, en même temps qu'un sanglot nerveux le prenait en pleine poitrine jusqu'à le suffoquer. Il étendit machinalement la main sur le dossier d'une chaise, où il s'appuya comme si un étourdissement eût menacé de le jeter à terre, et par une tension de sa volonté de fer, il repoussa le sanglot et les larmes, songeant à cette espèce de honte : « Pleurer devant lui! »

Il se souvenait tout à coup qu'il était devant Robert. Sa main dont les veines battaient la fièvre passa sur son front qui brûlait. Il se retourna à demi, regarda Salviac le plus froidement qu'il put, et dit :

— On m'avait trompé, monsieur. Je vous demande pardon !

Robert s'inclina respectueusement, dignement. Alors M. de Reynière fit deux ou trois pas pour sortir. Il chancela.

Le marquis eut réellement peur de le voir tomber de toute sa hauteur, là, foudroyé.

Son premier mouvement, purement instinctif, fut de se précipiter vers lui en étendant les bras, mais il s'arrêta net, en même temps que, machinalement aussi, Tamiral se roidissait en s'écartant, comme s'il eût été menacé du contact d'un fer rouge.

Reynière avait pas^é plus d'une fois, le front haun tain, sous le feu de l'ennemi; jamais il n'avait ressenti une émotion pareille à celle qui maintenant lui tordait les entrailles.

N'ayant aucun droit à présent sur la vie de Robert, ce buste qu'on lui avait dit être le portrait de Blanche étant celui d'une autre, il fallait partir. Partir! Et pourtant une violente puissance l'attirait vers ce visage de terre qui le regardait de ses yeux fixes. Il eût voulu rester là, seul, en face de cette figure muette, de ces lèvres sans voix qui lui parlaient cependant du passé.

Ah ! quelle volupté , s'enfermer avec cette image comme devant le cercueil de la morte! Qui sait? Murmurer peut-être à ces oreilles, aussi sourdes que celles d'un cadavre : « Pardonne-moi î Pardon ! »

Mais Reynière n'était pas chez lui : il était chez Vautre, Ce Salviac, à qui, — l'eût-il cru possible? — il venait de parler, et dont le respect était comme le souvenir souligné de l'outrage, ce Robert, c'était lui

qui avait causé la mort de Blanche! Il ne pouvait lui déchirer le visage et le frapper, c'eût été criminel. Mais demeurer plus longtemps là, c'eût été lâche !

Oui, lâche ! Et pourtant ce buste disait : « Reste I » Et le mari, le meurtrier, avait la tentation de s'agenouiller devant cette argile vivante et de lui demander de l'absoudre.

Il sortit cependant, il sortit chancelant, affolé, étouffant, repoussant violemment la porte.

Le cœur lui battait à le faire crier; des pointes de fer s'y enfonçaient. C'était plus qu'une douleur; c'était un supplice. Le malade devenait un patient à la torture.

Et, à peine sorti, il lui semblait que la nuit venait de se faire autour de lui. L'éblouissement cruel de ce buste lui manquait. Il avait soif de le retrouver devant ses yeux. Une seconde auparavant, il était devant. Maintenant, il lui fallait faire sur lui-même un effort pour ne pas se précipiter sur cette porte close et crier : a Ouvrez ! Je veux la revoir ! »

Oh ! les faiblesses épouvantables de l'amour qui courbent une volonté comme un jonc, et rompent une énergie comme un fétu de paille ! Un incroyable phénomène se produisait dans l'esprit de Reynière. Cette âme haute éprouvait une tentation sinistre : parler encore de Blanche, en parler à lui, à cet homme, à ce Salviac, à l'amant!... N'était-ce pas une folie?... L'être stoïque sentait sa redoutable énergie se fondre en lui, comme sur sa poitrine se fût brisée une cuirasse. Il l'aimait toujours, cette Blanche I II l'aimait tant ! Il l'aimait trop !

Oui, il eût éprouvé une sorte de volupté mortelle, une âpre joie empoisonnée à parler du passé avec celui-là même qui avait fait de ces jours enfuis quelque chose de sanglant et d'irréparable.

Il lui semblait que Salviac avait à lui léguer comme

un testament les dernières confidences de celle qui n'était plus.

Ou plutôt il n'analysait pas ce désir, cette tentation, cette folie qui l'eût poussé à commettre cet acte d'abdication : parler de l'épouse à l'amant. Ce prurit, il le subissait. Une volonté plus forte que sa volonté lui rivait les yeux sur cette porte fermée et qu'il eût voulu rouvrir en s'écriant :

— Parlons d'elle!

Et puis une furieuse pensée de vengeance lui traversait le cerveau. Mais, cette fois, ce n'était pas de Robert que Jean de Reynière voulait se venger. C'était de cet inconnu qui — le jour du meurtre, — avait dénoncé Blanche, jeté la lettre anonyme à la face du mari... Ah ! celui-là, cet être qui vivait heureux sans doute, satisfait de son œuvre, content du sang versé, l'amiral maintenant l'eût broyé entre ses mains de fer I... Et où était-il ? Qui était-il? Q.uel lâche ennemi avait pu commettre une telle action ? Quel misérable avait dit à Reynière : a Ils sont là, chez vous; tuezles donc 1 »

— Celui-là, se disait l'amiral, Robert de Salviac le connaissait sans doute? Oui, ce devait être un ennemi à lui, Salviac; — un de ces envieux qui vous sourient aux heures ordinaires, et qui sont tout prêts, l'heure du danger venue, à vous mordre au talon ou à vous frapper au cœur.

Et voilà ce que souhaitait Reynière avec une ardeur éperdue : savoir des lèvres de Robert le nom du scélérat qu'il fallait châtier, de l'être caché dont Salviac avait dû certainement soulever le masque...

Alors l'amiral s'avança vers là porte de la chambre pour y rentrer, non plus menaçant, mais égaré et ne sachant plus même ce qu'il allait dire. Cette « tempête sous un crâne » avait fait affluer tout son sang à ses. tempes.

Il ne put faire un pas. Sentant tourbillonner les objets autour de lui, il chercha machinalement un point d'appui et posa la main sur la rampe de l'escalier, près de tomber, si le valet de chambre de Salviac, qui re-^ montait, n'eût bondi vers lui, le soutenant, appelant un garçon de l'hôtel et transportant l'amiral dans sa chambre, tandis que Robert, attiré par le bruit, ouvrait sa porte et apercevait cet homme pale que soutenaient les deux domestiques.

— Mon Dieu I dit Salviac, qu*arrive-t-il donc ?

Il suivit machinalement Pierre et le garçon jusqu'à la chambre de Reynière, s'arrêtant au seuil pendant qu'on étendait l'amiral sur son lit, le visage tourné vers la fenêtre et ne pouvant point apercevoir Salviac debout devant la porte.

Le jeune homme était anxieux, livide et désolé. L'émotion, qui l'avait si cruellement torturé lui-même, avait-elle foudroyé Reynière ? Cet homme, qui avait tenu son existence au bout d'un pistolet , était-il mort?

Et Robert en frémit comme si c'eût été lui qui eût frappé l'amiral. »

Pierre s'était penché sur le corps de Reynière, et le valet de chambre de l'amiral, habitué aux crises du malade, accourait, mettait sa main sur le cœur de son maître et disait :

— Ce n'est rien; il bat !

— Pauvre homme ! songeait Robert. Comme il «oufFre I Et par moi !

il y avait deux grosses larmes dans les yeux du jeune homme, et elles coulèrent lentement sur ses joue« brunes. Sa jeunesse lui revenait là, cruelle et faite de remords, et, devant le corps étendu de Reynière, il «e sentait ému jusqu'au profond du cœur comme il l'eût été devant le cadavre même de filanche.

Le Bustfe. 255

Le valet de Tamiral était allé prendre les sels et le bromure ordonnés en pareil cas parle docteur Vernier. Robert entendit un soupir. C'était l'amiral qui revenait à lui.

Le regard de Salviac, cherchant celui de Pierre, demanda :

— Il est mieux, n'est-ce pas ?

Et le geste muet de Pierre répondit :

— Oui... Bien I

Alors, doucement, sur la pointe des pieds, Robert s'éloigna, contemplant encore, le cœur gonflé et ses joues gardant Famer sillon des larmes, cette chambre oti respirait l'homme qui lui avait tué son bonheur, et à qui il avait, lui, volé sa joie.

— La vie est une pièce mal faite, songeait Robert. Cet homme, ce héros, je le respecte et je l'eusse aiméf Entre ceux que l'estime et le dévouement pouvaient réunir, se dresse une femme, et, au lieu de l'amitié, il y a la haine et la mort ! Parodie que tout ça I Quel est rhomme de mon âge qui ne donnerait la moitié du temps qu'il a à vivre pour refaire à son gré le temps qu'il a vécu ?

Il rentra, pendant que Reynière se redressait et reprenait possession de lui-méme> dans cette chambre où tout à l'heure l'amiral avait pénétré, et, recouvrant alors lentement le buste d'argile :

— Non, murmurait-il, tu n'es pas Blanche^ toi ! Blanche^ chère créature immolée à notre folie. Blanche était la passion et la faute ! Tu es l'amour qui console, l'amour vrai, profond et pur; tu es, en même temps que la beauté., l'apaisement et la tendresse, tu es le charme et le devoir, Valentine 1 Et tout cela, tu le seras pour un autre, hélas I... — Pour qui?...

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