‹ La maison videChapitre 5 sur 9 · PROJETS D*UNION · texte numérisé non relu

PROJETS D*UNION

— Maintenant, dit un matin, après déjeuner, M"® de Grandier au petit docteur Trézel, il est grand temps, je suppose, de songer à ce mariage.

— Croyez-vous? fit Urbain.

M"' de Grandier parut étonnée.

— Comment! si je le crois I Nous avons assez perdu de temps, mon cousin ; il faut donner l'assaut... Je me trompe... il faut aller à l'abordage !

— Je ne demande pas mieux, madame et chère cousine, mais, quoique j'eusse promis de sonder le cœur de la chère enfant, j*ai hésité jusqu'ici... J'ai reculé... Hélas! j'ai bien peur que Valentinc...

— Est-ce qu'elle n'aime point Tamiral ?

— Je n'en sais rien. Je tremble que non !

— Et moi je suis sûre que si ! Est-ce qu'on peut ne pas aimer Reynière?... D'abord, il est marin.

— Comme Raoul...

— Comme ce pauvre Raoul ! . .. Et puis, il est charmant! Parole, j'aurais la faiblesse de consentir à me remarier, je l'épouserais ! Rassurez-vous, il n'y a pas de danger... Raoul est trop présent à ma pensée, et l'état de veuve est si délicieux I Oh! si Valentine

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était veuve, je ne lui conseillerais pas de choisir un mari !

— Et comme, pour le devenir, fit malicieusement le petit homme, le seul moyen est de prendre un époux...

— Vous riez? fit Henriette. Laissez donc ces plaisanteries à cet écervelé d'Albéric ! Et branle-bas de combat! Voyons, vous chargez-vous déparier à Valentine?

— Non... J'aimerais mieux que ce fût vous, cousine... Une femme a toujours beaucoup plus d'adresse... Et je poursuis en ce moment un cas si étonnant d'incubation...

— Bien! bien! Alors, soit; je parlerai à Valentine.

— Quand cela ?

— Dès aujourd'hui. A propos , vous savez que l'indisposition de M. de Reynière, — l'autre jour, — ce n'était rien... un étourdissement... Je le soupçonne, moi, d'être fort épris de ma jolie cousine !... Ça révolutionne toujours un peu !... Comment appelez-vous ça? De la physiologie?

— Oui, cousine !

— Vous avez l'air stupéfait? Rassurez-vous, je ne vous disputerai pas votre place à l'Institut. Et puisque vous né vous sentez pas assez de diplomatie pour traiter la question, envoyez-moi Valentine.

— Soit, mais, dit Urbain, et lui?

— Qui, lui?

— M. de Reynière !

— Eh bien?

— Croyez-vous qu'il consente jamais à se remarier?

— J'en suis persuadée. Je Tai interrogé là-dessus, très-finement. Il n'a pas dit oui, mais chaque fois que je parle de Valentine, c'est une émotion, une pâleur,

des palpitations... Il Tadore, voilà le fait, et quand on adore une femme...

— Dieu vous entende !

— Il m'entend. L'important est de décider Valentine. Encore une fois, envoyez-moi la chère enfant I-

Valentine lisait, dans sa chambre. Elle rejoignit bientôt M"« de Grandier dans le Jardin, et, après quelques pas oti la charmante veuve laissa tomber des paroles tout d'abord insignifiantes, Henriette lui fit signe de s'asseoir sur un banc, et, lui prenant les mains, la regardant bien en face comme pour lire au fond de ses grands yeux, lui dit :

— Est-ce que vous n'avez jamais songé à vous marier?

— Si fait, répondit Valentine avec un petit sourire doucement mélancolique, profond plutôt que triste. Mais j'ai bien peur de ne me marier jamais.

— Ah bah I Et pourquoi ? ^

— D'abord, je suis terriblement loin d'être ce qu'on appelle un parti. Il y a dans le mariage une question de budget où je n'apporterai rien, et dans un temps aussi pratique que celui-ci... Oh ! notez que je ne me plains pas, ma cousine!... Ensuite, j'ai sous ma garde un grand enfant, qui, sans moi...

— Le docteur ?

— Oui, mon oncle Urbain. Je suis — c'est bien prétentieux ce que je vais dire — quelque chose comme l'Antigone du pauvre homme, qui ne voit pas clair dans la vie. Et, ma foi, quand on a à remplir un devoir comme celui-là, si simple et si petit qu'il soit, on s'y tient.

— Eh bien ! moi, je pense tout le contraire de ce que vous me racontez là, Valentine!

— Ah bah !

— Oui, en parlant de dot, vous dites, dès le premier mot, une sottise, passe?-moi Iç mot ; vous croyez

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que votre beauté et votre bonté, votre charme et votre cœur, ce n'est point une dot cela? Ne rougissez pas.

— Eh bien, soit; c'est une dot, dit gaiement Valentine, mais où est le notaire qui la mettrait sur un contrat?

— Quant à votre oncle, pour son bonheur même, il faudrait vous marier, ma chère enfant. Il a, vous le savez, ses ambitions, ses rêves.

— Oui, je sais !

— Un protecteur puissant l'aiderait beaucoup à gravir certains échelons où il voudrait bien mettre le pied..., et, par exemple, il y a un homme tout à fait remarquable, et bon, et digne de vous, un homme charmant qui vous aime, c'est visible, et qui serait certainement très-heureux de partager avec vous sa fortune — qui est considérable, mais je ne vous en parle pas — et son nom qui est glorieux, et je vous en parle...

Valentine, devenue toute pâle, avec ses yeux noirs légèrement cernés par une émotion soudaine, regarda, à son tour. M"* de Grandier, et lentement prononça ce nom :

— M. de Reynière?

— Oui, dit Henriette. Lui! Un hiéros. La bonté et le courage réunis !

Elle cherchait dans les prunelles de Valentine une réponse, un mot, une espérance; mais la jeune iille demeurait muette, pensive, et sa pâleur ne diminuait pas.

— Eh bien ? demanda Henriette.

Valentine avait abaissé sur ses yeux ses paupières aux cils emplis d'ombre, et elle regardait, sans les apercevoir peut-être, le sable du jardin, les fleurs du parterre.

— Voyons, dit Henriette plus pressante et d'une voix qui caressait, qu'en dites-vous, cousine?

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— Je dis, répondit fermement. la nièce du docteur Trézel, que je n'épouserai jamais qu'un homme que j'aimerai.

— C'est-à-dire, demanda Henriette, que vous n'aimez pas M. de Reynière?

— Je reconnais, répondit Valentine, que M. de Reynière est un idéal vivant de bravoure, d'honneur, de vertu...

— Eh bien?...

— Eh bien ! je le respecte à l'égal des plus grands. Sa vie est un exemple : mais je ne me sens pas assez entraînée vers lui pour partager son existence et lui assurer le bonheur auquel il a droit.

— En vérité ! Réfléchissez-vous bien à ce que vous dites, Valentine ?

— La façon dont je le dis, ma chère cousine, devrait vous montrer qu'avant de parler de la sorte, j'ai beaucoup, mais beaucoup réfléchi.

— Vous vous êtes demandé si l'on pouvait aimer M . de Reynière ?

— J'ai fait mieux; je me suis demandé si je l'aimais.

— Qu'est-ce que vous me dites là ? Vous !

— Oui, je subissais auprès de lui un tel sentiment, si inexplicable et si nouveau, que j'ai voulu m'interroger moi-même pour savoir si c'était de l'affection ou de la crainte...

— Et c'était de la crainte?

— De la vénération, si vous voulez. M. de Reynière me rappelle ces personnages austères qui traversaient mon Histoire Romaine...

— Alors, cette austérité vous fait peur ? A vous ?

— Au contraire, elle m'attirerait. J'aimerai^ à me dévouer pour un tel homme. Volontiers je donnerais mon existence pour celle d'un héros comme l'amiral...

— Continuez. Je ne comprends pas très-bien pour-

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quoi, avec de tels sentiments, vous aboutissez à la conclusion de tout à l'heure. C'est précisément parce que M. de Reynière est un cœur saignant encore, une âme blessée, que je voudrais le voir sauvé par une créature d'élite comme vous ! Notez, ma chère Valeniine, que je ne suis pas du tout, mais pas du tout, de l'avis qu'on doive aimer les gens par pitié. On sefaitatnbulancièrje par charité, soit, mais on ne se marie pas pour le même motif. Seulement ce M. de Reynière est si supérieur aux autres, si profondément remarquable, si bon que je comprends qu'on arrive à l'amour pour lui par le respect même... Et je vous jure que, si j'étais — moi, toute folle que je suis, — certaine de pouvoir consoler et rendre heureux un tel homme, je serais capable de lui sacrifier mon veuvage même et de lui dire : «Voici ma main!» — Seulement, ajouta gaiement Henriette, ce ne sont pas des femmes comme moi qui peuvent lui rendre le sourire ; il faut à un esprit comme le sien une compagne plus sérieuse. Il vous aimerait, et je suis même sûre...

— Vous a-t-il dit qu'il m'aimait? interrompit Valentine.

— Non. Ah ! vous le connaissez peu, décidément ! Mais je devine...

La jeune fille s'était levée, toute droite, et d'un ton plutôt triste que sévère :

— Eh bien ! s'il vous parlait jamais de moi, par hasard, dites-lui bien, fit-elle de sa voix profonde, que je ne me marierai jamais !

— Q.uelle folie !

— Jamais.

— Pourquoi? Et encore pourquoi, Valentine?... dit brusquement M"® de Grandier. Vous aimez quelqu'un?...

Valentine devint toute rouge. Elle ne répondit rien, ne voulant pas mentir.

— Ah! s'écria Henriette. A la bonne heure! Il fallait donc le dire! Oh! je comprends tout... Pauvre amiral !

Et rapidement, empressée, curieuse, elle saisit les n^iains de sa cousine, lui passa le bras autour du cou, et, l'entraînant dans l'allée, sous les arbres :

— Voyons, dit-elle avec sa volubilité habituelle. Qui cela? Son nom? Est-ce que jele connais? Comment est-il ? Je parie que je devine comment il s'appelle?

Valentine ne répondit pas.

— Je le devinerai en dix ! fit Henriette continuant à rire. Voulez-vous?

M"® Trézel gardait toujours le silence.

— En dix, répéta M"® de Grandier. Voyons, cherchons bien!... Ah! que je suis sotte, c'est M. de Salviac !

Elle regardait bien en face Valentine, qui devint, cette fois, très-pâle, et M"? de Grandier n'eut point de peine à deviner le secret de la jeune fille. Elle comprenait d'ailleurs parfaitement qu'on aimât le marquis. Après Reynière c'était, de tous ses familiers, Salviac qui lui-paraissait le plus charmant, le cousin Albéric ne comptant pas. Mais quel étrange hasard !•... Reynière et Salviac qui se trouvaient encore une fois rivaux!... Jamais invention d'auteur dramatique fut-elle plus romanesque?... EJle n'en disait rien à Valentine, mais elle avait hâte d'apprendre la nouvelle à l'oncle Urbain.

Valentine, sentant que sa secrète pensée ne lui appartenait plus tout entière, chercha elle-même le moyen de rompre l'entretien avec sa cousine et de se retirer, pensive, dans sa petite chambre, comme dans son réduit dominant le Luxembourg.

Henriette la baisa au front, l'accompagna dans le jardin jusqu'au Pavillon et se dit en voyant disparaître la jeune fille dans l'encadrement de la porte :

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— Après tout, elle a bon goût ! Je ne songeais pas à M. de Salviac, moi !

L'oncle Trézel fut stupéfait et perdit contenance lorsque M"' de Grandier lui apprit la nouvelle. Était-ce possible? Tous ses projets ainsi renversés ! L'appui de M. de Reynière lui manquant soudainement. C'était une ruine. Mais qui diable eût pu s'imaginer que Tàmour pouvait se loger ainsi dans la cervelle d'une fille aussi sérieuse que Valentine? Elle avait tant de bon sens, une raison si droite! S'éprendre de M. de Salviac, quelle idée ! M. de Salviac était, il est vrai, parent du docteur Loreau, l'anthropologiste, et Loreau avait, comme on dit, le bras aussi long que M. Marchai, de l'Institut. N'importe ! cette révélation bouleversait toutes les idées du petit homme. C'était un brusque coup de pied dans les châteaux de cartes qu'il bâtissait en Espagne.

— Ayez donc des nièces, dit-il à M"" Lehidec, pour qu'elles vous causent de ces déceptions-là !

— Oh ! fit Henriette, vous vous en consolerez, vous, mais c'est l'amiral qui m'inquiète...

— L'amiral?

— Oui. Je lui avais vaguement parlé de Valentine ; j'avais employé toute ma diplomatie féminine à lui faire comprendre que ce n'est pas à son âge que l'existence humaine est finie... Je l'avais amené à se demander si Valentine ne pouvait pas prendre la place de la comtesse, et... Ah ! c'est un malheur !

— Un grand malheur !

— Et s'il apprend que c'est M. de Salviac qu'elle aime... concevez-vous sa douleur! Toujours le marquis entre le bonheur et lui !

— Oui, mais la situation n'est point la même, dit Trézel. Je puis avoir peut-être assez d'influence sur ma nièce pour la convaincre d'une chose, c'est que le devoir d'une honnête fille est de sauver, vous le lui

avez fort bien dit, un héros comme M. de Reynière, ê' lequel, j'y pense, — sans nul égoïsme, — peut assurer Tavenirct aider à couronner la carrière d'un savant comme moi!...

— Alors vous espérez encore?

— Lui faire comprendre son devoir, oui ! Elle n'aime pas l'amiral. Tarare ban bani Elle pourra l'aimer.

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce qu'elle aime M. de Salviac. C'est simple comme bonjour I

— Je lui dirai qu'elle ne peut épouser ce Salviac... pour plusieurs raisons f

— Lesquelles?

— Ah! voilà I Oui, lesquelles ?.., Eh I parbleu, il a causé la mort d'une femme !

— Et cette femme, c'est M. de Reynière qui l'a tuée I

— Elle était coupable... coupable par lui...

— Elle est morte parce qu'elle l'aimait. Dites cela à votre nièce et elle sera capable d'adorer cent fois plus le marquis!

— Elle a donc la tête à l'envers ?

— Pas le moins du monde. Elle aime, voilà tout. Elle aime, elle aime, elle aime, comprenez- vous? C'est un verbe que vous ne savez pas conjuguer. Vous connaissez vos œufs.iie poulet, mais vous ignorez le cœur des femmes, docteur! Il n'y a rien à dire à Valentine, si vous ne voulez pas que son amour devienne une passion. Si sérieuse qu'elle soit, elle est femme! Et la femme est un grain de poudre dont il ne faut pas apprçcher le feu!

— Ah ! qui m'eût dit ça ? Mais qui m'eût dit ça ? répétait le petit docteur, en levant au ciel ses mains maigres, puis en grattant son front jaune comme du

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vieil ivoire, espérant peut-être faire jaillir de son crâne une idée de salut.

Il rêva toute la nuit à des choses insensées. Il apercevait un fauteuil orné d'ailes énormes (son fauteuil de l'Académie des Sciences) qui s'envolait bien loin, à travers les espaces, tenu au bout d'une ficelle comme un cerf-volant, par le marquis de Salviac, qui riait beaucoup de cette lugubre ascension.

Le lendemain, M™* de Grandier rendit visite à M. de Reynière et elle fut navrée en entendant l'amiral lui parler de Valentine. Et avec une ferveur, une chaleur!... Elle détourna la conversation et le comte en parut surpris, plus que cela, presque inquiet.

Pendant sa visite au pavillon Henri IV, Valentine avait pris le chemin du logis de M"® François. Elle y avait rencontré Salviac, mais le marquis remarqua, cette fois, chez la jeune fille, une réserve presque glacée qui lui causa une violente peine. ,

— Elle ne m'aimera jamais ! pensa Robert.

C'était, au contrair.e, depuis que Valentine avait

laissé surprendre cet amour qu'elle se contraignait à ne point permettre à Salviac qu'il le devinât.

Le soir, au repas, qui fut triste. M"' Lehidec annonça qu'elle avait rencontré, sur l'avenue du Boulingrin, M. Henry Monteclair, et qu'elle l'avait, un peu étourdiment peut-être, invité pour le lendemain.

— C'est fortdrôle^ dit-elle, je ne tenais pas beaucoup à l'avoir, mais je n'ai pas pu faire autrement. Il est de ces gens qui s'imposent.

— Est-ce que M. Monteclair est venu se fixer à Saint-Germain ? demanda Valentine machinalement.

— Pour peu de temps, sans doute.

M"* de Grandier se doutait bien que Monteclair n'était pas venu seul. Le hasard des propos lui apprit, en effet, dès le soir même, parle sous-préfet, que M"® An-

gèle Ferrand avait loué, pour la fin de la saison, une petite villa sur le chemin du Pecq.

— Tiens, fit Henriette, eh bien, tant mieux ! Ça m'amusera de lavoir de près !

Le hasard voulut que, lorsque Monteclair se présenta chez M"* de Grandier, Robert de Salviac y fût justement en visite. Ces deux hommes s'étaient assez souvent rencontrés, et dans ces mille contacts de la vie parisienne, une espèce d'antipathie subite, de celles qui naissent magnétiquement, d'une impression première, d'un regard échangé, d'un geste, d'une animosité instinctive, n'avait fait que grandir. Robert et Monteclair étaient du même monde sans être de la même race, et Salviac avait, dès l'abord, deviné chez cette nature hardie de coupe-jarret un ennemi de tout ce qu'il aimait.

Quant à Monteclair, il éprouvait pour le marquis l'inconsciente haine que fait naître dans certaines âmes l'attitude un peu froide d'une misanthropie doublée de douceur.

Une pensée méprisante, résumée dans un mot, venait à Robert lorsqu'il rencontrait Monteclair : a Aventurier! » Et un autre mot, amer et ironique, montait en 'même temps aux lèvres de Monteclair : tt Puritain! »

Ces deux hommes, qui, en somme, se connaissaient fort peu, se fussent jadis violemment heurtés dans la vie que ces chocs d'autrefois n'eussent point laissé après eux plus de colère qu'il n'y avait de mépris chez l'un et de haine chez l'autre.

M""' de Grandier remarqua tout d'abord, et sans être une bien profonde analyste, mais avec son instinct de femme du monde, que le marquis et Monteclair ne se convenaient pas du tout.

— Allons, bon ! se dit-elle. Ce n'était pas assez de Tamiral et du marquis ! Voilà nlaintetiant deux nou-

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veaux chiens de faïence! Mon salon n'est plus un salon, c'est une salle d'escrime... à fleurets mouchetés heureusement.

Henry Monteclair avait, pour froncer le sourcil, comme il le fit en apercevant Salviac, des raisons qu'Henriette ignorait.

Le nom du marquis venait d'être prononcé, moins d'une heure auparavant, entre Monteclair et Angèle Ferrand, dans la petite villa de la comédienne.

Monteclair, ayant invité Rongère et Boispréaux, ses deux amis, à se rendre à Saint-Germain pour discuter certaines questions pratiques relatives à l'élection prochaine qu'il s'agissait d'enlever haut la main, on s'était tout d'abord occupé de politique.

— Vous savez quel est votre adversaire ? avait dit Boispréaux.

— Je connais son nom, voilà tout.

— C'est un homme redoutable, très-influent, parce qu'il est très-aimé. Le docteur Herpin. Une sorte de médecin des pauvres. Tous les pharmaciens et vétérinaires de la circonscription, qui ont le bras long, feront voter pourluî. Mais avec de l'argent on en aura raison !

— C'est une affaire de combien?

— De vingt -cinq à trente mille francs, au bas mot.

— Avec ça, quel joli banquo on ferait au baccarat! fit M. de Rongère.

— Et ces vingt-cinq mille francs ?

— Ah ! il faut les trouver ! Nous les trouverons ! On vous les trouvera ! Il est nécessaire d'avoir plus que cela à sa disposition, car, entre nous, Monteclair, vous avez au club certaines petites dettes...

— Je sais, oui, je sais, dit Monteclair, dont le visage devint un peu rouge. Et je vous prie de croire que^ si je n'ai pu m'acquitter jusqu'ici...

— Oh ! dit Rongère, l'important est d'effacer tout cela à la fois. Une bonne lessive. Et cela fait, battez-

moi comme plâtre ce Sangrado picard, le docteur Herpin. Je vous demande un peu ! C'est plein de médecins, la Chambre, maintenant ! Aussi je n'ose plus y entrer, ma parole! J'ai peur que tous ces collègues-là ne m'appliquent des sinapismes ou ne me posent des sangsues! Et pas drôles, avec ça, avec leurs grands mots ! Et vêtus, il faut voir. Pas le moindre chic ! Or le chic, Monteclair, mon bon, le chic, c'est la France ! Et alors Rongère, qui était bavard, répétait, mot pour mot, un programme qu'il avait lu dans un traité de politique mondaine, et il assurait que a le principal objet d'exportation qui soit chez nous, c'est le plaisir. » a — Et qu'on ne dise pas, ajoutait-il, c'est le plaisir honnête, permis ! On achète des meubles de famille à Londres, des ouvrages de science et de morale en Allemagne, de bonnes étoffes solides et vertueuses à Manchester. Nous ne saurions lutter avec ces grands centres de production. Mais pour le chapeau provoquant, la botte lascive, la mode coquine, l'ouvrage leste, la gravure grivoise et le fauteuil campé déshonnétement, nous sommes les maîtres du marché. — D'ailleurs, ceux qui tentent de remplacer le cabaret par la conférence, l'ivresse par l'assiduité aux cours d'adultes, se fourvoient. La bouteille vaut mieux que le livre. Un peu de vin épargne beaucoup de sang! »

Ces paroles, qu'il avait apprises par cœur dans un Essai récemment publié, et qu'il avait textuellement retenues, les récitant et les répétant comme un perroquet, faisaient le fond du Credo de Rongère et sans nul doute de son ami Boispréaux.

Son idéal, très-éloigné de celui des austères, des grondeurs et des puritains, — tous ces gêneurs, — se résumait dans un mot tendrement exquis et doucement terrible : la corruption.

Il célébrait volontiers, en délicat, le tendre loisir et l'énervement voluptueux; mais, encore une fois, ces

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