PROJETS D*UN10N
professions de foi — ou de scepticisme — étaient purement et simplement des citations. Seulement le monde où il vivait, lisant peu, ce« phrases rabâchées constituaient à Rongère une originalité. Il était un des jeunes chefs de ce parti spécial, ou de ce groupe, qu'on appelait, dans certains petits journaux, les : « Je m'en moquistes, »
Monteclair, plus ambitieux, voulait feindre du moins d'avoir des convictions. Ce qu'il lui fallait, c'était le premier échelon, — le plus difficile à franchir — et le plus décisif sur une destinée. Mais pour arriver à y poser le pied, encore Monteclair avait-il besoin de ce puissant auxiliaire : l'argent. Et de Targent, il n'en avait pas. Où en trouver? Cet homme touchait à l'heure où le crédit devient difficile. Il avait épuisé, lui, pauvre, pour vivre richement dans Paris, tant de ressources diverses I Tout se tarit. Au temps jadis, il eût découvert peut-être des placers sous les pavés boueux ; maintenant, à de certains moments, gros de défaillances et de colères, il ne lui restait pas même l'espoir.
L'espoir? Au contraire! Et quel espoir plus vaste que cette élection possible, que cette députation emportée d'assaut, qu'une hautaine entrée dans une Assemblée souveraine! Et tout lui échapperait parce qu'il n'aurait pas pour lui, avec lui, une vingtaine de ces chiffons de papier qu'on gagne, sur une seule carte, dans une partie de lansquenet? Allons donc! Quelle folie !
— Trouvez-moi la somme voulue à n'importe quel taux, dit-il à Rongère. J'abandonnerai tous mes appointements, et, s'il le faut (et il laissait échapper un rire contraint), eh bien! je vendrai une ou deux livres de ma chair, comme à Shylock.
— Vous n'avez pas besoin de ce moyen qui serait inutile, même aux abattoirs, lit Boispréaux. Que diable! Il vous suffira de trouver peu de chose. Nous
avons des amis en Picardie et vos comités débourseront ce qu'il faudra ! '
— Croyez-vous ?
Ce fut sur cette assurance que Rongère et son ami, enchantés de recruter pour leur groupe un homme d'audace comme Monteclair, avaient quitté la villa d'Angèle Ferrand. Mais, avant de sortir, Boispréaux avait assez maladroitement donné à Angèle des nouvelles de M. Robert de Salviac, qu'il venait, disait-il, de rencontrer tout à l'heure devant le Château, et Monteclair avait remarqué sur le visage de la comédienne une sorte de contrainte qu'il prit pour de l'émotion. Il avait donc déjà les nerfs agacés au moment oîi partaient les deux amis.
Machinalement, il se jeta dans un fauteuil, les jambes croisées, le coude au dossier, et songeant, les sourcils froncés, tout en tordant autour de son index droit la pointe de sa moustache.
Angèle le regardait, silencieuse.
— A quoi penses-tu? lui dit-elle, au bout d'un moment.
— Arien.
— C'est peu probable. Tu es profondément contrarié et inquiet.
— Qui te le dit?
— Ta figure. Thibou ville trouverait que tu as • le masque tragique. Veux-tu me donner la réplique dans Antony ?
Monteclair haussa les épaules.
— Laissons là les plaisanteries, fit-il brusquement. Tu dois bien savoir à quoi je pense.
— Je m'en doute.
— Ahl vraiment?
— Tu te demandes oîi trouver les trente mille francs qu'il te faut pour faire de toi un tipnorable!
Monteclair regarda Angèle avec une expression lé-