‹ La maison videChapitre 7 sur 9 · PROJETS D UNION · texte numérisé non relu

PROJETS D UNION

gèrement menaçante, comme lui demandant, par une interrogation muette, si elle voulait, en parlant ainsi, faire un jeu de mots qui eût été une insulte. Mais le hasard seul, — si fréquemment ironique, — avait amené une telle épithète sur les lèvres d'Angèle. Monteclair le vit bien.

— Oui, dit-il; oui, certes, je songe à cela... Parce qu'en somme, c'est ma vie même qui va se jouer dans cette dernière partie. Et pourtant il y a une autre préoccupation dans ce que tu appelais le tragique de mon masque, et cette préoccupation, c'est...

— Qu'est-ce donc?

— C'est la présence à* Saint-Germain, auprès de toi, auprès de nous, de cet homme que tu as aimé.

— Salviac? dit Angèle, en regardant à son tour Monteclair bien en face.

Le nom du marquis, ainsi jeté avec une franchise presque insolente, fit passer dans les prunelles de Monteclair un éclair chargé de menaces.

Il devint très-pâle, et dit lentement :

— Si je ne t'aimais pas, Angèle, ce nom prononcé par toi me serait aussi indifférent que celui de Boispréaux ou d'un autre. Mais je t'aime à me demander vraiment* si j'ai vingt ans, et si j'ai vécu. Et quand je songe que tu Tas adoré, lui.,.

— Lui? fit-elle. C'est vrai, je l'ai aimé! Mais bahl j'en ai aimé bien d'autres !

Effrayantes contradictions de la nature humaine! Cette réponse cruelle, qui eût dû trouer la chair de Henry, comme avec un couteau, lui semblait moins affreuse et moins yisultante que ce simple nom : 5^/viac^ tout à l'heure prononcé.

— Tu n'as aimé que lui, lui seul, aussi profondément que je sens que tu l'as- aimé! répondit Monteclair, avec une sorte de sanglot plein de colère.

Angèle ne répliqua pas tout d'abord, Elle regarda

très-froidement le jeune homme qui s'était levé depuis un instant, et marchait à travers le salon ; puis, avec une douceur affectée, en laissant tomber chaque parole une à une :

— Je ne comprends pas bien ce que vous voulez dire, fit-elle, mais si j'ai aimé M. de Salviac, la vérité est que je ne l'aime plus!

— Allons donc ! On aime toujours celui pour qui Ton a commis une infamie !

— Oui-da?... fit la comédienne. Voilà un mot singulier dans votre bouche, Monteclair. S'il y a eu infamie, et lâcheté, et crime, vousven avez pris votre part, je suppose!

Entre ces deux êtres, rivés l'un à l'autre, attirés par on ne savait quoi d'orageux que la vie avait comme imprimé sur leurs visages, il y eut un silence terrible, et ils se regardèrent un moment, presque effrayés de leurs regards et de leurs paroles.

Angèle semblait instinctivement tendre l'oreille et se demander si quelqu'un, par hasard, n'était pas aux écoutes et ne pouvait avoir entendu.

Puis, s'appuyant à la cheminée, le dos contre le revêtement de velours qui couvrait le marbre blanc, les bras croisés, l'œil sur les yeux de Monteclair :

— Ne savez-vous pas, dit-elle avec un suprême dédain, qu'il y a des gens qui vous deviennent d^autant plus indifférents, et d'autres d'autant plus odieux,, qu'on les a plus aimés ?

— A qui songez-vous en disant cela? demanda Henry.

— A qui? A lui !... et à d'autres!

Et, penchant sa tête sur son épauft, regardant maintenant le plafond, elle fredonna entre ses dents, d'un ton ironique, amer et sopffrant à la fois, ces vers naïfs d'une vieille chanson :

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Nos amours sont sur Teau Dans un bateau de verre t Le bateau s'est cassé.

Nos amours sont par ferre!

■— Tiens, mais I je me fais Teffet de la petite du Moulin-Rouge, dit-elle ensuite en s'interrompant et en reprenant le ton de la camaraderie et de Tentrain. Allons, nous sommes bêtes!... De la jalousie, toi?... Sais-tu à quoi je pensais, tandis que tu te demandaîs, inquiet, quel usurier te prêterait ce qu'il te faut pour tes frais... là-bas?...

— Non, dit Monteclair.

— Je pensais qu'entre amis on accepte tout et que, puisque ta camarade Angèle a, au jeu, une chance insolente... eh bien...

Monteclair commençait un geste de refus.

— Vas-tu poser pour quelqu'un qui envoie au diable ce qui lui tombe du ciel? Je serais pauvre, tu casserais des cailloux sur les routes ou tu traînerais des baquets pour me nourrir, n'est-ce pas? Tu vois que je te connais...

Une flamme ardente passait dans le regard de Monteclair; il éprouvait une joie fauve à voir que cette femme savait combien il l'aimait.

— Eh bien, je suis riche, je deviens ta créancière... Trente mille francs! Une misère! Je gagnerai trois fois ça aux prochaines courses... tu sais que j'ai une chance de pendue... Eh bien, tu me les rendras quand tu pourras... quand tu voudras!

— Angèle !

— Je parie que tu vas refuser?... Je vois ça!... Je ne te croyais pas si candide ! Voyons, Henry, donne-moi donc — en ami — donne-moi au moins le plaisir d'avoir créé, moi, un législateur dans ma vie!

— C'est en effet me traiter... en ami, dit Monteclair

^74 ^^ MAisôN VibË.

avec effort, en appuyant sur le mot. Mais cette amitiélà, je la donnerais tout entière pour un peu de cette indifférence que vous gardez à M. de Salviacl

— Oh I encore ! Encore Salviac! fit Angèle Ferrand. Sur ma foi, mon cher, vous êtes insupportable!

— Parce que je vous aime, voilà tout.

— Vous m'aimez à la façon de Bartholo. Qu'est-ce que cette fureur, cette jalousie?... Devenez-vous fou?

— Je sais que M. de Salviac est ici! et je me demande si c'est pour lui que vous y êtes venue I

— Ah ! voilà les belles idées que vous vous mettez en tête!... Vous avez la fièvre, mon cher, soignez- vous.

— Croyez bien une chose, Angèle, ditMonteclair en s' efforçant de dominer sa colère, vous ne me connaissez pas !

— Je vous demande pardon, fit-elle avec ironie; je vous connais et je vous juge !

— Vous admettez bien que, si vous avez eu sur moi> dans ma vie, une influence décisive, — je ne vous rappelle rien, vous me comprenez, — ce n'est point parce que j'étais un collégien inexpérimenté qu'on conduit où l'on veut, par la main. Si j'ai obéi, c'est que je vous adorais, c'est que votre être tout entier me grisait, m'attirait, me rendait fou, comprenezvous? Eh bien! une haine égale à cet amour, je l'éprouve contre ce Salviac qui était votre amant quand vous êtes devenue ma maîtresse, et qui n'a pas cessé d'être votre amour caché, votre regret furtif, quand j'ai été, moi, votre amant !

Angèle, toujours debout contre la cheminée^ les bras croisésj la taille hardiment cambrée, sa poitrine superbe soulevée régulièrement, comme si nulle émotion n'eût pu la rendre haletante, regardait Monteclair avec un sourire plein d'une cruauté dédaigneuse :

— Vous joueriez fort bien le drame, dit-elle, le savez- vous?

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Et avec une moue légèrement ennuyée :

— Le drame... ou le mélodrame! reprit-elle, car de tels éclats sont assez vulgaires I Seulement (et elle se mit à rire d'un rire sec et méchant), vous n'êtes pas un devin de première catégorie, my dear! Poursuivre de votre haine Robert de Salviac, c'est vous attaquer à un fantôme de passion!... Oui, parbleu! j*ai été assez folle ou assez misérable — vous voyez que je me juge — pour l'aimer au point de rêver et d'accomplir une vendetta de fillette corse, romanesque... Mais, si je l'aimais avant, ma fureur même m'a dégrisée, et j'ai bien vu après que ce que je prenais pour quelque chose d'éternel était passager, comme les autres sentiments ! Et ce n'est pas lui...

Elle baissait la voix en parlant et n'acheva point sa phrase. Sa tête était légèrement tombée sur sa poitrine et elle ne regardait plus rien maintenant — que le vide ou sa propre pensée.

— Seulement, dit-elle, en secouant tout à coup, avec une brusquerie hardie, cette songerie envahissante, cette mélancolie soudaine, je n'entends pas que vous me demandiez compte de mes rêves, et ce que je ne permettrais à personne : le droit de scruter ma cîons- Cience ou ma manière d'être^ — car ça ne peut pas trop s'appeler une cons(iience — ' je vous le permets à vous moins qu'à tout autre; à vous, dont je n'ai pas acciepté, mais ramassé l'amour, et qui devriez me savoir gré de vous traiter en ami, comme tout à l'heure, quand c'est le seul titre sincère que je puisse vous donner, foi de bonne fille!

Monteclair était livide, et on l'eût souffleté publiquement qu'il n'eût pas ressenti une rage plus violente qu'à ces dernières paroles de cette terrible femme qui s'appelait ironiquement une bonne fille. On ne pouvait plus cruellement faire sentir à un homme qu'on n'avait accepté son amour que comme un fardeau.

Une telle amitié ainsi offerte à Tamant, comme le pisaller d'une aumône, était la suprême injure.

— Tu peux la garder, cette amitié, dit Henry les dents serrées, j*aimerais mieux ta haine! Mais je le devinais bien que ton cœur n'était plus à moil

— A-t-il jamais été à toi? répondit Angèle avec la même froideur implacable. Nous avons, un jour, conclu un marché — j'avais besoin de toi pour ce que tu sais, —tu m'as aidée, j*ai payé! Mais je ne t'en sais pas plus de gré qu'il ne faut. En servant mon désespoir, tu servais bien ta haine aussi, ta haine née de l'amour-propre froissé... Cette comtesse de Reynière, tu l'avais aimée... Tu le lui avais dit... et, repoussé par elle...

— Je n'ai aimé que toi d'un amour absolu, dit ' Monteclair... de cet amour qui vous brûle le sang

dans chaque veine ! Je n'ai aimé, adoré, et je n'adore que toi... Et tu le sais bien, Angèle, et tu me tortures à plaisir, et tu fais d'un être qu'on redoute le plus soumis et le plus lâche des hommes !

— Vous, un lâche î... Allons donc, Monteclair, qui le croirait?

— Un lâche, car j'aurais dû sortir d'ici, n'y plus remettre les pieds et ne jamais te revoir. Jamais !... Oh! mais ton regard, mais ta voix, tout, jusqu'à ce sourire cruel que tu as maintenant... tout m'affole... Et l'idée de te perdre me rendrait capable...

— De quoi ? D'un crime ? Ça m'amuserait de savoir qu'on en veut à mes jours, comme on dit en style classique.

— Tu railles? Et tu sais bien pourtant quel homme je suis ! Certes non, ce n'est pas toi que je tuerais, mais celui qui t'arracherait à moi, ahl celui-là...

Et le geste de Monteclair achevait, inflexible et mortel, la menace commencée.

— Ah bah ! dit, toujours impassible, Angèle Fer*

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rand, jolie à faire peur; tout ça dépendrait du degré de force à l'épée qu'aurait votre adversaire.

Monteclair haussa les épaules comme un homme certain de lui-même et qui, mathématiquement, a mesure sa puissance. Il y a, semble-t-il, des dynamomètres dans le^ salles d'armes. Tous les tireurs en renom sont cotés à leur juste valeur, et nul ne passait pour être plus redoutable que Monteclair. Dans une rencontre avec lui, on ne pouvait compter que sur le hasard, cette part du lion.

— Bref, dit-il, si vous n'aimez plus M. de Salviac, tant mieux pour lui I Car j'aurais une âpre volupté à lui faire payer, en une fois, tout ce que vous me faites souffrir!

— Oui-da? Souffrir I Soyez donc aimable pour les gens... Ingrat!

— Ah! c'est celte ironie que je ne .vous pardonne pas, tenez, Angèle !

— Et comment voulez-vous que je ne sois pas un peu ironique? Vous me débitez des folies!

— Des folies?

— Des sottises, si vous voulez! Vous haïssez M. de Salviac parce que vous croyez que je l'aime? Vous savez pourtant bien que, si je l'aimais encore, je vous le dirais.

— Non, parce que vous auriez peur pour lui...

— Je n'ai peur ni pour personne ni de personne, et je vous répète que je ne mens jamais 1

— Vous avez menti cependant quand vous vous êtes donnée à moi, en me disant que vous m'aimiez.

— Vous ai-je dit cela? Si je l'ai dit, je le pensais. D'ailleurs, je vous répète que je vous aime, que je vous aime bien, malgré vos boutades romanesques... ou romantiques. Faisons la paix, voulez-vous ?

Elle lui tendait sa petite main blanche, alourdie de

iyS LA MAISON VibÊ.

pierres précieuses oîi se croisaient des lueurs vertes et rouges.

Monteclair saisit cette main avec un élan fiévreux.

— Je suis un fou, dit-il, et tu es divine, toi, tiens! N'est-ce pas que tu n'aimes plus Salviac ?

— Vous êtes insupportable, décidément, dit Angèle, en retirant sa main. Non, non, non, cent fois non^ je ne Paime pas ! Mais, qui sait ? j*en aime peutêtre un autre I

— Qui?

— Vous I

Un sourire volontairement perfide démentait le mot.

— Angèle, dit Monteclair en dominant sa colère, parlons franchement. Est-ce une épreuve? Ou veux-tu me pousser à bout ?

^— Non, ce i\*est pas une épreuve; eh ! c'est presque une confidence!

— Tu aimes quelqu'un ?

*— Peut-être.

— Et tu oses?...

— Pourquoi me le demandez-vous ?.**

— Et celui-là, c'est..;

— Si j'étais sûre de l'aimer vraiment^ je vous dirais son nom, ma parole d'honneur. Mais les femmes sont si absurdes ! Je ne sais pas encore si je ne me mens pas à moi-même^..

Elle prenait évidemment plaisir à torturer, cet homme qui passait, en l'écoutant, par tous les degrés de l'exaspération et de la souffrance. Angèle était dans un de ces moments d'énervement mécontent oîi certains êtres fantasques, désoeuvrés et maussades, feraient volontiers écrouler le monde entier pour se procurer une distraction ou se prouver à eux-mêmes leur puissance.

Monteclair ressentait toutes les brutales douleurs

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d'un supplice physique. Ce n'était point au cœur, c'était en pleine chair qu'il semblait frappé. Ses yeux s'injectaient; une sorte de congestion montait à son front rude. Sa physionomie d'aspect militaire, mâle et assez fière d'ordinaire, contractée maintenant et furieuse, prenait un aspect farouche et presque bestial. La visite de Thibouville, annoncée brusquement, fit cesser un pareil supplice, et pourtant l'amant d'Angèle regrettait presque l'arrivée de l'importun. La comédienne profita de l'apparition de son professeur pour dire à Monteclair :

— Au fait ! ne déjeunez-vous pas chez M""* de Grandier, mon Cher Henry?

Monteclair l'avait oublié.

— Eh bien! au revoirl à ce soir! Et ne vous éprenez pas de la jolie veuve. Elle est si délicieuse ! Au Bois, ce printemps dernier, elle faisait presque autant retourner les têtes que Jane Katty ou la SomolofiF... A ce soir, cher!

— Dites-moi, au moins, fit Monteclair tout bas, que vous avez voulu m'éprouver, que vous n'aiïhez personne !

— Personne n'est pas poli pour vous, ami ! répondit Angèle en riant. A ce soir, vous dis-je. Et vous savez... pour vos frais d'élection... Vous connaissez le nom de votre banquier, maintenant!

Monteclair devint blême et ne put retenir un geste de colère, et son regard chercha celui d'Angèle comme pour y trouver la pensée d'un outrage. Mais la jeune femme s'était retournée vers son professeur et commençait déjà à l'interroger sur les nouvelles de théâtre. Monteclair hésita un moment, se demandant s'il n'allait pas, même devant Thibouville, continuer avec Angèle une explication inutile sans doute, douloureuse à coup sûr ; puis, [comme poussé aussi par le besoin d'être seul, de s'abandonner librement à la fu-

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rie de sa pensée, il jeta d'un ton net ce seul mot : Adieu! et sortit brusquement, tandis que Thibou ville saluait d'un mouvement machinal, et qu*Angèle Ferrand, étirant ses bras et laissant échapper un bâillement nerveux, tombait sur un fauteuil en disant :

— Ah! que je m'ennuie I Mais que je m'ennuie! Et que ça doit être bon de mourir, hein, Thibouville?

— J'en sais rien, fit le bonhomme. La mort, c'est une de ces pièces, tu sais, ma fille, qui n'ont qu'une représentation pour chaque personne. Et, que le drame soit bon ou mauvais, on ne relève pas la toile. Ce qui est certain, c'est que quand je suis entré, vous vous regardiez, Monteclair et toi, en chiens de finance ou de faïence, comme tu voudras. C'est donc fini, les amours?

— Est-ce que ça a vraiment jamais commencé avec lui, Thibouville?

— Vous le savez mieux que moi. Ah ! tu en es là?... Eh ben! c'est le moment de prendre un autre amant : l'Art ! Ne ris pas, je joue pas les bénisseurs! Mais je vois que fas pas encore trouvé le joint! T'es pas détidée ! Parlons d'autre chose. Elle vous va bien, cette robe, mademoiselle mon élève. Ça vient de chez qui?...

Et pendant que Thibouville, revenant aux propos de coulisses, donnait à Angèle Ferrand des renseignements sur la saison prochaine, Monteclair, la rage dans le sang, les nerfs à fleur de peau, se dirigeait machinalement vers l'hôtel de M°® de Grandier. Il ignorait que ce Salviac, dont le nom venait d'être si souvent prononcé, il allait le rencontrer là !

Quelle que fût la franchise insolente d'Angèle, très- . capable de tout dire à son amant, par bravade ou par cruauté, Monteclair ne pouvait s'imaginer qu'elle eût dit vrai et qu'elle ne songeât plus à Robert. Pour lui, cet homme, depuis longtemps oublié par la comédienne, était toujours le rival, l'ennemi, le prédécesseur — cet être qu'on hait instinctivement comme s'il

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avait le secret et la primeur du bonheur savouré. Souvent, c'est lui, — le malheureux dépouillé de son rêve •' — qui souffre avec l'amertume des souvenirs plein le cœur, mais c'est lui qu'on déteste, et Monteclair, dédaigneux de tant de choses, regardait parfois passer le marquis avec des éclairs de menace, comme si Robert eût été pour lui un affront vivant.

Il eût parié qu'un jour ou l'autre, Salviac lui appartiendrait et que, lui, Monteclair, aurait la joie sauvage de disposer de la vie de cet homme... Et il fallait qu'il le retrouvât ainsi en face de lui, chez Henriette Lehidec ! Et il ne pouvait, comme il venait de le rappeler à Angèle, lui demander compte du passé !

Avec l'effrayant instinct et la terrible acuité de regard que donne la haine, Monteclair eut bientôt deviné, puis, peu à peu, lu clairement les sentiments latents encore qui attiraient Salviac vers Valentine et la jeune fille vers le marquis. Tout les trahissait, d'ailleurs, ces deux cœurs aux tendresses graves et qui croyaient si secrètes et si profondément voilées les chères pensées d'affection qu'ils avaient l'un pour l'autre.

Malgré sa mélancolie un peu austère, Robert de Salviac laissait échapper dans le moindre mot, dans l'empressement de ses gestes et l'expression de ses sourires, sa tendresse profonde, et Valentine répondait avec une simplicité si pleine d'effusion contenue qu'il fallait l'étourderie d'Henriette et l'aveuglement de l'oncle Urbain pour n'avoir pas vu depuis longtemps ce que Monteclair, plus habile, apercevait du premier coup d'œii : c'esit que ces deux êtres s'aimaient.

Durant tout le repas, l'amant d'Angèle Ferrand n'eut qu'une pensée, violente et déchirante, c'est que ce Salviac, qui paraissait ne point se soucier de sa présence, avait autrefois possédé la même femme que lui. Et que

le marquis eût aimé Angèle, c'eût été une soufiFrance médiocre pour Monteclair. Mais Angèle l'avait adoré. Mais il avait rencontré sur les lèvres de cette femme, à l'heure des baisers éperdus, le nom de cet homme, et il en avait, jusque dans la moelle des os, frémi de douleur irritée. Il était jaloux même des sourires que Valentine gardait pour Robert. Une idée méchante et basse lui entrait dans le cerveau tout naturellement, comme si elle se fût trouvée chez elle. Il chercha à se rapprocher de M"* Trézel, lorsqu'après le café pris sur le perron qui conduisait au jardin, on fit un tour dans les allées, par un temps superbe : un de ces jours de fin d'été ou de débuts de l'automne, qui sont comme les adieux du beau soleil.

Par politesse, Valentine n'osa refuser le bras que lui offrait Monteclair tandis que M°»« de Grandier marchait devant, ayant choisi Salviac pour cavalier, Monteclair allait lentement, pas à pas, sur un petit tapis de feuilles jaunes déjà tombées. On entendait derrière la voix de Trézel prononçant avec componction des mots scientifiques.

-^ Je n'ai pas oublié, mademoiselle, dit Henry, que j'ai déjà eu l'honneur de me trouver à côté de vous et du docteur Trézel, dans un concert, oîi la musique la plus agréable que j'aie, ce jour-là, entendue, c'était votre voix... Vous avez le droit de ne pas vous en souvenir; mais moi...

Valentine sourit, mais sans coquetterie, et répondit très-franchement :

— Ne vous croyez pas obligé de m'adresser des madrigaux, monsieur. La vérité est que je me rappelle fort bien ce concert, qui était charmant et bien choisi. Et, pour être franche, je vous en ai un peu voulu d'avoir tant chuchoté avec mon oncle, tandis qu'on jouait ce Nocturne, de Chopin... que vous tn'avez un peu empêchée d'entendre !

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— Je vous en fais mes excuses. Je sais, mademoiselle, que vous êtes une musicienne exquise... une artiste...

— Moi I bon Dieu! Et qui vous a dit cela? Mon idéal, au contraire, voyez comme le mot est mal choisi, est d*être tout simplement une bonne petite bourgeoise...

-=— C'est par coquetterie, alors, car vous étiez faite pour briller mieux que telles artistes en renom. Ce n'est pas moi qui fais courir ce bruit, notez bien.

— Et je vous en remercie, monsieur. Mais qui s'amuse à dire cela, je vous prie ?

— Qui? Mais des gens qui s'y connaissent parfaitement...

— Ah ! oui, je sais, maître Thibouville, qui ne m'appelle jamais qu'Andromaque.

— Thibouville, et d'autres que Thibouville, dit Monteclair, voulant arriver à amener dans la conversation le nom d'Angèle.

De temps à autre, Robert de Salviac^ tout en écoutant Henriette de Grandier, qui lui donnait des nouvelles du monument de « ce pauvre Raoul, » se retournait pour apercevoir Valentine ; et Monteclair, à qui ce mouvement et la préoccupation du marquis n'échappaient guère, prenait plaisir à marcher avec une lenteur plus mesurée.

— En vérité, fit Valentine rieuse, je ne savais pas avoir autant de réputation artistique que cela ! Et qui s'occupe de moi après M. Thibouville ?

— Qui ? Une des comédiennes célèbres de ce temps !

— Une comédienne ? Je ne vais jamais au théâtre et je ne vois personne, dans ce monde, qui me connaisse...

— Vous vous trompez, mademoiselle, il y a au moins une personne...

— Ah ! je sais ! J'oubliais ! C'est vrai, dit Valen-

tine, il y a Angèle Ferrand... Une camarade de pension !

— Eh bien, c'est justement Angèle Ferrand qui parle volontiers de vous avec admiration à^ce point de vue spécial de l'art dramatique...

— Je l'en remercie. Il paraît qu'il y a des jeunes filles qui ont la tentation de cette vie des coulisses. Moi, cela me ferait peur. Angèle Ferrand n'était point née d'ailleurs pour une telle existence. Je me la rappelle fort bien, encore presque enfant et déjà triste, sombre... Elle devait avoir beaucoup souffert... Les privations... Je ne sais quoi... On ne l'aimait pas beaucoup à la pension... Les enfants n'aiment que les heureux et les gens riches... Moi, je l'aimais bien... Pauvre Angèle ! C'est drôle, quand on me parle d'elle, il ne me paraît pas que ce soit elle î

— Qui vous en a parlé? demanda d'un air volontairement inquiet Monteclair, très-maître de lui, certain maintepant de tenir en main une vengeance contre Salviac.

— Q.ui ? dit la jeune fille, mais je ne sais pas... tout le monde.

— M. de Salviac, sans doute?

— M. de Salviac aussi, certainement.

— Et M. de Salviac était mieux placé que tout autre pour vous renseigner sur l'existence nouvelle de votre compagne d'enfance.

Cela avait été dit très-simplement, d'un air dégagé, d'un ton sans importance; mais Valentine, instinctivement, comprit qu^il y avait là un redoutable sousentendu, et elle regarda fixement Monteclair.

Monteclair, d'un geste indifférent, presque machinal, caressait sa barbiche et sa moustache, les yeux très-doux, sans malice.

Valentine demeura un moment sans parler, reportant involontairement ses yeux sur Robert qu'elle aper-

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cevait à quelques pas devant elle, puis, essayant de sourire et de feindre une curiosité qui était une anxiété :

— Je vous demande pardon, monsieur, dit-elle; mais, sans être M"« Ferrand, je suis comme elle un peu fille d'Eve. Je voudrais bien savoir pourquoi M. de Salviac, mieux que tout autre...

Elle s'arrêta, sentant que le premier mouvement de son amour l'entraînait sur un terrain où elle ne devait pas mettre le pied, et elle espérait même que Monteclair comprendrait pourquoi elle n'achevait pas. Mais il avait trop habilement tendu la pointe du couteau pour ne point Penfoncer plus avant. Il laissa entrevoir, à mots couverts, très-discrètement, presque timidement, et de façon qu'une jeune fille pût tout entendre sans .en être étonnée, troublée ou froissée, que Salviac avait aimé éperdument la comédienne, et laimait encore sans doute, et que cette liaison n'avait pas été sans tapage.

Valentine, la joue très-pâle et les yeux aussitôt creusés par un cercle violacé, écoutait ces confidences savamment calculées et aiguisées, immobile et les mains glacées, en continuant à marcher, mais avec une raideur automatique. Il lui semblait que l'allée suivie, les arbres qui formaient berceau au-dessus de sa tête, la terre couverte de feuilles sèches criant sous les pas, ce groupe de Robert et d'Henriette qui se détachait, un peu loin, en silhouettes noires sur le fond lumineux, que cet homme même qui parlait et dont elle sentait le bras la retenir, tout à la foi s. tournoyait autour d'elle et prenait des aspects fantastiques, comme dans ces cauchemars où l'on roule, sans appui, avec l'effarement du vide, dans un précipice sans fond.

Et, au-dessus de ce chaos, soudain des mots semblaient luire devant elle et tourbillonner avec le reste : Un héros de roman! N'était-ce pas ainsi qu'on avait désigné Salviac la première fois qu'elle avait parlé de

lui ? Le roman de Salviac, le secret de sa vie, la cause de sa mélancolie un peu altière, était-ce donc Angèle Ferrand ?

Valentine sentait d'ailleurs que, devant un étranger comme M. Henry Monieclair, elle ne pouvait avoir Tair d'être ainsi profondément troublée par une causerie toute simple, sans nul doute, et toute naturelle sur les lèvres d'un mondain.

Monteclair répétait ce que savait tout Paris. N'étaitce pas se trahir que d'accueillir cette révélation comme une catastrophe ?

Valentine était assez courageuse pour étouffer sa douleur «comme elle avait cru cacher son amour. Elle contracta, croyant sourire, son pauvre visage tout pâle au milieu duquel ses grands yeux brillaient, presque égarés, — et^ du ton dont on demanderait une chose indififérente :

— Je ne savais pas, moi ! Ah ! que c'est étrange, le monde 1 II y a ainsi de ces secrets qui sont à tous et que nous ignorons, nous, les spectateurs... Et... je gagerais... que... cette blessure... vous avez dû la remarquer...

Elle parlait péniblement, un sanglot qu'elle comprimait, menaçant d'achever son sourire, et Monteclair, avec une froideur de glace, jouissait de ce mal qu'il faisait savamment, frappant Salviac dans Valentine.

— Une blessure ! Quelle blessure ? dit-il ingénument.

La jeune fille porta, d'un geste bref, sa main à son front ; — une main de marbre, à un front qui brûlait, une main exsangue.

— Là !... cette cicatrice... une sorte d'étoile...

— Ah I oui î c'est juste, fît Monteclair.

— Eh bien ! cette blessure... c'est pour Angèle Ferrand? C'est pour...

Elle n'acheva pas, non point parce qu'elle n'osait pas,

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cette fois, mais parce que la voix lui manquait. Le sanglot lui déchirait la gorge.

Monteclair sourit d'un air étrange, dont Valentine, les yeux perdus, ne put distinguer l'expression bizarre, pleine de quelque chose de cruel comme une ironie et de farouche comme un remords ; puis il répondit lentement, d'une voix sèche :

— Oui, mademoiselle, en effet, c'est à cause d'Angèle Ferrand que le marquis de Salviac porte cette blessure au front !

Il contemplait maintenant Valentine avec l'espèce de cruauté du torero qui, portant un coup décisif, attend que sa victime tombe; mais il fut effrayé lui-même de son œuvre. La malheureuse enfant, blême, avec les lèvres violettes, crispées par un rictus de douleur, s'affaissait, portant à son cœur sa main gauche^ et Monteclair, instinctivement, tendit ses bras, poussant un grand cri d'appel qui répondit au cri étouffé de Valentine, à ce cri plaintif et souffrant comme un soupir d'agonie.

Salviac se retourna vivement, reconnaissant bien la voix de Valentine, et il accourut, bondissant, tandis que le petit docteur^ arpentant l'allée de ses Jambes grêles, se précipitait vers sa nièce en criant :

— Valentine!

Les hôtes de M°* de Grandier entouraient la pauvre enfant, violemment émue. Que se passait-il donc ? Henriette, blanche comme une morte, tenait entre ses mains le front de sa cousine et le couvrait de baisers, appelant Valentine comme une enfant endormie.

— Ge n'est rien, ce n'est rien, dit enfin Urbain Trézel'i Un évanouissement. Le soleil. Il fait un temps de mai I... Rien... rien... Ce n'est rien! Ah! ma pauvre petite Valentine !

Valentine, ranimée par le flacon de sels que le docteur avait tiré de sa poche et passait sous les narines de

la jeune fille immobile, fut doucement reconduite par Tallée oîi Ton évitait les trouées 4e lumière et de soleil, jusqu'au perron, tandis qu'Henriette, avec sa bonté active, lui prodiguait mille soins et la guidait comme une enfant. Monteclair, tordant du doigt son impériale, racontait son étonnement, sa stupeur,, lorsqu'il avait senti M*'® Trézel fléchir sur son bras.

— Et sans vous, cher monsieur, disait le docteur, elle tombait à terre, de toute sa hauteur, je l'ai bien vu. Ahl ma pauvre nièce! ma pauvre fille! Mais, Dieu merci, c'est passé... c'est fini I

Valentine, pâle comme une convalescente, s'efforçant de sourire, s'excusant, montait, appuyée sur Henriette, les marches du perron, et Salviac, blême aussi et la lèvre frémissante sous sa moustache noire, s'approcha doucement de Monteclair, et lui dit tout bas, très-poliment, en affectant de sourire, lui aussi, pour qu'on se méprît, si on regardait, sur le sens de ses paroles :

— Que disiez-vous donc, monsieur, à M"« Trézel lorsqu'elle s'est évanouie?

— Moi, monsieur, fit Monteclair, souriant à son tour et saluant en tordant toujours sa barbiche.

— Oui, monsieur... Je serais curieux de savoir...

— Oh ! dit Monteclair, avec une politesse stricte, le docteur, vous a appris la vérité, monsieur... L'atmosphère, le soleil... Car je ne puis croire que Phistoire que je racontais, — indiscrètement, je , l'avoue, — à M"° Trézel ait pu influer en rien...

— Et cette histoire était ?

— Une histoire de théâtre, monsieur le marquis! Une histoire de comédienne! Le monde de la scène appartient à tout le monde ! Je racontais à M"" Trézel, qui pouvait Tentendre, une dramatique aventure d'Angèle Ferrand.

Avec le sourire voulu qui relevait ses moustaches en croc, Monteclair avait laissé tomber, en acteur con-

PROJETS d'union. 289

sommé, ce dernier nom qui rendit le marquis livide. Robert devinait une infamie.

— Ah ! dit-il ffSidement. C'est cela?... Eh bien! je profite de l'occasion pour vous rappeler, monsieur, qu'il y a une période de la vie de M"* Ferrand à qui je ne permets à personne de toucher !

— Aussi, répondit Monteclair, les yeux ardents, ses dents apparaissant entre ses lèvres livides, n'ai-je parlé que de ce qui m'appartient, à moi, dans l'existence d'une femme qui est ma maîtresse !

Et il semblait attendre la réponse de Salviac pour la relever comme un défi.

Le marquis ne répondit pas un mot, mais il laissa tomber, comme une sentence, sur la face de Monteclair, un regard oîi il y avait tout le mépris de l'homme bien né pour l'être qui n'a ni les sentiments ni le langage de rhomme de cœur.

Ce regard était de ceux qui tuent. Henry Monteclair l'eût quelque temps comme une clarté trop vive, comme un fer ardent trop fixement régardé, imprimé en noir sur les prunelles.

— On ne demande pas d'explications pour un coup d'œil, songeait-il, mais on troue la poitrine d'un homme pour un mot. Ce mot, je le ramasserai tombé des lèvres du marquis ou je le lui jetterai à la figure l Imbécile! se dit-il tout à coup, est-ce qu'on se bat pour une femme quand on veut être député, législateur, homme politique... ^w prochain?,..

Et, cette fois, Henry Monteclair se mit à rire.

■NriT.-?'ii-*\. -J

M"' de Grandier, assise devant un petit secrétaire de BouUe, était fort occupée, un matin, à glisser dans des enveloppes des cartes glacées, élégantes et d'aspect artistique, qu'elle tendait ensuite, après avoir, sans les cacheter, plié les enveloppes, à Albéric Réville, penché sur une table Louis XVI, devant un encrier.

Les deux tas de cartes et d'enveloppes placés à portée de la main d'Henriette passaient ainsi, peu à peu, sur la table et sous les yeux de Réville. A mesure que la jolie veuve tendait une enveloppe à son cousin, elle feuilletait rapidement un élégant petit répertoire à tranches dorées, où les noms de toutes ses connaissances étaient inscrits par lettres alphabétiques, et dictait à son cousin une adresse.

Albéric écrivait et, après avoir promené sur son écriture fraîche un rouleau de papier buvard, il déposait l'enveloppe sur celles qui s'entassaient maintenant devant lui.

Il devait y avoir un certain temps que M"® de Grandier et le jeune homme se livraient à ce petit travail, car la pile des enveloppes était haute.

MONtECLAlR.

— Je n'aurai jamais écrit autant d'adresses de ma vie ! disait Albéric. Y en a-t-il encore beaucoup ?

— Beaucoup, paresseux que vous êtes ! Voyons, vite, vite, nous n'aurons pas fini aujourd'hui.

— Vraiment? fit Albéric d'un air effrayé.

— a Monsieur le baron et madame la baronne Herbelin de Marville, » dicta Henriette en consultant son répertoire,..

— ... Belin,., de,., ille.,., fit Albéric tout en écrivant. Mais vous savez qu'il est bête comme un dindon et à demi aveugle, le gros baron?... Il ne verra rien du tout d^ns le monument de M. Wadmann. — Ah ! fit comiquement le Jeune homme en posant sa plume et, les bras croisés, regardant Henriette Lehidec en hochant la tête, quand je pense que je suis là, occupé à calligraphier des adresses pour envoyer des cartes ainsi conçues :

« Monsieur Wadmann , architecte , et monsieur « P. Legeorge ont l'honneur de vous inviter à venir tt visiter le Monument et les statues élevés à la méa moire de Monsieur Raoul-Jacques-Simon Lehidec a de Grandier, capitaine de vaisseau, officier de l'ordre c< de la Légion d'honneur et des Saints Maurice et a Lazare, commandeur du Medjidié, etc., etc.

« De midi à 4 heures, 68, rue d'Assas.

« De la part de madame Henriette Lehidec de Grandier. »

... Quand je pense que moi qui vous aime tant, je vous sers tout simplement de scribe et de secrétaire, ah ! chaque coup de plume que je donne m'entre dans le cœur comme un coup de poignard...

— Ça vaut toujours mieux que les coups de canif, dit Henriette en souriant. Mais je vous préviens, Albéric, que si vous prenez des airs élégiaques, vous allez devenir tout simplement ridicule.

— Merci.

— Écrivez : a Madame veuve Gonthière... » Oui, mettez : veuve,.. Comme elle va se remarier, ça lui fera voir ce que c'est qu'une femme qui n'oublie pas !

— C'est gentil pour elle I

— « Monsieur le commandant Vuillard, au 85^ de ligne,.. »

— Ah çà, mais, ma cousine, fit Réville, vous connaissez donc toute la terre ? Ce petit livre que vous tenez là, qui n'a l'air de rien, est aussi bourré que l'Annuaire Bottin-Didot. C'est l'Almanach des cinq cent mille adresses !

— Voyons, Albéric, vous êtes insupportable. Ne raisonnez pas et écrivez I

— J'aurais bien envie de vous jouer le méchant tour de vous laisser là, en plan, avec vos avalanches d'adresses à écrire !

— Avalanche est poli.

— Il me prend des tentations folles de vous dire : a Épousez-moi, ou je n'écris plus I »

— Vous êtes totalement fou, mon pauvre Albéric.

— ... De vous, oui !

— C'est un mot qui a déjà servi, ça!

— Ça prouve qu'il est contrôlé! Mais je ne cherchais pas de mots. Du fond du cœur, ma cousine, je vous aime I

— Et vous osez me le dire sur l'amas de cartes d'invitation à visiter le monument de ce pauvre Raoul?...

— C'est vrai : du haut de ces piles d'enveloppes, Raoul nous contemple ! Mais quelle idée de lancer ces invitations quand tous les Parisiens sont à la chasse, ou à la campagne, ou au diable? Votre sculpteur et votre architecte me font l'effet de peintres qui ouvriraient le Salon au moment des vacances. Vous naure\ personne^ comme on dit au théâtre...

— Que si fait I On reviendra bien un peu des

MONTECLAIR. 293

champs pour voir un chef-d'œuvre. Et puis quoi ! le jour de l'inauguration j'enverrai des invitations nouvelles. Celles-là encadrées de noir, des invitations pieuses. Celles-ci sont purement et simplement artistiques.

— Parfait. Est-il joli, au moins, ce monument?

— Superbe. Les bas-reliefs représentent les combats auxquels mon pauvre cher avait pris part...

— Bomarsund?

— Bomarsund. Et la Chine et le Mexique, et tout. On ne voulait pas figurer, dans les nuées, toutes les croix que Raoul avait conquises. Ces artistes ont des goûts à eux! Mais j*ai commandé, j'ai exigé. Et maintenant tous les ordres que Raoul avait le droit de porter sont sculptés là...

— En l'air?... Le capitaine doit être content !

— Sans compter que M. Legeorge a donné à la figure de la Fidélité mon visage, à moi... Oui, c'est un portrait...

— Inutile d'ajouter que la Fidélité doit être adorable. Seulement, c'est bien gênant, ça !

— Comment gênant ?

•— Dame! si vous vous décidez jamais à...

— A quoi ?

— A... ça ! dit Albéric en tendant sa main à la jolie veuve.

Elle lui donna sur les doigts du bout de son petit livre et dit :

— Voulez-vous bien vous taire, vilain plaisant!

— Pour un pauvre jeune homme qui se meurt d'amour, s'il vous plaît?

— Oh ! vous n'êtes pas si pauvre que ça, mauvais sujet !

— Des gros sous... oui, j'ai ramassé, çà et là, quelques gros sous...; mais une pièce d'or, jamais... une

jolie pièce d'or toute reluisante et étincelante, et avec un si joli profil gravé... le profil de la Fidélité, parbleu !

— Mon cher Albéric, c'est justement celte image de la Fidélité qui me dicte mon devoir ! Mais que dirait-on, pensez-y, si, après ces cartes d'invitation pour le monument de Raoul, on recevait d'autres lettres de faire part?...

— Eh bien, celles-ci sont sur bristol, les autres seraient sur vélin. On apercevrait tout de suite la différence !

— Ah ! ce serait un joli scandale!...

— Bah ! ça fait si peu de bruit. Je connais mes auteurs. J'ai médité sur le Code du savoir-vivre , de M"® de Bassan ville... Et savez-vous ce que j'y ai lu? On proscrit de la cérémonie tout luxe et toute étiquette brillante... Bannissant pour votre toilette tout ce qui est léger cijlou, vous adoptez la faille, le satin ou la moire, étoffes graves... Et de quelle couleur, cette moire ou cette faille? Gris, lilas ou violet, teintes sévères. Le mariage doit avoir lieu de très-bonne heure. On n'y convie que peu de personnes. Le strict nécessaire. Et cette poignée de gens, en voyant que toute pompe et toute musique sont absentes, et que votre toilette est si contrite, croiront encore que vous venez, non pas d'oublier ce pauvre Raoul, mais de prier pour lui ! Je vous jure que je parle sérieusement...

La jolie veuve hochait la tête.

— Je voudrais, fit-elle... je voudrais que le monument fût inauguré... et... comment dire?... un peu moins neuf... Sans cela, j'aurais l'air de ne plus me soucier de ce pauvre... Mais au fait, non, dit-elle, le Code civil est plus sévère que votre Code de M°*® de Bassanville, et il y a toujours ce maudit article 324I

— Eh bien ! cousine , je m'engagerai à l'abroger pour notre usage particulier.

MONTECLAIR. 295

— Vous êtes un grand toqué, mais vous êtes un gentil et bon garçon. Allons, écrivez.

— Votre main contre une adresse !

— Écrivez sans conditions...

— Votre main ou je jette la plume !

— Eh bien ! Valentine la ramassera et écrira pour vous !

— Elle n'est donc plus malade, M"* Valentine ?

— Un étourdissement n'est pas une maladie. Je vous dis d'écrire, mon cher Albéric.

— Et moi, je vous dis, ma chère Henriette...

A la porte du salon, un grand bruit se fit tout à coup.

On entendit la voix de M"® Gobert qui, éclatante comme un cuivre, disait à quelque domestique : Inutile de m annoncer. Cest moi!

— La peste soit de cette grosse bombe ! pensa Albéric.

La belle M"® Gobert, toute vêtue de vert, d'un vert de printemps, avec un jardinet de fleurs sur la tête, entra, en effet, comme par effraction dans le salon et se jeta au cou de M"*® de Grandier en lui disant :

— Chère amie, chère belle, ah! ma chère Henriette, je vous annonce une bonne nouvelle !

— S'il s'agit de vous, chère rliadame, dit Henriette en devinant, à cette toilette tapageuse, quelque événement intime, la nouvelle me sera deux fois agréable I

— Je vous reconnais bien là, vous êtes la grâce même! Eh bien, oui, il s'agit de moi ! — Ma chère enfant, je vous annonce mon mariage f

— Votre mariage ?

— Vous vous mariez?

— Pour la quatrième fois, dit avec fierté 1^ belle M"*® Gobert, comme un soldat énumérant ses campagnes.

— Oh ! mais alors, dit avec une froideur malicieuse Albéric, qu'Henriette bombarda du regard, c'est une grosse nouvelle, madame Gobert !

— M"»* Dumersan d*Arbonne, rectifia M"»* Gobert en appuyant sur chaque syllabe.

— Oh! mais, je connais, fit Henriette... M. Dumersan d*Arbonne, candidat aux dernières élections dans le Loiret ! Grande fortune, situation considérable, centre droit !

— Justement.

— Vous savez que je suis centre gauche, dit M°** de Grand ier en riant.

— Oh ! si vous y tenez... je me charge de faire pencher M. Dumersan... D'autant plus que, comme il a été battu au dernier^ scrutin... Mais c'est un homme tout à fait remarquable... Préfète avec Danglars, députée avec Raymondi, je croyais bien être ministre — ou ministresse, comment dit-on? — avec Gobert... Mais avec M. Dumersan d'Arbonne, je serai sénatrice !

— Ou sénateuse, dit Albéric.

— Le mot n'y fait rien !

— Tous mes compliments, dit Henriette... Je suis heureuse puisque vous paraissez si contente...

— Contente est le riiot. C'est agaçant, le veuvage ! Vous concevez bien que ce n'est pas le mari que je regrettais, c'est la situation... Et quand imiterez- vous mon exemple, chère belle ?

— Jamais. L'état de veuve est si délicieux !

— Fi I l'horreur!

— Article 824, dit M"™' de Grandier en grossissant sa voix... a Le meurtre commis par l'époux sur réponse, etc.. » Rappelez-vous Désorbiers! C'est la Loi de mon pays !

— La loi de Moïse était terrible aussi, fit Albéric,

MONTECLAIR. 297

maïs les lois sont faites pour être tournées, comme les citadelles!

— Bah I répondit la belle M"* Gobert, je ne crains rien du tout. D'abord, j'ai fait mes preuves. Fidèle à trois maris, je le serai au quatrième, vous concevez bien. Et puis, M. Dumersan d'Arbonne est si vieux I Il n'aurait jamais l'énergie de m'immoler... jamais... Ce n'est pas un Reynière. Tout ce que je lui demande, c'est de vivre jusqu'aux prochaines élections sénatoriales... Sénatrice!,.. Aussi je vais le soigner! Les eaux, la Faculté, le dévouement de l'épouse...

— Puis, les élections ne sont pas si éloignées ! murmura Albéric. D'ailleurs, il y a d'autres candidats au Sénat à épouser si celui-ci...

— Petit insolent ! fit la future M"* Dumersan d'Arbonne... Voulez-vous bien vous taire, jeune blasphémateur. Je ne vous dirai pas que c'est un mariage d'amour. .. Mais si j'épouse M. d'Arbonne, c'est que je l'estime...

— Tant, dit Albéric à l'oreille d'Henriette. — Ci : un siège au Sénat !

— Mais je vous dérangeais; que faisiez-vous? dît la belle M""* Gobert.

Elle regarda les caries.

— Des adresses ! Eh bien, je vais vous aider !

Et, ôtant ses gants, posant son parterre de fleurs sur un fauteuil, éprenant la plume, sans souci de sa robe au vert éclatant, la bonne et grosse M"* Gobert se mit, comme Albéric, à écrire des adresses sur les enveloppes pendant qu'Henriette dictait :

tt Monsieur le général comte Bruy as... Monsieur et Madame André Cottain {de la Banque Orientale...) »

— Tiens, dit M"® de Grandier, mais j'y pense... Si j'envoyais une carte à M. Dumersan d'Arbonne? Cela lui ferait peut-être plaisir !

— Non! oh! non! répondit M™* Gobert. Non! il

ne faut pas l'effrayer! Le pauvre homme ! Un monument funèbre élevé par une veuve, le témoignage de l'affection persistante d'une seconde Artémise, — un mausolée. . . Il n'aurait qu'à en éprouver un saisissement trop grand et à me laisser veuve avant la cérémonie.

— a M. de Varville, » reprit Henriette en dictant et en passant tour à tour à Réville et à M""* Gobert tout essoufflée, les cartes qu'elle glissait, de ses jolis doigts, dans les enveloppes glacées.

M"»* de Grandier était fort pressée d'achever ce petit travail, moins pour avertir rapidement ses amis de Paris que pour pouvoir arriver à temps sur la Terrasse, où ce jour-là on allait écouter la fanfare du régiment de chasseurs. L'heure de la musique attirait toujours beaucoup de monde. Il devait y avoir foule, cette fois, car la fin de la saison approchait et le temps était magnifique. Henriette en profiterait pour prendre congé de ses amis de Saint-Germain ou du moins pour annoncer son départ.

Elle se rendit sur la Terrasse accompagnée d'Urbain Trézel et d'Albéric, de M"* Gobert et de Valentine. C'était déjà comme un salon de « haute vie » que ce coin de terre où, sur les pliants et les chaises, les habitants de Saint-Germain, les officiers de la garnison en tenue bourgeoise, les étrangers et les hôtes du pavillon Henri IV causaient, se groupaient sous les grands arbres et attendaient que les musiciens aux gais uniformes bleu de ciel, — qui, dans le kiosque en forme de rotonde, apprêtaient leurs instruments de cuivre ou s'essuyaient le front en ôtant leurs shakos aux plumets frissonnants, — fissent entendre leur premier morceau.

Au bas de l'espèce de talus plein d'herbe qui, de l'allée oti se tenaient assis ou se promenaient les auditeurs, descend en pente douce vers la balustrade de la Terrasse^ une file d'équipages aux cochers en livrée, roides sur leurs sièges et le fouet sur la cuisse, atten-»

MONTECLAIR. 299

daient, comme aux abords de l'Opéra ou à la sortie des Italiens.

Un vent doux, plus clément que la brise hypocrite de septembre, agitait imperceptiblement les feuilles des arbres et, sous la voûte à la verdure un peu sombre déjà plaquée de teintes roussâtres et rouillées, les claires couleurs des vêtements d'été, les jupes rayées, à fond rose, les costumes de toile à guipures blanches, les vêtements jaunes —reflets de soleil — se montraient encore, déjà corrigés çà et là par des mantelets de drap et des apparitions de laine.

Au bas de la Terrasse, sous un ciel d'un bleu tendre, pomponné de petits nuages ronds à reflets d'argent, le soleil inondait le vaste paysage : — la Seine, le Pecq, le Vésinet, les bois, Sartrouville... I/oncle Trézel, après avoir collé son œil à la longue-vue d'un montreur d'horizons, tirait gravement sa montre et la réglait sur l'heure de Maisons, dont il apercevait, là-bas, au loin, un cadran au bout de la lorgnette.

M"* de Grandier s'assit avec son cousin Albéric, Valentine et la belle M°»* Gobert, plus verte que la pelouse dans sa robe triomphante, entre deux arbres, tout près du kiosque des musiciens. On la saluait, elle saluait. Le sous-préfet venait lui présenter ses hommages, le colonel s'avançait vers elle, en uniforme, (c inclinant son képi devant la beauté, » comme eût dit l'abbé Polard. La veuve de Raoul jouissait de ces petits succès d'amour-propre si bien dus à sa bonne grâce .

Elle demanda le programme. Un jeune lieutenant le lui apporta. Elle le trouva bien choisi. Tout d'abord, son occupation fut d'écouter le premier morceau, composé sur des motifs de Coppélia. Puis, pendant le silence, elle demanda à Albéric et à Valentine s'ils n'avaient pas aperçu l'amiral de Reynière.

— N^n, dit Albéric.

— L'amiral, fort heureusement, est assez sauvage et semble fuir la foule. Tant mieux, car c'est bien M. de Salviac, n'est-ce pas, que j'aperçois là-bas ? Et si Reynière rencontrait trop souvent le marquis... à la fin...

— M. de Reynière n'aime donc pas le marquis? demanda Valentine, voyant bien que M"« Lehidec ne voulait pas achever.

— Certes, fit Henriette.

— Et pourquoi ?

M"* Trézel se rappelait l'émotion qui avait saisi Robert, lorsque remontant la rue des Vignes, elle lui avait demandé comment la comtesse de Reynière était morte. Et, sa raison hésitant entre tous ces mystères, le cœur encore meurtri des confidences savamment calculées de Monteclair, elle cherchait quel orageux nuage, tragique et noir, enveloppait décidément la destinée du marquis.

Henriette laissa d'ailleurs le « pourquoi » de Valentine sans réponse. L'oncle Trézel avait rejoint « ces dames, » tout disposé, il est vrai, à les quitter pour retourner à son laboratoire. Robert de Salviac, n'apercevant ni Valentine ni Henriette, continuait sa marche très-lentement, pendant que M"' Trézel avait des tentations visibles de lui montrer, par un mouvement, un signe, un mot, qu'importe! qu'elle était là, si près de lui, et que M"* de Grandier, en apercevant l'émotion de la jeune fille, poussait très-doucement un petit soupir étouffé et murmurait tout bas, sans qu'on l'entendît : a Pauvre amiral ! »

Elle n'eût pas dit autrement : « Pauvre Raoul ! » en donnant sa main au cousin Réville.

Robert n'avait point fait dix pas en s'éloignani de l'endroit oîi Valentine était assise, qu'au milieu même d'un morceau de musique, il se produisit dans la foule un certain brouhaha. Un murmure étonné et admiratif à la fois courut à travers les groupes des au-

MONTECLAIR. 3oi

diieurs assis, et une sorte de houle fit osciller les promeneurs dont le flot s'ouvrit comme devant une proue.

Un même nom venait sur toutes les lèvres, répété de tous côtés : a Angèle Ferrand^ » et, tandis que certains semblaient légèrement choqués de la présence de la comédienne, la plupart des femmes éprouvaient une sensation de plaisir aigu et inquiet à voir de près la jolie fille qui faisait tourner les têtes de leurs maris, de leurs frères, de leurs amants et de leurs pères même, en attendant leurs fils.

Une terrasse, après tout, n'est pas un salon. Le plein air donne aux convenances, comme à la peinture, un aspect nouveau.

On se mit donc à regarder, — à admirer, le mot est plus juste, — Angèle Ferrand. Elle était vêtue d'une toilette exquise, grise et rose : un grand gilet Louis XV, de couleur bise, brodé de boutons de roses en guirlande, la veste ajustée à la taille^ par derrière, et des souliers petits comme ceux d'une Espagnole, à boucles anciennes, laissaient apercevoir des bas de soie rose qui donnaient à ce costume le charme attirant du théâtre.

Sur ses cheveux blonds elle avait posé un chapeau minuscule, en paille de riz, couvert d'une touffe de roses. C'était charmant.

Les yeux ardents de Valentine Trézel ne quittaient point celte femme, si séduisante en effet, si étrange avec le bleu de ses yeux, changeant comme un reflet de vague, et ses cheveux blonds sur le front. Et Valentine cherchait à retrouver, dans cette jolie fille altière et élégante, la petite Angèle de la pension, au temps jadis, Penfant au teint bistré, aux cheveux drus et noirs, à l'air concentré, triste^ maladit...

Elle ne la reconnaissait plus. Cette blonde perruque adoucissait si profondément les traits énergiques d'An-

gèlel Et puis rinsolence du bonheur avait remplacé dans le regard et dans l'attitude l'inquiétude timide de la pauvreté, la souffrance du rêve impossible...

— J'aimais pourtant mieux, se disait Valentîne, la petite Angèle brune, assise sur les bancs et songeant, au soleil !

Elle s'avouait bien cependant que cette créature était irrésistible, faite pour commander, Taudace dans le port de tête et dans les prunelles, le sourire plein de bravade...

Et — chose étrange — dans ce sourire même, dans ce redressement hardi du buste et du front, instinctivement Valentine Trézel, qui ne savait rien de la vie, cette jeune fiUç toute de pureté et d'obscur dévouement, devina une lutte voulue, une revanche prise sur les insolences et les injustices du sort, une provocation résolue jetée à la destinée mauvaise, une amertume, des regrets, des souff*rances... Elle sentit que la femme victorieuse faisait payer à la vie les amertumes de l'enfant bafouée, et, oubliant la comédienne fastueuse qui passait dans cette allée, au milieu du murmure envieux des femmes et des soupirs d'admiration des hommes, elle revit la petite Angèle, la bonne, tendre, pauvre Angèle de la pension et des années enfuies, et songeant à l'enfant, la jeune fille murmura doucement, avec l'accent poignant de la pitié :

— Pauvre femme !

Tout à coup, la pensée de Valentine tut brusquement secouée comme par une main méchante. La jeune fille aperçut Angèle Ferrand qui, s'avançant droit vers le coin de l'allée où Henriette et la jeune fille étaient assises, allait se trouver tout naturellement face à face avec le marquis de Salviac.

Robert, absorbé, et qui évidemment ne voyait point Angèle, pas plus qu'il n'avait vu Valentine, ne pouvait éviter la comédienne.

MONTECLAIR/ 3o3

Alors, tout ce que Monteclair avait comme distillé de tristesse et d'inquiétude dans le cœur de Valentine, lui parcourut les veines et les glaça de nouveau. Elle ferma les yeux pour ne pas voir ces deux êtres qui s'étaient aimés, qui s'aimaient peut-être encore, se rencontrant là, devant elle. Et les cuivres de la musique jouaient, avec des accents attendris, assoupis, mélancoliques, la valse rêveuse de Faust^ la valse sur laquelle tant de cœurs ont battu et qui entraînait ironiquement, pleine d'une douceur cruelle, la pensée de Valentine vers les rêves évanouis. La valse déroulait ses accords, et il semblait maintenant à la jeune fille que cet air emportait, sur le rhythme attristé, ses chimères prêtes à disparaître et à s'évanouir pour toujours. Il y avait des larmes dans cette musique et des larmes aussi dans les yeux fermés de Valentine.

Elle rouvrit ses paupières sous une impression plus forte que sa volonté, et comme si elle eût magnétiquement deviné que Robert se trouvait maintenant devant Angèle.

Et la valse continuait, tendre, pleine d'une volupté morbide, égrenant ses notes exquises comme de pâles fleurs du Nord, des violettes du pôle semées par une main invisible, et tombant, une à une, avec leur parfum léger, sur le marbre froid d'un tombeau...

Henriette ne regardait point Valentine, elle écoutait, balançant un peu la tête et suivant machinalement les contours de la mélodie. Et Albéric, tout bas, murmurait à l'oreille de la jolie veuve :

— N'est-ce pas que c'est pénétrant et bon?... Et que de jeunes têtes ont rêvé à cela ! Que de fiançailles au son de cette valse ! Ah ! ce Gounod ! Il aura fait plus de mariages que M. de Foy ! Voyons, ça ne vous tente point, cousine ?

Valentine, les yeux presque hagards, ne perdait pas de vue, même à travers tous ces gens qui marchaient

sans bruit dans Tallée pleine d'ombre, Robert, dont elle aperçut le frémissement instinctif lorsque, se trouvant à deux pasd'Angèle Ferrand, devant qui s'ouvrait la foule, elle s'arrêta tout net devant lui.

Valentine vit le sourire d'Angèle, un sourire indéfinissable, fait d'amitié, d'ironie, de regrets, d'insolence, de sentiments très-complexes, difficiles à analyser. Ce n'était pas le sourire joyeux de la femme qui aime retrouvant celui dont elle est éprise. C'était plutôt l'amer rictus d'une créature qui a souffert rencontrant celui qui l'a fait souffrir. Quelque éloignée qu'elle fût d'Angèle et de Robert, Valentine déchiffra clairement tout cela sur le joli visage légèrement pâli par l'émotion de la comédienne.

Angèle n'avait pas revu Robert de Salviac depuis bien longtemps. Elle ne se heurtait pas à lui, là, devant tous, sans ressentir comme une sorte de frisson posthume : le frisson d'un amour défunt.

Elle Pavait aimé, — et comme elle était capable d'aimer, — follement. Une femme qui rencontre un de ses amants d'autrefois éprouve, si elle ne le déteste décidément pas, le besoin de savoir s'il reste en lui le moindre écho du passé. On dirait que cet être vivant est un miroir où elle espère se trouver telle qu'autrefois.

Les femmes n'aiment jamais d'ailleurs à se savoir et à se sentir oubliées.

Elle sourit donc à Robert ; et comme il se tenait devant elle, vraiment surpris et ne disant mot :

— Eh bien 1 fit-elle, est-ce que vous ne me connaissez pas? — Bonjour, marquis!

Et elle lui tendit sa petite main gantée de Suède.

Robert n'était pas homme à commettre l'impertinence de ne point répondre; mais son correct coup de chapeau et l'expression de physionomie un peu contrainte qui l'accompagna laissèrent deviner à Angèle

MONTECLAIR. 3o5

Ferrand que la rencontre n'était pas des plus agréables au marquis.

— Autre temps, autre musique! murmura-t-elle entre ses dents blanches.

Et, prenant un malicieux plaisir à retenir Salviac, elle lui dit, avec son même sourire :

— Ainsi, vous ne vous souciez plus guère de me donner de vos nouvelles?... Les années passent. Vous seriez mort que j'entendrais plus parler de vous que maintenant. Qui sait? votre domestique m'enverrait peut-être une lettre de faire part, s'il rencontrait par hasard mon nom dans vos paperasses, à côté de celui de votre tailleur ou de votre bottier... Nous sommes pourtant de vieux amis !

Le marquis, tête nue, poli et un peu froid, laissa tomber les derniers mots d'Angèle, ceux-là prononcés avec une nuance de mélancolie que n'avaient pas les autres, et il s'excusa par une phrase banale et évidemment ennuyée.

— Allons, dit Angèle, je vois que je vous gêne, mon cher! Il y a sans doute quelqu'un qui vous regarde. Je m'en voudrais de déchaîner le courroux d'une Hermione... Addio!

Et, de sa jolie main aux doigts effilés, elle salua Robert par un geste familier et un petit rictus ironique.

Salviac s'inclina et continua sa promenade, le visage très-pâle.

Il y avait beau jour, comme elle eût dît, qu'Angèle ne songeait plus au marquis, et pourtant cette rencontre, ces quelques paroles sèchement polies échangées là, venaient de la rejeter en arrière dans sa vie, et de remuer tout un passé où il y avait bien des joies profondes, mais aussi quelque chose d'affreusement hideux, de boueux et de tragique. Elle avait obéi à une sorte d'instinct ou d'irréflexion en abordant Robert, et

3o6 LA MAISON VIDE.

maintenant elle éprouvait une sorte d'étouffement mo* rai depuis qu'elle lui avait parlé.

On eût dit que, derrière le visage même de Salviac, une autre image s'était dressée, blême et douloureuse : la pâle image d'une femme.

Et, les yeux fixes, Angèle continuait à s'ouvrir un chemin au milieu de cette foule dont elle entendait vaguement le murmure, mais qu'elle n'apercevait pas, ne regardant plus qu'une vision.

Tout à coup, Angèle tressaillit et demeura, un moment, immobile. Là, devant elle, ce visage de femme que son imagination lui montrait apparaissant derrière Salviac, ces traits douloureux de martyre, elle les voyait distinctement. Ces yeux d'un noir profond, braqués Sur les siens, ces joues blêmes, ces lèvres frémissantes, — qu'était-ce donc, sinon le visage même qu'elle évoquait ?

Au milieu de tout ce monde bourdonnant et murmurant, Angèle ne distinguait que ce visage, cette pâleur, ce regard...

Elle les connaissait. Mieux que cela, elle les reconnaissait. Grand Dieu! Mais c'était la comtesse de Reynière qu'elle voyait là, assise, et qui la regardait.

Blanche de Reynière!

Non, c'était Valentine, Valentine dévorant des yeux la comédienne, la maîtresse de Robert de Salviac...

Angèle était comme pétrifiée. Le bruit prolongé des applaudissements qui éclatèrent parmi les auditeurs, lorsque la valse de Faust fut achevée, la tira de cet état d'effarement immobile. Elle se retourna et, troublée comme devant quelque chose de fantastique, s'éloigna de l'endroit où se tenait Valentine.

Elle ne reconnaissait point sa camarade d'autrefois, Valentine Trézel, l'enfant devenue jeune fille. Elle avait cru simplement revoir cette comtesse de Reynière rencontrée tant de fois, quelques années auparavant,

MONTECLAIR. 307

au Bois, aperçue dans les avant-scène, et admirée, et enviée...

Le cœur d'Angèle, ce cœur intrépide, battait d'une sorte d*effroi. Elle s'assit ou plutôt se laissa aller sur une chaise, comme si ses jambes se fussent dérobées sous elle. Et là, croisant les bras, essayant de percer les groupes des gens assis et des promeneurs, elle cherchait en.core, dans cette foule, le visage blême qu'elle venait d'entrevoir et qui lui donnait ce frisson.

Mais quelle était donc cette femme ?

Elle fut tirée de ces réflexions par une voix brève, qui l'appelait d'un ton presque agressif.

Angèle, instinctivement, leva la tête. C'était Monteclair, Monteclair mordillant sa moustache, les traits tirés, une colère nerveuse dans le regard et dans les mouvements.

Elégamment vêtu d'une très-longue redingote d'un gris clair qui le serrait à la taille, le chapeau sur le côté droit, une badine-cravache à la main, il avait, avec plus d'affectation peut-être, cette allure demi-militaire et demi -mondaine que ponctuait en quelque sorte la rosette multicolore passée à sa boutonnière.

Angèle, qui le connaissait bien, devina, au seul froncement de ses sourcils, quelque chose d'insolite^ une violence ou un malheur.

— J'ai à vous parler; venez, dit Monteclair, tout bas à l'oreille de la comédienne, mais d'un ton impératif et résolu.

— Est-ce donc si pressé ? fit-elle.

— Très-pressé !

— De quoi s'agit-il ?

— De vous !

— Oh ! alors, nous avons le temps...

— Il s'agit aussi de moi... et de cet homme...

— Quel homme ?

— M, de Salviac I

3o8 LA MAISON VIDE.

— Ah ! dit Angèle d'un air dédaigneux. Cest une scène de jalousie que vous venez me faire, hé?... Je croyais qu'il s'agissait d'une chose importante... Si c'est cela, je vous le répète, nous avons le temps !

— Angèle I dit-il avec un grondement sourd; et la jeune femme aperçut, sous ses moustaches, ses dents serrées.

Elle le regarda en tournant la tête à demi, comme si elle eût joué Célimène, et lui dit doucement, railleusement, ce seul mot:

— Mon ami?

— Angèle, fit-il, vous savez que je hais mortellement quand je hais. Pourquoi avez-vous parlé à cet homme, et que lui avez-vous dit?

— Je vous préviens, mon cher, répondit-elle, que, quoique vous parliez très-bas, vous roulez des yeux si furibonds que tout ce monde qui est là va comprendre que vous jouez ici une scène de drame et que vous serez, avant deux minutes, parfaitement ridicule !

— Il y a des moyens de faire tourner le ridicule au lugubre, dit Monteclair. Ne vous inquiétez pas de moi: prenez mon bras et venez. . .

— Continuer à la villa cette délicieuse petite conversation, n'est-ce pas? Non, cher ami ! Je suis fort bien ici, et j'y reste !

— Parce que M. de Salviac y est aussi !

— Vous êtes fou ! Laissez là M. de Salviac et ditesmoi plutôt — cela nous intéresse, fit-elle d'un ton sourd — dites-moi quelle est cette jeune femme qui ressemble si étrangement à...

Elle s'arrêta un moment et laissa tomber ce nom :

— ... à M"« de Reynière I

— Ce ne peut être que M"* Valentine Trézel, répondit machinalement Monteclair. Cette ressemblance m'a toujours frappé aussi I

MONTECLAÎR. 3og

— N'est-elle pas terrible dites, Monteclair, cette ressemblance -là ?

— Je la trouve curieuse, tout au plus !

— Valentine Trézel ! répéta Angèle... Étant enfant, je Tai connue!.. .

— Et puisque vous vous intéressez à M. de Salviac, fit Monteclair avec la froideur perfide qu'il avait mise à frapper Valentine, je me fais un plaisir de vous apprendre que le marquis l'aime et veut certainement l'épouser !

— Ah ! dit Angèle froidement. — Eh bien, tant mieux ! Les honnêtes gens sont faits pour les honnêtes filles 1

Mais Henry ne vit dans cette froideur de femme qu'un calme affecté, un jeu savant de comédienne.

Et puis l'éloge de l'honnêteté de Salviac lui semblait même une riposte directe et le déchira comme une blessure.

— Je vous remercie, dit-il, de me faire constater l'honnêteté du marquis. C'est donc chose que je ne saurais apprécier par moi-même ?

— Je ne dis pas cela, et il faut torturer les mots comme vous le faites pour leur donner un sens qu'ils n'ont point... La louange n'est d'ailleurs pas si grande. Où donc ai-je lu que l'honnêteté, c'est l'orthographe?

— ! Bref, dit Monteclair, je vous répète que votre présence ici m'est pénible, et je vous prie de me suivre, ma chère 1

— Vous avez des façons de prier, vous I Vous priez comme vous ordonneriez !

— C'est que c'est un peu cela, vraiment, fit le jeune homme avec un sourire glacé.

— Ah bah !... Voilà du nouveaul dit Angèle. Vos désirs sont des ordres, maintenant ?

— Trêve d'ironie, répliqua Monteclair; vous ne voyez pas que je ne suis guère en humeur de jouer

3iô La maison vit)Ë.

aux questions et aux ripostes comme on jouerait à la raquette !

Il pétrissait, en effet, entre les doigts de sa main gauche, le gant de sa main droite, celle qui tordait, en l'appuyant à terre, sa petite badine d'acier entourée de cuir rouge de Russie, avec un crochet d'or pour poignée.

— Je vois, dit fermement Angèle, après l'avoir bien regardé, que vous avez le visage et les crispations d'un furieux. Eh bien, après? Est-ce ma faute ?

— Oui, car cette fureur me vient de ce que vous avez^ — j'étais là, je l'ai vu, — osé parler à ce Salviac !

— M'est-il défendu de parler à qui bon me semble ?

— A lui, oui !

— Défendu ?

— Angèle, je vous en prie, ne me poussez pas à bout, dit Monteclair. Je suis irrité! De mauvaises nouvelles de mon élection, des lettres de créanciers, une journée qui commence horriblement. Par-dessus tout cela, votre rencontre avec lui... votre sourire^ votre attitude maintenant... Je serais capable d'aller le cravacher avec ça, tenez, si vous me poussiez à bout !

Le regard, plein d'un suprême mépris, d'Angèle assise, la tête penchée vers ce grand jeune homme courbé devant elle, alla frapper Henry — non pas au cœur — mais en plein amour-propre.

— Vous avez bien raison de parler très -bas, dit-elle, sa lèvre insolemment arquée et décochant les mots comme des flèches, et de me parler entrée cuir et chair^ — terme de théâtre!... — car, si quelqu'un de ces gens qui sont là vous entendait, on vous prendrait pour un dogue ou un butor.

— Angèle!

— Heureusement cette polka qu'on nous joue est charmante, et c'est elle, ce n'est pas vous qu'on

MONTECLAÎR.

3ll

écoute. Qu'est-ce que c'est cet air-là ? Le connaissezvous ?

— Angèle, Angèle, répéta Monteclair, vous avez juré de me pousser à bouti Venez, je vous Je répète! Voici M. de Salviac qui vient de ce côté. Je ne veux pas qu'il vous voie. Venez !

— Moi ? Je suis fort bien ici !

Robert, marchant très-doucement dans la foule, arrivait, en effet, tout droit vers la chaise où s'adossait Angèle, nonchalamment penchée.

— Prenez mon bras, Angèle, et rentrons ! dit Monteclair dont la voix, quoique très-basse, vibrait avec des éclats de menace étouffée.

— Je vous répète que je suis bien sur cette terrasse, que cette musique me plaît et que je resterai... Etesvous devenu fou ou sauvage, à la fin ?

— Soit. Si le marquis ose, devant moi, lever les yeux sur vous, je vais droit à lui et je le soufflette.

— Comme cela ?

— Comme cela.

Elle se leva, toute droite, très-pâle et la lèvre frémissante.

— Je devrais être flattée d'une telle explosion de jalousie, dit-elle, mais vrai, j'en suis honteuse pour vous, mon cher ! Je ne savais pas m'être donnée à un individu de cette espèce !

— Vous devez me connaître pourtant, répondit Monteclair devenu livide. Nous sommes de même race. Nous avons les mêmes instincts comme nous avons le même secret! J'ai toujours été le maître de mes maîtresses. Vous me suivrez !

— Vous ?

-^ Vous viendrez avec moi, dit Monteclair, dont les lèvres blêmissaient de rage à chaque pas que Robert faisait machinalement vers Angèle.

3l2 LA MAISON VlDE.

La polka continuait, sautillante, avec ses ressouvenirs de fêtes.

— Et vous, vous me ferez l'amitié de ne plus vous présenter chez moi, répondit Angèle. A l'avenir, je n'y serai plus pour vous !

Monteclair jeta à la comédienne un regard foudroyant qui eût effrayé toute autre femme qu'elle.

Mais elle n'y répondit que par un de ces coups d'œil implacables oti celles qui n'aiment plus savent mettre tout leur écrasant dédain. Et froide, impassible, belle comme une courtisane du Titien, elle s'avança, comme pour braver son amant du jour, vers celui qui avait été son amant d'autrefois.

Henry bondit vers elle, oubliant et l'endroit où il se trouvait et toute cette foule qui l'entourait, tout à sa colère, à sa souffrance, à la plaie de son orgueil, ne songeant pas au scandale qui pouvait rejaillir sur lui d'une telle violence, et, avant même qu'il eût réfléchi, sa main s'abattit avec force sur le poignet d'Angèle et ses lèvres qui brûlaient frôlant l'oreille de l'actrice :

— Je te défends de faire un pas de plus I Je te défends d'aller à lui, dit-il. Je te le défends, entendstu ?

Elle se retourna à demi vers lui, pourpre de fureur, et sa main libre essaya de détacher la main brutale de cet homme qui lui tordait nerveusement le poignet.

Alors, à son tour, perdant la tête, effarée, sa poitrine se soulevant dans un sanglot de honte et de rage, elle jeta à Henry, dont le visage blanc comme de la craie touchait presque son visage, un cri qui s'échappa de sa gorge comme un râle, et qu'elle lança à la face du misérable, comme elle- lui eût craché à la joue ou au front :

— Voulez- vous que je vous dise, tenez, vous|? Vous êtes un lâche 1

MONTKCLAÎR. 3 I 3

Puis, à celte apostrophe de fureur, succéda une plainte féminine. Elle cria. La main et les gros boutons d'acier des gants de Monteclair lui labouraient la peau et la déchiraient.

— Ah ! vous me faites mal ! dit-elle. Je vous en prie... Vous me faites mal I

Lés premiers grondements de cette colère, d'abord très-sourde, avaient tout à l'heure échappé aux voisins et aux promeneurs qui mettaient d'ailleurs une certaine discrétion à s'éloigner d'Angèle causant avec « un ami. » Mais les derniers mots, les derniers cris de cette scène violente et croissante avaient été entendus de tous, et un cercle curieux, étonné et irrité, s'était formé brusquement autour de cet homme et de cette femme.

Tout le monde était debout et les visages étaient pâles ou effrayés. On montait sur des chaises pour voir. Il y avait des gens qui riaient.

Albéric Réville, quittant sa cousine, s'était précipité fendant la foule, en homme habitué à avoir sa place au premier rang dans toutes les premières,

Henriette, avide de tout entendre, et Valentine, instinctivement inquiète et le cœur serré, essayaient de s'approcher , protégées par l'oncle Urbain , et flanquées de ce fortin en robe verte qui s'appelait M"« Gobert.

Un seul nom volait de bouche en bouche :

— Angèle Ferrand !

— Que se passe-t-il ?

— Une rixe ?

— Qu'y a-t-il ?

Et toujours ce nom : Angèle Ferrand!

Pâle comme une morte, Valentine Trézel songeait à Robert.

Avant même que dans cette foule qui faisait autour d'Angèle un cercle que la pression des curieux rétré-

cissait, quelqu'un — se rendant un compte exact de ce qui se passait — se fût trouvé pour prendre la défense d*une femme, un homme avait bondi, instinctivement, comme il l'eût fait devant tout outrage, devant toute brutalité, au-devant de tout danger.

11 ne s'était même pas rendu compte peut-être que c'était Angèle Ferrand qu'il allait défendre; mais, droit et sévère, avec Tétincelle de la bravoure imperturbable et sans fanfaronnade dans les yeux, il s'était trouvé comme porté , poussé par une force invincible, devant Monteclair, et il lui avait dit, d'un ton bref:

— Que faites-vous là, n}onsieur? On ne porte pas la main sur une femme !

Angèle, alors, en apercevant Robert de Salviac, ce Salviac autrefois adoré, dont le hasard faisait aujourd'hui son défenseur, avait poussé un nouveau cri, mais un cri de reconnaissance éperdue, et elle avait senti un autre sanglot, mais un sanglot de bénédiction, de reconnaissance, de honte aussi et de remords, lui gonfler la poitrine...

Monteclair la repoussa légèrement, laissant libre le poignet meurtri, et il se redressa de toute sa hauteur devant le marquis de Salviac pour lui demander :

— De quel droit me parlez-vous, monsieur? '

— Du droit que tout homme a de protéger la faiblesse contre une brutalité et une femme contre un outrage.

Monteclair, quelque affolé qu'il fût, sentait bien que dans cette foule toutes les sympathies étaient pour Robert. Sa violence avait été trop loin. Les femmes révoltées se montraient avec horreur le bras déchiré d'Angèle.

Il fallait en finir vite et céder la place, quitte à retrouver bientôt le marquis.

— Je ne permets à personne, dit froidement Monte-

MONTECLAIR. 3 I 5

clair, de me donner une leçon et de me tracer ma conduite I

Et il fit le geste de chercher, dans son portefeuille, une carte.

— Inutile, dit plus froidement encore M. de Salviac, je vous connais !

— C'est tant pis pour vous, monsieur, si vous savez quel sera votre adversaire !

— Oh! fit nettement Robert, on ne sait bien ces choses-là qu'au dernier moment 1

Monteclaîr promena sur la foule un regard hautain, chercha instinctivement les yeux d'Angèle qui lui répondirent par une expression indignée oîi il lut encore le mot : « lâche, » et, fièrement campé, audacieux, superbe, il traversa cette foule qui s'ouvrit devant lui, avec un sourd murmure.

Folle, l'esprit perdu, le cœur débordant, Angèle regarda un moment Robert comme Madeleine dut regarder le Christ et, d'un élan irréfléchi, elle se jeta vers lui, saisissant sa main comme pour y imprimer un baiser et y laisser couler les larmes qui l'étouffaient. Mais Robert, avant même qu'elle se fût courbée, Robert la releva et, froidement, achevant son œuvre avec la dignité d'un galant homme qui fait son devoir :

— Prenez mon bras, dit-il, madame, et quittez cette terrasse î

Angèle, avec le mouvement instinctif de l'être qui se noie et à qui Ton tend un instrument de salut, saisit ce bras nerveusement et s'éloigna, tandis que Valentine, dont les yeux seuls paraissaient vivants dans un visage livide, suivait du regard ce couple qui partait, faisant en passant à travers la foule comme un sillage humain.

Robert conduisit Angèle, sans lui dire un mot, jusqu'au bout de l'allée, presque en face le pavillon Henri IV.

3l6 LA MAISON VIDE.

Arrivé là, il demanda à Tactrice :

— Vous avez une voiture, sans doute ?

— Oui, répondit Angèle... elle doit stationner là... tenez...

Et elle désignait la file d*équipages rangés au bas du petit tertre.

Comme ils descendaient de ce côté, Robert s'arrêta, et Angèle, sentant bien qu'une certaine émotion le saisissait, lui demanda :

— Q.u'avez-vous donc ?

Le marquis ne répondit pas ; mais en suivant la direction de ses yeux, elle aperçut M. de Reynîère, laissa échapper un ah! qui voulait dire : « Je comprends, » fit glisser son bras du bras de Robert, et, lui tendant la main :

— Je ne vous remercie pas^ marquis, dit-elle. Je vous dis seulement : Je vous ai reconnu làl

Robert laissa tomber le bout de ses doigts gantés sur les doigts d'Angèle Ferrand. *

— Maintenant, dit Angèle, dont les prunelles bleues paraissaient de feu, prenez garde. Monteclair a fait de Tescrime et du tir un art, presque un métier!...

Robert ne répondit que par un sourire, s^inclina légèrement devant Angèle et s'éloigna, tandis que la comédienne lui disait :

— Si j'étais dévote, je vous dirais que je prierai pour vous! Qui sait? Je ferai mieux, peut-être.

Au lieu de chercher du regard son coupé parmi les équipages, elle alla droit vers Reynîère qui s'avançait lentement. 11 ne songeait certes pas à elle et parut surpris de la voir.

— Notre destinée est de ne causer jamais qu'en plein air, à Paris ou à Saint-Germain comme à Vichy, dit-elle. Bonjour, amiral!

. — Vous êtes bien pâle, ma chère enfant, dit Reynîère sans répondre. Que se passe-t-il donc?

MONTECLAIR. 3ïJ

— Rien. Peu de chose. Deux hommes qui vont se battre pour moi !

— C'est flatteur, dit l'amiral avec une froideur sévère.

— Ah ? Je vous jure, mon cher comte, que je me couperais cette main-là, tenez, pour éviter ce duel! — Amiral, fit-elle en changeant de ton , voulez-vous m'accorder un rendez-vous ? Voilà assez longtemps que je le sollicite !

— Je suis tout à vous, mademoiselle.

— Eh bien, ce soir, ayez la bonté de me donner un instant... Vous habitez le Pavillon? La villa que j'occupe est à quelques minutes d'ici.

Et elle lui donna l'adresse.

— Je vous attendrai à huit heures, amiral!

— A huit heures, soit.

— Et merci du fond du cœur, monsieur le comte, dit Angèle avec une expression grave et presque fervente qui surprit Reynière.

Elle s'éloigna, faisant signe à son cocher qu'elle avait aperçu; et lorsqu'elle passa devant Reynière, elle lui parut terriblement blême et comme métamorphosée, dans son coupé bleu sombre.

La tête appuyée au fond du coupé, immobile, l'œil fou, Angèle, le cerveau plein de visions confuses, fiévreuses et menaçantes, se disait, associant Reynière à Robert, admirant le marquis et sentant son amour pour le comte croître et gronder en elle :

— Ce que Robert a fait, il l'eût fait aussi, lui! Ah ! misérable vie, qui vous condamne à patauger dans la fange avec Monteclair, quand on était née pour être aimée par des gens de cœur !...

Etj regardant son poignet déchiré, strié de raies saignantes comme des coups d'ongle :

— Ce misérable-là!... Est-il assez vil et lâche ! Et, moi-même... j'aurais dû lui arracher sa badine de fer

3l8 LA MAISON VIDE.

et lui en couper la figure ! Lâche ! lâche ! Oh ! lâche ! M"* de Grandier avait hâte de savoir ce qui s'était passé et elle fut enchantée lorsqu'elle vit Albéric, essoufflé, accourir vers elle en hochant la tête comme devant un gros événement,

— Eh bien ? demanda Henriette.

— Eh bien! voilà M. de Salviac qui a une jolie affaire sur les bras.

Henriette regarda instinctivement Valentine. La jeune fille était pâle à faire peur.

— Monteclair est le meilleur élève de Vigeant... Mauvais partenaire ! Je plains le marquis... Mais j'en aurais fait autant ! Non, mais concevez-vous ce rustre... C'est se conduire comme un pandour...

Et il fit, assez éloquemment, le récit de ce qu'il avait vu; il montra Robert s'avançant devant Henry, le poignet meurtri d'Angèle, la fureur de Monteclair, le calme du marquis.

— Il était magnifique ! Je voudrais que Monteclair, à la suite de tout ça, reçût un peu de fer dans le côté... C'est improbable, mais ça serait moral ! Salviac avait, il est vrai, des raisons particulières pour défendre mam'zelle Ferrand. Mais, à vrai dire, je ne crois pas que ce soit un sentiment personnel qui l'ait guidé. C'est si naturel ! J'ai vu le moment oîi sa main s'abattait sur la joue du monsieur I — Avec tout ça, dit-il étourdiment, sans songer à qui il parlait, ça va peutêtre raccommoder Angèle Ferrand avec le marquis.

Il s'arrêta devant le regard foudroyant d'Henriette.

Ne comprenant pas quelle inconvenance il avait commise, Albéric promena un regard circulaire sur l'oncle Trézel, la belle M"°® Gobert, Henriette et Valentine qui l'entouraient, et la pâleur de M"« Trézel le frappa.

— Cela vous a émue autant que cela, mademoiselle? dit-il.

MONTECLAIR. Sip

— Très-émue, fit Valentine.

— Eh bien, rentrons, rentrons, chère enfant, interrompit Henriette.

Elle dit tout bas à la jeune fille :

— N'écoutez pas ce que dit ce fou d'Albéric ! Ce n'est pas parce qu'elle s'appelle M"* Ferrand que le marquis a défendu la comédienne, c'est parce que c'est une femme!

Un sourire doux, grave et profond, plein de souffrance et de foi, passa comme un souflfle pur sur le visage de Valentine, et la jeune fille répondit :

— Si M. de Salviac a pris la défense d'une femme, parce qu'il l'a aimée, parce qu'il l'aime (et elle prononça ces mots péniblement), il a bien fait I C'était son devoir. S'il l'a défendue, ne l'aimant plus, il a fait mieux encore. Dans tous les cas, c'est bien... c'est très-bien ! dit-elle avec effort. J'en suis très-heureuse. Angèle Ferrand est ma compagne d'enfance, n'oubliez pas cela ! ajouta la pauvre enfant dont le sourire menaçait maintenant de finir dans les larmes.

Mais elle disait vrai, elle se répétait à elle-même :

— On ne laisse pas, on ne laisse jamais insulter une femme ! M. de Salviac a fait son devoir !

L'amiral était assez intrigué du rendez-vous que la comédienne lui avait demandé. Il y avait décidément chez cette femme quelque chose de bizarre, d'inquiétant aussi, qui lui paraissait digne d'attention. Ce n'était pas une créature banale. Autrefois, en ses heures de curiosité, Reynière eût pris plaisir à étudier cette âme. Il n'y songeait guère. Toute sa pensée se reportait sur Blanche, ou, pour mieux dire, sur Valentine. Il n'avait plus à se mentir à lui-même : il aimait cette enfant. Il savait aussi — M"® de Grandier le lui avait clairement donné à entendre — que l'oncle de Valentine n'avait d'autre ambition que d'accorder à l'amiral la main de sa nièce et de voir Valentine com-

tesse! Quelle tentation et quelle épreuve pour cet homme, jeune encore, aux sentiments demeurés vierges malgré tant d'épreuves, et qui, paraissant avoir fini sa vie par une épouvantable catastrophe, pouvait, à son gré, la recommencer !

Et la recommencer avec qui ? Avec une vivante qui lui rendait la morte adorée.

Reynière ne se dissimulait pas, en effet, lorsqu'il descendait en lui-même, que ce n'était point M"* Trézel, mais une autre femme qu'il aimait en elle, et depuis qu'il avait surpris, en voyant le buste sculpté par le marquis, les sentiments de M. de Salviac, il était persuadé que, comme lui, Robert aimait Blanche dans Valentine.

Ces sentiments, en apparence complexes, lui paraissaient très-simples. Il jugeait le jeune homme d'après lui. En cela, il se trompait; c'était un amour distinct de l'amour passé qu'éprouvait Salviac pour M"* Trézel. Le hasard d'une ressemblance vraiment étonnante avait pu faire naître cet amour, mais il s'était développé avec une vie propre et une intensité puissante dans le cœur du marquis.

Se trompant ainsi, M. de Reynière éprouvait nécessairement une jalousie violente. Il était jaloux de Valentine comme il eût été jaloux de Blanche, et sa secrète pensée était celle-ci : « Je lui disputerai cette enfant. Je ferai mieux; je la lui arracherai ! Il m'a pris celle qui portait mon nom, je lui prendrai celle à qui il voudrait donner le sien ! »

Mais pourquoi, en se demandant quelle confidence Angèle Ferrand avait à lui faire, éprouvait-il comme le pressentiment qu'il s'agissait de Salviac? Une idée. Du magnétisme. L'obsession de quelque pensée fixe.

Reynière n'était point rentré depuis une heure dans sa chambre du Pavillon, qu'on venait d'ailleurs lui apporter une lettre à enveloppe élégante avec un

MONTECLAIR. 32 1

grand chiffre d'argent : A F entrelacés sur papier gris glacé et cette devise en caractères d'argent gothiques ; a A mon gré. »

La lettre répandait une pénétrante odeur d'ambre ou d'ixora.

— C'est de cette femme, songea l'amiral qui ne recevait jamais, depuis deux années, une lettre d'une écriture inconnue sans éprouver un frisson involontaire et comme une pression au cœur.

L'écriture, cette fois, était fine, élégante, régulière et distinguée : des pattes de mouche de délicate et de raffinée.

Angèle Ferrand s'excusait de ne pouvoir se trouver, ce soir-là, au rendez-vous qu'elle avait elle-même demandé. Une dépêche de son directeur l'appelait à Paris en toute hâte. Sa camarade Jeanne Bordier, étant gravement indisposée, ne pouvait jouer, durant plus d'une semaine peut-être, le rôle dont elle était chargée dans la nouvelle pièce d'Augier. Angèle Ferrand avait appris le rôle « en double » dans le cas peu probable d'un accident qui justement se produisait aujourd'hui. C'était une occasion unique pour Angèle, qui n'avait interprété jusqu'ici que des rôles jetés, des rôles à côté^ de se produire dans l'emploi éclatant des Fargueil. On ferait, au besoin, un service à la presse.

Angèle avait d'abord hésité à répondre oui à cette dépêche. Que lui importait le théâtre ! Et Tart, et le public? Elle s'en souciait bien peu, vraiment. « A mon gré! 9 disait-elle. Puis, les nerfs secoués par cette scène brutale de la Terrasse, il lui semblait qu'elle entendait la voix enrouée et railleuse de Thibouville qui lui disait : — « Et tu t'appelles une actrice, toi? Gâcheuse de comédies! Inutilité! Courtisane! »

— Après tout, se dit-elle, avec une ironique colère, le théâtre est un amant qui ne trompe peut-être pas et qui

ne vous quitte point quand on vieillit, puisqu'on joue les duègnes!

Il lui semblait toujours que c'était Thibouville qui parlait.

Elle envoya au télégraphe ces seuls mots : Je viens, et elle s'habilla en toute hâte, car il fallait être à Paris promptement pour un raccord.

— Quand madame dînera-t-elle? lui demanda sa cuisinière.

— Madame ne dînera pas, répondit-elle.

Et elle ajouta, éclatant d'un rire nerveux :

— Allons 1 Thibouville dira que je deviens presque une artiste I

Elle expliquait brièvement ce soudain obstacle à l'amiral de Reynière, mais elle le suppliait en même temps de la venir voir, soit au théâtre, le soir même, soit le lendemain matin, chez elle, dans son hôtel de la rue Prony. Ce qu'elle avait à dire au comte était assez grave pour que M. de Reynière accourût bientôt. Angèle avait réservé ce dernier avertissement dans le^05/scriptum qui est le cœur même de toute lettre de femme.

— C'est bien, se dit Reynière, j'irai demain matin. Il tira sa montre. L'après-midi s'avançait. Il sortit,

sans trop savoir où il allait, se promena un moment dans l'avenue du Boulingrin, puis autour du vieux château, dont il déchiffra machinalement sur les murs ou dans les fossés, les inscriptions [philosophiques un peu naïves; ensuite il revint au Pavillon par la rue du Château-Neuf, et la tentation le prit d'entrer chez M"* de Grandier.-

Ce n'était pas un bien grand événement, puisqu'il s'y rendait assez souvent, mais l'amiral était, cette fois, plus ému que de coutume.

Il trouva, au surplus, à la maison, un air d'effarement inusité. Henriette paraissait très-exaltée, l'oncle Trézel était inquiet et Valentine avait gardé sa pâleur

MONTECLAIR. 323

mate. Reynière voulut interroger, discrètement. On ne lui fit que des réponses évasives.

Que voulait dire tout cela?

L'amiral ne pouvait deviner qu'il était impossible qu'on lui parlât de l'aventure de Monteclaîr, puisque le nom de Salviac s'y trouvait mêlé.

— Il y a un mystère ou un malheur ici, et peutêtre l'un et l'autre, se dit Reynière.

Puis il causa de choses indifférentes, attendant l'occasion de savoir.

Il arriva un moment oîi, soit que ce téte-à-tête eût été prémédité par l'oncle Trézel et Henriette, encore férus de cette idée que Valentine n'avait pas dit son dernier mot, soit que le hasard seul eût tout fait, Jean de Reynière se trouva seul avec M"« Trézel.

Valentine, assise près d'une fenêtre donnant sur le jardin, tenait entre les mains un livre qu'elle ne lisait pas et qui lui servait, de temps à autre, à cacher l'expression navrée de ses yeux fixes. L'amiral était debout, regardant, pour se donner une contenance, des albums entr'ouverts sur la table, au milieu du salon.

Quoique le soir ne vînt pas encore, c'était l'heure assoupie et terne où la lumière s"attiédit, où une teinte de tristesse vaguç tombe sur les choses comme un voile argenté ou grisâtre. Le soleil couchant avivait de reflets d'or pâli des nuages blancs déchiquetés et bizarres qui flottaient comme des fumées, dans un ciel de septembre d'un bleu d'ardoise tourné au clair.

Et cette lumière automnale, un peu frileuse et sentant déjà les soirées d'hiver, entrait dans le salon pour faire mieux ressortir les ombres qui cernaient les contours des meubles rouges, la profondeur de la cheminée, les silhouettes des bronzes, des vases, des bibe-' lots, courant çà et là, et les tableaux aux couleurs déjà indistinctes et dont les bordures d'or prenaient des reflets de cuivre. Peu à peu. le salon s'emplissait

d'un silence et d'une clarté mourante, et ce cadre mélancolique semblait fait pour ces deux êtres qui se taisaient, le cœur brisé par une souffrance différente.

Le bruit de la chute du livre que Valentine laissa glisser de ses mains sur le tapis donna à Reynière le motif, qu'il cherchait peut-être, pour commencer à parler .

Reynière fit quelques pas vers la jeune fille, et voulut se baisser pour ramasser le volume; mais elle Tavait déjà repris, et, debout, elle se dirigea vers la table pour le poser là, après avoir regardé machinalement si la reliure et les coins de veau fauve n'avaient pas été endommagés.

— Vous ne lisez plus, mademoiselle? dit Reynière.

— J'avais trop lu peut-être; aussi, je songeais...

— Songer! Est-ce donc un livre de philosophie, cela?

Elle répondit non par un geste.

Il regarda le titre :

— Mais si, dit-il. La poésie, c'est la vraie philosophie et la plus certaine, celle qui console et qui charme, qui s'adresse au cœur tout d'abord, avant de parler à la raison... Les Feuilles d'automne! fit-il. Il y a une partie de ma vie enfouie dans ces pages.

— Mon poëte... mon grand poëte, dit Valentine en posant le livre avec une sorte de respect reconnaissant.

Et elle murmura doucement, comme à elle-même, comme si Tamiral n'eût pas été là, ces vers qu'elle venait de relire sans doute :

Voyageur! voyageur! quelle est notre folie?

Qui sait combien de morts à chaque heure on oublie,

Des plus chers, des plus beaux?

Qui peut savoir combien toute douleur s*émousse £t combien sur la terre un jour d*herbe qui pousse

Efface de tombeaux?...

Puis, souriante, maïs du plus triste des sourires :

MONTECLAIR. 325

— Est-ce vrai qu'on oublie si vite, amiral? dit-elle. Et si on oublie les morts, oublie-t-on aussi les vivants?

Il semblait qu'une force plus puissante que sa volonté la contraignît à parler, à chercher une réponse à sa pensée secrète, et cette interrogation, ces mot» amers lui étaient échappés comme dans un rêve.

— Oui, certes, on oublie, répondit le comte. Il n'est que certains êtres, épris de leur propre douleur, qui entretiennent leurs souvenirs comme des flammes sacrées.. . Pauvres gens ! Ils font bien de cacher, comme un vice ou un crime, leur douleur entêtée. Pour la géaérali té de ceux qu'ils coudoient, lisseraient bientôt ridicules t

— Mais pour ceux qui pensent, ils sont sublimes, ditValentine.

L'amiral, étonné, se demandait s'il avait bien entendu et si la jeune fille n'avait pas mis une intention dans ces paroles faites pour consoler.

A qui songeait-elle là? Quel était l'être meurtri et attristé dont elle comprenait, en la proclamant ainsi, la sublimité de la douleur?

Reynière osait à peine se poser à lui-même une telle question, et moins encore osait-il y répondre.

Il regardait Valentine qui se dirigeait vers le piano, l'ouvrait d'un mouvement nerveux et s'asseyait sur le tabouret, laissant courir, comme pour se donner une contenance, ses doigts sur les touches d'ivoire.

Evidemment, M"® Trézel ne jouait point pour la musique même, mais pour occuper son esprit, pour calmer une surexcitation nerveuse qui la troublait et la torturait d'une façon visible.

Elle jouait, de mémoire, une mélodie qui semblait •comme l'écho de son âme et dont instinctivement M. de Reynière demanda le titre.

— C'est une Méditation, de Mendelssohn. La première du sixième recueil.

Et le marin écoutait, comme par les nuits claires, à son bord, il prêtait l'oreille à la grande voix de la mer.

C'était une harmonie lente, pénétrante, exquise, dont chaque note semblait un sanglot, mais un sanglot tenant du soupir : le lendemain d'une trahison oubliée, la confidence d'un blessé de la vie, lorsque, le sang étanché, il ne reste que le souvenir de la souffrance.

Tantôt le rhythme se ralentissait, comme si la musique eût voulu parler bas à une âme ; tout semblait s'effacer comme un paysage au crépuscule, ce 'n'était plus que de lointains appels ou des tristesses étouffées, puis la mélodie se ranimait comme une clarté mourante pour finir, à peine perceptible, exquise et caressante, pareille à une douce mer venant expirer sans bruit sur une plage de sable.

Et Reynière alors se sentait pénétré et bercé par ces accents d'une tendresse triste où parfois la mélodie s'égrenait comme, une à une, eussent tombé des larmes, et, se rapprochant de Valentine, il avait envie de lui dire :

— Elle aussi me parlait avec la voix des poètes et des musiciens! Et j'écoutais ainsi ! Et j'avais des pleurs dans les yeux! Et je l'aimais ! Et je vous aime!

Valentine coupa brusquement court à ce beau songe mélancolique et enivré à la fois, en fermant le piano et en demandant, d'un ton bref, à l'amiral :

— M. Monteclair est un adversaire redoutable, n'estce pas ?

— Comment l'entendez- vous, mademoiselle? demanda Revnière.

— Je veux dire qu'au pistolet ou à Pépée, c'est un

MONTECLAIR. 827

homme qui dispose à sa volonté de la vie de son semblable ?

— Il passe en effet pour être dangereux. Pourquoi me demandez-vous cela ?

— Parce que, demain peut-être, M. Robert de Salviac se bat avec cet homme, et que cet homme me fait peur!

— M. de Salviac? C'est M. de Salviac qui se bat pour...

— Pour M"® Ferrand, oui. Vous ne le saviez pas?

— Non, dit Reynière.

Angèle ne lui avait nommé personne.

Dans cette nouvelle, l'amiral ne vit distinctement qu'une chose : le trouble plein de terreur de Valentine. Elle tremblait pour lui! Elle était ainsi, triste, nerveuse et pâlie, parce que le marquis se battait, parce qu'il courait un danger! Comme elle l'aimait! Cette crainte cruelle qui agitait affreusement la pauvre enfant torturait aussi Reynière et réveillait sa jalousie.

Il eût voulu savoir tout ce que le cœur de Valentine contenait d'amour pour cet homme : il était tenté de s'imposer à lui-même cette atroce souffrance d'entendre réloge de Salviac sortir de ces lèvres adorées. Il poussait donc la malheureuse aux confidences, et il buvait goutte à goutte, comme le fiel d'un calice, chaque parole que prononçait la jeune fille.

Valentine parlait de Salviac avec la franchise d'accent et la limpidité de regard de l'honnêteté absolue qui ne craint ni le soupçon, ni les interprétations tortueuses. Elle parlait de Robert comme un ami eût parlé d'un ami. Elle disait son admiration sérieuse pour le caractère du marquis et le désespoir qu'elle éprouvait à savoir un tel homme jeté par le sort devant le canon du pistolet ou la pointe de l'épée d'un duelliste.

328 LA MAISOiN VIDE.

Mais, sous les paroles tranquilles et graves de M"® Trézel, se cachait une telle affection, que le moindre geste, la moindre intonation dévoilaient ; il y avait là un tel amour, que des pensées mauvaises traversaient, comme des tentations, le cerveau de Tamiral.

Et plus elle parlait, plus le comte ressentait une rage impuissante, invisible, contenue, à retrouver par deux fois un rival dans ce Salviac ! Et il se demandait si ce n'était point une fatalité vengeresse qui livrait Robert, épargné par la destinée, à la main mortelle de Monteclair.

Il avait envie de dire à Valentine :

— Ce Salviac que vous aimez, — car vous l'aimez, pauvre chère enfant, tout vous trahit aux yeux de qui vous épie, — ce Salviac, vous croyez qu'il vous aime? Ce n'est pas vrai ! Il ne vous aime pas ! C'est une autre qu'il aime en vous! Vos yeux, votre visage, votre voix, votre beauté et votre bonté, tout lui rappelle une autre femme, et c'est cette femme qu'il adore. Au fond de votre regard il cherche son regard et son âme ! Dans votre sourire, il retrouve son sourire! Vous croyez peut-être que vous êtes pour lui la femme incarnant l'amour? Non! Vous n'êtes que le fantôme de celle-là ! Vous n'êtes que le spectre de sa passion !

Tous ces mots, qui eussent enfoncé leurs pointes de fer dans le cœur de Valentine, Reynière éprouvait l'épouvantable envie de les prononcer. Cet aveu sinistre lui montait à la gorge.

— Tuer en elle la foi qu'elle a en cet homme, se disait-il, ce serait une vengeance aussi !...

Et comme, sans penser à ce qu'elle disait, Valentine racontait à l'amiral que M. de Salviac (Urbain Trézell'avait appris à sa nièce) venait de terminer un buste d'elle, l'amiral entendait distinctement une voix méchante qui lui murmurait à l'oreille :

— Dis-lui donc que ce buste est le buste de Blanche

MONTECLAIR. 829

que Salviac a menti, t*a menti à toi, s'est menti à luimême, et qu'en croyant faire vivre Valentine, il a fait revivre sa maîtresse!... Dis-le-lui ! dis-le! Mais dis-le donc !

Et il allait parler, et il allait tout dire, et il allait frapper au cœur cette enfant qui se confiait à lui, sans savoir que chaque parole équivalait pour Reynière à un aveu; et il allait répéter à la jeune fille : « — Non, vous n'êtes pas l'amour pour Robert de Salviac, vous êtes Tombre de Tamour ! Il en aime une autre ! Et celle-là, moi aussi je la poursuis en vous ! Et l'amour de Salviac — cet adultère amour — l'a tuée, cette femme dont vous êtes Timage, autant que ma propre colère! »

Il se penchait sur Valentine, la dominant de son regard au fond duquel une sourde flamme brûlait comme un brasier dans un âtre mal éteint. Ses lèvres s'ouvraient déjà pour laisser tomber cet aveu. Mais ses yeux rencontrèrent le calme, profond et pur regard de cette enfant, et, dans ces prunelles limpides, où tout secret se laissait lire comme dans un livre ouvert, le comte Jean de Reynière vit une telle honnêteté, grave et sainte, une telle candeur, une telle foi, une telle expression de confiance et de douleur, qu'il recula, apercevant dans ces yeux ainsi qu'en un miroir toute l'atroce cruauté de l'action qu'il allait commettre.

Est-ce que, dans la profondeur de cette candeur courageuse, il allait laisser tomber le soupçon comme un caillou boueux dans un lac limpide ?

— Ce serait lâche , lâche et cent fois lâche ! se dit-il. Est-ce que la passion, la jalousie et la douleur excusent une infamie?

Et l'amiral de Reynière, se retrouvant alors tout entier, redevenant le ferme et froid servant de l'honneur, prit dans ses mains les mains brûlantes de la jeune fille et, de sa voix aux harmonies poignantes :

33o LA MAISON VIDE.

— Mon enfant, dit-il lentement, vous avez raison de craindre pour la vie de M. de Salviac. La destinée, trop clémente pour les scélérats, est parfois implacable pour les gens de cœur. M. de Salviac court donc un danger, un grand danger. Mais il a pour lui son courage — je ne parle pas de sa science des armes — et ceux qui sont aimés ne meurent pas I

— Aimés?... dit Valentine, confuse, rouge et troublée.

L'amiral n'ajouta pas un mot, sourit tristement, mit un doigt sur ses lèvres, salua la jeune fille et partit, la laissant étonnée, frémissante, presque éperdue.

— Ai;né? Salviac était aimé? Et par qui?... Par elle? Son amour, qu'elle croyait si caché au fond de son

cœur, était donc visible? M. de Reynière avait tout deviné?

Comme M. de Reynière était pâle!

Elle restait là, cherchant à se rendre compte de cette causerie sans but et sans conclusion, émouvante pourtant, presque tragique, tandis que l'amiral, le front serré et le cœur tordu par une effroyable souffrance, regagnait le Pavillon en n'ayant plus qu'une idée, quitter Saint-Germain et se rendre à Paris.

Pourquoi? Il ne savait. Mais il avait maintenant hâte de voir Angèle.

C'était pour M"® Ferrand que Salviac se battait. Eh bien! la cause de ce duel, la vérité sur la provocation, cette confidence que l'actrice avait à lui faire, il voulait tout savoir et le savoir promptement.

Le soir même, Reynière se rendit au théâtre où joudit Angèle Ferrand .

L'actrice avait fondé de grandes espérances sur cette soirée. Le hasard voulait qu'il lui fût donné de remplir un rôle où celle qu'elle remplaçait avait ému le public jusqu'au fond de l'âme et soulevé les transports enthousiastes de la critique^ — un de ces rôles qui classent un artiste lorsqu'on a pu le porter sans faiblir. S'en charger ainsi, presque au pied levé, c'était chose audacieuse de la part de M"® Ferrand ; mais elle avait pour méthode de beaucoup oser. A sauter certains obstacles, on risque de se rompre la colonne vertébrale, mais on court risque de gagner le prix. Angèle se fiait à son étoile. Hors l'amour, elle avait triomphé en toutes choses. Elle se lançait dans cette bagarre dramatique comme si elle eût engagé une partie de baccarat. Mais le théâtre n'est pas toujours une gageure avec le hasard. Dès son entrée en scène, Angèle avait deviné qu'elle avait eu, cette fois, trop d'audace. Un glacial silence l'avait accueillie. Elle avait senti dans ce public — qui était nombreux — une sorte d'hostilité sourde. Elle n'était acceptée encore que comme jolie

femme. Le pas à franchir était trop rude. La plupart des effets^ — tous les effets — qui, avec la créatrice du rôle, provoquaient des applaudissements, tombaient des lèvres d'Angèle comme dans le vide. Aucun bravo, aucune émotion. L'immobilité et le silence.

— Ah ! çà mais, dit à Angèle un de ses camarades, après le premier acte, qui diable a réglé la claque ? On ne te fait même pas tes sorties!

Angèle était, non pas désespérée, ni démontée, mais irritée. Elle rentra dans sa loge en chantonnant entre se^ dents, nerveuse, fébrile, un air d'opérette. Le second acte fut plus froid encore que le premier, mais alors elle en prit son parti.

— Cest une douche, dit-elle, seulement je m'y habitue.

Elle fut, d'ailleurs, un peu ranimée par Thibouville, qui l'attendait dans sa loge et qui lui dit :

— La salle est chaude comme la Sibérie ; mais — tu sais si je te flatte — eh bien ! ma fille, vrai, ça n'est pas mal I Tu m'étonnes !

— Merci du compliment !

— Oh I ne prends pas ça pour un satisfecit de première classe. Ça ri y est pas encore. Tu es molle, tu n*y vas pî^s bon jeu bon argent ; tu as peur de faire du mal à ton joli larynx.

— Toujours est-il, dit Angèle, en arrangeant ses cheveux devant sa glace, que le public est rebelle I Si ce n'est pas moi, au moins qu'il applaudisse la prose I

— Tu es bonne enfant, dit Thibouville. C'est du style. Est-ce qu'il comprend ça? Le style y ce quelque chose d'indéfinissable qui se sent, mais qui ne s'analyse pas. Le pollen de la fleur, la poudre de l'aile du papillon, une poussière, un parfum, ce qu'on voudra. Tu veux que le public saisisse ça, toi, quand il y a tant de gens qui font métier d'écrire et qui ne savent même pas ce que c'est ?

— Je ne vous parle pas du style, Thibouville, je vous parle des idées. Est-ce assez beau ce que j'ai à dire ! N'est-ce pas vraiment la douleur d'une honnête femme qui souffre ?

— Allons, bon! Émouvoir avec des idées, maintenant! Tu es trop exigeante, à la fin! Barbouille-toi le visage en vert, comme M"® Croizette dans le Sphinx. Tu verras Teffet. C'est qu'il devient drôle tout de même, ce bon public, dit Thibouville.

Il s'étendit à demi sur un canapé capitonné qui ornait la loge de l'actrice et, regardant machinalement danser la lumière du bec de gaz, il se mit à penser tout haut, avec une voix un peu amère :

— Je regrette parfois le théâtre, disait le professeur, avec le ton bas et ironique d*un vaincu; Je le regrette pour toutes les fièvres qu'il allume dans le sang, le sang qui bout, les soirs dQ première! C'est si bon,, ces combats devant la rampe, même lorsque c'est meurtrier!... On vit du moins, tout en risquant d'y mourir! Vos veines semblent flamber — passe - moi la comparaison — comme un bol de punch ! Aborder de front le public, le regarder là, impassible, froid, rétif, et se dire : « Tu t'échaufferas pourtant ! ta glace va fondre ! » et lui jeter son émotion, ses nerfs, sa voix, sa santé, tout! S'épuiser pour le dompter! Se crever pour le vaincre ! Puis sortir, tout en nage, essoufflé, malade, et rencontrer, appuyé contre un portant, l'auteur, pâle comme un mort, qui vous dit : a Eh bien ? » comme il vous demanderait des nouvelles de quelqu'un qui agonise ; lui répondre : a Allons donc]! Ça va ! Ça marchera ! » Et, en effet, faire marcher ce qui ne marche pas, épauler le char embourbé, y aller de toute sa vigueur ; vrai, c'est bon, c'est crânement bon; et quand on y a goûté, on est comme un buveur d'absinthe qui veut boire encore et toujours. On a soif. On a la nostalgie bête de la loge oti l'on étouffe, des pots de dégras, des

couloirs sombres, des coulisses poudreuses... |Est-on stupide au fond ! Passer des nuit à creuser un rôle, pétrir entre ses doigs ce manuscrit qu'il faut animer, s'époumonner ensuite pour secouer Pattention de gens qui, le soir d'nriQ première, vous écoutent à peine si vous ne leur chantez pas un air d'opérette; avoir la toquade de régénérer par l'art et par le beau des êtres qui se moquent de tout ç^ comme d'une guigne ! C'est passablement naïf, ma parole d'honneur, et faudra que je prenne un thème nouveau pour mes leçons. Auteurs et comédiens y gagneront. Je leur dirai : « Ne parlez pas à ce bon public des premières, à ce charmant tout Paris qui est, sauf exception confirmant la règle, comme le dessous du panier de la grande ville se mettant en montre -*- et parfois en vente — à toutes les pièces nouvelles; ne lui parlez pas, imbéciles que vous êtes, de l'honneur, cette rengaine, du devoir, cet embêtement, de la vertu, cette duègne à la retraite; ne lui parlez ni de maternité, ni de famille, on vous prendrait pour un serin; ni de foyer paternel, ni de souvenirs, on vous accuserait de raser les gens; ni de patrie, on crierait à ï empêcheur de danser en rond ; m de rien de ce qui est fait de grands mots, parce que les fières paroles engendrent les actes virils et les grandes choses. Tout ça, s'est fini, c'est usé. On ne la fait plus; on la connaît. Bon pour la foule; on ne donne plus dans ces godants. A d'autres!... » Quelquefois pourtant, — c'est comique ! — le tout Paris applaudit à ces mots-là, il j' va de sa larme de confiance, comme quelqu'un qui éprouverait de l'émotion à entendre, sans savoir l'italien, chanter Rigoletto, L'air lui suffit, mais il ne comprend pas la langue. Et ces applaudissements donnés à l'honnêteté, c'est l'exception. Il ne faut pas la faire au prêche. Pas de pasteurs! ça jette un froid. Ce qui est bon, ce qui est sain, ce qui est à la mode, ce qui donne le succès, et ce qui, ma foij peut conduire

à la fortune et la gloire, c'est la chanson de la Taupe et du Crapaud; c'est

Et ding! ding ! don !

La panthère des Batignolles !

Et ding ! ding ! don !

Le léopard du Panthéon !

c'est la parodie, le sautillement, la blague, la scie d'atelier transportée au théâtre, le café-concert implanté sur lascène, la gaudriole de cabinets particuliers s'appelant url art. C'est le théâtre devenu comme l'apéritif de l'orgie et l'antichambre du mauvais lieu. Ah ! la triple buse que j'étais de vouloir lancer le Quil mourût! quand je pouvais (j'avais de la voix alors) faire courir tout Paris avec la romance de V Anguille et du Homard,

Et, redressant son buste et restant assis sur le canapé, Thibouville, de sa voix cassée, chantait, en la mimant avec les déhanchements cocasses des turlupins d'alcazars, une de ces folies que tout un peuple répète parfois comme la chanson officielle d'une saison :

Un beau soir à Tivoli,

Tout en dansant un. quadrille.

Un homard, riche et poli.

Rencontre une jeune anguille-,

Alors, d'un air triomphant : *

— D'où venez-vous donc, ma chère <

— Moi ? dit la joyeuse enfant, Je viens de la mer polaire.

Mer polaire, Popopolaire !

Avec quel chic et quel art Se déhanchait ce homard !

Mais des deux la plus gentille, Pif! paf! pouf! c'était l'anguille!

— Savez-vous que ce n'est pas gai ce que vous chantez et racontez là, Thibouville? dit Angèle.

— C'est peut-être triste, dit-il ; dans une pièce, c'est

une tirade qu'on couperait parce qu'elle ferait longueur, mais c'est exact comme la vérité, ma fille 1 Je ne suis qu'un pauvre diable, mais j'assiste, non sans crève-cœur, à l'écroulement d'un tas de choses... Tiens, il y a un mot vrai dans Hamiet, un mot actuel : a Le monde est hors de ses gonds! » C'est absolu, ça ! Où vat-on ? Où en est-on de ce besoin qu'on a de la fiction et du rêve ? Où en est le beau monté sur les planches I Hélas! quand on reprend une vieille pièce d'autrefois et qu'on compare la distribution avec celle du passé, on se dit : N-i-ni, c'est fini 1

— Il n'y a peut-être plus d'artistes, parce qu'il n'y a plus de connaisseurs; vous le disiez tout à Pheure...

— C'est vrai. Et pourtant, après tout, il y aurait toujours des artistes s'il y avait des femmes et des hommes ayant du cœur.

— Avec ça que Taccueil du public est si engageant pour ceux qui essayent, dit Angèle; regarde-le ce soir.

— Eh bien I on se rebiffe. Battu aujourd'hui, on est battant demain. Est-ce que tu te découragerais pour un four, si tu avais vraiment le sacré chien? Mais vois donc Desclée, inconnue, méconnue, quittant le Gymnase obscurément, en petite fille qui ne fera jamais rien, et pleurant, et rageant, pauvre femme; puis cabotinant un peu partout à l'étranger, en Italie, au diable, trouvant du talent en chemin comme on ramasserait une émeraude perdue, étant parisienne jusqu'aux ongles pour des Turinois ou des Mantouans, et vous faisant pleurer avec un nasillement de mirliton, et revenant à Paris pour ïépater, le charmer, le dompter et lui donner l'émotion de son avènement et les larmes de sa disparition. Eh bien ! où avait-elle trouvé la larme, le mot juste, le geste vrai?... En route? Allons donc ! Chez ellel en elle! Là I là ! là I là!

Et Thibouville touchait le côté gauche d'Angèle en lui disant :

LA COMÉDIENNE. SSj

— Tu n'as donc pas de cœur, à la fin des fins ? Elle le regarda d'un air bizarre, et, le tutoyant à son

tour :

— Crois-tu? dit-elle, avec un accent qui surprit et fit légèrement frissonner le professeur de déclamation.

Il allait parler lorsqu'on frappa à la porte de la loge.

— Qui est là ? demanda l'actrice.

— Moi!

Elle reconnut la voix de Reynière, se sentit devenir livide sous son rouge et dit à Thibouville :

— Laissez-moi !

Puis, brusquement, elle alla ouvrir.

L'amiral entra, un peu pâle, tenant son chapeau à la main. Il rendit, de la tête, à Thibouville le salut que lui donna celui-ci, et, lorsqu'il fut seul avec Angèle, il lui dit :

— Vous voyez que j'avais hâte de savoir...

Elle l'interrompit d'un ton bref.

— Eh bien, mon cher amiral, je vous demande pardon de vous avoir fait venir ici ce soir. Je croyais être en train. Ma petite chute (oh! c'est une chute!) m'a glacée... D'ailleurs, j'aurais dû songer à une chose, c'est que ce n'est pas entre deux entrées que je puis vous faire certaine confidence...

Elle s'arrêta.

Malgré ses joues couvertes de fard, ses yeux estompés de noir, ses lèvres peintes, Reynière, à travers cette sorte de masque de l'actrice, entrevit un visage attristé et inquiet de femme.

— C'est trop grave, acheva-t-elle avec un accent acéré, terrible, qui donna plus d'étrangeté à ce visage maquillé et pourtant sincèrement ému.

— De quoi s'agît-il donc? demanda le comte.

— Vous verrez I

— Et vous ne pouvez, dès maintenant...

— Non! fit-elle. Je sais que j'ai du temps devant

moi. (Elle avait pris ses informations; l'heure du duel n'était pas encore fixée.) Oui, j'ai le temps. Et puis, vous savez, pour nous, cabotines, le public avant tout. Un maître sot, ce public! S'il ne siffle pas tout à l'heure, c'est qu'il voudra se montrer poli ; mais il est visible que je Tennuie et je le vois bâiller. Il paraît que je n'ai pas ce qu'il faut pour lui plaire» Tant pis ! Toujours est-il que je ne chercherai pas à le séduire longtemps. Mon parti est pris.

— Quel parti?

— A demain, dit Angèle. Vous verrez. Entendez donc ce drelin, drelin, c'est la cloche du régisseur! En scène, cabotine! Etes-vous dans la salle?

— Non.

— Eh bien I faites-moi le plaisir d'y aller, amiral. Ce soir, vous jugerez Tactrice, et demain vous jugerez la femme!

— A demain ! dit-elle encore en saluant Reynière et en quittant précipitamment sa loge après avoir jeté une mantille sur ses épaules.

L'amiral sortit des coulisses, entra dans la salle et écouta un moment la pièce. Angèle Ferrand lui parut, comme comédienne, nerveuse, hésitante, troublée. On ricanait un peu en l'écoutant.

Le comte, peu habitué aux choses du théâtre, comprenait cependant qu'il y avait, chez cette femme, une préoccupation violente qui l'arrachait elle-même à son rôle, au théâtre. Le regard même était ailleurs, comme on dit. Et Reynière éprouvait une émotion dont il n'était pas maître en se demandant si la confidence que lui promettait Angèle était pour quelque chose dans l'état d'esprit et de nerfs de la comédienne.

Il dormit peu, attendant le jour avec impatience.

Le lendemain, un peu avant midi, il se faisait conduire rue Prony, au petit hôtel de M"^ Ferrand.

L'amiral, en venant chez cette femme, semblait

LA COMÉDIENNE. 33g

poussé comme par ces forces irrésistibles qu'on subit dans certains rêves, et, une fois^ entré dans les appartements, en respirant cette odeur pénétrante qui se dégageait des meubles et des tentures, comme si une atmosphère capiteuse eût plané sur les choses, il éprouvait un certain malaise, se demandant quel lien ignoré pouvait le rattacher, lui, à Angèle Ferrand.

Une femme de chambre qui, en entendant le nom de l'amiral, venait de sourire et à la fois de saluer respectueusement, avait introduit Reynière dans un petit salon-boudoir aux panneaux tendus de satin fond gris argent semé de roses, les portières et rideaux des fenêtres de même étoffe, tombant avec de grands plis cassés et brillants. Des sièges très-bas, de iormes différentes et bizarres, recouverts de soies anciennes et brodées, le plafond tendu comme les murs, le tapis aux touffes de roses, tout était d'un goût exquis, décelant la femme dont l'œil exercé ne souffrirait aucune fausse note. Sur des consoles Louis XVI, en bois sculpté et doré, à frise de rinceaux à jour, enguirlandés de fleurs, de Jolis guéridons en vieux Sèvres et en Saxe montraient leurs amours potelés et roses, dignes de Boucher. Des terres cuites de Clodion et de Houdon mettaient leur note colorée à côté des bronzes verts de Barye ou de Mène. Sur la cheminée, entre deux candélabres Louis XVI, un^ pendule en bronze ciselé, à fronton soutenu par des consoles à volutes et surmonté d'un vase, reposait sur un socle en marbre blanc, ornée d'une frise de feuilles d'acanthe. Sur la glace du foyer, à cariatides se terminant en gaines, des figures d^amours souriant dans des guirlandes de myrte. Un lustre exquis de forme pendait avec ses cristaux scintillants, semblable à des appliques posées sur les tentures. Reynière regardait machinalement l'écran en bois sculpté et doré dont la feuille, en vieux Beauvais, représentait le Verrou fripon de Fragonard.

Mais ce qui frappait surtout dans cette pièce, remplie d'un fouillis d'objets qui tous avaient une rare valeur artistique, c'était la profusion même de ces émaux cloisonnés d'un bleu turquoise, des cachepots craquelés de Chine, des groupes de bronze, des porcelaines de Saxe ou des faïences de Trévise, les figurines en ivoire, les laques du Japon; les brûle-parfums en bronze japonais, les éventails à monture de nacre avec aquarelles de maîtres, des coffrets d'écaillé, d'ivoire, de malachite ou de galuchat, avec incrustation de porcelaine de Capo di Monte, des boîtes à gants en émail de Chine, des cabinets en laque, des corbeilles rocaille, tout un délicieux assemblage de curiosités et de petites merveilles ; puis, au-dessous de quelques tableaux de prix, d'un Vollon représentant un Loup de velours^ un bouquet de violettes et un éventail, — reliques et souvenir d'une nuit de bal masqué, — des toiles parfaitement authentiques : un Téniers, un; Pierre de Hoogh, un Karel Dujardin, des flamands, dont Angèle aimait la précision exquise, un petit secrétaire italien avec casiers à portes et tiroirs en bois noir plaqué d'ivoire à figures, rinceaux et ornements, montrait, ouvert devant un pouff en bois doré garni de satin broché de fleurs, un encrier de Saxe, un couteau à papier en malachite, des porte-plumes en émail vert et, à côté d'une coupe en onyx, un bougeoir de cuivre sculpté portait une bougie rose à demi consumée.

Des plantes exotiques, aux grandes feuilles d'un ton sombre, jetaient dans ce milieu luxueux une note de serre chaude qui ajoutait à la séduction bizarre de ce boudoir oîi tout attirait et charmait.

L'amiral n'avait pas eu encore le temps d'arrêter ses regards sur chacun de ces objets qu'une des portières de satin se soulevait avec un léger bruit de soie froissée, et qu'Angèle Ferrand apparaissait sur le seuil du boudoir, son visage contracté se détachant en blanc

sur le fond gris des tentures, dans Tencadrement des larges feuilles de deux palmiers verts.

Avant même d'avoir analysé l'expression de cette figure, si peu semblable à celle qu'il avait vue la veille, M . de Reynière devina qu'Angèle Ferrand ne l'avait point trompé, et qu'il s'agissait d'une chose absolument grave.

Angèle s'avança vers lui, automatiquement en quelque sorte, droite et froide comme une statue. Son corps, d'une souplesse si charmante, presque féline d'ordinaire, se roidissait, enveloppé d'une robe de chambre en faille bleu de ciel ouverte sur un devant de soie blanche garni de Valenciennes, et ses bras, demi-nus, sortaient de larges manches dont les flots de dentelles tombaient sur sa peau exangue, delà pâleur d'un marbre.

Elle regarda l'amiral d'un air un peu égaré et, au fond des yeux bleus de cette femme, Reynière aperçut quelque chose de cette fixité brûlante qui l'avait frappé dans les prunelles de certains fous.

Angèle Ferrand était évidemment en proie à une surexcitation terrible, à une agitation contenue qui se trahissait par la fièvre de ce regard.

Comme elle ne parlait pas, l'amiral demanda, pour rompre un silence qui lui était pénible à lui-même, si la représentation de la veille s'était bien terminée.

— Très-bien, dit-elle sèchement. On m'a sifflée.

Il fit un geste ; elle haussa les épaules comme pour dire : « Que m'importe ? » et elle s'avança lentement vers le petit bureau italien dont elle ouvrit un tiroir qu'elle repoussa bientôt, voulant d'abord parler à Reynière et lui expliquer ce qu'elle allait faire.

— Monsieur le comte, dit-elle d'une voix brève et sèche, avant toute chose, sachez bien que vous n'avez pas affaire ici à une femme ordinaire. Si je vous parle comme je vais vous parler tout à l'heure, je n'obéis pas à une colère sans raison, et je ne fais point un

coup de tête, non! J'ai bien calculé à quoi je m'expose, et je sais où je vais! Je le sais! On vous a raconté bien des traits insensés de femmes de théâtre. II y a Mathilde Tellier qui, un beau jour, se rase les cheveux, entre dans un couvent et se fait carmélite ! Il y a Jeanne Rivière qui s'empoisonne à chaque amant qui la quitte, et qui finira bien par en mourir... à la longue! Il y a Sarah Richard qui couche à côté de son cercueil capitonné de satin, jette dedans toutes les lettres d'amour qu'on lui adresse, et qui veut dormir, un jour, du dernier sommeil, sur ce funèbre lit, fait de larmes et de soupirs ! Fantaisie de grande artiste I Eh bien I moi, comme ces femmes, j'ai ma volonté et mon caprice !

Elle se retourna, l'amiral écoutant, froid et inquiet. Et, ouvrant, tout à fait, cette fois, le tiroir incrusté d'ivoire, elle en tira un petit poignard à manche d'argent, un bijou de Froment Meurice, dont la lame aiguë et fine s'enfonçait dans une gaîne triangulaire, et avec cette arme élégante d'une coquetterie sinistre, elle prit une lettre à son chiffre, un papier qu'elle tendit à Reynière en lui disant :

— Lisez!

Cela n'était pas dit sur le ton d'une prière, mais d'un ordre.

L'amiral prit ce papier, le lut, regarda Angèle avec une inquiétude profonde, relut encore les trois lignes qu'avait tracées la main de la comédienne et demanda:

— Qu'est-ce que cela signifie ?

— Cela signifie, répondit Angèle, que, dès la minute présente, vous avez ma vie entre vos mains, et que tout à r heure vous en disposerez comme il vous plaira.

Et, froidement, résolument, elle posa sur une table, ^ à portée de la main de Reynière, le petit poignard qu'elle tenait, par la pointe du fourreau, au bout de ses doigts.

Puis, le comte se demandant si réellement cette femme n'avait point perdu la raison, ellelut, en scandant chaque mot avec une volontaire ironie, les lignes écrites par elle sur le papier que Reynière venait de lui rendre :

« Je déclare que c'est de par ma volonté, lasse de « tout, lasse de vivre, que je me suis donné la mort.

a ANGÈLE- JEANNE FERRAND. »

Quand elle eut achevé, elle plaça soigneusement le papier sur sa cheminée, posa dessus, pour le maintenir là, un brûle-parfum de bronze du Japon, et dit, de sa voix nette, en passant pour rejeter ses cheveux en arrière ses deux mains sur son front :

— Asseyez-vous, monsieur le comte, vous allez voir maintenant si vous avez affaire à une folle!

Il y avait à la fois dans les gestes et dans les paroles de la jeune femme une telle exaltation volontairement domptée et une résolution si ferme que le marin sentait et devinait pourtant un affreux drame dans cet étrange caprice.

Il s'assit sur un fauteuil assez bas, tandis que la comédienne, debout, ses deux bras blancs croisés sur sa poitrine — telle que, la veille, devant Monteclair, — le regardait, avec l'expression d'un condamné résolu au supplice ou d'un martyr qui a soif de mourir.

— Savez-vous, — dit-elle en mêlant tantôt le langage débraillé des coulisses à une sorte de lamento d'une poésie tragique, où toutes ses lectures, toutes ses rêve*ries, tous ses souvenirs de théâtre lui revenaient par lambeaux, — savez-vous à quoi peut vous pousser une passion qui saigne, un amour qu'on bafoue, un dévouement qu'on repousse? Tiens, parbleu; oui, vous le savez, puisque vous avez tué une femme pour cal

Reynîère devint blême, se leva brusquement, et son œil glauque, soudain traversé d'éclairs, foudroya Angèle qui soutint sans bouger le coup de tonnerre et continua :

— La loi vous permettait de tuer. Mais l'amour a ses lois aussi et ses fureurs. Tu me frappes, je me venge! Une femme qui a cru être aimée pour toujours et qui, tombée et flétrie, a espéré trouver dans un homme d'honneur, qui la relève à ses propres yeux et aux yeux des autres, le rachat de tout son passé et le bonheur de toute sa vie, croyez-vous que le jour où elle serait rejetée dans la fange, abandonnée et condamnée à Texistence de hasards qu'elle croyait avoir quittée, elle n'a pas le droit, elle aussi, de combattre et de se défendre? Loi de nature, qui vaut bien la loi écrite, je pense. Est-ce qu'on raisonne d'ailleurs? On devient fou, on ne sait plus où est le juste et l'injuste; on ne sait qu'une chose : il y a une trahison à punir, il y a quelqu'un à frapper... Et l'on frappe. On frappe au hasard, en aveugle, en coupable... La première arme rencontrée, on la saisit; le premier conseil donné, on le suit... Et plus tard, — et non des années après, mais le lendemain même de la vengeance, oui, dès le lendemain, — quand on songe à cette heure de fièvre, tout à coup tombée et à cette crise de folie et de douleur, on s'aperçoit qu'elles avaient un nom et qu'elles s'appelaient le crime I ^

— Le crime !... répéta Angèle d'un ton farouche et, instinctivement, Jean de Reynière sentit un frisson glacé lui courir sur l'épiderme.

• — Ce que je vous raconte là, reprit la comédienne, c'est mon histoire. On se confesse à des prêtres pour en avoir l'absolution. Eh bien, quoi !... Je me confesse à vous pour recevoir mon châtiment !

— Le châtiment ! Que voulez- vous dire ?

Angèle demeura quelques secondes sans répondre,

— des secondes plus lentes que des heures, — puis, avec un geste de défi et de résolution :

— Je dis, fit-elle, que je suis une misérable et que j'étouffe là, depuis deux ans, — elle se pressait la poitrine avec force de ses bras serrés, — un secret qui me tue, un vil et infâme secret, quelque chose de hideux et de bas... Je dis que je veux mourir de votre main. Oui, mourir là... mourir punie... Je dis qu'un jour, une lettre anonyme, une lettre lâche a causé la mort d'une femme, et que, cette lettre, si ce n'est pas moi qui l'avais écrite, c'est moi qui avais voulu et demandé qu'on l'envoyât.

— La lettre ? Quelle lettre ? balbutia l'amiral après un grand cri plein d'épouvante.

Il s'avança vers Angèle qui se roidit, plus terrible encore dans sa pose immobile, et, lèvres contre lèvres, les yeux dans les yeux, ses mains cherchant instinctivement les mains d' Angèle, il lui dit tout bas, d'une voix pareille à un soupir, mais chargée du souffle de la plus terrible des colères :

— Est-ce de la lettre que j'ai reçue, un jour, que vous voulez parler, madame ?

— C'est de cette lettre-là, répondit fermement Angèle, la gorge sèche, la voix rauque.

Elle sentit alors les doigts de l'amiral s'enfoncer dans sa peau, dans ses bras blancs, et, torturée comme par les serres d'un étau, elle ne laissa point traverser par un seul mouvement de douleur son impassible visage.

Elle dit lentement et résolument :

— Tuez-moi !

Le premier mouvement du malheureux avait été de se précipiter vers cette femme pour lui arracher la vérité, comme si elle eût voulu nier, quand, au contraire par une explosion de remords et de fureur, elle éprouvait, à tout avouer, une sorte de joie éperdument si-

nistre. Le second fat de reculer, comme effrayé de sa propre colère, car ses mains venaient de remonter, crispées, les ongles en avant, jusqu'au cou de la comédienne , comme si elles eussent voulu Tétranglèr. C'était une rage froide, implacable. Mais l'amiral se vit, s'aperçut lui-même dans la glace placée derrière Angèle, et son propre regard étincelant dans son blême visage, lui fit peur : il recula.

Une atroce douleur lui traversait en même temps la poitrine, et, d'un mouvement machinal, sa main droite chercha sous son vêtement la place de son cœur qui l'étouffait comme horriblement gonflé.

Angèle avait vu l'éclair de meurtre traverser les yeux de cet homme et elle n'avait répondu qu'en redressant son cou, en l'offrant à la pression de ces doigts dont elle sentait déjà l'atteinte nerveuse.

— Monsieur le comte, dit-elle avec sa froideur résolue, lorsque Reynière eut reculé, je vous ai, en signant ces deux lignes, donné droit de vie et de mort sur moi. Mais il'est du moins un être qui doit subir aussi la peine de ses actes, et celui-là, c'est pour avoir le droit de le démasquer et de le dénoncer que je sacrifie ma vie!

Et, hardiment, impérativement, elle ajouta :

— Écoutez-moi !

Jean de Reynière regardait la comédienne avec ses yeux bleus agrandis, et comme s'il ne comprenait pas :

.— - J'aimais Salviac, je vous l'ai dit, lit-elle. C'est pour me venger de lui que j'ai — misérable fille ! — frappé des innocents... Vous... Elle!... Mais j'étais insensée de fureur, capable à la fois et inconsciente d'un crime ! Seule, je me serais peut-être débattue, impuissante, dans mon désespoir, j'aurais pleuré comme j'avais pleuré déjà, car la vie m'avait imposé plus d'une épreuve avant celle-là... Mais il a fallu qu'un homme se trouvât là, tout exprès, comme à Theure dite, pour me souffler la pensée la plus atroce... et pour me donner

le moyen de l'accomplir! Ah ! je ne mérite ni pardon, ni pitié, puiisqu'après l'avoir écouté, lui, je l'ai poussé à mon tour, et je me suis donnée à lui pour vaincre ses hésitations dernières... Mais enfin, sans lui !... Ah ! sans lui, je n'aurais pas sur la poitrine ce poids atroce... Oui, il y a eu un conseiller... il y a eu un misérable qui, me voyant affolée, prête à tout, cherchant un moyen de me venger de celui qui me délaissait pour... pour une autre... m'a indiqué, m'a donné le moyen de frapper... Eh bien I celui-là — voilà ce que je voulais vous dire, et pour vous dire cela, je vous répète que je vous livre ma vie à moi, — celui-là, c'est à la justice qu'il appartient. C'est le dernier des hommes ! Il tuerait demain M. de Salviac, qui m'a défendue, oui, moi, moi, malheureuse 1 et qui m'a défendue contre lui I

— C'est donc Monteclair ? dit l'amiral avec un cri de fureur, oîi il sembla à Angèle Ferrand qu'il y avait comme des éclats d'une joie douloureuse.

L'amiral éprouvait, en effet, d'instinct, un sentiment de déchirement, mais de soulagement, à voir que, désarmé devant une femme, fût-elle criminelle et vile, il allait pouvoir trouver, du moins, à portée de sa main, une face et une poitrine d'homme.

— Oui, dit Angèle, c'est Monteclair qui a fait de ma colère une infamie et de ma douleur un crime. L'amour que j'avais pour Salviac, ah I cet amour était profond et vrai I . . . J 'aimais cet homme, je vous le répète, nïais je tiens à ce que vous sachiez pourquoi cette infamie est sans excuse. Je ne demande pas de pitié! Je l'aimais, moins pour lui-même peut-être que pour tout ce qu'il me représentait d'honnêteté et de droiture dans la vie. Alors, quoi ! Que faire lorsque j'apprends, je vous l'ai dit, qu'il me trompe... Moi... Avec qui?... "

Angèle s'arrêta ; elle se laissa glisser lentement, courbée et suppliante devant Tamiral, plus livide

qu'un cadavre ; elle s'agenouilla devant lui , les mains jointes, les yeux égarés, et d'une voix qui tremblait :

— Ce nom, je ne le prononcerai pas, monsieur, ditelle avec une sorte d'efifroi...

Et comme l'amiral faisait un geste :

— Ah 1 pardon ! Cent fois, mille fois pardon, de renouveler toutes vos douleurs I Mais il le faut. Je m'accuse, c'est ma joie de m'accuser. Et jugée par vous, ah ! j'aurai, du moins, expié à mes propres yeux.

— Parlez, je veux tout savoir, interrompit l'amiral, d'une voix pareille à un sanglot. Mais tout, — vous entendez, tout!... ajouta-t-il d'un ton brusque et effrayant.

Et resté debout, les paupières baissées, comme si son regard eût cherché quelqu'un au delà de cette chambre, impassible, sa main droite prenant à poignée sa poitrine déchirée, il écouta ce que laissait tomber, avec des sanglots, des larmes, des cris, des mouvements de mains tordues, de front frappé, déjoues essuyées et déchirées à la fois avec les ongles, Angèle Ferrand, plus émouvante et plus terrible que jamais comédienne n'ait été.

— Celle que je ne nommerai pas... Celle pour qui, — pardonnez-moi 1 — j'ai prié, oui, prié, agenouillée sur sa tombe... la martyre, disait-elle...

EtReynière répétait tout bas :

— Blanche I Blanche !

— ... La martyre... Monteclair l'avait rencontrée... je ne sais où... dans le monde... Un ambitieux, ce Monteclair!... Elle portait un grand nom... et il avait de grands espoirs... Il osa... je le sais, il me l'a dit... il lui parla d'amour... Chassé, éconduit par elle avec mépris, il gardait dans le cœur ce fielxles êtres mauvais qui ne pardonnent pas... Il paraît aussi qu'il me trouvait à son goût... Tout cela en même temps... Il faut

plusieurs amours à ces existences sans but... Moi je le haïssais... Oui, vraiment... La première fois que je Ta vais vu, je m'étais dit d'instinct : — « Celui-là aura une influence fatale sur ta vie si tu ne le tiens pas à distance ! » Superstition, faiblesse, ce que vous voudrez. Il m'avait fait la cour. Je lui avais répondu en riant. D'ailleurs, je l'aimais lui,,. Lui.,, qui allait me quitter... Lui qui... Et naturellement ce fut Monteclair qui m'apprit cela. Monteclair était à l'affût, poursuivant ce double but : se faire aimer ou agréer par moi, par moi qu'il aimait d'autant plus que je lui faisais sentir qu'il m'était plus indifférent, et se venger de Salviac et se venger d'^//e.

Un mouvement convulsif agita Reynière, toujours droit, les paupières closes.

— J'avais eu bien des crève-cœur dans la vie... J'avais, un jour, mis au cimetière toutes mes espérances heureuses... Je croyais n'avoir plus une larme à verser, plus une souffrance à éprouver... Ah I bien oui ! L'abandon du marquis me frappait en pleine poitrine... J'étais folle d'amour-propre blessé, de ragé, de douleur aussi... Et ce misérable était là, guettant l'occasion, patient et furieux à la fois... Il me montra ce but effrayant et qui me tenta, misérable que j'étais, et qui amena . sur mes lèvres un grand rire de joie folle, de joie cruelle... Je l'entends encore ce rire nerveux et qui me fit peur à moi-même !... Une lettre anonyme I Une dénonciation!... Le secret de l'épouse livré à l'époux 1 Que c'était bon cela, que c'était simple, que c'était sûr I — Que c'était lâche ! — Ah ! je vous en supplie, écoutez-moi et pardonnez-moi, et tuez-moi. Mais c'est la vérité tout entière qu'il vous faut, et je vous la dirai... J'ai été infâme, mais je ne mens pas... Sur quoi pourrais-je vous jurer que je ne mens pas?... C'était donc deux êtres qu'on frappait. Elle et lui. Misérables! Nous ne songions pas même à vous 1 Le secret de Sal-

350 LA MAISON VUDE.

viac et... d'elle.,, comment Monteclair Tavait-il appris? Je n'en sais rien. Peut -être suivait-il du regard la comtesse pour la punir de son dédain, comme il m'épiait moi pour faire de moi sa maîtresse... Il fit de notre vengeance un marché... La lettre écrite, il la porterait, lui... Vous étiez absent de Paris... Il irait vous trouver où vous étiez... Vous ne le connaissiez pas... Le coup était sûr... Alors, la lettre fut faite... Ah ! toute ma vie pour effacer ce souvenir! Un lambeau de ma chair, tenez, pour chaque mot de cette lettre ! Ah I vile créature que je suis I Qu'est-ce qu'elle t'avait fait, cette femme ? Que m'aviez-vous fait, vous, mon Dieu ?...

Exaltée, éperdue, cherchant du regard le regard de Reynière, qu'elle ne rencontrait pas, belle de désespoir, affolée, la comédienne épelait, comme si elles eussent été là, visibles, les syllabes de l'affreuse lettre que Reynière avait tenue entre ses mains, avant le meurtre :

« .... Qiiitte:{ vos compagnons de chasse, revïsne:^ ce soir à Paris, et che:{ vous, sous votre toit.., »

— Alors, interrompit Reynière avec l'effrayante gravité d'un juge, cette lettre, c'est cet homme qui Va écrite ?

— Non... Mais c'est lui qui l'a dictée f..; Dans ma chambre; moi, insensée, lui, ricanant. Ah 1 Podieux souvenir î Mon écriture, ou la sienne, on pouvait, la reconnaître... Mais, j'avais là, chez moi, une amie, une Anglaise, disparue de Paris, retournée à Londres, Diana Pretty, sachant à peine le français, ignorant votre nom, ignorant tout, et à qui nous avions dit : <c II s'agit d'une plaisanterie... Ça vous amusera?» Et c'est elle, innocente, qui a écrit la lettre.

Et Reynière revoyait, tracée maintenant comme à Tencre rouge, cette écriture nette et grêle, écriture bizarre, qu'il eût reconnue entre mille.

— La lettre écrite — Diana Pretty riait beaucoup en l'écrivant — il hésita à la porter à Rambouillet. Après avoir conçu Tidée, il reculait devant l'exécution. Alors, comme il avait attisé ma colère contre Salviac» je lui rappelai, moi, sa rage contre... elle... Il y avait d'ailleurs un moyen plus sûr. Il m'aimait et me voulait. Je me suis vendue I Voilà ! — Et je traîne cet amour comme un boulet, et il y a du sang sur mon front, et je suis une créature infâme et je vous demande, comme une grâce, l'aumône d'un coup de ce poignard... là... voyez... tenez...

— Ah I les misérables I Le misérable lâche 1 s'écria l'amiral livide, et regardant la comédienne agenouillée, écrasée devant lui, et qui lui montrait pourtant, avec un regard avide, le poignard d'argent brillant sur la table.

— Et maintenant, dit Reynière, pourquoi m'avezvous dit cela?

— Moi ?... fit Angèle.

— Oui.

— Parce que demain Monteclair se bat avec Salviac, et que Salviac est un homme mort si Monteclair n'est pas arrêté d'ici là!

— Ah 1 fit Reynière, je comprends. Vous aimez toujours votre ancien amant et vous ne voulez pas que votre nouveau vous le tue !

— Je n'aime pas M. de Salviac, mais je le respecte. Il m'a tendu la main, à moi humiliée. Sa vie est de celles qui peuvent être utiles. Je ne veux pas, en effet, que Monteclair le tue, et voilà pourquoi je vous dénonce Monteclair. Il n'y a que vous qui ayez le droit de le faire arrêter, mais un homme qui a causé la mort d'une femme par une dénonciation anonyme a bien, j'imagine, des comptes à rendre à la justice. Punissez-le, châtiez-le, ce misérable; je vous le livre I

— Et vous? dit froidement le comte.

— Moi>

Elle se releva brusquement et haussa les épaules.

— Moi ? Je suis morte!,.. Ne vous inquiétez pas de moi. Tuée par vous ou tuée par moi, dans une heure, tout sera dit. *

Elle étendit la main vers le papier signé de son nom et placé sous le brûle-parfum.

— Ah ! mais, tuez-moi donc, vous I dit-elle avec un grand cri désespéré. Je serais peut-être assez lâche pour ne pas oser toute seule en finir I

Reynière, le cœur labouré comme avec la pointe de cette arme qui était là, ressemblait à une figure de cire plutôt qu'à un être humain. Ses yeux seuls vivaient.

Il chercha machinalement du regard son chapeau et fit un pas vers le fauteuil où il l'avait posé.

— Où allez-vous? s'écria Angèle effarée. Vous sortez?

— N'avez-vous pas tout dit? demanda l'amiral avec sa voix serrée dans sa gorge.

— J'ai tout dit. Tout. Excepté mes remords, mes larmes, la honte affreuse que j'ai de moi...

— Les larmes ne réveillent pas les morts^ répondit le comte.

Angèle ne comprenait plus rien à cet homme. Elle attendait'un coup de poignard, — la délivrance; elle recevait — chose plus cruelle — comme en plein visage, un regard chargé de mépris.

Et Reynière sortait I Où allait-il?

Elle répéta sa question.

— Où demeure M. Monteclair? demanda Reynière sans répondre.

— Pourquoi ?... Pourquoi me demandez-vous cela?

— Où demeure-t-il ?

— RueTaitbout, 55, depuis dix jours... Mais... Reynière soulevait déjà la portière du boudoir ; sa

main touchait le satin gris.

Sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, sans songer que cet homme pouvait, au moindre contact,

la repousser avec horreur, elle s'élança vers Tamiral :

— Allez- vous livrer Monteclair à ses juges? Reynière demeurait muet.

— Non, non, s'écriait-elle, je le vois, vous aller le provoquer I Ah ! malheureuse que je suis ! Au nom de tout ce que vous avez de plus sacré, n'y allez pas ! Des êtres pareils, on les frappe, on ne se mesure pas avec eux ! Il vous tuerait î

— Eh bien ? fit l'amiral froidement.

— La vie d'un homme comme vous jouée contre la sienne! Ahî monsieur le comte... non... non... jetez-le au tribunal, à la cour d'assises, au bagne, est-ce que je sais, moi ! Mais ne vous battez pas avec lui l Voyons.. . il vous reste bien une affection... une famille...

— Rien, dit l'amiral d'un ton effrayant, Angèle se tordait les mains.

— Alors vous voulez vous battre avec ce misérable? J'avais, après des heures de folie et d'insomnie, résolu de tout vous dire pour vous le livrer, pieds et poings liés. Et au lieu de le punir, vous voulez lui faire l'honneur d'un duel avec vous ? Eh bienî c'est moi qui empêcherai cette rencontre! J'irai trouver la police — je ne sais qui — et Je dirai : « Arrêtez cet homme! Ce Monteclair a armé le pistolet qui a tué une femme I Et je le sais bien, moi : — j'étais sa complice ! »

Elle avait dit cela d'un air résolu, avec un geste vulgaire et terrible, comme un assassin qui, avec bravade, avoue devant un tribunal.

Mais il y avait eu une telle résolution et un tel désespoir dans ce geste et cet air que Reynière, ému encore même après tant d'émotions, se sentit frissonner.

Ce qu'elle disait, Angèle Teût fait. Elle allait le faire! Elle se moquait de la vie comme d'un fétu de paille.

Il la regarda bien en face, elle tremblant devant ses yeux d'un bleu vert :

«— Vous ne ferez pas cela, dit-il, du ton implacable

d'un juge rendant une sentence; le secret de votre crime, vous le garderez aujourd'hui, vous le garderez demain comme vous l'avez gardé hier. Vous n'avertirez ni la police ni personne. La vie de ce Monteclair est à moi. J'en ferai ce que je voudrai, mais je vous défends, •— ah I je vous défends, vous m'entendez ! — de faire retentir encore une fois devant la justice le nom de celle que vous avez tuée !

Angèle tremblait, effrayante de terreur sous cette voix dont la sévérité glaciale et méprisante la frappait au cœur comme un solennel châtiment.

Terrifiée, elle regardait cet homme, qu'elle eût admiré jusqu'à devenir son esclave, à le servir, à lui vouer sa vie tout entière, obscurément, comme il eût voulu, — et, ce Reynière qu'elle avait déjà atteint dans son amour, elle le jetait elle-même de $a propre main, elle le poussait sous le fer d'un spadassin qui allait l'égorger.

Pour empêcher la mort de l'homme qui l'avait pro-* tégéç la veille, ^ sans qu*il l'aimât, sans qu'elle l'aimât, -^ elle jouait la vie de celui à qui elle pensait .tout bas, toujours!

Pour sauver Salyiac, elle sacrifiait Reynière.

Toutes ces idées se confondaient, affreusement pressées, dans pa tête. Elle cherchait le moyen d'empêcher le comte de franchir ce seuil, de courir rue Taitbout, de souffleter Monteclair.,.

Mais que lui dire ? De quel droit même lui parler maintenant? Il la méprisait tant qu'il ne daignait même pas la punir.

Tout à coup, elle se redressa avant de supplier, redevenant l'Angèle Ferrand étrange et superbe qu'elle était toujours, reprenant son masque de fierté, sa voix hardie, son regard sans pitié :

— J'aurais voulu et je voulais châtier Monteclair par l'arrêt d'un juge, dit-elle. J'aurais voulu mourir

en le sachant frappé. Soit, je vivrai, j'attendrai. Allez donc à ce misérable, vous qui êtes l'honneur, et faiteslui l'aumône d'une rencontre avec lui. Tant que mon cœur battra, tant qu'il y aura dans mes veines une goutte de sang, si vous mourez, je vous jure bien d'employer ma vie entière à vous venger, vous et... (elle baissa la voix involontairement) vous et elle sans que le nom de la morte soit prononcé. Et pour cette vengeance, je ne vous demande même pas votre pitié ou votre pardon I Voulez-vous que je vous dise? Votre mépris, c'est l'expiation la plus cruelle et la plus déchirante... Oui, fit-elle en arrêtant un geste du comte. Là-bas, à Vichy, attirée vers vous comme le meurtrier par le coin de terre où il a commis le meurtre, j'éprouvais déjà un frémissement douloureux à me dire que vous aviez souffert par moi... Je vous plaignais et m'accusais déjà... Je vous admirais et vous vénérais... Nous ne nous reverrons jamais, sans nul doute... Eh bien, je veux au moins vous dire que ma punition vivante c'est vous, c'est la haine qui va entrer dans votre cœur, quand je révais d'y voir la seule affection que, blasée et lassée, j'ambitionne aujourd'hui..^ Oui, je donnerais — je ne dis pas l'avenir (qu'est-ce que l'avenir ? le suicide, probablement) — mais tous mes souvenirs de joie, d'autant plus précieux qu'ils sont plus rares, pour qu'au lieu du mépris il y eût de la compassion dans vos yeux... Haïssez-moi, monsieur le comte, haïssezmoi bien \ Moi, je vous aime!

Elle avait jeté ces mots avec une telle force, si profonde, si ardente, si navrée et si fervente à la fois, que Reynière enveloppa d'un regard stupéfait cette femme, belle et blanche comme un marbre, qui laissait échapper cet aveu comme elle se fût frappée de l'arrrie qu'elle tenait tout à l'heure, car rien ne pouvait rendre la douleur qu'elle avait mise dans ces derniers mots.

— Je vous aime, dit-elle encore, et, sur le souvenir

des miens, je vous jure que jamais un autre amour n'entrera dans ce cœur ! Avant que le reste meure, c'est mort, ça, tenez! (Et elle se frappait la poitrine.) Jamais ça ne battra, jamais ce cœur n'aimera. C'est fini! C'est brisé! Les morceaux mêmes en seraient mauvais. Et si vous le tuez, le misérable, tout sera bien. Mais il y aura encore une autre morte : moi ! Adieu !...

Le comte entendit à peine ces derniers mots que la lèvre d'Angèle prononça pourtant avec force. Il avait déjà franchi le seuil du petit salon et la portière de satin gris était retombée sur lui. Horriblement pâle et les yeux comme couverts d'un voile, il traversait au hasard les pièces qui conduisaient au boudoir de la comédienne, et la femme de chambre qui l'aperçut, sortant, le guida sans dire un seul mot, effrayée du trouble de cet homme, par l'escalier jusqu'à la porte du petit hôtel donnant sur la rue Prony.

Reynière se Jeta dans la voiture qui l'attendait et se laissa littéralement tomber sur les coussins, comme écrasé par tout ce qu'il venait d'entendre.

Avant de rentrer chez lui, éprouvant instinctivement le besoin de se rendre compte de ses propres idées, des devoirs nouveaux ou des fatalités que la révélation d'Angèle apportait dans sa vie, il se fit conduire, au hasard, au Bois, songeant et se demandant ce qu'il allait faire.

Angèle, restée seule, était demeurée un moment les bras croisés devant le petit poignard, dans son attitude ordinaire, et regardant l'arme élégante et aiguë avec des yeux fixes.

A dire vrai; elle éprouvait l'impression d'une immense délivrance. Il lui semblait qu'elle avait arraché de son visage un masque qui l'étoufifait et qui tenait à la peau.

Elle respirait plus librement.

Et pourtant, très-sérieusement, elle contemplait l'arme ciselée en songeant à mourir.

On frappa tout à coup fà la porte, à cette porte par laquelle Jean de Reynière avait disparu.

Machinalement, la comédienne répondit :

— Entrez!

C'était la femme de chambre. Elle apportait une lettre sur un plateau.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda Angèle.

Une idée superstitieuse lui traversa aussitôt la cervelle.

— Si la première lettre que je rencontre dans ce billet est un o, se dit-elle, c'est que je dois en finir tout de suite. Si c'est un n, c'est qu'il faut attendre. Pile ou face, oui ou non. C'est la vie, ça ! Ça peut bien être aussi la mort!

Elle prit le billet et le décacheta sans trembler. C'était de Thibouville.

« Ne vous démonte^ pas, ma chère enfant, écrivait le a professeur, parce que Von vous a sifflée hier,,. » Elle s'interrompit, sourit ironiquement et murmura :

— Un N!,., Thibouville n'a pas su qu'il faisait métier de sauveteur en traçant cette lettre-là. Après tout, c'est partie remise !

Elle acheva le billet du professeur :

a On ne sifHe plus assez aujourd'hui. Le coup de <c sifHet, pour un artiste, c'est le coup d'éperon pour a le cheval de courses. Vous avez bronché hier. Qui a sait? Vous sauterez peut-être l'obstacle aujoura d'hui. Vrai de vrai! tout en étant au-dessous du a rôle, vous avez été au-dessus de vous-même. Un a ejffort, ma petite ! Allons donc ! Vous êtes assez énera gique pourtant! J'irai vous écouter ce soir, et peut- « être vous applaudir.

a Thibouville, a professeur de vérités, »

— Au foit, dit avec .un bizarre et profond sourire Angèle Ferrand en laissant glisser le long de sa jupe de faille le billet de Thibouville, c'est peut-être curieux, et c^est piquant de montrer au public une femme qui joue la comédie aujourd'hui en songeant à se tuer demain I — Je jouerai ce soir ! Ce sera drôle /

AFFAIRE d'honneur

Tandis que sa voiture remportait, — il ne saraît oiï, et ne s^en inquiétait guère, — Tamiral, au boutde toutes les réflexions disparates qui s*entre-choquaient dans son cerveau, entendait toujours retentir, en quelque sorte comme un refrain, ce nom et cette adresse ;

« — Monteclair, rue Taitbout, 55. »

On eût dit que c'était là le mot d'ordre que lui dictait la destinée. En sortant du boudoir d'Angèle Ferrand, Reynière ne songeait pas à autre chose qu'à aller cracher au visage du misérable. Puis, en route, des pensées nouvelles étaient venues l'assaillir en le torturant encore, mais sans le troubler.

Sa résolution était prise.

— J'aurais consenti à ce qu'on me coupât le bras gauche four tenir le misérable auteur de cette lettre anonyme à portée de mon bras droit. Je tiens deux coupables au lieu d'un : mais l'un de ces deux êtres est un homme. Je veux, si je puis, lui déchirer la poitrine et lui trouer le cœur î — Je veux me venger! Et venger Blanche î

Se venger ! Il ne songeait point à autre chose.

— Je vais souffleter ce bandit, je le force à se battre, je le tue...

L'amiral raisonnait comme tout homme sûr de son droit, qui met le destin du côté de la justice.

Mais, en supposant même que ce dénoûment arrivât, qu'après avoir puni la femme adultère, Reynière devînt le justicier du dénonciateur, qu'arrivait-il ? Une pensée inattendue vint le déchirer encore, (iue faisaitil? Il tuait l'homme qui menaçait la vie de Robert de Salviacl Salviac étant aimé de Valentine, il assurait le bonheur de Têtre qu'il devait haïr le plus, car c'était lui... En démasquant Monteclair, Angèle n'avait voulu que protéger Robert — par reconnaissance pour cette suprême pitié dont le marquis, à Saint-Germain, devant tous, au risque de se compromettre, avait fait preuve, — et, l'amiral ne voulant pas employer contre Monteclair les armes de la loi, c'était Reynière qu'elle forçait, sans le vouloir, à prendre la place de Salviac.

— Mais pourquoi prendre sa place? se disait tout à coup l'amiral. Ne pouvait-il attendre que la rencontre inévitable de Monteclair avec Salviac eût eu lieu? Le sort devant favoriser le spadassin, Reynière lui demanderait ensuite compte de la mort de Blanche.

Sans doute. Mais si le marquis tuait Monteclair? Cette pensée faisait bondir l'amiral comme un affamé à qui l'on arracherait sa proie. Quoi! ilcherchait l'être qui avait armé sa main, tué son bonheur, dirigé le canon d'un pistolet sur la poitrine de Blanche, et l'ayant trouvé, il renoncerait à la volupté de disposer de sa vie, de lui dire en face : « Vous êtes un lèche I » et de le tuer comme un chien. Car il le tuerait ; certainement, il le tuerait. Renoncer à cette volupté sinistre, c'était impossible. Salviac tuant Monteclair, c'était Salviac lui volant sa vengeance après son amour. Il voulait se battre avec Monteclair. Il se battrait avec lui. 11 le fallait. Et si Salviac trouvait le bonheur au

AFFAIRE DHONNtUR. 36 I

bout de Faventure, eh bîeni c'est que la destinée était pour le marquis. Mais ce que lui, Reynière, désirait, ce qu'il demandait, ce qu'il tenait, c'était Monteclair.

Il irait donc à Monteclair et il se battrait avec lui avant Salviac.

— : Rue Taitbout, 55! cria brusquement l'amiral à son cocher.

Et comme il se penchait à la portière pour jeter au cocher l'adresse de Monteclair, une voix, sortant d'un coupé, l'appela par son nom :

— I^eynière!... Jean!...

C'était M® Bernard Herblay, faisant un tour de Bois, et qui, la voiture de Reynière arrêtée, descendit de son coupé et dit :

— Je ne suis pas fâché de te rencontrer ! Eh ! qu'astu donc?

— Ce que j'ai? Je suis très-heureux. Je connais l'homme qui m'a apporté à Rambouillet et m'a fait remettre ch^z toi cette lettre./, la lettre, dit l'amiral sans plus préciser.

Et pourtant l'avocat comprit tout. Il devint à son tour très-pâle.

— Vraiment? dit-il,

— Je sais son nom 1 C'est Henry Monteclair !

— Ah! le vil personnage ! dit M*' Herblay. Eh bien! le hasard est grand et tu me rencontres juste à point. Monte avec moi !... Vous suivrez ma voiture, dit-il au cocher de l'amiral.

Reynière entra dans le coupé.

Sur «me petite planchette d'ébène, qui se baissait ou se levait à volonté, formant pupitre, l'avocat, habitué à étudier ses dossiers au trot de son cheval, avait posé une grosse serviette de cuir à son chiffre qu'il ouvrit vivement..

La serviette était gonflée de paperasses. Herblay y prit deux ou trois feuillets d'un papier à teinte jau-

nâtre et à grains très-gros qu'il tint un moment entre ses doigts.

— Qu'est-ce que tu vas faire à ce Monteclair? dit-il.

— Le provoquer et le tuer, dit Reynière.

— C'est impossible, mon cher ami !

— Pourquoi?

— On ne se bat pas avec certaines gens !

— On se bat toujours avec ceux qu'on hait !

— Mon cher Jean, fit M* Herblay, ce Monteclair se présente aux élections qui vont avoir lieu pour remplacer Rabasse... à Saini-Omer... Or, il courait d'assez méchants bruits sur ce candidat... Le docteur Herpin a demandé à notre comité des renseignements exacts, et Désorbiers m*a tout simplement procuré la biographie du personnage tracée par la plume experte de quelques agents de police. Tu sais que les greffiers écrivent parfois comme Tacite. Voici un échantillon du style des policiers. Lis !

— Que m'importe? dit Reynière, cela m'apprendrat-il que cet homme n'a pas causé la mort de Blanche ?

— Cela t'apprendra qu'on ne se mesure pas avec de telles espèces. Lis I

L'amiral prit avec une certaine hésitation les papiers que M* Herblay avait ouverts.

— Soit dit en passant, fit l'avocat, tu vas voir par ce simple et unique exemple la supériorité de la police politique sur la police de sûreté... au point de vue spécial de l'information. Voici tout ce que la sûreté avait pu recueillir sur le personnage.

Et il tendit un feuillet à Reynière, qui lut :

a Note fournie par le service de sûreté.

« Monteclair (Henry), né à Pithiviers, le 7 novem* bre i833, demeurant à Paris, 3o, rue de Douai.

« M. Henry Monteclair est le fils de M. Germain Monteclair, notaire à Pithiviers> et de M"® Anne-

AFFAIRE D*H0NNE0r. 363

Madeleine Potrel, d'Angoulême. Il est fort connu dans le monde des viveurs et des sportsmen; il est membre du Sporting-Club depuis longtemps. A dévoré la petite fortune de sa mère, puis celle qu'il tenait de son père. Quoique menant grand train, paraît "couvert de dettes. Je dois ces renseignements, — malheureusement trèsincomplets, je le reconnais, — à Tobligeance de mon collègue de l'attribution des jeux et des mœurs, M. Scelliez; mais ni les agents de mon collègue ni les miens ne sont en mesure de les compléter et j'ai dû m'adresser à l'officier de paix du cabinet qui tient à sa disposition des moyens d'information plus complets et m'a effectivement promis son concours, sauf l'approbation directe de M. le Préfet.

a V officier de paix chargé de la police de sûreté,

a V. T. GÉRARD. »

— Eh bien ? dit Reynière après avoir lu.

Et il remit le feuillet sur la serviette.

Bernard Herblay lui tendait maintenant une feuille de papier double d'une écriture malhabile et bizarre.

— Voici maintenant, dit-il, uiî petit portrait de candidat signé de la main d'un agent politique : Lebernier pinxit. Le peintre est plus expert ici. La police politique a des aperçus plus intimes, des renseignements plus certains. Il est même curieux de voir combien ses agissements, comme on dit aujourd'hui, sont plus adroitement conduits. Lis toujours I

— A quoi bon Y Je t'ai dit...

— Lis, je t'en prie.

Reynière jeta les yeux sur le rapport qui, en effet, était curieux.

a A M, V. T. Gérard, chef de la police de sûreté. « Mon cher collègue.

« Je m'empresse de vous transmettre les renseignements que vous m'avez demandés sur M. Henry Monteclair, fils de Monteclair, notaire à Pithiviers, et membre du Sporting-Club. Cet homme est arrivé à Paris tout jeune et, son droit achevé, s'est lancé, malgré son peu de fortune, dans le monde du sport. Il ne s'occupe que depuis quelque temps de politique. Sa candidature dans la Picardie a des chances de succès, grâce à l'appui que lui prêtent des amis dévoués. Il a emprunté l'argent nécessaire aux premiers frais électoraux. Les comités feront le reste. Ses opinions, qui ne sont pas trop déterminées, ne sont point subversives. Malgré cette camaraderie puissante, les gens sérieux du club le considèrent comme un garçon peu honorable. Il y a de la tare sur son nom. Il ne.paraît, du reste, plus au club, oîi il a été affiché pour dettes de jeu laissées en souffrance.

a Cet homme, qui mène en effet la vie large et facile, n'a d'autres ressources que celles du hasard. La succession de sa mère lui avait tout simplement permis de contracter des dettes assez considérables. Pourvu d'un conseil judiciaire du vivant de son père avec qui il était brouillé, M. Henry Montedair s'était vu, il y a quelques années, refuser tout crédit par ses amis et-ses fournisseurs habituels, et il a dû avoir recours pour vivre aux expédients les plus blâmables.

« On lui reproche notamment de. ne s'être rendu, de concert avec M. de Cra vanne, adjudicataire des chasses de Varville, que pour mieux exploiter ses associés. Non content de faire payer le total des frais qu'entraîne un établissement de cette nature, en se réservant le

AFFAIRE d'honneur. 365

logement, il spéculerait encore au détriment de ses associés sur les chevaux et les chiens que chaque année il ramène pour leur compte d'Angleterre et d'Ecosse. On lui reproche encore de gagner sur la nourriture de ces animaux.

a Au surplus, le bail de Varville cesse cette année, et actuellement M. Henry Monteclair se soutient au moyen de paris de courses qu'il excelle à combiner (on prétend qu'il s'est plus d'une fois entendu avec les jockeys pour qu'ils ne courussent qu'une course fictive) et du produit de bijoux et de chevaux achetés à terme et revendus comptant.

a II aurait été longtemps l'amant de la célèbre Jane Kelly et passe publiquement aujourd'hui pour un des tenants de la fille Angèle Ferrand, du Vaudeville. En ce moment même il soutient deux procès, l'un contre MM. Jack Benson et C°, joailliers à Londres, Tautre contre M. Nathan Salomon, marchand de chevaux à Paris, à propos des opérations ci-dessus relatées.

« En souhaitant que ces renseignements puissent vous servir, veuillez agréer, mon cher collègue, l'assurance de tous mes sentiments.

a L officier de paix du cabinet chargé du service politique^

a LEBERNIER. »

A ce'rapport était jointe une note de M. Gérard :

« Renseignements complémentaires à joindre au dossier H, Monteclair,

« S'adresser, au besoin, à M* Thorens, notaire à Paris, qui fut son conseil judiciaire. Les ressources ne suffisant plus pour avoir chasses, etc. M. Henry Monteclair s'adonnerait, dit-on, au sport nautique, et pour

courir le canotage, il vient d'acheter au constructeur Lévy un bateau appelé par lui r Audacieux,

a Le chef du service de la sûreté,

(l V. T. GÉRARD. »

— Eh bien I dit Bernard Herblay quand Tamiral eut fini, est-ce qu'on se bat avec Monteclair ?

— On se bat et on le tue, répondit Reynière.

. — Ces policiers n'ajoutent pas que Monteclair est le plus redoutable tireur. ..

— Tu vois bien, fit Reynière très-simplement, que tu me pousses, toi aussi, à me battre avec cet homme I

Herblay connaissaitj'inébranlable volonté de son ami. Il froissa les papiers pour les remettre dans sa serviette qu'il ferma avec humeur et dit :

— Ah ! quel est le maladroit qui t'a révélé le nom du misérable ?

— Une femme à qui je pardonnerais presque le crime qu'elle a commis pour la joie qu'elle me cause en me donnant le droit de punir !

Décidément, le parti de Reynière était irrévocablement pris.

— Au moins, dit l'avocat, choisis le pistolet. A l'épée, cet homme est formidable...

— Depuis que j'ai tué avec un pistolet, je me suis juré, dit Reynière, de ne plus toucher à une arme pareille. Je me battrai à l'épée.

— Mon pauvre Jean ! dit l'avocat.

— Tu crois qu'il me tuera? C'est possible. Je ne crois pas.

— Le pistolet...

— Jamais. Même pour me frapper, moi, je ne prendrais pas un pistolet. Au fait, dit-il, avec un sourire bizarre, et la fameuse prédiction de la paysanne du bourg de Batz? Victoire TranchartI Elle doit te ras-

AFFAIRE d'honneur. 307

surer sur le résultat de la rencontre ! Ce misérable ne me tuera pas, puisque j^ dois me tuer deux fois!

— Ah ! les prédictions ! les prédictions ! fit Bernard avec humeur.

— Le fait est que la sagesse consiste à n'y ajouter foi qu'à demi, dit Reynière. Pour me tuer d^ux fois, il faudrait m*être frappé une fois déjà! A moins, dit-il en changeant de ton, que Victoire Tranchart n'ait compté la mort de Blanche comme un suicide! C'est un peu cela, ajouta l'amiral douloureusement; c'est même tout à fait cela, mon pauvre ami. Frapper l'être qu'on chérit le plus au monde, c'est se frapper soi-même en pleine chair, au profond du cœur. On doit même moins souffrir quand on meurt que quand on tue. Et après tout, Bernard, voilà une explication comme une autre, n'est-ce pas? Il faut bien aider un peu les prophéties et les prophètes ! Sans cela, les uns passeraient pour charlatans, et les autres ne se réaliseraient jamais. Qu'en dis-tu?

Il y avait un tel accent navré dans ces derniers mots prononcés avec un sourire contraint; on sentait sous ces mots amers une telle souffrance, que M® Herblay n'osa rien répondre, essaya encore de dissuader le comte d'aucune explication avec un homme tel que Monteclair^ et le quitta^ assez inquiet des projets médités par Reynière, devant la porte du Ministère de la Marine, où Tamiral avait affaire, paraît-il.

L'amiral entra, en effet, par la grande porte de la rue Royale dans la cour du ministère et s'engagea en homme qui connaît les êtres dans les couloirs des bureaux. Quoique M. de Reynière ne fût pas un solliciteur d'habitude et qu'il ne fréquentât guère ni l'antichambre ni les salons du ministre, les huissiers cravatés de blanc et les garçons., au fait de tous les visages, le connaissaient bien et se levaient en s'inclinant devant lui comme devant une puissance. Il entra, en se

faisant annoncer, chez le secrétaire du ministre. Le secrétaire alla vers lui, souriant, prévenant, avec des saluts et des sourires d'une courtoisie nuancée de respect, et lui dit, en prenant sur son bureau, parmi d'autres papiers entassés, un pli cacheté de cire rouge:

— C'est cela que vous venez me demander sans doute, amiral? J'allais vous l'envoyer. L'avis conforme du Conseil de l'Ordre a été un peu retardé; mais le décret, envoyé par la Grande Chancellerie, est enfin signé à la Présidence. Je voulais être le premier à vous annoncer la bonne nouvelle, et j'allais, ce soir même et par ordonnance, vous faire tenir ce brevet au galop.

— Merci mille fois, répondit le comte en prenant le pli que lui tendait le secrétaire. Jamais croix n'aura été mieux donnée et placée sur un cœur plus brave et plus pur! Puis-je remercier moi-même le ministre?

— Le ministre a, tout à l'heure, été appelé à Versailles. Mais demain, dans l'après-midi, si vous voulez, amiral...

Reynière hocha la tête, sourit imperceptiblement d'un air bizarre à ce mot : Demain, remercia le secrétaire, et sortit. Dans un long corridor, garni de banquettes de velours, où des solliciteurs attendaient, leurs chapçaux sur le genou, le comte s'entendit appeler soudain par quelqu'un qui vint à lui, le saluant avec un respect cordial.

— Vous, Juigny?... dit l'amiral en le reconnaissant bien vite et en lui tendant la main aussitôt. Ah ! mon cher commandant, je suis enchanté de vous rencontrer! Qu'est-ce que vous faites ici? Je vous croyais en Chine.

— J'en viens, répondit l'autre, joli homme à la figure fine, tannée cependant par le vent de mer, le regard franc, la bouche spirituelle, les favoris grisonnants, le cou d'une couleur de brique, tout brûlé du

AFFAIRE d'honneur. 3 69

soleil dés pays tomdes, et la rosette rouge à son paletot noir.

— Et la Belliqueuse a eu bonne traversée ? demanda Reynière.

— Excellente!

— Eh bien, mon cher Juigny, le hasard a bien fait les choses, qui veut que vous soyez à terre au lieu de commander votre frégate. J'ai à réclamer de vous un service...

— De moi?

— De vous ou de tout autre compagnon d'armes que j'eusse rencontré ici. Je me battrai très -probablement demain. Voulez-vous me servir de témoin ?

— Comment, mon amiral! Un duel?

— Inévitable, résolu... Acceptez-vous d'être mon second?

— Je suis à vous de cœur et d'âme pour les petites choses et pour les grandes. Disposez de moi toujours, et toujours je vous remercierai !

— Eh bien ! à ce soir, mon cher Juigny, dit Reynière. Voici ma carte. Faites vos affaires. 11 s'agit sans doute du service. Ne laissez pas prendre votre tour. Allez! Je vous attendrai à six heures.

— Monsieur le commandant de Juigny, cria un huissier, appelant, comme s'il eût répondu à Reynière, l'officier que le secrétaire attendait.

— Vous voyez. Allez, allez, mon cher Juigny, et profondément merci. A ce soir, six heures !

Et tandis que le commandant de la Belliqueuse entrait chez le secrétaire, l'amiral descendait les marches du ministère en se disant :

— Ce brave Juigny! Un compagnon de Crimée, comme mon vieux Gauthier. J'ai failli avoir, je ne sais trop pourquoi, niaisement, une affaire avec lui en sortant de l'école. Qui m'eût dit qu'un jour il me servirait de témoin, et dans un duel contre un tel homme?

En remontant dans son coupé, quilattendait devant le ministère, Tamiral donna à son cocher l'adresse de Monteclair. En allant droit à ce misérable qui avait joué, du fond de l'ombre, un rôle si odieux dans sa vie, M. de Reynière ne redoutait qu'une chose : un éclat de colère, un emportement empêchant la vérité de sortir de ses lèvres, froidement méprisante, et d'aller frapper Monteclair à la joue. Ce n'était plus une femme que l'amiral allait trouver devant lui, et, comme il avait eu peur de se laisser aller à frapper de ses mains Angèle Ferrand, il se demandait s'il n'allait pas bondir sur ce lâche et lui labourer le visage à coups d'ongles. Et pendant que le coupé le rapprochait du logis de Monteclair : a Allons, se disait le comte, du calme, c'est la dernière épreuve! »

Il descendit de sa voiture avec une roideur voulue, se contraignant lui-même à marcher lentement. Le concierge ne put s'empêcher pourtant de remarquer la pâleur effrayante de cet homme et le tremblement de cette voix qui demandait si M. Monteclair était chez lui.

Monteclair venait justement de rentrer, laissant à la porte M. de Rongère, qui lui apportait des placards à corriger, des modèles d'affiche.

— La profession de foi, vous savez ! dit le concierge avec finesse. Est-ce que monsieur vient pour ça?

— Non, répondit le comte.

Il monta doucement l'escalier, jetant un regard machinal aux bandes du tapis posé sur les marches, et, arrivé à l'étage indiqué, il sonna, toussant* un peu sans le vouloir, comme si l'air eût manqué à sa gorge.

Un domestique vint ouvrir, et instinctivement, d*un coup d'œil rapide, examina l'amiral comtae si, dans tout nouveau venu, il eût flairé un importun ou un créancier.

La physionomie de M. de Reynière le rassura sans

AFFAIRE d'honneur. 87 1

doute, car, lorsque le comte demanda : « Monsieur Monteclair, » le valet répondit :

— Monsieur est visible.

— Dites-lui donc que c'est l'amiral de Reynièrequi veut lui parler !

A cette heure même, Robert de Salviac, seul dans son appartement de la place Vintimille, attendait ses témoins, qui devaient maintenant conférer avec ceux de Monteclair. Le marquis avait choisi, pour le représenter, deux amis intimes, M. de Sorel, l'attaché d'ambassade, et un officier de dragons, le capitaine Rodier. L'un et l'autre étaient tout dévoués à Salviac. Monteclair avait tout naturellement pris pour témoins Gauvain de Boispréaux et M. de Rongère. Ces messieurs se réunissaient cette après-midi même et discutaient les conditions du combat. Car il ne fallait point songer à arranger l'affaire. Ni Salviac ni Monteclair n'y eussent consenti.

Robert allait donc se battre I Et se battre pour une femme qu'il avait aimée, et qu'il n'aimait plus! Il lui semblait que c'était là comme une dette à payer de son passé se dressant tout à coup devant lui comme pour lui dire : « M'avais-tu oubliée? »

Il avait mis ses papiers en règle et se promenait de long en large dans l'atelier transformé en salon, ou machinalement il s'étendait sur Je divan et songeait.

Les murs tendus de vieilles tapisseries, le long divan couvert d'étoffe orientale ancienne, le lustre flamand, le cabinet Henri II, les armes, les panoplies, les livres, les peaux d'ours et de tigres jetées sur le tapis, les vieilles faïences accrochées aux murs, les bronzes, les cuivres et les grès entouraient d'un cadre luxueux cet homme qui allait peut-être mourir demain.

Tou5 les souvenirs d'autrefois se pressaient dans la tête du marquis. Il revoyait Blanche, il comptait toutes les folies commises, toutes les larmes versées, toutes

les fautes, et il se disait, une fois encore, niais plus tristement que jamais, que s'il avait à recommencer son existence, il la referait tout autre.

— Pourquoi ne connaît-on pas Tavenir?... Après cela, si on le connaissait, on en finirait peut-être plus tôt, ajoutait-il.

Il s'était levé et regardait, sur le vitrail gothique de sa fenêtre, un petit scarabée quelconque qui glissait le long delà vitre et s'acharnait pourtant à monter. Son esprit se fixa, en même temps que ses yeux, sur ce pauvre insecte noir, s'épuisant en efforts pour grimper au haut d'un mur nu et stérile. Les pattes s'agitaient; il cherchait sur le vitrail lisse un point d'appui qu'il trouvait avec peine ; il se hissait péniblement, s'efforçant de faire un pas après un autre, plein d'ardeur, plein d'espoir, sans doute, et il allait, il allait... Où allait-il?

— Là-haut, répondait Salvîactout bas, à ce plafond oîi rien de ce qui peut le faire vivre n'existe, où il sera seul, oti il aura faim, d'où il reviendra meurtri comme un soldat après un assaut infructueux.

Et le marquis songeait :

— Pauvre scarabée! Tu me représentes l'homme, dans ton voyage ardu, dans ton ascension pénible; l'homme au front plein de sueur, qui s'épuise en efforts, qui lutte à toute heure, à tout instant, souffre, gémit, travaille, et qui, arrivé au but, — s*il y arrive jamais, car dans sa route aussi le terrain est glissant et la chute facile, — • s'aperçoit avec désespoir qu'il n'a rien à ramasser dans cet eldorado qui lui semblait si beau lorsqu'il l'apercevait de loin, et qu'il lui faut revenir, le cœur brisé, à l'endroit quitté tout d'abord. Mirages! ah I mirages! Et comme elle est cruellement vraie, fatalement juste, cette triste fable des bâtons flottants! Encore si chaque déception ne nous emportait pas une parcelle de notre espérance!

AFFAIRE d'honneur. 373

— En vérité, concluait Salviac, je ne sais pas si je consentirais volontiers à revivre.

Le -scarabée était brusquement tombé à terre : — Voilà où il faut toujours en venir, dit le jeune homme.

Robert, calme devant la perspective du danger qu'il allait courir, ne se troublait vraiment que lorsque sa pensée Ten traînait malgré lui vers Valentine. Douce vision ! Le bonheur était là !

Et, fermant les yeux, Robert, la revoyant, la retrouvant, se répétait avec une certaine amertume, pour se consoler :

— Bah! un rêve comme d'autres rêves! Tout homme n'a-t-il pas rencontré, en sa vie, au détour d'un chemin, à l'angle d'une rue, dans un bal, au théâtre, — je ne sais où, — quelque créature au radieux visage qu'il a dévorée du regard, une minute ou une heure, qu'importe! en se disant : « Celle que j'aurais aimée, celle qui m'eût aimé peut-être, est devant moi? » C'est une vision aussi, une vision rapide, c'est une apparition bientôt évanouie, c'est un fugitif sourire ! Et tout est dit, tout s'éteint, et tout s'envole. La Fée- Bonheur disparaît au loin dans l'ombre de la route; elle tourne l'angle de la rue et s'efface; elle se perd au milieu d'une valse, une voiture l'emporte loin, bien loin, aussitôt le rideau tombé. C'en est fait, elle s'est enfuie, e finîta la musica, et celle qui pouvait partager votre vie n'est plus là, et vous ne la reverrez jamais, jamais... Mais vous l'avez vue, et c'est assez ; et pour vous consoler d'une déception, — - car on se console de tout, — votre voix murmure à vous-même : « Que n'ai- je parlé? Qui sait? Elle m'eût compris? » Eh bien ! Valentine sera pour moi celte vision et ce songe ! Elle n'aura pas su 'que je l'aimais 1 Elle incarne pour moi, durant ces dernières heures de ma vie, — si je dois mourir, — le bonheur vivant et charmant... Pourquoi me plaindre? C'est peut-être, c'est certaine-

ment le véritable amour de ma vie, cet amour qu'on ignore et qui n'a point 'parlé.

Il avait pris, dans son portefeuille, le portrait-carte que lui avait confié le docteur Trézel, et il le contemplait longuement en attendant que le buste, son œuvre, — qu'il ne reverrait plus peut-être, — revînt de Saint- Germain.

Tout à coup, on sonna à la porte. Il tressaillit, glissa vivement ce portrait dans son portefeuille et alla jusqu'au seuil de l'atelier, soulevant la tapisserie formant portière, tandis que son domestique ouvrait la porte et introduisait dans l'antichambre le capitaine Rodier et M. de Sorel, les deux témoins du marquis.

— Eh bien?... demanda Robert.

— Eh bien ! répondit M. de Sorel, tout est décidé. Vous vous battez demain.

— A quelle heure?

— A quatre heures de l'après-midi.

— Comment! dit Salviac. Pourquoi celte heure-là ? Je tenais à la matinée.

— Nous y tenions aussi, dit le capitaine Rodier, et la rencontre était fixée à la première heure au Vésinet. Mais à l'instant même, au moment oîi nous venions chez toi, les témoins de ton adversaire sont venus nous déclarer l'impossibilité pour M. Monteclair de se trouver sur le terrain à cette heure-là. Ils ont demandé l'après-midi. Nous avons été courtois. C'est dans l'après-midi qu'on se battra.

— A quatre heures?

— A quatre heures.

— C'est bi«tt long, dit Salviac. Mais puisqu'il le faut...

— Prpfitez du temps qui vous reste. Venez chez Robert, dit M. de Sorel.

— Soit, fit le marquis. Aussi bien, il y a stssez longtemps que je n'ai tiré.

AFFAIRE d'honneur. 87 5

Le cas de force majeure que les témoins de Monteclair avaient invoqué, sans s'expliquer beaucoup et en se fiant, comme l'avait dit l'officier de dragons, à la courtoisie de l'adversaire, était dû à la subite intervention du contre-amiral de Reynière.

Le comte, laissé seul un moment dans le petit salonfumoir, tandis que le domestique allait avertir son maître, s'était en quelque sorte imposé, pour se contraindre lui-même au calme, d'examiner la petite pièce élégamment meublée où il se trouvait. Tout y était d*un luxe un peu trop éclatant et faux, en somme. — Ce pouvait être le boudoir d'une fille aussi bien que l'appartement d'un homme élégant. Les meubles avaient le ton criard ; des copies de tableaux décolletés

— quelque chose comme du Fragonard moderne, Fragonard sans la grâce — s'accrochaient aux murailles, à côté de photographies de femmes, actrices ou courtisanes, avec des dédicaces tracées à l'encre sur le bristol. Il y avait moins d'odeur de musc et de patchouli chez Adèle Ferrand que chez ce Monteclair.

Le cabinet de travail où le valet introduisit l'amiral était plus sévère d'aspect, mais aussi caractéristique. Monteclair, pour se réserver, comme on dit au théâtre, une entrée — l'arrivée de Pamiral le troublait un peu

— venait de quitter cette pièce, de façon à y rentrer en se composant une altitude, et, sur une table ouverte, il y avait, étalée et couverte de corrections dont l'encre était encore fraîche, une affiche électorale aux grosses lettres tirant l'œil et que l'amiral regarda, sans même y songer^ après avoir jeté un coup d'œil à ce cabinet où des fleurets, des épées, des pistolets en "pïiioplies flanquaient deux portraits de souverains — d'opinions et de races différentes — que Monteclair arborait par « chic, » comme eût dit Rongère, qui lui répétait souvent :

— Il faudra bien pourtant choisir entre l'un ou l'autre. Qu'attends-tu?

— Que l'un OU Tautre ait réussi, répondait Monteclair.

Il y a de ces gens disponibles, — c'est leur mot, — qui ne sont d'aucun parti ou du moins qui sont toujours fidèles à un parti : le succès.

L'amiral lisait, sans y songer, les phrases imprimées sur l'affiche que venait de corriger Monteclair. Ce n'était pas le comte qui regardait ces lignes, c'était les phrases, destinées aux électeurs picards, qui sautaient littéralement aux yeux de M. de Reynière. Et, en souriant ironiquement, le marin, cet homme qui avait bien servi son pays, ce combattant des jours d'épreuves, ce héros rencontrait sous la plume de Monteclair de grands mots qui faisaient là l'effet de notes irritantes et fausses : « Patrie^ dignité nationale, ordre, moralité, religion, propriété, famille, » Et le comte Jean de Reynière sentait son cœur de soldat se soulever comme devant une hypocrisie.

Une porte s'ouvrit, et Monteclair entra.

Il était livide mais très-correct, militairement boutonné dans sa redingote, et un peu hautain.

L'amiral se roidit pour ne pas souffleter cet homme avec cette profession de foi menteuse qui était là !

Il parla vivement comme si sa parole eût arrêté son geste.

— Monsieur, dit-il, c'est la première fois que je vous vois, mais il faut que nous nous retrouvions encore l'un devant l'autre, et notre prochaine rencontre sera la dernière. J'ai reçu, un jour, une lettre lâche et basse , la dénonciation d'un anonyme contre une femme, et, cettÇ'lettre, c'est par vous qu'elle m'est parvenue. Il est inutile maintenant de vous dire que je veux vous tuer !

Le ton était net, la voix sèche, brève. Celle d'un juge condamnant un homme.

Monteclair avait tout écouté, très-froidement. Sa

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