‹ La maison vide [par] Jean DeuzèleChapitre 3 sur 8 · M) LA MAISON VIDE · texte numérisé non relu

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sieurs jours déjà, il attendait ; sa résolution demeurait inébranlable. Chaque fois qu'en sortant de chez lui, il embrassait sa femme, il lui disait adieu.

Mais nul raisonnement ne pouvait être invoqué, il n'avait même pas songé à sauter... L'eau était noire, sale, la femme hideuse, dont le visage disparaissait à demi sous les mèches visqueuses de ses cheveux, et qui buvait, crachait et rebuvait ignoblement.

Une insurmontable répulsion était-elle cause de sa lâcheté?

Peut-être... Et pourtant, quand il s'agit de la vie d'un être humain, un simple sentiment de dégoût paralyse-t-il le bras qui peut sauver?

Allons donc!

il avaiteu peur, tout simplement. U « tenait à sa peau». C'était la grosse femme au panier qui disait la vérité, et elle seule.

Parce qu'il venait d'échapper à ce danger, il marchait plus allègrement, il sentait la joie animale de vivre.

Placé soudain en face de la mort à affronter, lui qui voulait se tuer, il avait fui.

Les résolutions longuement mûries s'étaient évanouies; les plans, pourtant adoptés franchement, s'étaient effacés et une force qu'il ne connaissait pas, une force surhumaine, puisqu'elle pouvait vaincre sans lutte ses plus intimes sentiments, — l'instinct de vivre, l'avait cloué là, sur le bord, l'avait écarté du danger.

Alors... Du fond de ses pensées, toutes accaparées pendant ces lugubres semaines par l'idée funèbre, x\ndré vit se lever, lentement, une idée autre, et qui grandit, s'élargit et rayonna.

Puisque son corps se révoltait devant la mort, que l'instinct l'agitait énergiquement, il était donc bien vivant.

Il possédait de la force, en lui, des sentiments semblables à ceux des autres hommes, des émotions vivaces.

De quelles billevesées s'épouvantait-il, l'instant d'avant?

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Mourir? Se tuer? Ses doigts auraient-ils jamais l'impiété de provoquer l'épouvantable frisson, le spasme brutal qui termine tout?

La mort, il la savait là-bas, au point assigné, pas très loin; mais avant d'y parvenir, ne voyait-il pas, qui l'attendaient, ouverts à ses pas, et qu'il traverserait, des jours et des jours, et d'autres jours encore, et des semaines, et des mois, et, peut-être — des années!

Il avait désespéré ; pourtant, c'était de l'avenir, tout cela.

Se tuer, mourir? Non !

Vivre, il fallait vivre, et plus intensément que quiconque; épuiser les jouissances, puisqu'elles seraient courtes, accumuler les sensations, puisqu'elles étaient comptées.

Et parce que tout son être se révoltait au contact de la mort, il sentit en lui, persistante et sacrée, la volonté de vivre.

Brignou but une gorgée de sherry, alluma un cigare blond, puis, le menton aux paumes de ses mains, les coudes sur la nappe, ses yeux luisants coulant leur regard par-dessus le lorgnon, il reprit son histoire :

— Oh! celle-là, mon cher, ma parole, j'ai été trop rosse avec elle. Croirais-tu que je Tai fait venir chez moi la veille de son mariage

André ne l'écoutait plus. Un malaise l'envahissait, causé moins par l'atmosphère surchauffée du cabaret où il traitait Brignou, que par les interminables confidences galantes de son compagnon.

Depuis huit jours, Martyne vivait. Il était retourné à son cercle, dont il avait, ces

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semaines dernières, désappris le chemin. Il s'était assis aune table de poker, et la lièvre du jeu l'ayant tenu éveillé toute la nuit, le soir suivant il revenait, sans que son compte se soldât par d'importantes différences. Mai> un énervement commençait à le gagner.

11 était à cet instant où le joueur quitte la table par lassitude ou double sa mise. Enfin, la veille, après de longues hésitations, la chance se déclarait contre lui.

Il persistait : h deux heures du matin, il perdait six mille francs.

11 se rappelait nettement son impression, à ce moment, et comme il s'était méprisé.

Ainsi, parce qu'il avait décrété que, pendant le sursis accordé par la mort, il rechercherait tous les plaisirs, goûterait toutes h > émotions, il était revenu au jeu — au jeu qui l'avait amusé naguère, sans le passionner jamais — et pour une sensation violente, mais point belle, il mettait à la merci d'une passe de guigne un peu longue la fortune de sa femme et de son fijs, il ris-

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quait le bien-être, la tranquillité matérielle dont ils auraient si grand besoin — plus tard.

Lui, lui qui allait disparaître, les laisser seuls, pouvait-il agir aussi légèrement? Et pour quelle satisfaction?

Subitement, le jeu lui était devenu odieux. Il lui semblait que pour la première fois, il regardait le visage des joueurs; ils apparaissaient tous marqués d'une tare, ne cherchant point une distraction, mais exerçant une industrie ou subissant un vice, avouant cyniquement Fégoïsme foncier, la haine d'autrui.

André se trouvait assis en face d'un grand garçon blême, décharné; sa parole était rauque. Il toussait presque sans discontinuer, et ses mains longues — un serpent d'or s'enroulait à l'annulaire gauche — semblaient, sur le drap vert, transparentes; ses yeux cernés brillaient d'un éclat effrayant.

Un autre, qui perdait, n'ouvrait la bouche que pour les paroles indispensables; il se

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parail (run sourire indiiïércnl; mais, aux moments décisifs, ses doigts tremblaient, ses narines palpitaient, Témotion crispait ses traits.

Tandis qu'un gros homme, au visage rasé et congestionné, sûr de sa chance, bluiïait impudemment, et gagnait, par la seule force du gain déjà réalisé et de sa confiance en soi, l'or que les autres osaient à peine défendre.

Pourtant, André ne se retirait pas tout de suite. Sur un coup important, avec un jeu modeste, il tenait la relance du hluffeur et gagnait; c'étaitle commencement d'une heureuse série, mais le jeu l'effrayait, maintenant, et lui semblait honteux ; il sortait du cercle à quatre heures, heureux de n'y laisser qu'une cinquantaine de louis.

Jusqu'à son réveil, les termes usités au poker dansaient à travers son sommeil une ronde fantastique; ils se succédaient, se croisaient, s'entremêlaient bêtement, obstinément et sans interruption. André s'était réveillé brisé.

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Qu'allait-il faire ce jour-là, lui qui voulait jouir de la vie, s'amuser, vibrer?

L'idée lui venait d'emmener dîner Brignou, riiomme aux multiples relations, à l'inépuisable complaisance.

Brignou ne manquait pas d'accepter, comprenant au premier mot ce qu'on lui demandait. Mis en belle humeur par la bonne chère, il prodiguait à son hôte les histoires «savoureuses, dont les héroïnes, pour la plupart, étaient proches et facilement accessibles.

Brignou, entre autres dons, possédait la mémoire des adresses.

— Si nous sortions, veux-tu?

Dehors, la bouffée d'air qu'il aspira réjouit André. Son malaise dissipé, il admira le décor léger qu'est le boulevard, un soir d'été naissant. La nuit était tiède; les premières toilettes claires apparaissaient jolies et seyantes dans les taches de lumière répandues sur le trottoir. Bientôt on allait retrouver ce plaisir, ignoré depuis un an,

do boire frais et de goûter, après la journée chaude, la fraîcheur du Bois.

Alors Brignou décida qu'on irait dans un music-hall. Il fallait passer la soirée, attendre rheure du souper, pour lequel on s'assurerait la compagnie d'amies à lui; mais on ne pourrait pas les rencontrer avant minuit, Tune d'elles étant l'ingénue d'un théâtre de quartier.

Martyne et Brignou pénétrèrent dans l'établissement ; des fauteuils leur furent assignés; successivement, ils virent défiler sur la scène un prestidigitateur italien, des danseuses javanaises, des clowns américains et des chanteuses anglaises. Le public regardait et écoutait, béat, sans comprendre les paroles prononcées. Par instants, il bénéficiait d'un geste, d'une ju[>e vivement relevée et cela lui suffisait. 11 était content.

Ce devait être si drôle ce qu'on disait là, pour ceux qui comprenaient.

Et c'était bien parisien.

Martyne baillait; Brignou ne tenait pas en

place. Ils passèrent dans le hall voisin ; là, au son des valses raclées par des dames hongroises, on se rafraîchissait, cependant qu'alentour, en toilettes lamentablement tendres, évoluaient les habituées.

A peine les deux amis s'étaient-ils assis près d'une table, qu'un promeneur, s'approchant de Brignou, lui toucha l'épaule :

— Tiens, fit l'autre, ce cher ami !

Et tout de suite, il présenta :

— Monsieur André M art y ne.

— Le baron Bordot.

Le baron prit place ; c'était un homme d'une quarantaine d'années ; ses traits étaient disposés régulièrement dans une face bouffie et glabre. Sous l'habit savamment coupé, son léger embonpoint, l'empâtement inévitable se dissimulait heureusement. Le col rigide maintenait la peau flasque du cou. Mais le plus grand charme du baron résidait dans son chapeau. Posé sur les cheveux luisants, imperceptiblement incliné vers la gauche, ce chapeau projetait des rayons. Il était plus que

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rornemont de son maîlro, il ('^ tait son piopre esprit; sans son chapeau, en effet, nul doute que chacun n'eût pris le baron pour un simple imbécile. S'il se couvrait, on pouvait demeurer quelques instants fasciné par la splendeur de la coiffure sans découvrir, toiil de suite, les yeux atones, la lourdeur du personnage, sa totale insignifiance.

Aussi, le baron Bordot ne comptait-il plu< ses succès dans le monde galant.

il s'était créé une spécialité : les filles, jolies ou non, devenaient toutes ses maîtresses sans qu'il lui en coùtîlt un sou. Non qu'il fût avare : Deux héritages l'avaient fail riche, et il savait dépenser ses revenus inutilement, tout comme un autre. Mais il affectait une délicatesse spéciale : il n'eût goûté aucun plaisir, reconnaissant, môme par l'offre d'un bijou, les bontés que ces demoiselles ne lui ménageaient pas; il bénéficiait d'une mode; cela rentrait dans les faux-frais, dans les charges du métier. Lui ne raisonnait pas tant . Roulant ses gros yeux vagues, il souriait

et attendait : les bonnes fortunes venaient toujours.

Deux femmes qui passaient ayant consenti à s'asseoir, le baron se redressa, prit des poses, tandis que Brignou entamait le récit d'une aventure invraisemblable.

Car si la fonction sociale du baron consistait à séduire les femmes faciles, le plaisir de Brignou était de les mystifier. Il jugeait cette plaisanterie du meilleur goût et infiniment drôle.

André ne riait pas. Quoiqu'il connût bien son compagnon, les hâbleries de cet homme lui apparaissaient misérables.

Brignou racontait, citant les noms, ne s'interrompant que pour rire bruyamment, une intrigue qu'il aurait eue avec la femme d'un sénateur. Puis, il fit circuler quelques échantillons de sa collection photographique, composée uniquement d'épreuves obtenues à l'aide du magnésium.

— Je la complète, disait-il avec un charmant sourire, pour ma fiancée.

Mais il n'intéressait personne et il ennuyait le baron qui, |)arlant peu, ne soulîrait pas volontiers qu'un causeur indiscret brillât en présence de ces demoiselles.

Celles-ci, du reste, étaient distraites ; Tune d'elles, jugeant cette attitude distinguée, semblait poursuivre un rêve lointain et remuer quelque douloureux passé. L'autre affectait un parler puéril et volontaire, parfaitement insupportable.

Après quelques réflexions générales, elles s'étaient mises à causer à voix basse, comme si, entre elles, eussent été agités les plus mystérieux problèmes. En réalité, elles discutaient l'heure qu'il convenait de choisir pour se rendre le lendemain chez leur bottier.

Cependant, elles ne demeuraient pas insensibles aux lourdes œillades du baron Bordol. et avant que les violons des dames liongroises eussent exhalé leur dernière plainte, elles sortaient toutes deux en sa compagnie, encadrant gracieusement son imposante personne.

Brignou était impuissant à exprimer son enthousiasme :

— Quel type, ce baron, s'exclamait-il ; toutes, mon cher, il les fait toutes ! C'est un type épatant, un type extraordinaire ; mieux, c'est le Type. Il n'y a que lui, lui seul ; les autres l'imitent, pas un ne l'égalera; il est leur maître à tous. Mais l'heure s'avance, allons retrouver les petites.

Ils étaient sur le boulevard, désert pendant l'heure qui précède la sortie des théâtres. André hésita un instant.

— Excuse-moi, dit-il. Je me sens très fatigué ; j'aime mieux rentrer. Mais ce n'est que partie remise ; nous nous reverrons un de ces soirs.

Et il s'éloigna à grandes enjambées, vite, vite. Il se sauvait, il fuyait un pauvre homme, un être lamentable et dérisoire qui, n'ayant plus que quelques mois à vivre, voulait les employer à imiter ce modèle : le baron Bordot.

Au sortir de ce bain de bêtise, André se retrouva plus découragé. 11 était las, sans énergie. Il restait des heures prostré dans son fauteuil, presque sans penser.

L'affolemejit des semaines précédenteétait calmé, mais le malade se sentait anéanti.

Ainsi, parce qu'un événement fortuit lui avait fait comprendre qu'il n'était pas encore prêt à mourir, une fièvre de vie l'avait saisi, jeté, pour qu'il profitât de toutes les minutes permises, aux plaisirs que recherchent les hommes.

Et voilà qu'au premier contact il reculait instinctivement.

Pourtant, lui aussi, jadis, a\iiit iiiuit * c:-

plaisirs ; mais le jeu ne lui offrait plus les émotions vives et toujours nouvelles aimées autrefois, la joie de se sentir soutenu par la force mystérieuse de la chance, et celle, aussi, de lutter pied à pied, énergiquement, contre la fortune mauvaise. Il comprenait qu'il agirait lâchement en risquant l'argent des siens, qui allaient être seuls, et, du reste, il n'avait aucun mérite à ne plus fréquenter le cercle. En un instant de lucidité, s'était trop nettement montrée à lui l'insignifiance ou la laideur d'âme du joueur, qui l'apparente, de près ou de loin, à l'escroqué ou à l'escroc.

Et sa soirée de la veille ? Ne conservait-il pas, de sa vingt-cinquième année, le souvenir agréable et persistant de quelques nuits d'insouciance et de gaîté? N'avait-il pas connu pendant ces nuits un bonheur facile, sans doute, mais réel, des sensations violentes, et l'oubli — alors involontaire et qui serait de quel prix aujourd'hui î — de tout ce qui n'était pas le quart d'heure présent? Et

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voilà que ces choses, un instant frôlées, lui soulevaient le cœur.

Les hâbleries grossières de Brignou, la rayonnante bêtise du baron Bordot, le faux luxe des filles dont ils étaient les dignes amants, Tineplic des spectacles où ils s'empressaient, si complète qu'elle semblait le résultat d'une gageure, tout écartait définitivement André de celte vie de fête, en laquelle il avait espéré : c'était trop stupide, sans joie et sans beauté, il n'aurait pas le courage de tant avilir ses derniers mois. Alors, que lui restait-il, s'il ne pouvait même |)as amuser \c> heures suprêmes? De nouveau, elles apparaissaient terriblement désespérées, les heures, le> misérables heures qui le séparaient de la fin.

Et pourtant, se disait-il, je ne dois ni les mépriser ni les craindre, puisqu'elles sont les seules qui me restent. Les seules! Et ne pas pouvoir les occuper, voir toute jouissance s'évanouir quand je veux revenir' vers elle. Écouter battre les secondes, me dire qu'elleme rapprochent de Tinévitabie terme et no

pas goûter un plaisir, n'attendre, pendant la trop courte durée de chacune d'elles, que la seconde suivante qui sera toujours plus douloureuse— jusqu'à la dernière...

Sous l'influence de sa maladie el de son effroyable torture morale, André s'affaiblissait chaque jour.

Madeleine l'entourait de tous les soins qu'il tolérait, mais il la voyait le moins possible.

Sa porte demeurait close h ses amis.

Une après-midi, tandis qu'il lisait, dans son cabinet de travail, la bonne vint l'avertir « qu'un monsieur demandait à le voir ».

— Vous savez bien que je ne reçois personne, répondit-il durement.

— Mais ce monsieur insiste; il dit qu'il ii absolument besoin de parlera Monsieur, qu( si Monsieur est sorti, il attendra.

— Quel raseur!

II prit la carte que tendait Lina.

— Tiens, c'est Rouverault î Faites entrer.

André n'avait pas vu le peintre depuis l'automne précédent; c'était cependant un de ses compagnons préférés. Au temps déjà lointain de sa quiétude, il ne laissait jamais ouvrir une exposition sans aller la visiter en compagnie de Rouverault.

La technique du peintre secondait le sens artistique de Martyne, dont l'opinion n'était pas dédaignée par le professionnel, et les heures s'écoulaient, intelligentes et rapides. Les observations notées par André, ses théories élaborées, eussent largement composé la matière d'un livre très rempli. Mais il y avait là un effort considérable à tenter.

Rouverault, lui, était un travailleur courageux; il vivait au jour le jour, de dessins hâtivement faits pour l'illustration de volumes enfantins et de journaux ; mais il se livrait à ses études de paysage avec une ardeur convaincue, et presque sans profits. Son talent «^pre et loyal, qui n'attirait pas le client, séduisait André.

— Excusez-moi, mon cher ami, de forcer votre porte, dit le peintre en entrant.

Il s'arrêta:

— Oiravez-vous? Ètes-vous malade? Vous êtes tout pâle

— Rien, fit André, un peu de fatigue.

Mais, malgré la certitude qu'il possédait,

chaque nouvelle constatation l'émouvait douloureusement, l'attachait, lui semblait-il, par un lien plus fort, à celle qui bientôt Tcnvclopperait étroitement.

— Parlons de vous, Rouverault ; avezvous travaillé, fait de belles choses?

— Penh ! Je ne suis pas mécontent de mes derniers essais, et j'ai des projets. Mais, vous le savez, Martyne, ce ne sont pas mes paysages qui me font vivre. Et..., j'aime mieux vous le dire tout de suite, c'est pour cela que je viens vous trouver.

— Dites donc, mon cher ami. A quoi puis-je vous être bon? Vous ne doutez pas que ce me serait une vraie joie de vous obliger en quoi que ce fût.

Il parlait avec sincérité. Depuis qu'il ne passait plus une heure sans souffrir, qu'il ne découvrait plus un coin de vie qui ne fût embrumé de tristesse, il goûtait un amer plaisir à guérir la moindre peine comme à soulager la plus noire misère.

— Martyne, j'ai assez de cette vie que je mène ; je ne puis plus, il faut que cela finisse. Imaginez-vous quel supplice ce peut être de n'avoir qu'un désir : le travail, le travail noble et libre, la réalisation patiente de l'idéal conçu ; penser qu'il y a une œuvre à accomplir, qu'on a rêvée, qu'on a trouvée et qui est bonne, une création d'art à faire vivre, ne vouloir que cela, n'avoir pas d'autre but, pas d'autre ambition, pas d'autre amour ; — et s'user, perdre irrémédiablement son temps, pour gagner de quoi manger, à accomplir des besognes stupides.

Au matin, quand on est lourd d'énergie, quand la lumière neuve fait un tableau de chaque pan de mur dressé, entendre le travail vous appeler, avoir la vision ironique de

l'œuvre qui serait, se sentir plein d'une force si impérieuse, si instinctive, que jamais sève plus vigoureuse n'a poussé l'amant vers la maîtresse, et s'asseoir à sa table, parce qu'il faut livrer le soir même au Petit Illustré des Voyageurs de Commerce cinq dessins représentant les phases du dernier naufrage ou du récent incendie. Et après, quand arrive l'heure de liberté impatiemment attendue, escomptée depuis longtemps, ne plus apporter au travail qu'une main énervée, un esprit fatigué et parfois impuissant !

Vous ne connaissez pas cette souiïrance-là, vous! Elle est terrible. Je n'en veux plus.

Le peintre allait et venait, à rapides enjambées, tirant de droite et de gauche sa barbe blonde, ou passant sa main droite, rapidement, sur son crâne court rasé; — et toujours, inconsciemment, il répétait ces mêmes gestes.

— Mais vos paysages, demanda Martyne, ne parvenez-vous pas à les vendre?

Ses paysages... Est-ce qu'il travaillait pour les marchands de tableaux? Et, sauf les ar-

listes cotés, dont les toiles s'achètent même quand elles sont belles, est-ce qu'un peintre inconnu pouvait vendre ses œuvres, s'il négligeait les clichés chers au public, les articles toujours demandés, étiquetés comme les cheviottes du tailleur et le quinquina du pharmacien î Chacun débitait sa spécialité, assez facilement, parfois pour un bon prix; et ce n'était pas toujours mal fait. Mais le malheureux qui rêvait d'être original ou simplement indépendant, de dessiner une ligne qui ne figurât pas au catalogue, quelle n'était pas sa vanité !

— Alors, vos vues de Bretagne?

— J'en ai vendu deux: l'une pour soixantequinze francs; l'autre, ma Lande au matin ^ pour la somme extraordinaire de cent cinquante francs. J'aurais tort de me plaindre : puisque je ne fais ni clairs de lune ni coins de rivière, ni scènes de labour ou de moisson, ni hautes futaies que traverse un rais de soleil, telle une flèche un cœur, qu'ai-je à prétendre?

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— Que me dites-vous là, Rouveraull? Des artistes ont fait des œuvres personnelles et hardies, qui ont réussi. Voyez Clairin, Billotte?

— Je vous parle d'un jeune peintre ; vous me citez des noms de maîtres... M. Fresnal, qui est un homme de grand sens, me Ta bien dit : « Vous pourriez faire de si jolies choses ! » Traduction : Vous faites des horreurs. Tout le monde juge comme M. Fresnal.

— Et M. Fresnal juge comme tout le monde; moi, vous savez, Rouverault, j'admire sincèrement votre peinture.

Mais nepourriez-vous, au lieu de vous livrer à des travaux qui vous lassent, demander à votre art de vous faire vivre, en tenant compte dans une certaine mesure, s'il est nécessaire, du goût des acheteurs?

— Ah! non, non, et non. —Cela jamais.

J'ai pris un métier puisque c'était nécessaire, et faisant de ma vie deux parts bien distinctes, je n'ai peint que lorsque j'avais le

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temps ; mais que ce soit mon art qui devienne mon métier; que lui, auquel j'ai donné mon intelligence et mon âme, je le torture, je Témascule, pour qu'il me serve à gagner de l'argent, non — j'aimerais mieux devenir cocher de fiacre.

André souriait à demi.

— Oui, c'est très bien, évidemment; je vous admire : L'art pur... le sacerdoce... oui, je vous admire.

— Ne m'admirez pas, Martyne, comprenezmoi. — Si j'agis ainsi, ce n'est nullement par vertu... C'est parce que cette conduite est normale et logique. Ma fonction, à moi, c'est de peindre les choses comme je les vois, à ma manière. Leurs paysages me dégoûtent ; ils sont tous, sauf de rares exceptions, sauf ceux que vous me citiez tout à l'heure, déplorablement jolis. Et la nature n'est pas souvent jolie : elle est parfois monstrueuse; cela, quelques-uns Font compris. Mais elle est le plus souvent quelconque, misérable et pitoyable, et c'est ce qui fait son universelle

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