‹ La maison vide [par] Jean DeuzèleChapitre 4 sur 8 · L.\ MAISON VIDE · texte numérisé non relu

L.\ MAISON VIDE

beauté : Tout ce qui vit en elle, et sur quoi ces Messieurs n'égarent pas leurs yeux, est beau par cela seul qu'il est.

De même que, parmi les hommes, il y a des rois et des mendiants pittoresques, mais surtout des êtres humbles et médiocres, dont vos écrivains ont lini |)ar s'ocCuper, et qui, étant le plus grand nombre, sont bien dignes d'être regardés ; de même, il y a des paysages populaires — je ne parle ni des scènes faubouriennes, ni des vues de fortifs, — des paysages nullement pittoresques, des paysages humbles, qui demeurent inaperçus et qu'il faut voir, pourtant, et qu'il faut aimer, parce qu'ils existent à l'égal des monstres beaux ou laids, parce qu'ils sont la foule, eux aussi, la presque universalité.

De cela, je suis convaincu ; je le suis profondément, c'est ma foi la plus chère. De toute ma force, de toute mon énergie, je tente de faire vivre le modèle parfois difficile — c'est vrai — à animer; mais je ne me lasse pas, mais je persiste.

Et après avoir fini, je recommence, et je recommencerai jusqu'à ce qu'on s'aperçoive que c'est un peu mieux que leurs chromos, jusqu'à ce que l'on comprenne qu'un de mes paysages, à moi, c'est beau comme un ouvrier.

Voyez-vous, mon ami, que je ne peux pas laisser ma tâche pour essayer de gagner de l'argent? Le succès, je n'y crois guère, mais si jel'atteihs jamais, il sera éclatant ; je l'imagine à peine. Ce sera mieux que la fortune, mieux que la gloire, ce sera mon âme même, que j'ai mise un peu dans chacune de mes toiles, qui sera admirée, qui sera aimée, qui ne périra plus. Mais ai-je tant besoin de succès? Même si mon œuvre n'est connue que d'un petit nombre d'hommes, et si je continue à ne tirer d'elle nul profit, en resterat-elle moins vivante, après moi, perpétuant matériellement le meilleur de moi, dont elle est faite?

Dans cent ans, dans deux cents ans, celui qui, au bas d'un paysage, lira mon nom,

même inconnu, dira, en jugeant le tableau laid, peut-être, mais animé d'une vie propre : (( Tiens, c'est de Rouverault. »

Alors, je ne serai pas tout à fait mort.

Et cela vaut bien qu'on travaille.

Mais je dois vous paraître déraisonnable, mon pauvre Martyne. Vous êtes poli, avouez cependant que vous retenez une envie de rire.

Non, André n'avait pas envie de rire.

Lorsque le peintre eut fini, il répéta sa première question :

— En quoi puis-je vous être utile?

— Voilà : l'année dernière, j'ai travaillé en Bretagne pendant des mois. J'ai évité les spectacles des côtes abruptes et des tempêtes, et aussi des Pardons; j'ai peint la Bretagne pauvre et modeste : vous avez bien voulu me dire que j'avais réussi.

Je sais un autre pays, que l'on juge laid, parce qu'il n'est nullement pittoresque : c'est la Champagne, les interminables plaines de Champagne. Là, mieux encore qu'en Bretagne, je travaillerais utilement, je réali-

serais l'œuvre que je rêve. Mais il faudrait que j'y vécusse sans interruption, durant des saisons successives, que la terre se montrât à moi, l'habitant, dans sa simplicité, sans coquetterie, pendant des hivers, des étés, des automnes et des printemps.

Et surtout que, moi aussi, je pusse me donner à elle sincèrement et pleinement, sans que vînt me hanter le cauchemar de l'éditeur à satisfaire,' de la besogne journalière à bâcler. Il me faudrait...

— Combien, mon ami?

— Dites-moi franchement; combien?

— Dix mille.

— ils seront chez vous demain soir; et ne vous tourmentez pas, vous me les rendrez quand vous pourrez.

— Vraiment, vous consentiriez... oh! que vous êtes bon. J'osais à peine venir vous trouver. Il le fallait, pourtant, il le fallait. Et je n'espérais qu'en vous. Mais quelle reconnaissance je vous devrai...

— Aucune, Houverault, c'est moi qui vous dis merci pour le plaisir que je prends k vous rendre ce léger service. — Si vous voulez, à votre tour, m'être agréable, travaillez, mon cher ami, de toute votre intelligence, de toute votre énergie, et réussissez; je vous affirme que vous ne me devrez aucune reconnaissance.

Le peintre disparu, André s'étendit dans un fauteuil; mais il étouffait. 11 se leva. D'un geste brusque, il ouvrit la croisée, et s'accouda.

L'air était doux, le ciel sans nuages. Le soleil, tombé derrière la silhouette haut découpée du Palais de Justice, laissait flotter, éparse dans l'air, une imperceptible poudre d'or, en attendant qu'il embrasât l'horizon et fît, du vieux monument, un fantastique décor, un invraisemblable Palais de Mille et une nuits.

André demeura, pour voir le spectacle qui se préparait.

La joie qu'il venait de donner à Rouve-

rault, l'élan qui, grâce à lui, poussait le

peintre vers la réalisation de son rêve, lui procuraient une émotion singulière. Quand l'artiste lui avait montré la hauteur de son but, l'œuvre à faire, sa noblesse et sa beauté, il n'avait pas eu une seconde d'hésitation, comprenant d'instinct qu'il fallait lui venir en aide.

Maintenant, ces idées qu'il avait admirées, encouragées, l'assaillaient étrangement. . .Travailler... Laisser quelque chose de soi, le meilleur de soi, qui ne meurt pas.

Et comme si, tout à coup, se fût déchir( le grand voile de deuil sans cesse tendu devant ses yeux, qui, tout en l'attristant puisqu'il signidait sa mort, lui cachait cependant la véritable horreur du néant, il perçul que sa plus grande misère était de n'avoir accompli aucun acte par quoi il se survécût. Tous les ouvriers lui parurent enviabledu poète coulant son âme dans la foruK impérissable du vers, du sculpteur vivifiaul le marbre, au maçon scellant la pierre sur laquelle se dresserait le monument; car du

dernier aussi, les enfants — et les petits enfants — pourraient dire, en passant, les mots cités par Rouverault : « C'est lui qui a fait cela. »

Mais pour André, quelle tristesse de n'avoir rien fait! Aucun de ses pas sur le chemin n'aurait marqué d'empreinte. Lui parti, sa trace serait perdue.

Alors, une douleur nouvelle l'étreignit. 11 allait mourir; mais la mort était plus épouvantable pour lui que pour tout autre, parce qu'elle était plus absolue.

Il ne resterait rien.

Pas une de ses pensées : il ne les livrait pas facilement, se réservant en elles un asile secret où il aimait à se reposer des banalités et des compromissions obligées. Mais la plupart étaient nobles et sincères, et de songer qu'elles allaient mourir, que nulle part elles ne trouveraient un refuge où s'abriter, voilà qu'il souffrait plus douloureusement que de la perte imminente des jouissances de la vie.

Pas une de ses opinions d'art, dont il était

orgueilleux parce qu'il les savait bonnes, les ayant longuement et patiemment purifiées.

Pas un de ses sentiments : ni la franche amitié qu'il avait donnée à Larmeret, à Rouverault, même à Brignou, ni la tendresse qu'il aurait eue pour son fils grandissant, ni l'amour calme qui, pendant des mois Irop courts, l'avait fait vivre heureux aux côtés de Madeleine.

Pas un de ses tics, de ces imperceptibles gestes propres à chaque homme, qu'il fait involontairement, que personne après lui ne fera plus jamais comme il les a faits, et par où se révèle, plus sûrement que par les actes longuement réfléchis, l'àme même.

11 savait si bien comment il disparaîtrait...

En apprenant sa mort, ses amis ressentiraient une peine sincère, parce qu'il était un compagnon serviable, et peut-être même parce que l'un d'eux l'aimait d'amitié vraie. Pendant les premiers jours on penserait beaucoup à lui, on parlerait beaucoup de lui, on assemblerait minutieusement, comme pour

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en finir une bonne fois, tous les souvenirs de lui traînant par les mémoires; mais on accepterait sans révolte qu'il ne fût plus là. Au retour du cimetière, il semblerait tout naturel de le laisser sous les couronnes et sous les fleurs offertes, au milieu de ses semblables, ceux de sa race, les morts, et tranquille, serein, ayant, comme il convient, sacrifié assez de temps et de joie quotidienne, chacun rentrerait dans la vie. Deux ou trois fois encore, se heurtant à son souvenir, Rouverault ou Larmeret dirait son nom : « Ce pauvre Martyne » ! Mais le petit vide laissé par son départ dans le cercle de ses amis serait bientôt comblé ; si l'un d'eux venait à se rappeler, sur une théorie discutée, son opinion, il hésiterait à la citer, parce qu'il est de mauvais ton d'attrister les vivants en leur parlant d'un mort.

Et ainsi, petit à petit, autour de lui, autour de son nom, se ferait le silence, le silence, le silence...

Dans sa maison, rien non plus ne demeu-

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Ferait de lui. Quand il mourrait, le petit Jacques ne serait sans doute pas assez grand pour comprendre, mais Madeleine connaîtrait une profonde douleur.

André ne doutait pas qu'elle l'aimât bien, d'un amour honnête et raisonnable.

Certes, elle souffrirait cruellement, et du malheui" d'André, parce qu'elle était bonne, et du sien propre, parce que serait parti Tami sûr, parce qu'elle resterait seule, avec son fils, devant l'écroulement de la vie tranquillement heureuse qui lui convenait si parfaitement. Elle sangloterait, et lui donnerait tendrement les derniers soins.

Et la piété de la veuve déformeniit le souvenir du mort : de lui, elle ferait un saint. Ses moindres qualités deviendraient de hautes vertus ; ses gestes les plus ordinaires prendraient un sens héroïque ; elle lui saurait gré des actions, des paroles anciennes, de chaque élément de sa personnalité abolie, découvrirait en lui des mérites dont elle ne s'était jamais avisée tandis qu'il vivait. Et, sincère-

ment, Madeleine se désolerait, de tout son cauir puéril trop violemment secoué; elle pleurerait l'époux si beau, si bon, si intelligent, si aimé : mais rien de lui ne survivrait en elle.

Jls avaient vécu côte à côte, ménage envié, sans heurts, sans froissements, mais hors de toute union intime; ils ne connaissaient rien Fun de l'autre.

Et quand, un soir, Madeleine reviendrait des obsèques, elle entrerait dans la maison vide. Elle trouverait l'appartement bouleversé comme après un départ, les moindres détails révélant la présence récente, les mille objets désormais sans emploi évoquant en mille attitudes le disparu, si bien qu'il ne reste pas un coin où il ne manque, et qu'il n'y a plus rien, dans la maison, que sa place vide.

Et cela serait plus terriblement vrai après sa mort, à lui.

iMadeleine ne l'oublierait pas tout de suite, mais elle conserverait de lui un souvenir mal ressemblant; et à ce moment où la bonne

volonté d'une femme ferait flotter dans sa maison ce fantôme étranger, la maison serait vide, autant qu'à ré|)oque un peu plus loinlaine — le temps de quitter les vêtements de deuil — où laveuve ne penserait plus au défunt qu'à l'église, au matin des jours anniversaires.

Alors André sentit naître en lui une douleur plus angoissante que toutes les autres, un désespoir plus absolu.

Il aurait pu renoncer aux joies de vivre; il se serait consolé de mourir dans la mémoire des hommes, mais par leur sens plus proche et familier, ces mots qu'il ne pourrait plus oublier emplissaient son cœur d'une horreur définitive...

La maison vide, il laisserait sa maison vide ! C'est-à-dire que nulle part, même au foyer, ne subsisterait un atome de ce qui était sa personnalité.

Quel leurre de lutter, de vouloir profiler des derniers jours!... Ne vaudrait-il pas mieux partir tout de suite, consommer sans retard la disparition totale, si un mépri-

sable instinct ne décourageait pas sa main ?

Dehors, le coucher de soleil avait avorté. Au ras de Fhorizon traînait une brume épaisse et grise ; l'astre s'était noyé ; il ne flottait que de tristes reflets rougeâtres.

Sur un coin du ciel clair, se découpait la haute silhouette du décor, qui semblait abandonné : d'abord, le dôme du Tribunal de Commerce, puis la Tour de l'Horloge, les tourelles du Palais de Justice. Cependant, en bas, sur le quai, sur la rive du fleuve troublé de teintes frissonnantes, se mouvait la foule, indifférente et pressée.

André, les yeux fixes, s'abîmait dans sa misère, qu'aggravait le deuil du soir tombant. Aucune heure ne lui avait encore été si douloureuse. 11 ne discuterait plus sa souff'rance; il attendait que Tagonie s'achevât.

La nuit avait assombri tout le ciel, étouffé jusqu'au dernier souvenir de soleil, qu'il était encore accoudé à la fenêtre, n'ayant pas osé un mouvement, comme si le plus léger eût dû réveiller son mal engourdi.

Il sentit à son cou la caresse de deux bras souples, tandis qu'une voix disait à son oreille :

— Oh! mon chéri, mon chéri, pourquoi soufTres-tu sans me le dire?

André se retourna. Il prit étroitement contre lui Madeleine palpitante, qui levait les yeux vers les siens, et vit dans ces yeux tant d'angoisse, d'amour et de pitié que son pauvre cœur torturé se fondit, et, le visage tombé sur le sein de la jeune femme, il éclata en sanglots.

— 11 y a si longtemps, disait-il, si longtemps que j'avais besoin de pleurer...

Je ne pouvais pas... garde-moi, mon amie, ne t'en va pas; c'est si épouvantable do rester seul quand on a mal !

Elle s'était assise sur un divan ; lui s'agenouilla devant elle, la figure cachée au creux de la robe.

Peu à peu, les sanglots se calmaient. André se sentait un cœur léger, soulagé de larmes pesantes, et qu'il se souvenait d'avoir en

seulement deux ou trois fois, jadis, dans son enfance, lorsqu'après Faveu de quelque faute puérile, il s'était mis à sangloter sur les genoux de sa mère. Il releva la tête et regarda Madeleine :

— Tu vas te moquer de moi : c'est ridicule, un homme qui pleure... Mais si tu savais comme j'en avais besoin!

Madeleine répéta sa question première :

— Pourquoi ne me parlais-tu pas de ton chagrin ? Pourquoi te cachais-tu pour être triste?

André ne répondit pas. Il leva seulement le bras et le laissa retomber d'un grand geste découragé.

Son fin buste drapé d'étoffe claire dressé dans l'ombre, ses mains caressant, à caresses régulières, la tête de son mari appuyée sur ses genoux, Madeleine dit très doucement:

— Je voudrais être bonne au moins à t'empêcher de souffrir. Tu comprends que je vois bien, depuis deux mois, que tu as de graves préoccupations. Tu as beau dire que

tu es fatigué, ce n'est pas la fatigue qui te donne cet air-là; tu as un chagrin profond, mon pauvre ami, je le sais bien ; mais |)ourquoi ne veux-tu pas que je te console? Pourquoi ne viens-tu pas me trouver quand lu es triste? L'année dernière, tu me laissais souvent seule, tu aimais à sortir avec tes amis, à t'occuper de tes alTaires. Peut-être croyaistu que j'étais indifférente? Oh! non, va! Je n'étais heureuse que quand je t'avais. Mais, n'est-ce pas, je savais bien qu'en te gardant toujours je finirais par t'ennuyer, — alors je ne cherchais pas à te retenir, et que, si je le montrais ma peine, tu me trouverais maussade, — alors, je faisais mon plus beau sourire et nous étions, toi surtout, heureux ainsi. Mais maintenant que tu as Tair si malheureux, ce n'est plus la même chose.

Tune sors plus bien volontiers; les amis ne t'intéressent guère, lu restes seul.

Et j'ai pensé que cela ne te déplairait peut-être pas de me trouver, de savoir que je t'aime de toul mou cœur, que je ne songe

qu'à te consoler si tu as de la peine, à te soigner si tu souffres. Seulement, j'ai peur de t'importuner. Ne me tolère pas par bonté; mais si je ne t'ennuie pas, garde-moi près de toi, tu verras, je me ferai toute petite, je te promets de ne pas être gênante : dis, tu veux? je tacherai tant de te faire du bien!

C'était dit d'une voix hâtive, un peu tremblante et presque basse.

André entoura de ses bras le souple buste, le courba vers lui, offrit son visage ; Madeleine, gravement, baisa d'abord son front, puis ses yeux, puis ses lèvres.

Et la chambre s'emplit du silence du soir.

On frappa à la porte.

Dans l'obscurité parurent le bonnet et le tablier blancs de Lina. Elle restait immobile, ne distinguant rien; enfin, elle hasarda :

— Madame Madame est là?

— Qu'y a-t-il?

— Madame, c'est le petit qui ne veut pas s'endormir. J'ai beau le promener, il crie

lolijolirs. Faudrait peut-être que Madame vienne voir.

— Oui, c'est bien, j'y vais.

La bonne disparue, Madeleine se leva. Kt, sans parler, ayant seulement passé sa main longue sur le front d'André, elle sortit.

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