‹ La maison vide [par] Jean DeuzèleChapitre 5 sur 8 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Le soir, et pendant les jours qui suivirent, André ne fi.t pas une allusion à cette scène, mais, au lieu d'éviter Madeleine, il recherchait sa présence et acceptait sans lassitude les soins ingénieux qu'elle inventait; elle ne disait que des paroles banales, mais la joie d'avoir touché André la transfigurait.

En sorte que, si leurs phrases s'abstenaient d'évoquer ce moment d'émoi, chaque geste de l'un montrait à l'autre qu'il ne l'avait pas oublié.

André éprouvait un vague bien-être,: ce n'était pas la guérison de son mal, sa torture morale demeurant aussi violente; c'était une sensation indépendante de sa douleur, et très douce, comme si, souffrant cruellement

d'un bras ou d'une jambe, il eût perçu, dans le même instant, sur le membre correspondant, un contact léger et bienfaisant.

Et à chaque heure nouvelle, cette émotion, d'abord étrange et inattendue, devenait un peu plus une habitude.

André ne comprenait guère comment tout cela se produisait. Au moment où sa solitude était le plus absolue, sa femme, agréable et douce, sans doute, mais de frêle intellectualité, se penchait sur lui, lui laissait voir une tendresse anxieuse et sincère.

Pourquoi? Pourquoi ne s'être pas ainsi révélée un mois auparavant? Et pourquoi aujourd'hui, plutôt que demain ou jamais? C'était si près, jamais!...

Comment avait-il pu garder si longtemps auprès de lui une telle affection, et né pas se soucier d'elle?

Comment, surtout, aux hciutis Ira^iqu» > qu'il venait de traverser, alors qu'il tendait désespérément les bras à tout ce qui l'aurait rattaché à la vie, comment avait-il pu

songer à s'étourdir en jouant et en faisant la fête, à se jeter dans la mort, sans comprendre qu'il avait, tout contre lui, un être de simplicitéetd'amour qui ne vivait que pour lui, évitant d'encombrer son chemin, mais recueillant jalousement la parole caressante ou la pensée intime qu'il laissait parfois échapper ?

Maintenant, la tendresse dont il était enveloppé le vivifiait, lui devenait à chaque instant plus précieuse.

Un jour il dit à Madeleine :

— Mon amie, l'autre soir tu as été bonne. Tu m'as dit des paroles touchantes. Tu as raison, nous vivions l'un trop éloigné de l'autre; ne crois point, surtout que c'était parce que je ne t'aimais pas : mais la simple vie quotidienne, le respect journalier des petits égoïsmes ont une grande force qui écarte du vrai chemin.

Ne parlons plus d'un temps qui est passé. Je t'aime infiniment, ma douce Madeleine, je te le dis en toute sincérité, je n'attends de bonheur que de toi.

Me comprends-tu, e(, n'ayant connu que ma calme amitié, dont tu étais déjà presque reconnaissante, ne trouves-tu pas ces paroles, dans ma bouche, étranges et vides de sens? J'ai eu tort, je le sais, mais ta modestie, aussi, m'encourageait peu.

Je n'avais jamais senti ta tendresse active comme l'autre soir. Maintenant, je ne l'oublierai pas, elle est mon bien le plus précieux, je ne pourrai plus me passer d'elle, c'est en elle que je me réfugie. Car tu l'as deviné, mon amie aimée : Je suis inquiet

différentes choses des affaires... je te dirai plus tard et puis, je suis un peu malade aussi; mais ne te tourmente pas, rien de grave. Jeté dirai, jeté dirai... au fond, cela n'a guère d'importance.

La seule chose importante, aujourd'hui, c'est que je t'aime de tout mon cœur.

Ils furent amants.

Tout son amour pour la vie, exaspéré depuis qu'il était si terriblement menacé, André le fondit avec son amour pour Madeleine. Il se souvenait des paroles tendres et graves qu'autrefois, adolescent, il réservait pour la fiancée, et qu'il n'avait pas encore dites.

Son mariage ne ressemblait point à une aventure romanesque. Il avait épousé Madeleine pour ne pas causer de peine à tante Berthe, et parce que, sachant qu'il devait imiter ses amis et se marier, celle qu'on lui présentait semblait posséder, à peu près normalement développées, les qualités que l'on a coutume de demander aux jeunes filles. Autant valait donc consentir tout de suite.

Mais il n'avait éprouvé aucun émoi sentimental : la chanson préparée lui était demeurée dans la gorge.

Après, pendant le court voyage aux pays de soleil, il se montrait empressé, galant, mais toujours si maître de lui! Il savait que, pour épargner sa chère liberté, il importait de ne se point lier trop étroitement à sa compagne; aussi, se gardait-il attentivement de toute fantaisie séduisante. Kniin, la grossesse de sa femme lui rendait complète une indépendance à laquelle il n'avait jamais renoncé : elle n'interrompait pas une idylle.

C'est pourquoi, aujourd'hui, Madeleine entendait pour la première fois les mots de fiançailles.

Ils la ravissaient. KUe acceptait, avec un franc bonheur, ce nouveau devoir d'être l'amante de son mari. De tous les devoirs déjà rencontrés, celui-ci était bien le plus charmant; aucun, h la vérité, ne lui avait semblé pénible, parce qu'elle n'imaginait pas que l'un d'eux pût ne pas être accompli. Pour

]\|me presnal, soumise admiratrice de son mari, les commandements de la religion et la volonté du grand homme enserraient le chemin étroit où elle marchait, confiante et calme, ignorant l'angoisse du carrefour.

Madeleine, élevée par cette femme sans révolte, ne pouvait songer qu'à l'imiter, d'abord instinctivement, comme font les enfants; puis, avec toute la puissance de sa petite intelligence, parce qu'elle aimait tendrement sa mère.

Au couvent, la réputation de petite fille sage qui la précédait l'avait flattée. Elle se trouvait contrainte, par orgueil, à la perfection ; l'accomplissement exact du devoir de chaque heure devenait la règle de sa vie. Elle agissait ainsi sans effort, presque sans y penser; elle accomplissait sa fonction : faisant autrement, elle eût cessé d'être elle-même, cette Madeleine que l'on admirait, elle eût abandonné sa vraie personnalité.

Son entrée dans le monde ne l'avait pas troublée : le bal l'amusa; les danseurs la re-

cherchaient, mais, entre eux, ils ne parlaient pas d'elle. Ils la connaissaient mal, sachant seulement qu'elle était diiïérente des autres, qu'ils connaissaient bien.

Elle, de son côté, quoique entendant prononcer leur nom, à tous, sans embarras, ne parlait d'eux ni à sa mère, ni à ses amies dont les sottes prétentions et les pauvres intrigues ne lui causaient que de l'étonnement.

Des jeunes gens ayant demandé sa main, elle avait refusé. Aucun ne lui paraissait mériter la confiance qu'elle voulait pouvoir placer en son mari, être l'homme qui saurait lui fixer son devoir. Du reste, elle vivait heureuse chez ses parents.

Martyne se présenta : il était visiblement plus intelligent que les autres; puis, M. et M'"M^resnal se lassaient des refus successifs de leur fille ; ils lui signifièrent que cette fois, il fallait accepter : Madeleine réfiéchit sincèrement quelques jours et consentit.

Sans doute la froideur d'André l'avait surprise et peinée ; ce n'était pas sous Taspect

de deux vies libres et séparées que ses yeux de jeune fille voyaient, de loin, le ménage heureux; mais elle n'avait pas désespéré, parce que son devoir était net. Aussi affectueuse et tendre qu'on le lui permettait, elle s'interdisait tout reproche, toute bouderie, toute tristesse apparente, afin qu'André sût qu'il trouverait toujours à son foyer une épouse souriante. Mais longtemps elle n'avait pas été payée de ses peines : André restait aimable et indifférent, jusqu'au soir où, terrassée par son inquiétude, désespérée de le voir chaque jour plus sombre, elle lui criait sa tendresse.

Maintenant, le bonheur rayonnait d'elle.

André disait bien que certaines affaires le tourmentaient et qu'il souffrait, mais il affirmait qu'elle ne se devait pas inquiéter. Son mari l'aimait; elle n'était donc pas, comme elle le redoutait, indigne de son rôle d'épouse; elle pourrait donc, mère heureuse, élever dans la joie le petit Jacques qui l'avait souvent vue pleurer.

IHH TA MAISON VIDR

Ses yeux francs brillaient d*un éclat nouveau ; son jeune bonheur éclatait aux regards de tous. M. Fresnal cherchait la cause de celte transformation, et il se désespérait parce qu'il ne la trouvait pas. Ce qui ne Tempêchait nullement de proclamer que sa fille avait de bonnes raisons pour se réjouir.

<( Elle ne changerait pas avec vous, allez, ni même avec moi », insinuait-il volontiers. Il ne manquait point d'ajouter mystérieusement :

« Et elle n'aurait pas tort. »

IIÏ

Le bien-être moral qu'avait apporté à André la douce intervention de sa femme persistait, s'accentuait chaque jour davantage.

Le jeune homme admettait maintenant, comme une solution toute naturelle, qu'il consacrât ses dernières années à l'amour de Madeleine; il ne pouvait pas agir autrement.

Et puisqu'elle était si proche de lui, si profondément sienne, ne garderait-elle pas, après les mois d'incessante intimité qu'ils allaient vivre, le meilleur de lui?

Il comprenait ainsi que son mal le plus grave s'engourdirait peut-être.

Cette épouvantable sensation qu'il s'en allait, seul, vers la mort totale, la mort qui

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