I.E DOUBLE APPRENTISSAGE. IBl
J'ai SU par Geneviève qu'elle ne mangeait pas; qu'en se mettant à table elle fondait en larmes, et n'acceptait jamais, cédant aux instances, qu'une très-petite portion des mets les plus simples. Avec beaucoup de peine je suis parvenue à lui Taire avouer que son cœur se serre en voyant une table si bien servie, parce qu'elle se dit qu'en ce moment sa mère et ses jeunes frères et sœurs n'ont qu'un piat de pommes de terre cuites à l'eau, ou du pain sec.
Cet aveu m'a émue jusqu'au fond de l'âme ; j'allais lui promettre étourdiment de faire participer sa famille à cette bonne chère qu'elle repousse pour elle seule... Mais ces mots: Ne la gâtez pas! me sont venus soudain à l'esprit, et j'ai compris que je ne devais rien promettre sans l'aveu de madame Beau- . mont.
« Ma chère Pauline, a répondu maman avec ce ton paisible qui m'a fait douter autrefois de sa sensibilité si réelle, songez que nous n'habitons pas la campagne toute l'année; 'qu'accoutumer ces pauvres gens à recevoir journellement une partie de notre desserte, ce serait leur rendre un fort mauvais service ; mais, comme les bons mouvements ilu cœur doivent être encouragés, dites à Laurence que de temps en temps sa mère, ses frères et sœurs, seront
invités à la ferme ; que ces jours -là elle dînera avec eux, et que, si vous êtes contente d'elle, nous donnerons quelquefois à Julienne un pot de beurre, un morceau de lard ftimé, pour rendre meilleure sa nourriture et celle de ses enfants ; mais en même temps, ma fille, amenez-la à bien comprendre qu'elle . doit manger pour être en état de faire son service, et en outre que, s il en était besoin, vous lui feriez quelque avance sur ses gages afin qu'elle pût aider sa famille. Entretenez en elle, ma chère fille, la répugnance naturelle que toute âme un peu élevée éprouve pour l'aumône; montrez-lui le bien-être de tous les siens comme la juste récompense de l'accomplissement des devoirs de la domesticité qu'elle a acceptée dans Tunique but d'être utile à sa mère et à ses jeunes frères. Nous trouverons moyen d'occuper sa mère, et votre mari saura alléger la charge que quatre enfants font peser sur cette pauvre veuve. »
Tu n'as pas d'idée, ma chère amie, de la joie de Laurence lorsque je lui ai porté ces bonnes paroles.
(( Ah ! madame ! madame ! ... Je suis à madame à la vie et à la mort ! »
Et elle pleurait, et elle couvrait de baisers une de mes mains dont elle s'était emparée,
LE DOUBLE ÂPPRENIISSAGE. 163
Je n'ai pas voulu troubler sa joie en lui rappelant plusieurs oublis qu'elle a commis dans la journée; maisle lendemain je lui ai parlé avec autant d'onetion^ je crois, que l'aurait pu faire ma belle-mère.
N'importe, ma Clémence, ce que j'ai entrepris n'est pas amusant^ je le répète avec un soupir. Et quand je pense qu'à la ville Laurence aura bien plus à faire qu'ici... qu'il faudra, là aussi, \distylei\, la former... Mais, bah ! j'ai six mois devant moi. Prie Dieu qu'il daigne me donner de la patience !
J'ai prolongé la veillée pour t' écrire ; j'ai si peu de temps à ma disposition I Bonsoir, et, si tu m'en crois, ne hâte pas de tous tes vœux le moment où tu le trouveras à la tête de la maison de ton oncle !
Hevoirs eavers fcs ■erviteairs.
Imagine-ioi, chère amie, qua ma tante et Anaïs sont venues nous voir quelques jours avant la nocc! de Suzette, pour savoir quel genre de fête sérail donnée à cette occasion-là ! Elles ont, Tune et Tautre, un tel amour de la parure et des plaisirs, que toute occasion leur parait bonne pour faire toilette, et que toute fêle leur paraît convenable, quel qu'en soit le motif.
^ Je ne vous comprends pas, ma sœur, a dit madame Beaumont, de cet air..., non pas froid, non pas hautain, non pas..., que dirais-je?... enfin de cet
air qui n'appartient qu'à elle, et qui vous déconcerte de la tôte aux pieds, ma tante exceptée.
— Je m'explique pourtant assez clairement, a repris madame ^esle. Puisque la noce se fait chez vous, rien de plus facile que de proflter de la circonstance pour donner un bal sous la feuillée, en invitant tout le voisinage.
— En vérité, a répondu ma belle-mère, je ne vois j>ûs de quelle manière je pourrais m'y prendre pour vous inviter, ma sœur, ainsi que les dames du château, les familles du maire et du notaire, à la noce de ma femme de chambre.
— On a deux salles à manger, deux salles de bal : la compagnie d'un côté, les paysans de l'autre.
— Rien, ma sœur^ ne serait plus blessant pour Une excellente domestique, à laquelle nous voulons donner une dernière marque d'estime et d'affection»
— Ainsi vous n'inviterez personne?
— Absolument personne*
^-^ Ce sera amusant ! » a murmuré Anaïs»
h t'avouerai, Clémence, que je pensais comme Olle; seuletnent je the gardai de Je dire. Edouard^ après s* être confcerté avec ma belle-mère, avait décidé qu'il fallait laisser toute liberté aux mariée d'inviter leurs parents, athis et connaissances. Su-
zette a mis dans ses invitations une réserve dont je
lui ai su gré. Pour le bal seulement, elle a demandé
la permission de réunir autour d'elle les deux
seules femmes de chambre, dignes de ce nom, qui
soient dans le pays ; Simon, de son côté, a soumis
sa liste à mon mari et à ma belle-mère, efi disant
avec son gros rire : « Puisque monsieur Beaumont, sa
mère et sa femme nous conduiront à Téglise et nous
recevront à leur table, faut n'avoir que du monde
propre. Pour le bal, je ne dis pas! Les parents, les
témoins pour le dîner, s'il vous plaît, pionsieur
Beaumont; les amis et les loustics pour la danse.
— Et le souper, a ajouté mon mari.
— r Comment! y aura un souper après un dîner '^
Fameux ! Ça consolera ceux qui ne seront ps^s du
dinor. »
Et il s'en est allé en se fi*ottant les mains avec un air de joie qui nous a fait plaisir»
Su zette aurait bien voulu se metti*e à la mode dé la ville^ le jour de son mariage; Maman lui a dit : tt Mon enfant, vous allez redevenir villageoise^ et vous allez en outre devenir maîtresse d'une fernlei Quoique la dotnesticité ne sdil pas un déshonneur^ vous le saiez, il est mieux, croyez-inoi, que rien ne rappelle l'état que vous quittez; adoptez dès ce jour-
là, le bonnet, les vêtements qui conviennent à votre nouvel état. »
Suzette ne paraissait pas convaincue.
« Vous choisirez, lui dis-je alors, de la forme qu'il vous plaira, le bonnet de dentelle que je vous ai promis; mais songez, Suzette, que, le jour de son mariage, la jeune fille fait montre en quelque sorte, par sa toilette, non pas du rang qu'elle occupait, mais de celui où elle va se placer.
— Vous avez raison, madame, a-t-elle dit après un moment d'hésitation. Et puis ma belle-mère sera bien aise devoir... C'est dit... Heureusement, a-t-elle ajouté, que les jeunes ne portent pas des casaquins comme les vieilles, et que les femmes de lermier font faire leurs robes à la façon de la ville. Olil le casaquin, voyez- vous!... pour le bonnet, il est joli...
— Avant un an d'ici, a dit ma belle-mère en souriant, Suzette sera dans sa ferme en casaquin, en gros jupons de molleton à raies blanches et noires, et elle ne songera à mettre une robe que dans les grandes otcasionSj aux fêtes des environs ou pour ' quelque course d'affaire à la ville. Les coquetteries de la jeune fille disparaissent bientôt devant les devoirs de la femme. »
DEVOIRS ENVERS LES SERVITEURS. ItfO
Et ceci est bien vrai, ma Clémence; j'en fais Tépreuve chaque jour. Maman, mon mari et moi, nous avons réglé V ordre et la marehe. Suzette, n'étant pas de ce pays, n'y a aucun parent. Ma belle-mère et mon mari se sont chargés de la présenter à l'autel. Tout s'est passé convenablement. Au dîner, les invités, contenus par notre présence, ont senti pourtant que nous n'étions pas ennemis d'une franche gaieté. Edouard, qui est aussi bon que sa mère, a chanté le premier au dessert; et tous les visages un peu contraints jusque-là se sont épanouis. Suzette, embarrassée d'abord de se trouver à table à côté de celui qui hier était son maître, s'est montrée assez gauche; quant à Simon, placé entre ma bellemère et moi, il paraissait être à l'aise.
« De fermier à fermier, de fermière à fermière, disait-il avec son gros rire, il n'y a que la main ! »
Les violons ont donné le signal, nous avons tous passé dans la grande salle delà ferme, fort élégamment décorée avec des guirlandes de feuillage et de fleurs. Edouard a ouvert le bal avec Suzette et moi avec Simon, puis nous nous sommes retirés, ainsi que ma belle-mère; mais, de temps en temps, Edouard et moi, nous reparaissions dans la salle, où régnait une vive gaieté. Nous avons fait les honneurs
170 XA MAITRESSE Dl^ MAISON.
du souper, et, contre mon attente, je n'ai pas eu un moment d'ennui. Tout ce monde-là était si heureux! Il y avait tant de joie sur ces figures épanouies, que j'aurais eu regret de n'en pas jouir. Geneviève, Laurence, sa mère, ses jeunes frères et sœurs, habillés de neuf par nos soins, étaient de la fête. A deux heures du matin, tous les convives s'en allaient par les inies du village, chantant à tue-tête et multipliant les vivats.
« Ahl madame, que c'était beau! me dit Laurence le lendemain en mettant tout en ordre avec Geneviève, sous ma direction. On se jetterait dans le feu pour de si bons maîtres; pas vrai, Geneviève?..* Une noce comme ça, et pour une femme de chambre I ... Toute la porcelaine, tous les cristaux et l'argenterie !
— Oui, riposta Geneviève^ aussi if y a de la besogne aujourd'hui! » Je n'eus pas l'air de m' apercevoir de l'humeur de mademoiselle Geneviève, et je dis en riant : « Quand le tour de Geneviève viendra, nous en ferons tout autant^ et elle ne s'en plaindra pas*
— Oli ! une cuisinière ! . . . Une femme de chambre^ à la bonne heure 1 ça vous a l'oreille de madame^ c'est toujours autour de madame.. i
— N ous savez, Geneviève^ répondis-je d'un ton
DEVoIRS envers les serviteurs. 171
sérieux, que nos serviteurs ont autant de droits les uns que les autres à notre bienveillance. Ce que nous avons fait pour Suzette, nous le ferons pour vous, le jour de vos noces, je le répète; car vous remplissez bien vos devoirs et vous nous êtes attachée, du moins je le crois. »
Geneviève ne répondit pas. En vain Laurence la poussa du coude et lui fit signe des yeux; elle persévéra dans son silence et dans son air refirogné... Vois-tu, Clémence, cette fille est un excellent sujet, irréprochable dans son service; mais elle est maussade parce qu'elle est envieuse, et j'ai bien de la peine parfois à ne pas lui dire ce que je pense de son vilain caractère.
Maman, à qui j'ai raconté cette petite scène, m'a félicitée de ma réserve, en me faisant observer que, dans la disposition où était Geneviève, celle-ci aurait pu se permettre quelque sotte réponse.
« Souvenez-vous toujours, ma fille, a-t-elle ajouté, de ce que bien des fois je vous ai déjà dit : que les domestiques sont pour la plupart et seront toujours de grands enfants mal élevés qu'il faut aider sans cesse de nos avertissements, de nos conseils et soutenir de notre raison. Beaucoup ont du cœur, car l'espèce humaine n'est pas aussi méchante que le
prétendent les gens chagrins; mais bien peu ont appris à maîtriser ou seulement à cacher les passions qui les agitent comme nous. Geneviëye sent malgré elle sa maussaderie ; elle comprend que ses manières rudes ne peuvent rendre son service agréable comme Tétait celui de Suzette; au lieu de s'amender, elle est prête à en vouloir à tout le monde, et plus sa conscience lui dit qu'elle a tort, qu'elle se rend détestable, plus l'humeur qu'elle en ressent la hérisse^ pour ainsi dire, de nouvelles épines.
— Ma mère, j'admire votre charité, votre patience! me suis-je écriée; mais je doute de pouvoir jamais vous imiter. L'autre jour encore, avec quelle douceur vous avez rappelé Mathurine à la raison ! Ses plaintes n'avaient pas le sens commun ! Où çst-elle, la maison dans laquelle las domestiques sont traités comme ici ? .
— Mon enfant, non-seulement nous faisons notre devoir, a répondu madame Beaumont, en veillant à leur santé morale et à leur santé physique, en les logeant sainement, en les nourrissant bien, en ménageant leurs forces, mais nous travaillons encore pour nous-mêmes. Mathurine, qui est ce qu on appelle ici femme de ménage^ c'est-à-dire chargée de traire les vaches et de battre le beurre, se montre,
comme Geneviève, peu reconnaissante de ce qu*on fait pour elle et très-envieuse de ce qu'on fait pour
les autres. Son matelas de mousse n'a pas encore besoin d'être renouvelé; mais on en a donné un neuf à la fille de basse-cour, et elle s'est regardée comme lésée : il aurait fallu donner son vieux matelas à Toinetle et lui donner le neuf à elle, attendu qu'une fille de basse-cour ne vautpa^^ à son avis, une femme de ménage. Ne jugeons-nous pas ainsi nousmêmes en bien des circonstances? Ne nous croyons-, nous pas sans cesse supérieurs aux autres? Ne pensons-nous pas souvent subir des passe-droits?
— Ah! maman, par exemple...
— Les objets qui font fermenter en nous les mêmes passions sont plus relevés, plus recherchés, voilà tout, ma fille, et, comme l'éducation ne nous a pas donné toujours le moyen de dompter ces misérçibles passions, nous nous contentons, par respect humain, de les dissimuler aVec plus ou moins d'adresse ; mais le frein devient trop frêle, lorsque quelque circonstance nous surexcite, et alors nous nous montrons de même parfaitement détestables ou pitoyables, du moins aux yeux des gens réfléchis. »
C'est encore vrai, Clémence!
3Ia belle-mère est unique pour imir la bonté à la
17i LA MAITRESSE DE MAISON.
fermeté. Elle-même veille à la nourriture de tout son monde, et elle trouve moyen, sans faire une grande dépense, de marquer les jours de fête par un meilleur repas. De temps en temps aussi elle . permet aux domestiques d'aller, pendant Tété, aux fêtes des environs; en hiver, elle permet de danser, si quelque ménétrier vient à passer dans la contrée. Le lendemain de la noce de Suzette, les reliefs ont aidé à donner un banquet à ceux qui, la . veille, ayant été chargés du service, n'avaient pas pu jouir des plaisirs de la noce, et les violons ont été retenus pour les faire danser à leur tour.
Que j'avais mal jugé ma belle-mère! Je la croyais sévère jusqu'au rigorisme, et j'ai trouvé en elle une femme indulgente, sage et bonne, qui sait que quelques distractions sont nécessaires aux serviteurs comme aux maîtres, et que le meilleur moyen de les empêcher de songer à mal faire, c'est de leur accorder au logis quelques-uns des plaisirs qui rendent moins pesants les travaux de tous* les jours. A la ville, elle-même avait fait faire de bonnes connaissances à Suzette; elle permettait quelques sor- ' tics, sachant bien chez qui Suzette allait de préférence. Les jours où nous recevions, les domestiques étaient certains d'avoir lotir pflrt de punch et de
friandises... Et cependant plusieurs nous ont quittés, parce que, si ma belle-mère est bienveillante, elle tient la main à Texécution de ses ordres, parce qu'elle exige de la ponctualité... Comme on les soigne aussi quahd ils sont malades ! que de charité unie à une fermeté toute dans leur intérêt!... Oui, ma belle-mère est une femme admirable ! . . . mais combien je suis loin encore de marcher sur ses traces ! oh ! bien loin ! . . .
Je viens d'apprendre à mes dépens qu'il ne faut louer, alors qu'on est très-content, qu'avec mesure. Laurence a fait une reprise perdue à celle de mes robes de mousseline brodée que j'aime le plus. Je me suis tant récriée, j'ai tant admiré,, que Laurence a trouvé moyen pendant huit jours de revenir, par les chemins les plus détournés, sur cette reprise, afin d'entendre encore les louanges qui ont si doucement chatouillé son amour-propre. Cela m'a impatientée; je lui ai dit un peu sèchement que je voudrais pouvoir proclamer de même la perfection de so7i service^ parce que du moins je ne serais plus obligée de répéter cent et cent fois la même chose.
La pauvre fille s'est mise à pleurer, je l'ai laissée là; mais j'étais beaucoup plus mécontente de moi que d'elle; car c'était bien ma faute, si son amour-
propre avait ainsi grandi en quelques instants.
Ma belle-mère, ayant surpris Laurence en pleurs, et n'ayant pu savoir d'elle à quel sujet elle versait tant de larmes, m'en a parlé. Après un moment d'hésitation, j'ai tout avoué. Je m'attendais à un sermon bien mérité; ma b^Ue-mère s'est contentée de dire : « Cette leçon vous profitera, mon enfant, et elle profitera aussi à Laurente.»
On va commencer à faire les foins; te rappelles-tu, chère amie, qu'un jour, à l'époque de la fenaison, chez M. Lioté, nous avons trouvé charmant le métier des faneuses? Quel plaisir d'enlever et de retourner cette herbe embaumée et fraîchement coupée ! J'entrevois ici le revers de la médaille : me voilà déjà aidant ma belle -mère à passer l'inspection de toutes les fourches, de tous les râteaux de la ferme; j'apprends, en outre, qu'il faudra faire faire bonne cuisine pour les faucheurs, qui ne sont pas tous du pays et se montrent presque toujours fort exigeants. Ah! ma pauvre Clémence, que j.' étais loin de me
douter de ce que j'acceptais lorsque je me suis ma-
riéel Les travaux des champs, dont nous avons lu ensemble de si belles descriptions dans Thompson, et que toi et moi nous avons rêvés tant de fois coii amorey ne ressemblent guère, en réalité, aux ta-
bleaux que nous présentent les poètes ! D'abord les desservants du temfle de la nature, comme disent ces messieurs, sont des gens fort positifs et>fort grossiers : la vue de nos bergères me donne une pauvre idée de celles de l'Arcadie même, et la vie pastorale se montre à moi, aujourd'hxii, non comme une vie de poésie, mais comme une vie de labeurs sf rieux et rudes.
Edouard comprend qu'un changement si complel dans mon existence doit m'étonner au moins, me lasser peut-être; il m'a proposé de me conduire chez l'un de ses amis, marié à une femme du monde qui passe seulement l'été à la campagne, en grande compagnie, et sans se mêler en rien des travaux champêtres; mais je ne laisserai pas peser tout le ferdeau sur ma belle-mère. Ses forces n'égalent pas son courage, et, puisqu'une partie de la fortune de mon mari dépend du produit des biens qu'il fait valoir, il faut que je m'accoutume à prendre ma part des travaux qui sont du domaine de la ferme- Chère amie, la vie est trés-sérieusc nu fond!... Quand je vois comment vont les choses chez mon malheureux oncle, où la mère et la flHe ^ont aussi peu raisonnables l'une que l'autre, jf """"ë'^ '*'=*'
ennuis et des dégoûts qui me saisissent quelquefois, malgré moi, et, courageusement, je quitte crayons et pinceaux pour aller, soit à Tofifice, soit à la cuisine, soit à la ferme... Aime-moi du moins comme au temps de nos rêves !
TwmwmuTL des champcfi
Je viens, chère amie, de voir des moutons blancs comme neige, tels que nous les montrent les peintures du siècle dernier. Le procédé est des plus simples pour les obtenir ainsi, et se désigne dans le pays par l'expression peu poétique de lavage à dos. On les retient tout bonnement dans Veau courante, pendant que leur baigneur presse daûs ses mains toutes les parties de la toison ; puis on les ramène à Tétable, où ils sont comme enfouis dans de bonne litière fraîche et préservés des courants d'air; le lendemain on recommence. Dès que la laine brille de toutson éclat, on leur permet de se prélasser au soleil en ])i'outant, afin que la toison sèche bien ; alors arrive
la tondeuse ; elle attache la pauvre bête par les quatre pieds, la place sur une table, et :
Pauvred moulons, ah I ?ou8 avez beau faire, Toujours on ?ous tondra, toujours on vous tondra !
Je ne voulais pas que mon agneau^ dont la toison est bien entretenue et qui est devenu un superbe bélier, fût tondu comme les autres; mais maman m a fait observer que la tonte préserve ces pauvres bêtes d une grande partie des souffrances de la mue; après bien des hésitations, j'ai consenti, à condition que ce serait la mère de Laurence qui le tondrait. C'est que toutes les tondeuses ne sont pas habiles, vois- tu! Tu devines que j'ai essayé de rendre ce service à mon mouton ; mais j'ai dû y renoncer; il faut de l'habitude pour manier les lourds ciseaux appelés forces dont on fait usage, et une certaine habileté, car il s'agit de dépouiller l'animal de sa robe sans hacher celle-ci par de fausses coupes, sans la diviser en plusieurs parties et sans blesser le patient^ qui bêle à faire pitié. Quand la toison est détachée, la tondeuse rétend sur la table, l'ouvre doucement, enlève avec les doigts les saletés qui s'y trouvent encore, même après le lavage à dos. La laine dite en suins, c'est-à-
dire qui n'est lavée qu après la tonte et à mesure du besoin, reçoit les mêmes soins ; vilaine besogne, je t'assure. La tondeuse détache les parties souillées de boue, et les met à part ; puis vient l'ouvrier qui réunit par sorte les différentes qualités de laine ; car, tu le comprends, cette laine n'est pas également fine et belle partout ; dame Nature donne aux animaux qui portent plumes, laine ou fourrure, une couvertare plus épaisse et moins fine sur le dos, par exemple, que sur les membres.
Pour ces différents travaux, ma mère et mon mari emploient de préférence les gens du pays, qu'ils y ont formés ; tous les deux sont d'avis que la meilleure manière de sauver les pauvres gens de la misère, c'est de leur donner une industrie. Comme toujours, la part des pauvres a été faite sur la tonte des moutons ordinaires; cette laine fournira du travail aux cardeuses, aux fileuses, aux tisseuses, aux tricoteuses, quand viendra le temps où les travaux des champs sont forcément suspendus; la moitié du salaire qu'elles gagnent ainsi leur est payé soit en denrées, soit en argent, et l'autre moitié en vêtements composés de cette étoffe qu'elles ont ouvrée. Tu penses bien, ma Clémence, que le prix des façons, que ma
belle-mère débat sérieusement avec les ouvrières, est
plus élevé que celui qu'on paye ailleurs, parce qu'au fond c'est une aumône. Il en est de même, dans un sens opposé, du prix des denrées, des étoffes, qui sont cédées à ces pauvres gens, c'(îsl-à-dire qu'ils ne pourraient s'en procm^er nulle part à si bon marché; mais on fait disparaître ainsi le plus possible le caractèi'e d'aumône, afin d'exciter ou d'entretenir l'amour du travail. Madame Beaumont et mon mari ont su trouver une multitude de ces ruses-là pour arriver à développer dans l'âme des nécessiteux la satisfaction que donne un salaire acquis par son labeur et la crainte d'être regardés comme des mendiants. Oh I nous avons bien des projets en tête pour cet hiver, et surtout depuis que nous avons entendu parler d'une société qui s'esl formée dans l'Isère, à Voiron, pour l'extinction du vagabondage et de la mendicità. Chacun des membres donne 25 centimes par moU ; entends-tu ? 25 centimes par mois, et dans une année, cette société a pu secourir efficacement huit cent cinquante-huit personnes ! 3T. Dumont, le notaire d'ici, a promis d'écrire à M. Roger, prési^ dent de l'association de Yoiron, pour lui demander tous les détails possibles à ce sujet ^ . Tu penses bien
Nom eogagttuns nu» lectrices k in ire «Je même ; les comptes rendus
TRAVAUX DÉS CMAM^S. i«ô
que beaucoup de personnes font des dons en outre de leur cotisation mensuelle ; mais Tordre dans Fadministration des fonds, mais la règle d après laquelle les secours sont distribués, doivent concourir grandement à Taccomplissement de cette bonne œuvre. M. le curé nous disait que Taumône des petits sous produit souvent beaucoup à ceux qui les recueillent, mais en les accoutumant à vivre dans l'abjection de la mendicité et dans loisiveté que procure un gain facile ; tandis que cette aumône des petits sous^ confiée à des mains charilables et sages, pourrait au contraire produire les plus grands biens, guérir la classe nécessiteuse de beaucoup de vices et la préserver sérieusement de la misère.
Combien de choses dont je ne me doutais guère j'ai apprises depuis que je vis à la campagne! Ne m*étais-je pas imaginé que personne n'y pouvait manquer de feu, puisqu'il y a des bois, des buissons, des haies à peu près partout?
de rAMociation roironuûse pour l'extinction de la mendicité et VastUtance génârale des indigents prouvent tout le bien auquel il est possible de parvenir par raccumolation de faibles aumônes sagement réparties entre les nécessiteux, et la régénération morale qui en résalle; on ne saurait lire ces comptes rendus sans être ému jusqu'aux larmes, et sans reconnaître le bien qui résulterait pour la France cntiôre d'associations semblables établies partout.
« Mais, a dit ma mère en riant lorsque je lui ai raconté mon imaginative^ si chacun pouvait disposer du bois, des haies, des buissons même, les propriétés particulières ou communales seraient prpmptement dévastées. A la campagne, ma fille, comme à la ville, le pauvre souffre du froid en hiver. La misère est souvent si grande, que s'il brûle pour se réchauffer, dans sa chaumière à peine close, les fanes de haricots et de lentilles recueillies dans son petit champ, il ne pourra faire cuire son pain faute de combustible pour chauffer le four banal. »
Vous allez toutes, mes amies, vous récrier comme moi à ridée d'une misère pareille, mon Dieu ! Et nous dépensons en un instant, pour satisfaire quelque fantaisie, plus qu'il ne faudrait pour préserver du froid et de la faim pendant la mauvaise saison une famille tout entière, et nous nous glorifions d'avoir fait cette dépense inutile !...
Je* suis allée ce matin prier M. Dumont d'écrire sans retard à Voiron. Puisque les petites aumônes produisent des sommes assez considérables pour faire disparaître la misère, il faut tacher d'en réunir le plus possible; je compte sur toi et sur nos amies.
Les (aucheurs commencent à arriver. Ma belle-
mère se servant toujours de préférence des gens du pays n'a pas besoin de prendre un très-grand nombre de ces ouvriers cosmopolites qui parlent tous les patois de la France et même de la Belgique. Il y en a dont la figure, Fair, le regard, la tournure font peur.
J ai assisté aux accords faits pour le fauchage. Tu ne te figures pas, ma Clémence, combien ma bellemère, qui est plutôt petite que grande, et dont la figure sérieuse annonce pourtant beaucoup de douceur, a quelque chose d'imposant quand il lui plaît. On sent, à sa manière calme de s'exprimer, qu'elle sait avoir une volonté, qu'elle peut être bonne, mais qu'avant tout elle sera juste; qu'elle tiendra les conditions qu'elle aura faites, mais qu'en même temps elle exigera qu'on tienne les conditions acceptées. Les^accords sont bientôt terminés avec les ouvriers du pays; il n'en est pas de même avec les ouvriers étrangers. Maman écoute patiemment les raisons qu'ils font valoir pour obtenir un salaire plus élevé, du vin ou du petit vin, au lieu de picpiette et de petit cidre ; puis elle dit de son air paisible mais ferme : « Le prix que nous avons fixé pour la journée est raisonnable, vous pouvez vous informer. Si le pays était un pays de vignobles, nous donnerions du vin ou du
demi-\in ; mais ici, les gens de la ferme doivent se contenter de piquette ou de petit cidre, puisque nos vignes n'occupent pas le quart des terrains en culture. »
Après de nouvelles difficultés que ma belle-mère écoute encore avec la même patience, les ouvriers étrangers acceptent les uns la piquette, les autres le petit cidre, suivant qu'ils sont d'un pays de vignobles ou d'un pays qui abonde en pommiers ; puis le menu de chaque repas est débattu ; ces pauvres gens, qui viennent de loin, dont le travail est rude, et qui chez eux ne mangent peut-être pas quatre fois de la viande dans Tannée, voudraient qu'on leur en donnât tous les jours et à chaque repas. Je te dis tout cela, Clémence, parce que, si tu n'as pas une ferme à surveiller chez ton oncle, tu auras nécessairement affaire à des ouvriers du pays ou du dehors qui ne mettront point de bornes à leurs prétentions ; on ne peut réduire celles-ci à de justes proportions qu'avec une fermeté mêlée de douceur, mais inébranlable.
C'est Edouard qui surveille les travaux dès le point du jour ; maman et moi nous veillons à la préparation du repas qui se fait à la ferme, puis nous allons à notre tour inspecter les faucheurs, les faneuses, les
coUeteurs. Dans une grande exploitation comme la nôtre, il n'y a pas de petite perte ; il faut que les prairies rendent en foin tout ce qu'elles peuvent Itarcndre ; maman voit d un coup d*ûeil si les faucheurs Wlondent d'assez près pour ne pas laisser sur le pré de W ces fausses coupes qui diminuent sensiblement la f quantité de la récolte ; elle reprend ceux des fau- I cheiirs qui passent trop de temps à aiguiser leur faux avec la pierre; elle avertit les râteleurs qu'ils ne ratissent pas avec assez de soin. Quelques-uns disent bien que madame Beaumorit la mère est trop regardante^ que madame Beaumont la fille serait meilleure, c'çst-è-dire moins clairvoyante. Maman quelquefois ne fait pas mine de les entendre; d'autres fois elle répond en souriant : « Je ne lésine pas, vous le . savez, sur la quantité de graisse nécessaire pour que la soupe soit bien nouirie ; je fais banne mesure pour la piquette et le petit cidre ; mais si mes prairies ne me rapportent point , par votre faute, ce qu'elles doivent me rapporter, vous comprenez que pour me rattraper^ je serg^i obligée de faire la soupe plus maigre et d'employer de plus petites mesures. »
Et tous se mettent à rire ; et tous travaillent avec plus d'ardeur.
Edouard m'a fait souvent remarquer que le sen-
liment de la justice se trouve dans le cœur de Thomnie sans éducation aussi net, aussi sûr que dans le cœur des enfants ; il suffit de le réveiller par un mot, pour qu'aussitôt il se manifeste. L'intérêt le fait taire, sans doute ; mais enfin il existe ; c'est à ceux qui emploient un grand nombre d'hommes sans éducation, dit mon mari, à l'exciter le plus souvent possible, et à le développer en se montrant de leur côté non-seulemenljustes aussi, dans ce qu'ils exigent en fait de travaux, mais encore bons et humains. Ainsi, par exemple, Edouard et madame Beaumont tiennent la main à ce que le temps payé soit loyalement employé ; mais, aux heures du repas, ils . provoqueront, par des questions pleines de bienveillance, la confiance de ces hommes, dont un rude labejir n'a pourtant pas endurci le cœur. Ils s'informeront s'ils sont mariés , de ce que font leurs femmes, du nombre de leurs enfants, des états divers auxquels ils les destinent ; Edouard donnera quelques bons conseils ; ma belle-mère promettra quelques vêtements pour la mère de famille, une layette pour le nouveau-né ;• elle s'intéressera au récit des malheurs qui, après avoir ruiné le pauvre père, l'obligent à s'en aller de contrée en contrée au temps ,de la fenaison, des moissons, des vendanges, alors
TBAVAUX DES CHAHPS. 1R9
qu'autrefois il avait à lui assez dé pièces de terrç pour y récolter de quoi riouirir sa famille... Que de plaintes fondées j'ai déjà entendues depuis quelques jours!... Et nous, à qui rien ne manque, nous pleurons, nous nous croyons les plus malheureuses créatures qui soient au monde, lorsque nous ne pouvons acheter des superlluités dont nous avons envie ; loi-squ'il pleut, si nous avons le projet de sortir ; lorsque la robe que nous voulons mettre va mal!... Que sais-je?... 11 faut venir aux champs pour apprendre combien peu suffit à la vie matérielle, et que de fatigues, de privations, de souftrances on peut endurer sans mourir ! . . .
Je finis vite, car j'entends dans le jardin la voix de ma tante et celte d'Anais. Elles se moqueraient de moi si elles lisaient ce que je viens d'écrire ; mais toi, Clémence, tu ne te moqueras pas, j'en suis sûre, et plus tard, quand tu auras vu de près ces pauvres travailleurs qui vivent au jour le jour et se contentent de si peu, comme moi tu les admireras, tu les plaindras, et tu accepteras avec plus de résignation les petites contrariétés de la vie. Que sont-elles, mon Dieu I au prix des épreuves journalières qu'ils ont à subir!
A toi, mon amie.
XT
Tes questions, ma bonne Clémence, me Tont grand plaisir, parce qu'elles me prouvent que les choses dont je t'entretiens ont pour loi un véritable intérêt. Quiconque nous aurait prédit cela, il y a deux ans, nous eût fait bien rire toi et moi ; c'est qu'alors toi et moi nous n'avions pas !a moindre idée de notre lot ici-bas, à nous femmes, ou plutôt de notre mission ; nous étions loin de nous douter que le but principal de nos pensi'ies, de nos actions doit être le bonheur de tous les êtres animés que Dieu nous soumet quand nous devenons maîtresses de maison; bonhunr nui renferme toul ensemble lesaisancesmatérielliN et les
m LA MAITRESSE DE MAISON.
joies du cœur. C'est une véritable royauté cela !
Hélas! comme toutes les royautés elle a ses soucis et ses jouissances ! Je mets les soucis en première ligne, parce qu'ils sont parfois irès-abondants^ tandis que les jouissances sonl au contraire assez rares ; et encore faut-il acheter celles-ci par des efforts sérieux cl soutenus,
3Iaintenant que la fenatison est terminée et que les faucheurs étrangers sont partis, je peux causer avec toi, tandis qu'à la ferme on s'occupe de faire rentrer les foins.
Je ne suis pas encore en état de te donner les explications que tu désires ; ma belle-mère me charge de te dire d'ailleurs qu'il y a beaucoup de choses qu'on apprend sur les lieux mêmes, et que les habitudes ne sont point partout semblables. Ainsi, par exemple, tu me demandes comment se fabriquent le demi-vin, la piquette, le petit cidre; je t'enverrai plus tard mes recettes; mais seront-elles semblables à celles dont on fait usage dans les contrées que tu dois habiter lorsque tu iras prendre la direction de la maison de ton oncle ? Tu veux savoir aussi de quelle manière sont nourris les gens de la ferme et nos domestiques ; je ne peux que te dire notre manière à nous, et ma belle-mère veut encore que je t'avertisse