LA FERME
que notre maison ne doit pas être prise pour modèle; pure modestie de sa part, je t'assure ; j'en juge par ce que j'ai \u à la ville et par ce que je vois dans tout le voisinage. J'entre donc en matière ; mais souvienstoi bien, je le répète, que certaines coutumes diflèrent tout naturellement suivant que les productions du pays sont plus abondantes dans tel genre et moins abondantes dans tel autre genre. Ici, par exemple, on récolte plus de grain que de pommes ou de raisin, et la principale industrie est l'élève du bétail ; il en résulte qu'à la ferme nous pouvons donner de la viande deux fois par semaine ; mais aussi il faut remplacer le ^1n par la piquette ou le râpé, et le maître cidre par le petit cidre : tu dois comprendre que le contraire a lieu dans les pays de vignobles ; là le vin supplée au manque de viande ; ailleurs c'est la bière.
A la tète de notre ferme se trouve placée une de ces femmes intelligentes et actives comme il s'en trouve en plus grand nombre qu'on ne le croit dans les campagnes. D'abord simple fille de basse-cour, ipuis femme de méuagej Jeannette s'est formée aux leçons de madame Beaumont qui l'a mariée; son mari, Jean-Baptiste, est le chef des laboureurs. Us ont une famille nombreuse, et tous les .enfants sont aussi la-
loi LA MAITRESSE DE MAISON.
borieux que le père et la mère ; tous sont employés à la ferme aux fonctions diverses de garçons de labour, de vachères, de filles de basse-cour, de berger ou pûtours^ de porcher, de petit valet ; les petits valets remplacent parfois la vachère pour la garde aux champs du gros bétail, le nettoyage des étables, etc. Plusieurs voisins ont essayé de tenter Jean-Baptiste et Jeannette par l'appât d'une ferme où ils seraient seigneurs et maîtres. « Mais, a répondu Jeannette, nous aurions des fermages à payer dans les mauvaises années comme dans les bonnes années; au lieu qu'ici, bien gagés, nous dormons sur les deux oreilles, mettant de côté au bout de Fan des économies que la bonté de nos maîtres augmente quand ils sont contents, et ils le sont toujours ; sans compter que ce nous serait un crève-cœur de laisser là ceux qui nous ont fait ce que nous sommes pour aller en enrichir d'autres qui ne nous feraient pas grâce d'un rouge liard. Non, nous resterons, et quand nous serons vieux, nous aurons à nous une maison et assez de morceaux de terre pour vivoter tout doucement et laisser après nous quelque chose à nos enfants. »
Ma belle-mère ayant voulu que tous les enfants de ces braves gens apprissent à lire, à écrire, à compter, Taîné, Jean, doué d'une intelligence remarquable.